LA FOLO«KE
La Russie, en sa nature, en sa vie propre, élaut le loensonge même, sa politique extérieure et son arme contre l'Europe sont nécessairement le mensonge.
Seulement, il y a ici une remarquable différence : autant la Russie, comme race, est mobile, fluide, incertaine, autant, comme politique et diplomatie, elle est fixe, persévérante. Ce gouvernement, étranger en grande partie, souvent tout allemand, ou suivant la tradition du machiavélisme allemand, avec un mélange de ruse grecque et byzantine, varie peu, se recrute d'un personnel à peu près identique, Ministres, diplomates, observateurs, espions de divers rangs et des deux sexes , le tout forme un même corps, une sorte de jésuitisme politique.
Deux puissances ont seules connu la mécani mensonge et l'ont pratiqué en grand : les j proprement dits, et ce jésuitisme russe.
Le temps moderne, supérieur en toute chose d'une foule de moyens et d'arts nouveaux et în< à l'antiquité, offre ici deux œuvres incompara mensonges systématiques, deux iliades de fi telles qu'aucun âge antérieur n'eût pu même l cevoir. — La première, accomplie par les jésuil le temps d'Henri IV, fut leur patient travail d'édi pour refaire un monde de fanatisme et de nu et recommencer en grand la Saint-Barthclem le nom de Guerre de trente ans. — L'autre I plus moderne, qui dure depuis bien près d'un c'est la persévérante intriguepar laquelle lejési russe (j'appelle ainsi cette ténébreuse diplomat vint à dissoudre au dedans la Pologne, à Tenve au dehors comme d'un réseau de ténèbres, tra^ toute l'Europe contre elle, acquérant par flatt par argent les organes dominants de l'opinion, une opinion factice, une publicité apparente qi dait les choses secrètes, enfin, peu à peu enl
KOSGIUSRO. 49
vaioS) assisteront à une cruelle mais très-curieuse expérience politique et physiologique, celle de voir comment l'animal à sang froid, fixant incessamment de S(m terne regard l'animal à sang chaud, comme un affreux boa sur un noble cheval, Fatlacha, le lia de sa fascination, jusqu'à ce qu'il pût le sucer, affaibli, abattu. .
Cela commence doucement. C'est un regard d'inlérêt d'abord, une attention de bon voisinage. Tin* foiètude fraternelle que donnent à la Russie les dispensions de la Pologne.
Et elle aime tant cette Pologne, qu'elle ne peut offrir qu'aucun Polonais soit opprimé par les autres. Mosophe, enthousiaste de la tolérance, elle s'intél'esse particulièrement aux dissidents ; elle vient au ^urs de la liberté religieuse.
C'est le premier moyen de dissolution, la première opération de la Russie sur la Pologne.
Catherine, à ce moment même, venait de prendre 1^ biens des monastères russes. Elle n'était pas sans inquiétude. Elle imagina de lancer la Russie dans une guerre religieuse, de faire croire aux paysans qu'il ^agissait de défendre leurs frères du rit grec, persécutés en Pologne par les hommes du rit latin. La guerre prit un caractère de barbarie effroyable. Sous l'impulsion de cette femme athée, qui prêchait la croisade , on vit des populations, des villages entiers lorturéSy brûlés vifs, au nom de la tolérance.
Tout cela, uniquement par amitié pour la Pologne, pour la protection des Polonais dissidents. Ce n'est pas tout, rimpéralrice ne prot^e pas moins les Po* lonais fidèles à leurs anciranes lois barbares, à leur vieille anarchie.
Cest le secmid moyen Je dissolution.
Admiratrice de l'antique constitution de la Pologne, elle ne souffrira pas que le pays se transforme ni que le gouvernement y prenne aucune force.
Dans ce second travail, la Russie s'attache surtout à créer une Pologne contre la Pologne, comme un raédedn perfide qui, se chargeant de guérir un malade malgré lui, saurait habilement, dans ce corps vivant, susdter d-autres corps vivants, y faire naître des vers...
