‹ La Pologne martyr. Russie - Danube (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · DK L EXTERMINATION DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

DK L EXTERMINATION DE LA POLOGNE

Au moment où l'empereur, remis des impressions du 14 décembre, rattachait les serfs à la glèbe et brisait leurs espérances, ils lui donnèrent une preuve de leur courageux dévouement au bien, confirmant ce que les conjurés lui avaient dit des abus do l'empire, et les révélant, à leur grand péril. Dans une revue que faisait l'empereur, quatre paysans se présentent et demandent à lui parler. On les repousse; onleurdit d'expliquer ce qu'ils ont à dire ; ils ne veulent parler qu'à lui. Admis, ils se jettent à genoux, et l'un dit : « Père, on te vole... Tu n'as qu'à aller à Cronstadt, tu verras, en plein bazar, qu'on vend dans les boutiques les agrès de tes vaisseaux, les effets de ta ma-

rine. » L'empereur envoie trois cents hommes ; on cerne le bazar, on trouve les vols. Une enquôte sévère commence. Peu après, chantiers, bazar, tout périt dans un incendie, et l'enquête en même temps.

L'empereur put apprécier les hommes du 14 décembre quand ces naïves voix du peuple appuyaient ainsi leurs révélations. Ils lui avaient rendu un véritable service dans leurs derniers entretiens, celui de lui montrer la Russie comme elle est, comme une grande plaie saignante. Ils lui avaient enseigné, à ce jeune militaire, né dur, ironique, le respect du peuple russe, un peuple où se trouvaient des hommes si fanatiques de loi et de justice, qu'en présence même de la mort ils ne voulaient pas de grâce arbitraire, et disaient : « Laissez faire aux lois. »

Pestel voulait un dictateur qui réorganisât, épurât l'administration. Et l'idée du peuple russe ne s'éloignait pas de cela. 11 désirait un juste juge^ terrible aux méchants. Et il eût fallu que ce juge se multipliât dans tout l'empire. Ce n'était pas de lois seulement, c'était d'hommes qu'avait besoin la Russie. Il eût fallu, entre le père et les enfants, choisir des juges honnêtes, les rétribuer convenablement, pour qu'ils n'eussent pas à se vendre, faire des exemples sérieux aux premières prévarications, frapper peu, mais frapper fort, rétablir la probité dans les tribunaux et l'administration, élever le niveau moral de la nation, l'aider à se dégager d'une corruption

envieillie, la rendre peu à peu digne de s'administrer. Le premier point de cela, c'était qu'il y eût au sommet, non un homme de génie, mais un grand courage, un grand cœur, qui, par son exemple même, relevât le caractère russe, l'atfermît, l'initiât au bien, — un héroïque éducateur de la conscience nationale.

L'empereur ne fut point cela. Mal entouré et plein dedétiances légitimes, il essayait d'abord de tout faire lui-même, et il succombait à la peine. C'était moins des actes que des hommes qu'il eût fallu faire, choisir et créer des agents.

Comme la plupart des hommes de cette époque, comme plusieurs dès conjurés même, il croyait fortement à l'efficacité des lois. L'un d'eux, M. Tourguénieff, dans son estimable livre, semble croire que la Russie serait sauvée si elle adoptait telle loi anglaise ou française. L'empereur croyait de même que l'ordre serait dans l'empire lorsqu'on aurait compilé le digeste des lois russes. Il confia ce travail immense au légiste Speranski. En cela, il a servi l'érudition plus que la législation. Dans ce chaos infini d'ukases contradictoires, le juge choisit ce qu'il veut, et l'arbitraire est le môme.

Une organisation sévère du pouvoir judiciaire devait passer avant tout. Ce que demandait le peuple, c'était partout le juste juge. Il fallait lui donner une haute et sévère éducation de justice.

Ilélas! la fatalité, la passion l'ont poussé, cepeu-

pie, dans la voie contraire, une éducation d'injustice, — lui faisant embrasser contre un peuple frère le plus dépravant des métiers, celui de bourreau.

L'empereur cherchait la voie droite, mais il avait en lui une cause intime de déviation. 11 aimait la justice, mais l'aimait d'un cœur cruel ; il l'aimait dans un orgueil personnel, comme chose à lui, comme justice du czar, non comme justice de Dieu.

Une pierre s'est trouvée sur sa route, — il a déraillé pour toujours. — Où va-t-il? On ne le sait.

Cette pierre est la Pologne.

