LES MARTYRS DK LA RUSSIE
famille, au fond de la Russie, fort au delà de Moscou.
(Télsât une famille serve^ mais de gens aisés :. son grand-père, qui Taimait infiniment , faisait le commerce de fourrures. L'enfant, Agée de quatre ans, jouait sur le bord d'un lac, tout prè^ de la route, lorsque des; voitures passèrent, las voitures d une grande dame, la fenime du gouverneur de^.., qui voyageait avec ses enfants et toute sa maison. Elle remarqua la gentillesse de Catya, et, comme ses enfants étaient à peu près du même âge, elle eut la fantaisie de l'avoir etdelaleur donner pour jouet, Sans autre cérémonie, ^ consulter la famille ni le maître auquel elle appartenait, elle la prit comme un chat qu'on trouvei^it sur la route ; elle la mit dans sa voilure et poursuivit son chemin.
La famille, fort inquiète, apprit entinrëvénement. La dame s'était arrêtée dans une ville voisine. Le pauvre grand-père en larmes y court, offre une ran- Çoa, sa fortune entière, si l'on veut, pour qu'on lui i^e son en&nt. Il fut rudement repoussé, et battu peut-^re.. La dame lui rit au nez et partit, emmenant sa proie.
On sait quel est le sort des enfants des classes intérieures qu'on élève avec ceux des grands. Ceux-ci, gités et flattés dans leurs caprices égoïstes, font, de ces jouets vivants, de pauvres souffre-douleurs. Si' Icsparents, d'auti'epart, ont quelque exemple à faire, une leçon sévère à donner, ils la donnent de préfé-
rence sur le dos du petit étranger. On sait rhistoîW; du jeune prince auquel on avait donné un page fott camarade; il était de règle que, si le prince manquait; le page serait fouetté. i\
A mesure qu'elle grandit, sa maîtresse remploya fc| son service personnel comme une petite fenuneii; chambre. Son sort semblait devoir s'améliorer. Cefi#j le contraire. Ces dames, maîtresses d'esclaves, sori^ elles-mêmes de grands enfants, aussi fantasquesqrti les petits, plus violents et plus tyranniques. Catji; déjà grandelelte, jolie fille d'environ dix ans, Goaf mençait à être remarquée des hommes, qui ne nuuh' quaient pas sans doute d'en faire compliment à tf. maltresse. Celle-ci Taimait d'autant moins. E31e ne perdait pas une occasion de la traiter durement. S) par exemple, elle était un peu lente à chausser madame, celle-ci, d un coup de pied, la jetait face coBtf« terre.
Elle couchait, comme un chien, sur une natte àb porte. Malheur à elle quand, la nuit, on l'y entendait pleurer. Quoique enlevéede si bonne heure, elleavaH emporté une trop vive image de la maison paternellet du village, des forêts, du lac, de ses petits camaradeSf de ce bon temps de douceur et de liberté, des caresse^ du pauvre grand-père, dans les bras duquel elle s'était 'si souvent endormie ! Ce souvenir Ta suivie toujours aussi présent que jamais au bout de quarante années. Passé lointain et obscur, mais si doux ! Il a été pour
DE LA RUSSIE. i6i
tonte la réalité de ce inonde, et le reste de lairie songe qu'elle a tristement traversé.
Elle avait à peu prés douze ans lorsque sa maiisse \int en France et l'y amena, en 1815. La dame, Que avec son mari, le laissa retourner avec Tarée russe et resta ici. Retenue par quelque caprice i passion ou de religion, dominée peut-être par quelle convertisseur (comme plus d'une dame russe au »ipa d'Alexandre), elle s'obstina à rester à Paris et e voulut plus entendre parler de la Russie. Son un, las d'écrire en vain, de prier, d'ordonner, cessa bhii rien envoyer, imaginant sans doute la ramener tr la famine. Mais elle persévéra, s'établit dans un OQvent de Paris pour une pension minime, renvoya (Hisses domestiques. La petite Catya n'en fut point exeptéC/ Sa maîtresse la chassa durement et brusqueaenltout comme elle l'avait prise. Elle l'envoya pcr- Ire, à la lettre. Des environs du Panthéon, où la mairesse demeurait, elle fut conduite au Marais, rue la Chaume, à la nuit tombante, et laissée sous une porte.
H faisait déjà obscur, il pleuvait. Une dame qui [HiBse entend pleurerun enfant, approche. Grande est ^ surprise de voir cette fille, déjà grande et belle comme un ange, qui ne sait que pleurer et ne parle pas. À peine savait-elle deux mots de français. Dieu levait eu pitié d'elle. La dame était madame Leroy, sœur de M. Belloc. La voilà, fort attendrie, qui prend
ancy cil a ssuiii, i emye^ lui a|iprtriiu nuire ji
gouverne avec une douceur qu'elle n'avait ja contrée depuis la maison paternelle.
Madame Leroy, quittant Paris plus tard, aux mains les plus chères, à celles de dei entre toutes aimées, honorées, vénérées. Poi les nommerais-je pas et ne rappellerais-je j de mes meilleurs souvenirs, celui d'une s et sainte maison? Ces dames étaient Ténei spirituelle madame de Montgolfier, alors oct( femme de Tinventeur des ballons, et sa t iille, grand écrivain, qui n'a écrit que pour non pour le bruit, et n'a signé presque jams pense si celle-ci, d'un cœur si chaleureux, i fut bonne pour Catya. La jeune fille avait { soin de ménagement, et aurait eu besoin d'ê elle-même. Elle avait beaucoup grandi et i faible. Le moindre poids à soulever, un ( monter la mettait hors d'haleine. On supposa
enBussie, toujours au bord du lac nalal où on l'avait enlevée. Â peine, en réalité, était*elle sortie de sa pairie. Son esprit s'était médiocrement étendu (quoiqa^ielle parlât le français avec une remarquable élégaace) ; son cœur s'était développé, et trop , sans doute, mais uniquement au profit des souvenirs d'enfance. Us ne lui revenaient point qu'elle ne se mit à pleiirer.
Ces dames, la bonté même, de concert avec leur imie, madame Belloc, résolurent de faire toutes les iioarches pour lui faire retrouver sa famille. Elles inavèrent de Tobligeance dans l'ambassade russe, nuis on ne put rien découvrir. Les indications que Catya pouvait donner étaient vagues et confuses.
C'était vers 1823, je la vis alors une fois chez ces dames. C'est la seule fois que je l'aie vue. Je me rappelle trës-bien l'impression qu'éprouvèrent les étrangers qui étaient au salon quand elle y entra. 11 y eut d'abord un mouvement d'admiration bientôt contenu, puis une sorte d'attendrissement. Elle était fort grande, visiblement faible ; de ses jeunes bras, élégants, mais un peu grêles pour une fille de vingt ans, die portait, un peu penchée en avant, un plateau diargé de tasses de thé. Elle semblait plier sous ce léger poids, comme un peuplier au souffle du vent. Elle souriait dé sa faiblesse et semblait s'en excuser.
On était tenté de s'excuser d'être servi par elle. Son
i64 LES MARTYRS
élégance, son langage, sa beauté, plus remarquable parles lignes que par la fraîcheur, donnait justement ridée d'une princesse russe qui se serait déguisée. Mais la pureté de ses yeux, avec leur caractère de bonté et de tendresse, était d'un charme tout autre et qu'mr ne rencontre guère dans les classes aristocratiques.
Cette expression de bonté, de douceur, de docilité, j n'encourageait que trop les hardiesses impertinentes, et c'était pour la pauvre fille un embarras continuel Les hommes jeunes et légers, les heureux du monde, contristaient de leurs poursuites indiscrètes ce coeuf si brisé. Elle était tendre, mais d'âme, pure (sans en avoir le mérite), frpide comme les glaces du pèle. Sous ce rapport, il semblait qu^elle fût restée à l'âge où on l'avait enlevée.
Elle aimait à élre seule. D'elle-même, et sans in* fluence ecclésiastique, elle allait beaucoup à Téglise- Elle serait devenue très-mystique si elle eût eu un peu plus de culture. Ce fut très-probablement pour avoir plus de solitude, de libre rêverie, et la prière à ses heures, qu'elle quitta le service, voulut avoir sa chambre et se mit à coudre. Situation difficile à Paris, où les femmes gagnent si peu. De temps à autre, manquant d'ouvrage, elle rentrait en service. Mais, dès qu'elle le pouvait, elle retournait à son désert, qui, sur les toits de Paris, lui permettait de rêver toujours au désert natal et à sa famille.
DE LA RUSSIE. i65
Ses prôtecbîces, qui ne Font jamais perdue de vue,
Im ont conseillé souvent de se marier. Les prétendants
œ manquaient pas. Elle a ajourné toujours, soit que,
eonune les coeurs mélancoliques, elle craigne de se
ecHisoler^ soit que les hommes honnêtes et bons, mais
on peu rudes peut^-étre, qui auraient recherché sa
mtini aient effarouché sa délicatesse et peu répondu
i ses vagues instincts de poésie. Bien ou mal mise,
die a toujours l'air d'une dame et d'une grande dame,
pleine de noblesse et de douceur. Rien de fier, rien
ileservile. Une seule chose rappelle son passé, c'est
{D'en visitant ces dames, qu'elle aime beaucoup, elle
leur baise humblement les mains, à l'orientale.
L'âge vient. La belle Catya doit avoir enviix>n quarante-sept ans. Elle s^est mise en dernier lieu dans la société d'une vénérable personne qui, à quatre-vingts ans, vit encore de son travail. Madame Paul, pauvre ouvrière, qui de plus a le malheur d'être contrefaite et naine, partage son logement avec elle. Je ne sais comment elles font, mais dans leur grande pauvreté dles trouvent encore moyen de faire du bien à leurs pauvres voisines.
Le cœur de Catya fut mis, il y a peu d'années, à une remarquable épreuve. Elle rencontra dans la rue une dame âgée qu'elle crut reconnaître, mais mal ipise, traînant un vieux châle, un vieux chapeau. Etrange renversement des choses! c'était son ancienne maîtresse, devenue plus pauvre qu'elle. Catya
tfft us UlTYtS
iffnifhf h sdae. kd liùse la main; Taùtre, étonc( <adee« bêse échapper dTane âme trop pleine ■ois de son maiheiir, de son extrême mi- < Ak! ■nAtir s'éeria4-^le, se refiiisant sene par r«itts de sMi bon emir, tous êtes toujours ma ■aAres». et ee q[oe j'ai est a toos. » Ce jour mèflae, eCe snrtiit de «nke ei se trooYail en argent. Elfe OHirat à 5IHI £T«ttier« qw était tout prodie, et, revenant tile, ramt ses épargnes entre les mains de la dame, qoi ne sirt que fondre en larmes.
