A Baumann
... Les événements vous désolent, mon cher ami, je pourrais dire qu'ils me torturent et que cette vision d'injustice monstrueuse n'est pas étrangère à mon détraquement actuel. Mais cela est seulement humain et votre pessimisme n'est pas mon fait. Étant le Pèlerin de l'Absolu, je devais nécessairement arriver au seuil de l'Apocalypse. Quelque horribles et douloureuses que puissent être les contingences, c'est Dieu qui agit, et comment pourrais-je ne pas m'en réjouir?
Nous verrons des choses plus effrayantes,
Onus Gallise, pour parler à la manière des prophètes. Oui, sans doute. Mais nous savons que Dieu a besoin de la France, qu'il aime incorrigiblement cette prostituée et, qu'en l'affligeant de peines énormes qui ne peuvent que grandir encore, il la traite, en réalité, fort amoureusement. Les entraves qu'il lui met aux mains et autour du cœur présentement, pour que les immondes puissent l'outrager, on verra plus tard que c'étaient des liens de miséricorde et de gloire, carilalem oinculum perfectionis.
Un million de ses enfants a pour elle accepté la mort et souvent la mort affreuse. Je sais bien que sur ce nombre énorme il y avait beaucoup de bâtards. Mais, quand même, ils ont donné tout leur sang comme les autres et l'Agonisant du Jardin des Oliviers en a compté toutes les gouttes. Cela doit faire à la fin l'équivalent d'une rançon. 11 est vrai qu'il y a en France des centaines de milliers d'infâmes qui s'enrichissent de la guerre. 11 faudrait bien qu'ils
aient leur tour, et c'est pourquoi la lin ne sera pas la fin. Ceux-là, gavés du sang des pauvres et d^> immolés, crèveront ignoblement, comme les punaises, dans un incendie purificateur.
J'attends donc le Saint-Esprit qui est le Feu de Dieu, et je n'ai vraiment pas autre chose à dire.
12. Dimanche. — Journée de malaise et de grand ennui. Heureusement à 5 heures arrive Bonhomme, bientôt suivi de Valentine Dupont.
Billard au café avec Bonhomme, puis dîner. On parle naturellement beaucoup d'André Dupont de qui Valentine me donne un bon portrait en zouave et me lit quelques lettres pleines de courage et de bonne humeur. Cette pauvre Valentine est fort touchante. Nos amis partent vers 10 heures.
14. — Lecture d'un livre de Vollard sur Cézanne apporté avant-hier par Bonhomme. Livre quelconque sur le plus lamentable des artistes. De son propre aveu, Cézanne n'a jamais pu rien réaliser. Les reproductions en noir ou en couleur sont hideuses. Mais l'infamie complète est manifestée par Zola qui fut l'ami d'enfance et de jeunesse de ce pauvre homme ignoblement abandonné par lui après exploitation.
17. — Lettre de Francis de Miomandre demandant mon opinion sur la littérature fran-
çaise après la guerre. On tient tout particulièrement à l'opinion de l'auteur de l'Exégèse des Lieux communs.
Que répondre à ça?
A Francis de Miomandre :
Cher monsieur, J'ai le chagrin de vous dire que vous n'avez rien compris à l'Exégèse des Lieux Communs puisque vous supposez que je peux avoir une opinion sur n'importe quoi. Je n'ai que des croyances ou des certitudes absolues, lesquelles sont toujours à prendre ou à laisser, bien entendu.
Les mots après la guerre ou avanl la guerre n'ont aucun sens pour moi. Depuis un très grand nombre d'années, je suis le spectateur énormément privé de joie d'un gâchis effroyable et universel dont la fin est au delà des conjectures humaines. Que vient faire ici la littérature? A l'exception de mes livres qui ne peuvent être lus que par quelques aliénés généreux, il n'y a plus rien. On crève simplement, sans aucun espoir de « résurrection » ni de « purification ».
J'attends un Homme, un Chef donné de Dieu qui tarde bien à venir. C'est mon vœu unique et voilà, cher monsieur, tout ce que je peux vous répondre.
Lettre à Termier. Je dis mon état physique et surtout ma misère d'âme, mon horreur de tout ce qui se passe. J'insiste particulièrement sur mon attente de l'Homme providentiel qui
Larde tant de paraître et dont je suis seul peutêtre à deviner l'existence.
A 6 heures, visite de Boutet. On cause agréablement une demi-heure.
20. — Journée vide et triste. Je souffre et je lis. Notre amie de Montmartre, la bonne \fme Pradines, est venue, apportant pour moi les biscuits. Et voilà tout.
21. — Lettre très remarquable d'un prêtre, liéon Gilliard, missionnaire au Congo belge. [1 m'écrit du Mans où il vit actuellement dans e voisinage de Cornuau qui lui a fait lire mes ivres. Il pense que tout le bien qu'on a pu dire le moi est juste, mais incomplet. Il aurait allu proclamer que c'est mon amour pour Marie jui est toute ma force et qu'ainsi seulement 'expliquent les conversions opérées par mes ivres.
22. — Vers 6 heures, apparition bien inatendue de M. Georges Peyrabon, père de Jeanne Seyrabon, m'apportant, de la part de sa fdle, me énorme dinde. Cet homme est fort sympahique.
D'après un mot de sa fdle, je l'avais cru capiaine d'artillerie. Il ne l'est qu'à la manière
des polytechniciens. En réalité, il est ingénieur simplement. Jeanne Peyrabon viendra avec lui un dimanche. Jusqu'à présent, elle n'a pu s'y décider, je ne sais pourquoi.