Pierre fatale, indestructible, qu'on broie et rebroie en vain. Elle reste toujours la même.

L'enquête du 14 décembre avait dévoilé une chose qui devait étonner, toucher l'empereur, désarmer son cœur à jamais, c'étaitla magnanimité que les Polonais déployèrent dans leurs rapports secrets avec les conjurés russes. — Ceux-ci se montrèrent Romains, et lesPolonaischevaliers. Pestel croyait, comme Brutus, qu'il faut tuer le tyran pour tuer la tyrannie. Les Polonais réclamèrent. Ils se montrèrent plus cléments pour leur ennemi que les Russes pour leur maître. Cet injuste usurpateur, ce souverain parjure qui se jouait de la constitution qu'il avait donnée lui-même, ils insistèrent pour le sauver. Le bon et généreux colonel Krzyzanowski, cœur honnête, humain et tendre, dit au républicain russe quil n'avait pas oui dire que jamais les Polonais eussent tué leurs rois.

C'est ce môme colonel que madame Félinska vit mourant en Sibérie.

Pour apprécier la magnanimité des Polonais, il faut savoir que non-seulement leurs lois étaient violées, leurs assemblées illusoires, qu'on venait de leur ôter la publicité des débals, etc., etc.; mais que l'empereur les livrait personnellement au capiice, à la férocité de Constantin. Il faut savoir que celui-ci, cruel et malicieux, tigre-singe, mettait son bonheur dans les vexations les plus fantasques et dans les supplices. Chose épouvantable à dire, il avait aux cachots des Carmes, pour jouet, un prisonnier, l'infortuné Lukasinski, sur lequel il épuisa tout ce que l'imagination humaine a conçu jamais de souffrances. La faim, les chaînes, les tortures, l'horrible emploi de la soif pendant des semaines (point d'eau, et des harengs secs pour tout aliment), la bastonnade redonnée chaque fois qu'il était guéri... Et tout cela avec mesure. Constantin craignait surtout qu'il n'échappât par la mort.

L'homme de fer et d'airain qui sultit à tant de supplices était un brave officier de l'ancienne armée. Il avait recueilli les dernières paroles, le souffle de Dombrowski. Ce chef et créateur des fameuses légions polonaises, mourant en 1818, témoigna quelques regrets de ce que ses héroïques compagnons avaient donné tant de sang à des causes étrangères, si peu à la Pologne même. De celte grave parole sortit toute une génération nouvelle, un nouveau monde de

héros, d'intrépides conspirateurs. Le premier fut Lukasinski.

Le tyran sentait en cet homnie quelque chose de terrible, l'ûme de la Pologne elle-même; en lui, il tâchait de saisir cette grande âme invisible de la nation. Ne pouvant vaincre son silence, on voulut du moins le déshonorer; on supposa qu'il avait dénoncé ses complices. S'il en eût été ainsi, il n'eût pas trouvé une barbarie croissante dans son furieux geôlier. Constantin, en 1850, quand les Polonais eurent la générosité insensée de le laisser échapper, n'emporta nul autre trésor que son prisonnier ; ni or ni argent ne valait pour sa férocité autant que son jouet vivant; lié à l'affût d'un canon qu'on tirait au grand galop, un homme, une ombre suivait à la course, le pauvre Lukasinski...

Retournons à l'affaire de décembre 1825. Les accusés polonais, le bon colonel et autres, devaient, être jugés en Pologne par la haute cour ou le sénat. Ce corps, plein de partisans dévoués à la Russie, semblait devoir condamner à l'aveugle. L'empereur ' n'en faisait aucun doute. Mais la force de l'opinion était telle en ce moment, qu'elle emporta le sénat. Il déclara les accusés coupables de non-révélation pour le complot russe, mais innocents pour la Pologne; il ne les condamna qu'à des peines légères. Le président écrivit hardiment au czar : « Ils ne se sont associés que pour le maintien de leur nationahté; ils partent

du traité de Vienne, qui l'a reconnue. La haute cour n'a rien vu là de criminel ni de punissable. » Acte intrépide ! Qu'on songe que ce n'est pas ici la grande Pologne ancienne de vingt millions d'hommes qui parle; c'est l'imperceptible Pologne telle qu'Alexandre l'a faite, réduite, pour ainsi dire, à la banlieue de Varsovie.

