Journée absolument vide
Ni lettres, ni visite et je manque de courage pour écrire.
A propos de Noël, nous parlons religion à Elisabeth de Groux. C'est toute une éducation qui nous est confiée.
Sachant de Groux hypnotisé par l'idolâtrie de son art, je n'en suis pas surpris. Ce n'est pas la première fois que je remarque cette propension de tous les artistes à peu près sans exception. Ces êtres, pleins de fantômes et d'images vaines, sont, plus que les autres, incapables de l'Absolu. Dieu leur paraît inutile et les formes extérieures de la piété, les pratiques de la vie chrétienne, inférieures à leurs rêves, n'obtiennent que leur mépris.
Notre archevêque a interdit la messe de minuit. Motif : Économie d'éclairage. C'est un moyen sûr d'envoyer les bergers aux cafés ou restaurants de nuit qui seront certainement éclairés toute la nuit.
25. — Messe à 6 heures et demie et 7 heures. Je suis somnolent et privé de joie.
A Termier :
Nous avons reçu votre oie de Bretagne avec une joie que nous ne cherchons pas à dissimuler. Il est vrai que, par une sorte de miracle, cette volaille
s'est transformée en un énorme gigot. Mais notre satisfaction n'a pas diminué. De mon côté, elle serait plus grande si j'avais l'assurance parfaite qu'au moment de notre repas de Noël, l'Allemagne entière crève de faim. A ce prix, je consentirais bien volontiers à mourir moi-même d'inanition. Le désespoir de ce peuple infâme est mon unique espérance terrestre. C'est l'immense besoin de mon âme, mon rêve unique nuit et jour, c'est le tison de ma prière. Ah ! dans ce sens, je suis vraiment un homme de « bonne volonté », vous pouvez le croire, mais, hélas ! combien inutile.
Si, du moins, je pouvais me consoler en regardant notre pauvre France rongée de vermine, gouvernée par les plus fétides crapules et promise aux pires malheurs, aussitôt après la déconfiture des brigands de la Germanie. Nous pourrons apprécier alors l'amitié fraternelle de l'Angleterre qui a déjà conquis la Normandie et la Picardie et qui ne les lâchera certainement pas.
J'ai dit ce que j'ai pu dans mes Méditations, c'est-à-dire très peu de chose, et vous verrez qu'il en sera de ce livre comme de Sueur de Sang, qu'on jugea excessif avant 1914 et qui, maintenant, paraît inférieur à la réalité. C'est un mauvais métier que celui de prophète.
Telles sont mes pensées en ce jour de Noël.
Je voudrais que le ciel fût tout tendu de noir, Et qu'un bois de cyprès vînt à couvrir la terre I
Je suis hanté par ces deux vers d'Eugénie de Guérin après la mort de son frère qui ne méritait sûrement pas un si grand deuil.
Sans parler de mes amis atrocement assassinés par Guillaume, j'ai bien d'autres sujets de gémir et de crier vers le ciel ! Celui que j'attends depuis un si grand nombre d'années ne vient pas et c'est assez pour être tenté de désespoir.
Vous savez sans doute que notre archevêque, toujours digne de lui-même, a interdit cette année la messe de minuit dans tout son diocèse. C'est une petite surprise qu'il nous réservait en attendant celles qui lui sont réservées à lui-même et qu'il est loin de prévoir. Les pasteurs de Bethléem, avertis par les anges, se précipitèrent à la crèche média nocle. Le nôtre ne permet pas cet empressement. Nécessité patriotique d'économiser le luminaire, a-til dit. Que la nuit reste la nuit et, s'il est possible, qu'elle soit éternelle.
Je n'ai rien à vous dire de mon livre, sinon qu'il est imprimé entièrement. J'ai corrigé toutes les premières épreuves. Reste à savoir ce que fera la censure. Les imbéciles ou malandrins qui forment cette équipe ne feront assurément que le mal qu'il leur sera donné de faire, Dieu et sa Mère, pour qui ce livre fut écrit, ayant le pouvoir de les aveugler. J'ai prié de toutes mes forces pour qu'il en fût ainsi et je veux espérer. Et maintenant, cher ami, persévérez dans votre courage et votre résignation. Je ne me lasse pas de demander pour vous les bénédictions les plus amples et je ne vous oublie pas un seul jour. Peramanler amplector te, carissime.
26. — Vers 5 heures, arrivée d'un colis prévu. Une dinde envoyée par M. et Mlle Pey-
rabon, sans un seul mot. J'aurais aimé à revoir le bonhomme de père, ayant renoncé à jamais connaître l'étrange fille.