Xtos lecteurs s*élonneront que, dans un ouvrage si court, où nous n èaumèrcMis les souflErances de la Russie que pour armer aux martyres qui en sont le couronnement, nous nous soyons arrêté si longtemps s^^ la vie de cette tille.
Nous répondons quela connaissance complète d'uP^ seule destinée nous a plus initié au mystère de V&m* russe qu'aucun récit, aucun Ii\re, aucune commun! cation.
La Russie est un supplicey ceh n'est que tro]^ visible. Maintenant, jusqu'où Tàme russe en est-elle alleinle? c'est là la vraie question. Ces infortunés opposent aux coups, aux outrages, une apparente insensibilité. On sait très-rarement leur langue. Et, la sûton, dans leur défiance si légitime pour les classes qui les tyrannisent, ils se garderaient bien de livrer leur
cflsnr . Leur existence est si incertaine, leurs plus chers
liens si peu garantis^ qu'ils craignenthorriblement de
dëfdaire, et quiconque les visite leur trouve le sourire
«ur les lèvres. Ils ont peur de paraître malheureux, et
fanandent presque pardon du mal qu on leur fait .
Gomment saisirai-je le vrai sens, l'idée secrète d'un
monde sans voix? A peine en devinerai-je quelque
diose dans les mélodies profondément tristes que cet
hmime , qui semblait gai, fait entendre quand il est
leol, quand il laboure, quand, le matin, il s* enfonce
«a grandes forêts.
Catya fut pour moi Tintuition d'un monde. Sa sim- |de vue et son histoire m'expliquèrent mille choses ftt j'avais lues sans les comprendre.
En Tapercevant une fois, et cette fois fut la seule, un mot m'échappa : Cœur brisé.
C'est le vrai nom de l'âme russe.
Nous ne généralisons pas ici à la légère. Nous avons Um des fois étudié la question.
n A'est guère d'années où nous n'y ayons donné une attention nouvelle. Et depuis plus de vingt-cinq ans qu'elle nous apparut ainsi, cette solution, qui a subi en nous bien des épreuves variées, elle nous apparaît h même.
Nous sentîmes, ce jour, la Russie, le vrai fond moï^l de ce peuple, un tel brisement du mur, que nul ne peut s*y compareri
L'âme polonaise est malheureuse, et elle n'est pas
brisée ; au contraire, elle est ravivée du sentiment ^^ son martyre.
Les servitudes orientales ne donnent non plus if'' cune idée de ce brisement. Rien de plus absurde ifif^ de rapprocher, comme on fait, la Russie de rOrient^ Les pays d*Âsie, même les plus tyranniquement gon" vernés, y participent bien plus des libertés de lnnature. -
L'Asie est. généralement détendue et vague, mèm^ en ce qu elle a de barbare; la Russie, tendue jusqu'à rompre, est savamment, cruellement, organisée pour la douleur.
{le qu'elle a d'atroce est ceci que la seule chose à quoi tienne le Russe, Tunique idée qu'il ait en tète, l'unique amour qu'il ait au cœur, — tout semble combiné pour le briser à chaque instant.
Chose unique, nous le répétons, hors laquelle Tâme russe est un vide, un blanc absolu où les meilleurs yeux ne sauraient rien lire.
Quelle chose? est-ce l'idée politique, l'État? Nullement.
VtXai n'est pas pour le Russe; il ne connaît que la commune, ou, s'il entrevoit l'État, c'est comme un rêve lointain, poétique.
La rdijfion est tout extérieure pour lui ; il est dévot à telle image, en y rattachant peu d'idées, nul dogme précis. Rien de plus bizarre que les sens divers qu'il donne au christianisme; il l'ignore parfaitement.
DE LA RUSSIE. i69
La propriétéj celte idée si chère aux Occidentaux et qui les occupe tant, est nulle dans l'idée du Russe. Faites-le propriétaire, il retourne immédiatement à 8QII communisme.
L'idée russe, la seule idée russe et le seul sentiment rosse, cest la famille^ rien de plus.
Tout le reste, la commune même, vaut pour lui,
comme famille. Ce que la cruelle politique a surajouté
. k sa primitive existence, le maUre et le mailre des
- maîtres, il ne les a compris qu'au point de vue de la
fanille, traduisant ces mots par d'autres si doux, le
feUtpère, le père des pères, etc.
le paradis de Tâme russe, c'est cette étuve, où, huit mois durant, tissant un habit grossier, s'amusant à charpenter pour le besoin de la famille, il vit sous son énorme poêle, pendant que Taigre vent du nord, souf- Bant d'Archangel, passe sur la petite maison, sans trouver le moindre jour entre les arbres serrés, étoupësde mousse, qui ferment si bien le nid.
Et l'enfer de l'âme russe, c'est le brisement de la &mille. Le seigneur peut le faire d'un mot. Voilà pourquoi le pauvre homme a Tâme basse devant lui. D appartient jusquaux entrailles. Qu'on lui prenne sa femme ou sa fille, rien à dire ; qu'on enlève son petit enfant, il faut qu'il le trouve bon.
Enfin qu'on l'enlève lui-même, qu'un matin, saisi, tondu et mis à la chaîne, on le fasse marcher aux mi- ^es, aux fabriques, à l'armée, rien à dire encore. Sa
i70 LES MARTYRS DE LA RUSSIE.
femme éplorée est obligée d'entrer au lit d'un autre homme. Elle aussi , elle est une propriété, et il ne faut pas que cette propriété chôme ; il faut que, comme la terre, elle produise chaque année, qu'elle donne de nouveaut serfs et conçoive dans le désespoir.
LE MINOTAimE. •— DE L^ARNÊB COMME SUPPLICE
Une chose en dit surFarmée russe plus que toutes les paroles. C'est la rareté des hommes en Russie. Les fennnes sont visiblement plus nombreuses, et, ce qui le. constate mieux, ce sont Jbes unions disproportionées qu'on leur impose : on fait souvent épouser un enfant de douze ans à une femme de vingt-cinq ou trente plutôt que de la laisser veuve.
Cepetit nombre des mâles n*est point le fait de la nature, mais celui du gouvernement ; il résulte de la dépense d'hommes excessive qu'on fait pour l'armée. Il n'y a pas en Russie cette foule de métiers fatigants ou malsains qui, chez nous, emportent tant de travailleurs. Le serf russe fatigue peu; il travaille légère-
in LES MÂRTYR8
ment, lentement, jamais avec l'ardeur dèvoranted^ nos hommes d'Occident.
Quelle armée est-ce donc celle qui peut, en temps de paix (le Caucase est chose secondaire), éclaircir d une manière si visible une population de soixante millions d'hommes I A quelque chiffre monstrueux qu'on veuille porter cette armée, on ne pourrait le comprendre si Ton ne savait de quelle manière inhamaine elle est recrutée, dressée et nourrie. Elle doit tirer du «peuple trois fois plus d'hommes qu'elle ne compte de soldats. Que devient le reste? Peu, très-peu, rentrent au foyer, pas un homme sur une centaine; c'est le mot de Paskewitz lui-même, que j'ai déjà cite. On ne voit nulle part en Russie ces vieux soldats amputés, si nombreux en d'autres pays. Tous guérissent; ils ont le médecin qui guérit toujours : la Mort.
Quand le duc de Raguse, dans son livre plus que russe, suppute, pour nous effrayer, que le soldat russe coûte à l'empereur deux ou trois fois moins que les nôtres, il oublie dans le calcul que, pour obtenir un soldat russe formé etdurable, ila fallu préalablement qu'^ en mourût deux ou trois. Il néglige, comme chose minime, au-dessous de lui sans doute, de tenir compte d'une si épouvantable consommation de chah* humaine^
* Le duc de Raguse n'a pas vu cela. Et il a vu une infinité de choses incroyables : par exemple, qu'une famille de colons, nou-
condamné pour vingt ans aux mines seront mineurs quarante ans, cinquante, jusqu'à la mort, leurs enbBts encore après eux, et toute leur postérité.
La Sibérie entraine la dégradation non-seulement pour les personnes, mais pour les choses qui y sont d^rtées. Une cloche y fut déportée pour avoir sonné le tocsin dans une révolte. Des canons y furent déportés et reçurent le knout à Tobolsk. La dégradation est ibrt sérieuse pour les personnes, dans un pays où elle ûttpKque la bastonnade à volonté.
Les déportés n* eussent-ils à craindre que le chanfoment complet de leurs habitudes, le passage d'une iQolle vie asiatique à une vie de travailleurs, cela sufârait pour que la Sibérie fût l'horreur des Russes, ^ur mollesse supporte à peine la vie que les gens ai- ^ mènent dans l'occident de l'Europe. Une dame ^\isse m'avouait ne pouvoir rester ici; une infinité de douceurs orientales lui manquaient; les services de ^os domestiques lui semblaient trop rudes, leurs voix taures et fières; elle ne supportait pas les froissements naturels d'un monde d'égalité. Il lui fallait les flatteries de ses femmes, leurs complaisances, des faiblesses de nourrice, une vie d'étuve^ et de bains, la tiède atmosphère de la maison russe. Que serait-elle devenue, cette pauvre femme, si, au lieu du voyage de Paris, qu'elle tix)uvait si dur, elle eût fait celui de Tobolsk?
C'est une tradition en Russie que Catherine (ou peutêtre une des impératrices qui l'ont précédée), pour
point de cerveaux capaces et profonds. Vous reacofi'' trez un grand nombre de jolis vieillards, à joues ro^ sées, qui semblent jeunes sous leur barbe blanche, et point du tout vénérables.
Chez les Russes, comme chez les enfants, la vie moins organisée, faiblement centralisée, produit sans cesse des vies excentriques, je veux dire des insectes: la vermine les dévore.
Il semble qu'ils aient le sang froid ou qu'ils aieat de Teau dans le sang. Ils boivent impunément des quantités d*eau-de-vie qui brûleraient des homines d'un tempérament plus ardent, d'un sang plus riche et généreux.
