‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 83 sur 146 · A Roblot · texte numérisé non relu

A Roblot

Cher invisible, Le billet de 5 francs ci-joint était inséré dans la lettre que je vous envoie et qu'il est nutile de me retourner. Je ne refuse pas mes prières pour ce jeune soldat, mais comme elles ne valent ïertainement pas cent sous, je crois remplir les ntentions du brave homme qui s'adresse à moi dans >a candeur, en vous les envoyant pour que vous lisiez deux messes.

Vous reverra-t-on ici quelque jour? Si vous étiez /enu dimanche, vous auriez rencontré le cousin Pons.

Après-midi, 3 heures. Visite de Martineau et l'Elisabeth Joly, malgré un temps affreux de )luie et de neige. Causerie et lecture de plusieurs le mes méditations. Ils s'en vont ravis, à [ heures et demie.

17. — Dimanche morne. Personne ne vient. Mon temps est partagé entre la lecture d'Isaïe

st celle de Carlyle (Révol. franc.).

A supposer que mes lectures soient voulues le Dieu, — comme tout le reste, — je me suis lemandé ce que pouvait signifier, en ce moment le ma vie, ce rapprochement extraordinaire.

Je décide de reprendre le petit cours de ittérature à mes enfants que j'avais entrepris 1 y a quelques mois et qui a été malheureuse-

nient abandonné. J'y mêlerai naturellement un

peu d'histoire.

18. — A Mme Bienvenu : Elle m'avait demandé si je pensais qu'après la guerre il y aurait une régénération de la France.

Je vous répondrais : Oui sans hésiter, si je voyais un commencement de régénération de notre clergé.

Vers 3 heures, apparition imprévue de Jean Baron retour de permission et pouvant nous donner deux heures. Il est bien portant et plein de courage, malgré la boue liquide où il est forcé de vivre dans la Somme. Il parle avec la plus grande admiration des soldats qui combattent autour de lui, mais il ne voit pas plus que moi la fin du cauchemar. Il me prie de lui lire des pages de mon livre, ce que je fais à sa très grande satisfaction. Il part à 6 heures et demie. Le reverrons-nous jamais?

19. — Impossible d'aller au Mercure comme je me l'étais proposé. Madeleine, qui devait m'accompagner, est fortement grippée, le froid est très vif et Jeanne ne veut pas que j'aille seul. Je me résigne donc à écrire à Vallette en lui envoyant la table des Méditations et la

manière de s'en servir. C'est tout mon travail de cette journée triste. Il fait froid et nos deux fdles, grippées l'une et l'autre, sont couchées. Je me tire d'affaire comme je peux en lisant Carlyle, qui paraît être, en littérature, mon cousin germain. Je vois cela de plus en plus.

20. — Je ne sors pas ce matin. Hier soir, j'avais pris la résolution de ne pas affronter l'air glacial du matin qui me suffoque.

Lettre intéressante de Georges Joubert.

Ma réponse :

Persuadez-vous, mon cher G. Joubert, que je vous aime déjà, vous et votre amie et que j'apprécie la grâce merveilleuse et toute divine qui m'est faite quand je vois certaines âmes venir à moi spontanément. Mais vous êtes loin de me rendre justice quand vous supposez que j'ai pu désirer la gloire et la multitude des lecteurs. J'ai toujours pensé au contraire que ce qu'on nomme le succès est un diplôme de médiocrité ou un certificat d'ignominie et j'ai écrit des livres, illisibles pour la foule, dans l'espérance unique d'atteindre quelques âmes ignorées de moi mais apparentées mystérieusement à la mienne.

Vous m'avez raconté votre histoire, du moins ce que vous en savez, car il n'est donné à aucun homme de connaître sa propre histoire. La mienne tient ou paraît tenir en quelques lignes que vous trouverez à la page 371, premier alinéa du Mendiant Ingral. La plupart de mes livres et surtout les sept volumes

de mon journal ne sont que le développement et la vérification de ces lignes. Aujourd'hui, j'ai 70 ans passés et je me prépare à la mort sur l'extrême rebord du gouffre où les sociétés modernes ignorant Dieu vont être précipitées, catastrophe inouïe, prévue et annoncée par moi depuis un grand nombre d'années.

