Mardi de Pâques
Le secours arrive enfin.
Lettre d'une tendresse parfaite d'une amie m 'envoyant 200 francs.
En même temps, autre pli venu de Besançon contenant 50 francs, sans un seul mot. Je ne puis identifier l'écriture de la suscription.
A Mme X...
Ma chère amie, je tiens d'abord à vous dire dans quelles circonstances nous avons reçu, ce matin, votre lettre. Depuis quelques jours, on était dans une espèce d'agonie. Le terme payé, il a fallu subsister avec peu de chose d'abord, puis avec rien, par le moyen de combinaisons fort douloureuses. Vous savez combien la vie m.-ttérielle est devenue
difficile. Bref, votre lettre est venue comme la rosée dans le désert.
Nous ne pouvons, ni ma femme ni moi, nous reprocher d'avoir manqué de confiance en Dieu dans cette épreuve si semblable à tant d'autres qui nous furent infligées depuis vingt-six ans.
Mais, en ce qui me concerne, ma force de résistance ayant singulièrement diminué et, d'autre part, d'énormes chagrins causés par cette guerre maudite pesant sur mon cœur malade, je me sentais horriblement déprimé. Ne fallait-il pas payer la merveilleuse grâce que nous avions reçue?... Dieu voit ce que vous faites, et je sais que vous en serez récompensée d'une manière qui dépassera infiniment tout ce que vous pourriez espérer.
Je ne sais rien vous dire de plus, mais cela, je vous le dis avec certitude en pleurant de tendresse et du fond d'un cœur que Dieu a visité souvent dans les plus terribles agonies de douleur.
Cette consolation nouvelle qui m'est venue aujourd'hui par vous pourrait bien n'être que le prélude ou l'avant-coureur d'une victoire attendue un quart de siècle. J'ai appris que mon nouveau livre est regardé d'avance par mon éditeur lui-même comme un succès probable. On commence à découvrir, et cela se vérifie de plus en plus, que je suis désormais le seul écrivain ayant quelque chose à dire en ces jours d'affliction et d'épouvante. Je veux compter un peu sur ce privilège que j'ai payé d'un si haut prix. Le livre paraîtra, je pense, dans les premiers jours de mai et vous serez la première servie...
Vers 5 heures, je vais au café où je rencontre aussitôt Boutet. Nous causons près d'une heure. Revenu à la maison, je trouve notre amie Marguerite Levesque que nous espérons garder quelques jours. Impression de douceur extrême et de suavité chrétienne.
Mais ma fatigue est immense et je me couche bientôt, très accablé.