‹ La porte du soleil (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · La porte du soleil · texte numérisé non relu

La porte du soleil

La beauté de ces chevaux n'est due qu'à une chuse, c'est que l'Andalousie est la seule province où de temps immémorial les lois

aient défendu de faire saillir les juments par des ânes. C'est encore une des provinces où ce noble animal a le moins dégénéré.

Le cheval andalou, harnaché comme ils le sont tous à Cadix, à l'île de Léon, à Xérès, est éblouissant de couleurs, de broderies, de luxe, de prestige ; sa selle à fleurs admirablement piquées sur un cuir d'un jaune mat, ressemble de loin à un fauteuil, l'étrier arabe à large croissant y maintient le pied du cavalier. Le fronton de la bride est plein de chamarrures pareilles h la livrée d'un ancien valet de la Comédie-Française, la manta d'étoffe tranchée, qu'on laisse pendre sur la croupe de l'animal, complète le prisme de l'équipement. Le coursier est noir, agile, plein de feu, il a la docilité du cheval des Pyrénées , seulement les connaisseurs lui contestent sa force primitive, le croisement des races pouvait seul le remonter. De là, sans doute, l'essai connu du prince de la Paix, Godoy, qui fit acheter dans les haras

Ww

de Normandie cent belles juments pour le service des haras de Cordoue et d'Aranjuez. Cette expérience n'a pas été renouvelée; mais l'on peut affirmer qu'à cette heure les haras andalous ont considérablement déchu.

Une langue de terre étroite et basse sépare l'île de Léon (ou San Fernando) de Cadix. De cette ville à l'île de Léon, la route est encaissée des deux côtés par la mer, dont les flots mordent ses grèves : c'est une sorte de jetée merveilleuse qui offre une variété d'aspects très pittoresques. La côte de Cadix nous apparaissait durant cette course semée de points blancs, comme une robe bleue le serait de perles ; elle scintillait, fuyait avec les lueurs indécises du mirage : sur le côté gauche on eût dit un immense boa de craie : l'air était doux et tiède, bien que nous fussions au milieu de novembre. Sir Georges et moi nous formions la tête de cette caravane fermée par le nègre Adonis, sur sa mule appelée

8 LÀ ponxE

Capitana. Au milieu de cette route animée, nous rencontrions des calese de couleur rouge et jaune, des voitures de maître, des officiers sur des chevaux andalous , ou des paysans ramenant leurs ânes de Medina-Sidonia. La civilisation qui greffe partout le progrès en lait de moyen de transport, et qui a doté le chemin du Vésuve d'omnibus bien faits pour étonner les naïfs habitants du Môle, a doté cette route de San -Fernando de voitures pareilles; les dames espagnoles ^'en montrent fort curieuses. Nous vîmes déboucher vers nous un omnibus encombré de ces graves senoras qui se rendaient en grand attirail à un mariage célébré à l'île de Léon. Dès l'abord de cette ville proprette et blanche comme une ville d'hier, le palmier élève son panache sur le bleu du ciel, l'aloës Iraîne sur le sol poudreux ses feuilles d'un vert pâle, le paysage acquiert une vigueur soutenue des tons les plus éclatants et les plus chauds. Les rues sont larges, la calle

Real surtout, la rue des caleseros (1), aussi acharnés après vous que des douaniers de France ; les maisons sont entrecoupées de vignes, de plants de cannes, de cactus.

Entre toutes ces maisons , sir Georges , ainsi que moi, avait à cœur d'en découvrir une, celle de la sorcière (raagica) dont le nom avait échappé à la malheureuse Chicita pendant ce sommeil effrayant où je la voyais encore sur son lit nous indiquer du doigt la bohémienne qu'elle nous avait dit être sa mère. Cette femme se nommait la Miraba.

L'intention de sir Georges en allant trouver cette créature misérable, était moins de satisfaire un vain désir de curiosité que de prévenir un malheur; il voulait l'arracher à sa profession maudite et la ramener près de sa fille à Sainte-Marie. Les Anglais, en fait de charité, nous dépassent vite, d'abord,

(i) Cochers.

fiO LA P RTE

parce qu'ils sont pins r ches que nous, puis il y a chez eux ub imm nser orgueil dans la charité; c'est une'lfç»n indirecte que leur protestantisme semi) e nous donnçr. Quant à moi, je l'avoue., qu i\ avais pas les mêmes raisons que sir Geo g 's pour aller quérir la sorcièro, j'apporiî > cette perquisition un intérêt de roiiui i' -^w fêtais avide devoir et de connaître :. .riiraùa.

A ce nom seui loiioncé par sir Georges devant le premier calesero qu'il rencontra son fouet en ma a cl ayam l'air d'attendre pratique dans là c;»lie Real de Tîle de Léon, le cocher espngiiol ironça le sourcil , puis, se remettant bientôt, il nous indiqua vers le chemin de Chiclana un toit lort bas, isolé des toits de Ici ville, ei devant lequel passait alors un honiLue en veste noire avec un long tusil biscayen sur son épaule.

— Ci'^l là, nous dil-il, que vous trouverez la Miraba.

Il y eu dans la prononciation sèche et

DU SOLEIL. il

brève de ce mot vous trouverez une ironie froide qui n'échippa ni à sir Georges ni à moi; nous nous hâtâmes cependant de suivre plusieurs petites rues transversales, coupées comme toutes les rues arabes par une foule d'obstacles, de plâtras, d'ordures ei de pierres , puis nous nous trouvâmes bientôt devant une maison de chéiif aspect, dans !/iquelle on n'entrait qu'en se courbant par u:ie porte évidemment fabriquée pour la tailie d'un âne de Galice.

Un figuier mort, tordant ses bras de squelette sur le mur dont la réverbération m aveugl ait presque , décorait cette misérable entrée. Adonis resta en dehors avec nos chevaux et nous pénétrâmes dans un patio au milieu duquel était un puits.

Les moustiques et le vent qui semblait avoir choisi ce puits Dour entoimoir croi» saient leur lugubre musique au iond de cette citerne. A part ce bruit , le silence était profond.

— N'y a-t-il donc personne ici? cria sir Georges.