Vous êtes admirablement préparés à lire mon nouveau livre qui paraîtra, je ne sais quand. C'est une lamentation terrible, non devant les hommes, mais devant Dieu seul à qui je parle dans ma solitude. Jl y a quelques jours, Martineau est venu me prier de lui en lire des passages et il est parti bouleversé. Une pareille lecture n'est possible qu'à ceux qui ont renoncé à toute espérance humaine et qui croient que l'heure de l'Esprit-Saint est enfin venue. Il est facile aujourd'hui d'être prophète si on croit que le Démon est réellement déchaîné, comme la Sainte Vierge nous l'a dit à la Salette et que, par conséquent, tout ce qui se fait est contre Dieu. Remarquez aussi l'impuissance infinie de tout le monde et surtout l'absence prodigieuse de tout homme supérieur, chose qui ne s'était vue en aucun temps de l'histoire. Le moment n'est plus de former des conjectures ni de faire des projets d'avenir. Attendre par terre comme les grains de poussière attendent la tempête, prier de tout son cœur et se préparer au martyre, voilà ce que Dieu demande à ses amis. Le reste n'est rien.

Il est tard et je suis fatigué. Demain je vous renverrai vos photographies signées.

Je suis très content de votre lettre, mon cher Georges.

Après-midi, lettre de l'abbé Roblot. Il dira les deux messes cette semaine, et viendra dimanche s'il n'arrive pas quelque chose comme la corvée de bois qui lui fut infligée dimanche dernier.

21. — Un charbonnier du pays nous apporte dix sacs de boulets, attendus depuis un mois. Nous ne savions plus comment nous chauffer.

Lecture d'Isaïe.

Visite de Pierre et d'Auric.

Échecs avant dîner et dominos après.

Aucune tristesse.

22. — Je suis si misérable que je ne me décide pas à sortir. Ni messe, ni communion.

Réponse de Vallette à ma proposition de mardi. Il est complètement de mon avis et fera strictement ce que j'ai demandé. J'étais loin de l'espérer et cela me paraît un petit miracle, annonciateur de plusieurs autres.

A Raclot, réponse à sa lettre reçue le 6 novembre.

... Vous parlez de la mission particulière que chacun de nous reçoit en venant au monde. Très peu la connaissent, en effet, puisque Napoléon luimême ne la connut pas. Il faut la grâce d'une si parfaite et si rare humilité ! Même alors, comment savoir clairement ce que Dieu demande si on ignore

ce que c'est qu'une âme et si on n'a jamais regardé la sienne. Pauvre homme, tu crois savoir qui tu es parce que tu sais le nom de ton père et l'autre nom que tu as reçu au baptême, mais tu ne sais pas le nom de Ion âme et, par conséquent, tu t'ignores toimême d'une ignorance infinie ! C'est le secret de Dieu et jusqu'à la mort notre identité nous est inconnue et impénétrable. Adam seul, avant la faute, a pu connaître la sienne. Quand cette lumière lui fut ôtée, la mort fit son entrée dans le monde tenant dans ses bras l'idolâtrie qui venait de naître. IJ fallait bien que quelque chose remplaçât ce qui avait été perdu. J'ai parlé de cela dans deux chapitres de mes Méditations.

Quand une âme est assez profonde pour sentir cette ignorance, il lui reste heureusement la ressource des larmes, de la prière dans les larmes et alors lui vient la vision crépusculaire de l'identité de tous les hommes avec le nouvel Adam qui est Notre- Seisrneur Jésus-Christ.

Véronique nous donnant de l'inquiétude, nous avons fait venir le Dr François pour l'examiner. On pouvait craindre la congestion. Il nous a dit qu'il n'y avait qu'une simple grippe.

Mais elle voudrait recevoir la communion. Jeanne a donc prié ce matin l'abbé Pradel, vieux missionnaire qui fait ici l'office de vicaire depuis quelque temps, de venir la voir. Il est

venu vers 3 heures. II doit lui porter la communion demain matin.

23. — Mauvaise nuit. J'ai été tourmenté par la crainte de ne pouvoir me lever assez tôt pour réveiller Jeanne et Véronique avant l'arrivée du prêtre. Je peux me lever pourtant à G heures et sortir. Communion sans messe à 7 heures de la main de l'abbé Pradel qui part aussitôt après pour apporter le sacrement à notre malade.

Lettre de Fr. Dacien. Il pense que les malheurs énormes auraient pu être évités, si on avait été attentif aux avertissements de la Salette et il pense aussi que si les catholiques, au lieu d'être ce qu'ils sont, m'avaient donné depuis longtemps le moyen de me faire entendre, j'aurais pu déterminer un courant « transformateur de notre société française toujours affamée de fange ou de splendeur ».

Cet admirateur étonnant me dit avoir copié en petite écriture sans en supprimer une ligne : le Sang du Pauvre, l'Ame de Napoléon et Jeanne d'Arc et l'Allemagne dans un carnet de 248 pages, qu'il porte toujours sur lui (!!!).

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