‹ La Pologne martyr. Russie - Danube (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · LANGUE ET LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LANGUE ET LITTÉRATURE

La langue inoldo-valaque est une langue toute latine, qui mérite, autant et plus que notre roman du moyen âge, le nom que portait celui-ci : Ungua romana rustica.

C'est, très-probablement, avec peu de changements, un de ces anciens dialectes italiens des campagnes qu'on parlait sous l'Empire, et dont on a retrouvé quelques mois dans les inscriptions de l'Italie. Les colons de Trajan, établis en Dacie, ont emprunté trèspeu aux langues barbares qui les environnaient. Ils

ont gardé leur charmante langue virgilienne avec d'autant plus de fidélité, qu'elle répondait parfaitement à leurs habitudes agricoles et pastorales.

Si le grand poëte paysan du temps d'Auguste, l'homme timide, candide et rougissant, la vierge aux longs cheveux, si Virgile eût été maître de son sort et de sa langue, je crois qu'il n'aurait pas écrit dans la langue souveraine de Rome le chant où il a mis son cœur, les Animaux malades^ du troisième livre des Géorgiques; il l'eût écrit dans la langue vaincue, celle des pauvres dépossédés par les proscriptions, celle des exilés, dans l'un des humbles dialectes qu'on parlait à Mantoue, aux Alpes, et plus tard au delà des Alpes, dans les lointaines colonies de Dacie.

Et pourquoi eût-il préféré ces langues de campagne? parce qu'elles ne sont pas entendues de l'homme seul, mais de toute la nature. Les Animaux malades auraient entendu le chant de Virgile et senti sa tendresse, dans le valaque ou l'italien.

Je veux dire l'italien, comme il dut être alors. Car celte langue s'est urbanisée; elle est devenue langue de cité et de places publiques. L'italien de Dacie, l'italien exilé, est resté, lui, une langue des champs, pour ainsi dire, commune au pasteur et à son troupeau. Le Valaque, courbé de fatigue, le cœur plein de chagrins, ies confie du matin au soir à ses camarades de labour, à ses grands bœufs mélancoliques, et il en est parfaitement compris. Que dis-je? la plus sauvage, la plus

indocile créature, le buffle, l'œil perdu dans les poils, n'en est pas moins sensible, quand l'hommeaux tresses noires l'admoneste, le nommede son nom, fait appel ù son émulation, à sessentiments d'honneur et d'amitié.

Ce peuple, si cruellement traité par l'homme, a réfugié son cœur dans la nature. Il l'aime toute, et sans choisir. Tout ce qui vit autour de lui, lui est cher et sacré. Et ce n'est pas seulement l'hirondelle du toit, la cigogne fidèle ; le serpent môme est bien reçu ; il devient aisément un hôte de la maison ; on ne lui refuse pas le lait des vaches ; il partage avec les enfants. En revanche, il les aime, il aime ses hôtes, les flatte, les remercie à sa manière.

Un de nos amis, s'arrôtant chez une paysanne de Transylvanie, la trouva tout en larmes. Elle venait de perdre son fils, âgé de trois ans. « Nous avions remarqué, dit-elle, que tous les jours l'enfant prenait le pain de son déjeuner et s'absentait une bonne heure. Un jour, je le suivis et je vis, dans un buisson à côté de l'enfant, un grand serpent qui prenait sur ses genoux le pain qu'il avait apporté. Le lendemain, j'y conduis mon mari, qui, s'effrayant de voir ce serpent étranger, non domestique, et malfaisant peut-être, le tue d'un coup de hache. L'enfant arrive, et voit son ami mort. Désespéré, il retourne au logis en pleurant, et criant : Potiia! (c'esl un mot de tendresse qu'on donne à tout ce qu'on aime, mot à mot, cher petit oiseau). Pouial répétait-il sans cesse. Et rien ne put

le consoler. Après cinq jours de larmes, il est mort en criant : Pouia! »

Cette sensibilité facile, étendue à toute la nature, avec laquelle naîtle Valaque, a donné à sa langue un charme tout particulier. Je ne crois pas qu'elle ait la splendeur et le retentissant de l'italienne. C'est bien sa sœur, mais une sœur attendrie par le malheur el la souffrance. Tout comme elle, peut-être encore plus, elle a une foule de jolis diminutifs, affectueux el caressants, amoureux, enfantins. Mais ce qu'elle a de plus, ce semble, c'est qu'une larme lui tremble dan? la voix, et sa parole est un soupir.

