‹ La porte du soleil (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · LA MAJA · texte numérisé non relu

LA MAJA

La Maja. — Une seconde visite à l'Àlhambra. — Le palais de Boabdil. — La fontaine de Charles-Quint. — La porte du Jugement. — Profanation de la porte du Vin. — Reproches au gouvernement espagnol. — La cour desMyrthes. — ^ la cour des Lions. — Bal à l'Alhambra. — La salle de Justice. — Fresques curieuses. — Le Tocador de la Reine. — La Mosquée. — L'album de l'Alhambra. — Le fantôme. — Le palais de Charles-Quint. — La lourdes Infantes. — Latourdela Vêla. — La tour Vermeille. — Une maison à Grenade. — Les Gitanos et leurs ruse». — Lanza, mon guide. — Retour à Malaga.

La vie de Grenade est ainsi faite que l'on ne saurait s'y passer de l'Alhambra. La (écrie de ces jardins, l'enchantemenlqu'on trouve à ces terrasses et à ces cascades ressemble à celui dans lequel vous plonge la musique , c'est de l'extase, de la joie.

Seulement celte joie est courte : le plateau

vert de la Silla del Moro (i) fait tristement songeraux Arabes qui soutinrent ici un siège désespéré. L'ombre de Boabdil se promène partout, et du haut de cette colline où il allait tant de fois, suivant la tradition, regarder les combats des deux armées, on est presque tentéde pleurer comme lui Grenade, son sérail et sa Véga.

Je viens de quitter cependant ce mirador admirable d'où l'œil plane en liberté sur Grenade pour continuer mon exploration de i'Alhambra. C'est ma seconde visite à ce dédale merveilleux, à ce caprice pétri par la main des fées.

Ce matin une maja charmante, venue en droite ligne de Séville, nous accompagnait, O'Bensaquen et moi dans cette visite. Vous savez que la maja andalouse est assez parente en fait de langage et de gentillesse avec la manola de Madrid. Tout le long de la route, celle-ci s'occupait à croquer des glands, régal que les And-alouses de Grenade préfèrent aux marrons , elles les pèlent avec un

(i) La silla (Ici I\Ioio (l;i chaise du More.)

soin particulier. Nous nous sommes assis tous trois, leguide, la majade Sëville et moi, devant la fontaine de Charles-Quinl, fontaine d'un fort beau style qui est sur le chemin du palais de Boabdil. Elle représente des grenades sculptées et des masques de fleuves^ elle est pâteuse d'ornements, et la Renaissance en a festonné avec richesse les moindres détails. Arrivé en cet endroit, OBensaquen a repris son rôle de guide, et je vous livre ses notes plutôt que les miennes.

La porte du jugement (dcl Juiçio) où figurent la main et la clef, symboles ordinaires du pouvoir mauresque, possède encore d'énormes battants de fer de six pouces d'épaisseur et dans lesquels sont nichées les balles des Français; on y voit aussi les crans qui servaient aux^ Arabes [)Our ranger leurs lances. Sous la porte susdite, figure également une chapelle faite par le roi catholique (Ferdinand Vjpour que lessoidats pussent entendre la messe dès rentrée de ces fortifications jadispayennes. Lemuren est recouvert d'une mosaïque bleue et or.

A la Porte du Vin, O'Bensaqueii me regarda avec une sorte d'orgueil dont jene pouvais me rendre compte.

— A quoi songes-tu? lui demandai -je.

— A une fantaisie tout-à-fait orientale de l'un de mes compatriotes. Sir L... possède maintenant, senor, la Porte du Vin, adjugée à lui par un contrat en bonne forme.

— Que me dis tu là?

—Que vous autres écrivains français vous nous accusez perpétuellement, je le sais, d'être des Welches, des Visigoths, des Pandours. Sir L..., un brave anglais, dont le père était négociant à Oxford-Street, a payé cette Porte à beaux deniers comptants; il vient la voir de temps en temps et boit dans la masure adjacente à la porte arabe quelques vieux flacons de Xérès.

— Grand bien lui fasse ; mais du train dont va le gouvernement espagnol, comment n'at-il pas acheté toutes les portes de l'Alhambra?

— Vous avez raison, senor, d'autant qu'il

est riche comme feu Boabdil. Après cela, il se sera, voyez-vous, piqué d'émulation, j'en suis sûr, vis-à-vis du Soto-di-Roma donné à lord Wellington !

Ces paroles de l'Anglais m'entrèrent dans l'âme comme un fer à deux tranchants. Le démembrement de l'Alhambra , sa vente à l'encan, sa profanation lâche et stupide ne mapparaissaient plus comme une vaine supposition, mais comme une réalité inouie, impitoyable. Une partie de ce palais n'appartient plus déjà au gouvernement espagnol ; un particulier, le comte de Campo Tejar, possède toute la partie des bains d'Omar, d'autres propriétaires se faufilent déjà et intriguent l'argent en main. Legouvernemeni espagnol mériie-t-il l'épilhète dincorrupti- ^/e.^ Je souhaite, pour son honneur et pour celui de ses monuments, qu'il nous le prouve.En attendant, la vente delà Porte du Vin, à un Anglais est un fait connu, accompli, et dont nous renvovons la honte et le blâme à ses auteurs.

La Cour des Lions, dont il est tant de fois question dans les voyages imprimés et lithographies,nous a valu, à nous autres Français, un reproche moins grave, mais qui n'en est pas moins un reproche : nous l'avons rétrécie et délîgurée, il faut le reconnaître, par un jardin de rosiers qui cache mal à propos la base des colonettes et contrarie l'aspect du jardin. Les dimensions que l'on prête à celte cour sont étrangement exagérées. Elle a trente-six pieds de circonférence, mais en revanche la fontaine est toute d'une pièce de marbre. Les lions sont au nombre de douze ; la cour (patio) est fermée par un portique de cent quarante-six colonnes. La pluie de la veille donnait ce matin aux rosiers une odeur charmante. J'ai pardonné à mes compatriotes leur fièvre d'horticulture devant ces gouttes de rosée suspendues aux boulons comme autant de perles. Un des galériens qui travaillent à l'Alhambra a pris devant nous une de ces roses, et je l'ai vu la cacher lurtivement dans son sein. Four qui la ca-

chait-il là? Quoi qu'il en pût être, je regardais encore avec désappointement le toit en saillie couvert on tuiles rouges qui surplombe ce délicieux pa^/o, quand noire guide nous cria: Sangre ! saïujre ! Ce mot, vous le savez, peutêtre, veut dire, sang, et O'Bensaquen voulait à toute Ibrco m'en faire voir à la margelle d'un bassin d'albâtre.

La Cour des Lions communique en effet à la salle des Abencerrages, à gauche à celle des dos Hermanas (les deux Sœurs). C'est à la porte de cette salle des Abencerrages, sur les degrés même, que se tenait Boabdil qui les fit égorger, je vous l'ai dit. La salle où se passa le massacre possède encore, en effet, le bassin qui but leur sang. A l'entrée et sous le premier arceau figurent deux niches moresques où les croyants déposaient leurs babouches avant de franchir le seuil.

La salle dcsdos Hermanas (les deux Sœurs) est ainsi nommée à cause des deux pierre? de marbre égales en tous points qui en font le parquet. Une sorte de petit boudoir y forme

renfoncement et se nomme la salle de Indalaka ou Indalaja.