Il y eut là des scènes d'un comique exécrable. Ces Polonais^ amis des Russes, donnèrent les plus étranges scènes de patriotisme. Oïl en vit un à genoux dans la diète, au milieu de la salle, tenant près de lui son fils de six ans, et, le poignard à la main, criant qu'il allait le tuer si l'on changeait les vieilles lois, qu'il voulait rester libre ou tuer son enfant.
Voilà la seconde opération de la Russie. La troisième, plus hardie, n'est plus seulement politique, mais sociale. Dès 1794^ au temps de Kosciusko, la Russie n'entre en Pologne que pour assurer le bienêtre des innocents habitants des campagnes. Elle pousse 1<» cri de Spartacus, l'appel aux guerres ser-
KOSGIUSKO. 51
nies ; c'ert le premier essai du système appliqué par l'Antricbeen 1846, dans les massacres de Gallicie. Tmsième moyen de dissolution.
Ce n'est pas Tépée des Russes qui a vaincu la Pologne; c'est leur langue qui en a opéré la dissolution. Ils ont vaincu par trois mensonges.
Que serait-ce si nous pouvions montrer ici tous les arts par lesquels la Russie, en même temps, travail- 'ait le monde contre la Pologne, profitant spécialement <)ela grande passion du dix-huitième siècle pour la liberté religieuse, mettant ainsi le doute dans la pensée européenne, jetant dans rOccident un premier germe de dissolution I
Une définition profonde, admirable, a été donnée de la Russie, de cette force dissolvante, de ce froid poison qu'elle fait circuler peu à peu, qui détend le lïepf de la vie, démoralise ses futures victimes, les livre sans défense :
« la Russie, c'est le choléra. »
RNFANCB «T JEONESSR DE K09GIUSR0 (1746-1776).
Le héros de la Pologne n'est pas proprement Polonais; il appartient à cette mystérieuse Lithuanie qui, dans le labyrinthe immense de ses bois et de ses marais, semble une première défense de l'Europe opposée à la Russie. Plusieurs des dons brillants de la Pologne manquent à la Lilhuanie ; elle en a d'autres plus graves. Les Polonais, relativement, semblent les fils du soleil ; les Lithuaniens, ceux de Fombre. Chez eux commence le grand Nord et les forêts sans limites. Leurs chants, très-doux, ont toute la mélancolie de ce climat. L'âme lithuanienne est rêveuse, mystique, pleine du sentiment de l'infini et du monde à venir.
Le père de Kosciusko était un musicien passionné,
KOSGIliSKO. 53
în&tigable; il donnait à la musique tout le temps dont U pouvait disposer. C'était un de ces petits gentilshommes, innombrables en ce pays, qui n'ont rien que leur épée, et vivent dans la domesticité des grands, ou de l'exploitation rurale de quelque noble domaine. Client des princes Czartoryski, il avait servi dans un régiment d'artillerie pendant trente années de paix. Betirë, il cultivait un domaine du comte Flemming, heau-père d'un Czartoryski.
Celle famille, qui avait entrepris la tâche difficile de réformer la nation en présence de l'ennemi, et pour ainsi dire sous la main des Russes, cherchait de tous cdtés des hommes. Elle n'avait jamais perdu de vue les Kosciusko; c'est elle qui fit placer le jeune Thadée £osciusko,tië en 1746, à Técole des cadets, que le roi Stanislas-Auguste venait de fonder à Varsovie.
Kosciusko y arrivait déjà préparé. Enfant, il était plein d'ardeur, avide d'apprendre, d'agir; il semblait que l'action, toujours ajournée pour le père dans la liongue période oisive où s'était écoulée sa vie, s'était comme accumulée, et qu'elle éclatait dans son fils. Affamé d'études, dans son désert, il profita des leçons d'un vieil oncle qui avait beaucoup i^oyagé et qui venait quelques mois par an à la ferme de son père. Il apprit de luiim peu de dessin, de mathématiques, de langue française. En même temps, il lisait tout seul les Hommes illustres de Plutarque, il en faisait des extraits, il s'assimilait le génie héroïque de l'antiquité.
L'enfant sauvage et studieux, dans sa solitude, avait quelque chose de violent, de fougueux, d'indompté. Ce qui le ramenait à la douceur, lui mettait le mors à la bride, si Ton peut ainsi parler, c'était son amour de la famille, spécialement les égards et la protection chevaleresque qu*il sentait devoir à ses sœurs, deux petites filles trés-jeunes. De là peut-être la noble et pure tendresse qu'il eut généralement pour la femme, et la prédilection singulière pour les enfants qu'il montra toute siei vie.