La fleur charmante que nous nommons très-prosaïquement le muguet, c'est lacrimiore en valaque, nom touchant et délicieux.

Dès l'ouverture du livre d'Alexandri, on est pris l la tête, au cœur, d'un étrange parfum, tout plein d'i vresse et de vertige.

On ne sait pourquoi, mais on pleure.

Mélancolie très-douce, pourtant, mélancolie lé gère... Le nuage n'est pas si épais, qu'un peu d'azui ne soit là-bas.

Voici un chant délicieux de Rosetti , universellemen

chanté dans les villes, qui a aussi ce caractère. Je le tire de la Transylvanie, deDe Gerando, oùl'on trouvera aussi les vrais Valaques dans d'excellentes gravures.

Tu me disais un jour que jusqu'à la mort Tu me conserverais tout ton amour...

Mais lu m'as oublié, tu as tout oublié. Ainsi va le monde, ce n'est pas ta faute.

Tu mi diceai odate: Ah! al meu inhite, Partea mea din ceriuri tie o voiu da.

Tu me disais un jour : « 0 mon bien-aimé ! Je veux te donner ma part de ciel. »

Toute sont iiitate, Tout est oublié.

Toute sont perdtUe,

Tout est perdu.

Asfel este veucul, mi e vinu tu.

Ainsi va le siècle, ce n'est pas ta faute.

Scii quund versai lucremi * . . .

Tu sais quelles larmes tu versais quand, à mes yeux,

Tu disais : « 0 mon chéri ! je ne t'oublierai pas. •>

Tu m'as oublié, je suis mort pour toi.

Le temps brise tout, ce n'est pas ta faute.

Te stringeam in brate*...

Je te serrais dans mes bras, et ta lèvre

Versait sur ma bouche une rosée céleste.

Mais bientôt elle a laissé échapper un venin...

Asfel ti este secsul...

Ainsi est fait ton sexe, ce n'est pas ta faute.

* Ces mois sont littéralement italiens : sai quando versavi lagrimt.

* En italien : ti stringeva in braccia... ou plus correctement fra If braeeia.

. Cinste si virlute amor si credinza, Eri am giurai mie...

Honneur, vertu, amour et foi, Tu me jurais hier... : aujourd'hui au premier venu. Tu ne sais pas aimer, tu ne connais pas le repentir. Ainsi est fait ton sexe, ce n'est pas ta faute.

L'or, la vanité, ont banni lamour de ton cœur,

Si ti vedui credinza che in aer sburra.

Et j'ai vu ta foi s'envoler.

Ainsi est fait ton sexe, ce n'est pas ta faute.

Pourtant, malgré ton infidélité,

Inima mea

Mon âme (mon cœur).

Battra chaque fois que je te verrai.

Tu es pour moi un ange, im être divin.

Ainsi est l'Amour, ce n'est pas ma faute.

Je ne crois pas qu'il y ait sur terre une langue pli propre à l'amour que cette langue rustique, — lai gue de forêts et de déserts, d'amour et d'amitié a fond des solitudes, — la langue qu'aux clairières d( Carpathes une mère seule avec la biche, comme G( neviève de Brabant, parlerait à son nourrisson, £ faon, son frère de lait.

Quand je me suis enquis de cette littérature, et qi j'ai regardé quelle part y avait l'amour, j'ai vu qi celte part n'était rien moins que le tout.

Et cela se comprend, la Roumanie, toute italienni si loin de son berceau, isolée et murée entre je ne sa

combien de grands Élals barbares, est entrée le moins .qu'elle a pu en communication avec cette effroyable |Babel ; elle n'a parlé qu'à elle-même, à son cœur et de son cœur même.

Cetle pauvre petite Italie solitaire, qui avait joué pncore un grand rôle aux quinzième et seizième siècle?,en battant vaillamment les Turcs, depuis, écrasée Je toutes parts, semble alors ne vouloir plus rien voir, li rien savoir, oublier tout, se cacher toute en soi. Le nalheur de chaque jour étouffe tout sentiment public, n revanche, les sentiments privés, l'amour, l'amour le la famille, emplissent l'âme, la charment, la conjolent. Elle n'a plus rien à dire au monde; elle ne îarle qu'à l'objet aimé.

