‹ La porte du soleil (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · VALENCE · texte numérisé non relu

VALENCE

-Valence. — Le Grao port difficile. — Apsectde Valence. — Costumes. — Voyage en tartane par les rues. — La cathédrale. — M. Fleury, consul. — Serenos. — Le perruquier de Valence. — Histoire. — Retour à la cathédrale. — Le musée. — La bourse. — Les jardins.

Après avoir doublé le cap Saint-^'(artin , nous entrons en effet dans le golfe de Valence. Les vagues moutonnent et viennent lécher les flancs du navire, la brise de mer fraichit, l'œil du pilote est à l'aguet. C'est quelque chose de fantasque et de saisissant qu'une nuit périlleuse à bord d'un navire ; les matelots font bonne contenance, le capitaine chante en allumant son cigare ; mais , en dépit de tout, la peur circule, et on se rappelle Juvénal :

Et jaoi

Allernum puppis latus everteniibus ucndis..

Cependant, touts'estbien passé. Aux blancheurs de l'aube, on a Valence devant soi , Valence aux abords difficiles, mais dont l'aspect seul réjouit et repose la vue. Valence, en effet, n'est-ce pas un grand jardin peuplé de femmes et de fleurs? n'est-ce pas le royaume béni aux forêts d'oliviers et de mûriers? Les matelots vous disent en arrivant le fameux proverbe :

Eu Valenciala carne es yerva, la yerva agua, Losvhombres, mugeres, y las mugeres nada (1) !

Contrée industrieuse , plaines fécondes et calmes ! Ici les rizières s'épanouissent, les gerbes encombrent les traîneaux , les mules sont nourries avec la luzerne humide de perles de rosée. Le palmier, roi du paysage, voit fleurir à ses pieds les citronniers et les caroubiers , les myrtes et les orangers en pleine terre. Les parfums de cet Éden sortent des jardins et des marais, ils courent la côte et l'embaument d'arômes, de Murviedro à Orihuela. Valence n'est point une ville, c'est une

(1) A Valence, la viande est de l'herbe, l'Iierbe est de l'eau; les hvnnmes sont des femmes, et les femmes rien.

serre fleurie au bord de la mer; c'est un lieu de danses, de banquets et de platanes. A une lieue au sud de Valence est le fameux lac d'Albuféra, dont Napoléon fit la dotation et le titre du maréchal Suchet.

Le demi-cercle que forme Valence et le Grao, son port, que les riches sybarites fréquentent seulement l'été, dans la saison des bains de mer , est égayé par une grande variété de tons; à côté de maisons neuves, de villas qui ressemblent à celles d'Italie, l'œil découvre les flèches brunes et sombres de plusieurs édifices. Le Grao, du reste, est une anse fort difficile, les embarquements et débarquements y courent de grands risques. Les Valenciens le savent si bien, que pour amener ou reconduire en pareil cas un capitaine à son bord ou à la ville, ils lui demandent des prix fabuleux. Ceci esi arrivé tout récemment à M. F. ., de Marseille, auquel ils ont réclamé quarante duros( quarante fois cin(j francs de France) pour le ramener à son navire.

Ces enîbarcalionsdu port de Valence, qui

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ont ordinairement huit rameurs, sont conduites au reste fort adroitement. Vous ne sauriez vous figurer la grâce et la légèreté de ces mouettes, c'est le nom que l'on devrait donner à ces esquifs, dont les rames, blanches comme des ailes,, tranchent sur l'eau bleue de la vague. Les marins du Grao embarquent par les plus gros temps; leurs bateaux sont admirablement coupés pour tenir la mer, et, comme je l'ai dit, la prestesse dqs conducteurs est étonnante. En revanche d'affreux chariots et des tartanes dignes de celles de Grenade vous attendent au débarquement ; les chevaux en sont frisés et nattés, le cocher porte la gorra, bonnet de laine replié sur le milieu du front avec une élégance toute phrygienne. Ce cocher, comme ceux de Nnpies, s'assied de côté et de niveau avec le brancard. Le costume valencien, si vous en êtes curieux, consiste dans la monta, couverture inséparable des Andalous; le bonnet (gorra), la veste de velours noir avec des boutons qui ne sont autres que des colonarias (pièces de monnaie), la jaquette blanche à

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grands plis , et les aJpargatas à lanières pour chaussure. Les tartanes vous déposent où vous voulez : aux avenues du Brio, du Monte Oliveto, de l'Alameda. C'est par cette dernière promenade que nous sommes entrés ; des galériens l'arrosaient des deux côtés de la chaussée avec des poêles à frire , mode d'arrosement nouveau pour nous, et qui, en tombant sur la poussière fine qui couvre Valence, y produit une boue assez incommode. L'Alameda nous parut bordée cependant de bancs de pierre et de trottoirs ombragés d'ormes, de peupliers, de platanes. Le parfum exotique d'autres arbres l'embaumait délicieusement, et des canaux, coquettement parés de fleurs, ajoutaient aux beaux prospectsde ce lieu. La grande aftain» de Valence, c'estrirrigation.Le conseil des azequias (conseil des canaux) îient ses séances dans ia cathédrale. Des règlements de police créés pour l'exacte répartition d(^s eaux, des amendes contre ceux qui ne feraient i)oint nettoyer leurs écluses, assurent A la ville la salubrité et la fraîcheur. Nous trouvons au

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bout de la promenade le pont construit sur le Guadalaviar, rivière de Valence dont le lit a tout au plus trois cents pieds de largeur; l'eau s'en trouve absordée bien vite par les canaux d'irrigation, de sorte qu'en ce moment, comme presque toujours, c'est un vrai fleuve espagnol, un fleuve à sec. La statue de la Vierge, patronne de Valence, et celle de saint Pascal, figurent au milieu du pont (1); le nom de la Virgen est celui-ci : Nuestra Senora de los desemparados. Ces deux statues sont à coup sûr médiocres; elles ont pour dômes des pavillons triangulaires.

