‹ La Pologne martyr: Russie -- DanubeChapitre 8 sur 21 · ON NE TUE PAS UNE NATION · texte numérisé non relu

ON NE TUE PAS UNE NATION

Nous Tavoiis dit ailleurs, TEurope n'est point un assemblage fortuit, une simple juxtaposition de peuples, c'est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton. Il n'y a rien là d'arbitraire ; chacune est nécessaire en elle-même, nécessaire par rapport aux autres. En ôler une seule» c'est altérer tout l'ensemble, rendre impossible, dissonante ou muette, cette gamme des nations.

Il n'y a que des fous furieux, des enfants destructeurs qui puissent oser mettre la main sur l'instrument sacré, œuvre du temps, de Dieu, de la nécessité des choses, attenter à ces cordes vives, concevoir la

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pensée impie d'en détruire une, de briser à jamais la sublime harmonie calculée par la Providence.

Ces tentatives abominables furent toujours impuissantes. Les nations dont on croyait supprimer l'existence ont refleuri, toujours vivantes, indestructibles. Un despote a pu dire, dans un accès de colère puérile : « Je supprime la Suisse. » M. Pitt a dit de la France : a Elle sera un blanc sur la carte. » L'Europe entière, les rois avec les papes, profitant du mortel sommeil où semblait plongée Tltalie, ont cru la démembrer, la couper en morceaux ; chacun mordit sa part; ils dirent : « Elle a péri. » Non, barbares, elle ressuscite; elle sort vivante, entière, de vos morsures. Elle sort rajeunie du chaudron de Médée ; elle n'y a laissé que sa vieillesse : la voici jeune, forte, armée, héroïque et terrible. La reconnaissez-vous?

Savcz«vous bien , meurtriers imbéciles, pourquoi nulle de ces grandes nations ne peut périr, pourquoi elles sont indestructibles, sinon invulnérables ?

Ce n'est pas seulement parce que chacune d'elles, dans son glorieux passé, dans les services immenses rendus au genre humain, a sa raison morale d'exister, sa légitimité et son droit devant Dieu ; mais c'est aussi, c'est surtout parce que r Europe entière n* étant qu! une personne^ chacune de ces nations est une faeulté jUDe^ puissance, une activité de cette personne ; en sorte que, s'il était possible de supposer un moment qu'on tue une nation, il arriverait à l'Europe,

comme à l'ôlre vivant dont on détruit un poumon, dont on retranche bd côté du cerveau : il yii encore, cet être, mais d'une manière souffrante et tout étrange qui accuse sa mutilation. Il ne respire qu'à peine, devient paralytique ou fou, ou bien encore, ce qu'on peut observer, son équilibre étant rompu, il agit comme un automate, non comme une personne; toute son action se hit d'un seul côté, aveugle, ridicule et bizarre.

Supposez un moment que nous apprenions ici un matin que notre étemelle ennemie^ l'Angleterre, a passé sous les flots, ou bien enccNre que, la Baltique ayant changé de lit, il n'y a plus d'Allemagne... Quels seraient, grand Dieu I les résultats de ces terribles événements I On ne peut même l'imaginer. L'économie humaine en serait bouleversée, le monde irait comme ivre ; toute la grande machine, brisée et détraquée, n'aurait que de faux mouvements.

Supposez encore un moment que les vœux impies de nos traîtres (des écrivains cosaques) ont été exaucés, que l'armée du ctar est ici, que la liberté a été tuée, que la France a fini dans le sang... Horreur I la mère des nations, celle qui les allaita du lait de la liberté, de la révolution, celle qui vivifiait le monde de sa lumière, de sa vitalité... La France éteinte : hypothèse effroyable!... La vie, la chaleur baisse à l'in^ stant pour tout le globe ; tout pâlit, tout se refroidit ; la planète entre dans la voie des astres finis qui en*ent

ri KOSCilSRO.

i'ii(!orc au ciel, solitaires, inutiles^ promenanl rnebir (*oli(|ucmciU un rcsle d'existence, une vie morle,p0S iiiiisi parler, qui seulement dit qu'ils ont vécu.

l/i<;norancc, la préoccupation excessive de ce qé osl près de nous, la profonde attention qu'on donne i dos objets Hiiniincs, en négligeant toute grande choae, ont seules empêché, jusqu'ici, d*observer les censé- (liuMiroseiïroyables qu*acues le mcurtredela Pologne, la suppn^ssion de la France du Xord.

