LES
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AUX OFnCIEAS RUSSES
Messieurs,
Encore un samfice humain. Hier même (le 20 juil* let 1851), Varsovie saisie d'horreur a vu, sans cause ni prétexte, quatre prisonniers tout à coup tirés des cachots, ^ugés et condamnés par vos tribunaux militaires, éc^rasés sous le bâton.
iStt LES lARTIRS
?U dmpiik rèoenl qui explique cet ëvénem^ atraoe. CêftûeEit d'anciens prisonniers politiques. Léon fanSes crmient que TarriTée de Tempereùr, b «oâèbntÎMi prodttine du râigt-cinquiëme annivaE^ sairc de simi arâkenknU pourraient leur valoir leui $rke« Cesl b grke qa% ont eue.
Esl-«e bien ^roos^ BCLessieurs,Tous pleins de Tespri^ de b Fnaœ» ■ûwœ d^etto et de sa pensée : tous FnD(ais bien pht^ que Russes^ qui pouTez ordonne! os barinnes* ces i^noUes sup|dioes?
^ibas B^ia^norofts pas rèpourantable torreur qa pèse SOT ToiB. Tne main de fer TOUS rive à ces afflr^ juj^emenls et tous tait signer ces arrêts. Plus d'ua briseffait son épée, s*il ne risquait que de mourir.
Nous TOUS connaissons, nous savons que, quand vous êtes loin des regards, vous hasardez d'être humains. Je pourrais dire où et comment, mais je ne vous dénoncerai pas. D est à croire qu'au 20 juillet vous avez réduit le nombre des victimes qu'on vous demandait. De trente-quatre qu'on vous fit juger, trente vivront : ils vont en Sibérie.
Quel était le crime de ces Polonais? Celui de penser exactement comme vous.
Qui plus que vous déleste, exècre le gouverne ment barbare de ces Allemands bâtards qui écrasen la Russie? La plupart d'entre vous, messieurs, si of leur ouvrait le cœur, qu'y trouverait-on, sinon la rc volution, la foi du 44 décembre, l'impérissable étin
de de Pestel et de Ryleieff? Désolante fatalité, d*al- X à travers l'Europe, combattant ou condamnant ies complices de vos pensées, les martyrs de votre fin, ceux dont tous enviez la mort !
Yous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 Tintofention russe. Les supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu'ont âubîs des femmes héroïques, vous les ressentez comme nous.
Tous admiriez ces héros de la révolution polonaise, qni, en 1837, du fond de la Sibérie, par un coup d'incroyable audace, entreprirent d'armer le désert; 10U8 étiez plus morts qu'eux le jour où ils tombèrent 800$ lé bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et désespérés.
Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu'on 1847, du gjibet, Wisniowski cria cette grande parole: < Aimez-vous et pardonnez. »
Ceux d'entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux et au cœur une désolante ûnage, de quoi gémii* à jamais et se réveiller dans IcQTs nuits. Ils se souviennent de Cronstadt, du solen- ^ martyre de Tannée polonaise, dans ce port si firé- 9i^é, sous les yeux indignés de tous les marins du ''^de. Plusieurs centaines de braves, prisonniers de ^^, et par capitulation, refusèrent d'abjurer la pa- *^^ et de se faire Russes. Battus, guéris, rebattus f^^d leurs blessures se fermaient, ils persévérèrent, '''^tixei])!^^^ jusqu'à ce que les charrettes les empor-
tassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où rien ne rappelait plus Thomme.
Quels sont vos sentiments secrets dans ces terri* blés épreuves? Nous ne les ignorons pas. — Qu'il me soit permis de dire un fait :
Dans une guerre très-récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui, pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir par ses gens et refusa de le vohr. A grand'peine il réussit à pénétrer jusqu'à elle, et d'abord paria très-haut. Elle, immuable, héroïque, répondit comme eût répondu la Patrie même à l'ennemi... Le cœur da jeune homme n'y tint pas, et, saisi d'admiration r « Madame, dit-il en se jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux que vous...; et moi-même, que vous voyez, j'ai tous les miens en Sibérie. »
Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l'arme au bras, pour exécuter malgré vous Tarrèt d'une fatalité ennemie. Vous avancez^ tète basse, sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie» peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l'abattoir où l'on vous fait massacrer. Et vous n'en allez pas moins. — Derrière est la révolution, à laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont votre substance même. Et vous n'en allez pas moins.
