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CHAPITRE II

Si l'adulte est appelé, en principe, à perpétuer la race humaine, cependant des conditions s'imposent, pour que cette mission s'accomplisse de manière à produire des effets conformes à la loi de nature.

La première de ces conditions, c'est la connaissance des devoirs inhérents à la fondation et à la direction d'une famille, avec la volonté persévérante de les observer.

Quiconque ne voit, dans une entrée en ménage, que « l'égoïsme à deux », ou même la recherche de « soins personnels » , n'a pas la vocation de l'état social auquel il aspire.

Le premier de tous les apports nécessaires, pour être digne de continuer la famille, c'est le respect du Décalogue, « code irréductible de toute morale, qui exige la soumission aux lois divines, la vénération des ascendants, le dévouement envers les proches ».

Sans qu'il soit besoin d'aucune statistique officielle, une enquête, à la portée de tout le monde, suffit pour établir que, si maints couples dévient de la voie où ils se sont engagés, cela tient presque toujours au peu de scrupule qu'on met à discerner, comme il convient.

les garanties réciproques qu'offrent les antécédents, la conduite, les principes des personnes disposées à associer leur vie.

Une seconde condition, pour faire souche, avec des effets satisfaisants, réside dans la santé.

Beaucoup d'individus ignorent et ne se soucient pas d'apprendre s'ils ont une complexion capable de réfléchir sur leur postérité ou même sur leur conjoint; s'ils sont atteints d'un mal incurable ou qui exige un traitement déterminé. D'autres ne craignent pas de transmettre volontairement, par suite d'hérédité, d'intempérance ou de débauche, quelque germe d'infection, de dégénérescence, qui amène, soit une mort précoce, soit une affection grave, soit un défaut d'équilibre des sensations, chez les sujets conçus ^

Enfin, il arrive parfois qu'on assume la responsabilité d'un ménage, sans s'initier à des connaissances professionnelles, dont la possession n'est jamais suppléée par des revenus acquis, car, s'il survient des revers de fortune, comme cela se rencontre trop souvent, elle peut atténuer les conséquences de la ruine.

Quelle que soit, d'ailleurs, la situation pécuniaire, rien ne dispense l'homme d'utiliser son activité, de se livrer au travail, à l'étude. L'oisiveté porte aux désirs, aux caprices, aux passions, aux dépenses superflues, improductives, nuisibles; l'application de l'esprit et du corps à des objets sérieux et utiles satisfait la conscience, favorise la santé, entretient la paix et l'union dans l'intérieur des familles.

L'ordre est indispensable, pour se rendre compte, à tout moment, de l'état de ses affaires, descendre en soi-même, reconnaître les fautes commises, aviser

4. Consulter notamment : D' Ferré, Dégénérescence et criminalité ; Henri Joly, La Criminalité de la jeunesse.

aux moyens de les réparer et de prévenir le malaise, la perte successive de son avoir.

Que de gens tombent dans la gêne, la misère, pour n'avoir point veillé, d'un œil sévère, sur tout ce qui annonce des consommations excessives, comme prix ou quantité, eu égard aux ressources périodiques?

Nos pères pratiquaient l'économie, qui consiste à renfermer rigoureusement ses dépenses dans les limites de ses revenus ; à n'employer ses deniers qu'aux besoinslégitimes et, s'il se peut, à épargner le surplus, pour faire face, soit aux accroissements de charges, soit aux suspensions de gains, soit à la formation d'un pécule.

Mais, au fur et à mesure que le goût du bien-être et du luxe se répand, il devient plus pénible et, par conséquent, plus difficile de résister à l'attrait qu'offre la multiplicité d'objets dont la possession paraît enviable. On ne cherche point alors à circonscrire les consommations, mais à étendre les produits; de là, dans les classes ouvrières, le progrès des grèves^, principalement dues à l'exigence de salaires plus élevés ou d'une tâche quotidienne moins longue, afin de se livrer à des distractions : café, théâtre, etc. De là aussi, dans le commerce et l'industrie, la mise en œuvre de tous les moyens, corrects ou non, pour augmenter le gain et se retirer de bonne heure des affaires, après fortune faite; de là encore cette multi-

1. La statistique des grèves n'existe, malheureusement, pour la France, que depuis 4886; or, c'est en 1864 qu'une loi donna la liberté des coalitions, facilitée de nouveau en 1884. Néanmoins, les chiffres recueillis sont encore éloquents. De 1886 à 1888, la moyenne annuelle des grèves fut de 126; de 1893 à 1898, elle était montée' à 454; en 1899, elle atteignit 739 et, en 1900, 902. En outre, tandis que, de 1886 à 1888, 33 déparlements avaient été atteints, de 1893 à 1898, 65 voyaient éclater des grèves; pour la période 1899-1900, celles-ci se sont produites dans 76 circonscriptions , soit 88 % des départements.

plicité de métiers remplis par des parasites; de là, enfin, ces spéculations inexcusables, chez des gens pouvant vivre largement de revenus bien assis, mais toujours insuffisants, au gré de désirs irréfléchis.