11 y a, dans nos races occidentales, qui ont traversé tant de choses, uiï caractère de solidité vigoureuseinconnue à la Russie, Le Russe est à nous ce qu^est à Forme, au chêne formé par les siècles, le svelte peujplier, grande herbe poussée sur-le-champ, rapide et molle improvisation de la nature. Dans tel homme d'Angleterre, de race rouge et nourrie de viande, de parents qui toujours ont battu le fer, et qui, de forgerons, ont monté à la mécanique, il y a, dans cet homme seul, la substance de cinquante Russes. Le sobre paysan français, plein de vigueur et de sens, qui passe les hivers en plein champ, pendant que le Russe s'énerve dans son étuve de huit mois, supporterait bien mieux que lui les bivouacs du Caucase. Ce paysan est, en sept ans, un soldat aussi formé que le Russe en
Peu résistent à cette puissance désolante de négation. Perdus dans ce Yaste rien, ils se font h son image et deviennent aussi un néant.
Bans un voyage publié en 1850 à Vilna, sous la censure russe, mademoiselle Eve Felinska décrit Tétat dëpbrable où elle vit, à Tobolsk, un colonel polonais. Impliqué dans Taflaire de 1 825, il avait été condamné par le sénat à trois ans d'emprisonnement, seulement pour non révélation. L'empereur ne fit aucune attention à ce jugement ; il le fit déporter au nord k la Sibérie, au soiiante-troisiéme degré, d'où, par fnke, on le laissa revenir à Tobolsk. Cet infortuné, qui avait été le plus bel homme de l'armée, n'était plus reconnaissable. « Ne pouvant se soutenir, ilélait assis au fond d'un fauteuil à bras. Ses cheveux (blanchis déjà) , rares mais peignés avec soin , lui tomliaient sur les épaules et descendaient jusqu'aux coudes. Son visage était trés-pâle et bouffi, son regard éteint. L'émotion faisait trembler ses yeux et ses lèpres. On voyait qu'il voulait parler et qu'il ne le pouvait pas. Il nous fit signe de la main de nous rapprocher, afin qu'il pût nous saluer. Son esprit jouissait alors d'un moment de lucidité, mais Témotion lui rendait difficile de se servir de sa langue, à moitié paralysée. Sachant que nous allions à Berezowa, où il avait habité, il nous engagea à loger chez son hôtesse. Toute cette conversation se faisait avec une grande peine ; il fallait plutôt deviner ce qu'il voulait
■ -mi
|b LES MARTYRS DK^Lili I^USSIE.
ilire. Hais bientôt on vit qu'il Avait épuisé Fusa ses facultés, car, son imaginatioi^'élant ri[ sans doute sur les rives du. Tage et de la Seine, avait tant connues, il nous, dit que nous trouve à Berezowa des melons, du raisin et autres BnéridiwauK. Nous abrégeâmes notre visite, le aerré, tandis qu'il cherchait à nous retenir enoo ^. geste, et tâchait de dire : EnœrelU »
\ij^-
Russie, ils n'avaient pas d'enfants ; en Sibérie, ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance impériale n'avait pu lui ôter.
Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très-certaine, attestée par une bouche trèspure, héroïque, qui ne peut mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice danssa famille, avait de lui promesse de mariage, l'a famille, qui ne l'ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fiUe. A peine eut-elle appris que son amant, perdu, ruiné, misérable, abandonné de tout, s'en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de mariage. Elle alla bravement à Saint- Pétersbourg, droit à l'empereur. Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à devenir la femme d'un forçat. Hélas 1 il était si facile que ce forçat ne le fût plus... La grâce qu'on lui acoorda ne fut autre que de le suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui t.. La pauvre Française, en effets fut victime de son dévouement ; sa faible poitrine ne tint pas à ce climat terrible; au bout d'un an elle mourut. Son mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l'accompagna au tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du grand-père. Celui-ci (rien
m LBS lAltTlS ^
(Tcstm des tnabda gnnd faUeinqàebiMiigiBfr.
ni l0peC| compigMa de Kmdosbi^ ntas alhoirèï hSiUrie orientale, où il £lait rdégui, i lapranteà KanMchatka . Bk» de plus toudiaii t que les MiiDonéi de œl homiiie simple. RiendeplusdiflESrqitdeett de soD prèdteessenr dans les mSmes contrées, le Polonais Beniowsld. Gdni-d, indonqptabley Tmmât faardU|Nieiir et pins hardi soldat, en on moment^'ipprop» le désert et devient rm de son ezfl. n refint a fiMtane, il retooinrenne femme, persécute ses poaftcotenrs, bat ses gardiens, et an lieudesetaûrafil an Kamsdiatka, il Temméne, rembarqne'aTSC U Kopee s'adresse à Dieu; il est firappé au cœur, tro| ' ÏAe&Bè pour tmter de telles aventures. Sans ^dei v instruction, mais âevé par son malheur, il met dw « son siinide rédt la mélancolie tendre et pieiias de Tâme fithoanknne» (Test une révdotioB morde qo^ signale ce livre. La Pologne est changée, elle a ledoi'^ des larmes.
a Je me promenais au bord de la mer, et, quand 1^ temps était à Toirage, je voyais toutes sortes d'animaur: étranges, des baleines, des lions et çjiiens marins. Parfois il me venait des pierres; c'étaient des ours qm les lançaient pour me blesser et m'attaquer ensuite. Cette mér est très-houleuse en automne; eUe brise si fort, que lé Kamschalka en tremble jusqu*aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Qnand la tempête vient, et que TOcéan gronde, les grandes
A .C '?^cc'
irdn ! » Il est au fond du malheur, et ne peut guère escendre. L'officier peut descendre encore. Il a quelque chose à craindre, et qu'il craint plus que la mort, c'est la Sibérie.
On n'a pris que le corps du serf en le faisant soldat ; on se soucie peu de son cœur. Mais , pour l'officier, c'est l'âme qu'on \eut ; le problème du gouvernement . russe, c était de savoir comment il se saisirait de Tâme S d'en homme qu'une vie insupportable rend indifTép nnt à la mort.
Cette ftme, on l'a de bonne heure amortie dans des Mes qui n'enseignent que le vide, peu, très-peu de matériel, et rien de moral ; de sorte que l'ennui profond la jette aux plaisirs énervants qui l'amortissent encore. Mais cettedouble opération ne réussit pas toujours à éteindre une âme forte. Ce qu'elle pourrait ga rdcrde l'homme, il faut le contenir, le dompter par une (erreur morale. Quelle? Celle d'un supplice inconnu. L'inquisition catholique, outre les cachots, les tortures, avait, pour continuer le supplice matériel, un supplice moral, l'enfer éternel, l'infini du temps. La Russie a son enfer, l'infini du lieu, l'horreur du désert, du vide.
Un infini de distance. Tel qui fait le voyage b pied, sous ses lourdes chaînes, part jeune et arrive vieux. Un homme de vingt-cinq ans, plein de vie, de sève, est parti de la Pologne. Une ombre, trois ans après, vient tomber au Kamschatka.
hasard heureux. D'autres généraux, qu'on chercha pour les faire revenir, ne purent jamais se retrouvar^
«( Un jour, sur les débris d'un vaisseau naufrage, je regardais tristement la mer remplie de tant de monstres. Tout à coup j'aperçois un homme beau, jeune, majestueux et d'un costume étrange ; je fus saisi de celte apparition. « De quelle nation êtes-vous? « me dit-il. — De la nation malheureuse. — Ahl tu «c es Polonais... Je suis marchand... je retourne en « Russie. . . Écris aux tiens. . . Je sais ce que je risque... <K N'importe I va, écris. » Il brava le danger, se cha^ gea de la lettre et la porta fidèlement.
Les mois et les années s'écoulent. Un jour Thôte de Kopec entre tout p&le dans sa chandire : « On a vu « en mer un vaisseau. — Ah ! tant mieux! dit le Poix louais. — Tant pis, dit l'hôte. Le commandant d'ici a va nous accuser de complots, comme il le fait parce fois ; il prendra nos biens et nos vies. sait qu'il « faut trois ans pour qu'une plainte arrive. »
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n'y voulait pas croire. Quand il eut lu luimême, il s'évanouit. Pour se remettre, il alla à la mer.« Le temps était à l'orage ; les monstres venaient, par troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes, des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions, des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m'élançai... Mais on me retint»
« Se retour, j'eus peine à rentrer dans ma charnière. Tous venaient me féliciter. Les femmes m'appor^ faient des présents, des dioses bonnes et rares, du fbuffl, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus précieuse au pays des nuits éternelles).
ff Le curé, bon vieillard de quatre-vingt ans, exilé comme les autres, vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres, six enfants des iles voisines qu'il avait formés, et qui chantaient très-bien, de la manière la plus touchante. J'allumaià la fois toutes mes bougies. Leurs voix tendres nfous allaient au cœur. J'ai toujours eu le don des larmes; mais cette fois j*éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages. « Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pien*e , et tout le monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa à sa patrie, pleura. Nul n'espérait de revenir. »
« Vous, vous êtes heureux, disaient-ils à Eopec. Vous partez dans trois ans. » Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu'après être resté trois ans dans ces parages.
Combien d'histoires touchantes pourrait dire le désert s'il savait raconter! Il est muet autant que ténébreux. Le del, la terre et le pouvoir semblent d*accord pour étouffer, éteindre toutes les voix humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que l'océan des eaux sur les naufrages qu'il recouvre. A ce vaste sépulcre, la Russie, fatale comme la mort,
^% LES MAUTYRS de la RUSSIE.
à genoux, on lui lia les mains derrière le dos et on rinclina en avant. Dans celte position on l'attacha sur Téchafaud de manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours : « Plus fort! plus fort I plus fort I » Au commencement Sierorinski poussait encore des gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et ^affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.
« Il respirait encore ayant reçu quatre mille'coups; il expira alors ; on compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un squelette. Tous lei condamnés, lui surtout, furent si accablés de coups, que, selon Texpressiondes témoins. Polonais et Russes avec qui j'en ai parlé, la chair s'enlevait en parcelles à chaque coup ; on ne voyait plus que. des os brisés. Ce carnage inouï jusqu'alors répandit une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.
« Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui respiraient encore dans d'atroces souffrances furent portés à l'hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu'aujourd'hui (en 1846) cette grande croix de bois noir s'élève dans la steppe solitaire, étendant ses bras, audessus de la tombe des victimes en signe de protection, et comme pour implorer la miséricorde deDieu. »
DU TBMUmiSlIB CROISSANT DE LA RUSSIE. — MARTYRE DE PESTEL
ET DE RTLEÏEFP
Il y a juste cent ans que la Russie a aboli la peine de mort. Nos philosophes en pleurèrent de joie. Aujourd'hui encore, un écrivain russe, M. de Tolstoï, en triomphe. Heureuse, humaine Russie, qui seule a su respecter sur la terre Tœuvre vivante de Dieu, tandis que la Mort trône encore dans les législations impics du barbare Occident !
. On ne tue pas, — on exile. Seulement il peut ar* river que Thomme trop délicat, envoyé trop près du pôle, meure de froid et de misère. Que faire à cela?
On ne tue pas, — on dégrade. Seulement il peut arriver comme ft la dégradation récente d'un M. Pau
lof. Le bourreau, en lui brisant Tépée sur 1 appuya trop, par mégarde, et lui enfonça le cri
On ne tue pas, — on bat de verges. Le knout aboli. N^épargne la verge à ton fils. U peut ai seulement que les verges soient des bâtons.
La sentence des 7,000 coups dont nous avons p plus haut contenait cette dérision, que, si les palu survivaient, ils travailleraient aux mines jusquà fin de leur vie. Or on meurt généralement à 3,0 ou 4,000 coups.
Cette terrible hypocrisie, qu'on sent partout dai la Russie, n'est pas le fait xie l'homme seul. Elleié suKe principalement de Tinsoluble problème qui es au fond de l'empire russe : Gouverner par les tnémei lois les nations les plus barbares et les plus civilisée$* Cet empire est constitué par cela seul un affreux Janus, qui grimace la douceur en regardant l'Occident, tandis que vers TOrient il montre sa face vraie, celle de la barbarie mongole.
Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l'empereur comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon, l'aigle-tigre qu'elles voient sur les armes de Russie.
Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans cette dualité inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux obstacles pour la vaincre.
6t tous les obstacles, elle les traite de révolte. llaisc*est die, dans cet injuste effort, qui est en révolte contre fa nature.
Quand cette dualité rencontre un homme violait et sincère, comme Pierre in ou Paul F', elle apparsut ce ^'elle est, une fureur, une folie.
Polie, moins de Findividu que de la situation. Pierre le Grand, quoi qu'on puisse en dire, apparaît ^^mmefou dans un grand nombre de ses actes. Russe ^t barbare de nature. Européen de volonté, c'est la ^ntradiction vivante.
Catherine, partie du point contraire, une Allemande devenue Russe, esprit très-sec, très-net, très-froid, ^'en offre pas moins dans ses actes la contradiction la Pliis forte. Philosophe, elle défend la tolérance enPo- ^^gi^, et elle organise contre les Polonais la Saint- ^^rthélemy de l'Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires à Praga, et fait élever son petit-fils par ^ïi Suisse révolutionnaire.
Alexandre, élevé ainsi, Allemand par sa mère et ^^ux de nature, est celui de tous dont le peuple russe ^ le plus souffert.Dans sa sauvage entreprise des colo- ^îes^ militaires, conduite par son barbare favori, Ara- ^^hieff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, ^11 foyer;
Ainsi, quel que soit le caractère individuel des czars, ^ terrible gouvernement va sévissant davantage, du ^oins plus profondément. Alexandre, qui n'avait pas
la cruelle sécheresse de Catherine, a plus cr atteint la Russie. Mais qu'est-ce que tout a sence du czar qui règne aujourd'hui I
Personne n'a appliqué la mort sur une échelle, non sur des individus, mais sur. de entiers. Les chiffres officiels que donnent h eux-mêmes font reculer d'étonnement. D'énc truclions d'hommes que Tépée n'aurait jam ont été opérées avec l'aide de la nature, je par des transplantations rapides de popuk tières sous des climats meurtriers.
Spectacle sauvage, unique, d'une si vaste la mort I Triste destinée de ce global La moi est-elle donc tellement dans les nécessités de avait peu d'années que la grande destruction res napoléoniennes s'était arrêtée, lorsqu' mencé ces migrations meurtrières plus fun des batailles, et qui, en pleine paix, ont atteii nérations entières.
L'empereur, dans son enfance, ne donna particulier de férocité, nul d'excentricité comme son frère Constantin. Son biographe
1^^ -.«-»^ 1 A »:i Ié. J.
Une influence était très-forte sur les princesses de \a famille impériale, celle d'un savant respectable, çTofondéroent Russe, honnête et désintéressé, Thistorien Karamzine. Elles lui avaient donné un logement ^ dans les jardins de Tsarsko-Sélo. Ce bon homme, nourri dans l'antiquité, qui avait vécu longues années dans la familiarité des anciens czars, n'aimait rien, I n'admirait rien (après les Iwans) que la Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il fondit en larmes. Tout son travail, auprès d' Alexandre de concert avec les princesses, c était de l'arrêter dans ses velléités libérales.
A cette influence vint s'enjoindre une autre, forte sur la société russe, celle de M. de Maistre. Grâce à ce grand écrivain, la Russie apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle s'excusait était justement l'idéal des sociétés humaines. Quoique Alexandre eût un moment éloigné M. de Maistre, son influence alla grandissant, et les Soirées de Saint' Pitersbourg (1822) la portèrent au comble. Sa thèse paradoxale de l'éloge du bourreau, de ce miracle vivant trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas avait 26 ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de Karamzine.
Contre ces étranges doctrines de l'arbitraire absolu, une force sacrée qui ne meurt jamais, la Loi,) réclamait pourtant. Les essais législatifs di
furent repris par Alexandre. Il chercha dans ses gers un affermissement dans les lois. Speranski, 1808, se mit à compiler le droit russe. Mais des h mes jeunes, énergiques, ne s'en tinrent pas à 1er : ils voulurent que ce droit devint chose vivanief* qu'il eût une âme. Un jeune homme entrevit l'idée faire un véritable code russe, dans l'idée delali
Peste], c'était son nom, était un homme de géflii|f pratique, point du tout utopiste. Il ne se disait une Russie imaginaire. Il la prenait comme elle &^ communiste, et la laissait telle. Il supposait qu'en fof^ . tifiant la commune, en l'affranchissant, en lui &isfll ^ appliquer son principe (la terre au travail), onvnit l'élément primitif, la molécule originaire de la Repu* blique ; qu'en montant à l'arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre enfin, on pouvait de Télémentrussearriver au gouvernement républicain plus aisément qu'au czarisme tartare ou à l'impérialisme allemand.
Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne de France, et y montra un sentiment exalté d'humanité et de justice. Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les habitants, il ne s'informa pns si ces Allemands étaient alliés des Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.
Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux d'un czar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre môme qu'ils confié-
DE LA RCSSIE. 209
rcnt peu après leui'S plans cramùlioration. Ils arri-
\a\eiil un peu tard ; Alexandre apparlenail à la ni\sli*
quemadameKriiedencr; ce n était plus un empereur,
cètait un saint. 11 avait dépouillt' le vieil homme, et,
en même temps, tout souvenir des promesses et des
espérances qu'il avait données dans le danger. Il les
èc»uta volontiers, s'émut, pleura, et leur dit que, pour
ces choses si belles, la société n'était pas mûre.
Voyant qu'il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent dissoudre l'association et la resserrèrent secrètement. Neuf ans durant, ils retendirent. Elle èlait tellement dans l'esprit et les nécessités du temps, qu'elle découvrit trois sociétés semblables qui ne se connaissaient pas. L'une (les Chevaliers ^ redresseurs d'abus) était russe. Une autre {nndépendance) était polonaise. Une troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous le nom de Slaves-l'uia. Elles se rapprochèrent, s'entendirent. Deux points seulement divisaient la grande société russe, ranVaiichissement de la Pologne et la liberté des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société n'hésitaient point là-dessus. Us avaient supprimé tout chiUiment corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le rendre propriétaire, c'esl-à-dirc qu'ils risquaient leur viepour le succès d'une idée qui , réalisée, leur eût tout d*abord coûté leur fortune.
Cesfondateurs, d'immortellemémoire, furent, pour la branche méridionale de l'association, Pestel devenu
colonel , et les Mouravieff, officiers aussi : pour 1 c'étail Ryleîeff, les Bestoujef, le prince OboL qudques autres.
Quelque source que Ion consulte, il reste c par tous les témoignages que Ryleïeff est un < grands caractères que présente Thistoire. M puis employé à la compagnie américaine étabi tersboui^, il n'avait pas dédaigné d'accepter non rétribuée de secrétaire du tribunal crimin d'excellent citoyen, dans un pays de vénalité, o important que cette place ne tombât point d mains indignes. RyleïefT était un poète : on jours avec larmes son poëme prophétique, où i sonnifie sous le nom de Mazeppa : victime lié dévouement au coursier fougueux, terrible, d volution barbare qui devait l'emporter aux ste rinconnu, le faire mourir dans le désert.
Le premier, dans ce poënie, le premier des Ryleïeff écrivit ce mot, peuj intelligible à la d'alors, mais grand, saint pour l'avenir. . . « avant tout, citoyen. »
C'était un homme doux, humain, autant qi que. Quelque effort que fasse l'enquête pour un autre aspect à son caractère, il est consta voyant un des conjurée décidé à tuer l'en Alexandre, il le pria au moins d'attendre, le < à genoux, et, le voyant inébranlable, lui dil te tuerai plutôt. »
DE LA RDSSIE. âll
Ayec de si dignes chefs, le malheur des conjurés kl de ne pas se serrer davantage autour d'eux , de mre d'autres influences et de trop étendre Tassodation.
les chefs d'une autre société qu'ils avaient admis dans la leur, Michel Orlofl* et quelques autres, demandèrent, obtinrent qu'au-dessus de RyleîefT dont la si- (nation était peu élevée, au-dessus de Pestel quon \ jugeait trop fin et ambitieux, on nommât un dictateur. On prit un homme de haut rang, d'une famille p avait disputé le trône aux Romanoff. C'était un prince Troubetskoi, doux, faible, incertain, Thonmic, e&nn mot, le plus propre à faire manquer une Wl\e entreprise. Ceux qui le firent nommer ne voulai<'nt, parla révolution, établir qu*une oligarchie de grands seigneurs, et craignaient par-dessus tout un chcfénergique.