Jeanne envoie un pneu aux Brou les invitant à venir manger avec nous cette volaille, mais il est peu probable qu'ils le puissent.
27. — Nouvelles de ce matin. Joffre est fait maréchal de France et Mme de Thèbes est morte. Cette prophétesse a tout annoncé, excepté cela.
Thérèse Brou vient seule.
Déjeuner rabelaisien pour trop peu de convives.
A Louis Ouarré : Il me souhaite une année 1917 meilleure que toutes les autres années de ma vie. Je réponds que si ce vœu se réalise, mon étonnement sera infini, car c'est exactement le contraire que je prévois. Il aurait raison cependant si Dieu voulait me faire la grâce du martyre que j'ai plus d'une fois demandée.
Pour finir :
Je pense très sérieusement que le fait d'avoir compassion de moi est de nature à faire descendre la bénédiction sanctifiante de l'Esprit-Saint sur les prédestinés qui en sont capables. C'est votre cas et c'est le cas de notre cher Termier.
A Jeanne Pcyrabon :
Mademoiselle, il y a quelques jours, une lettre de vous s'est placée d'elle-même sous mes yeux, je ne sais comment.
« D'ici peu», disiez-vous, «je rentre à Paris... Alors le jour sera-t-il venu de voir Léon Bloy? Jour dès longtemps espéré... Pour l'inconnue sacrée par vous de titre d'amie, ce sera, non une connaissance, mais, n'est-il pas vrai? une reconnaissance. » Une année vient de s'écouler. Le 23 juin, en réponse à l'envoi d'un de mes livres, vous m'envoyâtes par votre père une lettre et un panier d'abricots. Il y avait aussi pour ma femme une jolie médaille de Pie X et de Jeanne d'Arc. Cette autre lettre n'est pas sous mes yeux, mais elle exprimait sans doute les mêmes sentiments, certifiés d'ailleurs par votre sympathique messager. Puis silence et enfin dinde silencieuse reçue le jour du Protomartyr et dévorée aujourd'hui, fête de l'évangéliste saint Jean. Votre désir de me voir, de me reconnaître qu'on pourrait croire éteint est peut-être plus flambant que jamais. Dans ce cas, un vœu est présumable, un vœu religieux, un effort héroïque de renoncement qu'il me faut admirer. Je ne vois pas d'autre explication. Mais ce vœu est-il perpétuel? Je vous le demande avec l'humilité convenable. S'il n'est que temporaire, puis-je espérer votre visite avant l'aurore de ma 80e année? A supposer que je vive encore sur la terre, je serais peutêtre devenu aveugle ou complètement sourd. Ce serait une reconnaissance délicieuse.
En attendant, je vous enverrai les livres que je
pourrai faire encore, offrande visible à une personne
invisible. Vous en recevrez un dans quelques semaines.
Si vous n'étiez pas liée par ce vœu sublime, si vous
aviez été moins héroïque, j'aurais pu vous offrir,
comme à d'autres amis assez lâches pour venir chez
moi, la lecture de quelques-unes de mes nouvelles
pages qu'on dit supérieures à tout ce qui précède.
Mais sans doute aimez-vous mieux l'imprimé dans
une solitude inaccessible. Qu'il en soit ainsi et que
I les saints Pères du désert vous bénissent dans le
i canton mystérieux du Paradis où ils vous attendent.
Madeleine, ma fille cadette, voudrait savoir si
c'est vous qu'elle a vue et entendue rue de la Boëtie,
j à l'exposition d'Henry de Groux, le jour de la clôture,
il y a je crois trois semaines. Elle était assise prés
' d'un groupe formé par un monsieur et sa fille en
qui elle a cru reconnaître ou deviner M. et Mlle Pey-
rabon.
N'étant ficelée par aucun vœu, elle a été sur le
■ point de se présenter elle-même et se reproche
' aujourd'hui la timidité malencontreuse qui l'en
empêcha. Mademoiselle, je mets à vos pieds mes
70 ans de toupet.
30. — Après-midi, visite de Christine amenant sa petite Anne-Marie qui devient une |enfant charmante. Elle avait un grand désir ;de m'entendre lire et je me suis exécuté bien volontiers, parfaitement sûr de ne jamais rencontrer une auditrice plus fervente. Elle a été, en [effet, très émue et j'ai eu ainsi ma récompense.
206 LA PORTE jDES HUMBLES
Lettre de Marguerite Levesque pour le jour de l'an.
Je lis et relis Léon Bloy, dit-elle, car il est le seul qui écrit sous Vinspiralion directe du Saint-Esprit.