A la vérité, l'épargne s'est développée, d'une manière notable, depuis l'essor de la fortune mobilière et l'institution des caisses destinées à la recueillir. Mais ce phénomène d'accroissement résulte plutôt d'une transformation progressive, dans le mode d'emploi des capitaux disponibles, que d'une valeur plus grande de l'excédent des revenus sur les dépenses.

Pendant le Moyen âge et la Renaissance, les économies de la population rurale se plaçaient en achats de terres, semences, bétail, outillage. Puis, à dater du XVI® siècle, les emprunts d'Etat, inaugurés sous le règne de François P'', et auxquels on recourut périodiquement, depuis lors, eurent pour effet d'attirer, peu à peu, les fonds libres et de les détourner de l'agriculture. Cette déviation s'accentua beaucoup avec le système de Law, qui fit luire des perspectives jusque-là inaperçues; elle se maintint avec les nombreux appels au crédit faits, dans le cours du xviii® siècle, par l'ordre du clergé, pour payer à l'Etat des « dons gratuits » extraordinaires ; par les provinces autonomes et les villes, pour réaliser des entreprises d'utilité publique.

Cependant, s'il fallait en croire ceux qui supposent qu'une des conséquences économiques de la Révolution fut de « faire passer la terre aux paysans », ces derniers auraient amassé, dans « le bas de laine », une somme suffisante pour acquérir, aux enchères, une quantité prodigieuse de biens confisqués, sur les établissements ecclésiastiques et la noblesse. Mais il

n'y a là qu'une légende qui ne résiste point à l'examen critique : la vente des domaines nationaux n'éleva pas, finalement, de plus de 100.000 le nombre des propriétaires fonciers, en France * ; on eut beau morceler le sol, diviser les termes de paiement, les petits acquéreurs s'étaient épuisés, pour faire des opérations audessus de leurs forces ; ils manquèrent des avances qu'exige l'agriculture et n'obtinrent pas de conditions modérées pour des prêts, non seulement à cause du manque de confiance, mais parce que, depuis le xviiie siècle, l'essor des industries extractive et manufacturière, de celle des transports maritimes et fluviaux, du commerce en gros, rendu libre en 1765, avait absorbé les grosses épargnes, comme l'extension des emprvmts publics avait englouti les moyennes épargnes : il ne restait donc guère que les petites, pour satisfaire les besoins des faibles exploitations, dans les campagnes.

Ces circonstances devaient favoriser le succès , soit des caisses d'épargne, bien que celles-ci existent, seulement, dans les cités et pour l'usage de la population qu'elles renferment, soit des émissions de rentes sur le Grand-Livre, d'obligations des départements, villes, compagnies de chemins de fer ou établissements financiers.

On se tromperait, d'ailleurs , en supposant que les versements faits aux caisses d'épargne sont le fruit exclusif de privations sensibles et persévérantes ; qu'ils demeurent réservés pour la maladie, le chômage, la vieillesse et autres cas de suspension dans l'activité physique et les gains. La statistique prouve que les dépôts hebdomadaires émanent, pour une part impor-

4. Voir, dans la Réforme sociale du 16 novembre 1894, notre élude sur le Morcellement avant le xix« siècle.

tante, de rentiers, gens sans état ou ayant une profession libérale.

Cette remarque a son intérêt, car, malgré les efforts déployés, pour propager, dans notre pays, la prévoyance, sous forme de mutualité ou d'assurance, le nombre des participants est fort loin de représenter le chiffre qu'il devrait atteindre, en raison de la masse des personnes pour lesquelles l'existence et la prospérité de ces institutions présentent des avantages certains*.

En regard de Tinsuccès relatif des combinaisons ingénieuses trouvées, pour grouper les tributs individuels destinés à se garantir contre certaines éventualités, il y a lieu de placer la vogue des établissements qui exploitent le goût des populations pour les divertissements grossiers, les plaisirs sensuels, les gains faciles, le luxe et les futilités : cirques, cafés-concerts, débits de boissons, loteries, sociétés de courses, bazars et grands magasins.

Avant d'entrer en ménage, il importe donc d'entrevoir les dangers à courir, si une ferme résolution n'est pas prise de se mettre en garde contre la double tendance à dépenser au delà des besoins créés par la nature, et à asseoir l'équilibre du budget domestique sur un essor chimérique de gains.

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