‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 129 sur 146 · Portioncule · texte numérisé non relu

Portioncule

Autrefois, c'était pour moi un grand jour.

Mon zèle avait diminué en raison des horribles aventures de ma vie. Puis, de 1911 à 1915 surtout, les villégiatures s'étaient opposées à cette pratique. Enfin, l'infirmité est venue et je ne peux plus offrir que les larmes de mon cœur.

Lettre grotesque de la « Société des prosateurs d'art » (!) m 'informant que j'ai été nommé membre du conseil et qu'on serait heureux de me voir accepter ce titre. Liste de vingt et un collègues, parmi lesquels Barrés, Anatole France, Péladan, etc.

Silence.

Achèvement et mise au net du chapitre IV avec une grande facilité. Il est vrai qu'il est très court.

Après-midi, commencé le Ve sans aucun entrain.

A 6 heures, Pierre. Échecs, dîner, dominos, et surtout lecture de mes IIIe et IVe chapitres.

3. — -A Barthélémy, à propos de son article dans le Mercure :

Cher ami, Il est vraiment douloureux que votre article ait été noyé dans les rubriques, en sorte que je suis présenté au lecteur hypothétique dans un paquet, dans une botte maraîchère, comme un légume exotique en compagnie des navets ou des carottes littéraires qui vous procurent le cauchemar. Votre article, tel qu'il est, cependant, peut m'être profitable et je vous en remercie. Je doute, il est vrai, que ce que vous nomme/ insuffisamment mon spiritualisme, puisse allécher beaucoup de contemporains, mais votre avertissement ira sans doute où il doit aller. Habitué à n'écrire que pour le petit nombre, je m'estime heureux quand je puis atteindre une seule âme. Encore une fois, mon cher Barthélémy, je vous remercie de m'y avoir aidé et je vous serre affectueusement la main.

P. S. Tout infirme et languissant que je suis, je prépare un nouveau livre dont « le spiritualisme » sera certainement plus intense que celui des Méditations. Il y a lieu de croire que les lecteurs de Dans les Ténèbres tiendront aisément au-dessous de la lampe, sur un canapé.

Incapacité complète de travail. Je me sens privé complètement de force et de courage.

5. Dimanche. — A 6 heures, nous voyons venir les parents de Raugel, son père, sa mère et sa sœur Germaine. Le vieux père complètement dépouillé par les Allemands à Saint-Quentin, forcé de subir la plus ignominieuse captivité avec son plus jeune fils, qui en mourra peut-être, et qu'il n'a obtenu de ramener en France que parce que les Allemands jugeaient cet enfant incurable; le pauvre bonhomme est extrêmement touchant. Il se résigne chrétiennement à la volonté divine, mais son indignation est implacable et Dieu sait si nous nous entendons. Malheureusement, ces bonnes gens ne peuvent rester qu'une demi-heure. Impossible d'avoir les détails dont nous sommes avides. Il faut espérer une autre visite.

Vu un numéro du Pays, journal de Caillaux. Cette feuille est une étonnante ordure. Datée de vendredi, elle contient un article de Laurent Tailhade qui est certainement parmi les choses les plus bêtes, les plus basses, les plus immondes. Sous forme de lettre à Benoît XV, le drôle expectore contre le christianisme, contre la Face même du Christ, toutes les sanies de son âme ignoble. C'est à la fois si stupide et si crapuleux qu'il est impossible

de citer. Il faudrait l'abattre à coup de trique et je m'y emploirais d'autant plus volontiers que le salaud qui m'utilise tant qu'il peut s'est servi de ma conclusion d'An seuil de l'Apocalypse pour faire la leçon au Pape. C'est étonnant ce que devient une parole d'indignation en passant par une bouche d'égout.

7. — Mise au net de mon Ve chapitre. Commencé un sixième le Cœur de l'Abîme. Je

ne sais pas où je vais.

8. — Carte de Jacques, du camp de Satory, artillerie lourde. Tout va bien, dit-il, jusqu'à présent. Continué et achevé le VIe chapitre.

9. — Après-midi, lettre d'Henri van Haastert, réponse à ma lettre du 26 juin et à l'envoi de mon livre qui paraît l'avoir enivré.

Il reconnaît que la publication du sien et surtout l'insertion du fac-similé de la préface a mis à son compte tous les ennemis que je peux avoir en Hollande, et ils sont nombreux. Mais cela était précisément son but. Il ambitionnait de s'associer ainsi à mon œuvre. D'ailleurs, ce déchaînement a été pour lui l'occasion de me découvrir beaucoup d'amis qu'il

ne prévoyait pas. Cette lettre est fort touchante. Je me sens plus malade que jamais. Pierre que j'attendais et dont la vue m'aurait été si agréable ne vient pas. Il nous envoie une dépêche qui ne le remplace pas.

