‹ La porte du soleil (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · GIBRALTAR · texte numérisé non relu

GIBRALTAR

Quelques heures avaient suffi pour nous transporter, à la lettre, d'Espagne en Angleterre.

Gibraltar a la forme d'un lion couche'. La queue du monstre de pierre regarde la pointe d'Afrique ; la tête est vers celle d'Europe ; les flancs font face à Algésiras.

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Ceci est si peu une métaphore que les peintres d'aquarelle fixés dans celle ville (le bazar de tant d'aulres villes) ont cru devoir conserver au rocher la Ggure du lion. Ses ongles allongés étreignent la mer, il la domine de l'œil et semble la tenir sous sa garde. On voit de ces aquarelles dans les boutiques et au-dessous d'elles l'inscription suivante en latin : Servat Léo.

A huit heures du matin el après une traversée excellente sur FOcéano. notre navire à vapeur français, nous aperçûmes le bloc énorme entouré de brouillards et conservant quelques maigres lumières à sa crête. Les canons anglais le couronnent de toutes parts, ils serpentent du haut du roc, à ses côtés, à fleur d'eau, cachés ici entre des naassils de lauriers roses, plus loin ouvrant leurs bouches au-dessus de l'aloës. Gibraltar s'élale sous cette guirlande formidable, sous ces créneaux de ter échelonnés d'habits

rouges. D'ici, l'Angleterre jette un regard despotique sur la Méditerranée.

A moins d'avoir visité cette position, nul homme n'en devinerait la force. Ajoutons que la statistique elle-même doit s'étonner de ce qu'Albion en a su faire. Dans ces chemins frayés autrefois par les singes et par les chèvres, l'Anglais a établi des promenades et des routes : ce roc n'est plus.un roc, c'est un jardin. Seulement l'Angleterre a implanté ici ses habitudes égoïstes, son thé, son opium, ses jonrnaux, sa faïence, sa contrebande lui venant de tous les poris. Du sein de ces allées sablées comme celles d'un parc, de ces prospects modelés sur Richmond ou Kew, elle examine avec orgueil la population mêlée qui couvre ses rues ou les lignes les plus âpres de son rocher.

A peine entrés dans la ville, après les préliminaires soupçonneux et compliqués de la dcfu;me, vous vous trouvez en effet en pleine Babylone. Des Turcs, des Mallais, des Juifs,

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des Italiens, des Anglais, des Grecs et des Espagnols tourbillonnent autour de vous, chacun dans le costume de son pays, de -sa ville; vous entrevoyez le caftan, la calotte grecque, la simarre rayée, les babouches, les chapelets, les voiles des femmes de Tanger et jusqu'à ces immenses chapeaux de vieilles miss anglaises qui en font autant de caricatures puritaines. Si vous êtes chasseur et que vous connaissiez quelques ^e«f/emen ou des officiers de la garnison, les singes vous attendent sur la montagne qui porte leur nom, les singes de Gibraltar que vous |)Ouvez voir, en attendant, empaillés chez quelque naturaliste. Ici les noms français sur les enseignes sont chose inconnue ; l'or- ^ueii anglais va jusqu'à penser que nous n'arriverons pas jusque-là ; pour l'Espagne, «lie est un peu mieux traitée, et l'échange actii' de la contrebande daigne consacrer quelques uns de ses usages. Au lieu des mots

d'hôtel et de fonda vous lisez house ; au lieu de rue et de calle vous avez street.

' Dès le premier coup d'œil , la ville annonce qu'elle vit sous l'empire de la réforme; les églises y sont nues, et il n'y a ici d'autre édifice que la Bourse. Le nom des fondateurs presque tous juifs, ou Anglais, est gravé sur des tablettes de marbre dès l'entrée de ce bâtiment sans aucun style, mais commode, aéré, fort propre, comme tout ce que l'Anglais se bâtit. Des officiers en bel uniforme passent çà et là sur des chevaux frères de ceux d'Anderson. Les Anglais font tout ce qu'ils peuvent pour échapper h fennui ; ils ont une bibliothèque, des cafés, une place d'armes, un jeu de paume. D'élégantes bastides, de petits cottages fermés par de blanches barrières, s'ouvrent le jour h ces éléî^'ants sauvages de la côte, qui se plaignent pourtant et ne manquent pas de comparer leur sort à ceux des déportés de Botany-Bay. La musique des régiments s'épanouissait