L'ours blanc grinça des dents. — Et quand je dis l'ours, je dis la Russie. Cette absolution indigna, révolta la plupart des Russes. Ils trouvèrent la Pologne ingrate; mieux traitée que la Russie, ayant un semblant de constitution, ne devait-elle pas se tenir heureuse? Ils lui reprociiaient, en l'exagérant, sa prospérité matérielle, fruit naturel de la paix, et qu'ils croyaient l'œuvre du czar; les embellissements de Varsovie (faits avec l'argent polonais), la création, surtout, de ces banques territoriales, qui donnent aux Polonais une si agréable facilité de se ruiner.

Et quand l'empereur vit celte irritation de la Russie, et qu'il avait son peuple avec lui, sa fureur ne se contint plus. Il ne se souvint plus des lois, ni de son rôle de législateur, de Juslinien russe. Il se montra franchement, selon sa nature, un Tartare. Il ne permit pas môme que l'arrêt fût public. Constantin voulait simplement une commission militaire pour fusiller les condamnés. On les enleva en Sibérie, avec un outrageant mépris du tribunal polonais et de la Pologne.

Cependant on commençait à dire à l'empereur que

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ce petit pays n'avait droit à rien de plus que toute autre province russe. C'était une anomalie qu'il fallait ramener à la règle, faire rentrer dans la centralisation générale de l'empire. Les souverains, admirateurs de Napoléon (surtout de ses fautes), n'estiment rien plus en lui que cet effort de centralisation, qui lui lit administrer par les mêmes lois des peuples de dix langues et de mœurs contraires, la préfecture de Hambourg et celle de Rome. L'esprit légiste et bureaucrate qui régnait à Pétersbourg poussait l'empereur à ces deux choses, la centralisation injuste, la codification grossière. Il se jeta dans une œuvre insensée, immense, où il mourra à la peine, l'assimilation complète de la Pologne à la Russie, l'absorption, l'anéantissement de la nationalité polonaise.

Les errements à suivre étaient tout tracés. Catherine, qui était aPlhée, avait pris pour point de départ contre la Pologne la question religieuse. C'est le meilleur moyen d'attaque, la plus forte prise. D'abord, on s'appuie sur la dévotion ignorante et le fanatisme russe ; puis on touche à la Pologne sur un point où elle n'a pas les sympathies de l'Europe. Celle-ci se hâte de croire, en ce cas, qu'il s'agit d'une affaire de prêtres, et elle se confirme dans son indifférence et dans son repos.

Ce qui a nui le plus à la Pologne, ce sont ses défenseurs papistes, qui la montraient justement liée à ce qui meurt et doit mourir. L'Italie vaincra et vivra.

parce qu'elle a quitté le prêtre et qu'elle marche avec l'Europe. L'Irlande \a s'enfonçant parce qu'elle reste avec le prêtre, c'est-à-dire hors de l'Europe; elle a mis sa vie en ce qui est mort. La Pologne n'est pas morte; vivante, elle est dans le sépulcre, et elle n'en sortira pas tant qu'elle ne comprendra pas sa contradiction intérieure, qui neutralise sa force et l'isole du monde vivant. Peuple d'esprit héroïque et d'un libre esprit, elle se croit catholique; elle l'est, non de nature, mais de volonté, contre la Russie. Le catholicisme est justement la négation de l'individualité héroïque, qui est le fond des Polonais.

Le pape et la Quotidienne le leur ont dit plus de dix fois et avec raison : « Si vous êtes catholiques, obéissez, soumettez-vous, portez le joug de la Russie. »

M. de Monlalembert, dans sa défense juvénile et ciialeureuse de la Pologne (1833), a dit un mot bien étourdi, que l'empereur Nicolas eut payé fort cher. Il rapproche la gloire polonaise de celle de la Vendée. Assimilation inexacte autant qu'imprudente. La Vendée, c'est la guerre civile. La Vendée, c'est le Français frappant la France par derrière, pendant que toute l'Europe vient l'attaquer par devant. Rien de semblable dans la lutte légitime, loyale, héroïque, de l'infortunée Pologne contre l'étranger, contre la Russie.

Celle-ci, sous Alexandre, père delà Sainte-Alliance, sous l'influence de madame Kruedener, de M. de Maistre, avait vu dans le haut clergé polonais l'un des

meilleurs instruments de l'obscurantisme. Les év6chés lurent multipliés bien au delà de ce que comportait une si faible population, et rétribués énormément. Chaque évoque louchait par an soixante mille florins polonais, un cent huit mille, et le primat cent \ingt mille. Quant au clergé inférieur, on le flattait en fermant les yeux sur sa prétention de ne point reconnaître les tribunaux ordinaires.

