ON NE TUE PAS UNE NATION
Nous l'avons dit ailleurs, l'Europe n'est point un assemblage fortuit, une simple juxtaposition dépeuples, c'est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton. Il n'y a rien là d'arbitraire ; chacune est nécessaire en elle-même, nécessaire par rapport aux autres. En ôter une seule, c'est altérer tout lensemblc, rendre impossible, dissonante ou muette, cette gamme des nations.
11 n'y a que des fous furieux, des enfants destructeurs qui puissent oser mettre la main sur l'instrument sacré, œuvre du temps, de Dieu, de la nécessité des choses, attenter à ces cordes vives, concevoir la
pensée impie d'en détruire une, de briser à jamais la sublime harmonie calculée par la Providence.
Ces tentatives abominables furent toujours impuissantes. Les nations dont on croyait supprimer l'existence ont refleuri, toujours vivantes, indestructibles. Un despote a pu dire, dans un accès de colère puérile : « Je supprime la Suisse. » M. Pitt a dit de la France : « Elle sera un blanc sur la carte. » L'Europe entière, les rois avec les papes, protitant du mortel sommeil où semblait plongée l'Italie, ont cru la démembrer, la couper en morceaux ; chacun mordit sa part; ils dirent : « Elle a péri. » Non, barbares, elle ressuscite; elle sortvivanle, entière, de vos morsures. Elle sort rajeunie du chaudron de Médéc ; elle n'y a laissé que sa vieillesse : la voici jeune, forte, armée, héroïque et terrible. La reconnaissez-vous?
Savez-vous bien, meurtriers imbéciles, pourquoi nulle de ces grandes nations ne peut périr, pourquoi elles sont indestructibles, sinon invulnérables?
Ce n'est pas seulement parce que chacune d'elles, dans son glorieux passé, dans les services immenses rendus au genre humain, a sa raison morale d'exister, sa légitimité et son droit devant Dieu ; mais c'est aussi, c'est surtout parce que l'Eurojie entière ti étant qu une personne, chacune de ces nations est une faculté, une puissance, une activité de cette personne ; en sorte que, s'il était possible de supposer un moment qu'on tue une nation, il arriverait à l'Europe,
KOSGIUSKO. H
comme à l'être vivant dont on détruit un poumon, dont on retranche un côté du cerveau : il vit encore, cet être, mais d'une manière souffrante et tout étrange qui accuse sa mutilation. Il ne respire qu'à peine, devient paralytique ou fou, ou bien encore, ce qu'on peut observer, son équilibre étant rompu, il agit comme un automate, non comme une personne; toute son action se fait d'un seul côté, aveugle, ridicule et bizarre.
Supposez un moment que nous apprenions ici un malin que notre éternelle ennemie^ l'Angleterre, a passé sous les flots, ou bien encore que, la Baltique ayant changé délit, il n'y a plus d'Allemagne... Quels seraient, grand Dieu ! les résultats de ces terribles événements! On ne peut même l'imaginer. L'économie humaine en serait bouleversée, le monde irait comme ivre ; toute la grande machine, brisée et détraquée, n'aurait que de faux mouvements.
Supposez encore un moment que les vœux impies de nos traîtres (des écrivains cosaques) ont été exaucés, que l'armée du czar est ici, que la liberté a été tuée, que la France a fini dans le sang... Horreur! la mère des nations, celle qui les allaita du lait de la liberté, de la révolution, celle qui vivifiait le monde de sa lumière, de sa vitalité... La France éteinte : hypothèse effroyable!... La vie, la chaleur baisse à l'instant pour tout le globe; tout piUit, tout se refroidit; la planète entie dans la voie des astres finis qui errent
ItJ KOSGIUSKO.
encore au ciel, solitaires, inutiles, promenant mélancoliquement un reste d'existence, une vie morte, pour ainsi parler, qui seulement dit qu'ils ont vécu.
L'ignorance, la préoccupation excessive de ce qui est près de nous, la profonde attention qu'on donne à des objets minimes, en négligeant toute grande chose, ont seules empêché, jusqu'ici, d'observer les conséquences effroyables qu'a eues le meurtre de la Pologne, la suppression de la France du Nord.
On en a caché une partie à force de mensonges. C'est un fait prodigieux, et pour humilier à jamais l'esprit humain, que le monde des lumières et de la civilisation ait pu, depuis un demi-siècle, se laisser tromper là-dessus.
Exemple mémorable de ce que peuvent les arts de la pensée, la littérature et la presse, habilement séduites et corrompues, pour éteindre la lumière même, enténébrer le jour, si bien que le monde aveugle en vienne à ne plus voir le soleil à midi.
En ces profondes ténèbres qu'ds avaient faites, les meurtriers sont venus et ils ont bravement juré suile corps de la victime : « Il n'y a pas eu de l'ologne : elle n'existait pas... Nous n'avons tué que le néant. »
Puis, Yoyanllaslupéfaclion derEuropc, sonsilcnce, et que plusieurs semblaient les croire, ils ont ajouté froidement : « Du reste, exislât-ellc, elle a mérité de périr... S'il y a eu une Pologne, celait une puissance
KOSGIISKU. 15
du moyen âge, un État rétrograde, voué (c'est là ce qui nous blesse) aux institutions aristocratiques.