Nous n'oublierons jamais l'étonnement de TRuropc ^ 1825, quand on lut dans les journaux que ni Conslanlin, ni son frère, ne voulaient être empereurs. Us ^'estaient l'un devant l'autre, en présence de cette sanglante couronne et de ce trône de feu, sans vouloir y toucher du doigt. En ce pays de fratricide, chacun d'eux, prié par l'autre, semblait regarder celte invitation comme un appel à la mort. En réalité , ils tent sincères. Constantin, roi de Pologne, mari d'une Polonaise, avait dès 1822 cédé aux larmes de sa femme et donné son désistement d'avance. Nicolas,
qui ne pouvait pas ignorer cet acte, n'en fait pas moins proclamer son frère, lui fait prêter serment. Puis le nouveau désistement de Constantin arrive, il persiste ; le sénat proclame Nicolas. Cela à huis clos, à deux heures de nuit. Nulle explication pour le peuple ni pour l'armée. On dispose d'elle comme d\w troupeau; elle a juré, et l'oii va lui faire Jurer leôontraire.
On est saisi de pitié en voyant Tincertitude , la complète nuit morale où Tâme consciencieuse du soldat russe était laissée par ces chefs. Les uns, partisans de Nicolas, ne daignèrent pas instruire le soldat da changement de situation. Les autres, conjurés, ne pouvant lui faire comprendre leurs idées de liberté, lui faisaient croire que Constantin, auquel il venait de prêter serment, était le vrai czar, qu'il était en marche, et qu'il punirait ceux qui passaient à Nicolas. Pleins de scrupules et de craintes, ces pauvres gens restèrent la plupart inertes, immobiles. Quelques-uns ne furent entraînés que par un mouvement de bon cœur et d'humanité, lorsqu'ils entendirent des décharges et qu'on leur dit qu'on massacrait leurs camarades.
L'empereur avait rempli le palais, la citadelle, de troupes isolées de toute communication. Pour mieux s'assurer de celles du palais, il leur mit dans les mains son fils, un bel enfant de huit ans. Ils le reçurent avec larmes, et j quoiqu'ils appartinssent aux troupes fin-
\aT\daises, qui étaient dans rînsnrrection, ils devin* rent inébranlables dans leur fidélité.
Les conjurés n'entraînèrent que le régiment de Finlande, troupe étrangère à la Russie, et qui la sert malgré elle, le régiment de Moscou, le corps des marins de la garde , et les grenadiers de la garde, ces derniers encore à grand'peine, après un court mais \iolent combat, ou les Bestouchef sabrèrent les ofB- GÎers de Nicolas et enlevèrent le drapeau.
Os linrent le planter sur la place immense, disons mieux dans la plaine de Saint-Isaac, et prirent poste derrière la statue de Pierre le Grand. Il y avait un bon nombre de conjurés non militaires armés jusqu'aux dents, des curieux plus nombreux et beaucoup de peuple, mais tout cela comme perdu dans cet énorme champ de Mars . Ils cherchèrent les deux colonels, chefs militaires de Tinsurrection, Troubetskoi ^Boulatof. Ni lun ni l'autre ne parurent: Boula tof ^ta tout le jour dans Fescorte même de Tempereur, près de sa personne, soit qu'il fût indécis encore, soit,
I comme il s'en est vanté, qu'il fût là pour le tuer, dès qu'il le verrait faiblir. Pour Troubetskoi, éperdu, il laissa tout, et le commandement de l'insurrection, et le soin de ses papiers qui allaient perdre tant d'hommes; il se sauva chez une femme, sa belle-mère, puis chez l'ambassadeur d'Autriche, enfin chez l'empereur même, au milieu de son état-major, comme un lièvre effaré qui se cache au milieu des chiens.
tl4 LES MARTYRS
Chef dnl de rinsurrection, Ryleïeff se moi iienBe que les deux chefs militaires. Il vii place* kschcfcha ioulilement. Le petit non troupes insurgées donnait peu d'espoir. Quel< lui CQQseiUèfent d*improTiser une armée , d*a i riusurreclioD une masse de petit peuple qui fait là* U suffisait de lui livrer les boutiques d lie» n les eût i peine forcées, qu'elle eût biei oédè au piUage général, au massacre de la p( le bat honribleniait et qui le hait à mort. Ce < aurait produit une immense diversion, Nicol oUigé d*eni{do\er une partie de ses troupes i crar cas massacreurs* Mais RykîefT refusa d'e ce moyen aflBneux» Dés lors il était facile de revenaient* L'insurrection resserrée contre du Sénat, au bout d'une place immense, de^ infailliblement balayée par la mitraille, sabW cavalerie. Ryleïeff quitta la place; il ne chei d'asile^ il retourna à sa maison et y attendit
L'empereur, pâle et défait, dit un témoin c ne montra pas moins beaucoup de courage. .
des gardes à cheval, il avança dans la plaine
DE LA RUSSIE. 'Jll
Vune par H. Sdinitzler, qui était présent, l'autre pai lS.deCustine,àqui l'empereur mêmeaconlé la chose la plus yraisemblable des deux, c'est qu'il aurait di d'une voix retentissante : « ConTersion à droite!.. Hardie! » Le soldat, automatiquement, aurait obéi le jour, très-court en décembre, s' écoula ainsi, san: que les insurgés vissent venir leurs deux colonels )/V)^2 bnr nombre diminua. Le régiment de Moscou si " ' amertit et les quitta. Ceux qui restaient étaient très
fennes.Sans s'inquiéter de l'artillerie qu'on avait ame née à l'empereur, et qui allait les foudroyer, ils re poussèrent toute parole de conciliation, criant :«Vivi Constantin I vive la Constitution ! » Ce dernier mot loin d'encourager les leurs, comme ils le croyaient jetait plutôt le soldat dans l'incertitude : « Qu'est -a ^e cette ConstitouHia ? disait-il. Est-ce la femme di l'empereur 7 »
Le gouverneur de Pétersbourg, le brave Milorado TÎisch, qui avait détaché quelques insurgés avec di belles paroles, pour les enfermer dans la citadelle osa approcher, comptant sur le vieil attachement dei soldais. B Traître, dirent les conjurés, tu n'es pas ic aux coulisses du théâtre. (Il courait fort les actrices. Qu'as-tu fait de nos camarades? » Obolenslti porta ui coup de baïonnette au poitrail de son cheval, et Ka khofski l'abattit d'un coup de pistolet. Ccdemier,for exsdtè, et qui s'était fait fort de tuer l'empereur, si croyait Irès-aficrmi; mais, ayant encore tiré et tué h
colonel Sturler, son cœur réclama. «Encore un si ma conscience! )»s'écria-t-il; et il jeta loin de lui Si pistolet.
L'impression des marins fut la même, lorsqu'un à leurs ajustait le grand-duc Michel. Soit respect, so débonnaireté, ils lui rabattirent le bras, firent mao quer le coup.
Cependant en grande pompe, la croix à la maiiii s'avançaient les Métropolitains de Pétersbourg et di Eiew envoyés par l'empereur. On put voir combienll Russe, avec toute sa dévotion extérieure, est peu ini! pressionné par les objets de son culte dans les grani des circonstances ; combien il fait peu de cas de sa prêtres, il est vrai, peu édifiants. Ceux-ci furent reçoi des soldats avec des huées, et leur voix fut couvert! d'un roulement de tambour.
C'est ce que l'on attendait. Ayant mis Dieu de m côté, l'empereur, retiré au palais fit commencer b combat. Ses troupes avaient vaincu d'avance. 11 leoi suffisait de laisser agir rartillerie. Le grand -duc Mi' chel, craignant que les artilleurs ne se tissent scrupuL de tirer sur leurs pauvres compatriotes, commençais feu lui-même et tira le premier coup. Tirée de près, li mitraille fit un affreux abattis de corps, de membrei déchirés. On tira environ dix fois, et alors ceux qu restaient se dispersèrent, poursuivis par les cavaliers dont un détachement vint les couper par derrière. 0\ ne sait ce qui périt; des trous faits dans la glace épaiss
>ntla Neva est couverte reçurent à Tinstant les caivres.
Les conjurés du Midi n'eurent pas meilleur sort. 'un des Bestoujef et les frères MouraviefT, intrépides t enthousiastes, ne s'étonnèrent pas de l'inertie où estaient la plupart de leurs associés. Ils s'adressèrent mx soldats,leur firent lire dans une église, par le prêtre même, un catéchisme républicain que Bestoujef avait &it de textes tirés de la Bible. On y disait que les lioDimes sont égaux et que Tesclavage est un crime «mtre Dieu. Ces maximes agirent peu sur eux ; on ne hs entraîna que par le nom de Constantin. Les partifluns de Nicolas, plus nombreux, ayant de plus Tartilkrie impériale, les battirent ; mais leurs vaillants chefs fle tuèrent ou se firent tuer : Bestoujef et MouraviefT nefurent pris que blessés grièvement.
' Pestel, arrêté à Moscou, ne montra nulle émolion. iierti par un ami, il ne lui avait dit qu'un mot : «Sauvez seulement mon Code russe. » Ce livre, enfoui dans la terre, y fut pris, livré à la commission, qui essayé dans son enquête de le rendre ridicule. On assore pourtant que les auteurs du Code de Nicolas ont éië obligés d'adopter plusieurs des vues de Pestel. Ce qui estsûr, c'est que, dans la partie politique, son livrecontenait des idées sages et humaines. Un relâche- <nent raisoimable du cercle horrible de fer où étouffe ^Russie, un gouvernement naturel et doux, analogfue à la confédération américaine ; la réparation de la
grande injustice, si fatale à l'empire russe, lerètaUn^ sèment intégral de la Pologne ; de grandes liberiésaecordées aux juifs, dont on eût soulagé la Pologne e& leur donnant les moyens de faire un État en OrieoL
Voilà donc Pestel, Ryleieff, l'aimable et caillant Alexandre Bestoujef, ces Mouravieff intrépides, le génie, la vertu , le courage, le vrai coeur de la Russie, dans les cachots de Pélersbourg. Il n'y: manquait quePoehkin, le grand poète national. Il était un des cenjurèi.. Éloigné de la capitale, il venait comTiattre, BMmrir avec eux. Sur la route, il rencontre un lièvre, soneo* cher arrête; cette rencontre, pour tout Russe, est un mauvais signe. Puchkin le fait continuer. Il rencontre une vieille femme ; nouvelle halle : le cocher ne voulait plus avancer.
