‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 32 sur 146 · Impressions d'un combattant · texte numérisé non relu

Impressions d'un combattant

Et Pofficier me dit :

— Oui, moi aussi, je reviens de la fournaise, de ce Verdun où les Boches se casseront les dents : le gâteau est trop dur... Vaux... Douaumont... des noms que j'ignorais hier! Je m'en souviendrai maintenant.

Un récit de la bataille? Je ne peux pas; personne ne peut; on a dit qu'il y faudrait un Homère : Homère ne pourrait pas ; il y a trop de choses ; plus de choses en une journée de cet enfer que dans tout le siège de Troie. Et qu'avons-nous vu, chacun? Rien ou trop : une tornade effarante dans laquelle on a été un geste minuscule. Alors on ne sait plus.

Vous avez vu l'Yser? Oui?... Ce n'était rien. Et la Champagne? Non? Un enfantillage. Il faut avoir vu Vaux, Douaumont, le Mort-Homme, ces combats de géants... Effrayant! Effrayant!

Je suis encore trop près de ces jours formidables pour être cohérent. Excusez-moi, on ne peut pas se rendre compte... Pendant quatre jours, j'ai été accroché à une pente avec ma compagnie, dans la neige; heureusement, on pouvait la faire fondre pour boire : on la prenait où il n'y avait pas de sang. Pendant ces quatres siècles combien de tonnes d'acier, de mitraille ont passé sur nos têtes ! Les nôtres et les leurs tiraient : tous les calibres ! Ah ! ah ! vous vous rappelez qu'avant on les reconnaissait au sifflement, à l'éclatement? Oui?... Eh bien, là, on ne reconnaît rien. Ce n'est plus une succession de bruits : c'est un chaos sans nuances, écrasant, envahissant, et tel qu'on ne sait plus si l'on vit, si le cerveau est encore là, capable de concevoir, de faire autre chose qu'enregistrer cette incessante clameur de mort. On est transporté ailleurs; mais où? Si l'on regarde, on ne voit pas : là, en face, il y a cinq minutes, c'était un bois; maintenant, c'est une terre labourée et nette. Je vous dis qu'on ne sait plus. Plus rien; ni s'il fait jour ou s'il fait nuit, si l'on est

encore sur terre ou dans un autre monde fantastique. J'ai cherché longtemps à travers les brumes de mon cerveau pour me rappeler la date et le lieu, quand l'infirmier, ce matin, m'a demandé : « Où et quand avez- vous été blessé? »

Il semble que l'esprit, se sentant impuissant, renonce : il abandonne le triste corps, qui se meut par habitude, agit par réflexes; et c'est la tentation terrible du sommeil, frère de la mort proche, pour les hommes, passe encore, mais l'officier ne peut pas céder; lutte affreuse ! Dormir. Pouvoir dormir dans cette tempête déchaînée, dans ce hurlement effroyable qui semble un long cri d'angoisse de toute la terre ! Dormir ! S'anéantir, se séparer de tout cela, oublier ce présent qui vous écrase... il ne faut pas. Ah ! mon petit ! mon petit !...

Parce que vous me forcez à réduire mes sensations d'alors aux moules des mots, j'en retrouve plus aujourd'hui que je ne croyais en posséder; peut-être en ai-je eu de trop fortes et de trop nombreuses, nous n'avions pas le temps de les classer; et je sens bien, en cet instant, comment nous étions, pour ainsi dire, projetés hors de nous-mêmes. C'est ce que je vous disais à propos du sommeil : il n'y a que le corps qui reste à sa place avec, au fond de lui, une petite lueur de volonté tapie; c'est elle qui, à l'heure de l'attaque homme à homme, nous fera nous dresser, prêts au bond, l'œil actif, la main obéissante. Mais c'est de l'instinct plutôt que de l'intelligence; et c'est de la haine aussi, la haine sacrée, qui attend.

En dehors de cela, tout est aboli; le monde entier,

pour moi, c'a été, pendant des heures, qui furent plus que toute ma vie, le fort de Vaux, sur son piton « entouré de tonnerre » et ce village en bouillie, dans le creux, au-dessous; c'a été encore moins : cet abri de fortune où nous avons vu ces choses; et toute l'humanité y était contenue, ma compagnie, mes hommes, qui me regardaient avec des yeux profonds, des yeux graves, où il y avait l'acceptation définitive de ce que vous savez, des yeux tristes d'avoir eu ces spectacles, des yeux beaux de n'avoir pas cillé. Ma compagnie!...

30. — A 11 heures, venue de Christine et de ses trois enfants. Pierre n'a pu les accompagner.

Déjeuner, repos pour moi, puis séance au jardin, le temps, froid ce matin, étant devenu magnifique.

Vers 4 heures, arrivent, très imprévus, Marguillier et Rouault qui causent quelque temps avec moi, agitant ensemble les plus funèbres pressentiments.

Et, tout à coup, voici Bonhomme qui apparaît, envoyé par Valentine, pour nous apprendre la mort d'André, à l'ambulance, le lendemain de sa blessure. J'espérais pour lui, comme pour Raoux, qu'il serait préservé. Dieu sait ce qu'il fait et sa volonté est adorable.

Mais quel coup pour la pauvre femme et pour moi qui perd un tel ami !

C'est un assassinat après tant d'autres, à la charge de l'odieux Guillaume.

Christine était partie avant l'arrivée de Bonhomme. La chère amie n'était plus là pour nous aider.

Marguillier, Rouault et Bonhomme qui paraît accablé, s'en vont ensemble à 6 heures et voici Boutet à qui nous pouvons dire notre peine.

Qu'allons-nous apprendre encore?

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