La Porte de Mer dépassée, vous laissez à gauche la fabrique de cigares et vous vous trouvez devant le portail même de la cathédrale , placée au bout de la rue de Saragosse.

Des prêtres au chapeau à la Basile, des avocats au bonnet en tartelette et au grand collet de velours noir, parlent sur cet em-

{i) Ponte del Real.H\ était construit en bois quand Charles-Quint fit son entrée solennelle dans Valence, et il s'enfonça sous le poids de la multitude. On le reconstruisit en pierre, avec dix arches, sous Philippe 111.

placement d'un air animé. Là, où est ce temple s'élevait, du temps des Romains, un temple, h Diane, et, en vérité, il devait être meilleur que cette église de Valence, irrégulière et laide en tout point. Des tableaux d'albâtre d'un ricbe travail , des statues d'argent massif, des bas-reliefs tirés de la vie du Christ et de la Vierge consolent à peine de cet extérieur lourd et écrasé.

La place Saint- François s'appelle maintenant la place d'Espartéro; elle offrait un coup d'œil animé : c'était un jour de foire, fcria. Les femmes, les chevaux, les mules, les marchands, \especheros de Valence, s'y pressaient avec un tumulte et un désordre dont vous pouvez vous faire une idée, vous qui avez peint tant de fois les côtes de Bretagne et de Normandie avec ce pêle-mêle de voix , de costumes, de chariots. De tous côtés nous apercevions des tartanes qui débouchaient sur la place; ces petites voilures sont ici de première nécessité, car les rues ou plutôt les ruelles de Valence sont sablées, et par le mauvais temps elles se trouvent impralica-

bles. L'opinion accréditée dans le pays, c'est que ce sable est salé et qu'il devient propre à l'engrais des terres ; cette vertu técondante a paru à beaucoup de voyageursune chimère; je laisse la discussion de la thèse à de plus savants que moi.

Nous trouvâmes le jeune consul de France, M. de Fleury, logé dans un palais d'apparence fort agréable ; l'escalier en était royal, les appartements d'excellent goût. Les carreaux des chambres sont ici en faïence peinte, et cette faïence représente des scènes historiques assez curieuses. Sur l'un de ces revêtements habituels de la muraille, j'ai vu le trait qui suit à l'hôtel du comte de Casai.

Vous savez que les gardes de nuit, en Espagne, se nomment s erenos ; leur institution date de Valence; leur établissement remonte à 1777; jusqu'alors on s'égorgeait fort proprement. A cette époque, la police ayant défendu les feux d'arliiice, qui étaient presque aussi multipliés que les sérénades dans les fêtes particulières et donnaient lieu à bon nombre d'incendies, une Coule d'artificiers furent réduits à mourir de faim. Ce fut un al-

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cade, du nom de Joachim Van, qui imagina de les employer d'une manière utile pour le public et pour eux-mêmes : il en forma une garde nocturne. Or, dans la porcelaine

appliquée au mur dont je vous parle, on voit un sereno tenant en main son falot et sa hallebarde; il trouve, dans sa ronde, un petit enfant abandonné. Sur les langes de l'enfant sont marquées les lettres S. N. ; le sereno le ramasse et le réchauffe. Que veut dire cette peinture? En vérité, je l'ignore; mais ce brave homme, avec ses bras tendus vers le pauvre enfant abandonné , m'a touché. C'est peut-être un trait glorieux de quelque sereno des temps anciens Dans les petites rues de Valence, ces gardes nocturnes devaient avoir fort à faire. Sur les murailles de celles qui avoisinent la place du marché , il y a de ces vilaines croix noires qui ra{)pellent des meurtres commis ; le nombre de ces meuri res a fort diminué, et cependant la nabaja (couteau) a ici de grands professeurs. On vient de m'en montrer un qui n'a plus littéralement que les deux yeux, le reste do son visage

existe dans une mentonnière noire, sorte de cache-nez qui en fait un (épouvanta il. Ce bandit a été maltraité de la sorte dans la nuit des falots de saint Joseph , nuit où les menuisiers et les charpentiers mettent le feu à des mannequins en signe de réjouissance. Cette nuit se nomme las f allas de san Josef.

Je me dirigeais vers le Musée de Valence, situé, à celte heure, dans le couvent del Carmen, quand je me souvins que j'avais une lettre de recommandation pour un singulier personnage, le senor Vicenti Ferez, collectionnaire par goût et perruquier par état.