Enfin, rencontrant un prêtre (ce qui est pour eux le plus mauvais signe), le cocher quitte son siège, se jette à genoux, communique à son maître sa terreur superstitieuse. Le poète retourna, lut sauvé, réservée de plus grands malheurs, à une fin plus tragique.
Le manifeste menaçant et terrible que Tempereur publia le lendemain avait été écrit,dit-on,parl homme delà vieille impératrice, l'historien des Iwans, le pa* triarche de l'école de la Terreur, le vieux Karamzine.
Son élève et continuateur Bloudof fut secrétaire de Tenquête. Elle fut faite par une commission où l'empereur siégea lui-même dans la personne de son alter egoj son frère le grand-duc Michel. Celui-ci, dur et fa-
iwebe soldat, se peint d'un seul trait ; un des conjurés cimfessant hardiment sa foi politique : « On devrait) dit te grand-duc, lui fermer la bouclie à coups de baïonnettes, i»
Les résultats obtenus par cette procédure secrète pendant cinq mois d*interrogat oi res ,où tous les moyens d'intimidation et dé corruption furent sans nul doute employés, ont été imprimés par le gouvernement, distribués par toute l'Europe. Il va sans dire que les conjttréasont là tous des lâches et des imbéciles. Le juge locusateur leur prodigue à chaque instant des épithètes outrageantes. Sûr de n'être pas démenti, il attribueà la plupart d'entre eux les plus tristes palinodies. Sans doute plusieurs, surtout des conjurés militaires. Russes de la vieille roche, habitués dès l'enfance à di- ^niser l'empereur, revinrent sincèrement à ce culte, et virent dans l'événement du 14 décembre le jugement de Dieu ; mais pour le grand nombre des autres, n'a-t-on pas droit de supposer que des juges si partiaux n'ont voulu que les flétrir? Ce qui le fait croire, c'est que cette enquête si laborieusement tracée contient des faits avoués faux par tous les partie, de fausses dates par exemple. Elle suppose qu'au principe des associations, en 1817, lorsque Alexandre ^t tellement aimé encore, consulté des conjurés oi£me, qui lui soumettaient leur plan, ils pensaient à toer l'empereur et la famille impériale !
Quand on songe que pendant tant d'années, parmi
LES lilTTES DE LA RUSSIE.
ftiire honorer la candeur de l'âme russe. Mais, €• iMitè^ c'est trop.
Noa^ grand homme, n'en doutez pas. Vous avez été, ce joQr4k^ la oonsdence de la Russie, sa conscience pri^riiMiqiDe* Ce qu'die pensera, à mesure qu'elle se mH i pcsiser^ fut dans le génie de Pestel et dans le oopur de Rjleieff. L'ime de la Russie, non telle qu'elle fst dans ce point d'abjection misérable, mais tout en^ tiêw m tous ses âges, surtout les âges à Tenir, elle iMail en \\m$ ; vous ailes droit d*agir et de parler pour die; pourquoi? Vous étiez elle-même.
Mais qud service votre mort lui a rendu, à cette âmel Elle Mait ]usque4à flottante est tout un peuple el ne pouvait rien* Arrêtée, concentrée en vous, vous la hù rendei puissante, efficace, sous la seule forme ivîk «in enfiince lui permette de la saisir, — sous ftinne d'hommes et de martyrs, — incamée dans votfB vît\ glorifiée dans ^•otre mort. En sorte qu'au lieu deô ombros douteuses qu'elle eut dans les saints du passfe * elle a m vous son saint des saints. EUe^n'eûl pas conr^ pris vos discours, mais elle comprend bien vos rel»ques. Vous lui avez donné de quoi mettre à jamaS sur son autel.
DE LA RUSSIE. Sil
ecNre ses fautes, qu'il défaille à vouloir éteindre la moitié de l'univers. Laissons-le, gonflé d'orgueil, parader aux rayons du soleil... Patience I La colère du cid ne l'en mettra pas moins en poudre... Dieu, cest k rémunération elle-même ! Il ne permet pas que le péché, une fois semé, ne produise sa moisson. »
Cependant l'enquête, poursuivie dans les cinq mois, révélait aux yeux effrayés le nombre infini des eoupables. L'empereur n'avait pas eu la moindre idée de son danger. Il crut, au 14 décembre, qu'il s'agissait de quelques hommes dévoués à Constantin, et voilà qu'on lui révélait l'immensité d'une mine terrible qui avait pénétré partout sous la terre. Nulle famille importante qui n'eût un de ses membres dans la ooDspiration. A vrai dire, c'était la Russie elle-même, da moins la Russie pensante, qui abjurait le czarisme, rt voulait se transformer. Ce tréne où Nicolas montait, quelle était maintenant sa base? Ne portait-il pas ^ l'air? Uniquement sur le vague respect des serfs, sur leur espoir de trouver t6t ou tard une protection ^Hs ce dieu inconnu, lointain, qui ne protège jamais. Soas Paul, qui avait pourtant un vif instinct de justi<%,les serfs qui vinrent se plaindre à lui s'en trouvëi^t fort mal ; il trouva la chose si dangereuse, qu'il fit avertir leurs maîtres, et renvoya aux châtiments ces infortunés. Pendant les cinq mois que dura l'enquête, on dit par toute la Russie que l'empereur Nicolas allait prononcer l'émancipation des serfs. Ils le
^î LES MARTYRS
crurent si bien, qu'ils ne payaient plus. Raffermi, !k rétablit l'ordre ancien et fit payer à main armée. -
Que devinrent les régiments qui avaient pris piriè l'insurrection? Leur sort est resté un problème. W bataillon fut envoyé au Caucase, tel en Sibérie. BetQiM coup croient en Russie que la majeure partie des régif ments de Finlande a été enfouie dans les cachots de* Cronstadt, humides et sans jour, s6us la nier. Ceqae doit élre une telle habitation, dans l'horreur dadt* mal russe, on doit le comprendre. Ces infortunés, s'i en reste, entendent depuis trente années la BaHiqoi rouler sur leurs têtes, enviant la vagfue libre et la bcrté dés naufrages. La pensée, la douleur peut-èlf% espérons-le,doivent s'éteindre dans une telle situation.' |
Dans les familles connues, on punit très-peu depcf sonnes, cent vingt hommes en tout. On voulut dissimuler l'étendue immense du mal. On trembla queee» ^ bandes innombrables de coupables ne se crussent connues pour telles et ne fussent précipitées dans Faction par le désespoir .L'empereur en fît venir un grand nombre près de lui, les écoutant volonliers, voulant les croire innocents, les renvoyant comme tels. Vains efforts, il n'y avait plus de sûreté ni de confiance 1 l^ terreur, lancée du trône, était retournée au trône* Elle y reste, et l'empereur, né sévère, est devenu, sou^ cette impression de défiance universelle, de plus en plus dur et implacable. L'impossibilité de savoir ses vrais ennemis a aigri, ulcéré, ensauvagé son cœur. La
»iviiâlie, la raidre peu è peu digne de s'administrer. Le premier point de cela, c'était qu'il y eût au sommet, non un homme de génie, mais un grand courage, un grand cœur, qui, par son exemple même, rdevflt le caractère russe, rafTermlt, l'initiât au bien, — un héroïque éducateur de la conscience fiationale.
L'empereur ne fut point cela. Mal entouré et plein dedëtiances légitimes, il essayait d'abord de tout faire lui-même, et il succombait à la peine. C'était moins des actes que des hommes qu'il eût fallu faire, choisir et cré^ des agents.
Comme la plupart des hommes de cette époque, eonune plusieurs des conjurés même, il croyait fortement à l'efBcadté des lois. L'un d'eux, M. TourguéoieS^ dans son estimable livre, semble croire que la Bassie serait sauvée si elle adoptait telle loi anglaise fiafirançaise. L'empereur croyait de même que Tordre serait dans l'empire lorsqu'on aurait compilé le digeste des lois russes. U confia ce travail immense au légiste Speranski. En cela, il a servi l'érudition plus 90e la législation. Dans ce chaos infini d'ukases contjradictoires, le juge choisit ce qu'il veut, et l'arbihraire est le même.
Une organisation sévère du pouvoir judiciaire devait Passer avant 4out. Ce que demandait le peuple, c'était partout le juste juge. Il fallait lui donner une haute ^t sévère éducation de justice.
Hélas I la fatalité, la passion l'ont poussé, cepeu-
pie, dans la voie contraire, une éducation d'injustice, — lui faisant embrasser contre un peuple frère b plus dépravant des métiers, celui de bourreau.
L'empereur cherchait la voie droite, mais il avtit ' en lui une cause intime de déviation. Il aimait la jes* tice, mais Faimait d'un cœur cruel: il l'aimait da» un orgueil personnel, comme chose à lui, oorame jusp tice du czar, non comme justice de Dieu«
Une pierre s'est trouvée sur sa route, — il a déraillé pour toujours. — Où va-t-il? On ne le sait.
Cette pierre est la Pologne.
Pierre fatale, indestructible, qu'on broie et rebroie en vain. Elle reste toujours la même.
L enquête du 14 décembre avait dëvdlé une dioBe qui devait étonner, toucher Tempereur, désarmer sea cœur à jamais, c'étaitla magnanimité que lesPoIontfS déployèrent dans leurs rapports secrets avec les conjurés russes. — Ceux-ci se montrèrent Romains, o^ les Polonais chevaliers. Pestel croyait, comme Brutu9 qu'il faut tuer le tyran pour tuer la tyrannie. Les P<^ lonais réclamèrent. Us se montrèrent plus clémente pour leur ennemi que les Russes pour leur maître* Cet injuste usurpateur, ce souverain parjure qui se jouait de la constitution qu'il avait donnée lui-même, ils insistèrent pour le sauver. Le bon et généreux colonel Krzyzanowski, cœur honnête, humain et tendre, dit au républicain russe qu'il n avait pas oui dire que jamais les Polonais eussent tué leurs rois.
