CHAPITRE PRELIMINAIRE
Importance théorique et pratique de la partie historique. — Tendance des temps primitifs. Cause économique de cette tendance. Cause religieuse. — La famille est le milieu où se développe normalement la population. Polyandrie et polygamie : leur effet sur la population.
Les théoriciens de la population ont toujours attaché grande importance à l'étude de l'histoire, mais souvent leurs conclusions ont été trop hâtives. La plus grande partie de V Essai sur le principe de population de Malthus, est consacrée à la description des obstacles qu'a rencontrés le développement de la population au cours des âges et dans les divers pays. Il est certain, pour nous, que ces obstacles ont tenu à la mauvaise distribution de la population sur le globe, à l'absence des voies et moyens de communication, et enfin à la répartition des richesses. Malthus ne paraît pas s'en être douté, car il aurait compris du même coup que l'augmentation de la population, dès
qu'elle devenait possible — par exemple parce qu'une période de guerres était suivie d'une période de paix — bien que due elle-même à une plus grande disponibilité, ou plus exactement à une plus grande tangibilité des subsistances, se trouvait favoriser le développement ultérieur de la production et de la richesse, et cette tangibilité même.
L'étude de l'histoire a donc ici une véritable et considérable importance théorique. Elle est importante aussi pratiquement, parce que l'histoire est un miroir, oii les contemporains, pour peu qu'ils s'y regardent, se retrouvent toujours. L'objet de notre considération, qu'on ne l'oublie pas, c'est l'homme, et l'homme ne change pas dans ce qu'il y a d'essentiel.
Tel sera donc notre point de vue : étudier le passé afin d'y trouver un enseignement. C'est dire que nous ne parlerons pas des civilisations de l'Inde et de la Perse, des Égyptiens et des Hébreux. Il n'y aurait aucun profit à remonter à une époque aussi reculée, non pas que les documents manquent, mais il n'appartient qu'à la haute érudition de les commenter, et les " statistiques » des écrivains de l'Orient ont à nos yeux ce défaut énorme : l'emploi de nombres déterminés à signification indéterminée. D'autre part, il y a lieu de croire que les copistes ont commis des erreurs équivalentes à ce que nous appellerions aujourd'hui ajouter des zéros adroite. Nous croyons pour notre part qu'il faut rabattre et rabattre beaucoup, de certaines évaluations.
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Les peuples naissants, par le fait même de leur petit nombre, ont la tendance de se multiplier rapidement. C'est ce que Montesquieu a observé.
« Ce serait chez eux, dit-il, une grande incommodité de vivre dans le célibat : ce n'en est point une d'avoir beaucoup d'enfants. Le contraire arrive quand la nation est formée \ n
Malgré toute l'admiration que peut inspirer la civilisation de notre temps, il faut bien reconnaître une supériorité aux sociétés primitives : dans ces sociétés qui échappent à la multiplication des besoins convenus, artificiels, on peut discerner plus aisément les biens essentiels. Et qu'y voit-on ? Dans l'antiquité biblique et païenne, comme chez les barbares du moyen âge et les sauvages de l'époque moderne : richesse, bonheur, puissance, tout ce qui fait l'objet des désirs de l'homme, se résume en deux choses : des terres fertiles, productives de gras pâturages et de moissons abondantes, et des épouses fécondes qui donnent à leur maître beaucoup de fils vigoureux, beaux et vaillants. Il suffira de rappeler le fait et d'évoquer quelques images classiques : les patriarches de la Bible, conducteurs de troupeaux immenses et entourés d'une nombreuse famille de rejetons de trois ou quatre générations ; la ligmée de Jacob et de Jessé, les cinquante fils de Priam, dont dix-neuf — dix-neuf fils — nés d'Hécube !
^ Esprit des Lois, liv. XXIII, ch. xii.
Il y a d'ailleurs à cette fécoBdité des peuples primitifs une cause dont nous constaterons maintes fois l'action très agissante, c'est la tendance de la population à se développer rapidement chaque fois qu'il se produit un excédent sensible de subsistances. C'est un fait absolument normal ; seulement, dans les sociétés plus compliquées, il s'accompagne souvent d'une augmentation des consommations personnelles de chaque individu, et dès lors l'accroissement de la population n'a pas lieu.
La haute antiquité offre néanmoins quelques exemples de mesures législatives destinées à favoriser cet accroissement, d'ailleurs suffisamment sollicité par les circonstances économiques. C'est ainsi que, d'après Hérodote, les souverains de la Perse accordaient un prix annuel à celui de leurs sujets qui pouvait montrer le plus de fils vivants. Dans l'Inde Brahmanique, l'homme sans enfants était déclaré incapable de témoigner en justice.