11. — Pour me reposer plus complètement de mon travail, j'entreprends la copie des chapitres déjà faits, travail minutieux de révision définitive.

Lettre de Bisson, la meilleure qu'il m'ait écrite. Il y a en lui de la profondeur et de In force.

La cathédrale de Saint-Quentin est incendiée par les Allemands. C'est leur manière de célébrer l'Assomption.

12. Dimanche. — Barthélémy me communique un bout d'article de lui où je suis signalé, à propos d'un livre de dévotion du xvne siècle, comme historien ( !) du culte de la Sainte Vierge. C'est un peu absurde. Il attend l'épreuve de cet article et me demande si je pourrais y ajouter quelque chose.

A Barthélémy :

Cher ami, je ne suis pas l'historien du culte de la Sainte Vierge, mais tout au plus son propagateur

chez les mécréants. II est vrai que j'y ai gagné l'exécration de beaucoup de catholiques modernes exaspérés par ma forme et par ma couleur. Loin d'avoir animé, comme vous dites, la théologie mystique, j'ai été animé par elle. Tous mes livres, ou à peu près, prouvent cela. Mon respect, mon amour profond pour la Mère de Dieu y sont attestés souvent. Sans parler d'un grand nombre de pages des volumes de mon journal, on peut citer le Salul par les Juifs, Celle qui pleure et mon introduction à la Vie de Mêla nie.

14. — Événement extraordinaire. Le chapitre VII, commencé hier, je le continue et je l'achève facilement.

Jeanne, pour la fête, a fait tuer une de nos poules.

15. Fête de l'Assomption. — Messe à 6 heures et demie avec Madeleine.

A midi, arrivée de de Grou.x et d'Elisabeth, partie avant-hier. On dévore la poule et on dit je ne sais quoi.

Après mon repos ordinaire je dois m'exécuter, lire tout ce que j'ai écrit de mon nouveau livre. Fatigue et consolation. Je crois voir avec certitude que ce livre sera beaucoup plus important que les Méditations. Ma prière de tous les jours serait donc exaucée puisqu'il

m'est donné d'accomplir une telle œuvre. De Groux dîne avec nous et s'en va ;i 10 heures.

16. — Carte de Jacques en latin. C'est aujourd'hui que doit se décider quelque chose de très important pour lui. Il me demande de prier ma Dame de Compassion qui, jusqu'à présent, a tout adouci. Omnia miligavil inier fias balisticas varieiates. Tl est canonnier dans l'artillerie lourde.

Commencé et achevé le VIIIe chapitre, dont je suis très satisfait. Bon emploi de cette journée. Je suis de plus en plus sûr d'une protection manifeste. Ce nouveau livre m'est évidemment donne. Je sens cela ce soir, comme hier, mais avec plus de force, ayant pour auditeur mon cher Pierre à qui je lis les quatre derniers chapitres qu'il ne connaissait pas et qui emporte une impression très profonde.

Jacques doit avoir maintenant une certitude quant à son sort. Nous attendons avec impatience une nouvelle qui nous arrivera sûrement demain. Mais je suis bien tranquille.

17. — Jacques est libéré pour un an. Luimême et Raïssa nous en informent.

Entrepris une suite de ma copie définitive.

Travail interrompu dans l'après-midi par la visite de Théophile Briant que j'attendais. Je ne suis pas déçu. Il est bien l'homme de sa lettre reçue le 22 juin. Figure sympathique, éducation très bonne, connaissance parfaite de tous mes livres, à l'exception de la Femme pauvre, qu'il n'a pu se procurer encore. Nous sommes très contents, Jeanne et moi, de ce nouvel ami qui est tout à fait dans mes sentiments et dans mes pensées.

18. — Journée sans intérêt. Pas de lettres, pas de visites. Continué fort péniblement mon travail de copie.

Et voici de nouveau la misère. Nous n'avons plus de vin.

19. Dimanche. — Pas de lettres. Continué ma copie avant et après midi jusqu'à l'arrivée de Valentine et de sa mère apportant un petit homard et un peu de vin pour le dîner.

Cette visite dissipe en partie ma tristesse. Valentine est si dévouée, si prompte à chercher quelque moyen de nous prouver son affection. Non seulement elle veut reprendre ses sollicitations au ministère en vue de me procurer un secours, mais elle est chargée de la pro-

position d'un article, ce qui pourrait m'être avantageux.

Page 1