‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 17 sur 146 · Correction des épreuves avec Jeanne · texte numérisé non relu

Correction des épreuves avec Jeanne

Après-midi, lettre à Jean Boussac.

Cette lettre qui m'a beaucoup fatigué sera, j'espère, très réconfortante pour lui.

Après avoir parlé de mon état de misère physique, je dis ma joie, quand même, de voir que Dieu agit enfin et visiblement sur la terre.

... Car ce qui se passe n'est vraiment pas de l'homme et nous sommes, sans doute possible, au seuil de l'Apocalypse. Il y a maintenant deux Francés

celle du front et celle de l'arrière, l'une quasi sublime et l'autre prodigieusement abjecte. Ainsi se précise pour la première fois, avec une fulgurante simplicité, l'antinomie trop inaperçue qui est le fond de l'histoire humaine. Une muraille vivante de pauvres ayant accepté la mort et les tourments, et derrière cette muraille qui les abrite, les chercheurs d'or dans le sang ou les ordures, les profiteurs et les jouisseurs. Sans parler des infâmes marchés de guerre, favorisés par le plus infâme des gouvernements; pour ne rien dire de la purulente ignominie des accapareurs ou concussionnaires à tous les étages qui font regretter la guillotine du Comité de Salut public; que penser du monstrueux coup de filet nommé l'Emprunt de la Victoire, emprunt à 5 0/0 qui sera probablement réglé par la faillite et dont les malheureux artisans de la victoire ne verront peutêtre pas venir un cinquantième, quand les intermédiaires innombrables se seront servis ?

Reçu de Charles Bisson deux photographies de ses dessins ou peintures évidemment inspirés des Primitifs, Vie de Mélanie et martyres de quelques saints.

28. — Je passe la plus grande partie de ce jour étendu sur le canapé.

A 6 heures, Jacques vient dîner, ce qui serait pour moi une occasion de vive joie, si je n'étais pas souffrant et accablé.

Commencé ce soir un nouveau traitement.

30. — Carte de Jacques à Jeanne, concernant le grand médecin homéopathe dont il nous a parlé. Il pense qu'on ferait bien de le consulter.

A 10 heures, visite d'un jeune médecin homéopathe, ami particulier de Jacques, que Jeanne avait vu avant-hier et qui lui avait promis de venir.

Peut-être pourrait-il remplacer le grand personnage dont il paraît être l'élève. Il nous inspire aussitôt la plus vive confiance. Après m'avoir interrogé et ausculté, il déclare que tout est en ordre chez moi, à l'exception du cœur qui est fatigué, mais que cela n'a pas le caractère d'une maladie et qu'il lui semble très facile de me guérir. Il est, en sa qualité d'homéopathe, ennemi des drogues. Tout le traitement se bornera à l'absorption quotidienne de trois gouttes d'un élixir fait avec du gui, le fameux gui des druides et du nouvel an. L'assurance extraordinaire de ce jeune homme agit très favorablement sur nous. Jeanne ira cet après-midi chercher le remède qu'il va préparer.

A 1 heure, arrivent à mon adresse 200 francs

de Marguerite le Meignen, personne absolument inconnue de moi, mais qui se recommande d'Henri Morin et de Paul Ladmirault ( !) qui lui ont appris que j'étais malade. Elle se dit mon admiratrice et m'apprend qu'Henri Morin est lui-même actuellement très malade à Saint- Jean-de-Luz et qu'il faut prier pour lui.

Quelle étrange histoire, et combien merveilleusement nous sommes secourus !

A Marguerite le Meignen :

Madame, Bien que très souffrant depuis trois mois et surtout ces derniers jours, je peux encore écrire quelques lettres. Je ne veux donc pas attendre à demain pour vous dire ce que la vôtre m'a fait éprouver. En contradiction avec la dureté légendaire J qu'on m'attribue, il se trouve que je suis extraorj dinairement impressionnable, au point qu'il suffit quelquefois d'une parole ou d'un geste pour me délivrer, ne fût-ce qu'un moment, des pires angoisses. Quand votre lettre est arrivée, je venais de m'étendre sur une chaise longue en proie à de vives douleurs rhumatismales. Aussitôt, elles ont disparu. Oh ! pour peu de temps, je le sais, mais j'ai compris que ce soulagement m'était donné pour qu'il me fût possible de vous répondre sans retard.

Avant tout, je dois vous dire que le cadeau que vous me faites est accepté « simplement et sans phrases » comme une chose que Dieu m'aurait envoyée. Vous savez, sans doute, m'ayant lu, de

quelle manière m'ont traité les contemporains. A 70 ans bientôt, j'offre en ma personne ce paradoxe d'un artiste célèbre et passionnément admiré d'un grand nombre, forcé néanmoins de subsister uniquement de ce qu'on lui donne — aujourd'hui surtout. Pourquoi craindrais-je de le dire? C'est la situation que Dieu a voulue pour moi et je n'ai pas mieux à faire que de l'en remercier comme d'un privilège inestimable. Précisément, je suis sur le point de déménager pour la dernière fois, je veux le croire, avant le cimetière. Surcroît redoutable pour un indigent. Vous m'avez donc délivré d'un gros souci. Vous vous dites « chrétienne hésitante ». Il n'y paraît pas. On vous a appris que j'étais malade et soucieux. Vous me nommez Henri Morin, malade lui-même, que je n'ai jamais vu, ne le connaissant que par correspondance, et Paul Ladmirault que j'ai le regret d'avoir maltraité, sans le nommer, dans un de mes livres. En réalité, vous avez reçu de Dieu, au fond de votre âme, un ordre formel, et vous l'avez exécuté sans hésitation. Vous êtes donc, le sachant ou l'ignorant, une amie très particulière de Dieu, comme le sont tous ceux qui s'intéressent assez au Mendiant ingrat pour avoir compassion de lui. C'est comme un signe de prédestination. Je vous en félicite de toute mon âme, en vous priant très humblement de voir en moi un de vos amis.

N'ayant pas votre adresse, je recommande cette lettre à votre ange gardien.

Page 1