Un entant noir comme du pain d 'épiée racorni, et dont les cheveux bouclés retombaient sur ses tempes, sortit alors d'une porte située au fond de ce patio de quelques toises, comme on voit dans les estampes de Decamps un chien maigre sortir du chenil. U paraissait hâve et chéiit' , et je remarquai qu'il tremblait de tous ses membres.

— La Miraba ?

— C'est ma mère , répondit-il , et poussant la porte d'où il sortait, il nous introduisit dans une pièce assez obscure.

Nous eûmes d'abord assez de peine à distinguer le lieu où nous nous trouvions : un maigre ûlet de lumière passait à travers le seul carreau que la multiplicité des objets encombrés dans la salle eût laissé libre ; ce rayon allait éclairer une grande image de Nuestra-Senora-d'Atocha fichée au mur, son croissant sous ks pieds et avec tous les ori-

DU SOLIIL. 13

peaux sacrés que l'Espagne prête à la Vierge. Au dessous de celte même image étaient charbonnés plusieurs semences curieuses, des prières, et même des imprécations en vers dont la magica se servait sans doute à l'endroit des gens dont le salaire ne l'avait pas satisfaite :

Plegue à Dios que en el camino Encuentres la desveniiira ; Que tu caballo te arrastre, Y en nadie encuentres ayuda !

Plaise à Dieu que dans le chemin Tu rencontres le malheur;

Que ton cheval t'écrase.

Et que dans rien tu ne trouves secours I

Malgré l'obscurité , je distinguai aussi un vieux lit dont les rideaux étaient fermés , une gamelle avec des cuillers de bois, cette gamelle contenait encore les restes d'un gazpaclio servi la veille. Il y avait aussi à un clou une guitare à demi évenlrée et une poignée de verges que l'enlant noir , noire

guide , semblait considérer encore avec frayeur.

Le parquet se composait de quelques vieilles planches disjointes, et plusieurs cartes gemblaient avoir glissé du lit jusque sur le sol.

Auprès de ce lit et dans un plat d'étain qui servait sans doute de brasero à la Miraba, sir Georges me fit remarquer le bout d'un puro ( cigare ) , et sur une chaise huileuse encore et toute tachetée de lie , une énorme bota ( outre ) avec laquelle la magicienne s'abreuvait avant ses oracles.

Cependant dans tout ceci il nétait pas question delà Miraba,

]\ous demandâmes alors à l'enfant noir où était sa mère. Tout d'un coup il se mit à pleurer et voulut sortir.

— Calme ta frayeur , dit sir Georges , ne crains rien de nous, mais fais nous venir la Miraba.

DU SOLEIE. 15

Le misérable nain tira alors les rideaux du lit. Nous vîmes un spectacle qui ne sortira jamais de ma mémoire.

Une vieille bande de tapisserie jadis rouge et retenue au plafond par deux ficelles tombait sur un amas de couvertures pareilles à celles dont se servent les arriéras pour les mules. Ce pavillon auquel étaient cousus deux rideaux d'inégale longueur, couronnait le lit, qui servait à la fois de lieu de repos et de trépied à la Miraba ; car c'était là que la bohémienne rendait ses oracles.

En effet, et depuis une nuit malencontreuse pour elle , où celte femme avait été lardée de douze coups de couteau par un homme de Chiclana, la misérable créature ne quittait guère le lit, et quelques réaux déposés dans une assiette témoignaient assez du gain recueilli dans sa dernière consultation.

Une mante d'étoffr grossière , déchirée, tombant en loques, couvrait le corps de la

Miraba jusqu'à la poitrine ; sur cette mante, ses deux bras nus et ses mains chargées de verroteries à tous ses doigts semblaient retenir encore un paquet de cartes jaunes et grasses décrivant un sillon jusqu'à ses pieds. Cette femme avait pu être belle en son temps, malgré sa peau de bistre, son nez pincé et les cinquante hivers qui avaient laissé chez elle bien des ravages; mais Satan et le vin avaient imprimé à cette tête leur hideux reflet.

Une couleur vive, empourprée nuançait le cou et le visage de la Miraba, ses yeux étaient fermés et elle semblait s'endormir.

— Allons, Magica, dit sir Georges en touchant le bras de la vieille.

Tout d'un coup , je le vis reculer comme un homme qui aurait touché le corps froid et visqueux d'une couleuvre.

— Morte ! s'écria-t il, et il laissa retomber le bras sur le lit.

Ce sommeil impur, éternel, était en effet celui de la mort, et cependant la veille, la Miraba, après son souper , avait encore tiré lesc;5rtes à un vieil Alcade de Sainte-Marie, destitué pour crime de contrebande.

La veille encore, on avait vu sa lampe échancrer ses volets, et elle s'était couchée après une horrible correction infligée au seul enfant qui ne craignît pas de vivre avec elle dans ce bouge d'enler.

Je pris alors la poignée de verges, et vis au bout quelques gouttes de sang : ce sang était celui du frère de Chicita.

En songeant h ce que la misérable eût pu faire de sa propre fille, le cœur de sir Georges se rompit, je vis de longues larmes déborder de' sa paupière. L'enfant noir nous quitta alors en nous disant qu'il allait bientôt revenir. 11 nous invita à nous asseoir, en renversant la seule chaise qui meublât celte misérable pièce, puis il prit sa course du coté

de l'observatoire et nous le perdîmes de vue.

Une demi-heure s'était à peine écoulée , au milieu de ce silence plein de ténèbres et d'angoisses , lorsque nous entendîmes tout d'un coup une explosion de voix près de la maison. C'était une foule de paysans et de gitanos qui n'eurent pas de peine à forcer les abords de cette demeure , car nous vînmes nous-mêmes la leur ouvrir, en indiquant le lit de la morte. L'enfant de la Miraba amenait un prêtre avec lui, car, bien que les gitanes n'aient pas de religion précise et connue, il suffit de la moindre image de dévotion collée dans leur chambre pour que les bras de l'église leur soient ouverts. Le prêtre s'approcha donc, et ayant pris de l'eau dans un vase de terre, il lava les tempes de la bohémienne en prononçant sur elle les premières paroles de l'office des morts. C'est ainsi que Jésus apparaît à ces maudits, c'est ainsi que

la religion purifie par sa sainteté jusqu'à l'ignorance superstitieuse du crime.

