‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 3 sur 67 · CHAPITRE PREMIEK · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEK

§ !«'. — L'esclavage.

Action directe et indirecte de l'esclavage sur la population. — Énorme mortalité de la population esclave. — Faible natalité. Ses causes. La condition servile presque incompatible avec la maternité. La valeur vénale de l'esclave insuffisante pour qu'il y ait profit à en élever. — Comme l'oisiveté des citoyens libres rend l'esclavage nécessaire, c'est la guerre qui doit assurer le recrutement des esclaves. L'élève des esclaves ne saurait être assimilée à une industrie. Faits contemporains. — Théorie d'après laquelle l'esclavage est, en certains cas, un progrès social.

L'esclavage, ce fait social qui caractérise les mœurs de l'antiquité, dut avoir sur le mouvement de la population de considérables effets. Mais non pas ceux qu'on pense. On peut croire que la population esclave dut pulluler et par son état d'abjection même, et par le soin des maîtres à encourager son développement, comme font pour leur bétail les modernes éleveurs.

Si nous raisonnions a priori^ nous pourrions nous contenter de dire : coutume antisociale, l'esclavage

ne peut avoir été favorable au développement de la population ; mais ce serait résoudre la question par la question.

Les faits que nous connaissons suffisent à établir que les esclaves se recrutaient bien plus par l'importation que par la reproduction.

L'esclave, chose et non personne dans l'antiquité, est soumis comme les choses aux lois économiques, et en tant que chose, de par l'état social, mais en tant que personne, de par la nature.

La condition de l'esclave antique était si animale, qu'Aristote, malgré la profondeur de son génie, fut amené à nier l'unité de l'espèce humaine, parce que dans l'orgueil de sa philosophie il se refusait à reconnaître à l'esclave une nature semblable à la sienne. La loi divine du travail dont l'observation est essentielle à la vie des sociétés, l'antiquité ne l'a point comprise. Aristote proclame bien que " le bonheur ne se trouve que dans l'activité t) ; mais sa Politique condamne les citoyens à l'inactivité manuelle, en leur réservant les seuls travaux de la guerre et de la spéculation intellectuelle \ Les sociétés antiques n'existent que par l'esclavage. Elles doivent donc, semble-t-il, encourager la reproduction de la population asservie.

Puisqu'il y a eu en tout temps des esclaves, bien que l'importance sociale de l'esclavage ait tendu à

^ Politique d* Aristote, liv. IV, ehap. m, § 2.

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diminuer progressivement depuis l'ère chrétienne, demandons aux faits récents de nous éclairer sur la fécondité de l'esclave. Montesquieu s'étonnait que les esclaves, de son temps, se multipliassent si peu aux colonies. " Ce qu'il y a de singulier, écrit-il, c'est que cette Amérique qui reçoit tous les ans tant de nouveaux habitants est elle-même déserte, et ne profite point des pertes de l'Afrique. Ces esclaves qu'on transporte dans un autre climat y périssent à milliers, et les travaux des mines oii l'on occupe sans cesse et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif -argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressources, n

Cette constatation de l'énorme mortalité de la population esclave est capitale.

Quant à la natalité, elle est faible, très faible.

Dans ses études sur V Economie politique des JRomains, M. Bureau de la Malle attribue ce fait au médiocre désir qu'a l'esclave de propager sa misérable race, et au petit nombre de femmes esclaves. " Le nombre des esclaves femelles était très borné, dit-il ; on en consacrait un bon nombre à la prostitution, et les filles de joie sont, comme on sait, inaptes à la génération, n Enfin, " la modicité du prix des esclaves adultes empêchait, selon cet auteur, l'intérêt personnel de trouver du profit à en élever. Le calcul inhumain de l'avarice trouvait du profit à détruire par un travail excessif, dans un

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temps donné, une macliine animée qu'il était sûr de remplacer à peu de frais \ »

De ces trois causes, la première ne doit pas nous arrêter. Il s'agit d'un fait psychique, et les causes psychiques n'agissent guère pour limiter la fécondité, sinon dans les sociétés compliquées. Nous ne nous contentons pas de l'affirmer ; les observations que nous allons faire au sujet des deux autres causes, montreront que celle-ci est sans grande importance^.

Il en est autrement pour la deuxième cause signalée : le petit nombre des femmes esclaves. Ici, M. Bureau de la Malle touche de bien près à la vraie raison de la natalité si restreinte des esclaves. Le fait tient sans doute au petit nombre de femmes esclaves, ou plus exactement des esclaves-mères : il aurait fallu que M. Bureau ajoutât que ce nombre est nécessairement restreint, par la raison que la condition servile est presque incompatible avec la maternité. Le milieu oil doit se développer le germe humain depuis l'instant de la conception, jusqu'au moment oii l'enfant atteint un développement suffisant pour devenir un membre utile de la société, c'est la famille. Or, esclavage et famille sont deux termes qui s'excluent.

' Les citations du même auteur qui se rencontrent dans le chapitre I*"^ sont extraites do cet ouvrage.

2 Nous ne prétendons pas qu'elle n'ait aucune importance. « Les femmes de l'Amérique ne se faisaient-elles pas avorter pour que leurs enfants n'eussent pas des maîtres aussi cruels ? » se demande Montesquieu. Esprit des Lois, liv. XXIIl. chap. xi.

Pour l'esclave pas de mariage d'abord. Toute femme esclave, sauf de rares exceptions, est une prostituée, livrée au maître ou à l'esclave-étalon, dont il sera parlé plus loin. — On sait de quels soins doivent être entourés la grossesse de la femme et son accouchement ; on sait quels soins réclament les premiers jours, les premiers mois, les premières années de l'enfant. Ces soins qui font trop souvent défaut dans la classe pauvre de nos jours encore, comment l'esclave-mère et son triste fruit les eussent-ils obtenus ?

En les supposant donnés à là mère et à l'enfant, l'absence des conditions normales du coït humain suffit, semble-t-il — et c'est ce que l'expérience confirme — à restreindre la fécondité.

Sans doute la troisième cause signalée par M. Bureau de la Malle — le peu de valeur commerciale de l'esclave — a souvent agi sur la natalité servile ; cependant nous verrons que là où elle n'agit pas, là oîi l'élevage des esclaves est pratiqué et organisé, la natalité de l'esclave reste faible. Nous croyons donc que cette dernière cause a une grande influence sur la natalité servile, mais que sans cette cause elle resterait néanmoins infiniment plus faible que la natalité libre.

J.-B. Say a fort bien résumé l'action des deux causes : " Les populations esclaves se renouvellent peu par elles-mêmes, dit-il, parce qu'elles n'admettent pas la vie de famille si favorable à relèvement des enfants, et que l'éducation d'un petit esclave, qui

est une dépense pour le maître jusqu'à ce qu'il soit en état de gagner sa subsistance, rend trop dispendieux ce mode de recrutement. Il faut donc toujours acquérir des esclaves par la guerre \ n

Tel est le cercle vicieux dans lequel tourne la société antique. Les citoyens voués à l'oisiveté ne sauraient se passer d'esclaves : le premier esclave fut sans doute un vaincu, car les anciens voient dans la guerre l'origine historique de l'asservissement ; et l'institution de l'esclavage rend la guerre nécessaire pour le recrutement de la domesticité. L'esclavage devient ainsi la cause de la guerre après en avoir été la conséquence. C'est là, pour le dire en passant, un des modes d'action de l'esclavage sur la population, non direct mais indirect, non sur la population servile, mais sur la population libre.