Ou en n rnchr une partie à force de mensonges. C'i'sl un fait prodigieux, et pour humilier à jamais I esprit humain, que le monde des lumièi^s et deh (ixihsalioii ail pu, depuis un demi-siècle, se laisser Ironiprrlà-dossus.

ilxoinplc mémorable de ce que peuvent les arts de hi penser, la litléraluiHî et la presse, habilement se* tlnilosot rorrompucs, pour éteindre la lumière même, tMilénéhror \o 'yn\\\ si bien que le monde aveugle en >ieniu' à ne plus voir le soleil à midi.

Vax ees profondes ténèbres qu^ils avaient faites, les nieurlriers sont venus et ils ont bravement juré sur le corps de la victime : a II n'y a pas eu de Pologne : elle n'existait pas... Nous n'avons tué que le uéanl. »

l*uis,voyanllasUipéfactionderEuropc,sonsilcnce, et que plusieurs semblaient les croire, ils ont ajouté froidement : « Du rcsle, cxislal-elle, elle a mérité de périr... S'il y a eu une Pologne, c'était une puissance

KOSGIUSRO. 13

fen âge, un État rétrograde, vooé (c'est là œ B 11008 blesse) aux institutions aristocratiques. — Moi, dit la Prusse, je suis la civilisation. *— Et moi, dit la Russie (ou du moins ses amis le pour elle), moi, je suis une puissance amie du sous forme absolutiste, une puissance révo- /lllkmnaire. »

^ Il n'est pas de mensonges hardis par lesquels les «- amis des Russes n'aient insulté, depuis vingt ans sur- ^ tout, au bon sens de l'Europe.

< Or oe peut plus parler de Thistoire ni de la poli- '•f fiqpé dû Nord , sans replacer préalablement la 1 umière dans ces questions. Nous n'aurions pu conter la vie de Kosciusko sans expliquer avant tout la position et la vie réelle de la Pologne et de la Russie.

Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentéSi aux calomniateurs gagés, qui ont perverti le sens du public et créé ces ténèbres, mot simple, mot vengeur, qui sera clair, du moins... S'ils ont éteint le jour, qu'ils soient éclairés de la foudre.

La foudre, c'est la vérité.

El la vérité est ceci : .. . Nous nous fions à Dieu et au bon sens, et nous ne doutons pas que tout cœur droit, à la fin de ces pages, ne dise : « C'est la vérité ! » Nous l'avons cherdhée avidement, longuement, laborieusement, avec une ferveur véritablement religieuse. Nulle lecture, nulle étude ne nous a coûté pour l'atteindre. Les résultats de nos patientes enquêtes ont

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répondu à ceux que donnaient la logique et la médi^ talion. Et maintenant, afTermi par ce consciencieux travail, nous levons la main et nous jurons ceci : "•

« La Pologne, que vous voyez en lambeaux et sanglante, muette, sans pouls ni souffle, elle vit,,. Et elle vit déplus m plus; toute sa vie, retirée de ses membres, portée à la tête et au cœur, n'en est que plus puissante.

c< Ce n'est pas tout. Elle vit àeule dans le Nord^ et nulle autre. La Russie né vit pas.

Nous n'avons pas à voir si quelques hommes de talent, s'exerçant dans la langue russe, comme dans une langue savante, ont amusé l'Europe de la pâle représentation d'une prétendue littérature russe . . ^Tou te cette littérature, sauf quelques rares efforts, généreux, bientôt étouffés, est une œuvre d'imitation.

L'affreuse mécanique de la bureaucratie soi-disant russe, qui est tout allemande, l'institution militaire^ non moins artificielle, de ce gouvernement, tout cela ne m'impose point.

Je dis, j'affirme, je jure et je prouverai que la Russie n'est pas.

Monstrueux crime du gouvernement russe ! vaste crime, meurtre immense de cinquante millions d'hommes I II n'a fait que diviser la Pologne en lui donnant une vie plus forte, mais, en réalité, il a supprimé la Russiei,

"Sous lui, par lui, elle a descendu la pente d'un ef-

KÛSGIUSKO. 15

froyéle néant moral, elle a marché tout au rebours du monde, reculé dans la barbarie.

Elle subit dans ce moment une opération atroce, l que nul martyre de peuple ne présente dans l'histoire : i nous l'expliquerons tout à Theure. Du servage^ elle ■ retourne à l'esclavage antique.

L'esprit russe, faussé par la torture d'une inquisition vile et basse (qui n'a pas, comme celle d'Espagne, l'excuse au moins d'un dogme) , l'esprit russe descend dans la dégradation, dans l'asphyxie morale. Il était doux, croyant, docile. Il croit de moins en moins ; sa loi était dans l'idée de famille, dans la paternité. Cette idée lai échappe.

Pbéncmiène terrible pour le monde, mais surtout pour Is^ Russie elle-même. L'idée russe a faibli en elle, et elle n'a pas pris l'idée de l'Europe; elle a perdu son rêve, qui était une autorité paternelle, et elle ignore la loif cette mère des nations.

