DE LA POLOGNE
La conscience nationale En 1815, 1831, 1840, 1848, 1863,
il y avaitaussi uneconscieiu o polonaise; mais elle n'était le fait que d'une classe ou de 1 clile de flifîérentes classes, tandis qu'aujourd'hui, elle est le fait de la
uiiisso (lo la liai ion.
La non veau lé, révénemenl prodigieux" dans celle histoire, c esl que, en eiiiquanle ans, un peuple de plus de '20 millions <riiabilaiils soil j)arveMu loul entier à senlir, à penser, à vouloir ideuliquement sur 1 idéal nalioual. CommcuL s'est opéré
(1) Voir la Pcli/c Enci/clopcdie polnnaisc, cxcclk'ul recueil publié sous la direction de M. Eiutiine t'iilz, 1 vol, in-8, l'.UG.
ce travail? Une grande dame polonaise racontait à un de mes amis, il y n quelques années, à l'osen, qu'elle avait vu dans la chaumière d'un paysan trois portraits : le pape Léon -^^HI, le héros national Kosciusko et Bismarck. « Comment, dit-elle, tu admires Bismarck? — Oui, répowlil le honhommc, parce qu'il m'a obligé à découvrir et à aimer la pairie polonaise. »
La Pologne prussienne a été, en eiïet, le pomt de cristallisation de la conscience polonaise moderne, parce que le <rouvernement prussien s'est attaqué à ce. qu'il y a de plus essentiel, de plus irréductible : la langue et la terre.
Bismarck avoue, dans ses Mémoires, que la nécessité do commencer le Kullurkampf s'imposa à lui par le côté polonais de la question. En l^l'}, en elTet, le clergé fut chassé des collèges polonais et remplacé par des délégués du gouvernemenl. En 187:5, ce lut le tour de la langue polonaise qui lut interdite dans ren.seigneuienl primaire el remplacée par l'allemand. On sait quelles luttes s'ensui virent qui, au point de vue religieux, s'étendirent à toute l'Allemagne. Au pomt de vue polonais, les résultats furent les suivants :
1« Toutes les classes se liguèrent pour défendre leur religion et leur langue qui, pour des persécutés, sont des biens qui valent l'un par l'autre. Elles restèrent unies après le voyage de Bismarck à Canossa et do cette union sortirént les associations agricoles de paysans, le formidable système bancaire, grt»upant toutes les classes el toutes les institutions (Mii uni permis aux Polonais de résister aux persécutions contre la religion, la langue, la terre el de vaincre le germamsinc.
?" La Silésie, détachée de la Pologne depuis le moyen âge et habitce par une population (pie I on surnommait « Wasserpolaken (Polonais aquatiques), au nombre de 1 ..)0l).0()0, s'est subitement reconnue et proclamée polonaise el a pris immédialemraent sa part de sacrifices dans la lutte pour la nationalité. En 1904, pour la première fois, la Haule- Silésie a envoyé au Reichstag un député polonais-
En 1887, la langue polonaise fut expulsée des programmes. En P.H)0, elle lut inlerdile dans l'enseignement religieux. En 1907, eu! lieu rallaire de Wreschen où quatorze petits enfants furent roués de cou|»s i)ar les instituteurs prussiens. La loi sur les associations, en lUOS, compléta celle (cuvre de dénationalisation par l'interdiction de la langue dans les réunions
publiques. .
Tout cela, c'est le passé. L'avenir se dessine mamlenanl devant Gétte génération d'hommes qui, depuis 30 et 40 ans, luttaient sans espoir, car pouvait-on espérer l'affreux cataclysme ^de l'Europe? Et l'avenir se dessine conforme à l'idéal rêvé. Tous les belligérants ont pris parti sur le sort de la
Pologne. Les Empires centraux songent à un qualrième partage et cherchent un roi pour un simulacre de royaume. Les Alliés ont proclamé leur inébranlable volonté de restaurer dans son unité et dans son indépendance la nation polonaise.
Et le président Wilson, chef de la plus grande démocratie du monde, proclamant Tinviolabilité du droit des peuples, a choisi comme l'un des exemples de ce droit la Pologne.
Comment se présente Pendant un siècle, les Irois Etats anSourd'kui la question co-partageants eurent une politique de Pologne concertée pour empêcher que la
question polonaise, aux différentes crises qu a traversées l'Europe au cours du xix^ siècle, fût soulevée comme un problème inlernationaL
Dès la déclaration de guerre, la Russie, par la proclamation du ( irand Duc Nicolas, souligna l'importance européenne de la Pologne. Pendant deux ans les Empires centraux espé-* rèrent que la politique secrète, basée sur la complicité des partages, pourrait être reprise à I^Hrograd et ils ne se décidèrent, à la fin de 1916, à reviser le problème polonais que lorsqu'ils eurent perdu tout espoir de paix séparée avec la dynastie des Romanoiï.
A ce moment, la Commission des Allaires extérieures de la Chambre des Députés vota Tordre du jour suivant, qui fut transmis au Président du Conseil :
' « La Commission des Affaires extérieures, des Protectorats tet des Colonies, fidèle aux traditions immuables de la
France, considère comme un acte de justice et de prévoyance politique nécessaire la solution du problème polonais.
