‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 74 sur 146 · Dimanche. — Dernière toilette de mon manuscrit · texte numérisé non relu

Dimanche. — Dernière toilette de mon manuscrit

Deux dédicaces à Elisabeth de Groux :

Salul par les Juifs. — J'ai dit quelquefois que ce livre est le seul que j'oserais offrir à Dieu. Je l'offre donc sans aucune crainte à ma bien-aimée filleule.

Mon Journal. — Ce séjour en Danemark est pour moi comme un souvenir d'enfance, tant il me paraît lointain, mais il est sans aucune douceur et je ne crois pas que les quelques paysages évoqués soient capables de donner la nostalgie même à une vache exilée.

30. — Le bon abbé D... vient un peu avant 10 heures; Jeanne l'ayant vu, il y a quelques jours, lui avait dit mon désir de le voir, de me confesser à lui avant la Toussaint et il est venu malgré un temps affreux. Je suis très content de lui et je ne m'adresserai plus à aucun autre.

Passé la journée en lecture de VAvènemcnl de Bonaparte, par Vandal.

Novembre.

1. Toussaint. — Messe à 6 heures et demie. Commencé ma pratique de l'office des défunts.

2. — Lettre de Termier m'envoyant une somme de la part d'un ami qui veut demeurer anonyme. Dès le commencement do leur mois, les morts semblent se déclarer en ma faveur.

A Termier : J'ai reçu avec émotion ce que l<s défunts m'ont envoyé par lui... Je suis depuis longtemps en commerce avec eux et, bien souvent, ils m'ont secouru. Je leur ai confié mon nouveau livre pour le préserver des mutilations de la censure, et j'espère beaucoup de leur pouvoir sur les choses de ce monde qu'ils paraissent avoir quitté, pouvoir qui dépasse infiniment les conjectures de nos plus clairvoyants aveugles. Je lui apprends ainsi la fin de cet ouvrage et je dis l'importance qu'il me paraît avoir comme témoignage chrétien.

A Mme D...

Madame, j'ignorais votre nom, mais votre lettre, très honorable pour moi, à laquelle je veux répondre, me donne à penser que vous êtes la mère de mon

amie T. S... Vous me dites que votre fille vous désespère par l'exagération de ses pratiques de dévotion et vous ne voyez d'autre remède que de vous adresser à moi. Je vous réponds tout d'abord que j'ignore complètement l'exagération dont vous me parlez et que je n'y suis pour rien. J'ajoute même que le mot exagération, lorsqu'il s'agit de l'amour qu'on doit avoir pour Dieu, me paraît inintelligible. C'est un peu comme si vous me disiez, par exemple, que votre fille exagère son amour pour vous. Mais laissons cela. Je ne voudrais pas me permettre de supposer un seul instant qu'une chrétienne comme vous peut ressembler à ces personnes qui disent que c Dieu n'en demande pas tant », qu'on en fait toujours assez pour lui et que les saints ne sont pas à imiter. Loin de moi une telle pensée qui serait sans doute à votre égard le comble de l'injustice.

Encore une fois, je ne sais rien ou à peu près rien des pratiques pieuses de votre fille. Elle m'a fait l'honneur de me consulter plusieurs fois, imaginant avec témérité peut-être que j'étais capable de lui donner d'utiles avis. Je n'ai pu lui donner que ce que j'avais, le fruit d'une expérience déjà longue, étant un vieil homme de 70 ans passés, une sorte de patriarche, très peu vénérable d'ailleurs. Je lui ai dit : Faites ce que je fais, communiez tous les jours. Vous serez ainsi dans le véritable esprit de l'Église, vous serez dans Vobêissancc parfaite et Dieu vous accompagnera dans toutes vos actions. Je n'ai pas eu d'autre ressource au cours de ma vie qui a été fort douloureuse. Si j'avais parlé autrement, j'aurais été un faux ami, un menteur et un renégat.

Mais c'est tout, absolument tout. Estimant ;omme vous que le dur labeur quotidien dont vous parlez est une pénitence assez rude, je me suis bien çardé de lui proposer des mortifications supplémentaires. Si je savais qu'elle jeûne tous les vendredis, comme vous le dites, je la blâmerais certainement. Mais ne confondez-vous pas ce prétendu jeûne, qui serait arbitraire et surérogatoire, avec la simple abstinence que l'Église prescrit à tous les fidèles? Je crois votre fille très généreuse, mais je ne la crois pas déraisonnable. Autrement, elle ne pourrait pas être mon amie, elle ne m'intéresserait même pas, soyez-en sûre. Vous ne me connaissez guère si vous avez pu me croire capable de lui conseiller des extravagances. Je suis, au contraire, le mortel ennemi des extravagants et des imbéciles que j'ai passé ma vie à combattre. Et j'entends par là tous ceux qui, comptant sur leur pauvre jugement de deux sous et oubliant que Dieu est le maître, prétendent gouverner les autres en les contraignant à voir ou à penser comme ils voient ou pensent eux-mêmes, sans aucun égard pour la vocation particulière dévolue à chacun de nous. Ces pauvres gens nomment sagesse ou raison ce qui ne serait, en réalité, que l'étouffement des âmes dans la plus abjecte médiocrité. Quand je pense que des personnes très sages voulaient faire de moi, il y a cinquante ans, un employé de bureau et que ma vocation d'artiste leur paraissait de la folie ! Quelle clairvoyance ! La vraie sagesse consiste à faire simplement, docilement ce que Dieu demande à l'âme, comme il le veut et quand il le veut. Je n'ai jamais pu dire autre chose à votre

fille en qui je vois une âme fort au-dessus de l'ordinaire. Si son confesseur ne voit pas cela, c'est qu'il est incapable de la diriger. Elle doit alors en chercher un autre, ce qui est absolument son droit.

Vous dites que je suis pour elle « le bon Dieu qui fait pleuvoir ». Cette petite ironie m'avertit suffisamment que votre confiance en moi n'est pas grande. Je vous assure que vous avez tort. Je suis un ami très sûr et un bonhomme fort aimable. Si vous me connaissiez, vous n'y résisteriez pas. Vous m'aimeriez comme le fait votre fille, peut-être encore plus. Alors vous cesseriez de vous tourmenter et tout irait le mieux du monde. C'est la grâce que je demande. Ainsi soit-il.

En vous priant de me pardonner cette longue lettre d'un vieux malade, je vous offre respectueusement le bonjour le plus affectueux.

3. — Office des morts, j'achève ma lettre à Mme D..., interrompue hier par des visiteurs, puis copie de cette longue lettre qui produira j'ignore quel effet.

Et voilà tout l'emploi de ce jour.

J'allais oublier, dans l'emploi de la journée, le travail très pénible qu'il m'a fallu faire dans la cave, le dernier tonneau de Mme Bienvenu ne se laissant pas mettre en perce volontiers.

5. Dimanche. — Dédicaces pour trois livres appartenant à Auric :

Chevalière de la morl. — Livre de mon extrême jeunesse écrit en 1877. Je devais avoir alors dans les 18 ans, étant né en 1846. On demande un peu d'indulgence.

Mon Journal. — Second tome de la série qui n'aura jamais de fin. Tel que je me connais, je suis capable de la continuer dans le Paradis où je donne rendezvous à tous mes lecteurs.

Vie de Mélanie. — Livre profondément astucieux. Il y aura peut-être des malins pour croire que c'est une aulobiographie.

Journée froide et morose. Pas de visites.

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