Il arriva aux écoles dans un moment triste et dramatique, au moment où la Pologne accepta un roi de la main des Russes. Le vrai roi fut dès lors l'ambassadeur de Russie, le féroce Repnin . On vit celui-ci , sans honte ni pudeur, sans pitié d'un peuple si fier, enlever du milieu de la diète les membres opposants et les envoyer en Russie (1767). Nul doute que ces spectacles n'aient puissament remué le cœur du jeune Kosciusko, doublé ses efforts; il avait hâte de servir sa pairie humiliée. Il prolongeait ses études bien avant dans la nuit, se plongeait les pieds dans l'eau froide pour combattre le sommeil. Dure épreuve dans un tel climat. Chaque soir, il avertissait le veilleur qui, toute la nuit, entretenait les feux et chauffait les bâtiments de l'école. Un cordon lié à son bras, et circulant dans les corridors, le tirait du lit à trois heures.
Chaque année on désignait, sur un examen, quatre élèves voyageurs qui devaient se perfectionnerdans les
KOSCIDSKO. 55
principaux instituts militaires de TEurope. Kosciasko fut de ce ncmibre. U fiil emroyé à Tacadémie militaire de Yejsailles, puisa Brest, pour étudier la fortification et la tactique nafale. Enfin il passa quelque temps à Paris.
C'était vers 1770, ou h peu près. Jamais, pour les lettrcB et les arts, la France ne fut plus brillante. La grande période philosophique, ouverte par YEsprit des lois^ continuée par Y Emile, se fermait glorieusement avec la défense de Sirven et de Calas. Par Voltaire et Rousseau, la France avait en quelque sorte le pontificat de l'humanité. Un doux esprit de bienveillance, de philanthropie et de liberté semblait d'ici se répandre en Europe.
L'âme du jeune j^olonais s'abreuva profondément à cette coupe, et se pénétra de l'amour des hommes. n resta le fils de ce temps, le fils de la France d'alors. Les temps terribles qui suivirent, les plus extrêmes nécessités, ses périls, ceux de la patrie, ne purent le faire dévier de la ligne tracée par la philosophie française : humanité et tolérance. II y resta fidèle aux dépens de la victoire et de la vie.
U était à Paris au moment du premier partage, quand la Pologne, qui essayait de se réformer ellemême et de prendre une vie meilleure, en fut punie par ses voisins et disséquée vivante. Kosciusko revint, âgé de vingt-six ans, et reçut en arrivant une inutile épée de capitaine d'artillerie, et des canons pour n*cn rien faire. U n'y avait pas cependant, à chercher bien
50 KOSGIUSKO.
loin Tennemi ; il était au cœur de la Pologne. Notre jeune officier se consumai! dans ce déplorable repos, voyait très-peu le monde. Un jour (en 1776), tout Je corps des officiers est invité à un grand bal pour la fête du roi, Kosciusko s'y rend par devoir. Son cœur y est saisi; une jeune fille s'en empare. Elle Ta gardé ' jusqu à la mort. I
Sosnowska, c'était son nom, était malheureusement placée, par la naissance et par la fortune, trèfle loin de Kosciusko. C'était la fille de l'hotman de Li" thuanie, Joseph Sosnowski, orgueilleux et puissant seigneur, un de ces vieux Polonais, rois sur leur^ terres, implacables pour quiconqueaurait osé lèveriez yeux sur leur auguste famille, tels que le vieux pala-^ tin qui lia Mazeppa sur un cheval indompté.
Ce fut justement cet orgueil qui ouvrit la porte à Kosciusko. Envoyé avec le corps où il servait, il habiia avec son colonel le château du maréchal. Celui-ci n'imagina pas qu'un jeune homme tellement inférieu r se méconnût au point d'aimer sa fille. On le laissa la voir sans cesse, lui parler, lui donner des leçons; il enseigna le français, puis l'amour. Les femmes polonaises, dans un pays si agité, mêlées au mouvement de bonne heure, et du moins entendant toujours parler des grandes affaires du pays, ont un tact remarquable pour apprécier les hommes. Elles les jugent parce qu'elles les font, usant glorieusement de leur empire pour exiger des choses héroïques.