L'Allemagne et TAutriche, en proclamant la constitution d'un royaume de Pologne indépendant, formé (Tun seul tronrou de^ la Pologne démembrée, et on Taisant du nouveau royaiunc un instrument de leur politique, ont imprimé au problème polonais un caractère international et une portée militaire qui commandent Tattention des Alliés.
Les Empires du Centre poursuivent un triple but :
1<* — Recruter des armées dans les territoires de la Pologne russe qu'ils occupent momentanément, ce qui constitue une violation du droit des gens et des conventions internationales ;
2** — Consolider dans leurs mains la possession des provinces polonaises qu'ils ont annexées, ce qui équivaut à un nouveau partage de la Pologne ; '
îî" — Créer une Europe centrale composée d EfaLs économiqueiueul et miii taire lucul tributaires de l'Allemagne, ce
LA POLOG.NK
qui prolongerait l'hégémonie allemande au-delà de la gaerr* et rendrait impossible la conclusion d'iHie paix sohde et
durable. .
La nation polonaise ne peut renaîire en un corps Tivant et fort, libre dans sa relmion, dans sa langue et dans son autonomie, que si elle est reconstituée dans son inté^ité ethno-
ffrapiiique et politique. . . i .1
Là question de Pologiie doit êUe euvisagee a un tlouble
point de vue : >
a) Le point de vue des empires centraux;
b) Le point de vue des Alliés qui se confond avec le point de vue de l'immense majorité des Polonais.
1» — La politique des empires centraux et plus particalièrement de l^Ilemagne à l'égard de la Pologne est conçue en fonclion de la formation du Mitteleuropa, c'est-à-dire d'une augmenl(dwn de puissance politique et économique de
l'Allemagne. , , , r» 1
Toutes les mesures poliliques prises à 1 cgard de la Pologne sont ou provisoires et illusoires, ou bien elb-s n'ont pour objet que de traiter la Pologne en pa}>- conquis, sans tenir aucun compte du principe des nationalités.
2° La politique des Alliés s'inspire du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, se propose de reconstituer f unité polonaise, de proclamer son indépendance, de constituer une Pologne forte, un Etat puissant. Telle qu'elle se présente aujourd'hui, la question de Pologne est bien le facteur primordial du futur équilibre européen; car. dune part, l'Allemagne tend à annexer, sous le prétexte d'un roviuime de Pologne autonome, le /x/.s.sz» vislalien au has>>in de ^iElhe et du Danube, pour constituer la puissante iinile politique et économique qui séparerait à jamais l Europe occidentale de l'Europe orientale. D'autre part, les Allies, d'accord' avec les Polonais, veulent réaliser par r unification des terres potçaaises et V indépendance du nouvel Etat une * politique de principe qui concorde avec une bonne, same et clairvoyante politique d'intérêts.
VwBité de la Pologne II s'agit de réunir en un seul et
même corps d'état la Pologne prussienne, la Pologne autrichienne et la Pologne russe, fl s'agit de rendre la vie et l'avenir à une nation qui n'y a jamais
renoncé.
il importe au premier chef que la Pologne prussienne tasse retour dsiQS son intégralité à la Pologne reconstituée ; c est
LA POTJXiNE
«ne ({uestion de vie ou de mort pour le nouvel étal. Et il est de rmlérêt européen que rÂllema^e soit affaiblie sur ce point, c'est-à-dire sur le territoire mémo où, par la politique de colonisation que Ton connaît, est cultivé et se multiplie le militarisme prussien.
Cet aspect de la question n'échappait pas à Bismarck. Ën 1848, à une heure passagère où la politique démocratique enthousiasma l'Allemagne, il fut question, de donner à la Pologne prussienne une certaine autonomie. Quelques esprits libéraux allèrent jusqu'à parler de reconstitution de Tancienuf; Pologne. Bismarck, qui était encore un inconnu, jeune député à la Diète prussienne, poussa un cri d'alarme contre ce qu'il appelait les sensibleries de l'époque :
« Si nous perdions, dit-il, la Posnanie et la Prusse occidentale, les meilleurs tendons de la Prusse seraient coupés. .»
Donc, l'intérêt des Alliés se confond avec l'intérêt polonais et les garanties indispensables pour fonder la paix sur le droit cautionnent les clroits du peuple polonais.
L'Indépendance et la Autonomie, indépendance, souvesouveraineté de la raineté, sont autant d'étapes delà Pologne. vie des nationalités aspirant au
droit de disposer d'elles-mêmes.
Sous quelle forme peut se constituer la souveraineté de la Pologne? Voilà une question qu'il faut laisser aux intéressés le soin de discuter, de décider, de régler.
Le problème le plus important que soulève l'indépendance des Etats nouveaux est celui des alliances, des fédérations, que, par la force des choses, ils seront obligés de contracter ou de subir. Le monde moderne est entraîné dans un mouvement de fédérations universelles, fédération économique et fédération politique. C'est le régime menaçant que rAlle,magne veut constituer au centre de l'Europe.
