A Valentine Dupont
Ma chère Valentine, que puis-je dire à une âme aussi douloureusement blessée que la vôtre? Les paroles sont si vaines, si impuissantes ! Ma femme vous a écrit ce qu'elle pouvait. Moi, je ne sais que pleurer avec vous. La perte de cet ami des bons et des mauvais jours depuis dix ans m'est extrêmement dure. C'est le second coup que je reçois, à trois semaines de distance. Que dois-je attendre encore? L'unique ressource que nous ayons, ma pauvre amie, c'est la certitude profonde qui nous est donnée par la foi chrétienne. Notre cher André avait accepté généreusement le sacrifice de sa vie. Ses dernières lettres le prouvent. Dieu n'en demande certainement pas davantage. Tout ce que nous pouvons, dans notre misère, c'est de prier pour son âme, en nous disant que sa part est belle et que nous avons peut-être bien peu de chose à faire pour lui procurer la grande paix et la grande joie. La mort n'existe pas, pour les chrétiens, vous le savez. La vie n'est pas ôtée, mais seulement changée, comme le dit l'Eglise. Il faut nous mettre en présence de cette réalité magnifique, seule capable de nous consoler.
Si le cher absent a quelque chose à payer encore, c'est à nous de payer pour lui et nous devons le faire avec une entière générosité. Il nous le demande, il nous en supplie et nos lai mes sans prière lui seraient inutiles. C'est à vous surtout qu'il le demande avec un désir infini.
Ayez compassion de son âme.
J'ai envoyé à Divoire, pour son Bulletin des Ecri-
vains, un article qui va sans doute être publié. Hom mage public à la mémoire d'André que j'ai écrit de tout mon cœur. Vous le répandrez et j'espère que quelques bonnes âmes en seront touchées.
Je vous embrasse, ma chère petite Valentine, avec la plus grande tendresse.
5. — Après-midi, Jeanne et Véronique ayant été consulter un médecin recommandé par Jacques et dont notre pauvre enfant semble avoir besoin, je passe mon temps à lire la Genèse.
Vers 6 heures, visite de Vifies qui dîne avec nous. Lui aussi, a sa part de tristesse. Il a perdu un ami ancien, le compositeur catalan Granados, mort avec sa femme dans le torpillage du Sussex, catastrophe dont tous les journaux ont parlé. Cette visite ne diminue pas ma mélancolie. Je sens une grande fatigue. Le temps, d'ailleurs, est redevenu froid et le charbon va nous manquer. Le pauvre argent du terme est déjà entamé.
Jeanne est contente du médecin nouveau. Il lui a donné l'espoir de remettre complètement sur pied notre Véronique.
Interrogé aussi sur mon cas, il juge nécessaire la prohibition de tout ce qui peut m'être agréable. Ni vin, ni alcool, ni café, etc î ! î
6. — Lettre de Mme Raoux, nous envoyant copie d'une lettre du commandant de Raoux. Cette fois, il ne paraît plus possible de douter. Cependant quelque chose me porte à douter encore : « La mêlée était telle qu'il fut impossible d'aller relever le capitaine... Il est probable qu'il aura été enterré par les Allemands. »
Cette lecture me rend affreusement triste. Journée d'impuissance et stérilité parfaite. Gomme tant d'autres fois, j'attends le facteur qui ne vient pas, j'attends le secours nécessaire. Notre terme fond dans nos mains, et j'en viens à me demander si une démarche pénible va être exigée de moi.