Autant l'esprit d'indépendance politique et de nationalité élait réprimé durement, autant on ménageait l'indépendance ecclésiastique. On laissait le clergé régler ses affaires lui-même, de concert avec Rome. Bien plus, on lui avait livré le ministère des cultes et de l'instruction publique, où siégeait l'archevêque primat, avec deux évêques. La maison même de Constantin était un centre de bigotisme. Sa femme était le soutien de la congrégation de VAdJieau de Dieu. L'abrutissement de la Pologne semblait l'œuvre commune où s'entendaient parfaitement la tyrannie militaire et l'obscurantisme rehgieux.

Dans la grande affaire du jugement de la haute cour, la Russie comptait sur la voix des huit évùqucs qui y siégeaient. Ils auraient pu alléguer leur caractère pour se dispenser de juger. Ils jugèrent, et, suivant le torrent de l'opinion publique, déclarèrent comme les autres juges que les accusés n'étaient pas coupables en ce qui touchait la Pologne.

L'empereur prit cette absolution pour un outrage

personnel. Il commença la guerre contre l'Église polonaise.

Le premier acte, sage, du reste, fut une organisation générale de l'instruction publique combinée pour ôter au clergé catholique toute influence sur l'éducation. Le second acte, plus directement agressif, fut la création d'un collège ou tribunal ecclésiastique, pour régler les affaires des Grecs-Uniates (c'est-à-dire unis à Rome), collège analogue à celui qui gouverne, sous l'empereur, l'Église grecque de Russie. C'était un peuple de trois millions d'âmes, jusque-là soumis au pape, que le czar réunissait au pontificat moscovite.

Il voulait aller plus avant, empêcher le clergé polonais de correspondre avec le pape autrement que par l'intermédiaire du gouvernement. C'est ce qui jela ce clergé dans la Révolution de 1850.

Chose bizarre! notre Révolution de juillet, faite surtout contre les prêtres et le bigotisme du roi, se trouva, dans ses imitatrices, la Belgique et la Pologne, une révolution de prêtres.

C'est ce qui contribua plus qu'aucune chose à perdre celle de Pologne, premièrement, en lui donnant un général ridicule, un homme du Sacré Cœur ou de V Agneau de Dieu, iiomme suspect, inepte ou perfide, qui ne ménageait que la Russie et ne faisait la guerre qu'aux Polonais patriotes.

La révolution polonaise, dans cette triste direction, s'excusant d'être une révolution, devenant une croi-

sade, se tournait tout naturellement du côté de Rome. Elle attendait du pape un secours moral; elle supposait qu'une bulle armerait le peuple, entraînerait les masses agricoles, soulèverait la terre elle-même. Il faut lire la réponse pitoyable de Rome, et comme elle se retire honteusement derrière les puissances du premier ordre, qui fixeront le sort de la Pologne, à la satisfaction commune des parties !

Satisfaction! Il n'y eut jamais de mot plus cruellement dérisoire!... C'était le moment où l'empereur, la voyant abandonnée de Rome et de la France, prenait la résolution — de l'opprimer? non, — de la supprimer, de la faire disparaître de la face de la terre.

Voici le plus grand des crimes qu'on ait tentés sur la terre. Qu'on se garde de chercher aucun terme de comparaison.

On a entrepris 71071- seulement de tuer la Pologne, ses lois, sa religion, sa langue, sa littérature, sa civilisation nationale, — mais de tuer les Polonais, de les anéantir comme race, de briser le nerf de la population, en sorte que, si elle subsiste comme troupeau de créatures humaines, elle ait disparu comme population polonaise, comme vitalité et comme énergie.

Moi-même, jusqu'ici, je n'avais pas voulu le croire. Je m'étais toujours obstiné à prendre ce mot : tuer la Polog7ie, pour une pure hyperbole, une exagération de rhétorique. Cependant, il faut se ren-

dre. J'ai sous les yeux la série (incomplète encore) des ukases impériaux qui, d'année en année, suivent imperturbablement le plan d'une destruction systématique.