On n'a point cru touj ours que l'élève des esclaves fut le procédé le plus onéreux de les recruter. " Sous le régime d'esclavage, dit M. Cauwès, régime où l'homme est au point de vue de l'exploitation un véritable capital industriel, la production des esclaves est une entreprise ordinaire : les éleveurs (cette industrie existait aux États-Unis) suivent les indications résultant de la demande ; le nombre des esclaves dépend donc du prix courant du marché. S'il s'abaisse, de façon à ne pas donner un produit net suffisant en sus du remboursement des frais de pro-

^ Cours d'économie politique, t. F*\ p. 229.

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duction, les capitaux se détournent de cet emploi pour se porter vers d'autres plus profitables \ „ Selon les circonstances, on a pu préférer, à l'époque moderne, l'un ou l'autre mode de recrutement : la traite ou l'élève.

" Les plantations de sucre, dit Mérivale, sont exploitées à Cuba, grâce à la traite, avec une énorme dépense de vies humaines que de nouvelles recrues remplacent sans cesse. La vie moyenne d'un esclave à Cuba n'est que de dix années, n Cette énorme consommation fit désirer l'accroissement de la population nègre. Aussi " on s'occupa activement à Cuba de « favoriser son développement et, en 1854, l'admi- « nistration métropolitaine prenait des mesures pour " encourager par des primes l'élève de la race noire, « comme on fait en Europe pour la race chevaline ^. ?? Dans les plantations du Brésil, les voyageurs européens s'étonnaient de voir les nègTes les plus vigoureux, les mieux bâtis, dispensés de tout travail. On leur apprenait que ces beaux garçons faisaient fonctions d'étalons. Mais au Brésil comme ailleurs la reproduction était restreinte, et l'on suppléait aux vides causés par la mort, en faisant de nouvelles importations de bétail humain '\ L'élève des esclaves

* Précis du Cours d'Économie politique, 2e édition, t. I«', p. 426.

* P. Leroy -Beaulieu. De la Colonisation chez les peuples modernes , 2® édition, pp. 255 et 256.

3 Voir un livre très curieux sur la production du café, par M.Conty, professeur de biologie à l'Université de Rio de Janeiro.

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n'est pas, quoiqu'en pense M. Cauwès, une entreprise ordinaire.

Toute différente de la théorie que nous venons d'exposer et de justifier, croyons-nous, est celle de M. de Molinari. Bien qu'elle soit logiquement soutenable peut-être, nous la tenons pour démentie par les faits.

D'après cet auteur, « on trouve dans les nécessités du gouvernement de la reproduction de l'espèce humaine la principale raison d'être de l'esclavage. Moins l'homme se différencie des espèces animales inférieures, et moins il est capable d'accumuler et de bien appliquer le capital nécessaire à sa reproduction. Quand donc les races inférieures demeurent abandonnées à elles-mêmes, quand des hommes appartenant à des races plus intelligentes ou parvenues à un degré plus élevé de civilisation ne se chargent point de les gouverner, qu'arrive-t-il ? C'est que les races inférieures ne maîtrisent, pas plus que ne le font les animaux eux-mêmes, le penchant qui les pousse à se multiplier ; mais, comme elles ne possèdent point les ressources nécessaires pour élever tous les êtres auxquels elles donnent le jour, ou elles les laissent périr ou elles les détruisent par l'avortement, l'infanticide et d'autres pratiques odieuses. Dans cet état de choses, l'esclavage est un progrès, non seulement en ce qu'il améliore la condition des enfants et des femmes, mais encore en ce qu'il permet aux races asservies de se multiplier da-

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vantage, en augmentant les ressources nécessaires d'abord pour renouveler et accroître leur population , ensuite pour l'utiliser. L'éleveur d'esclaves ne tolère ni l'avortement ni l'infanticide. Il n'autorise la reproduction des esclaves que dans la proportion utile. L'esclave ne gouverne donc en aucune façon sa reproduction. Son maître se charge de la gouverner pour lui \ n

Dans ses études sur V Ancien droite sir Henry Summer Maine fait cette profonde observation : " Malgré l'énormité des preuves qui attestent ce fait, dit-il, il est bien difficile à un habitant de l'Europe occidentale de bien comprendre que la civilisation qui l'entoure est une rare exception dans l'histoire du monde. Toutes nos pensées courantes, toutes nos espérances, toutes nos craintes, toutes nos spéculalations, seraient matériellement affectées, si nous avions cette conception nette de la différence qui existe entre les races progressives et le reste du genre humain » . Cette réflexion pourrait être considérée comme un argument en faveur du système de M. de Molinari : on pourrait dire que l'esclavage pratiqué à l'égard des nègres, le maître étant un civilisé, constitue une amélioration de condition et même une condition plus heureuse que la pleine liberté civile. Il s'agirait bien entendu d'une condition qui n'aurait rien de commun avec l'esclavage antique.

^ Cours d'économie politique, t. V'^ p. 424.

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M. de Mandat Grancey a soutenu très spirituellement ce paradoxe — c'est généralement ainsi qu'on soutient les paradoxes — que les négriers étaient les vrais philanthropes et non ceux qui empêchaient leur hideux trafic.

Je préfère tirer de la citation de l'éminent professeur de Cambridge cette conclusion que la civilisation même relative, étant pour longtemps encore sans doute une plante rare sur la surface du monde, ne fleurissant que sous des cieux privilégiés, pendant longtemps encore les obstacles répressifs, que tout homme raisonnable doit condamner avec Malthus, entraveront le développement de la population en maintes contrées.

Ceci concédé, il reste vrai de dire que l'élevage des esclaves n'a pas réussi là où l'on a voulu le pratiquer, et que la population servile ne se développe guère par la reproduction. Nous pouvons en conclure que l'esclavage contribua pour une considérable part à entraver pendant l'antiquité l'essor de la population.

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§ 2. — La Grèce ancienne et le développement de sa population.

Faveur dont jouit le mariage, et limitation du nombre des enfants. Conciliation des deux faits. Défaveur qui frappe les familles nombreuses. Causes politiques. — Comment on combat le développement de la natalité : amour antiphysique, avortement, exposition des enfants. — Conséquences : corruption et dépopulation.

Les cités grecques limitèrent le nombre de leurs citoyens à l'époque des législateurs ; d'autre part, elles encourageaient et imposaient même le mariage. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Les cités voulaient maintenir immuablement le nombre des familles ; n'en permettant pas l'accroissement, elles ne pouvaient, si elles voulaient les soustraire à l'anéantissement, leur en laisser courir les cbances, et le mariage dut être rendu obligatoire.