L'amour a été la profonde liberté de ce peuple. Il a conservé jeune à travers tant d'événements ! Lmour, nature, c'est tout. Rien de plus attendrissant, ja vieille Europe savante n'a aucune défense contre e charme inattendu de cette jeune fleur, qui vient lui lire : « Oh I que tu as souffert ! Oh ! que tu es vieille!... Moi, qui souffris bien plus, j'ai plié, j'ai cédé; l me voilà sans ride... »

Ce qui touche infiniment dans l'homme adolescent ù la nature est tout encore, c'est le premier rayon, l'aube de la conscience lorsqu'elle vient à poindre, •e même en celte jeune âme du peuple, rien ne m'a lus intéressé que les traditions, les chants où cet ennt qui semble ne savoir qu'aimer, cueillir les fleurs,

su RÉVOLUTION

soupirer et gémir, du fond des soupirs enfantins, toi à coup se réveille, parle une parole d'homme, ( laisse échapper les oracles de la destinée.

Au premier rang de ces rares et attendrissant révélations de lui-même, qui ont apparu à ce peup (plus à son cœur qu'à son esprit), mettons le cha de Mariera Floriora, qui termine les Doinas ( M. Alexandri, chant moderne de forme, mais fonc sur une tradition antique.

« Dites-nous-le, ce chant... » Je m'en garderai biei Achetez les Doinas (rue de Seine, 30). Lisez-les dai la charmante traduction deVoinesco. Au dernier chari l'âme fond tout entière; langueur, et pourtant viv cité, inexprimable morbidesse ! . . . Ce chant se meu d'amour... Et sous cette forme vraie, sincère, detei dresse et de passion, un grand mystère national e transparent, une pensée profonde... Le mot de la s bylle sur ce peuple, d'unesihylle enfantine, amoureus

Il m'échappa, ce cri, ce vers du grand Rùckert « Bouche d'enfant! bouche d'enfant!... et plus sa^ que Salomonl... » (0 Kindermund ! Kindermund! ..

Tout le chant pourrait se traduire par ce mot : El mourut, de quoi? d'avoir aimé l'étranger.

Oui, cette sensibilité facile d'un peuple qui si louj temps a subi, enduré ses tyrans, c'est le mystèi même de sa longue mort.

Tout cela caché, perdu, enfoui sous une immen; ondée des plus charmantes fleurs, d'une forme

imoureuse et si naïve qu'on est tenté de croire que e grand poëte n'a pas su un moment ce qu'il disait ui-môme.

Comment vous dire ce qu'est cette Mariora Fio-

iora ? C'est la fée des montagnes moldaves, le doux

énie de la contrée. Les fleurs, ses sœurs, les rivières,

js montagnes, lui font une cour assidue, et travaillent

►utes à la parer... El cependant son petit cœur lui

, qu'il lui manque quelque chose encore.

Un beau cavalier descend des montagnes; son cour-

er sauvage porte au front une étoile d'argent. Le

[valierla prie d'amour, et le jeune cœurbat bien fort.

is une rivale surgit, une souriante jeune fille, avec

le belle chemise brodée aux épaules et des papillons

or aux cheveux. Son sein est un jardin de fleurs,

parmi, se trouvent de petits bouquets de cerises

de fraises parfumées. Elle offre innocemment ces

its. . . Et c'est la défaite de Floriora, elle succombe à

jalousie. Elle arrête la main du cavalier qui allait

ndre les fruits, et elle lui donne à la place « son

ïpre jardin. »

s sont heureux, ils disparaissent. La nuit com- [fisanle survient. Les étoiles malicieuses cherchent "vain Floriora.

u jour, elle fait venir un char, un coursier rapide, i rapide, que son ombre ne peut le suivre. » Assise te son amant, elle glisse, brillante et triomphante, les longues plaines qui suivent les Carpathes.

« Mais quand les montagnes la virent assise à cl de l'étranger, elles desséchèrent les feuilles de lei forêts, troublèrent le cristal de leurs sources, étoi fèrent la voix de leurs oiseaux.

« Et lorsque les fleurs aperçurent leur jeune rei à côté de l'étranger, elles penchèrent tristement lei fronts, elles se couvrirent de larmes, elles tremb rent, comme avant l'orage, et dépérirent en un cl d'œil. »

Dès lors Floriora devient languissante elle-môn Elle pleure. Elle écoute en vain son amant chanter s doinas, rien ne peut rassurer son cœur... Bientôt a parait au ciel un noir orage : « Le voilà ! s'écrie-t-el le voilà! le génie de mort qui va m' enlever... Di l'envoie... Depuis que je t'aime, les montagnes o pleuré; les fleurs des plaines sont allées au ciel plaindre de mon abandon. »

Jl

LK BOROEU Ëï LE COMBAT DES RACES

Le grand combat des races et des langues est à la frontière transylvaine et moldo-valaque. C'est à cette contrée que nous pouvons rapporter, sans nul doute, les deux chants populaires qui suivent.