Quelle sera la position de la Pologne par rapport à ses voisins? Voilà une autre question dont l'intérêt ne saurait nous échapper. Que la Pologne conçoive une sorte de fédération avec les Etats slaves qui sont comme les pionniers avancés du slavisme dans FEurope centrale, c'est une vue d'avenir qui a sans doute retenu l'attention des hommes d'Klat polonais. Une alliance de la Pologne avec la Bohême et la Yougoslavie constituerait une puissante barrière entre le germanisme et la Russie. Elle serait en même temps une force protectrice pour l'Occident, un contrepoids de la plus
grande importance pour les nations qui, comme la France, montent la garde sur le Rhin.
Quelle sera la position de la Pologne unitiée et indépendante par rapport à la Russie fédérale ? Si le pian de guerre et surtout le plan de paix des Alliés est couronné d un plein succès, les relations entre les deux pays ne peuvent -être qu'excellentes. La Pologne sera la sentinelle avancée de la Russie en face de l'Allemagne.
L'armée polonaise ■ La constitution d'une armée
polonaise est un fait d'Orne haute
importance pour l'indépendance de ce pays. Le gouvernement français a compris la portée juridique, dans une guerre <le principes, de la constitution d'une armée nationale au service d'un Etat qui tend à recouvrer son indépendance ^t sa souveraineté. Si l'armée polonaise se constitue en force et met au service des Alliés des elTectifs nornbreux qui se battront avec les traditions de bravoure et la fougue des légions polonaises au service de la France révolutionnaire «l napoléonienne, elle sera d'un poids appréciable dans la 4écison de la victoire finale.
Nous ne doutons pas que les Polonais ne fassent tout ce ■qui est en leur pouvoir pour constituer une armée qui soit la représentation de leur volonté de renaître comme nation.
En tout cas. à côté des légitimes considérations d'intérêt, la France était dans son rôle en reconnaissant l'importance de la création d'une armée polonaise : elle se félicite d'avoir renoué les traditions glorieuses qui relient nos deux nations, «t d'avoir ajouté des bataillons aux armées qui. combattent pour la justice et pour le droit.
La nation polonaise libérée et restaurée comme Etat dans la nouvelle EUirope reconstruite, sera un élément de stabilité «t d'équilibre, en face des peuples germaniques; elle sera, en outre, un des centres de gravitation de tous les petits peuples slaves qui cherchent aujourd'hui leur pôle d'attraction. La Pologne renaîtra au nom des principes posés à l'époque môme où elle était dépecée au nom du droit de conquête. Enfin, la Pologne reconstituée et souveraine formera, dans le concert de l'Europe future, une nation de plus qui, par son passé glorieux, par les services qu'elle a rendus à la civilisation et par son admirable volonté de vaincre et de revivre au cours du xix^ siècle, fera figure de vieille nation parmi les nations nouvelles sorties de la grande guerre libératrice.
28 iA F>OLO(iNE
(Ju est-ce (ja une nation, si la Pologne démembrée, déchi-
l'éo, nsservie, rayée de la carte du monde a pu survivre à ses r|)r<Mives peut demain coiistiluer une nation? — Une nation c c>l plus qu uu *4roup<Mnenl humain uni par la communauté iles orig"ities el de la lani^ue; c'est plus qu'une agrcgalion d'hommes rassembles dans les mêmes i'rouLicres, soudés par des inslitutions politiques, par une relii^ion, par un passé d'elTorts et de vertus, de gloires et de deuils; une nation, c est un ensemble de forces spirituelles inspirant a une masse d'êtres humains un même idéal de vie ; c'est la volonté collée- y tive, permanente et irréductible d'ordonner des pensées et une action en vue d'un but déterminé. « C'est une conscience morale, une grande solidarité constituée par le sentiment des sacr ifices qu'on a fait et de ceux qu'on est dis|K>sé à faire encore. > C'est le dynamisme intérieur et formidable d*un i>Toupe humain IcndanI à persévérer dans Telre, à se diflFén^icier, a arrivi r à la coiisci(Mice de soi, au commandement de soi- Ihu' nation est (Urne l'incarnation et la clarification de cette chose puissante et mystérieuse (jui anime les, sociétés modernes et qui s'exprime par la souveraineté.
La volonté générale de la Pologne a été de se constituer socialement, moralement et économiquement pour renaître politiquement, pour vivre comme nation, pour compter de nouveau comme Etat. Les méthodes d'oppression et de corruption les plus cruelles et les plus savantes n'ont pu l'empêcher d atteindre ce but. * • - ,
>ous assisterons à la résurrection de la Pologne. Et ce sera un spectacle grandiose, parliculièrement émouvant pour nous, Français. Car si la nation polonaise est fille du désir slave, de ce « désir qui fait sauter les fort<*resses », ce désir a élé fécondé par une idée française, par l*^s révolutions dans la pensée et dans le droit que la France a faites et propagées dans le monde.
Georges L£YGi^£s.