L'étude de l'histoire de la Grèce nous mettraitelle en présence d'une vaste conspiration malthusienne contre la population, vingt-cinq siècles avant Malthus? Les cités les plus civilisées du monde antique ont-elles cru qu'un jour viendrait où les subsistances manqueraient au monde ? Faut-il voir dans Platon et dans Aristote des précurseurs du professeur d'Hayleibury ? Non. Par le grand nombre des esclaves, la cité grecque ne fut qu'une oligarchie, malgré les apparences démocratiques de sa constitution politique. Ses rares citoyens vivaient oisifs et attendaient leur subsistance du travail servile. C'est

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pourquoi elle fut contrainte d'en limiter le nombre pour maintenir le niveau des fortunes. Il fallut que le nombre des familles fût restreint et immuable. « La limitation du nombre des citoyens était la base des gouvernements de la Grèce, dit M. Letronne, et particulièrement des gouvernements républicains. Platon et Aristote n'ont fait que poser en principe, dans les plans de leurs républiques, une loi active et existante dans les états dont ils observaient la marche et les institutions. »

Le désir de maintenir une production sufl&sante parle seul travail servile, et le souci de l'égalité des citoyens — questions politiques bien plus qu'économiques— voilà les causes des divers modes de limiter le nombre des enfants dans chaque famille. Platon « voulant donner le type d'une république parfaite, il en place le siège dans l'intérieur des terres, afin qu'on ne puisse pas y faire le commerce \ ^ Chez un peuple lettré et nourri de la doctrine philosophique, cette immobilité, qui est l'idéal de la philosophie grecque, dut agir sur les mœurs et favoriser les pratiques limitatives de la fécondité.

Platon et Aristote, ces rares génies, sont de tous les temps par certaines de leurs théories, et tout penseur retrouve en eux des compatriotes, parce que, malgré l'exiguité de leur cité, l'étendue de leurs vues en a fait des citoyens de l'Univers ; ils ont subi néan-

^ .T.-B. Say. Cours d'économie politique, t. II. p. 542.

moins les influences locales et contemporaines. " La république de Platon, dit M. Duruy, présente le monstrueux assemblage d'existences et de lois contre nature : la promiscuité des biens, des enfants et des femmes, la mort des nouveaux-nés contrefaits ou dépassant le chiffre immuable des citoyens, l'esclavage consacré et la cité fermée aux étrangers. A notre tour, ajoute M. Duruy, il faut traiter Platon comme lui-même traita Homère : le couronner de fleurs, répandre des parfums sur sa tête et le conduire hors de la cité dont il ne comprend pas les conditions d'existence \ n

Certainement la République de Platon est une utopie et nous souscrivons entièrement aux vues du grand historien que nous venons de citer ; mais il faut reconnaître que nombre d'institutions dont le philosophe gratifie la cité modèle qu'il décrit, sont les institutions de sa patrie et de son époque : c'est le cas pour la mort des nouveaux nés contrefaits ou dépassant le chiffre immuable des citoyens, comme pour l'esclavage. Quoi de plus logique dès lors que de fermer la cité aux étrangers ? Certaines parties des descriptions de Platon qui nous paraissent de vraies divagations sont explicables par le sentiment esthétique, très développé chez tous les Grecs. C'est ainsi qu' " il voulait pourvoir à la beauté de la race en

^ Histoire des Grecs, t. III, p. 90.

décrétant que les plus belles femmes seraient données aux plus beaux bommes, les femmes de seconde qualité aux hommes de seconde qualité et ainsi de suite. Naturellement les enfants issus des mariages de qualité inférieure étaient détruits \n C'étaient là incontestablement des conditions d'existence sociale contre nature : la Grèce, au temps de sa splendeur, portait déjà en elle les germes de la décadence.

Platon avait prévu avec la pénétration de son génie qu'il pourrait se présenter telle circonstance, où le maintien des cinq mille familles que doit contenir sa République serait compromis, non par l'excès de natalité, mais par l'insuffisance de natalité ; aussi " veut-il que l'on arrête ou que Ton encourage la propagation, selon le besoin, par les honneurs, par la honte et par les avertissements des vieillards, n

Ce n'est point là une conception bien pratique. Néanmoins, il n'y a à cela rien d'impossible. Le parlement français a voté tout récemment la loi Javal pour encourager la propagation ; pour l'entraver, le conseil municipal de Versailles avait institué en 1852 un prix de tempérance de mille francs ^.

Ainsi faisait-on en Grèce. " Aristote nous apprend, dit Montesquieu, que, dans plusieurs villes, lorsqu'il n'y avait pas assez de citoyens, les bâtards succé-

^ Rossi. Cours éC économie politique, t. IV, p. 435. 2 J. Garnier. Du principe de population. 2® édition, p. 224, et l'erratum p. 552.

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daient, et que, quand il y en avait assez, ils ne succédaient pas'. »

On comprend dès lors que le mariage ait été encouragé et même qu'il Tait été toujours, car le maintien des familles exigeait qu'un fils au moins se mariât. Quand la cité fut organisée, ce qui, dans les temps primitifs était une obligation religieuse, devint la condition même de l'existence de l'État : « On peut bien penser, dit M. Fustel de Coulanges, qu'à défaut de lois, les croyances durent longtemps sufiire pour empêcher le célibat. Mais il paraît de plus que, dès qu'il y eut des lois, elles prononcèrent que le célibat était chose mauvaise et punissable. Le traité des lois de Cicéron, traité qui reproduit presque toujours, sous une forme philosopliique, les anciennes lois de Rome n — analogues quant au fond aux constitutions des cités grecques — "en contient une qui interdit le célibat. A Sparte, la législation de Lycurgue frappait d'une peine sévère l'homme qui ne se mariait pas. Il paraît enfin par un passage de PoUux que, dans beaucoup de villes grecques, la loi punissait le célibat comme un délit ^. n

Comment les cités grecques combattirent-elles la natalité ? Par trois modes également honteux : l'amour antiphysique, l'avortement et l'exposition des enfants, qui n'est que l'infanticide ^

1 Esprit des lois, liv. XXIII, chap. vi.

2 La cité antique, p. 51.

^Aristote. Politique, liv. III, chap. m, §6, et chap. vu, § 4 ; liv. XIV, chap. xiv, § 6.

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« Le nombre des citoyens étant limité dans presque toutes les républiques delà Grèce, l'amour antiphysique était une mesure politique employée par les législateurs afin de restreindre l'accroissement de la population \ v Cependant Aristote et Xénophon combattent le vice grec dont, selon M. Duruy, on parlait autour de Platon avec trop de complaisance ^.

Quel mode de prudence conjugale pratiquaient les Grecs ? Qu'ils aient employé surtout les moyens répressifs, c'est probable. Leurs familles, en tous cas, étaient peu nombreuses. " Si, par exception, vous vous soumettez aux charges d'un ménage, dit Polybe à ses compatriotes, vous vous arrangez de façon à n'avoir qu'un enfant ou deux, afin que, comme vous, il puisse vivre dans la richesse et le luxe. Ce mal s'est propagé en cachette, mais avec une déplorable rapidité. C'est la source des malheurs dont vous vous plaignez; car lorsqu'on ne laisse qu'un ou deux enfants, une guerre ou une maladie imprévue les enlève. Il est donc inévitable que vos demeures deviennent désertes. » Ainsi s'exprimait Polybe au ii^ siècle avant J.-C. '\

1 Bureau de la Malle.

2 « Nous rougissons, dit Montesquieu, de lire dans Plutarque — vie de Pélopidas — que les Thébains, pour adoucir les mœurs de leurs jeunes gens, établirent par les lois un amour qui devrait être proscrit par toutes les nations du monde. »

3 Né vers 206, mort en 124 avant J.-C. Excerpta. LXXIV, xxxvii. Mail scriptorum veterufla nova coUectio, t. Il, p. 430-431. Rome,