Cependant les gitanas, dignes sœurs de la Miraba, se précipil ient déjà avec une incroyable frénésie sur les verroteries et les jeux de cartes de la bohémienne; il ne fallut pas moins que l'intervention de l'officier de police pour leur inculquer de plus justes notions de la propriété. Cette scène étrange, qui nous remplissait encore de trouble et de stupeur, nous donna l'occasion d'observer cependant deux bons traits de la friponnerie andalouse.

Le premier consista en ceci :

Un petit homme court, épais, voyant que l'officier dé justice allait faire main-basse sur une assez belle quantité de réaux contenus, comme nous l'avons dit, dans l'assiette de la Miraba, s'approcha de lui pour les réclamer avec instance.

— Je me nomme Genaro, lui dit-il, et vous voyez en moi l'ex-alcade du port de

Sainte-Marie. J'ai consulté hier soir la Miraba ; mais comme elle m'a prédit pour ce matin une seconde consultation, je trouve qu'elle m'a trompé ; ainsi je yeux mon ar- . gent.

L'officier de police fit d'abord des difficultés, puis il consentit à partager, tout cela à côté des gitanas, auxquelles on accorda, par forme de compensation , quelques vieilles figues, du piment crû et une jatle remplie de légumes dont un chien de France se serait détourné avec dégoût. Elles ne s'en jetèrent pas avec moins d'avidité sur ce legs de la Miraba; tout d'un coup, l'officier nous ayant aperçus dans l'embrasure de la fenêtre, imagina ce second trait dont je le prie ici d'agréer ma reconnaissance.

Comprenant bien vite, malgré notre équipement andalou, que nous étions étrangers, il se récria sur l'impossibilité d'ensevelir la sorcière. Il fallait deux duros pour solder les Irais de la sépulture, disait-il, et la fauîille

DU SOLEIL. 2t

de la Miraba, qui se composait de ce seul enfant, n'était guère en état de la payer. Il faisait donc appel à notre générosité et nous priait de laisser enterrer la magica en terre sainte.

Sir Georges et moi nous nous empressâmes de nous exécuter de bonne grâce, mais la clause que voulut ajouter l'Anglais excita une espèce de soulèvement dans la population si turbulente des gitanos. En effet , sir Georges, tendant une main secourable à l'orphelin qui le regardait encore d'un air hébété, lui proposait de l'emmener avec lui. Or, soit esprit de corps, soit jalousie, les gitanes paraissaient vouloir mettre opposition au désir de mon ami.

— C'e.4 un fainéant, disaient ceux-ci, il ne sait pas même 'ondre une mule!

— Il tn^nble la fièvre, objectaient les vieilles femmes, il ne pourra pas vous aocompagîier !

— Popillo, demanda l'or ' -^re

enfant, v^ux-tu suivre ce monsieur anglais?

Pepillo baissa la tête, puis courant au ca-» davre, il baisa la main de la Miraba, celte main qui l'avait battu la veille... Une larme s'échappait des cils noirs du petit giiano, nous pleurions aussi devant tant de misère et de cœur.

— Pepillo, suis-moi , dit sir Georges, dont la voix était devenue tremblante.

— Où me conduirez-vous, senor inglest demanda-t-il.

— Au port Sainte-Marie, Pepillo.

— Mais je n'y connais âme qui vive , je n'ai jamais vu que San Fernando.

— Pepillo, tu verras à Sainte-Marie quelqu'un que tu te rappelles peut-être... Cette personne est ta sœur, la Chichal

Pour le coup, ce fut sir Georges que tous les spectateurs de ce débat regardèrent comme un sorcier.

— La Cliicital la Cliicital hurlèrent en

chœur les vieilles giianas. Elle vit, elle existe! Diosmiol Pepillo vaxoir sa sœur'.

Et toutes (l'eiilourer le petit, de lui Is^ire fête, cardans ces natures bâtardes, appauvries, la flamme allumée par Dieu , cette flamme céleste et sincère, l'amour de la famille, n'est pas éteinte. Il y a encore des mères chez les gitanas malgré l'exemple de la Miraba.

L'oflicier remit le gitano aux mains de l'Anglais. Adonis le prit en croupe. En partant nous entendîmes des cris joyeux, ]îresque fous, c'était l'enterrement de la Miraba. Je crois vous avoir déjà dit que l'idée de la mort n'a rien de sinistre et de lugubre pour l'imagination espagnole ; à peine eut-on mis sur son séant le cadavre de la sorcière, que ce fut une jonchée de feuilles et de fleurs dont les gitanos inondèrent son lit, on la prit, on la lava et on la porta ainsi à visage découvert jusqu'à sa fosse à un petit cimetière au bord de la route. On avait croisé deux

!l,mes verte, à ses pieds; le cercueiUtaït

*^ .^'herbes et d'églanlines. Celte fo.s r:t::sceso— .ae..-.no„s

avait fait tant peur dans ia chambre eja

"eiUe; c'étaient ,e calme, le repos -.la M.

^^''^"^.^"itTpiiloétaitdans les bras

T p soir même, rt^lJi'^" ,e'*c««, et la pauvre ûlieVembr^

:ecdeslarmes.temalUeuveu.en^ntav^ ^i^ae la faim personnifiée, ses dents cla

v.tla flèvre, sa chemise tombait en lam- '" le èr et la sœur eurent d-abord

'""• e peine h se reconnaitre. Sir

rr::V-Pepillosonpost.Uon.et

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Vrhxila elle pMissait visiblement,

et joignait les mains en s-écnant.

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DU SOLEIL. û^

odieuse sorcière de l'île de Léon, qu^au dire du moindre habitant de San Fernando, le gibet réclamait au lieu de la mort pour sa victime.

Nous allions tourner le coin de la principale rue de San Fernando, quand je me rap* pelai l'Observatoire.