De mauvais candélabres de pierre, blancs et modernes, figurent en ces premières salles de l'Alhambra; ils ont servi à éclairer le bal donné par la viile au t'rôre de Ferdinand VII, don François de Paule. La richesse de toutes ces tapisseries de marbre est merveilleuse ; elle éblouit, mais ce lieu désert n'est rien sans ses maîtres ; il a le silence de la tombe, c'est un cimetière de marbre embaumé de roses. L'eau croupit chaque jour dans ces conques où buvait le Maure j les cascades ne dardent plus vers le ciel leur jet doux et transparent. Il est cruel dépenser qu'elles ne louent maintenant que pour l'étranger qui paie, c'est l'affaire de deux c/uros (dix francs). A ce prix l'on peut se croire Boabdil ou Albin Hamet.

La Salie de la Justice termine cette cour des lions qui fait ainsi par la distribution des salles une croix complète. On voit dans la

DU SOLEIL. 269 «j

Salle de la Justice, à un plafond, des peintures faites par un esclave chrétien, elles représentent des cavaliers maures. On sait que le Maure ne peignait pas, sa loi le lui défendait comme péché. Donner une idée de ces peintures à fresque sur un fond relevé d'or serait difficile, je me suis borné à en faire un dessin à l'aquarelle. Vous pourriez y voir que le turban serré par Tancienne corde à chameau que portent encore les Bédouins aujourd'hui, figurait dans les curieusess reproductions du costume maure. L'épéeest àpommeauetsans croix aucune ; le ceinturon n'existe pas, c'est une sorte de bandoulière fermée par une agrafe massive qui retient l'épée. Les deux Maures que j'ai dessinés à l'Alhambra portent le turban blanc, l'un a une sorte de dalniatique verte sous laquelle passe une robe rouge à boulons vers les manches, leur barbe est longue et taillée en pointe. Ces peintures sont évidemment postérieures et du temps de Charlcs-Quinl.

Inutile de vous dire, je pense, que jusqu'à une certaine hauteur tous les murs de ces salles diverses sont en mosaïque, leurs coupoles sont divisées en compartiments de stuc à l'inûni, en cases travaillées comme l'abeille travaille sa case de miel. Dans la salle du concert , les femmes, une fois assises sur leurs piles de carreaux, les musiciens exécutaient au-dessus de leur têle des symphonies dans quatre tribunes. Un jet d'eau coulait au milieu ; le nuage des parfums et des calumets se croisait dans l'air. Les détails de cette vie molle et lascive se retrouvent ici partout ; mais h côté du sérail et du divan, la prison et l'esclavage. Voici le cachot de la femme de Boabdil, habité ensuite par Jeanne-la- Folle, la femme de Philippe II ; ce passage qui sert aux communications et qui est fermé par une forte grille de fer vous fait douloureusement rêver au despotisme des maîtres d'Orient vis-à-vis de leurs épouses et de leurs esclaves ; mais en revanche, quel boudoir que

le tocador de la Reina ! Ce tocador était le cabinet de toilette delà sultane, et il vaut à lui seul le plus ravissant palais.

Représentez-vous un belvédère au-dessus d'un abîme, une chambre grenadine bâtie par je ne sais quelle enchanteresse, une terrasse, un balcon vers lequel montent chaque jour les émanations de la Vega, et que la lumière du matin inonde de tous les feux de l'opale. De ce boudoir, véritable nid d'aigle qui servait à la colombe, la reine pouvait embrasser d'un seul coup d'œil le prospect adorable de son royaume ; elle avait sous ses pieds sa ville chérie et au- dessus d'elle un dais éclatant de limpidité et d'azur. Le goulfre sur lequel elle se penchait était capable de lui donner le vertige , mais qu'avaitelle besoin de sonder ses ténébreuses profondeurs ? La fumée de son bain royal et de ses parfums, l'odeur de ses cassolettes, la fraîcheur de son haleine se confondaient avet le frémissement modulé du venl ,

les senteurs des orangers , ou les tièdes émanations de la plaine! Ce tocador de la reine, c'est le paradis de Mahomet, c'est la couche profane et céleste tout à la fois de ces divinités d'Orient qui passent leur vie contemplative dans l'admiration de leurs fleurs et de leurs babouches. Grenade une fois conquise, c'est ici que, bien mieux que Boabdil, la reine dut venir s'asseoir et pleurer; sa larme tomba sans doute au fond de ce gouffre sur les feuilles émues du jasmin ou de la rose. L'étonnement est profond d'entrer en ce lieu sans trouver à la porte un eunuque noir ou un muet; cette chambre de quelques toises, c'était le bain de la reine! Charles- Quint, avec sa manie de tout imiter, a gâté ce boudoir par des reproductions d'ornements empruntés au Vatican ; après l'empereur Charles-Quint est venu le peuple espagnol et l'armée des voyageurs qui ont écrit leur nom avec la pointe d'un couteau sur ces murailles.

Ce tocador de la Reina était fort cocjuet, de petits trous pratiques dans le parquet de marbre et d'où s'échappaient les parfums témoignent encore de sa recherche. En se promenant sur le pourtour, vous découvrez à droite la tour de las Concubinas, le harem d'Abdaii, la Sierra Nevada qui élève ses blanches épaules devant cette tour ; Santa Héléna, dont les Français ont détruit les fortifications, le palais d'Omar et une vieille muraille qui faisait la ligne de démarcation du palais du père et du fils. Plus loin le Sacro Monte et la porte par laquelle Abdali (je vous ai dit à quelle occasion) dut fuir la colère sanglante de son père. Voici San Miguel sur la hauteur, San Miguel où commençait la muraille qui entourait Grenade, et enfin tout l'Albaysin (la cité antique) , le fleuve du Douro à cette heure sec et terreux , et dans le bleu de la plaine à gauche Santa-Fé et la Vega. Ce panorama vaut à lui seul toul un monde.

Nous avons passé au jardin d'Indalaja , jardin charmant , semé de roses, d'orangers et de bouquets de buis ; de là à la salle du secret, où les guides ne manquent pas de recommander un singulier elïet d'acoustique.

La salle du bain vient ensuite; elle est garnie encore de baignoires pour le roi et sa femme; une coupole éclaire ces baignoires; les infants prenaient le bain à côté. La salle du Descanzo^ où les rois maures allaient se coucher après le bain, venait après. Elle avait son jet d'eau, ses chanteurs, son frais silence; en la voyant, on y cherche l'Haydé de lord Byron.

La salle du trésor, où les Espagnols ont trouvé beaucoup de monnaies et des trésors arabes, n'offre rien de remarquable, et l'on a hâte d'arriver h la mosquée (mesquita). Charles-Quint l'a cependant bien dénaturée. 11 a flanqué le fond d'une tribune à musique, et a criblé les murs de sa devise : Nec plus ultra.

Les colonnes seules rappellent la destination du temple; il y a quelques caractères arabes formant encore le nom de Boabdil, le maître de ce temple après Dieu.

La salle de Comarès est bien conservée, elle a un joli plafond. Ce n'est, à proprement parler , qu'un portique qui précède la salle des ambassadeurs, magnifique salle, qui a neuf chambres ou plu loi neul' logettes d'ani • bassadeur dont pas une ne ressemble à l'autre. Boabdil donnait audience au milieu, sur des coussins : c'était et c'est encore un superbe salon qui a trente-six pieds carrés irente-six de hauteur jusqu'à la corniche, et dix-huit depuis cet endroit jusqu'au centre de la coupole.

Quatre sentinelles arabes se tenaient dans des niches près du jardin ; on voit encore leurs bancs et l'appui où ils plaçaient leurs babouches.

L'Album qu'on vous présente à l'Alhambra pour y écrire votre nom après avoir Ira-

versé cette salle des ambassadeurs est quelque chose d'inoui... Un album à l'Alhambra! Saadi seul, le poêle des Roses, aurait, ce semble, le droit d'y écrire des vers. Cependant les étrangers de tous les pays et les Espagnols tous les premiers ne se sont fait faute d'y inscrire leurs pensées, toutes sont puériles; mais les voyageurs français et les commis-voyageurs que Grenade a le malheur de posséder les égalent bien. Il y a un M. Moussot qui a visité l'Alhambra en 1834 et s'est permis d'écrire sur cet album : « Moussot , voyageant pour la partie des vins, s'est cru ici transporté au troisième ciel. » Suit l'adresse de M. Moussot.