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" Aristote lui aussi, dit M. Duruy, limite le nombre des citoyens, conseille Tavortement et l'abandon des enfants nés chétifs \ » Il semble que les préférences d'Aristote soient pour l'exposition des nouveaux-nés, sans doute parce que ce système a sur l'avortement l'avantage de permettre le choix des enfants qu'on élèvera. « C'est à la loi, dit-il, à déterminer quels sont les nouveaux-nés qui doivent être exposés ou nourris ; on ne doit élever ni les monstres, ni les enfants privés de quelque membre. S'il est nécessaire d'arrêter l'excès de la population et que les institutions et les mœurs mettent obstacle à l'exposition des nouveaux-nés, le magistrat fixera aux époux le nombre de leurs enfants ; si la mère vient à concevoir au delà du nombre prescrit, elle sera tenue de se faire avorter, avant que l'embryon soit animé ^ »

Cette coutume monstrueuse de l'exposition des enfants se justifie — ou du moins s'explique — chez les Grecs, par une foule de raisons. Et d'abord par une raison religieuse. Telle est l'opinion de M. Fustel de Coulanges ; à son avis, c'est la religion " qui justifie le droit ou plutôt le devoir du père de famille de faire mourir l'enfant difforme ou contrefait. L'admettre dans la famille, c'eut été lui donner

1827. — On songe involontairement à une autre nation cultivée autant que la Grèce, et à laquelle s'applique à la lettre le portrait tracé par l'historien I C'est bien le cas de dire : Nil novi sub sole.

^ Histoire des Grecs, t. III, p. 104.

2 Politique d^ Aristote, liv. VII, chap. iv.

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un droit éventuel aux fonctions sacrées — et les dieux de l'antiquité ont l'horreur de la difformité physique \n

« Les magistrats, dit Platon, régleront le nombre des mariages, de sorte que celui des citoyens soit toujours à peu près le même, en remplaçant ceux que la guerre, les maladies, les accidents imprévus peuvent enlever ; cette mesure empêcliera la cité d'être trop petite ou trop grande. Les enfants des hommes pervers, ceux qui naîtraient difformes, les fruits illégitimes, les enfants de père et mère trop âgés, seront exposés ; on ne doit pas en surcharger la république ^ »

Reprenons l'examen de ces causes : on peut les ramener à la cause religieuse. Il faut écarter des autels les enfants des mauvais citoyens et les fruits illégitimes, indignes les uns et les autres de revêtir les fonctions sacerdotales. Pour les fruits difformes, la raison d'esthétique et de sélection volontaire vient s'ajouter à la raison religieuse. Le sentiment esthétique était d'ailleurs une manifestation de la religion : les Grecs avaient le culte de la beauté.

Pour les bâtards, comme pour les enfants des condamnés, l'exposition s'explique aussi par la raison de sélection; d'autant plus que la bâtardise suppose l'adultère dans un état social où il n'y a

1 La cité antique^ p. 265.

2 République, liv. V.

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point de célibataires. Or la société, selon le mot de Bonaparte, n'est pas intéressée à ce qu'il y ait des bâtards adultérins. En conséquence, le Droit moderne interdit la recberclie de leur filiation. Chez des peuples qui n'avaient pas le respect de la personnalité humaine, on préféra les supprimer.

L'exposition s'explique enfin par le droit politique. Selon le droit marital, le mari peut reconnaître ou rejeter le fruit de sa femme. Selon le droit politique, il est obligé de le rejeter, si sa famille est suffisamment pourvue de rejetons. La pérennité des familles demande que le nombre de leurs membres soit limité, et que les rejetons conservés soient vigoureux. La coutume de l'exposition tend à réaliser ce double but.

L'exposition n'est d'ailleurs que l'acte d'écarter, de mettre hors la famille, le rejeton difforme ou surnuméraire ; la mort n'est qu'une conséquence de l'exposition. Ainsi entendue, l'exposition dut en certain sens présenter les apparences d'un acte favorable à l'accroissement normal de la population, puisque les rejetons vigoureux, ceux qui présentaient les meilleurs garanties au point de vue de la perpétuation des familles, étaient conservés. On l'a observé avec raison, l'éducation Spartiate réglée par Lycurgue tend à faire périr avant l'âge de reproduction les enfants faibles.

Pendant longtemps la Grèce prospère avait résolu, par la fondation de colonies, la question de lapopula-

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tion ; ainsi les excédents qui devaient se produire à raison même des principes fondamentaux des constitutions grecques, ne surchargeaient pas la cite.

Quand elle eut recours aux moyens que nous venons de décrire, quand du moins la pratique s'en généralisa, et au lieu de constituer seulement l'accomplissement d'un devoir de religion, devint le moyen d'assurer plus complètement « l'exercice de l'oisiveté n aux citoyens libres, les semences de la décadence furent jetées en même temps, et l'on vit s'implanter les mœurs domestiques que Polybe a décrites et stigmatisées. " Partout, dit M. Bureau de la Malle, des républiques où le nombre des citoyens est limité par la Constitution. Le peuple investi du pouvoir judiciaire et législatif est une véritable noblesse, une oligarchie étendue, et dans ces classes les familles tendent toujours à se resserrer, v C'est là un fait que l'histoire de tous les temps vient confirmer.

Inobservation du devoir de la limitation s'imposa d'ailleurs aux pères de famille, non seulement dans l'intérêt de la cité — tel qu'on le comprenait, car en réalité c'était un intérêt fort mal compris — mais encore dans l'intérêt direct et immédiat du lustre familial, à cause du cens requis pour la participation effective des citoyens libres au gouvernement de la cité. " Les lois, dit M. Bureau de la Malle, fixent un cens pour la participation au pouvoir, elles bornent le nombre des citoyens actifs ; aussi, par une conséquence logique, dans cette forme de gou-

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vemement, elles permettent ravortement, et elles donnent à l'autorité paternelle un pouvoir illimité. Je serais même porté à croire, ajoute-t-il, que la fixation du cens et du nombre des citoyens admis à l'exercice des droits politiques a causé l'extension des goûts contre nature, et produit ce nombre immense de courtisanes qui, dans Rome et à Athènes, étaient toujours tolérées, souvent même autorisées par les lois. »

Après les citations que nous avons faites, il n'est pas permis de douter de l'influence des institutions politiques sur les mœurs de la Grèce. Il n'est pas permis de douter non plus que la cause de la décadence de la Grèce, concomitante de sa dépopulation, fut la corruption des mœurs .

De l'histoire de Home ressort une conclusion semblable.

§ 3. — L'histoire de la population à Rome sous la République.

Les institutions : le consulat, l'éducation civique, les guerres permanentes.^— Premier aspect de la question : le développement de la population favorisé. — Second aspect : le développement entravé. — Concentration de la propriété. Catonisme. La population esclave remplace la population libre. Triple mal, triple remède appliqué successivement par les lois liciniennes, la loi Sempronia, les lois portées par César, au fur et à mesure que les guerres dépeuplent Rome.

Comme toute société nouvelle, Rome primitive favorisa l'expansion des facultés prolifiques de ses citoyens. A l'action normale des circonstances, vint

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se joindre raction consciente des lois, et l'action non moins réelle, plus efficace même, de l'ensemble des institutions de la cité, l'esclavage excepté.

Parlons d'abord des institutions.