Jamais amour ne fut moins aveugle ni mieux mé* titë.Ce n'était point un mérite possible, futur, qu'elle aimait; c'était déjà un homme accompli. A trente ans, U était dans la plénitude de ses dons et de ses vertus. ITai^arut à Sosnowska ce qu'il était en eflet, un héros. Q n'avait pu rien faire encore, et l'apparence physique n'était point en sa faveur. A en juger par les portraits, il avait le menton saillant, ainsi que les pommettes des joues. Le nez , fortement retroussé, donnait à sa figure quelque chose, non de vulgaire, comme il arrive, mais d'étrange plutôt, de bizarre et de romanesque, d'audacieux,d'aventureux. Nez, menton, bouche, sourcils, tout semblait pointer en avant, comme l'élan du cavalier qui charge ; mais en même temps les plans très-fermes, trés-arrêtés , très-fins, rappelaient la précision de Tartilleur qui ne charge point au hasard, mais qui vise et atteint le but.
Ses yeux étaient très-vifs, hardis et doux. Là, surtout, on entrevoyait Texcellence du cœur de ce grand homme de guerre. Les anciens héros de la Pologne étaient des saints. Les Turcs, qui ont éprouvé tant de fois l'esprit guerrier de cette race, n en avaient pas moins remarqué son extrême douceur, sa tendance à tons les^ amours. Ils appelaient les Slaves leseo/om6e«. Cette disposition à aimer éclatait dans toute la personne de Kosciusko. Nul homme n'a tant aimé la femme, et de la plus pure tendresse. 11 aimait singulièrement les enfants, qui tous venaient à lui. Sur-
tout il aimait les pauvres. U lui était impossible d'en voir sans leur donner; il leur parlait avec égard, avec les plus délicats ménagements de Tégalité.
Dès son enfance, il avait montré ces dispositions charitables. Le douloureux spectacle de l'infortuné paysan de Pologne, deux fois ruiné, et par son maître, et par les logements militaires, les passages continuels de soldatsétrangersqui le mangentet le battent, avait blessé profondément son cœur. La pitié, une pitié douloureuse pour les maux de l'humanité, sembail avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur, et produit peul-étre un seul défaut qu'on ait pu saisir dans une nature si parfaite.
Ces qualités, ces défauts même, faisaient un ensemble adorable, auquel peu de cœurs auraient résisté. Sosnowska en fut si touchée, que, ne doutant pas qu'on ne vit son amant comme elle le voyait, l'égal des rois, elle dit tout à sa mëre.Kosciusko, de son côté, alla se jeter aux pieds du père et les inonda de larmes. Cette confiance réussit mal. Le père la reçut avec tant de mépris, qu'il ne daigna pas même éloigner Kosciusko : il lui défendit de parler à sa fille, de la regarder.
Celle-ci, exaltée dans sa passion, absolue et audacieuse comme une Polonaise, déclara à Kosciusko qu'elle voulait être enlevée. Résolution violente ! C<* n'était pas seulement quitter sa famille, c'était abandonnerune grande fortune, une viequasi royale, pour
^ suivre un officier obscur, qui même perdrait son ^ grade et probablement sa patrie, poursuivi qu'il allait I être par la haine acharnée d'une si puissante famille, i Cétait suivre la misère, Fexil.
[ Le père sut tout. Mais, par une singularité étrange ; qui montre que la vengeance lui était plus chère en- ' Gore que Thonneur de sa famille, il laissa sortir les amants. Ce ne fut qu'à quelque distance du château qo une bande d'hommes armés les entoura. Kosciusko t devait périr; il fit face à toute la troupe, l'étonna de son audace, et en fut quitte pour une grave blessure. Ëvanoui plusieurs heures, il s'éveilla... Elle a disparu ; il ne reste rien d'elle, qu'un mouchoir qu'elle a laissé. Il le serre, le met dans son sein; il l'a porté toujours, dans toutes ses batailles, et jusqu'à la fm Je sa vie.