Dans cet Alhambra désert oîi retentit à peine le bruit des anneaux de fer du galérien, où le marbre des fontaines a des fissures, et dont le gouvernement actuel se pose comme l'indigne trafiquant, un Anglais, m'at-on dit, eut un jour l'idée de faire venir la bolera la plus en renom dans !a ville et lui

demanda de danser au clair de lune. H prit tant de plaisir à la voir en ce beau lieu vêtue de la gaze et du turban des princesses mauresques, qu'il l'épousa, assure-t-on, n'étant pas aussi magnifique polygame que Boabdil, le sultan aux trois cents femmes. L'Alhambra, ajoutait O'Bensaquen, en nous racontant ce trait, est du reste le lieu classique de ces sortes de contes ; les Andalous et les Andalouses surtout persistent à croire qu'il s'y passe encore des choses magiques et surnaturelles. Toutes les dames de Grenade vous citent riiistoire du Cheval sans tête, du Monstre velu et du Taureau flamboijant. La féerie a survécu aux inventeurs même de la féerie, la voix des Abencerrages massacrés ébranle ces portiques et ces coupoles, leur sang rougit l'eau de ces bassins. Allez à Grenade et le moindre gitano vous y dira l'histoire du fantôme et de Barruga. Ce Barruga était un soldat qui, près d'arriver au pont par lequel on arrive à l'Albayzin, rencontra sur son passage un guerrier vêtu à l'orientale, le

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(•imeterre au coié, la iance enmain. Barruga lui demanda ce qu'il voulait. L'autre lui prit la main et lui dit que s'il voulait faire fortune il eût à le suivre. Arrivés tous deux à cette saillie du mur d'enceinte de l'Athambra oii une porte de fer coaduit au Generalife, le guerrier-fantôme pria plusieurs fois Barruga de frapper de sa lance contre la partie de la muraille qui joint la tour au bastion, mais Barruga, d'après l'avertissement qu'il avait reçu, se garda d'en rien faire, et frappant à tour de bras à une place où son guide lui avait défendu de toucher, il vit le mur s'ouvrir de haut en bas. Tous deux entrèrent alors par cette brèche et se trouvèrent dans une pièce étroite où, pour tout meuble, on voyait quelques vases à moitié enterrés, chacun d'eux avait un couvercle de fer. Au milieu de l'appartement était une large pierre... U' guerrier raconta à son compagnon qu'une puissance surnaturelle le retenait enchahié à cette pierre depuis la prise de la ville par les chrétiens.

— Mais cepmidant vous vous promenez, mon cher, à ce qu'il paraît, demanda Barruga au guerrier susdit, puisque j'ai eu l'honneur de vous rencontrer vers le pont de l'Albayzin.

— I) ne m'est permis de m'écarter de ce lieu que tous les trois ans, une fois en tout, pour chercher ma délivrance ; jusqu'ici je n'ai jamais pu y réussir.

— Je vous promets mon aide, reprit Barruga.

Le iantôme s'était levé, et pour exciter le zèle du soldat, il ôta le couvercle de chacun des vases et tira des uns des poignées de fine poudre d'or, des autres des lingots du même métal sur lesquels était marquée par des traits leur valeur en onces; du côté opposé était gravé un écusson.

— Tout ceci t'eppartient, lui dit-il, si tu me sauves ! je te le promets au nom de Dieu !

Rassuré par cette promesse faite au nom de Dieu, Barruga tenta la délivrance dn guerrier; le fantôme lui avait recommandé de se procurer à cet effet trois /^ew.çffrs; et trois

doubles [[pcnsadas y \ dohladas ), et comme Barrugaiui demandait ce qu'il entendait par là :

— Des monnaies ;?en5ees,luidit-:l,signifient que la personne à qui vous les emprunterez, doit ignorer leur destination et croire au contraire que c'est pour votre propre usage ; des monnaies doubles veulent dire que chaque pièce doit être doublée : ainsi la première valant cinq réaux, la seconde doit en valoir dix et la troisième vingt. »

Au jour dit, Barruga ficha une raquette en terre ( c'était le signal convenu (, et se retrouva dans l'intérieur de la tour. Le fantôme lui demanda s'il avait la somme complète : le pauvre Burruga n'avait pu la compléter. Le fantôme s'en vint à lui d'un air mélancolique et lui dit : Je connais les efforts que tu as tentés, mais faute de la troisième pièce de monnaie qui manque, tout ce que lu as fait est inutile, vois plutôt !

Et le fantôme lui montra l'or qui était devenu charbon, ainsi que les joyaux que le

guerrier captif avait mis dans chaque vase. Le fantôme dit alors à Ban uga que tout n'était pas perdu et que dans trois ans, s'il voulait de nouveau tenter l'aventure, il serait peut-être plus heureux. Mais Barruga mourut avant que la troisième année fût révolue, et on ne manque pas de montrer l'endroit du mur qui s'ouvrit lorsqu'il ficha en terre sa raquette.

Ces h storieltes merveilleuse^ sont autant de broderies appliquées aux murs de l'Alhambra ; elles ont presque toutes un étrange parfum de mélancolie et de regrets. M. de Chateaubriand et Wàsinhgton-Irving, chacun dans leur genre, ont perj)étué res légendes exquises autant que les inscriptions diverses qui sillonnent les pierres de ce délicieuxpalais.

Celui de Charles-Quint, commencé en 1827 par don Pedro de Machuca, tient à l'Alhamhra même. Sa façade, semée de médaillons en marbre vert, de bas-reliefs représentant des trophées et des flgures, est d'une grande

richesse; mais le monument n'est point achevé, malgré ses distinctions de palais d'été et de palais d'hiver; la mezquita (mosquée) est, je vous l'ai dit, complètement dénaturée.

En revanche, avec quel intérêt ne retrouve-t-on pas la Tour des Infantes ! Les filles de Boabdil s'échappèrent de cette tour élevée pour rejoindre à Santa-Fé le roi catholique Ferdinand. La Tour des Infantes est à cette heure dans le plus misérable état à l'intérieur. Une femme vieille et pauvre (la femme d'un Allemand , nous y a reçus : son misérable lit était adossé à ces stucs, à ces arabesques, à ces nervures délicates que le badigeon s'obstine du reste, il faut bien le dire, à gâter chaque jour par son empàtage hideux. Toutes les autres tours sont ruinées; mais nous sommes montés de là à la Torre de la Vêla (la Tour de la Veille) ; elle fut construite, dit-on, en 1348, et encore aujourd'hui ses tintements nocturnes avertissent de l'arrosage qui a lieu pendant la nuit, comme

autrefois, il y a quatre cents ans. Larrosage est la grande affaire de Grenade, c'est sa pensée intime, sa vie. Ce paradis terrestre reçoit à la fois les saignées faites aux lits du Xenil, derAlmonacliil, du Dilar, duDour'o et d'autres courants ; les laboureurs guettent l'onde et en profitent chacun à leur tour. Sillonnée de la sorte par une infinité de rubans limpides, la Vega de Grenade, qui â près de huit lieues d'orangers, acquiert une sève d'arôme et de fécondité magique. Dans chaque commune, la surveillance ^e ces eaux revient à un inspecteur nommé, pour cet objet, acequiero : sa charge est renouvelée tous les ans, et il est élu à la majorité des voix.