Montesquieu a montré l'importance de l'institution du consulat annuel sur le développement de la ville : « Les princes, dit-il, ont dans leur vie des périodes d'ambition, après quoi d'autres passions, et l'oisiveté même succèdent ; mais la république ayant des cliefs qui cliangeaient tous les ans, et qui cbercliaient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n'y avait pas un moment de perdu pour l'ambition ; ils engageaient le Sénat à proposer au peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis \ » Aussi l'histoire de la République est-elle le récit ininterrompu des guerres qu'elle entreprit successivement contre tous les peuples du monde.

Toute l'histoire de Rome explique merveilleusement ce soin qu'elle prit toujours d'augmenter le nombre de ses citoyens. Toujours en guerre, la République dut parer sans cesse à combler les vides causés par chaque campagne, dans les rangs de seB légions. " Il est probable, dit Malthus, que les pertes constantes occasionnées parla guerre avaient fait naître l'habitude de n'assujétir le principe actif

^ Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chap. P^.

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de population à presque aucune gêne. Cette rapide succession de jeunes gens fut, sans contredit, ce qui mit ces peuples en état défaire succéder de nouvelles armées à leurs armées détruites sans paraître jamais s'épuiser \ » A cette première cause, joignez celles qui en découlent. Toute l'organisation de la vie romaine tend à former de bonnes troupes. On donne, à cette fin, toute attention à obtenir des rejetons vigoureux, à développer leur vigueur par l'éducation, et plus tard à l'entretenir par l'exercice.

En pratique, l'exposition des enfants n'eut à Rome d'autre but ni d'autre conséquence que l'élimination des rejetons destinés à une mort précoce ou à une maturité rachitique. Aussi ne fut-elle pas un obstacle au développement de la population, qu'elle favorisa au contraire. « L'État, dit M. Fustel de Coulanges, ordonnait au père à qui naissait un enfant difforme ou contrefait, de le faire mourir ^. »

La sélection ainsi faite, on comprend que les censeurs purent frapper d'une amende les célibataires,

1 Essai sur le principe de population, liv. P"^, cliap. xiv : Obstacles à la population chez les Romains.

3 La cité antique, p. 266. — Est-ce pour cette cause, est-ce pour une autre ? Toujours est-il que les familles romaines ne paraissent pas avoir été nombreuses ; ce fait a sa confirmation dans l'usage assez fréquent de l'adoption. L'adoption a pu d'ailleurs s'introduire pour parer à l'éventualité que voici : si un citoyen n'a que des filles, par un caprice de la nature, au point de vue de la gens^ c'est comme s'il n'avait pas de progéniture : MuUer est finis familiœ. Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs la raison de cet usage.

l'antiquité 65

et même les obliger au mariage comme le rapportent Valère-Maxime et Aulu-Gelle. « Le traité des lois de Cicéron, traité qui reproduit presque toujours sous forme philosophique les anciennes lois de Rome, en contient une qui interdit le célibat. Censores cœlibes esse prohibento \ n Dételles mesures seraient de nos jours extrêmement dangereuses au point de vue du développement de la population ; car elles amèneraient à se marier des gens que la nature n'y a point conviés et qu'elle n'a point destinés à faire souche. C'est ce qu'on n'avait pas à redouter à Rome.

Dans l'éducation du jeune romain, la première place appartenait à l'enseignement de la gymnastique. Voici comment on entretenait et développait les vertus physiques des soldats romains : « Pour qu'ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres hommes, dit Montesquieu, il fallait qu'ils se rendissent plus qu'hommes ; c'est ce qu'ils firent par un travail continuel qui augmentait leur force, et par des exercices qui leur donnaient de l'adresse, laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensation des forces que l'on a. C'était par un travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je crois, que leurs fatigues étaient continuelles.

« n faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de l'éducation des soldats romains. On

1 La cité antique, p. 51.

les accoutumait à aller le pas militaire, c'est-à-dire à faire, en cinq heures, vingt milles et quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait porter des poids de soixante livres. On les entretenait dans l'habitude de courir et de sauter tout armés : ils prenaient, dans leurs exercices, des épées, des javelots, des flèches d'une pesanteur double des armes ordinaires ; et ces exercices étaient continuels \ »

L'effet de la grande importance donnée à l'éducation physique fut de douer la race d'une vigueur remarquable, la vigueur des fils étant la conséquence naturelle de la vigueur des pères. On peut en fournir une preuve décisive : la grande proportion des citoyens adultes chez une nation aussi belliqueuse. Citons encore Montesquieu. « Dans un démembrement de Rome fait quelque temps après l'expulsion des rois, et dans celui que Démétrius de Phalère fit à Athènes, il se trouve à peu près le même nombre d'habitants ; Rome en avait quatre cent quarante mille ; Athènes quatre cent trente et un mille. Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps oh. elle était dans la force de son institution, et celui d'Athènes dans un temps où elle était entièrement corrompue. On trouva que le nombre des citoyens pubères faisait à Rome le quart de ses habitants ;

^ Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chap. il

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et qu'il faisait à Athènes un peu moins du vingtième \ »

A un autre point de vue encore, la guerre favorisa l'expansion de la population romaine. Chaque guerre enrichissait Rome, et la richesse publique conviait à la procréation : parce que « partout où il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre commodément, il se fait un mariage. La nature j porte assez lorsqu'elle n'est point arrêtée par la difficulté de la subsistance ^. n

Ce qui dut contribuer aussi au développement de la population, ce fut l'exutoire créé par la guerre. Rome distribuait aux citoyens pauvres de la république une partie des terres des peuples vaincus, et les déterminait ainsi à l'émigration. Ce système contribuait à la sécurité publique en écartant les prolétaires de la ville, non moins qu'à l'extension de l'influence romaine. « Le nombre du petit peuple presque tout composé d'affranchis devenant incommode, on en fit des colonies par le moyen desquelles on s'assura de la fidélité des provinces. C'était une circulation des hommes de tout l'univers. Rome les recevait esclaves et les renvoyait Romains ■\ n

Rome ne vivant que pour la guerre et par elle, jamais père n'y dut douter des chances d'avenir de

^ Considérations sur les Romains, chap. m. 2 Esprit des Lois, liv. XXIII, chap. x. ' Idem, ibid.

68 APEEÇU HISTOKIQUE

ses fils, et il ne put y être question d'opposer à la procréation l'obstacle de la limitation préventive.

L'exposé qu'on vient de lire pourra paraître paradoxal : il explique quelle fut l'action visible de la guerre dans les premiers temps de la République. Mais l'importance même de la guerre dans les institutions et dans les mœurs est l'un des vices essentiels delà constitution romaine. Combinées avec l'institution de l'esclavage, ces guerres perpétuelles amenèrent enfin de compte la dépopulation et la décadence, non point tant par les vides qu'elles firent dans la cité, que par la ruine de l'agriculture et la corruption des mœurs qui en furent l'inévitable conséquence.

Tandis qu'on voit régner les mœurs simples et honorer l'agriculture dans les premiers siècles de Rome, la fin de la République présente un spectacle tout contraire. Comment la transformation s'est-elle faite ? Par la guerre. Il vint un moment, en effet, oti enrichie de butin, Rome préféra vivre des subsistances tirées des provinces soumises : l'agriculture à laquelle s'adonnaient jadis les plus illustres citoyens fut, comme les autres arts, abandonnée aux esclaves. C'est là un fait d'importance capitale par les circonstances dont il s'accompagne. Car les patriciens eurent en même temps pour politique l'expatriation des prolétaires et la constitution à leur profit de ces gi-andes propriétés foncières, dont Pline dit qu'elles causèrent la perte de l'Italie.