DE LÀ RUSSIE. iil
Âyei pitié de vous-mêmes... Et que risquez«vous [ enfin, sinon de mourir?
Mais ne mourei-YOus pas déjà? Cette ^e, n'est-ce pis une mort?
Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de 86 tromper eux-mêmes. Us s'efforcent d'être amlitiein pour la grandeur de la Russie.
Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien diyers, l'empire et la nation. Or, l'empire 0*1 pas fSBdt un pas, je me charge de le prouver, qui n'iit été un pas aussi dans l'anéantissement de votre génie national, TefTacement de l'esprit slave qui était en TOUS. La seule bonne définition du terrible goumement que vous subissez, c'est : la mort de la Sme.
D^autres, sans chercher à se tromper, ferment les yen, se livrent à la fatalité; ils s'asseoient en plein tteptidsme, se posent sur l'abtme même : « Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus, c'est Trai. L'Occident ne l'est pas moins... Jouissais, et puis mourons. » .
Oui, rOcddent est corrompu, mais dans les coudiessopérieures, les seules que vous connaissez, bien pins que dans celles d'en bas. La France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde toujonis une puissante virtualité de régénération morale par la force des idées. La France vit de l'esprit, et elle y trouve d'inépuisables ravivements, des retours et
des renaissances. Ses abattements sont grands, le monde crie alors : « Elle est morte. x> On le criait à Rosbacb. Et^ «'est justement de le, qu'éveillée d'une fidUe étincelle, elle reprit force et chaleur, ranima. ceux qui la cro^ient étante, et, transfi^^urée par l'esprit, devint le soleil du monde. .
Cette force de régénération, elle est dans Tidée qui se renouvelle. Que serait-K;e si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de toute autre, isolé, tenu hors des oommunicatibns vitales, si Ion empêchait Tair d'arriver jusqu'à lui ?
C'est le cas du peuple russe.
Sa vie était dans la commune, petite assodatioa patiiarcale qui divise la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative. Puissant lien entre les hommes. Maintenant Thomme est déraciné de la terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à lui. — Voilà qu'il n en est plus qu'une dépendance mobile, un meub^^ qu'on vend aux mines, aux fabriques.
Chose touchante, et qui arrache les larmes! ce^' population vouée au servage avait fait un effort à cœur pour Tassimiler aux sentiments de la nature; serf appelait le maître- son pèr^. 11 était Tenfant ô seigneur, et le seigneur fils du czar. Tout ce mond était suspendu à Tidée de paternité. Là fut la foi russ et tout le cœur russe... Et vous l'avez brisé, ce cœur
I«i?rant le serf à vos agents, qui le réduisent au dés- ^poir, il vous a fellu appeler au secours contre ses révoltes la pdioe impériale, solliciter son extension dans tout l'empire, faire venir dans chaque viUage l'homme pâle et malveillant quimenacelepaysan et qui dénonce le maître. Jadis, très-dépendants sans doute dans vos rapports avec le czar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares ; maîtres chez vcos, dès que Fhiver rompait les communications, la tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A l'automne, vous fermier la porter et nul ne Tenait vous troubler. Maintenant, partout sur vos *€rres, vous rencontrez Thomme sinistre, Fœil trouble et louche^ par où le czar vous voit de Saint*-Pé- *crsbourg.