Cet observatoire fondé à Cadix en 1696, a été transporté à San Fernando, ses machines et ses appareils méritent l'atleniion. Mais ce qu'il offre de plus curieux certainement c'est sa vue comparable au moins à celle de la Tour des Signaux. De la plateforme de cet observatoire où nous montâmes avec le respectable prolessepr qui le dirige, nous découvrions Rota, Puerto-Real, Médina Sidonia, Chiclana, Cadix et le Frocadéro dont la pointe brune semblait se rapprocher de nous complaisamment. Tout ce panorama était semé de vignes, de cactus, denopales (1), de palmiers, de plants decan-

(1) Le Nopale, arbrisseau précieux pour la ciildue aujourd'hui presque délaissée de la cochenille.

nés, il était suave et fait pour reposer l'œil i'un anachorète. Le [professeur nous raconta ^uo de ce point élevé ses collègues et lui avaient pu jouir quelques années auparavant, d'un bienterrilrl<; spectacle, de celui du naufrage du Suffren brick français échoué là, sous leurs yeux, dans l'hiver de 1838. Ce fut pour eux une horrible désolation, tous les secours étaient devenus inutiles. Le navire se brisa , je crois, vers la pointe du Trocadéro,

Nous reportâmes nos regards vers Chiclana, petite ville semée de maisons de campagne blanches et coquettes, elles ressemblent aux villas et aux bastides marseillaises, l'aloës élève sa tige algue près de leurs murs. Chiclana c'est le Saint-Cloud de Cadix, on retrouve ce village en passant le pont de Zuazo. Ce pont forme la seule communication avec le reste de la Péninsule. Le terrain que nous avions sous les yeux du haut de ce belvédère que je ne pouvais encore me ré-

soudre à quitter, était fangeux, d'un vert glauque, coupé çà et là de canaux, les raisins que l'on récolte en cette campagne passent pour les meilleurs des environs de Cadix. Tout ce sol, ou pour parler peut-être plus convenablement toute cette conquête sur le 5ol cache un travail curieux, la mer couvrait cette plaine et on y rencontre ch que jour des bancs d huîtres et de coquillages.

Cependant quatre heures du soir venaient de sonner, Cadix qui nous semblait de cette tour un large vaisseau retenu à la mer par une infinité de cables, se couvrait de nuages /épais et lourds. Nous prîmes congé du savant modeste qui nous avait t'ait voir cette école daslronomie dans ses plus petits détails, et .nous rejoignîmes Cadix au grand train de ^nosclKV.iux. Mou intention n'était que d'y iSéjourncr deux heures, on m'apprit bientôt à mon grand éionnement que lOceano , bateau à vapeur français qui était en rade

28 LA POBTE

partait dès cette nuit même pour Gibraltar.

— Je vais donc vous quitter, dis-je à sir Georges, je vais vous quitter pour aller voir vos compatriotes! Gibraltar, c'est un quartier de Londres sur un rocher, Gibraltar, ce n'est plus l'Espagne, c'est vous autres l Or, en fait d'Anglais j'ai toujours préféré les individus à la nation ; libre à vous, mon cher, de traiter ainsi la France !

Sir Georges ne répondit rien, soit que mes paroles l'eussent affligé, soit que la durée de mon séjour près de lui lui tint au cœur.

— Et Cliicita? me dit-il.

— Je n'y songeais plus, mais il vaut mieux que vous y songiez pour moi.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle est heureuse maintenant, et que vous l'aimez ; c'est tout. Vous m'aviez pris [our son médecin , je renonce à mon emploi.

— Je VOUS soupçonne fort d'être amoureux de ma bohémienne !

— C'est possible.

— Et vous ne vouiezpasde ses baisers pour honoraires?

— Je ne suis R^esmer , ni Cagliostro , je pars.

— Où nous reverrons-nous donc? demanda l'Anglais avec tristesse.

— Je ne sais trop, mais à Bath par exemple, j'irai l'année prochaine, et je vous y donne rendez-vous à Spring-Gardens.

— C'est peut-être poétique, mais ce n'est pas possible. Vous irez en Orient.

— J'ai assez des voyages, je lirai ceux de Robinson, cela me suffit.

— Allons, ie vous connais, vous aimez la ClUcita !

Je ne répondis plus à sir Georges, mais je montai avec lui en falucho, et dans quelques minutes nous nous trouvions sur le bateau à vapeur venu de Marseille, VOccario.

Ce bâtiment était loin tie valoir le Phénicien comme beauté , le Phénicien également sorti de Marseille est certainement l'un des plus charmants navires que j'aie vus. Ses rampes d'acajou terminées par de belles boules en cristal, ses cabines peintes comme un panneau de salle à manger; ses plafonds à caissons, son aspect galant et propre m'avaient frappé dans la baie de Cadix depuis deux jours qu'il y était arrivé, mais il ne savait pas encore quel jour il lâcherait sa vapeur et glisserait comme une flèche vers Gibraltar, ce rocher de Calpe dont à l'avance je voyais se dresser le fantôme noir devant moi. J'arrêtai donc mon passage sur ['Ocecmo^ et desiandai au capitaine à quelle heure nous devions partir.

— Impossible pour ce soir, me dit-il, voyez ces nuages au-dessus du port de Sainte-Marie. Ce sera pour demain à neuf heures du soir, tenez- vous prêt.

Les nuages que me montrait le capitaine

formaient alors en effet une sorte d'immense baleine noire au-dessus de Santa-Maria, et je ne sais pourquoi je les bénis au fond du cœur. Sir Georges était radieux^ il ne doutait pas que je n'acceptasse son invitation de dîner et de coucher h sa villa de Santa Maria.

Je laissai à bord mon domestique et mes malles, puis je me jetai dans une barquesmais sir Georges fui bien surpris quand j'ordonnai au batelier de me déposer à Cadix.

Il ne manqua pas de crier beaucoup à l'ingratitude, il prétendit qu'il ne me quitte" rait pas. Adonis et Pepillo rejoindraient la Chicita, poursuivit-il, mais il resterait à dîner avec moi dans ma fonda.

Je ne m'occupai plus que de bien traiter sirGeorgi's, tout en blâmant ce sublime effort de l'amilié, et en le priant de n'en rien faire.

