Immaculée Conception
Messe à 7 heures, seul. Tout mon petit monde assiste à celle de 8 heures.
Lecture avec Jeanne de mes épreuves ce matin et après midi.
9. — Achevé avec Jeanne la lecture des épreuves et leur envoi à Vallette avec une petite lettre.
10. Dimanche. — Lecture d'Isaïe une grande partie du jour. Vers 4 heures, apparition bien inattendue de l'abbé Léonce Petit qui ne peut rester qu'une heure. Il revient de permission
et doit repartir demain. Il a bonne mine et semble beaucoup plus fort qu'autrefois. Il est aumônier sous des chefs favorables à la religion. Sort exceptionnel. Les soldats eux-mêmes sont bien disposés et le respectent. Mais sa vie est pénible et dangereuse. Vines arrive au moment où il se disposait à partir. Heureusement, car il n'espérait pas trouver le temps de le voir demain.
Après son départ, arrivent Rouault, Edouard et enfin de Groux et Marie-Thérèse. Elisabeth est malade.
Dîner. Nous sommes onze à table.
Soirée agréable, quoique un peu fatigante pour moi. Vifies fait un peu de musique et moi un peu de lecture. Je commence à m'ennuyer de cette répétition continuelle.
Donné par de Groux, titre d'un article du Matin de ce jour : « Nous n'attendons pas le Messie, nous attendons des hommes d'action. »
11. — Lettre au Père Marchai : Je lui parle de mes « Méditations » et aussi du terrible cauchemar de la guerre. Je ne peux pas tout dire dans une lettre, mais voici :
Deux choses terribles : 1° l'absence complète, absolue de Dieu dans la pensée des contemporains;
en d'autres termes, le refus de Ninive de faire pénitence; 2° l'impuissance infinie de tout le monde sans exception, l'absence inouïe d'un homme supérieur aussi bien chez les ennemis que chez nous. De part et d'autre, on ne fait que des sottises. On se fait tuer effroyablement, mais rien ne se décide. Impossible de nous débarrasser de la vermine allemande et les Allemands eux-mêmes captifs de leur conquête.
13. — Lettre de Belle devenu ouvrier aviateur. Le ton de sa lettre est touchant. Deux de ses frères ont été tués, deux autres sont dans les tranchées.
Réponse immédiate et très affectueuse à Léon Belle. Je lui parle naturellement de mon livre et je finis par une affirmation de ma foi et de ma pratique chrétiennes en lui souhaitant à lui-même ce réconfort « car il peut nous être demandé de souffrir encore, terriblement ».
Une puanteur nouvelle arrive d'Allemagne. Depuis quelques jours, on parle d'une paix ignoble que l'Allemagne, pressée par la famine, proposerait, en gardant, bien entendu, tout ce qu'elle a volé, de telle sorte que, dans quelques années, la bête féroce recommencerait et que nos morts innombrables auraient été sacrifiés en vain. Et il se trouve des Français pour y consentir !
14. — Achevé de relire les épreuves avec Jeanne. Dédicaces sur deux livres que m'avait laissés Auric jeudi dernier.
L'Invendable. — Il y a quelques années, tout était vendable, excepté mes livres. Aujourd'hui encore, l'ordure leur est préférée. Cependant, ils commencent à se vendre un peu, depuis que fonctionnent la censure et l'union sacrée. Je suis un profiteur de la guerre.
Le Vieux de la Montagne. — Il n'y a plus de montagne et il n'y aura bientôt plus de vieux, même dans la plaine. Tout le monde a 20 ans aujourd'hui et j'attends ma prochaine mobilisation.
A 6 heures environ, arrivée de Pierre et d'Auric.
Presque en même temps, réponse de Vallette, excellente. Il s'est décidé à tirer les Méditations à 2.000 exemplaires et m'annonce l'envoi de 50 francs. Dîner assez joyeux. Dominos jusqu'à 10 heures.
15. — Le soir, lettre de ce correspondant lyonnais A. Guichard à qui je n'ai jamais répondu. Il me dit que puisque Dieu veut bien m'exaucer très particulièrement, il me recommande son fils qui est aux tranchées. Un billet de 5 francs est joint à cette lettre.