Le premier, et probablement le moins ancien, est une bravade, un de ces défis de bravoure, comme on en trouve en toute lutte analogue, spécialement dans Iles ballades du Border anglo-écossais. Mais, indépenidamment de la lutte de races, il y a celle de l'autorité €t du bandit. Le Hongrois Janoch, ancien brigand, avec sa table de pierre à lettres d'or, a bien l'air d'être l'homme de l'autorité, un magistrat militaire qui s'est mis en campagne contre le bandit moldave. Ce qui peint tout à fait la nation, c'est que celui-ci ne

bat les Hongrois qu'après leur avoir joué un petit air de flûte. On croirait lire le Persan Kourouglou, si bien traduit par madame Sand.

Quant à la Petite brebis, c'est un chant du caractère le plus antique, une chose sainte et touchante à fendre le cœur. Rien de plus ijaïf et rien déplus grand. C'est là qu'on sent bien profondément ce dont nous parlions tout à l'heure, cette aimable fraternité de l'homme avec toute la création.

Il y a aussi, il faut le dire, et c'est malheureusement le trait national, une résignation trop facile. L'homme ne se dispute pas à la mort ; il ne lui fait pas mauvaise mine ; il accueille, il épouse aisément « cette reine, la fiancée du monde, » et consomme, sans murmurer, le mariage. Hier sorti de la nature, il semble aujourd'hui trouver doux de rentrer déjà dans son sein.

La traduction qui suit, est mot à mot, et d'une extrême littéralité.

MIHU LE JEUNE

A la colline Barbat

Sur un chemin raboteux j

Mihu le jouvenceau ^aJ

Fier comme un paon,

Un paon des bois,

Prave brigand,

Chemine en chantant,

Les forêts délectant

De sa flûte d'or

Qui chante bellement.

Il chemine, ce brave.

Sur un petit murgo (cheval bai)

A travers la nuit,

A travers la forêt Herlzi.

Épais est le feuillage,

Sombre la nuit.

Le sentier rocailleux.

Comme il montait,

Murgo marchait,

La pierre étincelait,

La nuit brillait.

Brillait comme le jour.

Mihu marchant, marchant toujours,

Sa trace disparaît

Sur feuilles tombées

Aux sentiers perdus.

Mon brave à moi.

Les feuilles battant.

Les vieilles forêts éveillant,

A Murgo parlant :

« li! Murgo, ii!

Marche tout droit

Pourquoi quitter le sentier?

Kst-ce le frein qui te gêne,

La selle qui te serre,

Que tu portes si lourdement

Mon corps si léger?

— Le frein ne me gêne, La selle ne me serre.

Mais ce qui me gêne,

Mais ce qui me serre,

C'est qu'il y a tout près

Quarante et cinq, cinquante moins cmq,

Valeureux brigands,

Braves Levantins

Qui ont quitté leurs parents

Dès rage le plus tendre.

Ils banquettent là-haut

Au sommet du rocher

Sous d'épais sapins,

De pelits noisetiers.

A une table de pierre

Fendue en quatre,

Liée par des fils de fer,

Avec des lettres sculptées,

Des lettres de livre

Et toutes dorées.

A table est assis.

Prêt à faire de toi sa proie, Janoch le Hongrois Ancien brigand A la barbe hérissée.

Longue jusqu'à sa taUle Couverte de sa ceinture.

Et, grand Dieu! il a Épées étincelantes.

Carabines à balles forcées Et cœur d'acier.

. Et il a de plus, Sur le sommet du rocher.

De braves Levantins Éloignés de leurs parents Dès l'âge le plus tendre.

Tous braves Hongrois,

Jeunes gens adroits, Jeunes gens nerveux.

Des braves à la nuque forte. Des braves sans salaire, Avec de grands casques Aux longues queues Flottantes sur les dos!

Us entendront nos pas, Devant toi surgiront, Sur toi bondiront, Et malheur à toi!

Malheur à moi!

— li ! Murgo, ii !

Reprends ton chemin.

Car Mihu est brave !

Ne crains pas avec lui ; Murgo, fie-loi A ces bras énormes.

Énormes et nerveux, A cette large poitrine Large et bien couverte, A cette chère dague A la lame acérée. »

Murgo, comme la pensée,

Laisse la colline

Et reprend le chemin.

Regarde dans la forêt, regarde :

Janoch soudainement,

Pendant qu'il buvait

Et se réjouissait.