Comment se fait-il que les Polonais n'aient pas entrepris ce simple travail, de réunir, d'imprimer le texte trop significatif de ces effroyables lois, d'élever à leur ennemi ce grand monument funèbre qui l'aurait mieux caractérisé que toute déclamation? Un conquérant tartare se plut à élever à sa gloire une pyramide de cent mille têtes de morts dans la plaine de Bagdad. Combien plus magnifique le monument que nous proposons, construit de milliers de lois meurtrières ! Quel superbe trophée de la Mort I

Ne comparez rien, rien à ceci.

L'ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif. Et elle ne fil que le disperser par toute la terre. L'expulsion des juifs d'Espagne n'a pas amené leur destruction.

La Convention, dans un moment de péril et de fureur, poussée par toute l'Europe, attaquée par derrière par l'insurrection vendéenne, jura l'extermination de la Vendée. La Vendée a subsisté, et c'est un des pays les mieux peuplés de la France.

L'entreprise de Louis XIV pour convertir ou détruire les protestants présente plus d'analogie avec la destruction polonaise. Nous y trouvons, comme en Russie, un code immense de lois combinées pour la

proscription. Pourtant la différence est grande. II n'y a pas là les razzias tartares qu'on a faites sur la Pologne, les transplantations meurtrières de races et de familles. Aussi, non-seulement les protestants émigrés ont subsisté en Europe , mais ils ont duré et fleuri en France, dans tous les métiers d'argent : ils en prêtent aujourd'hui aux fils de leurs persécuteurs.

Non, rien ne ressemble à ceci, rien. Ni les lois ni l'épée n'auraient pu accomplir l'opération gigantesque d'une destruction si terrible. Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des moyens plus efficaces pour arriver à ce but.

En Irlande, on a vu un peuple qui, par l'excès des misères, sans perdre sensiblement sa population, dégénérait, se fondait, s'effaçait entièrement. Des hommes restaient encore, la race n'existait plus.

En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active étant enlevée régulièrement par la guerre, on a vu la taille baisser. Encore quelques années d'un tel système, et la race aurait changé. Un peuple qui n'est plus renouvelé que parles infirmes, les rachitiques, les malades, doit peu à peu s'affaisser. Comme nombre, il peut rester le même; comme force, comme efficacité ,f il a bientôt disparu.

Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissant ces moyens, nous pouvons faire quelque chose dans ce grand art de la mort. Mettons ensemble la misère de rirlande, le recrutement de Napoléon, le fameux

code des suspects pris aux lois de la Terreur ou à celles de Louis XIV; joignons à tous ces moyens occidentaux le grand moyen oriental, les brusques transplantations d'hommes sous des climats ennemis, il y aura bien du malheur si le polonisme résiste à ces moyens combinés.

Le polonisme^ mot nouveau, qui désigne moins une race qu'un esprit. La Pologne n'est plus un peuple dans la pensée des destructeurs, c'est une idée, c'est une âme mauvaise, c'est une perversion de l'intelligence, quelque chose comme une hérésie.

Cela caractérise la lutte et en dit le résultat. Oui, la Pologne est un esprit, et elle n'a contre elle qu'un corps. La force barbare et cruelle qui la tient dans ses tenailles peut tout, sauf devenir un esprit. Elle reste brutalité, matière, et le devient de plus en plus. Pour l'absorption d'une âme, il faudrait qu'elle fût une âme, et cela lui est interdit.

Maintenant il faut écarter toute poésie, dire positivement, platement, la plate réalité, dire bassement les choses basses.

Quelle est la véritable puissance qui poursuit la destruction de la Pologne? L'empereur seul? Plût au au ciell Un individu se lasse. La Russie? Généralement elle ne ressent guère que de la pitié.

Non, celle puissance de mort n'est ni un homme ni un peuple ; c'est la boue organisée qu'on appelle administration ; c'est la masse d'intrigants, de parve-

nus élrangers, insectes des marais du Nord , qui grouillent autour de l'empereur.

La Pologne est une affaire. Voilà le secret.

Dos milliers d'hommes, bureaucrates, gens de police el fonctionnaires de toute sorte, militaires, demimilitaires (comme il y en a tant en Russie), tout cela est engagé dans raffaire, ou par des places lucratives, ou par les confiscations. L'empereur est bon, et il sait récompenser ses serviteurs. L'un d'eux, Adam de Wurtemberg, s'est fait donner par son maître la maison de sa mère vivante. Il a mis sa mère à la porte. Il a fait cribler de boulets la maison de sa grand'mère, octogénaire malade, qu'on ne pouvait transporter.

