CHAPITRE VII
DES LOIS RELATIVES A l'iMMIGEATION
Coup d'œil sur la législation antérieure et comparée relative aux étrangers. — Taxe sur les étrangers. L'argument de la production du travail national. — Situation faite à la France par sa faible natalité. — Natalité des immigrants. — La question de l'immigration aux Etats-Unis. — Les lois de naturalité.
Longtemps les peuples ont été hostiles à la pénétration de l'étranger. Cette hostilité se manifestait par l'obligation du passeport, la garantie très limitée des droits individuels de l'étranger, le caractère absolument précaire de la faculté de séjourner, enfin par le droit d'aubaine. De ces diverses mesures, il en subsiste quelques-unes en France, et ailleurs un plus grand nombre.
Quant aux droits civils (sens large), l'infériorité de l'étranger peut être une entrave au développement du commerce, aussi cette législation différentielle a-t-elle vécu, quoi qu'il en soit de la lettre de la loi dans les divers pays. Le droit d'expulsion au
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contraire paraît toujours indispensable : c'est une mesure de police à laquelle la législation pénale, essentiellement répressive, ne pourrait suppléer.
Si l'idée d'une taxe sur les étrangers a pu prendre de la consistance en pays français, c'est qu'on y a vu le moyen de représailles indirectes contre les mesures prises par l'Allemagne à la frontière d'Alsr.ce-Lorraine. Le protectionnisme latent qui est encore au fond de beaucoup d'esprits — c'est sans doute un phénomène d'atavisme ou encore d'auto-suggestion intéressée — s'est manifesté sans doute à cette occasion. Mais le législateur, il faut l'espérer, hésitera à l'avenir à marcher dans cette voie : ce serait rétrograder.
L'immigration amène en France des travailleurs qui viennent faire concurrence aux ouvriers français et déprécient le travail national. Yoilà ce qu'on dit. Les ouvriers sont naturellement portés à s'élever contre cette concurrence. On se tromperait si l'on pensait que le fait est spécial à la France. L'Angleterre aussi attire les émigrants des autres pays par l'attrait des hauts salaires. Les ouvriers allemands y sont vus de très mauvais œil, et la commission parlementaire du Sweating System, n'a pas hésité à ranger parmi les causes de la dépréciation des salaires dans certaines industries, l'immigration des travailleurs étrangers qui est considérable. Somme toute, ce sont là des vues malthusiennes. Toute immigration représente une augmentation de capital,
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pourvu que riimnigrant ne soit pas un mendiant, un pur consommateur, ne payant pas ce qu'il consomme. Celui-là, qu'on l'expulse : c'est à chaque pays à nourrir ses non-valeurs. Mais un homme fait représente un capital, a une valeur. L'ouvrier qui arrive en France à l'âge d'homme constitue, au point de vue économique, une bonne acquisition. Le salaire n'est point chose invariable, il est différent selon les professions, etc. , et grâce à la faible natalité de la France, certaines professions n'ont pas pour les exercer les artisans nationaux qu'il faudrait. C'est ainsi que les Génois remplissent les fabriques et les ports de Marseille, et que dans tout l'Est le personnel des chantiers de travaux publics est composé en majeure partie de Piémontais. Dans le Nord ce sont les Belges qui suppléent au manque de bras.
Il est fâcheux sans doute que l'affaiblissement de la natalité fasse une telle situation à la France: nous n'y voyons pas un progrès, mais nous demandons si l'immigration doit être découragée, entravée, en présence des circonstances.
Nous croyons que la politique de l'assimilation n'est pas théoriquement la meilleure : il serait préférable qu'elle ne fût pas nécessaire ; mais elle nous paraît indispensable en France. Nous ne pensons pas, au surplus, qu'elle fasse obstacle à la natalité française. Nous ne pensons pas surtout qu'on puisse établir un rapport de cause à effet entre les pénétrations étrangères et la faiblesse de la natalité. C'est évi-
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demment le ralentissement de la natalité qui favorise l'immigration.
Autre erreur à signaler : l'immigration amènerait un abaissement de la nuptialité. Les immigrants se marient peu dans les pays d'immigration, dit-on, réservant les épargnes qu'ils peuvent faire pour se marier dans leur pays d'origine. Ces vues ne paraissent pas confirmées par les faits. Il est bien vrai que la moralité ne caractérise pas les départements frontières : cela est de tous les temps et de tous les pays. Les naissances illégitimes y sont généralement nombreuses sans doute. Mais sait-on que l'écart en faveur de l'augmentation de la population pendant l'année 1888 a été dû presque entièrement à l'excédent des naissances dans le Nord et dans le Pas-de- Calais ?
L'attitude des États-Unis à l'égard de l'immigration s'explique, si elle ne se justifie, par ce fait que le protectionnisme est le principe dirigeant de leur politique économique. Est-ce de bonne politique ? Les ouvriers européens qui apportent des connaissances techniques nouvelles devraient être accueillis avec empressement. Pareils immigrants prépareraient par leur présence même la fin de cette surélévation croissante des tarifs douaniers qui menace de nuire considérablement au développement des relations économiques entre le vieux et le nouveau monde.
On comprend mieux que les occupants blancs se
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protègent contre l'invasion jaune. Le cheap celestiaï est plus qu'un concurrent, c'est un adversaire : il vient drainer systématiquement les capitaux américains pour s'en retourner ensuite chez lui. C'est presque un butin de guerre qu'il vient faire. Il envahit aussi l'Australie où l'on a pris vis-à-vis de lui une attitude d'hostilité légale non moins prononcée qu'aux États-Unis.