Un de mes amis, se trouvait dans un palais russe, ^u centre delà Russie, loin des routes, assistait à un 8^nd dîner que la dame de la maison donnait à la ^ombreuse noblesse du voisinage. La salle du banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale ^ée aboutissait en face de la croisée du milieu et de ^ place que la dame occupait à table. Tout à coup ^Ue se tait, devient immobile, ses yeux se fixent... Puis voilà quelle pâlit; elle est livide, tremblante... ^5 dents claquent... Elle est près de s'évanouir. Un Personnage militaire entre dans la salle ; c'était le général de la gendarmerie impériale qu'elle avait vu dans ■^ ^llée. Elle se croyait perdue. Il la rassure heureuse-
146 LES yiRTYRS
Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévor Si elle n'avait rien à mettre dans ses mâchoires m( trières, elle se mangerait elle-même, -r- Vie poUtiq dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en veut mail nant à la vie religieuse, en Russie et en Europe, j avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui • elle intolérable? L'organe du czar la dît avec be coup de franchise : Parce que la révolution françi e9t une religion.
La France ni la révolution ne sont point inqui< et ne craignent rien. — Qui doit craindre? Yons 9 tout, messieurs. La machine par laquelle cette pi sance agit sur le monde, elle prend son point d' pui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. 1 ne fait rien au dehors, sans qu'elle ne le fasse au dans.
Ce n'est pas un homme seulement, notez-le, c une machine. La mort d'un indi>'idu (quoique sa ■ lencc personnelle ajoute à la pression), sa mort, ( je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si pn gieusement tendue.
Qui peut la desseiTer, messieurs ? Vous, plus personne. Le czar même ne peut rien sans vous.
S'il a tendu lamachinepar la violence naturell pouvoirsuprême, par l'emploi desétrangers, igiior; de l'esprit russe, — vous aussi vous l'avez tendue en gravant le sort du serf, en rendant partout nécessa pour contenir les révoltes, l'intervention de la p
(nœ impériale. Vous avez donné au tréne du czar ) poids nouveau, effroyable, sous lequel craque la
Votre situation est forte encore, votre puissance sMnne pour le bien et pour le niai. Ce peuple, entre le ciar et vous, vous préférerait. Affranchi, il est livré h. une pire servitude, celle des bureaucrates vendus, sans cœur ni honneur. Ce qu'il demande, c'est que, ^ous associant au véritable élément russe, la commime, vous la protégiez et contre le gouvernement et eontre vos^ agents même. La commune, sous votre abri, s'essa;^ra à la liberté. Écoutez les anciens, les vieillards, respectez les coutumes; faites taire votre intendant devant le starost et les patriarches du lieu. • £eartez les gens d'affaîres. Rendez les redevances mo-. dérées, raisonnables; que r/)fcrofc (redevance fixe) , malheureusement moins répandu de nos jours dans la ^de-Russie, devienne universel, remplace les corvées nriaUes, et soit librement consenti.
L&gbuvemement local étant ainsi desserré, le gou- ^mement centralsera pourvous un protecteur moins i^icessaire. Il vous sentira fort de l'amour des vôtres, ^ il vous ménagera. Tout ira s'adoucissant par un 'Mouvement gradué, comme sont ceux de la nature. ^ Russie, pour sa grandeur, n'a pas besoin de res- ^ Un monde dénaturé.
^ Revenez à la nature. »
Quand une fois on en sort, une énormité rend né-
144 LES IIRTTRS
ment. Un MÔdoitsiirrena dans ses équipages Tanil an^iê, et il s était détoarné poar lui faire une râîte
Toîlâ comme TOUS Tirci- Serrés entredeux toreun, oaignant den bas les lêroltés, d'en haut l'écrasanb idole qui chaque jour pèse davantage, vous vous réfih giei sons elle. Tous fîiyex, où? malheureux I AVaiitcl sanglant de Moloch.
Ce qu'il dé^me, œ dieu terrible, ce ne sont pis seulement des individus : ce sont les facultés, les puissances, les Tîtalités de la Russie.
De 181 â à 1825, tous essayâtes l'activité publique. La doucereuse paternité d'Alexandre se fit la confi* doite de votre philanthropie. Le coup du 14 décembrs effiraya, serra les cœurs, les refoula dans l'égoîsme.