La Tour Y crmeWle [Torre Jiermcja), appelée ainsi en raison de la lerre rouge qu l'entoure, peut-être aussi en mémoire du sang qu'y répandit lîoabdil, est d'un tonde pain cuit, mille fois plus crû sous ce ciel de bleu-lapis. La vue que l'on a de son plaleau est fort belle. Rien n'égala l'aubeeises lueurs

d'un beau rose derrière la crête de la Sierra Nevada, rien ne saurait peindre les flammes du couchant derrière ce pic couronné de neige. La glace et le feu, voilà le paysage perpétuel de Grenade ; la transparence et la profondeur de l'azur céleste y font rêver. Je relisais tout à l'heure la ballade d'Aben- Hamet.

Le roi don Juan, Un jour clievauchant,' Vit sur la montagne Grenade d'Espagne ; Il lui dit soudain :

Cité mignonne,

Mon cœur te donne

Avec ma main (1 ) !

Le roi don Juan ne pouvait faire un meilleur choix; et je suis bien sûr qu'il n'avait pris en outre d'autre pied-à-terre dans Grenade que l'étrange maison devant laquelle je me suis arrêté machinalement dans la rue Santa Scolastica.

Habitué depuis longtemps à mes f<m-

(1) Le Dernier des Abencerrages.

taisies d'artiste, O'Bensaquen, mon guide, portait sur lui une fiole d'eau, ma boite à coaleur et mon album; ils'arrêta, il n'y a qu'un instant, dans lacalle de Santa-Scolastica, devant une maison à créneaux recouverte deTanachronisme d'une toiture très évidemment moderne; le front de cette demeure hérissé de canons et de fusils arabes, avait l'air d'être prêt à soutenir un siège contre toute l'armée de Ferdinand. Posté sur une borne avec mes couleurs, ma boite de terblanc, et mon intr épiditédepeintre au cœur je commençais à dessiner la façade, lorsque tout à coup, à un balcon, parut une femme d'une trentaine d'années, la maîtresse du lieu, qui, touchée sans doute de ma position de dessinateur en plein vent, voulut bien m'envoyer un de ses valets. Je montai, et une espèce de majordome m'ayant présenté à la dame qui m'invitait si gracieusement, on m'offrit des confitures et le cigure.

— <r Cette maison, me dit le majordome , n'est pas moresque, elle ne fut bâtie qu'après la conquête; seulement, vous avez pu voirû-

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gurer sur safaçadelessignes communs à la trihudeBoabdil.Les aïeux du marquis de Campo Tejar , à qui appartient cette demeure se nommaient Sidi-Aya-Nadar, quand Ferdin and le conquistador mit ici le pied. Ils se firent chrétiens et le roi les combla de ses faveurs. Les statues de chevaliers au nombre de cinq que vous venez de voir ici en relief sur la façade, sont les chevaliers casîillans qui combattirent pour la reine dans le fameux tournois en question : l'un est don Diègue de Cordoue, l'autre don Rodrigue , Ponce de Léon, l'autre don Diègue de Aquilar ; le nom des autres m'échappe ici. La famille Sidi- Aya-Nadar voulut prouver au roi Ferdinand sa reconnaissance par ces statues du portai I, toutes ornées du costume et de la cotte-demaille du temps.

Le majordome du marquis de Campo Tejar nous fit monter alors à l'étage supérieur qui contenait cette redoutable ribanbelle de fusils et de canons pointés contre l'azur du ciel de Grenade. Pour arriver à ce grenier, nous passâmes par une hlière de petites

chambres; à chaque instant, c'était un grincement inoui de serrures, nous comptâmes dix-neuf portes. Avant nous, à ce qu'il voulut bien m'assurer, personne n'avait visité jusque dans ses combles cette curieuse demeure, sa plate-forme pouvait ressembler à un fort complet.

Pour continuer notre inspection de la vieille Grenade , nous nous rendîmes ensuite a l'Albayzin. Ce quartier célèbre commence à la porte de l'Alcazaba. Vous gravissez à renfort de pas une pente raide, et vous voilà tout à coup au milieu d'une rue fort longue ; dans cette rue se tenait jadis la noblesse arabe. Maintenant cette rue est dévolue aux gitanos. Toujours camjiée hors la ville, celte caste végète ici dans cette partie de la vieille Grenade , qui appartenait au père du roi Cliico (Boabdil). En longeant cet horrible chemin semé de charognes, on arrive à gauche a la Puer ta Mon:iica. Près de cette jiorle résonenl les guitares, et à défaut de guitares les chaudrons desgitanas. C'est jour de fête aujourd'hui, et les filles de ce lieu ; c misère

commencent leurs plus belles danses. Le lieu de la scène est la cuisine : trois gitanas armées de leurs castagnettes ouvrent le bal; la qualriènie chante en frappant dans ses mains. Le chant est triste et criard. Le costume de ces filles se compose d'une robe blanche qui fait ressortir encore mieux les hgnes bistrées de leurs épaules ; d'un schal de couleur gorge de pigeon, de souliers bleus, d'un tablier rouge à paillettes et à bordure noire. Leurs bas sont à jours; mais il y en a beaucoup d'entre elles qui ne possèdent pas même de souliers. La chanson , me pica la mosca (la mouche me pique) une fois récitée, elles s'éventent et vont recevoir les gros sous fcuartosj qu'on leur jette habituellement dans la salle, mais que nous remplaçons, nous, par des duros ( pièces de cinq francs.) Le teint de ces gitanas, déjà très foncé, devient encore plus noir par la clouterie et les fabriques de fer aux quelles on les fait travailler; pour les hommes ils sont presque tous tondeurs de mules, voleurs ou maquignons, ce qui revient au même en tout pays.Toutes les femmes

(les gitanos sont baptisées par eux du nom d'Eva; leur agilité égale leur finesse. C'est à Charles III qu'ils doivent d'être considérés comme Espagnols, avec le titre de castellanos nuevos.

Le gilano se vante d'avoir de l'esprit, mais il a encore plus d'astuce. Il advient souvent qu'^ une foire de chevaux , de mulets ou d'ânes, il a quelques démêlés comme maquignon avec la police , l'acheteur revient en effet le trouver, une oreille de mule dans sa main droite et une queue dans sa gauche.

— Tu es un fourbe, sécrie-t-il : je vais te conduire aux aigu azils !

— Moi '. reprend le gitano, en ayant soin d'invoquer la vierge et les saints du calendrier, et en toisant son paysan d'un air de mépris, c'est plutôt toi qui ne le souviens plus de ton serment 1 tu as conclu le marché sur cette image-ci (1) .

Et il montre au pauvre acquéreur un saint Christophe ou un saint Michel peinturlurés;

(1) Une fois conclu sur une image de saint, lemarché est irrévocable.

il les interpelle en fermant le poing ; il les supplie de venir à son secours .

— Grand saint-Michel, perce donc de ta lance ce misérable! saint-Christophe, écrase cet homme 1

Ses faux frères arrivent alors, et c'est à qui prouvera que le marché est valable.

— Ètes-vous chrétien oii non? disent-ils à la pauvre dupe. Nous sommes chétiens, nous, et nous juronsque nous ignorions cette oreille ou cette queue recousue '•

Acheteurs, vendeurs, majos et majas alguazils, juges du marché, tous surviennent,et pour prouver son innocence, le gitano ordonne à sa fille ou à sa sœur de danser une mancliega.

Cette danse, (assez salée pour ne rien dire de plus), met alors le tribunal en plein vent dans une si belle humeur que le plaignant est évincé.