Ainsi la dépopulation, dès longtemps commencée.

devint plus sensible après les guerres puniques et prit un caractère calamiteux après les guerres d'Orient ; car, par un singulier retour des choses, Kome fut vaincue par ses victoires mêmes ; ses légions triomphantes rapportèrent dans leurs foyers les mœurs corrompues des nations asservies. C'est à Rome surtout, bien entendu à la Rome des derniers siècles de la République, qu'on peut appliquer cette observation si vraie que fait J.-B. Say, à propos des peuples anciens : " Leur subsistance, leurs accumulations étaient fondées sur la conquête et la déprédation. Les capitaux servaient au luxe plutôt qu'à la production et le travail ne donnait de droits qu'au mépris \ n

Pendant la période qui va de l'an 509 avant J.-C. , jusqu'à l'an 367, c'est-à-dire depuis la chute delà royauté jusqu'au vote des lois liciniennes — une grande date dans l'histoire politique comme dans l'histoire économique de Rome — nous voyons les Romains presque sans cesse aux prises avec les Volsques, les Éques, les Véiens, et les dissensions intestines occupent le temps que la cité toujours batailleuse ne consacre pas à la lutte contre l'étranger. La guerre civile est évidemment la plus funeste au point de vue de la population, parce qu'elle fait du territoire national le théâtre nécessaire de ses dévastations et de ses attentats.

^ Cours d'économie politique, t. II, p. 541.

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Presque à mi-chemin entre les deux dates que nous avons indiquées (509-367), se place un fait significatif, c'est l'octroi du connuhium aux plébéiens, en l'an 444. Désormais les mariages entre les deux classes furent permis, parce que les familles patriciennes s'éteignaient. Il est bien évident, en effet, que si elles avaient eu de nombreux rejetons, le connuhium n'eut jamais été accordé à la plèbe. Néanmoins la lutte des classes continuait ; le patriciat étendant toujours davantage ses possessions foncières \ multipliait les esclaves et visait à les subsituer au peuple libre dans toutes les professions manuelles, notamment dans la culture du sol, pour se prémunir ainsi contre le retour du danger que firent courir à ses privilèges les retraites successives des plébéiens sur le Mont- Sacré (493 et 449).

Licinius Stolon occupe une place importante dans l'histoire de la population à Home, encore que les lois appelées de son nom Liciniennes et qui ont long-

1 La guerre à Rome, comme partout, enrichissait les grands et ruinait les petits : ceux-ci endettés d'abord, insolvables ensuite, étaient enfin réduits en servitude. La législation des dettes eut une part appréciable dans l'augmentation du nombre des esclaves ; elle avait un caractère inhumain, mais non aussi atroce qu'on l'a cru. Selon le droit romain, la personne du débiteur est le gage du créancier qui peut vendre l'insolvable comme esclave. S'il y a concours de créanciers, la loi romaine décide qu'il se fera un partage entre eux : Partes inter se secanto. On a compris erronément qu'il y avait lieu, en pareil cas, de couper l'homme en morceaux ; il ne s'agit en vérité que de la répartition du prix de la vente.

LANTIQUITE 71

temps favorisé le développement de la population romaine n'aient point été proposées, au dire des contemporains, dans un but de peuplement.

Licinius, prétend-on, aurait offert à la plèbe son programme agraire et social ^ pour l'intéresser aux réformes politiques qu'il voulait réaliser et réalisa en effet, en faisant décréter, l'an de Rome 366, qu'à l'avenir, un des deux consuls serait toujours un plébéien. Plébéien lui-même et tribun du peuple, il n'aurait fait voter l'accession du consulat aux plébéiens que pour revêtir lui-même cette dignité et faire rendre à sa femme, issue de l'illustre famille de Fabius, les honneurs obtenus par la sœur de celle-ci mariée à un patricien. Si telle est l'origine des lois liciniennes, les destinées de Rome ont tenu à la jalousie et à l'ambition d'une femme.

Nous croyons l'histoire — ou l'anecdote comme on voudra dire — d'autant plus vraisemblable, que Licinius lui-même fut condamné pour violation de la loi agraire qu'il avait imposée au patriciat, ce qui permet de douter de la sincérité de ses convictions démocratiques.

Quoi qu'il en soit, cette législation est très com-

1 Programme social, disons -nous : il comportait en effet des mesures destinées à favoriser la libération des débiteurs, mesures qui furent votées évidemment. Ces mesures étaient essentiellement populaires à Rome où la question des dettes agita toujours la République.

72 APEEÇU HISTORIQUE

plète ; elle remédie, par une triple mesure, à la situation faite à la masse du peuple :

1 . Aucun citoyen ne pourra posséder plus de 500 jugères (environ 126 hectares) de Vager publicus. Le surplus lui sera retiré et partagé entre les citoyens pauvres par lots de sept arpents.

2. Les propriétaires devront employer dans leurs exploitations un certain nombre de cultivateurs libres.

3. Le chiffre des bestiaux qu'un citoyen peut envoyer aux pâturages publics est limité \

Ces dispositions de la loi se complètent, car la diminution de la population libre était due à la concentration de la propriété, à la transformation des

1 Si ce résumé est exact, la loi de Tibérius Sempronius Gracchus décrétée deux siècles et demi plus tard, ne serait que la reproduction de celle-ci. Certains critiques pensent que la triple rogation de Licinius relative au Consulat, aux dettes et à Vager publicus, ne comportait qu'une seule mesure agraire, la limitation des terres publiques que chaque citoyen pouvait posséder. L'aîné des Gracques aurait introduit les autres mesures dans la législation. « Une loi fixant le maximum du nombre de têtes de bétail qu'on peut élever dans les campagnes — dit l'un de ces auteurs — et le mininum de celui des ouvriers libres qu'on est tenu d'y employer, en vue d'arrêter d'une part l'extension des pâturages aux dépens des terres arables, de l'autre la diminution de la population libre des campagnes : une telle loi était en rapport avec les circonstances économiques où se trouvaient les campagnes d'Italie au temps des Gracques; mais deux siècles et demi plus tôt, avant les grandes guerres, on n'aperçoit pas, dans ce que l'histoire nous apprend, les faits qui eussent suffisamment motivé cette législation. » Contentons-nous de signaler cette opinion, sans aborder la discussion du système, ce qui nous entraînerait loin de notre sujet.

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terres arables en pâturages \ enfin à l'importation d'un grand nombre d'esclaves dont l'activité sufl&sait pour la surveillance du bétail, mais qui eussent fait de détestables laboureurs.

" Le but des lois liciniennes, dit M. Emile de Laveleye, était d'arrêter la diminution des hommes libres qui était déjà effrayante. En multipliant les propriétaires, on multipliait les familles qui donnaient des soldats et des citoyens. La république fut sauvée pour un temps, grâce à une meilleure répartition des terres. Les historiens s'accordent à dire que les lois liciniennes ont fait la grandeur de Rome ^. «

Rien d'étonnant à cela, d'ailleurs : aux avantages que présente toujours la petite culture sur la grande, pour le développement de la population, s'ajoutait à Rome la parfaite adaptation du sol à ce genre d'exploitation. L'effet des lois liciniennes fut précisément d'enrayer l'œuvre de concentration, de soustraction du sol au peuple, que le patriciat avait presque consommée. M. Bureau de la Malle a parfaitement traité ce côté technique de la question agraire à Rome : " Le mode de petite culture, dit cet auteur, exige un plus grand nombre de bras, puisqu'il n'emploie que peu de machines et d'animaux ;

^ C'est le mode d'exploitation que Caton le Censeur (mort en 149 avant J.-C.) recommanda plus tard dans le traité célèbre De re rusticay et qu'on a appelé de son nom catonisme.