L'activité littéraire continua encore, au défiBiut de l'activité publique ; même dans cette sphère innocente, Tâme russe fut poursuivie, la poésie tuée avec les poêles... LermontolT? tué. Griboiédoff ? tué. Puschine? tué. Et de quelle tragique mort M
Peu après 1840, finit votre littérature. Grand âlence. Vous ne parlez plus. Croyez-vous qu'on vous tienne quittes ? Non, une carrière nouvelle de persécuUons s est ouverte, plus profonde, plus terrible, Ce despotisme, jusqu'ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes, et s'inquiète de la foi.
i^^x^lJv ^^"^ ^^lofuUonnaires en Russie, par Iscander,
œLe héro^^^^^^^ T^ ^^^^^^ signaléàrattention
ce livre neroique d un grand patriote russe.
^ »1I MRYA6E
Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu il avait vue et subie, M. Harro- Harring, a pris cette épigraphe: Ausi (jeraiosé),1852. Peu d'années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti aussi. du service russe, auteur d'un petit volume sur les afTaires étrangères de la Russie, s'était retiré à Dresde. Qiii ne Teût cru en sûreté au milieu de cette capitale, sous les yeux de TAUemagne? Il a disparu, cependant, sans laisser trace, et personne na pu dire ce qu'il était devenu (1829). On: accuse le gouvernement russe, et il n'en est pas fâché : il spécule sur la terreur.
Au moment où l'on apprit la Révolution de deux ingénieurs français,très-connus,très-dist MM. L... et Cl..., étaient dans un salon de I Le premier se tut; le second parla, loua la rév( Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie tre ambassadeur n'eût été averti à temps et i vivement réclamé.
Nulpasse-port ne doit rassurer Tétranger. K avait un passe-port prussien fort en règle lors» enlevé à Saint-Pétersbourg et mené d'une tra droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur vénement prouva qu'on avait parfaitement Ti se convertit sans réserve, devint sincèrem^ Russe; si bien que l'empereur, charmé de lu tour, le fit directeur des théâtres de la capil sait que depuis cette époque sa plume, veni Russie, trahit, calomnia l'Allemagne.
Notre ami, M. Pernet, directeur de la Revi pendante^ avait aussi un passe-port lorsqu'il : treusement arrêté. On le laissa librement voya qu'à Moscou. Là, loin des yeux de l'Europe, l'ambassade française, on le saisit sans prête: cun des Russes qu'il connaît n'ose réclamer p On le jette dans un bas cachot, au niveau du f fossés, de sorte qu'à travers ses grilles il eût journée la vue et le bruit désolant des barbai cutions que l'on y faisait. On lui amenait là, yeux, des serfs que l'obligeante police imp(
^^iiâj^ge de bâtoniier pour leurs maîtres. Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur Jcs os, les furieuses clameurs: des bourreaux enragés ^ leuroffice, tout cela lui composait un spectacle d'enfer qui lui brisait le cœur,.absorbait horriblement ses yeux, ses oreille, et peu à peu son cerveau. Atlaché à celtegrillesan» pouvoirs en séparer,en deux joursilse sentaitdéjà devenir comme hébété; sapenséelui échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues^ deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère, faisait cruellement flageller? C'étaient deux pauvres ouvrières en modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en Tab- ^eirnse de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles criaient grâce et se tordaient... Avoir ces corps ^e femmes en sang et les nerfs à nu, notre compatriote &t siit près de défaillir. Enfin, on ne s'arrêta que quand ^ïie des jeunes filles tomba et qu on vit qu'elle allait "Courir... Pernet se mourait lui-même.
Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connai- *^c la Russie pour le croire. On voulait briser le Fran- ^^îs, lui donner une forte et durable impression de f^^reur. L'étranger, en effet, a sujet de réfléchir quand ^^ Voit que du libre au serf la distance est si petite, que le "^^îndre homme de police arrête le libre et le fait bat- '''^ , Ces modistes n'étaient point serves; elles étaient P^fibablement Françaises; les modistes le sont toutes. Deux AUemands, sortant de Russie et mettant le pied
sur un bfttiment anglais, se jettent dans les bn» Tini de l'autre : « Ah I mon ami ! s'écrie Fun d'eux, nous pouvons donc respirer I »
Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d eux-mêmes. Ceux qui y ont vécu quelque temps n'en parlent guère qu'avec beaucoup de pror dence, soit qu'ils gardent unrestede terreur qui ne les quitte jamais, soit qu'ils se soient assimilés à C0i étrange pays, russifiés^ pour ainsi dire. Ils ne nien^ point ce qu'il y a en Russie d'odieux ou de dénatura ? ils l'avouent, . mais sans le blâmer. Ainsi, leur sen^ moral, affaibli et énervé, n'est plus celui des autres hommes. Ils sont devenus incapables d'unjugement^ ferme et sérieux.
La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d'ënervation considérable. Cette vie d*étuves et de bains chauds, ces maisons chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d'esclaves, tout relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d'abord des côtés barbares de l'esclavage, apprend à se taire ; les côtés sensuels prévalent. Tel qui fut révolté d'abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver cela très-doux.
Unémvain qui a passé vingt ans en Russie décritie saisissement qu'il eut au premier jour où il entendit battredes femmes. Leurs voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute espèce de plaintes enfantines, d'une naïveté douloureuse, tous les mots
caressanis par lesquels la victime espère adoucir le bourreau. La fille : « Grâce ! pitié I pas aujourd'hui I iesuismaladel épargnez-moi! » — La femme : « Grâce! îe suis enceinte !.•• Ah! mon ami! doucement!... Vousall^ tuer deux personnes I » Enfin, tout ce que Il douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fimditenlarmes. La princesse, maîtresse de la maison, (pile surprit dans cet état et qui ne pouvait le compre&dre, lui dit : « Ce qui vous trouble tant, c'est vous ' qui en êtes cause. Vous avez dit aimer les iraises; j'ai 6&To;è c^ filles au bois, et elles se sont oubliées à danser dans le village. » C'était par bonté, par suite d'une attie&tion pour l'étranger, qu'elle faisait fustiger ses laatre-vingts domestiques.
Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreoses que les hommes ; l'armée fait une horrible Cfmsommation de ceux-ci. Elles travaillent peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le lot d'une infinité des femmes. Une damerusse iQe dÎRait : « Sur une petite terre de cent cinquante P&jsans, que je ne visite jamais, j'ai quarante femmes à^ chambre qui ne font exactement rien. » Elles sont ^noptées pour si peu, que les banques n'avancent ^gent que pour des serfs mâles ; les femelles sont P^r-dessus le marché.
L'avilissement des femmes, toujours à discrétion, ^t une des choses qui mettent très-bas la Russie. La bmille russe est moins garantie que celle du nègre.
Du maitre aux serves^ la couleur est la même, et 1 mélanges se font sans qu'une nuance accusatrice n vèlela vraie paternité. De là, des effets hideux qu'o voit beaucoup moins dans nos colonies. Le maître ia servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent de se filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendi par là moins le seigneur que le vrai maitre, Tinten dant, Tagent brutal qui, dans une terre éloignée, sar contrôle ni surveillatice, sans respect humain, \i< lente à son plaisir cette population infortunée.
Quoi qu'on. se plaise à dire sur l'insensibilité d
serfs, nous n'en croyons pas moins que cette profan
tion continuelle de la famille est l'un des martyres
Tâme russe. Nul homme n'est si dégradé qu'il ne soi
fre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu
embrasse sontàlui. Il n'y a nulle race, nul pays,d'8
leurs, où la paternité soit plus tendre. Sous l'outraj
ils baissent la tète. Mais comment s'en étonner?
révoltes sont isolées, sans espoir d'affranchisseme
ils n'en viennent là qu'en acceptant la certitude
niourir sous le bâton. L'homme naîtprisonnieren R
sie, captif par la nature même avant de l'être ]
rhomme. Les villages, à grandes distances, comn
niquent peu, séparés par les forêts, les marais, e1
plus grande partie de Tannée, par d'infranchissah
fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent, sous la m
de fer du destin. Mais ils n'en ont pas moins un cœ
et ce cœur est d'autant plus attendri pour la famil
que tout le reste est si dur I et le pouvoir, et le ciel.