— Aurais-tu bien le courage de réclamer contre moi des dommages et intérêts, quand tu vois l'éducation que j'ai donnée à ma fille? va, tu n'es qu'un cœur de roche, ou plutôt

tu auras perdu au monte les réaux que tu me réclames ! Crier de la sorte pour une oreille recousue, veux-tu que je coupe l'autre à ta mule pour égaliser ta monture ?

Cette saillie insolente met les rieurs du côté du gitano, et le pauvre acquéreur armé de sa cliivata (bâton de foire, long et ciré), repart chezlui sursa mule veuve d'une oreille . Il ajeté la queue de sa bèteet son oreille dro ite au visage du gitano. Rassurez-vous, rien n'en sera perdu, et elles lui resserviront.

Les entants des gitanos vous montrent tout le long de leur calle à Grenade, des excavations arabes en forme de puits ; lodeu r ' de ces citernes et de ces quartiers soulève le cœur, on se croirait en Egypte ou dans que 1que Bohème du poëte Villon pour la gueuserie et la misère. Souvent ces enfants nus fouillent le sol comme des pourceaux ; si quelques-uns d'eux ont une chemise, elle flotte en mille loques, et la ceinture rouge de leur père les reiieiiL à mi-corps. Rien n'égale l'effronterie de ces petits malheureux

qui vous escortent depuis la. Plaza /ar^a jusqu'à la Puerta nova qui conduisait au palais du père de Boabdil. On voit encore les débris des tours de ce vieil Albo-Hassen; elles forment la ceinture de son domaine écroulé, ce domaine qui était en son temps le domaine royal etsouveraindeGrenade.Toutecette promenade constitue un vrai travail d'architecte; grâce à elle, vous rebâtissez pierre à pierre l'Albayzin.Cesmaisonsarabesaucintrenoirci, aux fenêiresgrillées et avares de lumières, ces fredons lents et tristes de la guitare dans les cours , ces rues montueuses, oii retentit à peine aujourd'hui le pas d'un mulet, vous plongent malgré vous dans une rêveuse tristesse, vous songez que l'église du Sagrario côtoie aujourd'hui le sérail d'Aben-Hamet, le ministre d'Assen; que l'Alhambra se meurt sous le badigeon et l'empâtage, et que le seul de tous les quartiers de Grenade qui ait enccre sa physionomie, celui qui la gardera peut-être toujours, c'est l'Albayzin que vous parcourez.

Cependant hier à huit heures du soir j'ai tenu conseil avec O'Bensaquen pour quitter Grenade; il faut m' arracher à ce jardin de marbre et de fleurs suspendu sur la Véga, à ces promenades et à ces mantilles fugitives de senoriias. Je voulais prendre des chevaux et relouriier à Malaga avec un guide; O'Bensaquen m'en a fait venir qui me demandaient des prix exorbitants. Il y en eutun qui ne rougit pas d'exiger plus d'une once(ronce est de quatre-vingts francs) pour m'accompagner pendant ces dix-sept lieues, lui sur son cheval et moi sur une méchante mule. Les moyens de transport sont ici à l'état d'enfance ei l'Espagne n'a guère progressé depuis Gil- Blas. Ajoutez à cela que les roules depuis quelques jours sont infestéesde rateros et que la criada (servante) de la venta d'Alfernaie a été tuée la semaine dernière.

— Vous devriez prendre une tarlana (petite charrette à deux roues) me dit alors le prudent O'Bensaquen ; le prix est de six duros par place, ce qui feraitdouze duros pour

294 LA por.TE

\()ns et votre viiîet de chambre (1).

—Miséricorde! ra'écriai-je en voyant l'horrible charriot qu'O'Bensaquen dessinait sur mon album pour m'en donner une idée. Et tu veux que je voyage dans ce panier?

O'Bensaquen sourit et me demanda lapermission de me présenter le soir même le senor Lanza, ancien voleur et guide par état un homOre muy fino, comme ne cessait de dire O'Bensaquen.

Je finissais mon souper lorsque la porte s'ouvrit et je me trouvai vis-à-vis d'un grand gaillard admirables jent bâti, aux cheveux et à la barbe noir de jais, un guide tel enfin que doit le rêver une danseuse française, ou une bourgeoise romani ique qui s'aventure par les routes de Grenade. Une faja (2) rouge oii étaient passés des pistolets, une charmante jaqueta à boutons d'or et un sombrero auquel il ne manquait qu une plume , iui donnait l'air (lu capitaine Roiando dans le chapitre de

(1) Un peu plus de soixtuuetîouzp francs.

(2) CeJnlure.

la Caverne. Il me promit un assez bon cheval et deux mules de suite pour le lendemain, m'assnrant du reste que le pays était tranquille, et que nous n'aurions aucun démêlé avec les voleurs.

Trois heures du matin sonnaient à notre gauche, à l'horloge de Sante-Fé, l'ancien camp moresque purifié sans doute par le grand nombre de croix blanches qu'y firent élever les rois catholiques après la conquête et que me faisait remarquer encore Lanza, quand un soleil pâle [entouré de pluie et de brouillard se leva sur Grenade, comme si le ciel nous eût fait l'honneur de prendre le deuil ce jour-là pour notre départ. Lanza arrêta sa mule et but à son outre remplie de vin d(^ Manzanilla, un coup lent et solennel.

— Ave, maria purissima ! repril-il bientôt en rencontrant sur la roule un convoi d'arierofi. Ces honnêtes gens arrivaient de Malaga, ( t nous échani^eàmes avec eux quelques cigares de contrebande. Nous venons de re-

290 LA PORTK '•

prendre la direction de Loja par des sentiers remplis de flaques d'eau, nos guêtres distillaient la pluie. Le chemin était coupé à tra- *^ vers champs; nous déjeunâmes bientôt sur nos montures avec les provisions emportées de la fonda. Notre dernière bouchée n'était pas finie que nous entendîmes un roulement de tambours, puis nons vîmes apparaître quatre à cinq détachements militaires que l'on dirigeait sur Grenade, leur garnison. Presque tous ces hommes, à la figure jeune, à l'uniiorme bien taillé, étaient cependant chaussés de mauvais alpargatas, les soldats et les oficiers [têle-mêie, les uns avec la guitare sur le dos, d'autres un long bâton à Ja main; en vérité vous eussiez plutôt dit d'une déroule que d'une marche. Par considération pour le sexe, les cantiniéres avaient été placées sur des ânes. C'était un dimanche; une population animée parait de ses mille couleurs la porte de Loja; je m'acheminai de nouveau avec Lanza, qui venait de

DU SOLELL. 297

mettre pied à terre ainsi que moi, vers l'Alameda charmante que baigne le Xénil écumeux et large, après avoir traversé le pont et visité le couvent de Saint-François, désert à l'heure où je vous écris, comme tous les couvents de cette terre, je n'assis sur son plateau duquel on domine Loja, et je fis signeàLanza qu'il pouvait, si bon lui semblait, aller voir ses connaissances par la ville. Lan* za ne répondit pas, il prêtait alors l'oreille à quelques sons du pandero qui semblait frôler les haies du chemin coupé de tactus et d'yeuses.

— Une noce, senor, reprit-il tout à coup, une noce , voulez- vous que je vous présente àlanoi;/a(l)?

— Y songes-tu , je ne connais personne en cette ville, reposons-nous plutôt pour être en haleine demain à la pointe du jour.

— Cependant, senor, la mariée est bien jolie! muy fjikinal

{\) Fiancée.

La noce passait en effet , une jolie noce avec ses castagnettes , ses tambourins et quelques trabucos (1) chargés pour que les contrebandiers fussent à l'abri; et il y en avait un bon nombre à cette fête. Des majos à cheval, \euT\inaja assise en croupe, laissaient flotter leur rêne blonde sur le col de leur monture, la tête du coursier était chargée de pompons, la selle chamarrée, l'étrier court, mais large d'appui. La mariée portait l'antique basqiiine , celle qui commence à disparaître hélas! peu à peu de la toilette andalouse, la souplesse de sa taille était charmante, on l'appelait Pepilla.