Que serait-ce si elle n'avait encore, pour la tirer de ce néant où elle descend, une sœur qui comprend les deux autorités(la paternité et la loi); cette sœur, l'ainéé des Slaves, dans laquelle est leur vie la plus intense; cette sœur dont le génie a grandi , s'est approfondi sous la verge de la Providence et dans l'épreuve du destin? Sans elle, sans cette infortunée Pologne qu'on croit morte, la Russie n'aurait aucune chance de résurrection.

Elle pourrait troubler l'Europe, l'ensanglanter en-

18 KOSGIUSKO.

Turcs, nous a tous d^endus... c'est celui dont per-* sonne n'a pris la défense à son dernier jour !

Le dix -huitième siècle, qui a vu sa ruine, avait été pour la Pologne une époque de singulière douceur dans les mœurs. Les étrangers qui la visitaient alors nous disent qu'en ce pays, où il n'y avait ni police ni gendarme, on pouvait parcourir les immenses forêts en toute sécurité, les mains pleines d'or. Presque aucun procès criminel. Les rôles de plusieurs tribunaux établissent que durant trente années, on n'eut à y juger que des bohémiens ou des juifs, aucun Polonais; pas un noble, pas un paysan accusé de meurtre ou de vol.

a Les Polonais avaient des serfs, x> dit-on. Et les Russes n'en avaient pas sans doute? Et les Allemands n'en avaient pas? Le servage allemand était très-dur, même en notre siècle. Un de mes amis a vu encore dans un État allemand une fille serve dans une loge à chien, avec une chaîne de fer. Nous-mêmes, Français, qui parlons tant, avec toutes nos belles lois, nous n'en avons pas moins des nègres, sans parler des nègres blancs, de l'esclavage industriel, qui souvent vaut bien le servage.

Le serf, sous la république de Pologne, payait dix fois moins qu'aujourd'hui. Ajoutez qu'il était exempt du plus terrible impôt qu'exige la Russie. La noblesse portait seule les armes. On ne voyait pas ces longues files déjeunes paysans polonais, la chaîne au cou, qui

F marchent, piqaés par le Cosaque, pour servir l'en-

f nemi de la Pologne dans le Caucase, en Sibérie, jus-

V^'aox fronti&^es de Chine. Il en meurt la moitié en

^ule,' on en prend d'autres, toujours d'autres, qui

^6 reviennent jamais. La Pologne n'enfente que pour

^^er le Minotaure.

Quel a été, en réalité, le péché de la Pologne? cet

^^prit roman^ue, cet esprit de grandeur (rausse ou

^l^é) qui a fait des héros, mais qui contenait moins

^ux citoyens d'une république. Chaque homme était

Xin roi et tenait cour, les portes outertes à tous, les

^%ables toujours mises ; on priait l'étranger d'entrer ,

^m le comblait de dons. Et ce n'était pas seulement

orgueil et faste, c'était aussi une aimable facilité de

<»eur, une bonté naturelle qui les jetait dans cet exc^s

de libéralité. Tout objet que tous regardiez, que vous

paraissiet trouver agréable dans la maison de votre

hôte, on vous disait : « Il est à vous. »

Et il aurait paru bas, ignoble, antipolonais, qu'il en fôt autrement. Cela était tellement établi dans les mœurs, qu'on disait aux enfants, lorsqu'on les menait en visite: « Prends bien garde de ne pas nommer, de ne louer aucun objet que tu verras. Ce serait indiscret, le maître le donnerait à l'instant. »

Cette libéralité prodigue et la fausse grandeur, la fastueuse vie du chevalier qui vit de gloire et jette l'or, elles eurent un double effet, et très-fatal. D'abord, ils regardèrent au-dessous d'eux de s'occuper de leurs

et les Slaves, les Roumains du Danube ; elle sauva rhumanité.

Pendant que l'Europe oisive jasait, disputait sur la Grâce, se perdait en subtilités, ces gardieAs héroïques la couvraient de leurs lances. Pour que les femmes de France et d'Allemagne filassent tranquillement leur quenouille et les hommes leur théologie, il fallait que le Polonais, le Hongrois, toute leur vie en sentinelle, à deux pas des barbares, veillassent, le sabre en main. Malheur s'ils s'endormaient I leur corps restait au poste, leur tète s'en allait au camp turc.

Tout homme qui naissait alors en ces pays savait parfaitement qu'il ne mourrait pas dans son lit, qu'il devait sa vie au martyre. Grande situation! de se savoir toujours si près d'arriver devant Dieu ! Cela tenait les cœurs très-hauts, très-libres aussi. Quoi de plus libre que la mort? Vivants, ils lui appartenaient, et ne relevaient que d'elle. On ne gouvernait de tels hommes que par leur propre volonté.