Le senor Vicenti Ferez, célèbre dans toutes les Espagnes, et particulièrement à Valence, où il s'est invariablement 6xé, est un petit homme trapu, vieux et jaune comme un parchemin ; il cumule en ce moment-ci les fonctions de portier à l'Académie et de coiffeur. Il a tenu à un cheveu qu'il fît affaire d'un tableau capital avec le roi des Français; il montre de fort beaux autographes de Louis-

Philippe et de M. Taylor(l). Il a des monnaies antiques, des toiles remarquables et un album. L'album du perruquier Vicenti Perez est à coup sur une étude i'ort curieuse. Les Anglais y ont fait surtout irruption , et on y lit, à la louange du pelit-neveu de Figaro , des strophes aussi ardentes d'enthousiasme

que celles adressées par Byron à la terre des Hellènes. Le senor Vicenti Perez me parut tort occupé ce jour-là, Tout en rasant un fraile, il racontait une scène vraiment fantastique dont il avait été le témoin et l'acteur l'autre semaine ; il ne s'agissait de rien moins que d'un assassinat, et le fraile^ dont le senor Perez tenait le menton, tremblait alors de tous ses membres sous le rasoir de l'exécuteur, j'aurais dû dire l'artiste. Voici ce que le digne barbero racontait, et ce que vous me permettrez de vous redire succinctement.

(1) A propos de M. le baron Taylor, noire ami, nous devons ici réparer envers lui une erreur involontaire. Au ctia()ilrc des peintres espagnols modernes, où nous parlons de M . IVladrazo, nous avons dit que M. Madruzo n'avait traité avec lui pour aucune loilc. M. le baron Taylor a acheté an contraire bon nombre «le toiles au senor Madrazo. En générai les EspaK'iols se posent devant nous avec une horreur invincible pour le Iralic, et i.s vemlenl cointue bien d'autres. MM. Madrazo el Tajior devaient s'eatenore, ils sont tous deui gens d'esprit.

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Les Espagnols, et principalement les gens de Valence, attachent d'étranges préjugés au vendredi-saint; ils prétendent qu'une personne née ce jour-là jouit d'un don particulier; si par hasard elle passe devant un cimetière 011 l'on ait enterré un homme assassiné ou tout près d'un endroit où vient de se commettre un meurtre, elle voit aussitôt apparaître la victime.

Or, un certain Luis d'Acaro , jeune et bel Espagnol, grand ami du barbier, et qui, en sa qualité d'hidalgo r uiné, lui devait beaucoup de barbes, vint le trouver un soir pour le prier de faire la toilette d'un homme mort près de l'hôtel du marquis de Jura-Real. Il s'agissait de raser cet individu le plus promptement possible, car il avait sans doute, de son vivant, remis sa barbe au lendemain , et lorsque Vicenti Ferez le vit, il le trouva en effet les poils épais et drus, la cravate mal mise et le linge un peu jaune ; c'était un gentilhomme qui venait poursuivre à Valence un procès épineux d'où sa fortune dépendait. On l'avait trouvé un certain soir , percé de huit coups de nabaja , assis fort

tranquillement dans son fauteuil , les mains pendantes, l'une de ses mains tenait encore le couteau. Comme je \ous l'ai dit , l'issue de son procès était douteuse ; on crat qu'il s'était donné la mort en désespoir de cause , et Valence entière assista le lendemain à son convoi. Luis d'Acaro ne fut pas des derniers à le suivre au cimetière : le mort y fut enterré en grande pompe et à visage découvert, comme cela se pratique encore; sa barbe était faite admirablement, et l'honneur en revenait à Vicenli.

Huit mois se passèrenfe , pendant lesquels le barbier, grand amateur de toiles et d'achats précieux , ne s'occupa que de colliger ; il s'imposait souvent de si rudes privations pour satisfaire ce goût , que son estomac en souffrait. Or, pour tromper sa faim , le barbero avait recours à un moyen tout à fait économique ; il allait se promener à travers les champs. Cet exercice philosophique le conduisit, un jour, avec Luis d'Acaro, jusqu'aux portes du cimetière où avait été enterré le gentilhomme.

La lune était alors dans son plein , et les cyprès du lieu frissonnaient sous le souffle de la brise de mer. Vicenli Ferez devint pâle en se voyant près de l'enclos funèbre; il était né le jour du vendredi-saint.

— Par ma foi , lui dit Luis d'Acaro en plaisantant, vous êtes un esprit fort, maître barbier ; car , parmi les gens nés comme vous, un jour semblable , les uns croient de bonne foi à celle vision chimérique et deviennent les dupes de leur imagination exaltée , d'autres évitent avec empressement les champs de repos.

Vicenti Ferez ne répondit pas , il se contenta de froncer le sourcil et de couper autour du mur d'enceinte quelques herbes parasites avec son couteau de poche.

Ceci se passait il n'y a pas trois jours , et Vicenti Ferez le raconte avec effroi.

Tous deux entendirent alors une sorte de gémissement ; puis , aux clartés de la lune , ils virent s'avancer vers eux une ombre assez haute de taille... ; un voile blanc couvrait son visage , et elle poussait des sanglots entrecoupés de quelques phrases inintelligibles.

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Luis d'Araro se leva, et chercha son épée ; mais comme depuis Charles IV (comme en France depuis Louis XM) nul gentilhomme ne porte ia brette, il saisit la main de Vicenti Ferez , et s'adressant au fantôme :

—Ne serais-tu pas, dit-il avec fermeté, don Pedro de Zatra y Barramejar, natif de Murcie ? à la promenade du Mail , qui suit le cours sinueux de la Segura, ne m'as-tu pas dit un soir qu'un de tes parents te tuerait?

— Oui, répondit le fantôme. Après?

— Après? Muy senor mio ; nous te demandons, Vicenti Perez et moi, qui tu soupçonnes de l'avoir assassiné ?

— Un homme que rase le senor Vicenti Perez , répondit l'ombre en désignant du doigt le barbier ; Perez est né le vendredisaint, qu'il parle ici!

