‹ La porte de félicité: romanChapitre 1 sur 34 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La Corne d'Or.

L'ancienne Byzance, Gonstanlinople, ou Stamboul, la bien gardée, s'étend en triple amphilhéàtre, défendue par la mer de Marmara et la Corne dTlr. Les flots du Bosphore longent les constructions aériennes, inullicolores, adornées de ci, de là, de sveltes minarets. Les collines couvertes de térébintlies, de mimosas et d'ar-

bres de Judée dévalent jusqu'à la mer. C'est un décor merveilleux, traversé par le soleil couchant de lueurs roses et orangées. Les coupoles des mosquées semblent des corolles de lis d'où sortent des pistils élancés dans un éblouissement de palais, de dômes, de terrasses surmontés par les yalis et les kiosques du beau parc d'Yeldiz, la demeure du souverain.

Les escaliers de marbre baignent dans les flots, les grilles mystérieuses des harcmlikes cachent toute une vie d'amour, l'existence monotone et fiévreuse des éternelles esclaves ! Mais une brise très douce apporte des parfums de jasmins et de roses, l'eau est d'un vert jilus tendre, autour des vaguelettes soulevées jiar le passage des canots et des caïques chargés de promeneurs. Les légères embarcations glissent mollement, et les guides exjdiquent : Sainlc-Sophie, Saint-Iréné, Sultan Aehmet, Osmanieli, Sultan Bayezid. Tout le décor enchanteur se déroule sous les yeux des touristes; c'est bien là cette ville de rêve, chantée par les poètes, qui pénètre l'imagination de S(;s rayons magi(iues, de sa terrible et troublante renommée !...

Peu à peu la nuit descend, et, tandis que le ciel s'éteint, les feux terrestres forment, sur les rives, de capricieuses lucioles. Les rameurs manœuvrent avec art au milieu des obstacles qui rendent, à certains endroils, la navigation extrêmement périlleuse, fendent les Mots

LA COHNE D OR /

avec agililc, s'interpellent dans leur idiome spécial, en même temps sonore et bref. A chaque tour de rame, ils tournent la tête pour éviter les rencontres, et les barques fuient, s'arrêtent, virevoltent comme des dorades géantes dansant sous la lune au chant aigu des sirènes.

Sur le coussin de l'un de ces caïqucs, une femme, soigneusement voilée, se tenait immoi)ile sous la surveillance d'un eunuque.

Elle ne parlait pas, jouissant avec recueillement du décor merveilleux, et ses doigts fins effeuillaient une touffe de tubéreuses et de myrtes.

De son visage, l'on n'apercevait que les yeux immenses, d'une teinte glauque et dorée, étrange sous les sourcils très noirs, comme dessinés au pinceau, et le front ingénu. Un férpdjé de soie prune, brodé d'orange, de bleu et de blanc enveloppait son torse, se creusant à la taille dont il révélait le fin et harmonieux contour; un ijachmah cachait sa bouche.

— Soab, dit-elle à l'eunuque placé près d'elle, ne pourrions-nous prolonger cette promenade exquise?

— Lei^j ordres sont formel^, déclara le jeune homme d'une voix douce. Nous devons rentrer au haremlike tout de suite après la prière. Et, voici, bientôt, le coucher du soleil.

— Qui s'apercevra de noire absence ?

— Des ennemis cachés qui nous surveillent...

— N'as-lu pas tes poignards et craindrais-tu •la mort?

— Je ne crains rien pour moi ; mais je dois veiller sur l'existence de celle qui m'est confiée et qui m'est chère...

La promeneuse abaissa sur ses prunelles mystérieuses ses longues paupières, prolongées encore, sur les tempes, par des traits de kohl, et ne répondit pas. Un frisson agita ses épaules, ses doigts laissèrent échapper les dernières loufîes de myrtes qui se jouèrent au creux des vaguelettes.

L'eunuque semblait tout jeune, avec l'ovale distingué de son visage, ses larges yeux de velours sombre et ses lèvres gonflées, au triste sourire. Les manches argentés de deux poignards, incrustés de cabochons de turquoises et de corail brillaient à sa ceinture, un tarbouch coilTait sa tête et une veste de soie molle, soutachée d'or, drapait à l'ancienne mode son corps mince.