Rien de plus grand que cette république dePologne. La volonté y faisait tout. C'était comme l'empire des esprits.Ni le roi ni les juges n'ayant de force suffisante pour assurer l'exécution des jugements, il fallait que le condamné se livrât lui-même, qu'il apportât sa tète.

L'idéal polonais, placé si haut, hnposait à la République d'immenses difficultés; la loi y exigeait des citoyens un effort continuel; pour état naturel, ordi-

K^OSGIUSKO. 25

naire, il exigeait d'eux le sublime. Elle les supposait toujours généreux, du moins voulant Tétre. Ihns le progrès de son histoire, la Pologne semblait marcher vers un gouvernement qui ne s'est pas vu encore en ce monde, un gouvernement de spontanéité , de bonne volonté.

Quel qu'ait été plus tard Taffaissement national, Torgueil de la noblesse et son esprit d'exclusion, de caste, qui fut un démenti à la gén&rosité antique, il est reslèdecel état sublime des premiers temps une tendance chevaleresque, une étonnante disposition au sacrifice dont nulle nation peut-être n'a donné les mêraes exemples.

Quoi qu'il en coûte à un Français de l'avouer, nous devons dire, pour être juste, que les gouvernements delà France ont tous usé et abusé de l'amitié de la Pologne, de l'héroïque fidélité dcsPolonais. Ils l'ont mise aux plus rudes épreuves sans en trouver jamais le fond.

Il est indigne que, dans tant de traités, et sous la République même, àBâle, à Campo-Formio, à Luné- >ille, la Pologne ne soit pas même mentionnée. Elle versait alors son sang pour nous, à flots ; elle créait, sous Dombrowskî, ces vaillantes légions polonaises <iui partout nous ont secondés^ égalant, dépassant parfois les plus vaillants des nôtres.

Le cœur saigne à dire la terrible dépense que Napoléon fit du sang dés Polonais. Leur docilité, leur

dernier trésor, la haine... Ati! pour risquer ainsi de les blesser encore, une seule chose pouvait enhardir: être de tous le plus blessé.

Cela était écrit et devait arriver, il n'y a pas à discuter, ni rien à dire ou pour ou contre. Il était écrit et voulu que la Pologne, s' arrachant la Pologne du cœur, perdant la terre de vue, repoussant L'infini des douleurs, des haines et des souvenirs, emporterait, dans son vol au ciel, jusqu'à la Russie elle-même.

C'est le mystère de l'aigle blanc qui laisse pleuvoir son sang, et sauve Taigle noir.

eiRB' PBOPBÉTIQUB ET POéTIQITI M LA POLOGNE. SA LéGBHDE RÉCEHTB

Ilya peu d'années, plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné authentiquement et, par-devant les magisb^ats, affirmé par serment, qu'ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui partait de l'Ouest et qui allait au Nord.

C'est le privilège des grandes douleurs, le don que 'ecid fait à ceux qui souffrent trop dans le présent d'anticiper ainsi le temps.

Cette grandeur de cœur, cette magnanimité dont nous parlions, cette douceur pour ses ennemis, mènent bien aussi que^ de ces hauts sommets de la nature morale, le regard porte aa loin et qu'on voie d'avance les réparations de l'avenir.

28 KOSGIUSKO.

Ah I dons du ciel, jamais vous ne fAtes plusnéeosairos 1 jamais vous ne vîntes consoler de pins grandes douleurs I... Faites-leur voir déjà le monde juste el bon que nous aurons un jour.

(]()llo puissance, plusieurs l'assurent, est dans on hoinine. Je le crois sans peine, et dans mille! N'y r.nl-il pas, dans les captivités des Juifs, dans bob (!('w(UincH et ailleurs, des peuples voyantsl

Itollo justice de Dieul Ce peuple martelé, scié es ddux, connue fut Isaïe, a pris dans son supplice des iiilpN propli/'liques. 11 ne marche plus, mais il vole. l.nM kiuiIm po(^mc8 sublimes qui aient apparu auxderninr» IninpN sont ces deux cris de la Pologne, la Comt^dic nifnnnlt* et la Vision de la nuit de Noël : voix prol'ondn d'un homme qui gémissait sur le vieux inundo, elqui, il son insu, tout à coup s'est trouvé |»roph(^ln.

doux qui ont vu encore la funèbre gravure quireprÔMonlail Napoléon dans son linceul, couronné de huniniN, mais ayant sous les yeux la carte où la Polo- Hm uianquo, et s'oxcusant ù Dieu; ceux-là, dis-je, savon! h quello hauteur d'intuition est Tâme polonaise 1*1 conibion ronlldontc des jugements de Tétemité.

