‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 31 sur 146 · J'écris à l'abbé Rivière · texte numérisé non relu

J'écris à l'abbé Rivière

Mon cher abbé, je veux vous faire part d'une grande joie qui nous arrive et qui touchera certai-

nc-ment votre cœur de prêtre. Une jeune Danoise, rencontrée l'été dernier à la campagne, au cours d'une villégiature, et qui partage notre vie depuis quelques mois, en qualité de compagne de ma femme et de mes filles, a décidé de prononcer son abjuration aspirant de toute son âme à devenir catholique. Attirée chez nous par la bonté de ma femme, Danoise elle-même et convertie avant de m'épouser, instruite par elle et par ma fille aînée, son âme s'est généreusement ouverte à la Grâce et maintenant elle est tout à fait conquise. Mais il lui faut un prêtre et j'ai pensé à vous, mon cher abbé, parce que c'est en écoutant un de vos sermons, relatif à la liturgie, qu'elle a senti, pour la première fois, la Main de Dieu.

Je vous écris cela hâtivement et sans aucune recherche, étant d'ailleurs malade et privé de mes moyens ordinaires, mais je vous dis qu'il s'agit d'une chose magnifique, d'une merveille tout-à-fait divine. Les conversions ou abjurations ont été fréquentes dans notre maison. Il est connu que notre contact, est dangereux à cet égard. La personne dont je vous parle risque de tout perdre, parents et amis, en se donnant à l'Église. Elle le sait et y consent avec joie. Vous devinez quelle peut être la nôtre. Je veux donc compter sur vous et je vous prie de fixer un rendez-vous. Si vous ne pouvez venir, ma femme et mes filles vous amèneraient leur amie aussitôt qu'il vous serait possible de la recevoir.

Agréez, etc.

Notre joie a été un peu atténuée par une contrariété banale qui aurait pu nous faire

souffrir en toute autre circonstance. La bonne que nous avions nous a lâchés soudainement d'une façon bien ignoble. Je me réjouis de ne plus voir cette figure de paysanne abjecte, l'une des plus répugnantes que j'ai jamais vues.

Continué et presque achevé ma revision d'épreuves.

Ce matin, lettre de Parent à Jeanne :

Chère Madame,

... J'espère que la santé de Léon Bloy est aussi solide que son Salut par les Juifs. Voilà encore une œuvre forte...

Je fais des gammes et des sons fdés en vue de l'Audition en l'honneur de l'écrivain du Pèlerin de l'Absolu.

J'écrirai à Vines.

Veuillez, chère madame, agréer mes respectueux

souvenirs.

Armand Parent.

Ce soir, nouvelle enfin d'André Dupont.

Une lettre de Valentine nous apprend qu'il a été blessé gravement. Mais la pauvre femme ne sait que cela. Elle ignore encore où il est, le supposant soigné dans les ambulances de première ligne en attendant qu'il soit transportable.

LA l'ORTE DES HUMBLES 07

Elle nous supplie de prier pour lui.

Aujourd'hui, je parais aller beaucoup mieux. L'oppression diminue et un peu de force semble revenir.

26. Dimanche. — A 11 heures et demie, arrivée des Martineau : René, Anne-Marie, Elisabeth et André.

Je régale Martineau de l'histoire de Mariavé et de la lettre inouïe de cet aliéné à Msr de Cabrières, où il dit entre autres choses « qu'il a tout instauré en Jésus, non seulement la religion, la morale, la philosophie, la sociologie, la science, mais même la Raison humaine », affirmant que « jamais docteur de l'Église n'avait réussi cette synthèse », etc., etc.

Après déjeuner et après mon repos ordinaire, Jeanne et Elisabeth jouent du Beethoven à quatre mains.

Au moment où les Martineau allaient partir, arrive Auric dont on avait parlé, ce qui les décide à rester encore quelques minutes pour l'entendre chanter au piano cette belle chose russe qui nous avait ravis déjà.

27. — Pierre nous parle des événements de Verdun. On a généralement ignoré l'énormité

du danger. A un moment la route de Paris semblait ouverte et notre sublime gouvernement préparait ses malles pour fuir une seconde fois à Bordeaux, ce qui eût déterminé une panique effroyable. Joffre, paraît-il, voulait reculer, n'espérant plus garder Verdun. Castelnau lui aurait dit : « Attendez encore ». Puis, ce général qui paraît avoir quelque chose d'un saint, aurait été prier à l'écart pendant une heure et, revenant à Joffre, aurait déclaré répondre de tout. C'est ainsi que Pétain, appelé par lui en toute hâte avec son corps d'armée, aurait tout sauvé.

Un peu avant 4 heures, arrivée de l'abbé Rivière. Il nous dit être sans pouvoir dans cette paroisse où il n'est qu'en passant, etc.

J'apprends de lui que le curé se défiait de moi, me croyant auteur de brochures contre le denier du culte, etc. Telle était, paraît-il, ma réputation. Qu'apprendrai-je encore?

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