2 De la propriété et de ses formes primitives, p. 186 de l'édition de 1882.

mais, en revanche, quand la nature du sol n'en repousse pas l'emploi, il donne une bien plus grande quantité de produits bruts.

« Or, il n'y a peut-être pas de pays mieux disposé pour la petite culture que le Latium, l'Étrurie, la contrée des Volsques, des Sabins, des Herniques et la Campanie, terrain entièrement volcanique.

« Tout le sol du vaste parallélogramme (portion de l'État Romain comprise d'un côté entre Radicofani et Velletri , et de l'autre entre Otricoli et Civita-Vecchia) , de trente lieues de long sur six à douze de large, borné par les points que je viens d'indiquer, a été profondément soulevé, retourné, divisé par de nombreux volcans antérieurs à la dernière révolution du globe et dont les cendres, les scories et les laves décomposées, ayant été remuées et transportées par les eaux, ont formé une immense couche d'alluvions volcaniques. Il est évident que cette nature de terrain, par sa fertilité, sa perméabilité, l'extrême division de ses parties, exigeant très peu de forces et d'engrais pour être cultivée, la petite culture à la bêche ou à la houe lui est très appropriée, d'autant plus que ces sortes de terres sont éminemment favorables à la production des céréales, des légumineuses, des vignes et des oliviers.

" Nous avons en France, ajoute M. Bureau de la Malle, un exemple frappant dans la Limagne d'Auvergne, oîi la population, par lieue carrée, est l'une des plus fortes que l'on connaisse. J'ai insisté sur le

développement et le rapprochement de ces faits, parce qu'ils me semblent propres à éclaircir une des questions obscures de l'histoire romaine, et à expliquer d'une manière précise et naturelle l'existence d'une agriculture très florissante et d'une population libre très nombreuse dans la même contrée qui, deux ou trois siècles plus tard, ne conservait qu'une faible partie de ses habitants et cependant ne pouvait plus suffire à leur nourriture. ^

C'est aussi dans les deux siècles qui suivirent l'établissement des lois liciniennes que, d'après M. Bureau de la Malle comme d'après M. de Laveleye, l'agriculture de l'Italie fut à son plus haut point de perfection. Ce sont précisément les siècles pendant lesquels les lois agraires furent religieusement observées. " C'est l'époque de la division des propriétés, de l'emploi de la population libre à la culture, de l'invention des méthodes savantes. Alors la population libre s'accroît, l'Italie produit plus qu'elle ne consomme ; elle exporte au dehors ses grains, n

L'État suit alors une politique intelligente de la population, et cette politique atteint son but, qui est de multiplier le nombre des citoyens pour multiplier celui des laboureurs et des soldats.

Ces soldats vont élever à des hauteurs jusque là inconnues à toute nation, la gloire des armes romaines. Mais cette gloire coûta cher à la cité. « On peut dire, écrit M. Bureau de la Malle, que le Sénat romain, comme Napoléon au xix^ siècle, avait mis la

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population en coupe réglée (pendant les gueiTes puniques). Aussi le Sénat eût-il grand soin de maintenir jusqu'à la fin de la deuxième guerre punique l'exécution des lois agraires, qui, conservant la division des propriétés, favorisant le mariage, augmentant la quantité des produits du sol, était dans un état de société aussi simple, le seul moyen d'accroître la population et de créer une pépinière de bons cultivateurs, de soldats robustes, endurcis aux travaux et aux vicissitudes des saisons, n

Caton l'Ancien a été l'âme de cette lutte gigantesque qui mit aux prises Home et Carthage. Mais il s'est trompé en politique comme en agriculture. Il a cru assurer la grandeur de Eome en conseillant de détruire Carthage ; or, dès que Carthage est détruite, les mœurs se corrompent et l'agriculture est définitivement délaissée. Rome nourrit désormais ses habitants oisif s dans la paix, de blés importés d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne. La population libre des provinces de l'Italie décroît avec les produits \ Voilà bien le catonisme en action !

" Ce changement, dit M. Dureau de la Malle, s'opéra dans les quarante dernières années du vi® siècle de Rome, après la conquête de la Macédoine par Paul-Émile (163 avant J.-C), conquête qui

^ C'est ce que Pline constatait : Coli rura ah ergastulis pessimum est, et quidquid ogitur a desperantihus . L'esclave, en effet, n'ayant rien à attendre du sort, manque de nerf.

l'antiquité 77

exempta les citoyens romains de tout impôt territorial ; les effets s'en firent sentir plus fortement dans le vii^ et le viii« siècles, depuis la destruction de Cartilage jusqu'à la fin du règne de Néron . n

Pour que les événements de cette époque soient jusqu'au bout conformes à ceux qui s'étaient accomplis deux siècles auparavant, il faut que, du sein du peuple, un nouveau Licinius s'élève. Ce sera Tibérius Gracclius, de la gens Sempronia, petit-fils, par sa mère Comélie, de Scipion l'Africain, et tribun du peuple comme Licinius. Plutarque, dans la vie de l'aîné des Gracques, dit que toute l'Italie était sur le point de se voir dépeuplée d'hommes libres, et remplie d'esclaves et de barbares que les riches employaient à la culture des terres dont ils avaient chassé les citoyens.

Cette situation décida Tibérius Gracchus à provoquer l'agitation agraire qui aboutit au renouvellement des lois liciniennes \ Tel est du moins le récit de Plutarque : "Son frère Caïus dans un petit mémoire qu'il a laissé, dit Plutarque, écrit que Tibérius allant à Numance traversa la Toscane ; que là il vit les terres désertes, et ne trouva d'autres pâtres que des esclaves venus des pays étrangers et des barbares^" et que, dès lors, il conçut le projet de sa loi agraire. »

^ Tibérius Gracchus fut tribun du peuple en 133, Caïus en 123 avant J.-C. Tous deux payèrent de la vie leur dévouement à la cause populaire.

Appien donne les raisons de cet état de choses : " Les Romains, dit-il, dans leur système de colonies, avaient pour but de multiplier cette partie de la population italienne qui leur semblait la plus propre à supporter les travaux pénibles, afin d'avoir dans leurs armées des auxiliaires de leur nation. Mais le contraire arriva. Les citoyens riches accaparèrent la plus grande partie des terres conquises qui n'avaient pu être concédées ou vendues et, à la longue, ils s'en regardèrent comme les propriétaires incommutables. Ils acquirent de plus par la voie de la persuasion, ils envahirent par la violence, les petites propriétés des citoyens pauvres qui les avoisinaient. De vastes domaines succédèrent à de petits héritages. Les terres et les troupeaux furent confiés à des esclaves qui n'étaient pas soumis aux charges militaires qui pesaient sur les hommes libres. ??