Nul doulu (|uo, dons les profondeurs de ce peuple inforluné qui ne peut môme gémir, il y ait bien d'au- \\VM intuitions sublimes, de prophétie et de poésie. Ils 1(!S tiennent muettes, en eux, pour leur consolalion, pour le remède de ïûme.

KOSGIDSKO. 99

La relation la plus forte de la Pologne en ces derniei^ temps, sa poésie vivante, son po&ne bumain, fut Thomme étrange qui, seul, de nos jours, en pleine lumière, hier même, en 1849, est devenu une légende.

Nous Tavens connu ici, cet homme terrible, cet homme-fée qui sans arme chassait des escadrons, les blessait du regard, celui sur qui mollissaient les balles, celui devant qui reculaient les boulets efîrayès; nous l'avons connu, — le général Bem.

lô, il nous parut un homme doux et bon, rien de

plus. H s'occupait infatigablement de méthodes qu'il

devait un jour appliquera renseignement des pauvres

paysans polonais. La guerre lui était naturelle ; il

l'avait dans le sang, et il n'en dmnait aucun signe.

Sa figure, très-peu militaire, était triste. Pour être

gai, il lui fallait la guerre, des combats, et terribles.

Là, au milieu des balles, il devenait aimable, d'une

bonhomie joviale. La pluie de fer, de feu, était son

élément ; alors il avait l'air de nager dans les roses.

Avec cela, humain et doux. Le péril n'éveillait en lui

ni haine ni colère ; tout au contraire, une gaieté char-

inanie. Personne n'a moins ha! ceux qu'il tuait. Aussi

6st-il resté cher à tous, aux Slaves comme aux Hon-

Sn)i$, comme aux Polonais. Ils le chantent avec les

feurs, et se vantent de ce que, lui aussi, il fut Slave;

ils montrent avec orgueil les coups dont il les honora.

Cette légende est fondée au cœur des peuples, elle

va florissant chaque jour, s'enrichissaht de branches nouvelles et de jeunes fleurs. Naguère encore, quand les volontaires de Silésîe, que leur Cœur poussait au Midi, s'en allaient malgré «ux au Nord sous le bâtoii des Prussiens : « Vous avez beau faire, disaient-ils, Bem aura raison de vous tous. Il vit et il vivra. Les cloches, depuis mille ans, ne font que Tannoncer. Êcoutez-les ; n'entendez-vous pas qu'elles disent : Bem! Bem! Bem /... Elles sonnent, et sonneront son nom éternellement. »

l'A RUSSIE ÉTAIT INCONNUE JUSQU'eN 1847. — ELLE EST ENnèREMSNT COMMUNISTE

Dne chose peut sembler étrange à dire, c'est que, j"squen 1847, la Russie, la vraie Russie, la Russie populaire, n'était guère plus connue que l'Amérique 3vanl Christophe Colomb.

J'avais lu tout ce qu'on a publié d'important en Europe sur la Russie. Je n'en ètais^pas plus instruit. k sentais bien confusément que, dans cette foule d'ouvrages généralement légers sous forme sérieuse, on avait donné l'extérieur, le costume et non l'homme.

Un observateur pénétrant, délicat, doué d'un tact de femme, M. de Custine, avait peint la haute société russe, et parfois même avec bonheur saisi au passage le profil du peuple.

54 KOSGIUSKO:

Au temps ordinaire du partage, la famille qui s trouve réduite par la mort reçoit moins de terre, 1 famille augmentée en reçoit davantage. Elle est telb ment intéressée à ne pas diminuer de nombre, que si un vieillard meurt, le vieux père, par exemple, 1 famille adopte un vieillard, se Ml un père pour reir placer le mort.

La force de la Russie (analogue sous quelques ra{ ports à celle des États-Unis d'Amérique), c'est qu ell a dans son sein une sorte de }oi agraire, je veuxdii une distribution perpétuelle de terre à tous les sui venants. On ne trouve pas beaucoup d'étrangers qi veuillent en profiter, au risque de devenir serfs. Ma les enfants viennent à l'aveugle en foule, en nombi énorme. Tout enfant qui ouvre les yeux a sa pa toute prête, qu'il recevra de la commune ; c'est comn une prime pour naître, l'encouragement le plus efl cace à la génération .

Monstrueuse force de vie, de multiplication I épo vantable pourle monde, si celte force n'était balancée Mais l'action de la mort n'est pas moins monstrueuse elle a ses deux ministres, tous deux expéditifs : i atroce climat, un gouvernement plus atroce.