Pour la France, elle ne peut mieux faire que s'attacher les immigrants, puisqu'elle ne peut se passer d'eux. Il faut louer à ce point de vue les lois qui hâtent l'œuvre de transformation, qui décident que le fait d'être né, sur le sol français, d'un résident qui y est né lui-même, concède la qualité de sujet français. Il importe que ceux qui jouissent de l'hospitalité française la paient, que l'impôt, que la conscription les frappent comme les nationaux et en tant que nationaux.
De telles mesures valent infiniment mieux que les taxes qui, sans compter les autres inconvénients, ont celui de menacer de représailles quatre cent mille français établis à l'étranger, et dont la présence à l'étranger est utile, indispensable au maintien et au développement des relations commerciales internationales de la France.
Après avoir traité du passé et du présent de la question de la population, faut-il parler de son avenir ? Il n'est pas défendu, pensons-nous, d'indiquer quelques possibilités, bien moins en chercliant à deviner la vérité de demain qu'en rappelant la vérité d'aujourd'hui.
La population et la richesse ont pris au cours de ce siècle un magnifique développement. L'humanité plus nombreuse, plus instruite, plus libre et plus riche, a réalisé d'énormes travaux de tous genres ; elle a multiplié les produits, en a facilité le placement et la mise à la disposition du consommateur, ot a favorisé ainsi son propre développement.
Semblable au travailleur accablé par le labeur du jour qui sent vers le soir la fatigue envahir ses membres, ce siècle si vaillant semble, à l'heure du crépuscule, aspirer au repos. Il ne serait pas étonnant qu'une période de repos relatif, longue peut-être, suivît le rapide essor de la population de l'Europe au XIX® siècle, comme la nuit succède au jour.
N'objectera-t-on pas que le mouvement économique est si intense que son ralentissement — du moins un ralentissement de quelque durée — est impossible ?
Il y a lieu de distinguer la situation réservée à l'Europe et celle qui attend les pays neufs. L'espace aujourd'hui n'est plus rien. Il y a quelques siècles, — non, quelques années — les échanges internationaux de l'ordre intellectuel étaient rares. Les progrès, les inventions d'un peuple pouvaient rester longtemps inconnus aux autres peuples. Aujourd'hui cela n'est plus possible. L'industrie des État-Unis s'est rapidement développée. La Russie, les Indes, deviennent des pays industriels. Qu'en résulte-t-il ? L'énorme production agricole de ces pays alimentera-t-elle moins l'exportation à l'avenir ? Cela n'est point certain. Mais ce qui est certain, c'est que la consommation locale augmentera considérablement dans ces pays en même temps que la population.
n s'est formé aux États-Unis, il se forme aux Indes, il commence à se former en Eussie, il va se former en Chine même, d'énormes agglomérations industrielles dont l'agriculture locale devra assurer la subsistance. Dans ces pays, la population prendra un considérable développement au siècle prochain, avec ou sans le secours de l'immigration. Il faut en dire autant de l'Amérique du Sud et de l'Australie. L'Europe, au contraire, verra sans doute une moindre augmentation de ses habitants.
Maint écrivain signale non sans émoi les progrès de la Chine, guette avec anxiété le moment prochain où la population, que des préjugés invétérés avaient longtemps retenue dans ses foyers, envahira les autres parties du monde. Nous pensons au contraire que du contact même des chinois avec la civilisation occidentale doit résulter à assez bref délai le ralentissement de l'immigration chinoise. Cette immigration même hâtera ainsi l'ère nouvelle de la Chine industrialisée, sillonnée de trains rapides, tirant profit des grandes richesses minières de son immense territoire, couverte de manufactures et de hauts-fourneaux, comme un département industriel de la France ou un comté minier de l'Angleterre. Ce jour-là V immigration chinoise en Occident et en Australie ne sera plus qu'un souvenir, parce que V émigration chinoise n'aura plus de raison d'être.
D'autre part, le sol pourvoira sans peine à l'alimentation de la population industrielle. On dit que l'agriculture chinoise est extrêmement intensive, qu'elle n'est plus susceptible de perfectionnement. Admettons-le. Le sol est-il menacé d'épuisement? Point. N'y a-t-il pas moyen d'étendre les cultures ? Parfaitement. Qu'on lise les récits des voyageurs et des missionnaires : des espaces immenses n'attendent (jue des colons. Mais les voies et moyens de communication manquent — et l'esprit d'entreprise qui pourrait transformer ces contrées, et qui les transformera, manque davantage encore. Avec la con-
struction du premier kilomètre de voie ferrée sur son territoire, une ère nouvelle va s'ouvrir pour la Chine.
Ce que l'on a appelé le " péril cliinois « , n'est donc pas bien effrayant. Où serait la force d'agression de la Chine ? Dans la masse énorme de sa population ? Mais les grands pays deviennent nécessairement — deviendront nécessairement — pacifiques, surtout lorsqu'ils arrivent — lorsqu'ils arriveront — à une période de grand développement économique.
Les siècles futurs verront se consolider l'unification du marché et s'opérer l'équilibre de la population : en partie grâce aux déplacements imposés par les circonstances économiques et qui ne peuvent se faire qu'à la longue, en partie par la facilité des communications et des transports qui permet dès à présent de ravitailler très facilement les grandes agglomérations d'hommes.
Introduction.
Vue générale sur la question de la population. Son importance. Son double aspect. Sa solution harmonique. — Mouvement de la population dans le temps : la famille ; dans l'espace : les migrations. — Causes d'essor ou de ralentissement des mouvements démographiques. — Division de l'ouvrage : Nécessité d'une vue historique sur le mouvement de la population. — Malthus, son enseignement. Les causes qui agissent sur la population à notre époque 5