La barque, remplie de coussins, de fleurs, d'étoffes chatoyantes, berçait le rêve nostalgique des promeneurs; l'heure était pénétrante pour leur ànie chagrine, le ciel souriait de toutes ses splendeurs, l'onde fredonnait de toutes ses voix mystérieuses l'hymne éternel d'amour et de liberté.

La Prière d'Aïché.

Soab avait conduit à la mosquée de Bayezid Aïché l'une des femmes d'un haut dignitaire de la cour. Mourad pacha. Cette expédition avait pour but "la réalisation d'un vœu, et s'accompliss;iil d'après la volonté formelle du maître qui désirait avoir un fils de la plus belle et de la plus aimée de ses femmes,

Allah, sans doute, se montrerait clément, en permettant à la tendresse sénile de son serviteur de se survivre dans l'exquise fleur de chair qu'il visitait chaque*soir.

Depuis huit jours Aïché pénétrait dans la mosquée vide, obscure, silencieuse et s'abimait dans d'ardentes prières, tandis que les pigeons ramiers voletaient au dehors sur les branches noires des cyprès et sur les kiosques funéraires aux colonnes de marbre coiifées de turbans.

La jeune femme désirait aussi l'éclosion, en son sein,

de celte vie nouvelle qui devait la sauver des aulrcs et d'ellemême. C'est de tout cœur qu'elle récitait les versets du Koran, le plus souvent i!;ins le sanctuaire de Bayczid. le itadisclia qui dort son dernier soin- W^ ^^Êf^ttÊ^^^ meil « sous un tapis

d'or et d'argent, ayant P.T*— j^* ^ sous le chef une brique

-■'-"ipp- pétrie avec la pous-

sière de ses chaussures » — car, dit le Koraii : « (Iclui qui s'est souillé de poussière dans les sentiers d'Allah n'a pas à redouter les feux de l'en fer. »

Entre les colonnes de jaspe et de porphyre qui décorent le «loître, Aïché, prosternée, sanglotait en se frappant la poitrine, espérant calmer les angoisses de son âme et les révoltes de sa chair, trop avide de l)aisers. Ses prunelles de péridots, aux glauques étincelles, regardaient sans les voir les lustres garnis d'ampoules de cristal et d'œufs d'autruche qui éclairaient les coffrets de nacre et d'ivoire, les malles, les objets précieux confiés à la sauvegarde divine par la piété musulmane.

LA PniKBE D AlCIIE

Autour d'elle, fies versets, en écriture arabe, semblable à des motifs gracieux de broderies éclataient bizarrement ; le niiriihh qui désigne l'orientation de la Mecque gardait le Livre Saint. Mais la tristesse d'Aïché s'accroissait du grand silence. Elle avait l)eau supplier et pleurer, Allah ne daignait point compatira ses peines; ses flancs demeuraient stériles et le tourment d'amour embrasait ses veines, la jetant pantelante dans le

désordre des coussins durant ses longues journées de claustration.

C'est qu'elle était d'une nature ardente et sauvage, inapte à se plier aux monotonies du harem, à végéter dans l'engourdissement des sens et du co^ur.

Le maître, à la vérité, lui témoignait plus d'affection qu'aux autres femmes, mais il était exigeant, voûté et sénile, usé par les

excès de tous genres, incapable de satisfaire nne amoureuse de seize ans.

Lorsqu'elle avait bien gémi dans le sanctuaire, l'eunuque qui l'accompagnait l'appelait respectueusement pour la conduire au barem. Il l'aidait à se relever, etïaçait les plis de son férédjé, tirait son yacbmak, un peu distendu par l'ardeur des invocations, et la suivait jusqu'au caïque où somnolaient les rameurs.

Souvent elle arrêlait son regard sur le jeune bomme qui baissait les yeux, tremblant. Elle le trouvait beau, avec son visage mat et la mélancolie de son sourire, se sentait presque émue auprès de ce serviteur sans sexe et sans passions, peut-être, qui obéissait passivement aux ordres de son maître.

— Soal), murmurait-elle, je m'ennuie infiniment... Avec tlouceur et tristesse il répondait : i,a vie est inc'clmnte pour ])oaucoup ; mais il ne faut pas t^ chercher la raison des injustices terrestres, car Allab fCff • veille sur ses créatures et les juge selon leurs mérites!