La stèiic entre Chicita et son frère, dont j'ai parle, celte reconnaissance si douce et si

bonne pour le cœur de sir Georges n'avait pas encore eu lieu , ce fut Adonis, le nègre, qui vint nous l'apprendre dans la soirée, au moment où j'allais prendre le frais à lAlameda avec son maître.

— Elle est ivre de joie, folle de bonheur , nous dit-il, seulement elle vous en veut de l'avoir quittée ce soir, de vous êlre soustrait à ses remercîments , vous et le docteur dit Adonis en se tournant vers moi avec un sérieux qui me fit |)Ouffer de rire. Mais elle veut vous récompenser, ajouta-t-il, et elle m'en a chargé.

Nous suivîmes Adonis chez un tailleur dont la boutique était voisine de l'Alameda , je ne pouvais trop comprendre ce que le digne serviteur noir de sir Georges voulait, je trouvai le tailleur sorti , son garçon l'excusa de cette absence en disant que son maître était régidor.

— Un tailleur régidor ? repris-je, peste , voilà un magistrat qui d'après les derniers

DU âOLElL. 33

troubles doit se croiser encore moins les bras que les jambes ! Et que voulais-tu demander à ce maestro sastre (1), iLon brave Adonis ?

— Une paire de guêires pour vous, une paire de guêtres que la Cliicita veut vous offrir pour payer le prix de votre consultation.

Je crus que j'allais avoir un spasme en me livrant au rire effréné qui suivit chez moi ces paroles d'Adonis ; mais le nègre hocha la tête et me dit :

— Ecoutez donc, monsieur, ce sont des guêtres piquées sur cuir et velours parRodriguezGil, le premier tailleur de Cadix! deux Anglais ont voulu lui marchander l'autre jour celte paire incomparable, mais le fier Rodriguez comptait les offrir au fils du consul de Danemarck qu'il connaît, la Chicita l'a su par moi, et elle vous on fait présent.

En même temps Adonis fit un signe au premier garçon de la boutique, et je vis extraire

(ï) Maître laillcur.

les guêtres d'un immense coffre orné de.., perroquets et d'oiseaux mouches peints à la. colle.

Et par ma foi les guêtres étaient admirables, le cuir en était souple, onduleux , les lignes étaient de velours rouge, et les aiguil-,*» lettes d'excellent cuivre.

— Puisque la C/i/c/fa lient absolument à me chausser !.. répondis-je en me prêtant de bonne grâce à cette toilette devant sir Georges... J'entendis alors un. éclat de rire bruyant à deux pas de moi, et je vis la Chicila une grenade en main, qui semblait aussi heureuse de son escapade qu'une petite fjlle hors de sa classe, ou une biche de Windsor loin de sa hutte.

La bohémienne échangeait alors un coup d'oeil d'intelligence avec le nègre, elle prit bientôt le bras de sir Georges comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie, et faisant claquer ses doigts en guise de castagnettes , elle nous demanda si nous n'irions pas voir

DU SOLHL. 85

danser au théâtre du Balon une cachucha avant de souper.

— Noussoupons, repris-je, et chez qui donc?

— Chez vous caramba ! répondit-elle sans se déferrer, Adonis et moi nous avons donné des ordres pendant votre promenade. L'hôtel est assez grand pour nous héberger cette nuit, et d'ailleurs nous espérons bien que vous ne dormirez pas !

Je regardais la gitana comme on regarde une fée... si toutefois nous en regardons ailleurs que dins la fumée rose de nos rêves. La Chicita portait la mantille et la grenade au coin de l'oreille ; son petit pied était divinement fait et non moins bien chaussé , c'était la gracia andaluz dans tout son charme. Elle tenait sous le bras un petit carton que je n'avais pas encore remarqué ; avant de quitter la boutique du tailleur elle l'cntr'ouvrit et m'y fit voir une foule d'emplettes enfantines : c'étaient des rubans, des jarreiières,

des boucles d'oreille sans valeur, un cœur de la Virgen en argent formant un ex-voto , un petit poignard de poche et des cigarettes.

— Tout ceci est pour vous, me dit-elle, vous nous quittez , il faut bien que vous vous souveniez de vos amis?

Comme elle me vit alors quelques larmes dans les yeux elle me prit le bras d'un côté, et donnant l'autre à sir Georges, elle nous eut mené bientôt devant le théâtre où Cécilia Marquez dansait en effet ce soir-là la caclmclia.

Le théâtre du Balon n'a rien de pompeux, c'est un théâtre de troisième ordre pour un Français , mais en revanche il a de jolies danseuses. La scène représentait un salon en papier bleu à étoiles d'or comme la salle d'une mairie, je crus qu'on allait y faire un mariage. Cécilia Marquez me parut' une assez belie créature, mais l'air tantôt vif, tantôt langoureux de la cacliucha était assez

mal accompagné par l'orchestre , nous sortîmes et regagnâmes la fonda.

C'est une bien triste chose qu'une chambre d'auberge au moment de l'arrivée, mais je crois pouvoir assurer qu'à l'heure du départ son aspect n'est pas moins insupportable. Ces malles fermées, ce iit banal où vous avez rêvé peut-être de votre belle et où d'autres s'en vont dormir après vous, ce balcon où s'est fanée la dernière fleur de pascua achetée au marché pour vous donner hélas lillusion d'un jardin, des lettres reçues, d'autres cachetées, la dernière bougie que vous avez brûlée ; l'habit de voyage que vous devez bien lot reprendre, tout vous avertit que vous n'êtes qu'un étranger ! Près de ma chambre il y avait un salon assez vaste, c'était là qu'on nous avait servi le souper auquel, je dois le dire, sir Georges et la Chicita firent plus d'honneur que moi.

Sur la fin de la collation, je reçus de la

part del'acteurdon LéandroLugar, unexem- ». IV 3

plaire du Mercader flamenco, le Marchand flamand (1) ; c'est sous ce titre qu'on nous avait fait l'honneur, h M. MalleGile el à moi, de traduire le Xcveu du mercier, donné l'année même au théâtre du \audeville. Je regrettai de ne pas avoir vu la représentation de cette pièce où don Léandro Lugar était , disait-on à Cadix, tort remarquable.