Le barbier se vit dans un grand embarras; sa frayeur mortelle ne lui fil pas oublier qu'il portait sur lui le livre de ses pratiques. Il eut le courage de l'extraire de sa poche , et il le présenta à ce vilain hôte des tombeaux, qui exhalait je ne sais quelle odeur de roussi.

3i2 LA i ORTE

Le (anlôme prit le livre, l'examina aux molles lumières de l'astre; puis il enfonça son ongle sur un nom, et rendit le livre au barbier.

Cela fait, il s'abîma psr un chemin desséché qui conduit aujourd'hui au pont del Real.

Luis d'Acaro et le perruquier Vicenti Ferez le virent traverser un massif d'aunes ; quand il lut près des caroubiers, ils perdirent sa trace et se regardèrent tous deux.. .

L'ongle imprimé sur le livre marquait d'une ligne certaine le nom de Gomez Castana, cocher, un des clients de Vicenti Ferez. Le lendemain soir, le perruquier, sans mot dire, conduisit cet homme devant le cimetière de Valence en compagnie de don Luis d'Acaro.

— Gomez Castana, lui dit-il, tu es coupable; tu as assassine, il y a huit mois, don Pedro dpZafra y Barramejar!

Le cocher trembla; mais Vicenti Ferez reprit :

— Regarde du côté du chemin qui conduit au pont del Re •!; tu vas voir apparaître ta

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tictime si tu as le courage de lever les yeux sur elle!

Et même temps, l'impitoyable barbier dirigeait le regard de Gomez Castana sur une figure blanche qui apparaissait près des caroubiers...

— Bonté divine ! s'écria le pâle Gomez Castana; oui, c'est don Pedro de Zaira y Barramejar !

— Repens-toi, Gomez, dit alors une voix faible comme la voix d'un mourant; repenstoi et confesse ton crime! Nous sommes ici , tnfe vois, près d'un champ consacré au repos; si j'en suis sorti , c'est ta l'aule ; reconnais en moi don Pedro de Zafra y Barramejar î

"'• — Miséricorde ! balbutia Gomez Castana ; c'est bien lui! voyez, il tient en main les papiers que j'étais chargé de prendre sur la victime, la nuit de l'assassinat. . .

— Ces papiers, continua la voix qui semblait alors se raffermir, donnent gain de cause à ma famille dans co procès que jVspérais suivre et mener à bien, sans la noire

malice de Vescribano Andréa P.,.. Il t'avait chargé de me les voler la nuit même de mon départ pour Murcie... Q u'as- tu à répondre ? poursuivit alors le fantôme d'un air menaçant.

— Rien . . . , absolument rien . . , , repond it le consterné Gomez; je n'ai plus quà dénoncer, à mon tour, l'endroit où se cache Vescribano Andréa P...; c'est au Campo de Lorca, dans le voisinage de la ville du même nom; il se livre maintenant au commerce des soies de Murcie, et a quitté sa professsion : qu'on le menace du garotte (1) et vous verrez s'il nie ce que je suis prêt à répéter.

Le fantôme inclina la tête en signe d'assentiment, et il fit signe au barbier de l'attendre une demi-heure à la môme place. Cela fait, il disparut comme la première fois, pendant que Gomez Castana se frappait la poitrine et invoquait le Ciel en gémissant. La demi-heure écoulée, Luis d'Acaro, qui avait assisté à cette scène, lui montra le même linceul blanc à travers le massif d'aunes ; la

(1) Supplice du tourniquet.

frayeur avait cloué GomezCastana àsaplace, et il ne vit pas sans un secret déplaisir les quatre alguazils qui accompagnaient cette fois l'ombre terrible...

Arrivée devant le cimetière, l'ombre le traversa d'un pied furtif, et s'en fut s'asseoir sur la pierre même de don Pedro de Zafra...

Pendant ce temps, les juges procédaient h. l'interrogatoire de Gomez Castana ; ils reçurent sa déposition : cela fait , ils se retirèrent après l'avoir remis, pour le temps des assises seulement, entre les mains de deux confrères de la Charité, ceux qui accompagnent les condamnés.

Le fantôme ne bougeait pas ; la lune s'était voilée de nuages épais; le barbier et Luis d'Acaro étaient mouillés d'une sueur froide,

— Voilà ce que c'est que d'être né le vendredi-saint comme je le suis! répétait le barbier en frissonnant. Qu'on dise, après cela, qu'il y a des esprit forts à Valence?

En ce moment , la lune , dégagée des vapeurs roussàtres qui la couvraient, montra

son disque d'argent, et envoya une pluie de rayons diamantés au fantôme qui se tenait assis sur la tombe du cimetière. Luis d'Acaro et Vicenti Ferez poussèrent un grand cri; ce n'était plus un suaire blanc qu'ils avaient deyant les yeux , mais une pâle et belle figure de demoiselle dont le capuchon était tombé. Elle ressemblait à une statue de marbre sur un cénotaphe.

— yi Dios ! s'écria Vicenti Ferez en joignant les mains.

— L'admirable fille! reprit Luis d Acaro qui commençait à avoir moins peur des esprits.

— Parlez-lui donc, vous qui parlez si bien, don Luis! insinua le barbier.

Don Luis s'avança ; il vit que la jeune fille versait alors des larmes silencieuses, et cependant l'orgueil et la joie brillaient sur son iront,; on eût dit qu'elle venait d'accomplir un devoir d amour et de fidélité envers le iport.

