A de la Laurencie
Très cher ami, vous ne voulez pas que je vous réponde. Comment pourrais-je ne rien vous dire? Hier, ma femme vous a écrit, me voyant faible et tout à fait impuissant. Aujourd'hui, je ne suis pas devenu beaucoup plus fort, mais je ne saurais me tenir tranquille. Vous demandez à Dieu de ne pas vous en aller « sans avoir été bon à quelque chose » et ce mot m'a touché singulièrement. C'est exacte-
ment le texte de ma constante prière depuis très longtemps. Vous aurez beau protester, je ne parviens pas à me persuader que j'ai été bon à quelque chose jusqu'à présent, sinon à exercer la patience de mon prochain. Ah ! je sais bien, il y a les conversions qu'on m'attribue, il y a les intentions charitables dont mon âme est pavée.
Mais, être vraiment bon à quelque chose, comment pourrais-je croire que tel est mon cas? Il n'y a de réel, en ce sens, que l'immolation de soi et j'en suis épouvantablement loin. Si j'en avais été capable, si j'avais eu l'âme d'un martyr, qui sait si l'affreux cauchemar dont vous parlez et dont je souffre continuellement depuis dix-neuf mois, n'eût pas été épargné à beaucoup d'autres? Car chacun de nous est certainement responsable de l'abomination actuelle. C'est cela qui peut faire souffrir ceux qui sont capables de comprendre.
Telle est la constante pensée d'un malade qui vous aime et qui voudrait au moins, pour être bon à quelque chose, que sa souffrance vous fût profitable.
18. — Triage de mes vieilles lettres, travail énorme et long occasionné en partie par Jeanne qui a entrepris une série d'articles pour un journal de Copenhague. Elle raconterait, sous forme de journal intime, nos aventures à partir de la mobilisation et elle a besoin de voir certaines lettres de cette époque. Nul autre intérêt
dans cette journée passée en grande partie seul avec Madeleine.
Reçu une brochure du Dr Mariavé dont le désiquilibre évident compromet singulièrement la Salette.
21. — A 5 heures, visite de Boutet qui s'est agité pour Véronique, ambitieuse de se rendre utile, en donnant un cours au besoin d'activité extérieure qui la tourmente. Il a trouvé, pour elle, un emploi à la pharmacie de l'ambulance installée au lycée Lakanal où elle sera présentée demain. Je comble de joie ce bon ami en lui lisant ce que j'ai écrit de lui dans mon livre.
25. — Messe à 8 heures avec Jeanne et Madeleine pour saint Mathias dont la fête se fait aujourd'hui dans le diocèse.
Véronique commence aujourd'hui son service à Lakanal. Jeanne lui a acheté un tablier et un bonnet d'infirmière et elle ressemble ainsi à une petite religieuse.
Ail heures, arrivée de Pierre et de son fils, mes deux filleuls de 1911. On déjeune aussi joyeusement que possible.
Échecs dans l'après-midi.
Nouvelle commande de charbon.
26. — Pas de messe, la neige nie fait peur. Morne et vaine journée qu'assombrit encore
l'épouvantable bataille de Verdun où les Allemands ont fait un effort immense sous les yeux de leur empereur pour n'obtenir, en trois ou quatre jours, que des pertes inouïes. Deux cent mille morts, dit-on.
Mais, de notre côté, quelles doivent être les pertes? Et qu'est devenu mon cher Philippe Raoux qui m'a quitté pour aller précisément à Verdun, où il a dû se trouver au milieu de cette infernale tempête d'artillerie?
Triste et déprimé, je me couche avec de noirs pressentiments.
27. Dimanche. — Étude de Saint Paul. Ière aux Corinlh. et lecture d'Ivanhoé.
A 5 heures, visite de Bonhomme que nous n'avions pas vu depuis le 6 janvier et que ravit notre nouvelle installation.
Billard au café, jusqu'à 7 heures, puis dîner.
On avait espéré Auric qui ne vient pas. Jeanne et Bonhomme font tout de même un peu de musique. Départ de Bonhomme à 9 heures.