J. MICHELET
15 mars 1863.
KOSCIl'SKO
A POIOCNF.
La France offre h la Pologne, en gage d'une amitié plus forte que le destin, le portrait religieusement fidèle d'un homme cher à toutes deux, d'un des hommes les meilleurs qui aient honoré la nature humaine.
D'autres furent aussi vaillants, d'autres plus grands peut-être ou plus exempts de faiblesse. Kosciusko fut, entre tous, éminemment bon.
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C'est le dernier des clievaliers, — c'est le premier des citoyens (dans l'orient de l'Europe). Le drapeau si haut porté de l'ancienne chevalerie polonaise, sa générosilé sans bornes ni mesure, et par delà la raison ; un cœur net comme l'acier, et avec cela une âme tendre, trop tendre parfois et crédule ; une douceur, une facilité d'enfant, — voilà tout Kosciusko. — Un héros, un saint, un simple.
Plusieurs, et des Polonais même, dans leur austérité républicaine, d'un point de vue tout romain, ont jugé sévèrement ce héros du cœur et de la nature. Ils n'ont pas trouvé en lui le grand homme et le politique que demandait la situation terrible où la destinée le plaça. Appelé à la défense d'une cause désespérée, à la lutte la plus inégale, il accepta, crut au miracle, et, comme un chevalier, un saint, embrassa magnanimement les deux chances, victoire ou martyre. Mais, quant aux moyens violents qui pouvaient donner la victoire, il ne fallait pas lui demander d'y avoir recours. Il ne prit pas l'âme de bronze qu'exigeait un tel péril. Il ne se souvint pas, disent-ils, qu'il était dictateur de Pologne, qu'il devait forcer la Pologne à se sauver elle-même, terrifier la trahison, l'égoïsme, l'aristocratie. Il se donna, ce fut tout, demanda trop peu aux autres, se contentant de mourir, les laissant à leurs remords, et s'enveloppant de sa sainteté.
Noble tort d'un cœur trop humain!... Ah! nous aurions plus d'un reproche à faire à Kosciusko, pour
la douceur et la tendresse. Il était confiant, crédule, se laissait prendre aisément aux paroles des femmes et des rois. Un peu chimérique, peut-être, d'une àme poétique et romanesque, amoureux toute sa vie (mais de la môme personne), il suffisait d'un enfant pour le conduire, et lui-même il mourut enfant.
Ces défauts sont-ils ceux d'un homme ou ceux de la nation? Nous les retrouvons bien des fois dans les héros de son histoire. Il ne faut pas trop s'étonner si le grand citoyen moderne n'en est pas moins de leur famille. S'il eût été autre, il n'eût pas représenté d'une manière si complète toute l'àme de son noble pays. Je ne sais si ce sont des taches, mais il fallait qu'elles fussent en ce caractère. Nous l'aimons, môme à cause d'elles, y reconnaissant l'antique Pologne... Et nous l'embrassons d'autant plus, pauvre vieux drapeau !
Est-il sûr que Kosciusko aurait sauvé la Pologne avec plus de rigueur civique? J'en doute; mais ce dont je suis sûr, c'est que la bonté extraordinaire, si grande, qui fut en lui, a eu des effets immenses, infiniment favorables à l'avenir de sa patrie. D'une part, elle lui a gagné le cœur de toutes les nations ; beaucoup sont restées convaincues que l'absolue bonté humaine s'est trouvée dans un Polonais. — D'autre part, en cette haute excellence morale, les classes diverses de la Pologne, si malheureusement séparées, ont trouvé un idéal commun et leur nouveau point d'union. Les nobles ont salué en lui le chevalier de
la croisade, et les paysans, y trouvant le bon cœur et le bon sens, le dévouement du pauvre peuple, ont ressenti qu'il était leur, qu'il fut la Pologne ellemême.
Le jour où cet homme de foi, menant ses bandes novices contre l'armée russe, aguerrie, victorieuse, laissa là loutes les routines et l'orgueil antique, laissa la noble cavalerie, mit pied à terre et prit rang parmi les faucheurs polonais, ce jour-là une grande chose fut faite pour la Pologne et pour le monde. La Pologne n'était jusque-là qu'une noblesse héroïque; dès lors ce fut une nation, une grande nation, et indestructible. L'impérissable étincelle de la vitalité nationale, enfouie si longtemps, éclata ; elle rentra au cœur du peuple, et elle y reste avec le souvenir deKosciusko.
Dévoué, résigné et simple, il ne sut, dit-on, que mourir; mais, en cela môme encore, il fit une grande chose : il éveilla un sentiment inconnu au cœur des Russes. Barbares, pour la Pologne même, ils commencèrent à se troubler quand ils la virent blessée, taillée en pièces sur le champ de bataille, dans la personne de Kosciusko. L'être défiant entre tous, le paysan russe et le soldat russe, qu'on écrase mais qu'on n'émeut pas, fut sans défense contre l'impression morale de cette grande victime; il se sentit injuste. . . On vit de vrais miracles : les pierres pleurèrent, et les glaces du pôle, lesCosaques,pleurèrent, se souvenant trop tard, hélas! de leur origine polonaise. Leur chefPlatow,
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arrivé en 1815 à Fontainebleau, vit le pauvre exilé, l'ombre infortunée de la Pologne qui se traînait encore, et versa des larmes amères. Le vieux pillard, l'homme de meurtre, se retrouva homme. Jusqu'à sa mort, il suHisait qu'il entendît le nom fatal, pour que les larmes, malgré lui, lui remplissent les yeux.
Ah! il y a un Dieu au monde, la justice n'est pas un vain mot . . . C'est par ce jour et par cet homme que le remords du fratricide commença pour la Russie... Pleurez, Russes; pleurez, Cosaques; mais surtout pleurez sur vous-mêmes, malheureux instruments d'un crime si fatal aux deux pays I • Jeunes Slaves du Danube, que je vois avec bonheur monter au rang des nations, enfants héroïques qui jadis avez abrité le monde contre les barbares, c'est à vous aussi que je donne ce portrait du meilleur des Slaves, du bon, du grand, de l'infortuné Kosciusko.
La générosité, la douceur magnanime des véritables Slaves, ces dons du ciel qu'on trouve en leurs tribus primitives, elles ont éclaté avec un charme attendrissant dans cet homme. En lui, nous honorons le génie de cette grande race; nous saluons son apparition d'un salut fraternel.
Jeunes Slaves, que vous souhailerai-je? que demandera à Dieu pour vous la vieille France qui vous regarde et vous voit grandir avec joie? — La vaillance? Non, la vôtre est connue par toute la terre. Vous souhaiterai-jc la muse et les chants? Les vôtres sontcélé
brcs chez nous. Souvent, dans mes sécheresses, je me suis moi-même abreuvé aux sources de la Servie.
Je vous souhaite, amis, davantage. Aux glorieux commencements de votre fortune nouvelle, j'ajoute un vœu, un don, une bénédiction. Je vous doue au berceau, autant qu'il est en moi, y mettant une chose sainte qui sortit du cœur de Dieu môme :
L'héroïque bonté de la Pologne antique.
ÎT