Ajoutez que dans ce communisme même qui ei courage tellement à naître et à vivre, il y a, en récon pense, une force de mort, d'improductivité, d'ois veté, de stérilité. L'homme, non responsable, \ reposant sur la commune, reste comme endormi dai

Vimprèvoyance enfantine ; d'une charrue légère il ëcorche légèrement un sof ingrat; il chante, insouciant, son chant doux, monotone ; la terre produira peu ; qu'importe ? il se fera assigner un lot de terre de plus, sa femme est là : il aura un enfant.

Se là un résultat très-imprévu : le communisme ici fortifie la famille. La femme est fort aimée ; elle a la yie très-douce. Elle est en réalité la source de laisance; son sein fécond est pour l'homme une source de biens. L'enfant est bienvenu. On chante à sa nais- ^Dce; il apporte la prospérité. Il meurt bientôt, c*e$t vrai le plus souvent ; mais sa féconde mère ne perd M un moment pour le remplacer vite, et maintenir ^oa lot dans la famille.

Vie toute naturelle, dans le sens inférieur, profondément matérielle, qui attache singulièrement l'homme ^n le tenant très-bas. — Peu de travail, nulle pré- Voyance, nul souci d'avenir. — La femme et la commune, voilà ce qui protège Thomme. Plus la femme f3st féconde, plus la commune donne. L'amour physique et reau-de^vie,la génération incessante d'eniants qui meurent et qu'on refait sans cesse, voilà la vie du serf.

Ils ont horreur de la propriété. Ceux qu'on a faits propriétaires retournent vite au communisme. Ils craignent les mauvaises chances, le travail, la res^ ponsabilité. Propriétaire, on se ruine ; communiste^ on ne peut se ruiner^ n'ayant rien, à vrai dire. L'un

Zti KOSCirSKO.

d'eux, à qui on voulait àoaoet une terre en pn^ét^ disait : « Mais si je bois ma terre? »

Il y a, en vérité, quelque chose d'étrange à caa fondre, sous ce même mot de communisme, descbc ses si différentes, à rapprocher ce oonuBunismed'in dolence et de somnolence, des communautés héroïque qui ont été pour l'Europe la dtfense contre les barbi res, Tavant-garde de la liberté. — Les Serbes, le Monténégrins, ces populations voisines desTurcs, dan leur lutte inégale contre ce grand empire, menacés i toute heure d'être enlevés captifs, traînés à la queui des chevaux, ont cherché, au milieu de ces extrême périls, r unité et la force dans une sorte de commu nisme. Moissons communes, tables souvent oommu nés, Tunité fraternelle dans la vie, dans la mort. U» telle communauté, on Ta bien vu parleurs combal et par leurs chants, n'a nullement énervé leurs brai ni leur esprit.

il y a loin de là au communisme instinctif, naturel paresseux, qui est Tètat invariable de tant de tribui animales, avant quela vie individuelle et l'organisme t)ropre se soient vigoureusement déclarés. Tels leî niollusqucs au fond des mers ; tels nombre de sau vugcs des lies du Sud; tel, dans un degré supérieur l'insouciant paysan russe. Il dort sur la commune comme renfant au sein de la mère. Il y trouve ur adoucissement au servage, triste adoucissement, qui, favorisant l'indolence, le confirme et le perpétue.

Bans la profonde misère du serf russe et son impuissance d'amélioration, un seul côté adoucit le tableau, y semble mettre un rpyon de bonheur : c'est l'excellence de la famille, c'est la femme et l'enfant. Hais là même se retrouvent une misère plus grande et le fond de l'abjection. L'enfant naît, est aimé, mais on le soigne peu. Il meurt pour faire place à un autre

îu*on aime également, qu'on regrette aussi peu. C'est

If *

eau de la rivière. La femme est une source d'où s'écoulent des générations, pour se perdre au fond de la terre. I^^hommé n'y prend pas garde. La femme, Tenfdnt, s(mt-ils à lui ? La vie hideuse du servage implique un triste communisme que nous avons laissé dans l'ombre. Celui qui n'a pas même son corps n'a ni sa fenriineni sa fille. Toute génération est pour lui in~ cerlaîné. Dans la réalité, la famille n'est pas.

vu

lonr, DANS I.A UUSiSIE, EST 1LLU8IUM ET XEIlftO.lGK

Lcroiiiiiiiinisiiie russcnest nullement une institulion, cosl iiiH^coTulilion naturelle qui tient à la race, an climat, h rhomine, h la nature.