S'arrête pétrifié.

Son front s'assombrit.

Car, de temps en temps,

Il entend résonnant,

Les forêts enchantant,

Une fière chanson...

Chanson de brave,

Et la voix d'une flûte,

D'une flûte en os.

Oui chante bellement !

Et voilîf, voilà

Que Janoch soudain

Tressaille et bondit,

Et crie d'une voix grande ;

« Vous tous, mes braves.

Arrêtez! écoulez!

Saisissez vos armes,

Car j'entends

Une voix de flûte

Contre les feuilles résonnant

Les forêts enchantant!

Ilâlez-vous, dépêchez.

Partez à l'instant

Et barrez-lui le chemin

Au pont de Hartop,

A la vallée du peuplier,

Au sentier étroit.

Au chemin brisé,

A la petite fontaine

Qui coule doucement.

S'il se trouve brave,

Ne lui faites mal !

Mais si c'est un étourdi,

Par les femmes ensorcelé

Donnez-lui un soufflet

Et laissez-le aller ! »

Les Hongrois se précipitent

Et lui barrent le chemin !

Mais dès qu'il les aperçoit

Mihu de leur dire :

«Vous, braves, écoutez!

Celui qui vous envoie

A perdu vos têtes. »

Et, sans presque achever.

Il s'élance sur eux,

Et d'un seul mouvement

Il les abat tous ,

Et reprend son chemin

A travers la verte forêt.

Quand Murgo marchait,

La pierre étinceiait.

La nuit brillait,

Brillait comme le jour !

Il va droit à Janoch,

Qui dit en le voyant :

« Vous tous, mes braves,

Tirez vos carabines,

Frappez de vos lances !

— Laissez vos carabines,

Laissez vos lances.

Car je suis Mihu.

Et je veux vous chanter

Une fière chanson,

Chanson de brave,

De ma flûte en os

Qui chante bellement. »

Et les Hongrois,

Neveux de Janoch,

Sont pétrifiés.

Dans leurs pensées absorbés.

Et voilà, voilà,

Que Mihu soudain Commence sur-le-champ A dire avec feu, Commence doucement A dire avec amour Une chanson plaintive D'une telle beauté, Que les monts résonnent.

Les aigles se rassemblent, Les pins se balancent, Les feuilles chuchotent.

Les étoiles étincellent.

S'arrêtent dans leur course.

Et tous les Hongrois Écoutent avec tendresse, Et Janoch soudain D'adoucir sa voix, De parler à Mihu ; Il l'invite à sa table, • Viens, Mihu, viens.

Viens, brave des braves.

Mettons-nous au festin, Donnons-nous à la joie, Et puis ensemble Nous lutterons nous deux ! »

Ils s'assemblent tous.

Se mettent à table, Se régalent et se réjouissent.

Et crient joyeusement.

Éveillant la vieille forêt !

Mais le banquet terminé , De bonne chère nourris, De bons vins réjouis.

Mihu le Moldave

Et Janoch le Hongrois

Vont de côté,

Et la lutte commence !

Les Hongrois,

Neveux de Janoch,

Regardent et admirent

Comme ils se retournent,

Comme ils se secouent.

Comme ils se renversent,

Comme deux braves

Rejetons des dragons.

Et voilà, voilà

Que Mihu, tout d'un coup.

S'arrête sur place.

Saisit son Hongrois,

Le soulève

Le rejette,

Le met à genoux.

Plie sa tête !

Et les Hongrois, Neveux de Janoch, Restent pétrifiés.

De frayeur saisis !

Mihu les éveille Et leur parle ainsi :

€ Vous, braves, Qui d'entre vous Fourra soulever Ma massue

Lourde comme elle est Et ma carabine Lourde comme elle est, Mes armes pesantes ?

Que celui-là vienne, En fraternité avec moi, Faire le métier de brave A l'ombre des forêts. »

Les Hongrois accourent, Se baissent,

Mais ils essayent en vain Car pas un ne peut Soulever sur son dos Les armes amassées Et gisant à terre.

« Allez donc, enfants !

Quittez les forêts, Prenez la charrue, La bêche et la pelle... »

Et, parlant ainsi,

Mihu, le brave,

De son petit doigt

Soulève ses armes.

Sur Murgo s'élance,

Et, tout joyeux, se remet en marche.

Et derrière lui

La forêt bouillonne

Et résonne

D'une fière chanson,

Chanson de brave,

D'une voix de flûte.

Douce à Touïe,

D'une flûte en os.

Qui chante bellement.

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