^vTïï .^"^ êtes -vous donc? demanda Luis d'Acaro avec une courtoisie forcée.

— La sœur de don Pedro de ZatVa y Barramejar, répondit la belle avec une émotion indéfinissable : j'adorais mon frère chéri, par dessus tout , et depuis le jour de sa mort j'avais fait vœu de venir ici le visiter jusqu'iK^e qu'on vengeât un meurtre dont personne de notre famille ne doute. Soyez béni, Vicentl- Ferez, reprit-elle en se levant vers le barbier, et veuillez accepter cet anneau d'or en' signe de perpétuelle gratitude! Vicenti Pe-' rez, vous êtes né le vçndredi-saint ! - -

L'honnête perruquier de Valence voulut, d'abord refuser le cadeau ; mais la demois»e44e y mit des instances si vives ^u'il lui l-aUnt obéir... Durant ce temps, doi» F^uis d'Acaro^ examinait la sœur de don Pedro de Zafra ; il l'examina taiit qu'il lui plut, et elle accepta son bras pour regagner son loi^is. Dix jours après ceci, on sonnait les cloches de la ville pour deux cérémonies fort dissemblables tla' sœur de don Pedro é[)ousait le joune gentilhomme,et l'on exécutaitie niiséiable Andréa P... Vescrihono.

H m<; resterait maintenant à vous parler

des tableaux de Valence; ils excitent l'intérêt au plus haut point. Juan de Joanès, le véritable fondateur de l'école valencienne, a ici une magnifique toile à la cathédrale, le Christ à la colonne. Ce tableau figure au-dessus de la sacristie. Un Anglais en a offert dix mille duros-j mais, au dire des gens d'ici, on l'aurait prié de passer outre. Les toiles de Joanès vous mènent droit à l'eitase ; c'est le sublime de la foi. Contemporain de Luis de Vargaset de Luis Morales, il n'a jamais consacré son pinceau, comme Raphaël, aux sujets du paganisme ; c'est un peintre aussi grave , aussi solennel qu'un prêtre. Mais aussi, il faut le dire , c'est une admirable onction que celle de Joanès; il n'y a que lui pour peindre le Sauveur avec sa draperie modeste et sainte; ses cheveux, sa barbe, d'où s'échappe une pluie de rayons. Joanès est à la fois nerveux et délicat; ajoutez que plusieurs de ses toiles, qu'on vous montre ici sous verre, ont la fraîcheur d'un tableau d'hier; le coloris en est suave et touchant. Au moment où Joanès

achevait les peintures du maitre-autel de Bocaïrente, il tomba malade et mourut dans ce bourg, le 21 décembre 1579.

A la cathédrale, dans la chapelle de Saint- Pierre, au tabernacle même, j'ai remarqué un Christ à l'hostie, peint par Joanès, qui vous ravirait. L'encens parfumait alors l'église; l'orgue jouait; les aveugles priaient à genoux ; c'est ainsi que je viens de voir ce Joanès. A l'Académie, fondée par Charles III et où le senor perruquier m'a conduit , il y avait encore plusieurs tableaux de ce roi de l'école valencienne ; ces chefs d'oeuvre faisaient honte aux toiles modernesde l'endroit, car ce mois est consacré à Y Exposition. Pour le musée de Valence, on l'a logé, a celte heure, dans le couvent del Carmen. Le duro habituel lève toutes les difficultés que peut vous faire le gardien , qui vous mène tout droit vers deux palmiers j^igantesques plantés dans la cour (patio). Après avoir admiré les arbres, vous courez aux peintres, et vous vous trouvez bien vite dans la compagnie des grands maîtres valenciens : les deux Hibalta»

les deux Espinosa, Esteban March, les Zarineria, et vingt autres. Mais Juan de Joanès , mais Ribera, tous deux sortis de Valence , quels noms ! Cela n'empêche pas qu'il n'y ait ici des estocades et des batailles d'un certain capitaine Toledo qui m'ont bien plu! Ce Toledo est un rude homme; sa peinture hâbleuse et saccadée vous réjouirait. La couleur de Maella ( il a quelques peintures ici) est bien froide; Ribalta vous irait mieux; mais je vous demande la permission de vous présenter à un voleur de Espinosa , qui mérite bien que vous luiôiiez votre chapeau.

Ce voleur, représenté, par Espinosa, de^ mande la bourse à un moine qui voyage; le pauvre Irère s'arrête en voyant le pistolet dirigé sur sa poitrine; mais, ô prodige ! de ce pistolet même sort un crucifix, un crucifix que le ladron éiai\i loin d'attendre! Que pensez-vous d'un semblable dénouement?

Vergara est, à mon sens, un peintre en Ile ; Vicenti Salvador est dur mais expressif; et piiiîs , que peuvent îairè ces pauvres gens-là

près de Ribera et de Joanès? Tous ces tableaux du musée de Valence ont surtout le défaut d'être horriblement rangés. Faits pour être vus de haut, ils se trouvent appuyés tout uniment contre la muraille, et placés ainsi à fleur de terre, Yayuntamietito n'ayant pas le sou pour leur donner une classification plus digne. Les cadres de sainteté de Jéronimus Balch sont bouffons de style, mais d'un relief surprenant; imaginez- vous des têtes espagnoles dans toute leur laideur de pauvreté et de haillons. Le père du senor Lopez, qui est à Madrid, a quelques bonnes toiles à ce musée de Valence qui possède un Saint- François embrassant le Christ sur ta croix, du Ribalta, peinture sans égale à mon sens, et un Saint Bruno au désert, du Zurbaran. Il y a aussi un Velasquez très-abîmé; c'est Clmrles II à clieval.