La proie augmente la faim, les mangeurs se multiplient quand l'appât abonde. La mort et la destruction, ces forces qu'on croirait négatives, se sont trouvées créatrices ; elles ont eu une exécrable fécondité, elles ont fait une génération de reptiles et de vers rongeurs. Et la Russie, maintenant, est enveloppée de cette vermine. On lui donne incessamment de la Pologne à dévorer.

Courez donc, vers affamés, intrigants de toute race, courez à cette curée! Le fils du pope, qui saura lire, écrire, verbaliser, aura place dans la police. Le jeune homme, petit noble, corrompu dès les écoles, avide, ambitieux, prêt à tout, saura bien se faire une case dans les monstrueux bâtiments des administra-

lions centrales de Saint-Pétersbourg. S'il est bas , sans cœur, il montera \ite. L'avancement est trèsrapide. Plusieurs des hauts fonctionnaires de l'empire n'ont pas trente ans. S'ils peuvent approcher du maître, s'ils trouvent jour à flatler le seul côté où on le prenne, la fureur, leur fortune est faite. A eux d'éveiller sans cesse cette fureur au nom de sa gloire, d'entretenir dans un homme placé à cette hauteur fatale le vertige, la fausse poésie qu'on trouve à imaginer qu'on a pu détruire un peuple.

Ces gens-là ne manqueront jamais d'ukases nouveaux à proposer. La violence de l'empereur est pour eux un fonds excellent qu'ils exploitent ; jour et nuit ils y travaillent. Ils y trouvent fortune, hoimeurs, positions éminentes, avancement subit et brusque qui franchit tous les degrés.

Reportons-nous au moment de la première fureur de l'empereur, quand il tint la Pologne vaincue dans sa main. Une Pologne réduite à trois millions d'hommes avait osé lever l'épée sur une Russie de cinquante. Ces insolents Polonais , un Dembinski , par exemple, avaient si peu respecté la puissance impériale, qu'avec quelques poignées d'hommes ils se promenaient en long, en large, à travere les armées russes, sans qu'on pût les arrêter.

Maintenant il la tenait dans la main, cette Pologne; il la regardait de l'œil dont regarde l'ours, mangeur de miel, dans les forêts du Nord, quand il tient em-

poignée une abeille au creux de sa patte velue. Lui tirera-t-il une aile ou bien l'autre, ou un des membres? Il ne veut pas l'étouffer, mais qu'elle expire lentement.

La première opération fut d'assommer les prisonniers qui ne voulaient pas se faire Russes. Nous avons dit la boucherie de Cronstadl : à chaque homme, /mit mille coups! Comme on meurt vers quatre mille, on avait l'attention de guérir les patients , pour rendre l'exécution possible : elle se faisait en plusieurs fois.

Ceux qui se laissaient faire Russes, on les menait au Caucase, on les plaçait aux avant-postes. Les Tcherkesses, excellents tireurs, en avaient fait bientôt justice.

L'empereur fut quelque peu dérangé dans ces jouissances par les faibles, froides et lâches représentations des gouvernements anglais et français. Il savait parfaitement que l'Angleterre, traînant son boulet industriel (boulet d'or, mais non moins pesant), ne voulait et ne pouvait rien ; encore moins Louis-Philippe, humble devantNicoIas et roi à genoux. Grimace des deux côtés. Une grimace répondit. Il dit qu'il donnait aux vaincus une constitution nouvelle. Cet acte n'était rien de plus que l'anéantissement de la Pologne. Ceux qui réclamaient pour elle se tinrent satisfaits.

Dans le statut de février 1852, la Pologne devient une simple division de l'empire russe. La couronne

polonaise ne se prend plus qu'à Moscou. Plus de liberté-individuelle ni de liberté de la presse. Plus de diète. Des juges révocables à volonté. Toutes les places accessibles aux Russes. Plus de responsabilité des ministres. Plus d'armée spécialement polonaise. La contiscation rétablie. L'exil hors de la Pologne, c'est-àdire en Sibérie, etc., etc.

Quel que fût cet acte étrange, l'empereur semble avoir été indigné de conserver une ombre de constitution. Les états provinciaux qu'il substituait à la diète lui semblaient une énorme, une intolérable concession. En l'accordant à l'Europe, il voulut braver l'Europe. Et, un mois après, en mars, il fit commencer l'exécution de deux mesures effroyables, la transplantation des familles et les enlèvements d'enfants.