Son mari était en revanche, brun comme unCafre, les mains petites et fines comme celles d'un Malais, la chevelure noire et très digne d'un gitano pour les tirebouchons et l'éclaî. Il était boiteux et natif dEcija où il avait reçu un coup de feu dans je ne sais quelle bagarre. Lanza cria à la noce de faire halte , et il me présenta au beau milieu

(1) Fusils.

du chemin à cette étrange caravane.

La Pepilla m'invita à prendre ma part du festin nuptial, il se composait d'une multitude de plats à l'huile avec lesquels je devenais plus familier, mais qui composaient en somme un repas très confortable pour Loja. La noce avait lieu au parador de los Angeles; ayant cette auberge, j'avais remarqué plusieurs croix noires : ces croix de meurtre n'abondent que trop dans les rues dangereuses de Loja. Je mêlais arrêté devant l'inscription suivante placée près de la porte même du parador :

Aqui mataran a Juan Batista, calesero, 7 agosto iS^O (1).

Cette jolie petite inscription n'empêchait pas les cochers des ^a/er«.s publiques, des tartanaset autres diligences de se chauffer tous fraternellement à !'^ cuisine du lieu ; le repas fini , ils s'attroupèrent sous la fenêtre et vinrent donner la sérénade aux nouveaux époux. La Pepilla avait dansé le fandango

(1) Ici l'on a lue Jcan-Baplislf, le cocher, 7 ao6l 1850.

300 l.K PORTE

avec un petit vieillard fort alerte encore, son oncle, je crois ; j'admirais encore celte fiancée andalouse, quand Lanza me prit à part pour me donner des renseignements plus amples sur la noce. Le marié, qu'il nommait plaisamment len° 1, était un ancien voleur. Par suite de plusieurs chicanes avec la justice que Lanza assurait avoir été suscitées fort injustement à Marco (c'était le nom du marié) , il s'était vu contraint de quitter Ecija, où il avait essayé du commerce des éventails pour se jeter dans l'emploi de guarda de camino. La scandaleuse tolérance du gouvernement espagnol entretient , je vous l'ai dit , ces véritables coupeurs de bourse, décorés ici du nom de gardes de route. Le Lendemain de son mariage, Marco devait reprendre cet honorable méiier.

Deux lampes à trois becs suspendues au plafond par une mauvaise ficelle éclairaient le visage de l'oncle de Pepilla, le n^ 2.

Ce petit bout d'homme au crâne nu comme un genou, aux boucles d'oreilles d'argent or-

nées d'une infinité de petites clefs, était jadis souffleur an théâtre de Malaga ; une légèreté, una tonteria, au dire de Lanza, le fit passer des planches du théâtre sur les planches du bagne de la ville, qui sert de dépôt , vous le savez peut-être, à celui de Ceuta sur la côte d'Afrique. Son temps fini, il est revenu édifier la ville de Loja, sa ville nourricière, du spectacle de ses vertus.

— 11 n'y a pas d'être plus expert que le digne Pajaro dans l'art de forcer une serrure, me dit Lanza à voix basse; il danse le fandango et fait les beignets comme jamais vous n'en avez vu faire au faubourg de Triane à Séville. C'est de plus un joyeux vieillard, qui sait par cœur toutes les matracas que l'on vend deux sous près la Porte du Soleil à Madrid, il a connu l'auteur de la Pa7iadcra, cette chanson qui vous plaît tant , et prétend danser avec Pepilla jusqu'à l'heure de votre départ.

Nous vîmes en effet la charmante Pepilla, le n** 3, danser bientôt avec son oncle ftio)

plusieurs danses andalouses. Une belle rose ornait ses cheveux d'un noir de jais, ot les gitanos de Loja l'accompagnaient tous avec la guitare et le palmoteo, ce claquement de mains si provoquant et si vif.

Le lendemain, à quatre heures, nous descendions, Lanza et moi, la côte en limaçon qui domine la baie de Malaga ; la chaleur était accablante, le grillon chantait dans les hautes herbes de la colline. Le Gibralfard se dressait au loin devant nous comme un château fantastique, j'avais oublié les rateros du chemin et la noce des voleurs à laquelle je venais d'assister. Le Tage était en rade, je saluai le panache fumeux qui sort de son luyau et formait !e seul nuage qui se pût voir sur l'azur profond du ciel. Malaga donnait le branle à ses cloches, et de chaque buisson parlaient des volées d'oiseaux que le pas de nos mules effarouchai l. Lanza m'avait protégé durant ce trajet de dix-sept lieues comme un frère eût fait pour son frère, Lanza, ce roi déchu de la Sierra, ce terrible joueur

de couteau, ce guide athlétique dont les posaderos (1) eux-mêmes ont peur! Il m'avait fait rire et pleurer tout à la fois, en me racontant les aventures de ses voyageurs, aventures dont bien mieux que moi il eût fait un livre de voyages. En serrant la main à mon bandit et en lui donnant ma rançon, j'avoue que je lus pris d'une singulière tristesse... Il y a dans certaines rencontres de la vie une poésie sauvage, invincible, et pour moi je rêverai longtemps de Lanza comme on rêve d'une valse indéflnissable de Strauss.

(i) Aubergistes.

XLVU.

A m. FRA^CIA.

Àlmeria, Carthagèoe etÀlicante. — Uo bateaa à vapeur français.

— La traversée. — ÂLMERrA, ville mauresque. — Costumes des

habilaiitî. — Mendiants de la ville. — Les naufragés de

l'Irma. — Le doigt coupé. — CAnTHACÊwr. Le port. — Les

chantiers. — Le supplice de la pompe. — L'hôpital royal.

— Le consul de Belgique. — Les fragments romains.

— Peintures du Greco. — àlicante. — Le port. —

La poussière. — Galerie du marquit de Agolfa.

A bord du Tage, 24 novembre.

Savez-vous , mon cher peintre , que c'est une longue lettre qu'il me prend envie de jeter pour vous aux chances de TOcéan , et je n'ai pas même à vous y parler d'une tempête , le début indispensable des voyageurs l Ma traversée de Malaga à Almeria a été bonne et favorisée par un vent céleste. Ce qui menchante surtout, c'est que je suis sur un navire français, et que la cuisine se ressent de la civilisation et de l'idiome de mon

cher pays. Nous avons un chef qui sait cuire à point un filet de bœuf, et notre huile vient de Marseille. Quelle joie pour un élève de Brillât-Savarin, qui ne voyait filtrer jusqu'ici sur tous ses plats que l'huile rance et féiide d'une lampe d'auberge à trois becs ! Pardonnez moi ma sensualité ; mais j'ai vu le moment où j'embrassais le cuisinier!

Le sort en est jeté ; nous venons de faire un bail maritime avec le navire te Tage , bateau à vapeur sorti des chantiers du Havre. C'est lui qui se charge, après Dieu , de nous transporter à Almeria , à Carlhagène, à Alicanle. Valence et Barcelone.

Pour un peintre de marine, nous n'en avons pas d'autre que celui du bâtiment. Il est en ce moment-ci occupé à peindre une cage à poulets dans le plus beau vert de mer possible. Cette cage me fait songer aux sublimes fresques que nous peignions tous les deux dans ma cuisine , où je garde précieusement deux vagues de vous.