Longtemps, l'ime des causes qui agît le plus énergiquement sur la population, ce fut l'action de la religion. C'est une honte, en Israël, que la stérilité, et les religions de l'Inde et de la Grèce ont, avant le christianisme, ordonné, sanctifié et solennisé le mariage. Il appartenait à l'Église catholique d'y attacher les caractères qui — à n'envisager la question qu'au point de vue scientifique, hygiénique, démographique — en assurent le mieux la fécondité d'abord, l'objet social ensuite, qui est l'éducation des enfants.
Car, comme Fa dit ingénieusement F. Leplay, une génération nouvelle, c'est une invasion de barbares que l'éducation doit civiliser.
Toutes les religions ont agi encore sur la population en réservant leurs anatlièmes les plus solennels aux vices contre nature, dont Voltaire disait avec raison : " Comment se peut-il qu'une passion qui renverse les lois de la propagation humaine se soit emparée dans les deux hémisphères des organes de la propagation même ^ ? «
Le législateur des Hébreux ^ punit la bestialité et la sodomie : on a dit que " la sévérité exceptionnelle du législateur ne peut s'expliquer ici que par la fréquence du désordre auquel il voulait porter remède V . Cela est bien loin d'être évident.
Rappelons quelques faits qui établissent nettement l'action de la religion sur la population. Les Hébreux excluaient de la magistrature les eunuques et les citoyens sans enfants, parce que " leur âme n'avait pas subi l'influence bienfaisante de la tendresse paternelle . «
Les religions de l'antiquité prohibent le célibat. « La reproduction, dans la cité antique, est un devoii^ religieux, n dit M. Fustel de Coulanges. « Nous tou-
1 Essai sur les mœurs, t. 111. (t. XVllI des œuvres complètes), p. 319.
2 Le gouvernement des Hébreux étant théocratique, la législation s'identifie avec les prescriptions religieuses.
chons ici, ajoute cet historien, à l'un des caractères les plus remarquables de la famille antique. La religion qui Ta formée, exige impérieusement qu'elle ne périsse pas. Une famille qui s'éteint, c'est un culte qui meurt, v La société religieuse, c'est la famille, le yevo^ . La dignité paternelle et la dignité sacerdotale se confondent : le fils aîné, à la mort du père, devient le chef et le prêtre de la famille. Le père défunt est honoré par sa famille à l'égal d'une divinité. Lui-même avait rendu le même culte aux ancêtres, aussi " le plus grand malheur que sa piété ait à craindre, est que sa lignée s'arrête. Car alors sa religion disparaîtrait de la terre, son foyer serait éteint, toute la série de ses morts tomberait dans l'oubli et dans l'éternelle misère. Le plus grand intérêt de la vie humaine, conclut légitimement M. Fustel de Coulanges, est de continuer la descendance pour continuer le culte \ » — Ces observations s'appliquent aux législations religieuses de l'Inde, de la Grèce et de Rome, dont le savant historien a montré le fonds commun.
C'est à la même influence que Montesquieu attribue la fécondité des Chinois. " Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient que d'une certaine manière de penser ; car, comme les
^ La cité antique. Hachette 1888. 12® édition, p. 50. — Voir sur ces mêmes points sir Henry Summer-Maine, Ancient Laio. Sir Henry Maine aboutit à des conclusions identiques.
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enfants regardent leurs pères comme des dieux, qu'ils les respectent comme tels dès cette vie ; qu'ils les honorent après lem' mort par des sacrifices, dans lesquels ils croient que leurs âmes, anéanties dans le Tyen, reprennent une nouvelle vie, chacun est porte à augmenter une famille si soumise dans cette vie et si nécessaire dans l'autre \ »
La famille étant le milieu où se développe normalement la population, sa constitution a une gi^ande importance démographique, et influe notablement sur la natalité. Nous verrons à présent quelle est l'influence de la polyandrie et celle de la polygamie, — et par opposition celle de la monogamie. Nous examinerons la question de l'indissolubilité du mariage et de son action sur la population en traitant des causes contemporaines.
" Des auteurs ont soutenu, dit Rossi, que la polyandrie a essentiellement un but économique et que si plusieurs hommes s'attachent à la même femme, c'est pour ne pas multiplier les familles et pour échapper plus facilement à la pauvreté. Le voyageur que je viens de citer (Tumer), en est tellement persuadé, il est tellement frappé des désordres dont les excès de population l'ont rendu témoins dans plus d'un pays, qu'il est presque tenté de féliciter les habitants du ïhibet de cet ordre de choses, d'en faire honneur à leur prudence et à leur pré-
1 Lettre persane CXIX.
voyance domestique; et cela, je le répète, parce qu'il avait été blessé, choqué, révolté de la destruction des enfants, particulièrement en Chine, et qu'alors ce moyen de restreindre le nombre des familles lui paraissait en quelque sorte justifié. Il est plus que douteux pour moi, remarque Kossi, que cette coutume réalise les avantages économiques qu'on pourrait en espérer \ n
Nous pensons que, sans avoir un but économique, la polyandrie a des conséquences économiques. Nous croyons qu'elle restreint la fécondité. C'est là, à nos yeux, un inconvénient de plus d'une institution que Rossi appelle une prostitution légale.
