A de la Laurencie
Cher ami, ce matin j'ai communié pour vous le mieux que j'ai pu, avec grand amour, et je tien9 à vous dire, en commençant cette nouvelle journée, :me vous m'avez été envoyé par Dieu hier soir, très visiblement. Je ne parle pas d'un certain aveu banal qui a provoqué chez vous un certain geste qui n'avait rien de banal.
Oui, sans doute, je souffrais ainsi, mais il y avait
autre chose, et comme toujours, par-dessus tout, le cauchemar horrible qui m'écrase le cœur depuis deux ans. Il faut bien peu de surplus pour me le rendre insupportable. Lorsque vous êtes arrivé, j'étais complètement déprimé, au point de ne pouvoir parler aux visiteuses que vous avez rencontrées et craignant de fondre en larmes.
A votre départ, j'étais ranimé, presque joyeux. Votre présence m'avait rendu la force qui allait me manquer pour continuer le difficile travail qui m'est imposé par ma conscience de chrétien et dont vous avez senti l'importance. Que Dieu et sa Mon- de Compassion vous bénissent, mon très cher ami.
Journée employée entièrement à la copie commencée hier.
27. — Lettre de Vincent d'Indy, répondant à ma demande du 20. Il tient à parfaire l'éducation musicale de Madeleine et il en sera, cette année, comme les années précédentes. Au seuil de l'Apocalypse est considéré par lui comme une très grande œuvre d'art et il a vibré infiniment à VA me de Napoléon.
Octobre.
1. Dimanche. — Le curé parle d'une lettre llective des évêques français qu'il résume. >us les lieux communs convenables et, pour iir, le moyen sûr d'obtenir la victoire. Former vœu d'un pèlerinage national à... Lourdes! i aurait pu croire que c'était une occasion de souvenir de la Salette.
Vers 3 heures, arrivée de Mme S... nous tienant son fds Edouard qui nous plaît tout i suite. C'est un jeune homme très bien élevé, es doux, très religieux et déjà pianiste surenant. Il a joué remarquablement avec adeleine la sonate de Franck. Son avenir est certain. Interne à Louis-le-Grand, il va se éparer pour la Normale. Mais son grand trait est pour la musique et il souffre de ne mvoir s'y livrer entièrement.
Mme de Groux et sa fille Marie-Thérèse ennent pour chercher Elisabeth, qui a passé îelques jours chez nous. Son départ m'a été înible. J'aime déjà cette filleule charmante.
Elle-même est ravie de nous connaître. Véronique a pris un fort ascendant sur elle. Aujourd'hui même, elle l'a extrêmement impressionnée en lui lisant, dans Tauler, l'histoire du Mendiant. Il paraît que c'est une âme merveilleusement ouverte aux impressions religieuses. Parlant d'elle et pensant à d'autres, Véronique a dit à Jeanne ce mot charmant : « Notre maison devient l'auberge des âmes. »
3. — Après déjeuner, il faut réaliser un projet de promenade dont Mme S... et Jeanne ont eu l'idée. Toutes deux ont pensé qu'une promenade en voiture me serait agréable et utile. Je ne le pensais guère. Une voiture a donc été louée. Voyageurs : Jeanne, Véronique, Madeleine et moi, notre amie ayant préféré rester à la maison.
Route de Versailles, Châtenay, la Vallée aux Loups, Robinson et Sceaux où on s'arrête dans un café avant de rentrer à Bourg-ia-Reine. Partis à 3 heures, nous revenons à 5. Fatigue et tristesse pour moi. Dans cette fin de journée d'automne, les villas bourgeoises m'ont paru sinistres.
La tenancière du café de Sceaux, d'ailleurs, n'avait pas manqué de me glisser une mauvaise
pièce, sorte d'injustice qui m'est particulièrement odieuse.
5. — Visite des sœurs de Raugel, Germaine revenue de la Salette. Tout ce qu'elle dit de ses impressions rafraîchit mon dégoût des catholiques actuels et me procure une tristesse affreuse.
6. — Messe avec Marie Molbech à 7 heures. Véronique et Madeleine vont déjeuner chez
les de Groux. Donné pour Elisabeth le Mendiant ingrat.
Dédicace :
Ma chère Elisabeth, la mendicité est un art et l'ingratitude est une science. Ton parrain est donc un artiste et un savant. Il pourra t'instruire.
Continué la copie de mes méditations. Elle sera finie demain.
Véronique et Madeleine, revenues de leur voyage à Paris, m'apprennent que de Groux, rassuré par sa fille et par elles, est décidé à venir ici dimanche. Mon parti est pris. Je le recevrai sans phrases comme si je l'avais vu la veille. Il est temps d'en finir.
8. Dimanche. — Après-midi, 3 heures environ. Visite imprévue de Termier accompagné de Jeanne Boussac. Celle-ci est vaillante, mais fortement marquée par le chagrin. On cause comme on peut en attendant le coup de sonnette des de Groux.
Les voici. Je suis avec mes premiers visiteurs dans le bureau. Madeleine vient me prendre. J'accueille mon ancien ami avec simplicité. De son côté, il s'humilie tout de suite et je coupe court en lui disant de m'embrasser, ce qu'il fait avec transport. Il n'a pas changé, il a seulement grossi, mais cet embonpoint n'a fait que donner plus de force à ses traits et à sa physionomie si connue de moi et devenue plus sympa! hique. Je ne croyais pas possible, après tant de choses douloureuses, un renouveau de l'ancienne amitié et déjà, je la sens renaître.
Je monte chercher Termier et sa fille, curieux de voir de Groux. Naturellement, on me fait lire, ce que j'exécute avec un secret ennui et beaucoup de fatigue.
Vers 6 heures, les Termier s'en vont et les de Groux, qui ne peuvent rester dîner, disparaissent à leur tour.
Telle est la fin de ce drame ou cauchemar si étrange qui a duré dix-sept ans.