En général, je me plais ici à le répéter, depuis mes lettres sur Madrid , les acleurs espagnols sont, pour la plupart, (ceux du moins qui tiennent les premiers rôles) des gens d'éducation et dô goût; plusieurs d'entre eux ont de l'érudition, de l'esprit, et i! n'est pas rare de les voir souvent corriger les fautes échappées à un auteur. Ajoutez à cela que le préjugé est beaucoup moins absolu en Espagne que chez nous, et vous coînpreiidrez que le théâtre ne soit pas encore un lieu aussi décrié aujourd'hui que ne l'a fait de son temps l'auteur de Gil-blas.

(ijCtuliz, G'..Uriade las obras dramadccr.

L'apparlementde mes hôtes était préparé, mais les cigarettes, le thé, les histoires de la Cliicita, et par dessus tout l'invincible regret que j'éprouvais à quitter Cadix, m'empêchaient ainsi que mes convives de songer à l'heure. Il tut convenu que pour employer notre dernière journée hors la ville où les gitanos chantent si magnifiquement la P/ayera dans le faubourg qu'ils habitent entre les prisons et la porte de Terre, nous irions tous trois visiter à Chiclana le fameux matador Montés. Chiciia se faisa t une vraie fête d'être du voyage, non pour Chiclana qu'elle connaissait, mais pour le roi des Toreros qu'elle n'avait vu qu'une seule fois à Séville.

Arrivés à Chiclana le lendemain à dix heures,nous nous fîmes indiquer par le guide du barco (i), qui venait de nous conduire à la ville du célèbre montes, la demeure de ce

(1) Barque à deux rameurs.

digne successeur des Romero , des Pepe Illo et du grand Cosiillares.

Cet homme nous montra une maison de fort bonne mine , avant laquelle, au milieu de buissons de lenstisques disséminés sous une futaie assez belle , nous avions remarqué un grand jeune homme qui avait semblé nous saluer d'un air de courtoisie et d'intelligence. Je ne le reconnus que lorsqu'il vint nous introduire chezson parrain : c'était Redondo, le filleul de Montes, celui-là même que j'avais rencontré sur le bateau à vapeur deSéville à Cadix. Redondo sonna une petite cloche, et nous vîmes bientôt venir à nous un cavalier d'apparence assez musculaire, c'était le comte F... de Cadix qui était venu déjeuner avec" son ami le torero, k peine la porte venait-elle d'être poussée dans la cour que seize à vingt chiens se mirent à aboyer sur toutes les gammes , malgré le fouet de Redondo, qui ne nous fit pas moins, en l'ab-

nce de son oncle , les honneurs du lieu

avec le comte de F..., un des plus beaux hommes que j'aie rencontrés, mais aussi , comme je l'appris plus tard, un des maris les plus infortunés de Cadix. Cet élève de Montés avait pour le taureau une passion telle qu'il n'avait pas même l'air de s'apercevoir des grotesques jeux de mots auxquels son existence dans cet artjointe à ses infortunes conjugales.l'exposait près de ses malins compatriotes. L'Andalou est railleur de son naturel, et le comte de F... n'était jamais épargné.

Ils l'avaient pu voir pourtant empoigner vigoureusement un taureau par les cornes dans la principale rue de Tarifa où tous les dimanches on lâche ces animaux, aux risques et périls de? habitants ; ce trait de vigueur et de courage avait rendu le comte un aficionado {\) furieux. Il comptait, comme nous, demandera déjeuner au propriétaire de la villa ; mais le malheur voulut que ce jour-là

(1) Amateur.

42 LA POliTE

Mon lès eût précisément quelques affaires à Puerîo-Réal ; le comte se vit donc obligé de prendre sa leçon de Redondo.

Cette leçon recommença bientôt entre eux devant nous ds la façon suivante :

Il y avait dans la saile où nous nous trouvions un demi-taureau en carton avec cornes et devises comme à la course; Redondo entra dans ce mannequin jusqu'aux jambes, et commença à donner une chasse vigoureuse au noble comte. Celui-ci tenait l'epée d'une main, et le petit drapeau (moleta) de l'autre; avec le drapeau il agaçait Redondo à le rendre fou. Un instant je crus que ce Redondo allait encorner le pauvre Andalou : je prenais ce dernier pour le roi don Sébastien de Porugal, ni plus ni moins ; on sait que, dans son temps, il était assez vaillant à ce jeu-là. Toute la leçon se donnait d'après les règles les plus strictes de la Tauromaquia écrite par Montés lui-même, et dont ce professeur d'un nouveau genre avait bien voulu me gra-

lifier à sa descente du bateau de Séville. Ce livre imprimé à lîiJadrid en iorme de brochure in- 12, chez José Maria Repullés (^836), est écrit par et célèbre lidiador Montés (Francisco) ; c'est un traité de tauromaquie complet. Il renferme d'abord une table alphabétique très-utile pour l'amateur qui court le risque et l'honneur de pareilles luttes. Vient après un discours apologétique (historicG-apologetico)sur les têtes de taureaux, leur origine, leur progrès et leur déchéance, le tout par le même Montés. Le premier matador de l'Espagne , à l'heure où j'écris ces lignes, y repousse avec force ie reproche de barbarie dont quelques esprits chagrins ont flétri ces jeux de la vieille Castille. Les boxeurs anglais et leurs combats dégoùlanls sont flétris très énergiquement par Montés ; décidément il est l'ennemi du pugilat. Los réformes proposées par lui dans la troisième partie de son livre portent surtout sur les /î/c«f/ores, et sont curieuses; il les

dénonce au futur ^e/( préposé) de ia plaza , et dévoile leur poltronnerie raffinée.

