‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 53 sur 146 · A Mme Bienvenu · texte numérisé non relu

A Mme Bienvenu

Je sais qu'un des moments les plus critiques de la vie humaine est l'âge de 70 ans, et j'aurai cet âge dans une semaine. Tout annonce que je doublerai ce cap très heureusement, mais j'aurais besoin que Dieu se montrât et il se cache terriblement depuis deux ans, comme s'il abandonnait les hommes qui l'ont tellement abandonné ! Vous avez dû sentir, en lisant mon livre, combien lourdement cette guerre a pesé sur moi et surtout avec quelle force elle a exaspéré mon désir de la Justice. Il vous est alors facile de voir que mon état pénible, incompréhensible pour les médecins, est simplement un écrasement de l'âme. Je n'arrive pas à concevoir les gens qui m'entourent, habitués déjà à ce qui se passe comme on s'habitue à une chose normale, plusieurs même de mes amis, incapables de voir que nous sommée arrivés réellement au seuil de l'Apocalypse, c'e*Là-dire à la veille d'une manifestation divine ! Que cet aveuglement complet soit le châtiment équitable des catholiques et de leurs Pasteurs, acharnés depuis soixante-dix ans à mépriser et à démentir les Révélations de la Mère de Dieu, il n'y a pas lieu d'en être surpris. Mais comment expliquer la sécurité des autres qui devraient avoir au moins la peur des bêtes averties ordinairement par leur instinct des bouleversements prochains de la nature? Je me vois affreusement seul dans cette cohue et je vous assure que mes pensées sont fort amères. Persuadé que Dieu va se montrer de manière ou d'autre, et que ce sera terrible au delà de toute expression,

j'attends et je souffre. Pourquoi mon livre, où je n'ai pu dire que la moitié de mes angoisses, aurait-il plus de crédit que les avertissements douloureux de la Sainte Vierge?...

5. — ■ Entrepris la lecture du Saini-Sacremenl par le Père Faber. Livre fort où je trouve dès aujourd'hui des pages remarquables sur A.dam. Il se pourrait, que ce fût pour moi le point de départ de quelque travail important sur ce magnifique sujet.

6. — -A midi, nous venions de commencer notre déjeuner dans le jardin, avec Mlle Prestat, lorsque arrive Elisabeth de Groux, perdue de vue depuis 17 ans. Elle apportait un très beau bouquet de fleurs de lys. Ma gêne fut d'abord très grande, d'autant plus grande peut-être que cette jeune fille ressemble beaucoup à de Groux, dont le souvenir est pour moi si amer. L'équilibre, cependant, n'a pas tardé. J'ai surtout vu en elle une grande détresse cachée. Comme je lui disais ma crainte qu'elle n'eût été influencée contre nous par ses parents, elle a répondu qu'elle n'avait jamais voulu rien savoir. Elle a dit aussi n'avoir pas lu mes livres. Alors que sait-elle de moi? Nous sentons une très grande compassion pour cette enfant au regard

très doux qui ressemble à un pauvre oiseau blessé. Il est surprenant que son père lui ait permis de venir. En partant, elle nous donne une lettre de lui et promet de revenir, nous laissant voir une joie très vive de nous avoir retrouvés. Au dernier moment, ayant embrassé Jeanne et les enfants, elle a demandé à embrasser aussi son parrain et cela m'a été au cœur. Que va-t-il nous arriver encore et qu'est-ce que Dieu nous demande pour cette filleule? Je suis comme sous l'impression du songe le plus étrange.

Elisabeth, partie vers 1 heure, je me repose de cette émotion, puis Auric vient, bientôt suivi de Pierre.

Mlle Prestat nous joue et nous chante des romances patriotiques d'une surprenante niaiserie.

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