— Toi aussi , mon pauvre Soab, tu n'es pas heui'cux 1

Les deux promei

loms nbuiiloDUi-oiit h fiûle Ginbui-catioii. I», lU,j

LA PHIEIŒ U AÏCUl';

L'euiuKjiie baissait le IVoiil, éteignait, sous ses paupières, le feu subit de son regard.

Les minarets (1 es mosquées td|Ki nan)baieut main-

tenant comme des phares sous le soleil couchant.

Bientôt, les versets du Koran rayonneraient sur le bleu profond du ciel , en merveilleuses constellations autour du croissant fatidique.

La foule bigarrée des marchands et des promeneurs, la journée finie, descendait les rues en pente de Galata et de Péra; la fontaine de Tojt'llané s'illumi-

LA rORTI-: DE FELICITE

riait, tandis que la mosquée du sultan Mahmoud s'estompait vaguement de brumes violettes.

Les deux promeneurs abandonnèrent la frêle embarcation que les caklju avaient mollement amenée à l'une des

escales, et s'enfoncèrent dans les rues sombres, lis traversèrent des places, des carrefours déserts, dans une succession de maisons en bois, vieilles et délabrées, d'emplacements rocailleux, couverts de ruines, de débris (le nujs(piées, de citerjies, de lurhi's, ou tombeaux, rcn-

Des mendiants aux loques pittorcsnii-... i'. l'.i.

LA IMilÈKE d'aÏCIIÉ 19

fermant les cendros de quelque personnage illustre. Ils longèrent des murs ombragés de cyprès, des fontaines taries, des logis turcs aux fenêtres treillagées, aux balcons de bois en forme de serres closes, de tous les côtés, comme de petites maisons poussées sur les grandes.

Des chiens fauves, faméliques, parfois, leur faisaient escorte, des harnais, ou portefaix, les obligeaient à se ranger le long des portes, les Min'z'ms nasillaient des prières, et les mendiants, aux loques pittoresques, tendaient vers eux leurs mains crochues.

Aïché resserrait son yachmak, s'enveloppait plus étroitement dans les plis de son férédjé, car la soirée était fraîche ; son corps délicat frissonnait comme son àme nostalgique.

Les nombreuses rues , impasses et carrefours de Stamboul, présentent un caractère d'incurie et de désordre dont l'étranger demeure péniblement impressionné. Gest une succession de masures vermoulues, inclinées, branlantes, que font paraître plus misérables les constructions nouvelles. Den-ière les vieux quartiers se trouvent les cimetières, sur lesquels de sombres cyprès projettent leur ombre triste. Des fontaines, çà et là, rappellent, par leur élégance, leurs sculptures précieuses, l'ancienne splendeur byzantine, mais l'impression demeure angoissante et l'esprit se teinte de désillusion dans le chaos des choses.

Toute demeure musulmane se compose de deux partics bien distinctes : la première, le selamlike, est réservée aux hommes ; le maître du logis y reçoit ses amis, ses invités, qui, jamais, n'entrent dans la seconde : le haremlikc, ou appartement des femmes.

Le Harem.

Aïclié et Soal) avaienl regagné le harem. Ils y pénétrèrent par une porte spéciale précédée d'un perron de quelques marches, laissant à leur droite le selamlicke, qui leur était interdit. Aïché rentra chez elle pour enlever la poussière du voyage, se parer de voiles lamés (i'or, aviver sa beauté par les kohls, les onguents et les fards, glisser des perles dans ses cheveux et des bagues à ses doigts rougis par le henné.

A la rupture du linmadan de l'année précédente, Mourad avait rencontré Aïché et l'avait achetée pour les délices de sa demeure. Elle était toute jeune, et sa res[»lendissantc beauté avait charmé le maître sénile aux incertains désirs.

11 l'avait enfermée jalousement pour l'avoir à lui, à cha(|ue heure du jour, la sentir toujours j)résente et "^ouniise. courbée sous le joug d'amour.

Alors que ses an 1res femmes, sous la surveillanee des eu nuques. allaient se promener aux eaux douces d'Asie et d'Europe, se montraient dans leur fcrédjé soyeux et leur yachmakdc neige àllyder-Pacha sur la place du sultan Bayezid, ou se reposaient au Champ des Morts de Pcra et d(î Seul; ri, après l(>s longues séances au bain, le vieux Turc s'enfermait avec Aïclié qui devait chanter et danser pour lui jdaire, H la couvrait de bijoux et

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