Ce matin, en nous éveillant, nous pouvions voir les montagnes qui forment Tanse

naturelle d'Almeria, qui n'a point déport; elles s'étendent à gauche , en forme de phoques de neige, avant la Roquette, village fameux par ses chargements de plomb. Le calme était si grand, malgré la saison, que nous avons remarqué des dauphins et des souffleurs, qui nous faisaient Ihonneur de suivre ie bâtiment comme les tritons de Rubins escortant celui de Marie de Médicis. Les sauts perpendiculaires de ces souffleurs ont quelque chose de fantasque ; ils s élancent de l'eau comme une fusée , et retombent dans la mer près de leurs femelles avec un clapotement criard.

Almeria se présente à l'œil avec une coquetterie pittoresque. Elle est construite en amphithéâtre. Les tours crénelées de TAlca zaba, sa forteresse, écharpe mauresque dont elle s'ajuste les plis avec grâce; ses maisons blanches, basses et grillées, ses palmiers aux plumets roux et verts ^ ses fenêtres , ses rues, tout concourt à conserver à la ville l'aspecl oriental, auquel les petits enfants eux-mêmes, qui portent la calotte rouge

et la fustanelle blanche, ajoutent encore. Je vous ai dit qu'Almeiia n'avait pas de port j en revanche, rien ne serait si facile que de lui en faire un. A sa droite, en sortant de son bassin , le regard rencontre le mont Saint- Edme , derrière lequei je viens de voir dans la même journée un lever et un coucher de soleil dignes de Claude Lorain, Vous ne pourriez vous faire une idée de ces teintes suaves, tour à tour bleuâtres ou pourprées, qui colorent , en Espagne , ces deux hymnes distinctes du jour : ce sont des vapeurs où le rubis , l'opale et l'émeraude se confondent. Les ombres éparses sur les monts ont l'air d'un grand voile de cendres, et, quand vient le soir, le soleil s'éteint dans d'immenses bandes oranges tachetées çà et là d'un bleu cobalt. Les premiers costumes qui frappent les yeux dès l'entrée d'Almeria vous font pressentir Valence. Représentez-vous de grands gaillards bien découplés , avec le chapeau pointu pareil à celui d'un magicien, et sous lequel passent deux cornes de mouchoir ; un large caleçon blanc et plissé retombe jusqu'à

DU scliil; 309

Jeurs genoux; les jambes «le ces hommes sont nues, et leurs sandales de corde ressemblent aux a/pargatas ; ils portent la veste sur l'épaule , l'ccharpe de soie autour des reins ; leur chemise est à jabot, et leur gilet de velours est composé pour l'ordinaire de pièces de monnaie , dont les plus fashionables se lont des boutons. Quelques-uns portent des ba» blancs, avec les fameuses jarretières à devises , et la couverture de laine (manta) qui complète cet habillement plein d'élégance. Ajoutez à cela un teint d'Afrique et des yeux noirs comme ceux du diable , et demandez-vous si ces gens- là ne sont pas Arabes. Par suite de mon malheureux penchant pour les croquis, j'en ai dessiné plusieurs dans la rue; c'est vous dire que plus d'une fois j'ai été suivi , harcelé , pressé par cette population de mendiants. Ces insectes vivants grouillaieni près de moi, et j'avais beaucoup de peine à les écarter.

Le consul français d'Almeria , M. Capito , m'a reçu avec beaucoup d'affabilité. Cette

visite faite, je suis allé voir la cathédrale , T. ir. 20

qui n'a rien de remarquable, si ce n'est un porlail assez orné de ia plaza, et un tombeau d'évèque à l'intérieur, dans une cha- |ieile. La fureur de reblanchir est telle qu'ils ont badigeonné Textérieur du temple, h l'instar des maisons d'Alger, Les dorures et les grilles du choeur sont cependant assez riches. Après avoir longé la rue de Pizarre , nous nous sommes trouvés vis-à-vis de l'Hôpital , édifice très ordinaire ; San Francisco, couvent désert à cette heure , et San Domingo n'ont rien de plus attrayant. Quelques chulos exerçaient des chevaux andalous par la ville. Les fontaines en sont jolies et en assez bon nombre; on sent que le Maure a passé par-là. En revanche, la pauvreté d'Almeria est excessive; les mendiants courent après vouspar les rues, dont une foule de porcs attachés par la patte devant les maisons , des chats étranglés et des immondices , font un aspect repoussant au premier coup-d'œii. Peu à peu cependant on trouve quelque charme à faniasdeces toits mr lesquels griuq)e la vigne, à la solitude

DU SOLIIL. 311

de ces cours dans lesquelles le figuier étend ses bras. Les remparts forment un prospect ravissant sur la mer ; de leurs bastions crénelés on peut apercevoir tout le mouvement du port et tout le commerce de cette cité, qui n'est après tout qu'un baac de sable. Almeria est, onle sait, célèbre par ses mines de plomb. Almeria fait rêver à Boabdil. Voyant, en effet, qu'il ne pouvait conserver son trône précaire qu'au prix d'une lutte continue et sanglante , Boabdil se décida à quitter Grenade , la capitale de son empire, et alla fixer sa cour dans la ville d'Almeria , qui lui était entièrement dévouée et rivalisait avec Grenade pour la splendeur et l'importance. En cela, il ne lut point approuvé par sa mère Ayxa , cette Spartiate du temps des Maures ; elle lui fit observer avec le sourire du dédain qu'un prince qui n'est pas maître de sa capitale n'est pas digne du titre de monarque (i). Chassé d' Almeria par son oncle, Boabdil se réfugia a Cordoue. Détesté par les Maures comme un apostat, il savait qu'aucune for-

(1) Histoire lie Grenade ^ d'après Washingioii Irving.

teresse , aucun château du royaume ne lui ouvrirait ses portes : il ne lui restait donc d'autre parti à prendre que de chercher un refuge chez les chrétiens. Le cœur oppressé, il tourna la tête de son cheval vers Cordoue. Après avoir traversé ses propres états comme un criminel poursuivi par la justice, il arriva à Cordoue accablé de tristesse. Il prévoyait sa ruine et celle de Grenade; le turban pâlissait devant la croix. Quelques mois après, et même avant la reddition de Grenade, Boabdil n'était plus dans l'Alhambra que l'humble esclave des monarques chrétiens. C'est donc une ville arabe qu'Almeria, une ville contemporaine du Maure. Ses rues étroites ont vu les mulets du roi Chico ; sa baie a reçu ses soupirs ; sur ces remparts aujourd'hui muets , ce fils révolté contre son père a pleuré ses péchés devant Allah.

Ce drame admirable de la conquête de Grenade a laissé ici une empreinte mélancolique. Ainsi se venge le céleste maître des empires j le bruit de l'olïense de Boabdil a été effacé par le bruit du châtiment.

DU SOLIIL. 313

Nous avons à bord plusieurs naufragés d'un brick marchand de Rouen , Virma , ca. pitaine Bouchard. Son navire a été construit à la Meiileraye. Il étaii cîiargé de tonneaux de marbre , de garance et de diverses autres marchandises. Sorti de Marseille, il a fait voie d'eau , et est venu échouer à quatre lieues d'Almeria, dans l'ouest du cap de Gat. Au moment où on a TTiis les chaloupes à la mer , les gens d'Almeria , sous prétexte de sauver le bâiimenl , lui ont volé ses agrès en un clin d'oeil ; ils ont brisé les panneaux et n'ont laissé dans le vaisseau que ce qui était trop lourd à emporter. Il ne reste au capitaine que sa longue-vue et sa montre, il vient de me communiquer son rapport, en me racontant que sur la côte d'Olifa , près Valence , un autre capitaine échoua , il y a quelques années. Poussé contre les récifs ; son vaisseau tut mis à nu par ces sauveurs obstinés ; il était évanoui ; on le crut mort , on le dépouilla ; puis il y eut autour de lui un grand conciliabule. Un Catalan s'approcha

de lui , et se mit en devoir de lui couper l'index pour avoir sa bague. Le capitaine eut le courage de se taire pendant cette cruelle opération; il dut la vie à ce silence; car il était environné de gens plus féroces mille fois que les barateros de Cadix. Le capitaine Bouchard n'a pas eu le doigt coupé , mais il a été trop secouru dans ce sauvetage; il reste à peine quelques chemises à ses marins. Ces pauvres gens font pitié , presque tous sont i^ormands , et comme tels préférant le cidre aux vins d'Espagne. Le capitaine leur a fait boire aujourd'hui du vin de France, et ce soir, en dérapant l'ancre,, nos matelots , pour les consoler , leur chantaient la Normandie de Bérat.