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de toutes parts en fusées sonores lorsque nous entrâmes dans la ville. La propreté des rues, des squares, des auberges et des boutiques ne peut certes manquer de charmer un voyageur qui a quitté l'Espagne de la veille; malheur à lui seulement s'il entrait dans cette ville un dimanche ! Le dimanche à Londres, le dimanche morne, le dimanche anglican, avec son livre de quaker sous le bras, n'est rien près d'un dimanche à Gibraltar! Le consul nous racontait que ce jour-là le prêche et le temple étaient les seuls maîtres, tellement maîtres et dominateurs, qu'un pauvre Écossais se pendit après une punition militaire qui lui lut infligée au sujet d'une infraction commise envers la discipline. Il avait, le dimanche, joué aux cartes sur un tambour avec un Maltais. Le dimanche anglais, sous ce beau ciel espagnol, doit paraître bien dur à ces malheureux soldats. Les émanations d'Espagne et d'Afrique leur arrivent avec les brises de la côlej ils. ont vis-à-

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vis d'eux Algésiras, abreuvé d'une manière splendide par l'eau amenée d'un quart de lieue à l'aide d'un aqueduc en pierres de taille; à leur droite, les lignes de Saini-Roch ; à gauche, les côtes d'Esp.gne courant jusqu à Malaga; ils comptent dans leur bassin tous les pavillons de l'univers, et à l'intérieur de la ville, toutes les populations du globe, vagues sonores, actives comme les vagaes turbulentes d'un bal masqué. Us ont sous les yeux le spectacle de l'ivresse et du brigandage, un ramas de gens dignes du bagne et vomis chez eux par les ports d'Espagne, de Barbarie et d'Egypte ; et il leur faut demeurer aussi sobres, aussi exemplaires devant ce spectacle journalier que s'ils se promenaient encore sur les trottoirs de Londres. Le vent d'est et le dimanche, voilà les deux fléaux de la garnison de Gibraltar. Ce vent d'est est desséchant ; il a^it principalement sur les natures du Nord, et il leur donne la fièvre et le marasme. Le jeune officier que sif Georges

aborda avec moi à noire arrivée sur la grande place me parut échappé à la fièvre jaune tant il était cliétif. Comme pour entrer dans la ville il faut fournir la caution d'un habitant, sir Georges, mon ami, avait pensé naturellement h celui-là.

— N'allons-nous pas visiter VÀlameda avec monsieur? dit sir Georges en me présentant à ce nouveau compagnon ; je n'ai pas vu Gibraltar depuis 1832 , et le parc a dû grandir.

Ce mot de parc a de quoi surprendre devant le rocher de Calpe , l'une des colonnes d'Hercule. Nous suivîmes cependant l'officier, et nous vîmes bientôt des barrières comme on en trouve sur les chemins de Londres ; elles contrastaient toutes avec la chaude enluminure du terrain.

Des chevaux anglais et des calèches égayaient cette promenade aux fonds africains, au sol macadamisé; il ne tenait qu'à moi de me croire à Windsor ou à Hampton-

Curt. De temps à autre je découvrais la gueule d'un canon sous une touffe de genêts d'Espagne ; un peu plus loin un rempart de géraniums et de figuiers brûlés du soleil me cachait un groupe àlii glander s.

Nous montions toujours comme s'il se fût agi de conquérir la montagne des Singes, conquête glorieuse pour un touriste, mais un peu ardue par l'intensité de la chaleur.

Nous arrivâmes enfin à un petit pavillon chinois , où mes deux anglais s'assirent , pendant qu'un nègre que je n'avais pas vu nous précéder, débouchait le porter en cet endroit. Laissant à sir George» le plaisir d'une causerie plus intime avec son ami , je tâchai de m'isoler des sentinelles rôdant autour de ce square de feuilles ; je gravis la pente la plus escarpée , et je vis bientôt le travail patient du génie anglais sur cette couche aride et lauve....