D'après le même Appien, " le motif le plus important de réaliser les réformes agraires aux yeux de Tibérius était la reproduction de la population libre. 55 Dans son discours au peuple, que nous appellerions l'exposé des motifs de son projet de loi, Tibérius Gracchus rappelait que " Rome avait fait de grandes conquêtes, qu'elle avait l'espoir de parvenir à l'empire du monde. Le moment décisif était venu, ajoutait-il, et l'accroissement ou la diminution de sa population guerrière lui ferait acquérir le reste du globe ou perdre les conquêtes acquises, la rendrait la maîtresse ou l'esclave de ses ennemis. ?? C'était

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Targ-ument destiné à entraîner l'adhésion d'une partie du patriciat, la plus belliqueuse, celle qui comptait sur la guerre pour accroître sa puissance. D'ailleurs, afin de se rendre les riches favorables, l'aîné des Gracques leur faisait de grands avantages dans son premier projet ; il emporta ainsi le vote de la loi.

La loi qu'il fit décréter peut être considérée comme le rétablissement de la législation agraire de Licinius\ Néanmoins on peut dire que dans la loi de Licinius la question de répartition du sol occupe la place la plus importante ; il s'agit avant tout à cette époque d'apporter un correctif à l'excessive inégalité des classes. Dans le cas présent, on entend surtout remédier à la dépopulation, et protéger, à cette fin, le travail libre contre la concurrence du travail servile. Pour cela, rien ne pouvait être plus efficace que de mettre obstacle au catonisme. Malthus avait bien vu ce côté de la question agraire à Rome : « Si l'on eût envoyé hors du pays la moitié des esclaves, dit-il, et qu'en conséquence le peuple romain eût pu s'appliquer aux arts et à l'agriculture, le nombre des citoyens se serait accru rapidement et cet encouragement eût été plus efficace que tous ceux que pouvaient offrir les lois ^. -n

Plus tard encore, vers la fin de la République,

^ La question est controversée cependant, comme nous l'avons dit.

* Essai sur le principe de population. Guillaumin 1845, p. 143.

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César fit décréter des mesures analogues aux lois de Licinius et des Graeques, pour réparer les pertes de la population à la suite des guerres civiles. « Dion Cassius dit qu'il voulait relever l'agriculture, repeupler les solitudes que les latifundia avaient faites en Italie, retirer de Rome les prolétaires oisifs et affamés en leur donnant des terres à cultiver, et arrêter la dépopulation en reconstituant de nouvelles familles de paysans propriétaires. A cet effet, il fit passer une loi qui partageait, entre tous les citoyens pauvres, ayant plus de trois enfants, le domaine public, surtout celui de la Campanie, affermée jusque là.

" On devait suppléer à l'insuffisance du domaine public par l'acbat des propriétés particulières, avec l'argent que Pompée avait retiré de ses conquêtes. D'après Suétone, cette loi fut mise à exécution, et vingt mille pères de familles reçurent des terres ^ . «

D'autre part, une seconde loi portée par César ordonnait aux propriétaires qui élevaient des bestiaux, d'avoir parmi les bergers au moins un tiers d'hommes libres. Malheureusement les citoyens riches avaient tout intérêt à multiplier les esclaves. L'exploitation servile leur paraissait la plus profitable, et l'affranchissement même était un dernier moyen de lucre.

Parlant des derniers temps de la République, M. Dureau de la Malle dit que « beaucoup de Ro-

^ E. de Laveleye. De la propriété et de ses formes primitives ^ p. 190.

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mains alors affranchissaient leurs esclaves pour avoir une plus grande part aux distributions gratuites, car les affranchis rapportaient à leur maître ce qu'ils recevaient. César, et ensuite Auguste, firent justice de cet abus. » Ils limitèrent législativement le nombre des affranchissements, mais plus tard Augniste lui-même, devenu empereur, se fit dispenser de l'observation de la loi.

A l'époque de César déjà, se faisait sentir la nécessité de favoriser l'expansion delà population. Suivant les historiens, la guerre civile entre César et Pompée avait moissonné près de deux cent mille citoyens. Aussi César peut-il être considéré comme le précurseur d'Auguste au point de vue de l'intervention législative destinée à décider les citoyens au mariage et à la procréation. C'est ainsi que, pour favoriser le mariage, il voulut, d'après Suétone, empêcher les femmes âgées de moins de quarante-cinq ans, sans mari et sans enfants, de porter des pierreries et de se servir d'une litière.

Après les luttes intestines suscitées par la rivalité d'Antoine et d'Octave, le mal de la dépopulation augmenta encore et donna lieu aux lois d'Auguste.

§4. — Les lois d'Auguste.

Importance et caractère de cette législation. — Classification : mesures politiques, de droit civil, fiscales, diverses. — Effet de cette législation. Comment on l'applique. — Échec quant à l'action sur la population. Comment on l'explique.

Dans l'histoire de la population, les lois d'Auguste occupent par leur importance une place à part. Elles prouvent péremptoirement que l'action directe de la législation aux fins d'empêcher le dépeuplement est absolument impuissante. Elles le prouvent d'une façon d'autant plus décisive que ces lois ne sont pas un essai timide d'action légale sur la population ; mais, au contraire, une œuvre de condensation et de renforcement de toutes les mesures prises antérieurement par le peuple romain en vue de favoriser le mariage et la natalité. Si l'on remarque que, de toutes les cités du monde, Rome fut par ses institutions mêmes, celle qui dut le plus se préoccuper d'accroître le nombre de ses habitants, et s'y attacha davantage, on restera convaincu que là oti l'œuvre législative d'Auguste échoua, échoueront toujours toutes les mesures analogues.

" Selon différents auteurs, dit M. Lefort en parlant des lois d'Auguste, elles devaient vraisemblablement contenir toutes les prescriptions antérieures

rendues en vue d'encourager le mariage n par le peuple, les magistrats et le sénat \

Auguste donna d'abord la lex Julia de maritandis ordinibus (an 736 de Rome), et en 737 la lex Julia de adulteriis. Son principal but, selon M. Burnouf, était de réparer la population épuisée par les guerres civiles, où il avait péri quatre-vingt -mille hommes armés. En 7^2^ il donna la loi qu'on nomma de son nom Julia, et Papia Poppea du nom des consuls de l'année. " Cette loi d'Auguste, dit Montesquieu, fut proprement un code de lois et un corps systématique de tous les règlements qu'on pouvait faire sur ce sujet. On y refondit les lois juliennes, et on leur donna plus de force; elles ont. tant de vues, elles influent sur tant de choses, qu'elles forment la plus belle partie des lois civiles des Romains. Ces lois avaient plusieurs chefs et l'on en connaît trente-cinq ^. ?,

On dit souvent des lois juliennes qu'elles accordent des récompenses au mariage et à la paternité, et qu'elles frappent de peines le célibat. Cette observation parfaitement exacte ne peut servir de base à

^ La population à Rome pendant V antiquité. Journal des Économistes, 3« série, t. XX (1870).

2 Esprit des lois, liv. XXIII, chap. xxi. — Nous ne faisons évidemment pas nôtre cette appréciation enthousiaste. Il est d'ailleurs certain qu'il n'y a point, dans toute l'histoire de la population, d'ensemble législatif comparable à celui-ci.

Les citations de V Esprit des lois qu'on rencontrera au cours de cet exposé de la législation d'Auo-nste se rapportent au même chapitre.

84 APEEÇU HISTORIQUE

un examen critique de la législation d'Auguste. Nous groupons comme suit ses principales dispositions : I. Mesures qui se rapportent au droit politique. II. — — sont de pur droit civil. III. — — ont un caractère fiscal. lY. — — nous paraissent échapper à la classification ci-dessus adoptée.

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