La salle était ornée de plusieurs esquisses à la plume dues sans aucun doute à des aficionendos en peinture comme ils l'étaient en tauromachie , car elles étaient loin d'être brillantes. Dans l'une on voyait le fameux Sevilla faisant ployer le taureau jusqu'à terre sous le seul poids de sa lance; dans un autre, un torero fameux , dont le nom m'échappe , conduisait l'animal comme un chien en lui opposant sa montre au lieu du drapeau ; il y avait un petit dessin ou montés appuyait le pied sur la nuque d'un taureau noir de Veragua. Mais celui qui me fit certainement le plus d'impression fut une sorte d'estampe relevée au bistre , où l'on voyait un malheureux matador cloué au mur de la plaza entre les cornes de l'animal, de telle sorte que le premier jet de son sang allait rougir la cocarde du taureau, son fier vainqueur.

— Quel est cet homme? demandai-je à Redondo.

— C'est ce pauvre Pepe Illo, répondit-il ; sa mort tragique a produit à la fin des chansons et des gravures. Mi Dios ! ce n'est pas lui que je plains puisqu'il mourait au champ d'honneur; c'est sa mano/aqui ne put ce iour là avoirla cocarde. Vous savez que c'est un usage des toreros : la manola met sur ses cheveux la cocarde de son matador, qui la lui passe alors galammentsur les gradins. Or la RitaDiaz (c'était le nom de l'amante de Pepe Illo) en avait déjà neuf quand arriva la fin du pauvre lutteur. La dixième ne put jamais se retrouver, bien qu'on l'eût vue rougie de son sang;on ne sait ce qu'elle devint. Mais ne parlons pas de ces malheurs là; et puis ne dit-on pas que Pepe Illo avait fait remettre la course déjà trois fois parce qu'il avait peur de ce taureau-là ! 11 est de lait qu il y en a de fort laids (m?f 7/ feos); on ne sait par où les prendre !... Moi , par exemple, continua le

filleul de Montes en remettant le masque de carton armé de cornes qu'il venait doter, que dites-vous de moi sous ce capuchon ?

— Je dis que ce n'est pas moi qui vous ouvrirais la porte du toril J'aurais trop peur...

Combattre le taureau n'est rien, reprit -il ; c'est à l'empêcher de nuire que s'appliquent nos efforts, Les picadores , que nous devons protéger suivant les lois de la course , nous donnent souvent bien du mal ; il y en a de si vieux, d'autres de si poltrons! Quant à moi, tenez, j'étais encore banderillo Tannée dernière. A la bonne heure! voilà un métier où l'on ne saurait trop avoir du jarret ! Un manolo maladroit a failli me faire éventrerpar le taureau : au moment où je le fuyais , et lorsquej'allais franchir la barriér^^, cetinibéc'iWe ftoiito), qui tournait alors assez impertinemmentle dos à l'arène et causaii avec uq vieil amateur, ayant fait soudain volle-!ace, je n'eus que le temps de jeter mes d ux bras à son cou : mais je vous promets qu il se sou-

vknclra de l'accolade, car j'ai pensé l'étouffer.

Redoiido nous raconta une foule de traits relatifs à ce jeu brillant de laplaza, que tant de héros, depuis le Cid, honoièrent de leur protection , depuis Charles-Quint jusqu'à Ferdinand VII : celui du pauvre Grégorio Nisas (seconde épée), c'esl-à-dire venant en second après le premier matador, me paraît digne d'être consigné ici comme pouvant donner une juste idée de la superstition espagnole.

C'était à Malaga ; il y avait course ; seulement cette corrida tombait juste un vendredi. Or, dans le calendrier des toreros, le vendredieiun taureau noir sont deux rencontres néfastes. Le bruit se répandit bientôt par la ville que le taureau contre lequel Grégorio Nisas devait combattre était un taureau noir deCoimenar-Viejo, près de Madrid. Il n'en fallut pas davantage pour paralyser le courage du matador. Il s'en fut trouver l'alcade,

le chef politique et le directeur des hospices, et devant ce conseil des trois, non moins formidable à ses yeux que celui de Venise, il déclara s'abstenir pour le lendemain. La course fut remise au dimanche suivant, et pendant la journée qui le précéda , on vit souvent Grégorio Nisas se promener d'un air rêveur et soucieux autour de l'étable et du toril : il craignaitd'yentreret d'y rencontrer son taureau noir. A la fin, enhardi par quelques verres de xérès, il s'en fut examiner son ennemi.

C'était , en effet , un magnifique taureau noir : cornes fines , large encolure , naseaux qui semblaient lancer la flamme... Un instant notre matador eut peur, et cependant il était cité pour sa force, son adresse et ses succès.

Tout d'un coup , et en approchant sa lanterne des flancs du taureau , — car il était alors huit heures du soir , et l'obscurité du toril était profonde, — Grégorio poussa un

cri : il venait de voir une belle ta che blanche sur le côté gauche de l'animal, près du cou,

— Viva Dios ! murmura-t-il en remettant la lanterne au ^açîfero; maintenant je n'ai plus peur.

Et en effet, le lendemain , c'était un terrible lutteur que Grégorio Nisas; la course n'était pas encore à la moitié qu'il avait déjà délivré trois picadores, arraché deux cocardes et ramassé le mouchoir de deux comtesses. Montés lui-même, Montés, mon oncle , qui assistait à la course, lui battait des mains, car Grégorio était son élève.

La porte du toril s'ouvrit de nouveau, et le taureau noir parut.

Dès le premier coup de lance qu'il reçut d'un picador, il devint furieux comme un lion, et, s élançant d'un bond , il s'accula contre les barrières de l'amphilhéâlre. Après s'être trotté quelques minutes contre ces planches mouillées de la pluie de la veille , il s'élance de nouveau ; mais alors aussi le mal-

heureux Grégorio Nisas pâlit : le taureau qu'il avait devant les yeux, et qui le menaçait de ses deux cornes effilées , était entièrement noir, sa tache avait disparu.

Un cri sourd partit de la poitrine du matador ; un nuage passait alors devant si vue ; ses genoux tremblaient ;sa main lâcha le drapeau.

te taureau courut à lui avant queGrégorio Nisas eùl pu seulement lui opposer la pointe de son épée ; on crut un instant que c'était une feinte du matador ; mars un frisson de glace circula dans tous les gradins quand on le vit reculer et tendre les mains d'un air effaré devant la loge de V a\juntamiento (municipalité).