Dans un seul gouvernement, celui de Podolie, ordre de transplanter cinq mille familles (vingt-cinq ou trente mille âmes) d'insurgés amnistiés ou de personnes suspectes; ordre de les transplanter sur la ligne du Caucase, sur les terres incultes et fiévreuses, à deux pas de l'ennemi.

La réponse du gouverneur de Podolie est intéressante. — ïl y a, dit-il, trois classes de nobles : les nobles propriétaires, — les nobles domestiques, laboureurs et ouvriers , — enfin les nobles des villes, bourgeois, avocats, etc. 11 est bien essentiel de ne pas s'en tenir à la première , mais de prendre dans les deux autres, « de dépeupler le pays de ces gens-là. »

Cet appel d'exécrable flatterie à la férocité impériale est parfaitement entendu. Dans sa lettre du 6-18 avril 1832, le ministre de l'intérieur répond que Sa Majeslé a sanctionné ces règlements, ajoutant de sa main : « Ils serviront non-seulement pour la Podolie, mais pour tous les gouvernements occidentaux. On n'enverra que les gens capables de travailler ; leurs familles pourront être envoyées plus tard. »

Ainsi ils s'en iront seuls, séparés des leurs ; la femme et les enfants restent pour mourir de faim en Pologne, et l'homme va mourir au Caucase.

Enfin, l'empereur ajoute que les nobles de la seconde classe, non propriétaires, seront mis à pari, enrôlés parmi les Cosaques, sans rapport avec les colonies de leurs compatriotes.

Ce règlement épouvantable n'a pas été transitoire ; il servit et sert de base à des mesures fixes qui font frémir l'humanité.

A la conscription française, qui prenait les hommes au sort, on a substitué l'horreur du recrutement russe, où l'homme est choisi, désigné au caprice du maître et des agents publics. Qu'on juge si les hommes suspects d'énergie, de polonisme, sont épargnés dans cette opération clairvoyante et partiale. Ils s'en vont ainsi au Caucase, et, selon l'aveu de Paskiewitz, Us n^en reviennent jamais. La Piussiea trouvé là comme un horrible cautère par où elle fait écouler le meilleur sang de la Pologne, sa virilité et sa force. Elle

DE LA RUSSIE. Ul

la lient faible, malade toujours, comme après la saignée.

Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la seconde classe, celle des nobles paysans, classe essentiellement militaire, et qui forme, plus que les bourgeois des villes, le vrai tiers état de Pologne. D'abord on les a abaissés au rang des paysans soi-disant libres de la Russie {odnodivortzi); puis on a trouvé moyen de leur faire payer quatre fois pour une le tribut du sang. Tous les autres sujets de l'empire ne subissent le recrutement que tous les deux ans, et eux tous les ans. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et eux ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadruplée. Celle classe infortunée, environ d'un million d'ûmes, ne résistera pas à la continuité de celle saignée horrible. On m'assure cependant que celle année (1851) l'empereur trouve la chose trop lente, et qu'on avise aux moyens de les transporter en masse dans les solitudes du midi de la Russie.

Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a été brisé par l'empereur même. Il a, dans les années suivantes, entrepris une transformation totale du pays. A la division polonaise des palalinals il a substitué la division russe des gouvernements, la mon^ naie russe à la monnaie polonaise, la division russe des poids et mesures à la division décimale et métrique que suivaient les Polonais, le vieux calendrier Julien au calendrier moderne du bon sens et de la science.

Il a essayé, enfin, d'effacer la langue polonaise! la supprimant dans les administrations, destituant les fonctionnaires qui ne savaient pas le russe, imposant la langue russe dans les écoles polonaises, défendant à la jeunesse de parler sa propre langue ! Quelques étudiants de Wilna se réunissaient en cachette pour parler entre eux polonais. Surpris, enlevés, liés à la queue des chevaux cosaques, les voilà soldats pour la vie !

