‹ La populationChapitre 20 sur 127 · Voir Letourneau, Le Mariage et son évolution · texte numérisé non relu

Voir Letourneau, Le Mariage et son évolution

L'auteur en tire la conséquence que l'état normal serait la polygamie; il eu donne une autre raison d'autant plus grotesque qu'elle affecte un ton plus docte : « L'homme primitif... a généralement des instincts polygamiques, et rien n'est plus naturel, puisqu'il descend de précurseurs anthropomorphes, et que les grands singes sont habituellement polygames. Il est donc naturel que la plupart des hommes soient, aujourd'hui encore, fort enclins à la polygamie et que les sociétés primitives ne s'en soientdégagées que... bien imparfaitement et en tempérant le mariage monogamique par des palliatifs polygamiques. De ces palliatifs, les deux principaux usités, aujourd'liui encore, chez les peuples les plus civilisés, sont la prostitution et le concubinage». — Il est impossible d'être plus agressif etoutrecuidant, à l'égard de choses éminemment respectables.

Comme le contraste entre l'accouplement qu'il préconise et le mariage chrétien pouvait gêner l'auteur, celui-ci a consacré à l'institution du lien conjugal, tel que l'établit l'Évangile, quelques lignes seu-

il y a même lieu d'ajouter que, chez les Romains, on reconnaissait une véritable hiérarchie dans les formes et les effets du mariage.

Les Hébreux et les peuples chrétiens seuls ont tenu le mariage pour une institution divine, l'épouse pour une compagne et non une esclave de son mari.

On a dit du mariage que c'est un sacerdoce, parce qu'il investit éventuellement les pères et mères d'une puissance déléguée sur les rejetons issus de leur union ; mais, pour exercer avec fruit l'autorité départie, encore convient-il d'avoir conscience du caractère auguste de ce rôle tutélaire, de s'assurer, avant tout engagement, qu'un accord existe, entre les futurs conjoints, sur la manière de comprendre la destinée commune des époux, les qualités et les devoirs qu'elle comporte.

« Que vous vouliez, dit saint Jean Chrysostome, acheter une maison, un esclave, vous ne vous en rapportez point à la parole du vendeur, vous prenez des informations auprès de ceux à qui ils ont appartenu ; vous en examinez scrupuleusement les qualités ou les défauts. Un mariage à contracter ne vaut-il pas que l'on y apporte autant et plus encore de précautions?...

« Saint Paul a... raison d'appeler un grand mystère un engagement tel que celui-là, qui prévaut sur toutes les affections les plus profondément enracinées dans le cœur... La conséquence qu'on en tire, c'est qu'il ne doit pas être contracté légèrement et par intérêt. Non, le mariage n'est pas un marché; c'est

lement, où M. Letourneau travestit, d'une façon odieuse, le caractère de l'union qui contrarie ses idées (p. 254 et 255). C'est un aveu implicite de faiblesse; rien ne saurait mieux montrer combien peu est justifiée la prétention des anthropoïdistes de pratiquer le rigorisme scientifique.

l'union de toute la vie. Rien n'est plus commun que d'entendre dire : Tel a fait un mariage qui l'a enrichi tout à coup. Il n'avait pris femme que pour avoir de l'argent!... Quel langage! Une femme, pour de l'argent!... Ce n'est pas la richesse qu'il faut considérer, dans le mariage : c'est la vertu, c'est l'honnêteté, c'est l'économie...

« Que les maris aussi n'attendent pas que leurs femmes soient vertueuses pour le devenir : chacun doit commencer par donner l'exemple... N'oubliez pas que vous êtes homme..; que votre tutelle ne soit pas une oppression. Honorez votre propre commandement, et n'avilissez pas votre autorité en la surchargeant... Le bonheur domestique est un bien préférable à tout le reste. »

Ce n'est qu'en développant l'idée du devoir et ses applications qu'on peut parvenir à concilier le respect de la liberté avec le dessein d'éviter des unions fâcheuses, pour les conjoints et leurs descendants.