I/liommo, pnitussie, nesl point l'homme du Nord. Il umn ni Inncrgic farouche ni la gravité forte. Les Itnsnrs son! des Méridionaux; on le voit au premier coup d'œil, «^ leur allure lesle et légère, à leur mobilité. \s\\ prossion violenlo des invasions tartares lésa rcjetrs du Midi dans ce marais immense qu'on appelle la Rnssio septentrionale. Cette affreuse Russie est trùs-ponplée. Celle du Midi, riche et féconde, reste une prairie solitaire.

Ilnil mois par un de boue profonde, et toute com-

KOSGIUSKO. 30

lûunicatioQ impossible ; le reste du temps, des glaces, ^lles\oyages pénibles et dangereux, si ce n'est par traîneaux. La désolante uniformité d'un tel climat, la ^litude que crée l'absence de communications, tout donne à Thomme un besoin extraordinaire de mouvement. Sans la main de fer qui les tient attachés au sol, tous, nobles et serfs, les Russes fuiraient ; ils iraient, viendraient, voyageraient. Us n'ont rien autre chose en tète. Laboureurs malgré eux, et non moins ennemis de la vie militaire, ils sont nés voyageurs, Colporteurs, brocanteurs, charpentiers nomades a ussi ; ^^chers surtout, c'est là qu'ils brillent.

Ne pouvant suivre cet instinct de mouvement, Ta- Si^iculteur au moins trouve plaisir à changer et s'agi- ^r air place. La distribution continuelle des terres, *^iir passage d'une main à l'autre, font une sorte de <)yage intérieur pour toute la commune. La terre en- Tiyeuse, immobile, est comme mobilisée, diversifiée rce fréquent échange.

O&.a dit en parlant des Slaves en général ce qui,

<»ut au moins, est vrai des Russes : <c Nul passé, nul

venir; le présent seul est tout. »

Mobiles habitants de Tocéan des boues du Nord, où

)a nature incessamment compose et décompose, ré-

^out^ dissout, ils semblent tenir de Teau. a Faux

comme l'eau, » a dit Shakspeare. — Leurs yeux

longs, mais très-peu ouverts, ne rappellent pas bien

ceux de Thomme. Les Grecs appelaient les Russes :

46 K0SCÏU8K0.

Yeux de lézards^ et Midûewicz a dit, mietix encore, que les vrais Russes avaient des yeux d'insectes^ bril* lants, mais sans regard humain.

On devine, à les voir, la sensible lacune qai se Irouveen cette race. Cène sont pas des hommes encore;

Nous voulons dire qu'il leur manque Tattribut essentiel de rhomme : la faculté morale, le sens du bien et du mal. Ce sens et cette idée, e'est la base du Qionde. Un homme qui ne' l'a pas flotte encore au hasard, comme un chaos moral qui attend la création.

Nous ne nions pas que les Russes n'aient pas beaucoup de qualités aimables. Us sont doux et faciles, bons compagnons, tendres parents, humains et charitables. Seulement, la sincérité, la moralité, leur man* quent entièrement.

Ils mentent innocemment, voient innocemment, mentent, volent toujours.

Chose étrange ! la faculté admirative^ très-dévelbppée chez eux, leur permet de sentir le poétique, le grand, le sublime peut-être. Mais le vrai et le juste n'ont aucun sens pour eux. Parlez-en, ils restent muets, ils sourient, ils ne savent ce que vous voulez dire. ^ -

La justice n'est pas seulement la garantie de toute société, elle en fait la réalité, le fonds et la substance. Une société où elle est ignorée est une société apparente, sans réalité, fausse et vide.

KOSGIUSKO. 45

leqpiel juge les causes spirituelles , mais lui-même il

fait ce serment : a Le czar est notre juge. » De sorte

9u en réalité le vrai pape est le czar.

^ I Un auteur important en cette matière, Tolstoï, le

dit expressément : c< L'empereur est le chef-né de la religion. »

Sftns 1q czar est le faux du faux, le mensonge su* / préme qui couronne tous les mensonges.

Providence visible, père des pères, protecteur des serfs I... Nous expliquerons ailleurs, dans son développement diabolique, cette effroyable paternité.

Qu'il nous suffise ici de montrer ce qu'elle a de faux, dans ^n attribut le moins faux, le moins contestable, laforce et la puissance; d'expliquer que cette puissance elle-même, si roide, si dure, et qui parait si forte, est très-faible en réalité.

Deux choses naturelles ont amené cette chose dénaturée, ce monstre de gouvernement. L'instabilité dësolanteque les invasions éternelles des cavalierstartares mettaient dans l'existence des Russes leur a fait d^rerla stabilité, le repos sous un maître. Mais, d'autre part, la mobilité intrinsèque de la race russe, sa fluidité excessive, rendaient ce repos difficile. Incertaine comme l'eau, elle ne put être retenue que parle procédé dont use la nature pour fixer l'eau, par la constriction, le resserrement dur, brusque, violenl, qui, aux premières nuits d'hiver, met l'eau en glace, le fluide en cristal, aussi dur que le fer.