— Moi, dit la Prusse, je suis la civilisation.
— Et moi, dit la Russie (ou du moins ses amis le disent pour elle), moi, je suis une puissance amie du progrès, sous forme absolutiste, une puissance révolutionnaire. »
Il n'est pas de mensonges hardis par lesquels les amis des Russes n'aient insulté, depuis vingt ans surtout, au bon sens de l'Europe.
On ne peut plus parler de l'histoire ni de la politique du Nord, sans replacer préalablement la lumière dans ces questions. Nous n'aurions pu conter la vie de Kosciusko sans expliquer avant tout la position et la vie réelle de la Pologne et de la Russie.
Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentés, aux calomniateurs gagés, qui ont perverti le sens du public et créé ces ténèbres, mot simple, mot vengeur, qui sera clair, du moins... S'ils ont éteint le jour, qu'ils soient éclairés de la foudre.
La foudre, c'est la vérité.
El la vérité est ceci : ... Nous nous lions à Dieu et au bon sens, et nous ne doutons pas que tout cœur droit, à la fin de ces pages, ne dise : « C'est la vérité ! »
Nous l'avons cherchée avidement, longuement, laborieusement, avec une ferveur véritablement religieuse. Nulle lecture, nulle étude ne nous a coûté pour l'atteindre. Les résultats de nos patientes enquêtes ont
U hOSCIUSKO.
répondu à ceux que donnaient la logique et la méditation. Et maintenant, affermi par ce consciencieux travail, nous levons la main et nous jurons ceci :
a La Pologne, que vous voyez en lambeaux et sanglante, muette, sans pouls ni souffle, elle vit... Et elle vit déplus en plus; toute sa vie, retirée de ses membres, portée à la tète et au cœur, n'en est que plus puissante.
« Ce n'est pas tout. Elle vit seule dans le Nord^ et nulle aulre. La Russie ne vit pas.
Nous n'avons pas à voir si quelques hommes de talent, s'exerçant dans la langue russe, comme dans une langue savante, ont amusé l'Europe de la pâle représentation d'une prétendue littérature russe. . .Toute cette littérature, sauf quelques rares efforts, généreux, bientôt étouffés, est une œuvre d'imitation.
L'affreuse mécanique de la bureaucratie soi-disant russe, qui est tout allemande, l'institution militaire, non moins artificielle, de ce gouvernement, tout cela ne m'impose point.
Je dis, j'aftirme, je jure et je prouverai que la Russie n'est pas.
Monstrueux crime du gouvernement russe ! vaste crime, meurtre immense de cinquante millions d'hommes! Il n'a fait que diviser la Pologne en lui donnant une vie plus forte, mais, en réalité, il a supprimé la Russie.
Sous lui, par lui, elle a descendu la pente d'un ef-
froyable néant moral, elle a marché tout au rebours du monde, reculé dans la barbarie.
Elle subit dans ce moment une opération atroce, que nul martyre de peuple ne présente dans l'histoire : nous l'expliquerons tout à l'heure, Du sei'vage, elle retourne à l'esclavage antique.
L'esprit russe, faussé par la torture d'une inquisition vile et basse (qui n'a pas, comme celle d'Espagne, l'excuse au moins d'un dogme), l'esprit russe descend dans la dégradation, dans l'asphyxie morale. Il était doux, croyant, docile. Il croit de moins en moins ; sa loi était dans l'idée de famille, dans la paternité. Celte idée lui échappe.
Phénomène terrible pour le monde, mais surtout pour la Russie elle-même. L'idée russe a faibli en elle, et elle n'a pas pris l'idée de l'Europe; elle a perdu son rêve, qui était une autorité paternelle^ et elle ignore la loi, cette mère des nations.
Que serail-ce si elle n'avait encore, pour la tirer de ce néant où elle descend, une sœur qui comprend les deux autorités(la paternité et la loi); cette sœur, l'aînée des Slaves, dans laquelle est leur vie la plus intense; cette sœur dont le génie a grandi , s'est approfondi sous la verge de la Providence et dans l'épreuve du destin?
Sans elle, sans cette infortunée Pologne qu'on croit morte, la Russie n' aurai! aucune chance de résurrection.
Elle pourrait troubler l'Europe, l'ensanglanter en-
core, mais cela ne l'empôcherail pas de s'enfoncer elle-même dans le néant et dans le rien, dans les profondes boues d'une dissolulion définitive.
Au reste, la Russie le sent. Malgré son atroce gouvernement, malgré le maître fou qui l'enfonce aux abîmes, elle sent bien que tout son espoir est dans cette pauvre Pologne. Elle le sent; elle se souvient de la fraternité. Ce souvenir et ce sentiment sont à elle, Russie, sa légitimité, et c'est pourquoi Dieu la sauvera .
Vivez, Pologne, vivez ! Le monde vous en prie, toutes les nations; nul n'en a plus besoin que l'infortuné peuple russe. Le salut de ce peuple et sa rénovation sont pour vous une glorieuse raison d'être. Plus il descend, cepeuple,plus votre droit de vivre augmente, plus vous devenez sacrée, nécessaire et fatale.