Domain nous serons à Barcelone, noire dernière étape avant de toucher Marseille.

Au même.

BARCXrOWE.

-La place de !a Reine. — La Rambla. — État politiqne de Barcelone. — Ce que coule une démolition. — Les Catalans et nos médecins. — Les pigeons. — Fragments gothiques. I/hôlel de ville. — Le bourreau. — Le lingol de Jacques. — Départ pour Marseille.

A bord du Tage

Six heures du malin sonnaient à l'horloge de la cathédrale quand Barcelone s'est montrée à nous éclairée par le plus beau ciel qui se puisse voir.

Protégée à gauche par le Mont-Juich , son fort imposant que l'on découvre de dix lieues en mer, à droite par son chenal et par une muraille de trois cent quatre-vingts pieds de long, la ville s'éveillait au milieu des sourdes rumeurs de son port, et ses chantiers commençaient à se remphr. Dans le lointain , vous apercevez le Mont-Serrat vaste chaîne qui s'étend dans l'intérieur fertile de la plaine ,

cette file de maisons coloriées de vert et de rouge forme la façade de Barcelone: te , faubourg de la Cité , devenu bien vite une seconde ville. Le chemin du Mont-Juich est planté d'arbustes, d'oliviers et d'aloës, il est protégé par les canons de la citadelle , canons pacifiques à cette fleure puisqu'on nous annonce dés notre entrée que Barcelone est soumise. Le départ du régent pour Madrid prouverait assez en faveur de la tranquillité présente , cependant l'état de siège eat à peine levé , et la démolition de la citadelle est une fable. La junte a mis l'argent affecté à la démolition (un million et demi demandé par elle aux négociants) dans sa poche. Lei membres de cette junte ont levé le pied munis d'excellents passeports ,

leurs équipages étaient prêts. Ces rusés matois qui savent le prix des choses étaient allés rançonner chaque négociant, monsieur Martorelle le consignataire de noire navire a été forcé de payer dix mille francs à ces amis de la gloire catalane. — Sauvons la caisse! s'écrie Bilboquet des variétés, la junte a suivi

le conseil de Bilboquet. On a calculé que chaque membre aurait cent quatre-vingt mille francs pour son compte, c'est bien peu pour sauver letat, surtout dans les circonstances actuelles.

Le bassin nous a paru très animé , les pavillons de la Méditerranée y abondent. Vous seriez fort content de la place du Palais , de la Douane et de la Bourse (Lonja), mais c'est pour la Rambla qu'il vous faut réserver votre admiration. La Rambla promenade ainsi nommée à cause de sa rampe (Rambla) est le paseo d'hiver par excellence , on Ta comparée à la promenade des tilleuls à Berlin; mais ce qu'il y a de sur c'est qu'elle forme la plus belle rue de Barcelone. C'est une large terrasse pavée en briques et garnie des deux côtés de banquette^^ en maçonnerie qui lui servent de parapets. Le Moat-Juich la couronne, ce Mont-Juich inévitable qu'on voit ici de partout, et où les habitants sont assez friands de se rendre le dimanche. Le Mont-Juich est le vrai château magique de Barcelone, il est sur la crcte d'un rocher, son

aspect est imposant et solennel. Sa grande robe calcaire revêt tour à tour les couleurs de l'aube et du couchant, sa ciiadeile peut contenir une garnison de dix mille hommes.

La Douane plus belle à mon sens que le Pahûsqui lui fait face est un monument très orné et très fleuri. La bourse fut bâlie sous Charles IV , vous la prendriez pour un théâtre. Barcelone gazouille avec ses fontaines à la place du Palais du Gouverneur, et à celle de la Muraille de mer. En 1821 , et lorsque la fièvre jaune ravageait la ville , une sœur de Sainte-Camille plongea son chapelet dans une de ces sources , et l'onde bienfaisante fit alors des miracles; ceux qui en approchaient leurs lèvres malades ne mouraient pas. Les catalans vous content cela en se signant , ils s'accordent à dire que nos médecins français furent admirables.

Les catalans poursuivent ici l'éducation des pigeons, ils en oi]t un fort grand nombre. Les pigeons de Barcelone sont moins sacrés que les pigeons de Venise , on leur fait la

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guerre , iis se perdent bien souvent, mais il y a une demie piacette pour leur rachat, et la maison qui les a conquis prélève cette rétribution. Au jardin des plantes il y a cependant beaucoup d'oiseaux , mais tout Barcelonais veut avoir sa colombe chez soi , comme la fiilQ,de Catulle :

« Passer deliciœ meœ puellœ,

Nàm forraosiis erat. ... etc.

On remarque dans Barcelone beaucoup de fragments gothiques, de vieilles maisons d'abord , puis , de vieux édifices , et cependant l'ensemble de la ville est parfaitement moderne^ si ce n'était le costume, vous vous croiriez déjà à Marseille; de-là unf ville sans grand caractère, une ville de littoral où votre plus grande surprise est la hauteur prodigieuse des maisons et l'étroitessede certaines rues. L'Hùlel-de-Ville aux bâtiments duquel on est occupé en ce moment sur la place de la Constitution, belle et grande place, se trouve à cette heure entre une ancienne église qui T. IV. 23

offre de jolies détails gf>lhiques, et que Ton va cepeiidanl abattre (C'est San Miguel et l'ancien Hôtel-dc-Ville orné de belles sculptures.

