Samedi
Messe à 8 heures avec Jeanne et Véronique.
J'ai l'habitude très ancienne d'offrir tout ce que j'ai pour les vivants et les morts. Ou'ai-je donc à offrir, sinon ce que j'offrais il y a plus de quarante ans, c'est-à-dire une vie entière de tourments? Sans doute, il y a eu d'énormes péchés, mais ces péchés, ces crimes étaient nécessaires pour que je souffrisse tout ce que j'ai souffert et, par conséquent, étaient impliqués mystérieusement dans le sacrifice total que j'avais fait antérieurement. Ils ne peuvent donc rien contre l'intégrité de ce sacrifice et je dois croire mon trésor intact. Telles sont mes pensées après la communion de ce jour.
Lettre de Fernand Divoire de l'Intransigeant me demandant un article sur André Dupont pour le Bulletin des Ecrivains.
A F. Divoire :
Cher Monsieur, vous avez raison de penser que votre lettre me trouverait priant pour l'âme d'André
Dupont. Avant-hier soir, on m'apporta la nouvelle terrible de l'assassinat de cet ami. Je dis assassinat parce que cette prétendue guerre n'est, à mes yeux, du côté allemand, qu'une entreprise colossale de cambriolage, de destruction et d'assassinats. J'avais voulu espérer que cette victime, du moins, ne serait pas demandée. Malgré la férocité imbécile d'un médecin qui avait le devoir de le déclarer inapte au service armé, je m'obstinais à croire qu'il ne serait pas dit qu'André Dupont devait être immolé à la pince d'un de ces innombrables pourceaux embusqués qui étonnent la France en pleurs de leur inactive et florissante validité. Je comptais surtout, et très fermement, sur une protection qui n'est pas de ce monde. En réponse à une lettre touchante et doucement résignée à l'acceptation d'une mort probable je lui écrivais le 1er décembre : « Je vous vois préparé à tout... » (Voir ma lettre du 1er décembre 1 9 1 r» ) .
Dieu sait ce qu'il fait et quand il veut reprendre une âme, il n'y a pas le plus petit mot à dire. Mais le coup est horriblement dur. Je perds un ami comme j'en ai peu rencontré. Il vint à moi il y a plus de dix ans, l'un des premiers, apportant son âme généreuse à l'abandonné, à l'artiste obscur que j'étais alors, ayant discerné sous la légende infâme qui me flétrissait une sorte de grandeur hère et une incontestable dignité de vie. Je lui dois, après Dieu, d'avoir plus d'une fois supporté de cruels tourments.
Très différent lui-même, très séparé de la plupart des contemporains qu'il méprisait, mais armé d'une ironie froide et pénétrante comme l'acide, sans pardon,au service d'une intelligence d'ordre supérieur,
doué d'une intuition des plus rares qui le faisait réfractaire à toute médiocrité, son jugement des œuvres d'art ou des œuvres littéraires paraissait infaillible et donnait à sa conversation une saveur extraordinaire. Qu'il ait disparu tout à coup avant d'avoir donné sa mesure, avant d'avoir accompli ce qu'on attendait, c'est un désastre, c'est une amertume infinie. Pourquoi celui-là, ô mon Dieu, et non pas cent autres qui n'ont rien à faire en ce monde?
Voilà, cher Monsieur, tout ce que j'ai la force de vous écrire. Je suis malade depuis des mois, malade certainement de toutes les horreurs qui nous sont présentées depuis bientôt deux ans et ce dernier coup n'était pas ce qu'il fallait pour me guérir.
Vôtre, etc.
3. — Bonne lettre de Termier. Son fils cl ses gendres se portent bien. Il ne partage pas mon espérance en ce qui regarde Raoux.
Voici ce qu'il m'écrit à ce sujet :
Je ne partage pas votre espoir de retrouver le cher Raoux sur cette terre. Quelle mort que la sienne ; d'ailleurs, telle qu'elle nous est racontée par l'aumônier! C'est la mort d'un prédestiné, c'est cette mors sanclorum preliosa in conspeclu Domini dont la vertu rédemptrice doit être illimitée. J'avais le vague pressentiment qu'il ne reviendrait pas. Ses dernières lettres étaient trop pacifiées, trop sereines, trop surhumaines; elles m'arrachèrent des larmes et m'épouvantaient.