On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature , les enlèvements d'enfants , sont ordinaires en Russie. Personne ne s'en étonne. L'empereur en donne l'exemple. Il a pratiqué et pratique d'épouvantables razzias d'enfants. Après la révolution, c'étaient des enfants polonais qu'on enlevait sous le prétexte de les élever dans le rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd'hui encore, ile&lève les^ enfants des juifs à six ans, pour les pré- Pftrw, ditron, & la vie militaire. Les pauvres petits, durement menés, qui pour bonnes et nourrices n'ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin. N'importe, les conducteurs n'en amènent pas moins le nombre indiqué ; ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.
Les seigneurs prennent les enfants, non-seulement pour le plaisir, mais parfois par spéculation. Citons ^tioiqui, dans ses terres, formait des petits danseurs <pi*il exposait aux théâtres de Moscou et qu'il vendait ^^ndprix aux seigneurs qui font jouer l'opéra dans feurs châteaux.
Ces enfants, transportés ainsi dans un autre monde^ levant une éducation distinguée^ meilleure parfois <Itte celle de leurs maîtres, sont les plus malheureux <le tous. Us restent serfs; un caprice brutal peut à cha-
que instant les faire retomber dans k' pins dure al jection du servage. Un jeune serf, que son maître ava envoyé en Italie et qui était devenu un excellent vm Ion, souffrit tant à son retour, que, de désespoir, maudit son art et se cx)upa un doigt pour se reildi incapable de tenir son instrument. Une scène encoi plus tragique fut donnée par la barbarie de la mai tresse du cruel Arascheieff, le favori d'Alexandre. CeV femme, non moins barbare, avait élevé, comme dé moiselle de compagnie, une fille distinguée et chai mante. Un jour, dans je ne sais quel accès de fureui elle la fait saisir et fouetter. La sœur de la victim (qu'on dise encore que les serfs sopt insensibles) poi gnarda la grande dame. Toute la maison passa pa des tortures effroyables et fut envoyée en Sibérie.
Un petit nombre de faits tragiques éclatent ainsi e saisissent Tattention. La plupart sont étouffés. Il es impossible de savoir tout ce que cette sombre Russie ce vaste empire du silence, contient de douleurs. Non savons quelques catastrophes. Nous ignorons ce qi serait plus important, plus instructif : la série de souffrances par lesquelles passe le serf, Tensembl d'une destinée.
J'ai eu le rare avantage de connaître la vie complet d'une serve très-intéressante et très-vertueuse, qui enlevée cruellement à sa famille par le caprice d'un grande dame, puis abandonnée par elle, a été ici de mestique de dames respectables qui m'honorent d
leur amitié. Cette pure et sainte personne ne lit guère, je crois; si pourtant le hasard voulait que ces lignes lofflbassent sous ses yeux, qu'elle m'excuse de révéler, avec la baiiiarie de son pays, le mystère de son âme infiniment douce, sans fiel ni souvenir du mal, tendre et re^tueuse pour ceux qui lont fait souffrir.
HSTOIRE DE GATTA, SERVE RUSSE
Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette histcC^-. . ,' très-simple en elle-même, j'ai soigneusement évi*^^^
ar-
ones.
moindre ornement d'imagination. Il n'est aucune constance que je n'aie connue par moi-même ou^ ^ des personnes très-sûres; leur nom seul, que je d« nerai,sera pour le public la meilleure des garanti
Tout le monde a vu Catya, sans la connaître, d^^^^ les tableaux où elle a servi de modèle^ M. Paulin Gt — ^^' rin a placé sa belle tête dans plusieurs tableaux d'h^-^^" toire. Le charmant peintre de femmes, M; Belloc, M ^ peinte en sainte Cécile pour un curé de Paris, et a sa parfaitement la douceur de son regard.
Sa précoce beauté la perdit. Elle était dans sa