Nous les regardions iort attentivement ce matin, quand il s'est fait sur la place même un grand tumulte. C'était le bourreau {verdugo) qui passait avec six ou seplestalîers vôLus de noir, il devait officier le lendemain, hors des portes de la ville. Cet homme maigre et cassé avait déjà tourniquédeiix cents pratiques ,c'é . tait le Nestor des exécuteurs, il s'appuyait sur un petit jonc fort propre et se readait alors très paisiblement à son logis. Ici, le bourreau est loin d'avoir des meubles d'acajou et un piano comme M. Samson , je viens , grâce à mon guide, de pénétrer dans sa demeure, et elle est digne en tout de la caverne de Rolando dansGil-blas. Un mauvais lit, trois chaises et l'image de Saint-Michel colléj a la muraille nue, voilà pour rameublement- Je me suis demandé pourquoi l'ange au glaive exiermina^eur figurait ici, seraii-ce pourlebourreau

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une manière de relever sa profession? Celte autorité de Barcelone me reçut fort mal, les Catalans s'embarrassant peu de dissimuler la hainequilsontportéedetout temps aux Français; il taisait cuire des saucissons et des escargotsdans son poêle hermétiquement fermé tout en se versant de copieuses rasades d'un petit vin jaune, tirant sur la couleur du Manzanillas, vin qui , en raison des hauts droits qu'il a à payer est plus cher ici qu'à Madrid, il affecta de ne me parler que des Anglais , en vantant avec une volubilité bouffonne les bienfaits dus à leurs pavillons ; ces bienfaits me parurent contraster tellement avec la politique astucieuse du cabinet de Saint -James que je ne pus m'empècher de sourire. Le Catalan fronça le sourcil et lit alors à mon guide un geste d'impatience, décidément je lui déplaisais. Cette aversion du bourreau m'amusa beaucoup, je ne m'attendais guère qu'un grain de iierté put se nicher là, mais l'Espagne est le pays

(les élonnemeiits et je pris congé du verdiigo.

Nous avions à bord parmi les naufragés de VIrma une espèce de fou nommé Jacques, il était chargé de porter h je ne sais quel négociant de Barcelone un échantillon des mines d'Alméria , un lingot d'argent qu'il avait grand peur de se voir confisquer à la douane de mer. Avant d'entrer dans Barcelone , il trouva bonde me tirer par la manche, en me priant de m'en charger. Il va dans Barcelone une foule de cafés; je devais aller prendre des glaces à celui de ias Delicias le plus beau de tous, c'est laque j'avais donné rendez-vous à Jacques qui n'entrait dans la ville que bien après moi. La nuit était venue, les boutiques hautes et profondes se fermaient, la Rarabla voyait fuir toutes ses mantilles. Gomme dans le reste de la Péninsule, le gaz étant ici chose inconnue, je me trouvais talonner à travers une myriade de ruelles, me trouvant alors privé de mon guide. L'effet de la lune

et des ombres était merveilleux ; ici des bandes de lumière à éblouir, et plus loin une nuit à faire peur. Je n'arrivai que fort lard au café de las Dellcias. Devant la porte se trouvait unhomme entouré de quatre à cinq femmes mises dans le goût des manolas , il riait, ilchantait, il s'écriait qu'il était plus riche que le duc de la Victoire ! De son côté, cet essaim impur de femmes avait l'œil sur lui comme sur une victime. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi et me demanda le lingot ; il était ivre et [)Ouvait à peine se soutenir. A peine l'eusje tiré de ma poche que Tune de ces créatures étendit la main et sesaisit du lingot, mais au même instant un homme de police fit un geste, et en un clin d'œil on entraîna celte misérable. Jacques se vit bientôt conduit par cet homme dans une des salles de Vayunta' mienlo, le lendemain lesfumées du vin éiaient dissipées, et il put demander la rue du senor M.... à qui le lingot fut remis.

Les femmes de Barcelone ont queUpiechose (le particulier dans le costume et dans la

démarche, je trouve, pour mon compte, qu'elles ressemblent assez aux Génoises. Le jupon de colon de couleur, les tabliers fins de toile rayée, les bas de soie flammés de laine ou de tricot, les souliers verts ou jaunes, voilà pour les fdles du peuple, la noblesse et la bourgeoisie se drapent dans le noir de la mantille. La gravité et la fierté leur conviennent merveilleusement. Si la loterie et la cigarette sont ici leurs deux grandes passions, elles passent néanmoins pour être assidues aux choses du ménage. J'en ai admiré de fort belles, dignes en tout du pinceau de Jordaens pour l'éclat de la couleur.

En somme, Barcelone offre ce pêle-mêle d'italiens, de Genevois, de iMaltais qui abondent en plus d'une ville maritime , mais la suavité de ses brises, son climat, ses promenades en font une station fraîche et riante. Rien ne vaut ici un coucher du soleil derrière le Mont-Juich, la mer embrasée , et le mouvement du port. La guitare et ses fre-

dons, le phare et ses batteries, l'Océan immense, le rivage plat et tout gazouillant de tavernes joyeuses, voilà le dernier tableau que nous offre la terre d'Espagne ; demain nous l'aurons quittée à tout jamais! Cette nuit, nous avons un dernier et dur passage, le Golfe de Lyon à traverser. La mer est grosse, mais nous avons peur nous le vent et la lame... Demain nous serons en France, demain nous verrons Marseille! Le capitaine Bouchard, le digne chef des naufragés de ïlrma vient dessuyer une larme de joie en pensant aucaféDu Guay-Trouin qui l'attend! l\!oi je pense à la famille, aux amis, et à la France! 11 faut l'avoir quittr<' et avoir souffer t 'oin d'elle pour savoir tont ce qu'elle vaut !