Par malheur, chez ceux qui se vouent au mariage, on rencontre beaucoup de personnes embrassant une vie nouvelle, non point pour obéir à de graves considérations et après en avoir mûrement pesé la valeur, mais pour satisfaire un intérêt présumé ou subir une séduction irrésistible.

Or, ces deux dernières puissances, malgré leur force attractive, cachent en elles plus d'un danger, notamment l'instabilité ; bien peu de gens sont hors d'état de s'en rendre compte. Le fait de passer outre dépend-il du caractère infrangible ou résoluble des liens conjugaux? En s'alliant à un autre être, n'envisage-t-on que le présent, avec l'espoir de garder, d'une manière indéfinie, les avantages qu'il paraît procurer? Au contraire, le parti embrassé se ressent-il

de la perspective d'une rupture, au cas où les circonstances qui font incliner vers le mariage viendraient à disparaître?

Quoique, a priori, de telles questions semblent relever plutôt de la psychologie ou de la morale que de l'économie sociale, celle-ci doit, néanmoins, les étudier et les éclaircir, car Texpérience montre, après coup, quels mobiles inspirent, dans la plupart des cas, la volonté des individus qui fondent une famille ; or, les causes déterminantes de cette résolution réagissent sur le sort du ménage et, si elles se rencontrent fréquemment, influent sur les mœurs, sur la condition d'un peuple, sur l'avenir d'une race.

Nous aurons donc à examiner, plus loin, ce problème, qu'il convient seulement d'énoncer ici, comme se rattachant aux motifs du mariage.

Non seulement, à travers le temps et l'espace, la grossièreté ou la corruption des mœurs a diversifié la notion du mariage, mais elle a fait envisager sous des aspects différents le but de cette institution.

Dans l'antiquité grecque, tous les actes individuels étaient subordonnés à l'intérêt de chaque cité ^ ; celui-ci paraissant déconseiller un accroissement indéfini de population, des obstacles furent suscités aux mariages^, qui, chez les Romains, reçurent, tour à tour, des encouragements et des entraves^.

^. FusTEL DE CouLANGES, La Cité antique.

2. Van der Smissen, La population. — Montesquieu {Esprit des lois, liv. XXni, ch. xvii) explique cette attitude, en disant que, « dans chaque république, le législateur avait eu pour objet le bonheur des citoyens au dedans et une puissance au dehors qui ne fût pas inférieure à celle des villes voisines ». Ainsi, l'État se faisait juge des moyens d'atteindre « le bonheur » et se croyait plus fort en ayant moins de population. — Platon {République, liv. V) admettait qu'on statuât officiellement sur la liberté ou la défense du mariage.

3. Van der Smissen, op. cit.; Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXIII, ch. XX et XXI.

Jusqu'à une époque assez récente, dans les confédérations germanique^ et helvétique -, plusieurs législations, exagérant la sollicitude pour l'avenir des êtres mis au monde, allaient jusqu'à prohiber les unions légitimes, entre indigents, ou, ce qui revient au même, à les rendre presque impossibles, ce qui explique, dans les pays où régnait un tel régime, la fréquence des situations irrégulières et des naissances naturelles^. On faisait valoir l'intérêt majeur, pour la société, de ne pas rompre l'équilibre entre la production et la consommation des richesses, de ne pas grossir les charges de l'assistance sous forme de secours publics ou d'aumônes individuelles. Or, la première conséquence de cette thèse eût été d'inte?-dire le mariage à tous les oisifs volontaires, notamment à ceux qui vivent de revenus patrimoniaux, de sinécures, sans se livrer à aucun genre d'activité utile pour le bien commun. Rien n'est plus immoral que de tenir aux indigents ce langage : « Vous ne serez point aidés, dès l'instant qu'on vous trouvera dans une situation incorrecte ; mais vous n'aurez point accès à une'position irréprochable, tant que vos moyens d'existence seront insuffisants pour vos besoins!^ »

C'est là un exemple des nombreux écueils auxquels se heurte la prépotence politique, en assumant le soin de conduire les hommes, dans la vie privée, au lieu de laisser chacun libre et responsable des actes qu'il lui appartient d'accomplir.

Page 1