^rce qu'elle a quitté le prêtre et qu'elle marche avec l'Europe. L'Irlande \a s'enfonçant parce qu'elle reste a^fec le prêtre, c'est-i-dire hors de l'Europe; elle a mis sa vie en ce qui est mort. La Pologne n'est pas amrteT vivante, elle est dans le sépulcre, et elle n'en éortira pas tant qu'elle ne comprendra pas sa contradielion intérieure, qui neutralise sa force et l'isole du monde vivant. Peuple d'esprit héroïque et d'un libre teprit, elle se croît catholique; elle l'est, non de nainre, mais de volonté, contre la Russie. Le catholicisme est Justement la négation de l'individualité Uroique, qui est le fond des Polonais.
Le pape et la Quotidienne le leur ont dit plus de dix bbet avec raison : « Si vous êtes catholiques, obéissez, soumettez-vous, portez le joug de la Russie. » M. de NTontalemberti dans sa défense juvénile et chaleureuse de ta Pologne (1853), a dit un mot bien Monrdi, que l'empereur Nicolas eût payé fort cher. Il rapproche la gloire polonaise de celle de la Vendée. Assimilation inexacte autant qu'imprudente. La Yen- ^te, c'est la guerre civile. La Vendée, c'est le Français frappant la France par derrière, pendant que toute l'Europe vient l'attaquer par devant. Rien de semblable dans la lutte légitime, loyale, héroïque, de l'infortunée Pologne contre l'étranger, centre la Russie. Celle-ci, sous Alexandre, père delà Sainte-Âlliancc, sous l'influence de madame Kruedener, de M. de Haistre, avait vu dans le haut clergé polonais l'un des
>, se tournait toot naturellement du côté de Rome Eile sltendait du pape un secours moral; elle 8upp<» sait qu'une bulle armerait le peuple, entraînerait kl nasses isncoles. soulèverait la terre elle-même. 1 but lire la réponse pitoyable de Rome, et comme dk se retire honteusement derrière les puissances A prmûr ordrf, wi fixeront le sort de la Pologne^ àh stlisfttlion fknnmMme des parties !
Scttsfaeiimi .' U n\ eut jamais de mot plus crudle^ ment dérisoire!... C'était le moment où Tempereulr, la voyant abandonnée de Rome et de la France, jpre nait la réifolution — de Topprimer? non, — <fe ta rwf primer^ de la faire disparaître de la face de h terre.
Voici le plus grand des crimes qu'on ait tentés soi la (orre. Ou'on se garde de chercher aucun tenue de com)V9raison.
On a eulrepris non-seulement de tuer la Pologne ses lois* sa religion* sa langue, sa lillérature, sa ci^î lisaiioi) nationale^ — mais de tuer les Polonais^ c les anéantir comme race, de briser le nerf de la popi lation* en sorte que, si elle subsiste comme Iroupea de crénlures humaines, elle ait disparu comme popi lalion polonaise* comme vitalité et comme énergi
Moi-même, jusqu'ici, je n'avais pas voulu croire. Je mêlais toujours obstiné à prendre ce mo' tuer la Pologne^ pour une pure hyperbole, ui ejLagération de rhétorique. Cependant, il faut se rei
bre.. J'ai SOUS les yeux la série (incomplète encore) des iduises impériaux qui, d'année en année, suivent imperturiMiblement le plan d^une destruction systéjmtique.
>. Comment se fait-il que les Polonais n'aient pas entrepris ce simple travail, de réunir^ d'imprimer le tarte trop significatif de ces effroyables lois, d'élever à leur ennemi ce grand monument funèbre qui l'aunit mieux caractérisé que toute déclamation? Un eoDquérant tartare se plut à élever à sa gloire une pjramide de cent mille têtes de morts dans la plaine de Bagdad. Combien plus magnifique le monument foe nous proposons» construit de milliers de lois meurtrières ! Quel superbe trophée de la Mort I Ne cproparei rien, rien à ceci.
L'ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif. Et die ne fit que le disperser par toute la terre. L'expul- ^ des juifs d'Espagne n'a pas amené leur destruction.
La Convention, dans un moment de péril et de fu- '^^ur, poussée par toute l'Europe, attaquée par derrière par l'insurrection vendéenne, jura l'extermination de la Vendée. La Vendée a subsisté, et c'est un 1^ pays les mieux peuplés de la France.
L'entreprise de Louis XIV pour convertir ou défaire les protestants présente plus d'analogie avec Va deslruction polonaise. Nous y trouvons, comme en ^îàiày un code immense de lois combinées pour la
proscription. Pourtant la dîflêrenc» est grande. H n'y a pas là les razzias tartares qu'on a faites sur h Pologne, les transplantations meurtrières de races d de familles. Aussi, non-seulement les protestants émigrés ont subsisté en Europe , mais ils ont duré et fleuri en France, dans tous les métiei*s d'argent : fll en prêtent aujourd'hui aux filsdeleurs persécutean.
Non, rien ne ressemble à ced, rien. Ni les lois ni Tépée n'auraient pu accomplir l'opération gigantesque d'une destruction si terrible. Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des mojens plus efficaces pour arriver à ce but.
En Irlande, on a vu un peuple qui, par l'excès da misères, sans perdre sensiblement sa populatioa, dégénérait, se fondait, s'eiTaçait entièrement. Des hommes restaient encore, la race n'existait plus.
En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active étant enlevée régulièrement pai la guerre, on a vu la taille baisser. Encore quelques années d'un tel système, et la race aurait changé. Ui peuple qui n'est plus renouvelé que par les infirmes les rachiliques, les malades, doit peu à peu s'affaisser Comme nombre, il peut rester le même; comnw force, comme efficacité ,« il a bientôt disparu.
Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissan ces moyens, nous pouvons faire quelque chose dam ce grand art de la mort. Mettons ensemble la misèn de l'Irlande, le recrutement de Napoléon, le fameu:
DE LA RUSSIE. S4i
ode des suspects pris aux lois de la Terreur ou à eues de Louis XIV ; joignons à tous ces moyens occilentaux le grand moyen oriental, les brusques trans- ^Ivitations d'hommes sous des climats ennemis, il y mm bien du malheur si le polonisme résiste à ces moyens combinés.
Le pokmûme, mot nouveau, qui désigne moins une lace qu'un esprit. La Pologne n'est plus un peuple dans la pensée des destructeurs, c'est une idée, c'est ime flme mauvaise, c'est une perversion de TintelligeAce, quelque chose comme une hérésie.
Cela caractérise la lutte et en dit le résultat. Oui, h Pologne est un esprit, et elle n'a contre elle qu'un corps. La force barbare et cruelle qui la tient dans ses tenailles peut tout, sauf devenir un esprit. Elle reste brutalité, matière, et le devient déplus en plus. Pour labsorption d'une âme, il faudrait qu'elle fût une âme, et cela lui est interdit.
Maintenant il faut écarter toute poésie, dire positivement, platement, la plate réalité, dire bassement les choses basses.
Quelle est la véritable puissance qui poursuit la destruction de la Pologne? L'empereur seul ? Plût au au del 1 Dn individu se lasse. La Russie ? Généralement elle ne ressent guère que de la pitié.
Non, cette puissance de mort n'est ni un homme m un peuple; c'est la boue organisée qu'on appelle administration; c'est la masse d'intrigants, de parve-
nus étrangers, insectes des marais du Nord, qui grouillent autour de Fempereur.
La Pologne est une affaire. Voilà le secret.
Des milliers d'hommes, bureaucrates, gens de po« licee( fonctionnaires de loule sorte, militaires, den»* militaires (comme il y en a tant en Russie), tout odi est engagé dans Vaffaire, ou par des places lucratives, ou par les confiscations. L'empereur est bon, et il sait récompenser ses serviteurs. L'un d*eux, Adam de Wurtemberg, s'est fait donner par son maître la maison de sa mère vivante. Il a mis sa mère k la porte. Il a fait cribler de boulets la maison de sa grand'mère, octogénaire malade, qu'on ne pouvatt transporter. •'
La proie augmente la faim, les mangeurs se multiplient quand l'appât abonde. La mort et la destruction, ces forces qu'on croirait négatives, se sont trouvées créatrices ; elles ont eu une exécrable fécondité, elles ont fait une génération de reptiles et de vers rongeurs. Et la Russie, maintenant, est enveloppée de celte vermine. On lui donne incessamment delà Pologne à dévorer.
Courez donc, vers affamés, intrigants de toute race, courez à cette curée! Le fils du pope, qui saura lire, écrire, verbaliser, aura place dans la police. U jeune homme, petit noble, corrompu dès les écoles, avide, ambitieux, prêt à tout, saura bien se faire une case dans les monstrueux bâtiments des administra-
n LÀ RUSSIE. iàS
întrales de Saint-Pétersbourg. S'il est bas , lur, il montera ^ite. L'avancement est très- Plusieurs des hauts fonctionnaires de Fempire as trente ans. S'ils peuvent approcher du s'ils trouvent jour à flatter le seul côté où on ae, la fureur, leur fortune est faite. A eux er sans cesse cette fureur au nom de sa gloire, tenir dans un homme placé à cette hauteur fa- ?^ige, la fausse poésie qu'on trouve à imau'on a pu détruire un peuple.
|[ens-là ne manqueront jamais d'ukases nouproposer. La violence de l'empereur est pour fonds excellent qu'ils exploitent ; jour et nuit availlent. Us y trouvent fortune, honneurs, ns éminentes, avancement subit et brusque acbit tous les degrés.
»rtons-nous au moment de la pi*emière fureur ipereur, quand il tint la Pologne vaincue dans El. Une Pologne réduite à trois millions d'hommit osé lever l'épée sur une Russie de cin- . Ces insolents Polonais , un Dembinski , par Bf avaient si peu respecté la puissance impéqu'avec quelques poignées d'hommes ils se aaient en long, en large, à travers les armées , sans qu'on pût les arrêter, itenantil la tenait dans la main, cette Pologne; igardait dé l'œil dont regarde l'ours, mangeur d, dans les forêts du Nord, quand il tient em-
poignée une abeille au creux de sa patte \ëbxe. Là tirera-t-il une aile ou bien Fautre, ou un des membres? Il ne veut pas rétouffer, mais qu'elle expif» lentement.