£pilog;ue.

Il y avait autrefois pour l'étranger qui débarquait à Madrid un endroit unique au monde , un endroit qui pour le Parisien valait tout le coup-d'œil animé du Palais-Royal, pour l'Anglais celui de ses rues mouvantes comme les flots de la mer, pour l'Allemand le Praler de Vienne, pour le Hollandais les quais de l'Amslel, pour l'Italien lui-même la place de Saint-Marc.

Cet endroit se nommait et se nomme en-

core aujourd'hui la Puerto del Sol ou Porte du Soleil.

S'il est un divan en plein air, où l'on agite à la fois les questions les plus vitales et les plus i'rivoles, la politique, le théâtre, la religion , les modes , les émeutes , c'est celui-là. La grandesse et la bourgeoisie , la fine fleur de Madrid comme son écume déposent chaque jour leur limon sur cette place. ATheure qu'il est , les njinistres la traversent , les barbiers y glosent, et les cochers de la ville, décorés du nom Napolitain de Caleseros, s'y pavanent au sole.l. C'est la place classique des génies méconnus et des flaireurs de dîners, les phrases y sont seulement interrompues quelquefois par des décharges de mousqueterie. La Forle du Soleil est placée entre la Calie d Alcala, la rue 6u Régent ci-devant duc de la Victoire , et la Calle-Mayor qui mène au Palais.

Une partie du jour , la foule s'y lient , suivant l'ombre ou le soleil , devant l'église ou la Casa de Côrreos , l'hôtel des postes. Delà

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Puerto detSol partent comme autant de flèches écartées , la Carrera San Jeronimo dont les maisons régulières vous conduisent jusqu'à ce Prado beaucoup trop vanté pour son ombre, la rue de la Montera renommée par ses boutiques, celle du Carmen et de /as Carretas. Ces diverses rues dégorgent chaque matin sur la Porte du Soleil une armée d'oisifs, de nouvellistes, d'importants, et de filous, vers les quatre heures surtout, le concours y est immense.

Autrefois , la Porte du Soleil était le terrain de prédilection des héros connus sous le nom de capa y espada , les joueurs d'échecs, iVhombre , de minchiate et de tarroco s'y donnaient rendez-vous pour aller de-là dans quelque calé. Les maîlres-d'hôiel les plus en renom y traitaient des thons de Cadix , des géiinolcs de Murcie , des pastèques de Séviile, ou des faisans et canards de l'Arragon. Aujourd'hui on n'y parle guère que de la politique, des actrices du principe, et des taureaux. La Constitution a changé de-

puis peu la physionomie multiple des costumes qu'on y voyait tourbillonner, l'habit noir y prédomine. Les clubs institués dans Madrid ne devaient pas moins influer sur l'aspect de laPuerta del Sol. Exceptez-en les Manolas qui lui sont demeurées fidèles et qui ' dansent encore le fandango à la lune , vous n'y rencontrez plus de types traditionnels.

La Porte du Soleil prend son nom (au dire des érudits) d'une image du soleil qui s'y trouve encore peinte à l'heure qu'il est en magnifiques rayons jaunes sur l'emplacement de l'église du Bnen Suceso, ou cette fameuse porte s'élevait du temps de Charles- Quint.

Son histoire seule formerait le sujet d'une ample notice.

Au mois d'avril 1808, l'émeute populaire, formce contre Godoy, prince de la Paix , y promena ses fureurs; en 1820, les Communeros s'y réunirent au calé de la Fontana de Oro, et y proposèrent la déchéance du Roi

Ferdinand VII ; le général Canterac y trouva la mort, blessé par les soldats du lieutenant Cardero, lorsqu'ils s'insurgèrent contre Martinezde la Rosa, au sujet de ïestatuto de ce dernier ; quelques années plus tard , une troupe de iurieux y traînaient les restes de Quésada, dont ils avaient cloué les oreilles sur une planche, le lendemain même de la révolution de la Granja.

Si nous avons choisi ce titre pour les récits sur l'Espagne que nous publions, c'est qu'il nous en a semblé le corollaire le plus naturel. Au moment où nous écrivons ces quelques lignes d'épilogue, la Puerta del Sol a vu à la chùîe d'un homme qui n'avait pas craint de changer le nom de la rue d'Alcala en rue du Duc de la Victoire. Le bruit de son sabre, de ses journaux et de ses manil'estes guerriers ébranlait hier encore celte place... aujourd'hui, il est heureux de demander à l'Angleterre, sa fidèle alliée, une protection qui ne lui l'aillira pas. En 1841, à peine entré dans Madrid, je vis Espartéro traverser la place de la Puerta del Sol, pour se rendre

à son palais, — ce paiais était celui de Godoy !,.. Ce rapprochement ne pouvait manquer de me frapper. Les deux hommes qui ont habité cette demeure ont passé vite; ce qui ne passe point aussi vite en ce malheureux pays, si digne de nos sympathies, c'est l'ange des calamités. Son glaive flamboyant se reposera-t-il enfin ?

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