‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 121 sur 146 · Pas de messe, ni de communion · texte numérisé non relu

Pas de messe, ni de communion

Je me lève dans un tel état de faiblesse que je n'ose pas sortir.

Bisson, parti après déjeuner, ne revient qu'à 10 heures. Le bien que nous voulions lui faire par notre hospitalité va être interrompu. Jeanne a vu hier la petite Jenny qui a été fort malade, quasi mourante, du travail homicide qu'on impose aux pauvres ouvrières dans les usines de guerre. Elle va maintenant pouvoir quitter l'hôpital. Mais il faudrait des soins et surtout le grand air. Jeanne a décidé, pour sauver cette enfant, de la recueillir. On l'installerait à la buanderie et Bisson sera forcé de céder sa place.

A la dernière heure, lettre d'un inconnu, Théophile Briant, artilleur, qui a lu les Méditations et qui me dit sa joie de me connaître. Lettre très bonne à laquelle je devrais répondre.

Messe à 7 heures seul. Je reviens exténué.

Encore un inconnu. Un pauvre soldat malheureux qui me demande, pour lui et ses camarades, quelques-uns de mes livres. Il se nomme Baffaulie et est artilleur, lui aussi.

Jeanne a été chercher la petite Jenny et la

ramène pour diner. Elle va passer la nuit ici.

Notre bonne bretonne se manifeste de plus en plus stupide, paresseuse et insolente. Dieu veuille nous en débarrasser !

Ma pauvre Véronique est, une fois de plus, clouée dans sa chambre. Je pense avec tristesse à la belle jeunesse de cette enfant entièrement confisquée par la maladie. Elle paie sans doute pour son père et pour quelques autres.

Ma tristesse, d'ailleurs, semble augmenter chaque jour. Persuadé que les calamités les plus effrayantes vont venir et que le inonde est menacé de désespoir; malade et privé de toute énergie, je demande à Dieu ce qu'il veut faire de moi et des pauvres créatures qui nie sont confiées.

24. Dimanche. Fête de Jeanne. — Ce jour qui aurait pu être doux pour Jeanne commence par une scène odieuse. Notre petite bonne bretonne, créature faite uniquement pour s'occuper du bétail dans quelque ferme, pour garder les oies ou les cochons, devient absolument insupportable par sa stupidité et son insolence. Il faut se débarrasser de cette vermine. Jeanne lui donne ses huit jours. Mais il a fallu subir l'ignoble contact et, moi-même, j'ai

été forcé d'imposer violemment silence à cette goujate. En plein drame, Elisabeth revient enfin, amenant son père qui va passer la journée avec nous.

Après-midi, visite de Souberbielle, tout vibrant de la lecture des Méditations, puis de Vines.

Dîner avec nos amis qui s'en vont à l'heure ordinaire en grand danger de rater le dernier tramway.

25. — Achevé avec Jeanne la correction des épreuves de Constantinople et Byzance.

26. — Le vieux vicaire porte le corps de Notre - Seigneur à Véronique, incapable de sortir.

Lettre d'une dame, Présidente d'un groupe de l'Union des Femmes de France, me priant de dédicacer un exemplaire de l 'Ame de Napoléon qu'elle a obtenu de Vallette, et qu'elle m'envoie, ce livre devant être vendu au profit des blessés et malades. J'écris donc :

Ce livre est offert aux secourables amis des victimes de la guerre infâme par un vieux combattant de 1870, exténué de maladie et de chagrin.

A Henri van Haastert. Je le remercie de son livre, admirant son courage pour s'être exposé

à l'inimitié de tant de gens par amour pour moi. Dans la même enveloppe, lettre à son éditeur Ferstees qu'il m'a prié de remercier.

Monsieur, Mon ami Henri van Haastert m'a envoyé trois exemplaires en parchemin du beau livre sur moi publié par la société Sijthofï. De tout mon cœur je remercie tous ceux qui ont collaboré à cette publication courageuse qui les expose à l'inimitié de beaucoup de personnes, mais je sais que c'est à vous, cher monsieur Ferstees, que je dois les exemplaires de luxe reçus avec tant de plaisir et je tiens à vous dire très particulièrement combien j'en suis touché et reconnaissant. J'ignore si je pourrai jamais vous voir. Le monde est bouleversé et je suis peut-être près de ma fin, mais je suis un pauvre et vous savez que les prières des pauvres sont entendues. Les miennes vous sont acquises.

Dernière heure, carte de Raugel, d'Avignon. Il m'apprend que son père et son frère André sont rapatriés d'Allemagne. Je les croyais à Saint-Quentin.

27. — Rencontré Boutet qui me parle de mon livre avec émotion.

Lettre de Ghauliac très affectueuse et très triste. Il a près de 80 ans, il est presque aveugle et dans la misère. Il me parle avec admiration du Seuil de V Apocalypse. Je vais lui envoyer

les Méditations. Sa lettre est accompagnée d'un journal infect, le Pays, où je suis injurié, honorablement.

28. — Après-midi, arrivée d'Edouard Souberbi^Ile de très bonne heure devant repartir à 4 heures et demie. Pendant que je me reposais, il a demandé à lire Au seuil de V Apocalypse. Il paraît avoir pris beaucoup de goût pour nous. Les Méditations semblent l'avoir éveillé, leur lecture ayant concordé avec la nouvelle de la mort d'un cousin qui lui était très cher.

Aimable lettre de Grange, écrite à Salamine, où se trouve son vaisseau. 11 a été singulièrement utilisé comme aviateur ! Il me dit son intention de profiter en octobre d'une permission pour venir me voir. Le ton de sa lettre me donne de lui, une fois de plus, l'idée d'un jeune homme parfait.

Vers 5 heures, visite de Mme Pouthier et de sa fdle. On cause dans le jardin, puis à la maison, chassés par l'orage. Tania et Madeleine font de la musique.

30. — Au café, après ma séance chez le coilîeur, j'apprends qu'un militaire est venu

pour moi et qu'il va revenir. Je le vois bientôt paraître, suivà un peu après de Jeanne, qui a pu fort heureusement le renseigner, n'étant pas encore sortie lorsqu'il a sonné à notre porte. Il se nomme Olivar Asselin et il est Canadien, très lettré et très admirateur de mes livres, les seuls livres français qu'il puisse lire après B. d'Aurevilly et Hello. îl est venu tout exprès ici pour moi, profitant d'une permission. J'apprends par lui que le clergé catholique du Canada est aussi médiocre et aussi incapable de me comprendre que celui de France ou de Hollande. On cause une demi-heure et on se sépare pour toujours, peut-être.

Juillet.

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