Il semble que sa vanité d'horticulteur s'en soit mêlée. C'est un vrai décor d'opéra que

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le goût peut critiquer , mais qui n'en est pas moins une victoire remportée sur celte lande monstrueuse. Imaginez ça et là de larges aspects et des arbres nains , des kiosques dans le genre du café Turc et de belles allées bordées de cactus; vous marchez dans un véritable jardin anglais; seulement, ce n'est pas le soleil pâle de la morne Angleterre qui éclaire ces plantes , ces allées , c'est le soleil ardent de l'Afrique. Le terrain s'abaisse autour de vous en dentelures profondes, inégales, et partout, sur ce terrain, l'Anglais a semé les baïonnettes et les arbres, la verdure et les canons. Ces lignes surprenantes vous conduisent jusqu'au lieu nommé la pointe d'Europe.

Un cimetière à demi fermé par des bandes d'aloës, jonché de croix, de tombes, d'épitaphes , attriste ces plantations de la colonie anglaise; il vous distrait brusquement de la contemplation de cette étrange nature encadrée par la frange bleue de la mer. Lors-

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que le vent souffle, cette baie devient terrible ; elle promène des murmures indéfinissables sur ces tombes, tombes d'exilés, d'Anglais transplantés dans ce pays, loin de leurs familles. La fièvre jaune, ce redoutable fléau, dût peupler en 1828 ce champ d'éternel sommeil ; plusieurs dalles de marbre font encore foi de ses ravages. Le liège et les yeus<=s poussent sur ce sol poudreux, grisâtre par couches , comme la vallée de Josaphat. Ce cimetière , à demi voilé par les arbres d'une promenade , coupé çà et là de ponts rustiques, et que protègent les fusils des soldats d'Ecosse , est un Père-Lachaise adapté aux idées anglaises; la rêverie d'Young peut s'y promener son livre en main. Parfois, une jeune miss à l'ombrelle blanche, immobile et pâle devant quelque tertre fraîchement remué, se charge d'y représenter la statue de la Douleur , mais parfois aussi sous les touffes de l'aloës et du nopal on entend un sifflement aigu , celui du serpent qui vient se

chauffer au soleil près du marbre attiédi des mausolées. Dans Gibraltar tout rappelle un sol maudit, malgré les eflorts des colons, malgré ce ciel d'un bleu d'outre-mer qui sert de dais au rocher.

L'Anglaise de Gibraltar est loin d'avoir ici ces roses couleurs et ceite fleur de santé épanouie sur les joues de l'Anglaise de Londres : c'est une plante maladive élevée en serre chaude. Ployée sous les vents malsains et brûlants , vivant d'une vie factice , elle regrette évidemment Bridghton ou le Vaux- Hall ; elle a l'air d'accomplir un vœu d'isolement, elle dépérit et se fane chatiue jour. Ce contraste devient plus saillant par l'aspect de ces maisons blanches et vertes, pomponnées et fraîches comme celles de Greenwich, et aux persiennes desquelles ces femmes apparaissent comme des ombres. Dans les rues, couvertes de toiles grises à cause de la chaleur , on les voit bien se promener en tilbury, en gig, en berline, mais elles posent

rarement le pied sur ces dalles où le bitume ardent pourrait brûler leur chaussure de fée. La négation de l'Espagne fait toute leur vie , le vin de Malai^a ou d'Alicante mouille rarement leurs lèvres. Les produits du pays sont comptés par les colons de Gibraltar ; ils les encaissent , les chiffrent, mais ils les méprisent; l'orgueil anglican le veut ainsi, le heesfsteak remplace ici le pucliero. L'Anglais veut qu'on le reconnaisse partout, à la coupe de son frac, à son slierrij, à sa cuisine, mais il est juste d'ajouter qu'il n'attache pasla même importance à la propagation de ses idées.

J'étais revenu de mon excursion autour du kiosque où causait sir Georges avec son ami l'officier.

— Quelle est cette statue? demandai-je en voyant un personnage en habit dégénérai et tenant dans sa main une clef colossale.

— Celle du général Elliot, me répondit l'officier.

Le général Elliot, le défenseur de Gibral-

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