ÉDOUARD , GODWIN
GODWIN
Monsieur, depuis lqng-temps le bonheur où j’aspire Est de me rapprocher d’un homme que j’admire. ÉDOUARD.
Parlez ; je suis, monsieur, prêt h vous écouter. GODWIN.
J’eus, dans plus d’un écrit, l'honneur de commenter Les actes qui marquaient votre illustre carrière ,
Et vous rendis toujours une justice entière.
• ÉDOUARD
Je vous en fais, monsieur, bien des remercimens ; Mais mettons à profit de précieux inomens :
Milord...
GODWIN
En quittant Londre...
ÉDOUARD
Il est parti !
GODWIN
Sans doute :
Du nord avant minuit il avait pris la route.
ÉDOUARD
Quel moment choisit-il, monsieur, pour s’absenter ! GODWIN.
Un motif très urgent, et je puis ajouter Très moral, l’appelait dans le fond d’une terre. ÉDOUARD.
Quand sa présence importe an sort de l’Angleterre ! GODWIN.
Son honneur scrupuleux d’un doute est obsédé. ÉDOUARD.
Sur quoi ?
GODWIN
Sur le serment.
ÉDOUARD
Il était décidé.
GODWlîl.
Eh bien, il ne l'est plus, monsieur : votre éloquence A sur ce point, «lit-il, troublé sa conscience.
11 ne refuse rien ; mais, avant d’accepter.
Quelques jours loin du bruit U veut se consulter. ÉDOUARD.
Dites mieux : il s’enfuit , et le danger le chasse ;
Ce qu’il n’ose pas faire, il veut que je le fasse. GODWlîl.
C’est mal, je le confesse, et je suis trop loyal Pour ne pas répéter que c’est mal, et très mal.
Je me bornerai 1&, venant sous scs auspices.
Mais vous oflrir, monsieur, ma plume et messeni- Édouard. [ces...
A moi 1
GODWlîl.
C’est mou devoir ; tant je veux vous prouver Que ce cœur tout auglais est loin de l’approuver. Dans quel sens donc , pour qui, contre qui dois-je
[écrire?
Quoi que vous ordonniez, vous m’y verrez souscrire. Eu me donnaul à vous, c’est à la probité,
Au courage, au talent, c’est à la liberté.
Que vous allez servir, que milord abandonne,
C’est au pays enlin, monsieur, que je me donne 1 ÉDOUARD. %
D’un dévoûment si prompt j’ai lieu de m’étonner. Que lui demandez-vous, monsieur, pour vous doncoowitt. ner ?
Un noble prix.
ÉDOUARD
Lequel?
GODWlîl.
L'honneur de le défendre...
ÉDOUARD
C’est tout ?
GODWlîl.
Au parlement.
ÉDOUARD
Je commence h comprendre :
Oui, Névil, qui n’est plus, de deuil couvre nos bancs, Et pour remplir ce vide...
GODWlîl.
On m’a mis sur les rangs.
ÉDOUARD
Mais qui donc ?
GODWlîl.
ta Cité : parlez, et l’on me nomme.
ÉDOUARD
Et vous voulez, monsieur, remplacer un tel homme 1 GODWlîl.
Lui succéder ; hors vous, qui peut le remplacer? ÉDOUARD.
Je ne crois pas encor devoir me prononcer.
godwiîi. (tre !
Monsieur, en m’appuyant, craint de se compromct- É DOUA II D.
Non ; mais pour rester libre il ne faut rien promettre. Gonwiv.
Besler libre est un droit ; pourtant j'ai vu de prés
Se mouvoir en tous sens bien des ressorts secrets , Qui, mieux connus de vous après ma confidence. Pourraient de mille écueils sauver votre prudence. ÉDOUARD.
De vos conseils, monsieur, il faudra me passer. Puisqu’il n’est pas en moi de les récompenser. GODWlîl.
Pardon, de me servir vous avez la puissance j Mais rieu u’est moins commun que la reconnais- É doua RD. [sance.
En quoi donc, s’il vous plait, suis-je votre obligé ? GODWlîl.
En rien.
ÉDOUARD
Parlez.
GODWIN
Le croire est un travers que j’ai.
ÉDOUARD
Expliquez-vous de grâce.
C0DWI5.
Un droit que je m’arroge.
ÉDOUARD
Enfin !
GODWlîl.
Vous supposez que l’on vous doit l’éloge.
ÉDOUARD
A tout homme public on doit la vérité ;
Partant, l’éloge aussi, quand U l’a mérité.
GODWlîl.
Lorsque de favorable elle devient contraire.
Ce que la presse a fait, elle peut le défaire. « ÉDOUARD.
On la juge à son tour, et, favorable ou uon.
Son arrêt n’a de poids qu’autant qu’elle a raison. GODWlîl.
Si haut qu’on soit placé, vous atteindre est possible.
ta main d'où part le coup peut y rendre iuseusible.
GODWlîl.
Souvent qui l’est pour soi uc l'est pas pour autrui ; Votre père...
ÉDOUARD
Arrêtez : pas un seul mot sur lui.
Pas un !
CODW1N.
Ah ! j’ai touché le côté vulnérable.
ÉDOUARD. f
Honneur à soixante ans d’une vie honorable !
GODWlîl.
Monsieur, vous êtes libre, cl je dois l’être aussi. ÉDOUARD.
Dans votre feuille, soit, monsieur ; mais pas ici. GODWlîl.
ta guerre donc, monsieur I
ÉDOUARD
Eh bien, monsieur, la guerre GODWlîl.
Sûr de l'opinion, vous ne me craignez guère ;
Vous dédaignez la presse, el tous avez grand tort.
Vous vous trompez, monsieur, je la respecte ftirt, Une atteinte à scs droits me semblerait un crime, Et je la défendrais, fussé-jc sa victime.
Mais qui donc êtes-vous pour parler en son nom ? N’a-t-elle qu’une voix? Est-ce la vôtre? Non.
Nul n’est à lui tout seul la presse tout entière :
A la discussion s’il ne donnait matière,
Son arrêt sans appel, qu’un seul aurait porté, Serait la tyrannie et non la liberté ;
Contre elle et contre tous, notre garant, c’est elle. D’une lutte incessante elle sort immortelle.
En opposant toujours la justice au faux droit.
Et le fait qu’on doit croire au bruit menteur qu’on
[croit,
Les noms dont elle est fière à ceux dont elle a honte ; Noms purs, nobles talens, c’est sur eux que je compte. J’ai foi dans leur puissance et j’en bénis l’emploi ; Car le bien est son but, la vérité sa loi.
Ce sont là les soutiens de la presse équitable,
Ceux qui par leurs travaux la rendent respectable. Convaincus qu’à nos yeux pour la représenter Le premier des devoirs est de se respecter.
Quant à vous, sur ma vie accumulez l’injure ; Critiquez, censurez, déchirez : je vous jure Que, fidèle à ma route, on ne me verra pas ,
Pour vous répondre un mot, me détourner d’un pas. Il faut bien en courant soulever la poussière : Faites votre métier, je poursuis ma carrière !