La polyandrie est loin d'être un fait général au même degré que la polygamie ^. Les conséquences de la pluralité des femmes sont donc plus intéressantes à étudier. Aux yeux de Rossi, elle est une cause de dépopulation. « La polygamie ôte pres-
1 Cours d'économie politique, t. IV. p. 463.
2 Certains auteurs qui commettent l'erreur si fréquente de généraliser trop vite, constatant l'existence de la polyandrie chez certaines tribus arriérées selon eux, et qu'ils appellent primitives, — selon nous rétrogrades au contraire — sont tentés de croire que la polyandrie est la forme initiale de la famille, forme d'ailleurs imparfaite ils le reconnaissent. La famille se serait transformée par révolution comme l'homme, comme la société et comme l'Univers même. L'étude de la question de la population fait toucher du doigt la vanité de cette hyjiothèse. Les peuples primitifs cherchent à multiplier leur progéniture et les peuples pasteurs de l'époque actuelle rendent le mieux compte de l'organisation de la famille primitive, sorte de nation à l'état embryonnaire.
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que entièrement aux classes inférieures la faculté de se marier : le mariage devient une affaire de luxe. Ainsi, en Perse, par exemple, le mariage est regardé comme un acte de grand seigneur, auquel on ne se plie qu'à contre-cœur, parce qu'ordinairement on s'y ruine. Économiquement parlant, la polygamie a été tour à tour accusée par les uns comme trop favorable à la population, et blâmée par d'autres comme défavorable à cet accroissement. La polygamie, par la variété de ses résultats, peut expliquer ces faits si divers. Si elle devient permanente, si elle devient une habitude, elle sera directement un obstacle à la population par les conséquences morales qu'elle produit, n
Déjà Montesquieu avait mis ces lignes sous la plume du Persan Usbek : " Il est très ordinaire parmi nous de voir un liomme dans un sérail prodigieux avec un très petit nombre d'enfants ; ces enfants même sont, la plupart du temps, faibles et malsains et se sentent de la langueur de leur père. Ce n'est pas tout. Ces femmes, obligées à une continence forcée, ont besoin d'avoir des gens pour les garder qui ne peuvent être que des eunuques : la religion, la jalousie et la raison même, ne permettent pas d'en laisser approcher d'autres ; ces gardiens doivent être en grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui
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a dix femmes ou concubines, n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès leur naissance ! Quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre ! Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu'elles y restent, et leurs maîtresses, une fois accoutumées à elles, ne s'en défont presque jamais. Yoilà comment un seul homme occupe à ses plaisirs tant de sujets de l'un et de l'autre sexe, les fait mourir pour l'État et les rend inutiles à la propagation de l'espèce \ ?:
Comment justifier dès lors cette allégation que la polygamie fut permise aux Hébreux, précisément en vue d'accélérer cette propagation? Sans doute, l'observation de Spencer que nous allons reproduire était applicable à leur situation : " Quand, par suite de guerres fréquentes et de la mortalité des individus mâles, les femmes sont devenues beaucoup plus nombreuses que les hommes, la polygamie concourt à la perpétuation de la société ; mais quand l'excédent des femmes cesse d'être considérable, la monogamie assure une productivité plus grande. Or, si nous prenons le nombre des femmes comme mesure de la quantité d'enfants qui peuvent naître
1 Lettre perfsane CXIV.
dans chaque génération, il est hors de doute qu'il y aura plus de naissances si chaque homme a une femme à lui, que si quelques hommes ont beaucoup de femmes, tandis que d'autres n'en ont aucune \ n
Tel est bien notre avis. Néanmoins nous ne souscrivons pas aux théories d'évolution sociale de Spencer. Il n'est pas sans intérêt de constater que la forme la plus parfaite de la famille, celle qui prédomine, qui est même l'unique forme de la famille dans les sociétés civilisées, la famille monogame, est celle qui assure la plus grande fécondité de l'épouse. Il s'ensuit que la multiplication des hommes est concomitante de l'amélioration de l'état social, et c'est la réfutation anticipée des théories de Malthus.
Peut-être n'est-il pas sans intérêt non plus de constater que les vues de Spencer exposées ici ne cadrent pas, ou du moins ne nous paraissent pas en parfaite concordance avec une théorie du même auteur, reproduite plus loin pour nous ^, et d'après laquelle la fécondité des couples diminue dans les sociétés civilisées pour des raisons physiologiques.
^ H. Spencer. Principes de sociologiey t. 111, chap. vin ^ Liv. III, titre II, chap. m.