C'est là, je l'avoue, ce qui me paraît l'entreprise la plus énorme, la plus monstrueusement barbare et la plus dénaturée. La langue, notre chère langue maternelle, à chacun de nous, celle dont chaque mot, chaque son rappelle l'accent de la patrie, nous rend toutes les émotions de notre vie, noire berceau, nos amours. Ah ! l'arracher de nos cœurs, c'est nous arracher de nous-mêmes. Il me semble que pour les personnes que nous avons aimées, perdues, l'intonation des mois habituels est ce qui nous reste le plus enfoncé dans le souvenir, plus que les traits du visage, plus que le geste et le mouvement. Ce que j'ai le plus gardé de mon père, avec qui j'ai vécu qnaranlc-huit ans de ma vie, c'est sa voix... Je tressaille quand je crois encore qu'il est là, qu'il me parle et me dit : « Mon fils ! »

Oui, tout le cœur est dans la langue ; la famille y est, l'amour, le pays. Chacune des grandes nations a mis le meilleur d'elle-même dans sa parole et son

verbe. L'héroïque langue polonaise, toute vibrante d'intonations fortes, fait sentir à celui même qui ne sait pas le sens des mots la majesté de l'ancienne République, et reproduit au cœur ému toute la gloire de son histoire. On y entend rouler la voix mâle des héros.

Le russe sonne agréablement, c'est une langue douce, flatteuse ; il tient des langues mélodieuses du Midi. L'imposer à la Pologne, c'est changer en un point bien grave le caractère national, c'est l'affaiblir et l'énerver.

Je croirais volontiers, au reste, qu'en cette défense barbare ce qu'on voulait le plus, c'était d'outrager la Pologne, d'attrister son âme jusqu'à la mort, de la percer au cœur même, au point le plus vulnérable où elle pouvait souffrir.

C'est à ce temps que l'empereur faisait retentir PEurope du discours insultant, furieux, qu'il avait lancé à la face des magistrats de Varsovie. Il ne négligeait rien pour mériter le nom d'homme impitoyable. La princesse Sanguszko étant venue prier pour son jeune mari, qui partait pour la Sibérie, l'empereur se fit donner la sentence, et de sa main ajouta : « A pied. »

Ce terrorisme théâtral est un moyen de la Russie. On l'a vu par l'horreur de Cronstadt, étalée en spectacle au lieu le plus fréquenté, par-devant l'Europe. On ne la vu que trop cette année, le 20 juillet 1851,

quand le bruit s'élant répandu qu'il y aurait quelques grâces, quatre prisonniers, en réponse, furent sur-le-champ exécutés.

Parfois le gouvernement russe a paru prendre plaisir à donner pour tels de ses actes des apologies ironiques. Par exemple, en 1842, il a fait dire à Rome, et peut-être dans d'autres cours, que, s'il avait pris les biens de l'Église polonaise, c'était pour les mieux administrer dans l'intérêt de l'Église; et que, quant aux enlèvements d'enfants dont on avait tant parlé, il ne les avait enlevés que par charité.

C'est toujours par charité qu'on enlève encore les enfants des juifs. Outre les grandes razzias que l'État en fait, les Cosaques en volent sans cesse, en font commerce et marchandise, les vendent à juste prix.

La charité impériale tient toujours sous cette profonde terreur les mères polonaises. Elles en craignent de nouveaux coups.

Ce fut au mois de mars 1 832, au moment de la plus violente fureur de l'empereur, lorsqu'il ordonnait la transplantation de tant de familles, c'est alors qu'il fil saisir (c'est le mot dont se sert le conseil d'administration) les enfants mâles, vagabonds, orphelins, et pauvres, de sept ans à seize. L'ordre vint directement par l'aide de camp Tolstoï.

Paskiewitz, dans son règlement, s'exprime différemment, avec deux lettres il change tout, changement qu'il n'aurait pas fait sans l'autorisation de

l'empereur : il dit OU et non pas et; il dit orphelins OU pauvres; différence bien cruelle, puisque dès lors on pouvait enlever des enfants non orphelins qui auraient des parents pauvres.

Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre barbare, ajouta, pour adoucir et diminuer la fermentation publique, ces mots étrangers au texte : Les en^Auis privés d'asile.

En réalité, on n'en enleva pas moins, en général, les enfants de parents pauvres, et malgré les violentes et terribles réclamations de leurs parents.

La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d'enfants enlevés de nuit, le 17 mai 1852, on en fit partir un de jour. Les mères couraient après les charrettes en se déchirant le sein; plusieurs se jetèrent sous les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, on enleva encore une foule de petits enfants qui travaillaient ou vendaient dans les rues. Le 19, on vida des écoles paroissiales. Ces pauvres petits, enlevés ainsi, mouraient comme des mouches sur tout le chemin. Quand ils étaient trop faibles pour continuer, on les laissait sur la route. Les gens du pays trouvaient là le corps de ces innocents avec leur pain à côté, qu'ils n'avaient plus eu la force de toucher.

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