‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 67 sur 146 · Excellente lettre de Marcel Ghabin · texte numérisé non relu

Excellente lettre de Marcel Ghabin

J'apprends ainsi la mort déjà ancienne de ce Charles Roguet qui m'écrivait avec tant d'enthousiasme et que je n'ai jamais vu.

Voici cette lettre :

Monsieur Bloy,

Faites de beaux livres, vous a dit M. Félix Raugel. Permettez-moi de vous en prier aussi, et ne croyez pas que les soldats ne vous liront pas. Je voudrais qu'on vous lise plus au front, dans les tranchées, que partout ailleurs. Je ne connais point d'artilleur lisant Bergson, mais j'en connais un qui croit de son devoir de vous dire le bien que votre Jeanne d'Arc lui fit.

Je l'ai lu, et parfois à haute voix, au début de mars, à Fleury, devant Douaumont. Le vent de l'obus a tourné les pages, de la terre soulevée s'est insérée dans les feuillets, plusieurs fois, mais la lecture, à deux mètres sous terre, dans un médiocre abri où l'on se tenait accroupi, s'est poursuivie et renouvelée aussi sereinement que dans les galeries de la poudrière à l'épreuve de tous les bombardements.

L'exemple de la sainte était présent et agissait avec bienfaisance aux moments inévitables où la chair frissonne. La lecture de votre livre n'est sans doute pas étrangère à une proposition de citation dont je fus l'objet, mais dont je ne puis pas vous apporter l'hommage, n'en ayant plus jamais entendu parler.

Sur le front sud de la Somme j'ai emporté Au seuil de l'Apocalypse. Ceux qui vous aiment, auxquels

vous avez fait du bien, vous lisent toutes les fois qu'ils le peuvent — un livre tient si peu de place et c'est un nouveau bienfait qu'un livre nouveau — . Ils participent au fond de leur cœur à votre affliction et sont attristés de vous savoir malade. J'ai pensé à votre chagrin quand j'ai su récemment la mort d'André Dupont. Elle m'a rappelé la mort héroïque et modeste de Charles Roguet, soldat territorial de deuxième classe, mon cousin, tombé dans la Somme en 1914, blessé mortellement par doux balles de schrapnell.

Il vous aimait depuis très longtemps, avait presque tous vos livres, recherchait infatigablement vos premiers ouvrages et un cri de son admiration vous parvint lors de l'apparition de l'Ame de Napoléon qu'il avait attendu avec une impatience dont je vous donne témoignage. Il avait étudié et connaissait merveilleusement l'histoire de l'Empereur et l'histoire de la guerre 1870-71. Il laisse une sœur, femme sublime dont il était le soutien et qui, fortifiée par son exemple et son sacrifice, — joyeusement accepté, j'en suis sûr, ayant été ardemment attendu, — soigne les blessés depuis deux ans par devoir volontaire, au prix de difficultés et de souffrances au-dessus de ses forces, au mépris de ses intérêts les plus immédiats.

Le souvenir d'une courte correspondance vous invitera à prier pour l'âme du grand chrétien, de l'obscur et noble artiste auquel quelques rares intimes rendirent hommage et qui fut votre disciple fervent. Tout ce qui arrive est adorable, disait-il fréquemment, ainsi que vous-même. Cette pensée a certainement

été une des dernières de ce héros ignoré qui, réforme mais se sentant assez fort pour être soldat, fit rappeler sa mise en réforme datant de vingt ans, quelques mois avant la guerre qu'il sentait proche.

Dans l'espérance que vous n'oublierez pas non plus dans vos prières un soldat auquel elles seront précieuses, — Dieu peut l'appeler à Lui quand II lui plaira, — accueillez l'humble fidélité de votre respectueux

Marcel Ghabin, Téléphoniste d'artillerie de 7f>.

17. Dimanche. — Belle victoire ce matin. En un instant j'enlève une XXe méditation qui sera certainement une des plus belles.

Après-midi, visite de Marie Molbech, amenant une institutrice de son institut, personne sympathique ayant lu quelques-uns de mes livres et curieuse de me voir. Un peu de lecture m'est demandée. Puis, vers 5 heures, arrivent Mme de Groux et ses deux filles. Il faut lire encore. L'impression que je fais sur Elisabeth est vraiment extraordinaire. Elle vibre de manière incroyable et déplore que son père ne soit pas là pour m'entendre.

Vers 6 heures, apparition de Termier, venu pour dîner. La mort de Jean Boussac a été pour lui un coup terrible. Je le vois presque changé. Il a vu mourir ce gendre qu'il chérissait, il a

recueilli ses dernières paroles et il en a, je crois, pour toute sa vie.

Très touché de mon envoi du 6, il me prie de lui lire des pages de mon nouveau livre, ce que je fais très volontiers. Il part à 9 heures.

Circonstance tragique : Il était à Bar-le- Duc, dans Tunique hôtel de la ville, revenant d'enterrer Jean Boussac, lorsqu'il voit la mère et la sœur de ce mort, accourues et demandant des nouvelles du blessé qu'elles supposent convalescent ! ! !...

18. — Fabriqué par force, avec une fatigue extrême, la XXIe méditation, la plus courte jusqu'ici. Le temps d'ailleurs est horrible, pluvieux et froid, et je suis saturé de tristesse.

Après 6 heures, visite de Boutet. Apprenant que nous sommes sans le sou dès ce soir, il me prête 5 francs.

19. — Messe à 8 heures tous ensemble. Encore une journée très dure. J'attends

vainement le facteur et je ne vois rien venir. Jeanne parvient à nous nourrir avec les testes d'hier. Pour ce qui est de demain, on ne sait, pas. Il est vrai que demain c'est les Ouatre- Temps de septembre, jeûne et abstinence.

Comment ai-je pu, dans cette tribulation de mon esprit, écrire et même achever complètement la XXIIe méditation?

Il a fallu faire du feu aujourd'hui pour la première fois.

20. — Carte de Pierre m'apprenant qu'il est à Bordeaux pour une foire qui intéresse, paraît-il, le commerce hollandais !

Étonnante mission pour lui.

J'écris à Crès, c'est-à-dire à Grolleau, quelques lignes, lui demandant de donner à ma femme ce qu'il pourra, si peu que ce soit, vu notre misère noire. Jeanne va porter ce billet.

Commencement pénible d'une XXIIIe méditation inspirée par notre misère.

Jeanne a reçu 100 francs de Grolleau. C'est de quoi respirer un moment.

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