‹ La Pologne martyr: Russie -- DanubeChapitre 21 sur 21 · DEUXIÈME SÉANCE. — H AOUT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SÉANCE. — H AOUT

A la fin de la première séance, le président avait lu Tordre du jour de la deuxième :

Le paysan est-il libre de son travail ?

Le paysan est-il libre sur la propriété ?

Les assistants s'écrient que cela ne fait aucun doute.

Le président de la séance, M. Racovilza, dit qu'on ne peut discuter, attendu que tous les membres ne sont pas présents. On annonce que, dans un district, les propriétaires, ne reconnaissant point la révolution,

ii*ont voulu ni s'assembler, ni élire un député. Le président se retire.

L'assemblée ne se sépare point. Elle reste dans un profond silence. M. Jonesco croit devoir passer outre, et dit : — Messieurs, il faut ouvrir la voie à la discussion, lui poser son principe : « La propriété est sacrée^ jparce qu'elle est le produit du travail. Le travail e$t saci'é^ parce quil est la sueur du travailleur. » Ce principe est reconnu même par Tancien Règlement, dont les lois, faites par les seuls boyards, sont restées inconnues aux paysans.

— Rien n'est plus vrai ! s'écrient tous les députés paysans.

M. JONESCO : Le principe était bon, mais l'application fut mauvaise. En Moldavie, en Valachie, ce Rè. glement asservit le travail. Nous le détruisons.

UN DÉPUTÉ PAYSAN (sc séparaut de son parti) : Sans doute, ces principes sont vrais... Mais, quant au Règlement, il n'apas été réellement appliqué... M. LiNCHE ; Remarquez bien cette parole!

M. joNESGo répond que le Règlement consacrait la propriété sans consacrer le travail. Il montre, d'autre part, ce que la propriété a de respectable en ce pays, la terre ayant été peuplée par colonisation, non par usurpation, par invasion , comme en Asie, en Servie, etc. Du reste, si l'on fait aujourd'hui un partage de la terre entre le propriétaire et le paysan, il serait absurde de dire qu'elle pourra être de nouveau parta^

gée, etc. 11 revient à Tancien Règlement et Ffittaque de nouveau, comme funeste aux travailleurs.

M. LiMCHE : Je ne viens pas le défendre, Dieu m'en garde I Je ne viens pas examiner s41 a été bien ou mal appliqué. Je reconnais le droit que la nation a de se donner des lois. Je veux seulement prouver que la corvée n'était pas un servage, comme vient de le lire M. Jonesco. Le servage est Tétat déplorable de celai qui n*est maître ni de lui ni de son travail, et ne peut avoir ni volonté ni propriété. Non, c'était comme une obligation de fermage ; un intérêt du capital mis dans la terre, et déterminé par la loi. L'application du principe a seule été mauvaise. — M. Linche continue en défendant la propriété, comme fait ; il ne croit pas avoir besoin, comme M. Jonesco, de dire que la terre a été autrefois achetée par ceux qui la possèdent. Radou Négrou (Rodolphe le Noir), premier prince du pays, a partagé la terre entre ses braves en récompense de leurs services militaires. D'eux sont sorties les familles héroïques des Busesco, des Calofîresco, etc., dont les propriétés nous sont venues par héritage. Je reconnais e droit qu'a la nation de faire ses lois, pourvu qu'elle les fonde sur les deux principes de la liberté du travail et de rinviolabilité de la propriété.

LE PAYSAN NÉAGou : On prôlcnd que la corvée n'était pas Ain servage, que c'était comme une obligation de fermage, librement consentie!... Quoi! vous me dites, par exemple : « Attelle tes bœufs, viens me conduire à

DU DANUBE. 56i

Domnitsa. » Je pars, je vous conduis. Et là, au lieu d*apprécier la longueur du chemin, vous êtes quitte en me payant cinq piastres (environ trente^trois sous de France). Et il faut bien que je les reçoive. Où irai»* je réclamer mon droit?... Voilà ce que vous appetez une chose de libre consentement I

UPAN (député paysan) ': Quel servage plus grand, messieurs? Jugez-en par ceci : Ma fenune accouche ; personne que moi pour la soigner, elle et son enfant. Au troisième jour, arrive le gendarme, qui me fait marcher, me mène, à coups de fouet, travailler au champ (il y a dix ans, messieurs, et vous verriez encore les marques)... Là, on me fait travailler, sans me donner de nourriture, sans me permettre d'aller voir ma femme et mon enfant, ni de leur chercher à manger. Je me lamente, et ils me battent.. . Au temps des Turcs, le sabre frappait, tuait ; il ne torturait pas comme le fouet... Nous n'en avions rien lu, de votre Règlement, et nous l'avons senti tout à coup sur le dos.

— Ohl oui, disent les députés paysans. Le Règlement a été un servage.

LiPAN : Une autre fois, ma femme et moi nous sommes enlevés pour le fauchage, tenus là, avec l'homme armé derrière nous. Et nous avions laissé un enfant de trois mois, un enfant qui ne dit encore ni mère, ni pain, à Tardeur du soleil, avec des guêpes à la bouche, mangé des mouches et des cousins... Est-ce là un

362 RËYOLUTION DU DANUBE.

esclavage?... Du matin jusqu'au grand midi, ma femme n'a pas pu aller allaiter son enfant.

M. uffCHE : Je ne nie pas, monsieur, que le Règlement n'ait été sévère. Mais l'usage et l'application ont été pires encore... Oui, la propriété est sacrée, et le travail encore plus. Je regrette seulement que ceux qui Rêvaient pacifier travaillent à irriter les plaies plus qu'à la pacification.

M. LAHOvARi (propriétaire) : Oublions... car, dans ce passé, il y a eu bien des choses injustes, mais qui n'étaient pas illégales.

LE PAYSAN nÉAGou : Oui, messieurs, oublions... Il est bien reconnu que le travail est sacré... Oublions. Si messieurs les propriétaires veulent bien accorder quelque chose, la paix est entre nous.

— Oui I s'écrient tous les paysans.

Page 1