En ce moment aussi une grêle de cannes, de chapeaux, de pierres tondit sur le malheureux; mais, chose inouïe! la plupart des projectiles frappait juste sur le taureau comme autant de banderilles, et ranimait sa fureur. Les capeadores et les bandilievos

faisaient en vain leur devoir : l'un d'eux ramassa 1 épée de Grégorio, qui était tombée à terre, et la lui replaça dans la main droite. Vous eussiez dit une statue de cirepourl'immobilité et la pâleur. Voyant enfin que le taureau se ruait sur lui, il chercha à le frapper, comme de coutume, en portant le pied gauche en avant ; mais en ce moment même, voyez le malheur ! il rencontra une pierre qui le fit rouler, et le taureau, la seconde d'après, trépignait sur l'habit à paillettes du pauvre Grégorio.

Cet afiVeux taureau était véritablement noir, et c'était rayuntamienlo de Malaga qui, dans sa tendre sollicitude pour les plaisirs de ses habitants, lui avait fait peindre de son mieux cette tacheblanche à la détrempe.

En général, fit galamment Redondo en ter. mimmt cette histoire, le^zo/rn'estpas démon goût. Aussi cette jolie demoiselle aux joues ro?es m'cffiaierait-elle moins que le plus noir des taureaux de Veragna.

— Au fait, elle est fort bien , cette petite, ajouta le comte en voulant remettre sa veste andalouse et s'éloigner.

La Chicita rougit; et, par forme de vengeance, elle pria le comte de F... de daigner faire à son tour le taureau contre le filleul de Montés. Il entrait en ceci un malicieux plaisir pourlagitana, qui avait cru lire à Tavance, sur le front du noble comte, sa prédestination à ce rôle de minotaure.

— Quelles cornes! s'écria Redondo quand le comte eut endossé le capuchon de carton peint qu'il portait lui-même un quart d'heure auparavant.

Ainsi taureaufié (qu'on me passe le mot) le digne Andalou était en effet curieux. Redondo lui portait des coups pressés, furieux, se servant de son épée de bois et de son petit drapeau rouge. Chicita, sir Georges et moi nous riions aux larmes , et l'élève de Montés se croyait obligé de nous faire rire : il se démenait et suait dans le harnaiss Redondo, persi-

DU SOIBIL. 53^1

fleur comme tous les Andalous , feignit de le trouver détestable, et, donnant un coup de sifflet par la fenêtre, il se mita crier après de toutes ses forces :

— Los perros ! fos perros ! fies chiens ! /es chiens î)

Ce cri ignominieux, qui ne se pousse jamais h la course que contre les taureaux lâches et mauvais , animait le comte, qui cherchait sérieusement à piquer Redondo avec ses cornes. Chicita et sir Georges faisaient le puljlic, moi je représentais l'ayuwtamiento, et m'étais coiffé d'un large berret de laine rouge. Voilà que tout d'un coup nous entendons des hurlements d'enfer. C'était la meule véritable de Montés qui avait rompu ses entraves au cri poussé par le facétieux Redondo. Tous ces chiens se précipitèrent dans la salle, les uns par la porte ,^ d'autres par la fenêtre , qui était alors enlr'ouverte, et se mirent h. la pourchasse du comte de F... En un irstvaUle nialheureuv

54 LA PORTB

taureau avait jeté loin de lui les insignes de profession, et,sur un signe du filleul de Montés, la meute était rentrée dans le devoir.

Il était temps de prendre congé de Redondo et de Chiclana ; l'heure de mon départ avançait. Nous rejoignîmes Cadix à la tombée de la nuit ; Cadix l'aimable ville où j'avais passé de si longues heures à contempler cette mer qui ce soir-là allait m'emporter. La brise était douce, le ciel étoile , le temps aussi calme qu'il paraissait orageux la veille. Le capitaine de VOceano n'avait plus aucune excuse à alléguer, bien qu'en général les navires français ne s'en fassent faule , attendu qu'ils ne partent et ne lâchent leur câble ou leur vapeur que lorsque leur contrebande est chargée. Sur les planches de VOceano tout le monde parle français, et le moindre marin me paraissait un ami. Le capitaine Combes était un galant homme ; il voyageait avec son frère, qui était le second du bâtiment. Nous dînâmes à bord avec eux , sîr

DO SOLEIL. 5Sr.

Georges, Chicita et moi ; il y avait avec nous le mécanicien du bateau, homme fort instruit, mais qui était loin à coup sûr d* aimer l'Es* pagne. Avec des marins, on parle hautement et à cœur ouvert ; avant le dessert nous étions amis.

Pendant que le capitaine donnait des ordres, je restai avec Chicita et sir Georges, sur le pont ; Cadix était à notre gauche, le Puerto-Réal étalait à droite sa longue ligne blanchâtre.

— Demain, au lever du jour , nous serons à Gibraltar, s'il plaît à Dieu, dit le capitaine en serrant la main à l'un de ses amis espagnols, qu'une barque attendait pour le ramener à Cadix.

Le batelier de celle de sir Georges vint l'avertir aussi qu'il était prêt.

— Je vous quitte donc, et pour bien longtemps peut-être I . . .dis -je h Chicita, en lui montrant le barco qui l'attendait.

l La Chicita ne répondit pas ; mais , prenant

à sa ceinture une petite bourse de cuir , elle la jeta à l'homme de la barque.

— Que faites-vous? demandai-je.

— J'obéis à sir Georges, répondit-elle j je renvoie le batelier.

— Eh quoi ! vous iriez ?. . .

— Avec vous et lui , senor francès , à Gibraltar. J'ai déterminé sir Georges à vous faire la conduite.

Le capitaine sourit : il avait déjà reçu le prix du passage de nos deux amis. Au même instant, je vis sortir de la seconde cabine , celle des domestiques, un visage noir qui me souriait enm'étalant une rangée de dents fort blanches. C'était Adonis : il m'oflrit un verre de rhum et des cigares. Six minutes après nous étions en mer , et tous les matelots de mon pays entonnaient le chœur du Cliâlet de mon ami Adam.

A M. Victor Huffo.

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