Ai kOSCIUSKO.

Telle est rimage de la violaite op^tion qui vx^A ri^tat russe. Tel est son idéal ; tel devrait être re {gouvernement, un dur repos, une fixité forte, nrhot^o aux dépens des meiUeures manifestations de la vie.

Il n'est point tel. Pour continuer la comparaison, il rst tic CCS places mal prises, qui contiennent au dedaiv"^ il(*N vides, des flaques d>4iu, restée mobiles, qui trorï^' peut h tout moment. Sa fixité est trés-peu fixe, sa s liililMnccrlainc.

I Ame russc^ nous lavons dit, n'a rien de ce qu AuMue dans Tesclavagc, est néce^ire à la stalnlit^^ r'oNl un (Mémeni plus qu'une humanité. Serrex, c' (Il c^Nipie en vain ; elle coule, elle échappe. Avec qu M^nvdxouN? avec \mc administration sans doute. iii(Ù!t riMlc tiihninislralion n est pas plus morale qu^ ri'uv qu'elle pixMond régler. Le fonctionnaire n'apa |ihiN que le Nujet la suite^ le sérieux, la sûreté de ca ruiitNie, les sentiments dltonncur, qui peuvent seuls rendre ellloaee rnction d*un gouvernement. Il est, l'iunnie Innt anliv, It^^er, fripon, avide. Si tous les suje.t!) hiinl xolenrs^ les juges sont à vendre: Si le noble et le serf sunt corrompus, remployé Test au moins uiilanl. 1/enipeivur sait parfaitement qu*on le vend, (|u'on le vole, que le plus sûr de ses fonctionnaires ne lie.iulrail pas euntre une centaine de roubles.

(le pouvoir immense, terrible, qu'il transmet aux agents de ses volontt^s, que devient-il en route? A cha«

KOSGIUSKO. 45

.œ^egré, il y a corruption, vénalité, et, par suite, incertitude absolue dans les résultats.

Si l'empereur était toujours trompé, si sa volonté iQtait toujours impuissante, il prendrait ses mesures A s'arrangerait là-dessus. Il n'en est pas ainsi. I^e grand défaut de la machine, c'est qu'elle est incertaine, capricieuse dans son action. Parfois les volontés les plus absolues de l'autocrate n'aboutissent u ' rien. Parfois un mot qui lui échappe par hasard a des effets immenses et les plus désastreux.

Un exemple: Catherine, envoyant en Sibérie plusieurs Français pris en Pologne, avait trés-fortemenl ^^commandé (pour ménager l'opinion) qu'ils fussent ^Sen traités. EUe le dit et le répéta, ordonna, me- ^açi. Jamais elle ne fut obéie.

Autre exemple contraire : Nicolas dit un jour à des (^jsans du Volga qu'il serait charmé que dans l'avenir tout paysan pût être libre. Ce mot tombe comme Xioe étincelle ; une révolte immense et le massacre flès maîtres en résultent ; il y faut une armée et des torrents de sang.

Voilà comme tout flotte. L'empereur est parfois infiniment trop obéi, contre sa volonté ; parfois il ne l'est pas du tout. Souvent il est trompé, volé, avec une audace incroyable. Par exemple, à sa barbe, à ses yeux, on vole, on vend en détail un vaisseau de ligne, et jusqu'à des canons de bronze. Il le voit, il le sait, il menace, il frappe parfois. Et les choses n'en

vont pas moins leur train. Chaque jour loi montre durement, et avec dérision, que cette autorité éncN^me est illusoire, cette puissance impuissante. Chaque jour, plus indigné, il se débat, s'agite, fait quelque essai nouveau et encore impuissant. . . Contraste humiliant ! Un Dieu sur terre, trompé, volé, moqué si outrageu* sèment! Rien de plus propre à rendre fou I

Résumons. Le Russe est mensonge. Il Test dans la commune, fausse commune. Il Test dans le seigneur, dans le prêtre et le csar. Crescendo de mensonges, de faux semblants, d'illusions !

Qu'est-ce donc que ce peuple ? amanite? Nature, élément qui commence et non organisé? Est-ce du sable et de la poussière, comme celle qui, trois mois durant, volatilise et soulève à là fois tout le sol russe ? Est-ce de l'eau, comme celle qui, le reste du temps, eau, glace ou boue, fait un vaste marécage de la triste contrée?

Non. Le sable, en comparaison, est solide, et l'eau n'est pas trompeuse.

POLITIQOE NËRSOMG&RE Mi LA RUSSIE. — COMMENT KLLK A DlSiiOUI

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