La première opération fut d'assommer les prison- i niers qui ne voulaient pas se faire Russes. Nous avoni ^ dit la boucherie de Gronstadt : à chaque homme, hmt mille coups ! Comme on meurt vers quatre mille, on avait Fatlention de guérir les patients , pour rendre l'exécution possible : elle se faisait en plusieurs fois;
Ceux qui se laissaient faire Russes, on les menait an Caucase, on les plaçait aux avant-postes. Les Tcfae^ kesses, excellents tireurs, en avaient fait bientôt justice.
L'empereur fut quelque peu dérangé dans ces jouissances par les faibles, froides et lâches représentations des gouvernements anglais et français. Il savait parfaitement que TÂngleterre, traînant son boulet industriel (boulet d'or, mais non moins pesant), ne voulait et ne pouvait rien; encore moins Louis-Philippe, humble devantNicolas et roià genoux. Grimace des deux côtés. Une grimace répondit. Il dit qu'il donnait aux vaincus une constitution nouvelle. Cet acte n'était rien de plus que Tanéantissement de la Pologne. Ceux qui réclamaient pour elle se tinrent satisfaits.
Dans le statut de février 1832, la Pologne devient une simple division de l'empire russe. La couronne
56 ne 86 prend plus qu'à Moscou. Plus de liidividuelle ni de liberté de la pi*esse. Plus de )es juges révocables à volonté. Toutes les places i>les aux Russes. Plus de responsabilité desmi- . Plus d*armée spécialement polonaise. La conn rétablie. L'exil hors de la Pologne, c*est-à-
Sibérie, etc., etc.
que fût cet acte étrange, lempereur semble té indigné de conserver une ombre de consti-
Les états provinciaux qu'il substituait à la li semblaient une énorme, une intolérable con- • En l'acoMtlant à l'Europe, il voulut braver e. Et, un mois api'ès, en mars, il fit commenécution de deux mesures elTroyables, la transion des familles et les enlèvements d'enfants.
un seul gouvernement, celui de Podolie, le transplanter cinq mille familles (vingt-cinq, te mille âmes) d'insurgés amnistiés ou deper-
suspectes; ordre de les transplanter sur la 1 Caucasey sur les terres incultes et fiévreuses, pas de l'ennemi.
^ponse du gouverneur de Podolie est intèrês- ^ Il y a, dit-il, trois classes de nobles : les piaopriétaires, — les nobles domestiques^ la- 'S et ouvriers , — enfin les nobles des villes \isj avocats, etc. U est bien essentiel de ne pas nir à la première , mais de prendre dans les atres, « de dépeupler le pays de ces gens-là ii
Cet appd d*exécrable flatterie à la férocité impér est paiÂitement entendu. Sans sa lettre du 6*18 a 183i, le ministre de Tintérieur répond que Sa jesié a sapctioané ces règlements, ajoutant ie wmm : « Us serviront non-seulement pour la Podc mais pour roait les gouvernements ocddeniaux. n enverra que les gens capables de travailler ; le bmilles pourront être envoyées plus tard, m
Aitts ils s*en iront seuls, séparés des leurs femme et les enfimts restent pour mourir de fain Pdogne, et Thomme va mourir au Caucase.
Enfin, Tempereur ajoute que les n(d)le& de la eonde dasse, non propriétaires, seront mis à p enrôlés parmi les Cosaiptes^ sans rapport avec colonies de leurs compatriotes.
Ce règlement épouvantable n'a pas été transitoi il servit et sert de base à des mesures fixes qui : frémir Thumanité.
A la conscription française, qui prenait les hom au sort, on a substitué rhorreur du recraten nissc, où Thomme est choisi, désigné au caprice maître et des agents publics. Quonjuge si les hom suspects d'énergie, de polonismej sont épargnés ( cette opération clairvoyante et partiale. Ils s'en ^ ainsi au Caucase, et, selon Taveu de Paskiewitz nm revieiment jamais. La Russie a trouvé là cou un horrible cautère par où elle fait écouler le n leur sang de la Pologne, sa virilité et sa force.
a tient fiiibie, malade toujours, comme après la signée.
Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la aeeonde classe, celle des nobles paysans, dasse essentUllemefit militaire, et qui forme, 4)lus que les bour- |wis des villes, le vrai tiers état de Pologne. D*abord iQ les a abaissés au rang des paysans soi-disant libres àb la Russie ifidnodwort^) ; puis on a trouvé moyen de leur faire payer quatre fois pour une le tribut du ng; Tous les autres sujets de l'empire ne subissent Ift recrutement que tous les deux ans, et eux tous les m. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et en ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadru- |lëe. Celte classe infortunée, environ d'un million l'âmes, ne résistera pas à la continuité de cette saignée horrible; On m'assure cependant que cette année (1851) l'empereur trouve la chose trop lente, et qu'on >nse aux moyens de les transporter en masse dans b solitudes du midi de la Russie.
Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a ^ brisé par l'empereur même. H a, dans les années suivantes, entrepris une transformation totale du Pijs. A la division polonaise des palatinats il a subslibièla division russe des gouvernements, la mon- ^ russe à la monnaie polonaise, la division russe dttpoids et mesures à la division décimale et métrique ilQO suivaient les Polonais, le vieux calendrier Julien W calendrier iQodeme du bon sens et de la science,
fnHid le brait ftétasAi^pn^qi^'jlf MMtt, qudi^gr*96»f qMtre .pcmniktoiB» Moi]
Parfois le gottfeïtiemeotri^ imà ddonar pour tds^lé aas actefto' niques. Par exem|>le, en 184S, il a fait direk et^pent-ôtie dms àlm^seèvÊnmj quëpt'i loi hkwde r^gHse poloBaîM^ c^étut^fmitJi* Êdmmrtrerémis VMitêt Âè l!ÉgUÊefi4AifÊÊfn aÉqpôflèiïeiMiiteid'ttiGuits dont mtiMMl;tanfa| il ne les ayait enlevés que par eharité^ *•■ -*- t:v^-^•'l^
eftfimte dai JiA;4)ut».les^^^^ caèripo^Mi M fiût^ie» GoÂfiiefren YolebtiaaseèNiiMlfaBti mereeet manchandiae, les vendent èjiialepmi'r^
La charité impériale tient toiyoïÛRitaoïis ioritofili > fonde terrenr les môres polonaisee^- Elles en- àtf* gnent de nouveaux coups* ^ - . \:ii
Ce fut iau mois de mars 1833, an mènent delà pM vidente fureur de Tempereur, lorsqu'il oardonnailki transplantation de tant de familles^ i^'est aiovB qd^ fit saisir (c'est le mot dont se- sert le conseil :d*adHi' nistratîon) les enfants mâles, vagabonds, curphelitt^ et pauvres^ de sept ans à seize. L'ordre vint direoto ment par Taide de camp Tolstoï.
Paskiewitx, dans son règlement, s'exprime différemment , avec deux lettres il change tout, change ment qu'il n'aurait pas fait sans l'autorisation de
DE LA RUSSIE. S5i
^empereur : il dit OU et non pas et; il dit orphelins |D pauvres ; différence bien cruelle, puisque dès lors n pouvait enlever des enfants non orphelins qui aunôent des parents pauvres.
Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre Iwrbare, ajouta, pour adoucir et diminuer la fermenktion publique, ces mots étrangers au texte : Les toîanl^ privés d*asUe.
En réalité, on n'en enleva pas moins, en général, lei enfants de parents pauvres, et malgré les violentes et terribles réclamations de leurs parents.
La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d'enfants enlevés de nuit, le 17 mai 1832, on en fit partir un de jour. Les mères couraient après les charrettes en se déchirant le sein ; plusieurs se jetèrent ious les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, (A enleva encore une foule de petits enfants qui tra- T&illaient ou vendaient dans les rues. Le 19, on vida it^ écoles paroissiales. Ces pauvres petits, enlevés ûnsi) mouraient comme des mouches sur tout le che- I iiân. Quand ils étaient trop faibles pour continuer, tnles laissait sur la route. Les gens du pays trounient là le corps de ces innocents avec leur pain à ^, qu'ils n'avaient plus eu la force de toucher.
DD CZÂR, COmiE PAPE ET COUIE 9IBU. — PERS£cUTI01l8 KKLLQOOÉ
Un personnage du théâtre antique, dans le violent bonheur d'un premier transport d'amour, s'écrie: « Je suis devenu Dieu! »
La mort est comme Tamour : elle enivre. La joie sauvage que donnent les grandes destructions porte à Tâme un même vertige. Celui qui croit détruire ua monde n envie rien au Créateur. Il dit : « Je suis devenu Dieu! »
Plus que Dieu. — Dieu crée lentement, dansU douceur infinie de la maternité divine, avec les ménagements de la nature. — Le destructeur, au coO' traire, est fier de détruire brusquement. Ce qui lu plaît dans la mort, c'est le changement à vue. Sa joi<
LES MARnRS DE LA RUSSIE. «253
lerait de détruire d'un mot ce qui a coûté tant d'anlëes ; de pouvoir dire d'un monde humain : « J'ai Misse, il n'était plus. »
C'est au milieu de la grande destruction de la Pologne que le chef de la Russie a commencé à prendre IQ sérieux son titre de Vicaire de Dieu et à* Émanalion divine, qui est dans son catéchisme. Chef et juge de ses prêtres (aux termes de leur serment), il a commencé à agir comme pape russe dans la persécution des catholiques et l'extermination des juifs. Ses images bfiantines , distribuées à profusion , lont proposé , Ms l'auréole de saint^Nicolas , à l'adoration du Danube et des populations grecques de l'empire turc. Hais que ferait ce nouveau dieu? Il ne le savait pas lui-même.
Proscripteur des nobles en Pologne, il a été en Bnssie, un moment, révolutionnaire, appelant les nobles à l'émancipation des serfs, qu'ils ne peuvent ac- OMnplir qu'au prix d'une loi agraire. S'il eût suivi cdte pente, il devenait une sorte de Messie des serfs, m Messie barbare , terrible à l'Europe.
Dn'a osé. Et, se tournant tout à coup de l'autre cUè, se portant pour pape et général de la contrertvolution, il a fait déclarer, après le siège de Rome (octobre 1849), que l'Église latine, déchue et finie, Ranât plus qu'à se réunir à Y Église catholique ^ universelle, de Moscou.
Cet étrange père spirituel, qui convertit par le fer,