A bord, 2'2 novembre.

C'est une vie nouvelle et qui ne peut manquer d'avoir un attrait inexprimable pour tous ceux qui aiment la variété et le mouvement , que ma vie actuelle sur ce bâtiment , mon cher peintre; chaque soir nous nous endormons aux bruits de li vague , aux sen-

teurs de la brise , au parfum exquis des cigares dont Gibraltar a rempli nos poches ; et les blancheurs de l'aube à peine descendues sur le paysage , notre navire jette l'ancre chaque matin devant une anse espagnole. Hier j'interrompais cette lettre à Almeria , et je la reprends aujourd'hui pour vous à Carthagène.

Carthagène , pour que vous le sachiez , était autrefois le plus magnifique port de l'Espagne ; Cadix n'est qu'une rade ; Carthagène , véritable port, présente la forme d'un cœur. Son entrée est défendue par l'île d'Escombrera , le point que vous verriez fumer d'ici dans le brouillard, mais qui se dessinera bient(^t plus nettement sous les lames d'un beau soleil que nous promet le pilote du port ; ce rempart de l'île d'Escombrera met Carthagène à l'abri de la violence du vent et des vagues. De là , s ms doute, ce joli couplet cadencé que chantait tout h l'heure une jeune fille en nous reconduisant à bord :

t CarlhHcenn clt^l Lcxonle » Tueiio de mai vcniurose ,

> Descanzo de los navios » Y de la génie reposo! i (t)

Ce reposa des navires poussés en ce lieu par tant de fortunes diverses présente en effet un bassin unique, plus large encore que long : le capitaine du brick naufragé a tenu à le mesurer devant nous : l'expertise lui a donné 640 pieds de large, 700 pieds de long et 36 de profondeur. Il fallait voir le digne homme se frapper les mains de joie , en sa double qualité de Français et de Normand , et s'écrier avec un orgueil de géomètre :

— Le bassin dlngouville a 753 pieds de long , monsieur !

Pour moi , qui tiens peu aux calculs géométriques , je me contentais d'examiner ces chantiers jadis si beaux , et si déserts à cette heure. L'arsenal est dû à Charles lil; il pouvait lutter avec celui de la Caraca ; quarante batteries en défendent l'approche du côté de la mer ; c'est au bas des montagnes et

(1) Carthagène du Levant,

Port de mer heureux, Repos des navires, etc.

au sud-ouest de la ville qu'il est placé. Le canon de Castillo , du Fuerte , et de las Gaeras , trois forts imposants , veille pour lui sur les montagnes à droite ; ces rampes de terre sont d'un ton jaune d'Italie qui se mélange bien au bleu cobalt semé dans l'air . Les chantiers et les magasins du port n'ont guère aujourd'hui que la dixième partie des ouvriers qu'ils occupaient; jugez d'après cela de la tristesse et de la désolation de Carthagène ! Imaginez qu'autrefois les Barbaresques faisaient en ce lieu l'office des nègres ; ils étaient employés au seul travail de la pompe, seize heures sur vingt-quatre , et chaque reprise était de quatre heures. Les vaisseaux , se trouvant abattus dans un grand chantier sec où ils auraient été inondés par les eaux qui viennent de derrière et par les sources nombreuses qui filtrent dans ce sol marécageux , des machines à feu suffisaient à peine, et il y avait une grande pompe que les criminels d'Espagne et les esclaves barbaresques faisaient jouer sans interruption.

SI 8 lA PORTE

Maintenant prenez vos pinceaux, et là, sur ce même chantier, peignez-nous ces malheureux, au nombre de huit cents Espagnols et de six cents Barbaresques, le front mordu tout le jour par le soleil, haletants, exténués de fatigue et mourants sous le bâton du garde ! Les Maures portaient, dit-on, une M sur leurs vestes ; le roi leur donnait une pistrine par jour, et s'ils laissaient leur pompe une seconde, ils étaient bien sûrs de voir leurs épaules marbrées de coups. Vous me répondrez à cela que c'étaient des condamnés , des assassins , des voleurs ; mais je ne sache pas avoir lu dans l'histoire des châtiments un pareil bagne où le repos n'est qu'un nom , où l'on passe si vite du cachot à l'hôpital! Ceux qui n'étaient pas meurtriers parmi ces hommes se procuraient bientôt une arme , et tuaient ; alors on les tuait à leur tour, et de la sorte ils se trouvaient délivrés de ce supplice de la pompe , et du fouet de leurs bourreaux.

Dès six heures du matin , muni de la longue-vue de l'excellent capitaine Bouchard ,

je pouvais déjà distinguer la Porte de Madrid, bâtie à Carthagène sous Charles IV (1791). Je ris beaucoup du bonnet étrange de forme que portent certains hommes , bonnet qu'ils nomment ici bartolo. Il nous fut permis de rendre , à sept heures , visite aux chantiers : nous ne trouvâmes dans le bassin qu'une vieille carcasse de felouque, aussi vermoulue que les portes de ces magasins si riches , si entretenus au beau temps de Charles lïl. Dans ce port de Carthagène, il y eut pourtant jusqu'à cinquante-deux vaisseaux de l'escadre française et espagnole. L'hôpital royal de la ville , dû également à Charles III , a coûté des millions. Ce lieu de refuge , autre port ouvert aux infirmes, contenait autrefois dix mille malades: aujourd'hui il y en a cent. Six belles et fortes citernes l'alimentent; sur l'un de ces murs, il y a une statue phénicienne , sorte de pierre tumulaire incrustée dans le ciment; les gens de Carthagène ont trouvé plaisant de la peindre en noir et en rouge. La domination des Phéniciens se re-

connaît bien vite à de nombreux indices dans Carthagène : le premier fort qui protège l'entrée de la ville leur est dû. Le château de la Conception (e/ castillo de la Conception) est un ouvrage romain en forme de tour avec lequel se marie très heureusement le cirque, converti ensuite en cimetière. Mais toutes ces ruines affligent le regard ; la cathédrale elle-même ressemble aux chantiers de l'Arsenal , elle est hors de service ; sa date est du seizième siècle. Vous ne sauriez vous faire une idée des maisons qui regardent le port; ce sont de grands corps de logis muets , vides et lézardés ; les vitres en sont brisées par le vent de la mer, un vent pareil au mistral de Marseille , un vent qui oblige ici comme à Alicanle beaucoup de gens à porter des lunettes bleues. Carthagène , voyez - vous , n'est plus que l'ombre d'elle-même; elle compte douze mille âmes. Ce chantier muet,

cet arsenal mort et ces rues désertes font saigner le cœur. Les employés du gouvernement espagnol confessent eux-mêmes ici à

qui veut les ouïr qu'ils ne sont payés que deux fois tan, ce qui n'eût guère arrangé Peiit-Jean des Plaideurs; mais en Espagne il y a tant de petites bourses que tous les agents officiels se dédommagent.

Le consul de Belgique a bien voulu me conduire à THôtel-de-Ville , et je lui en sais bon gré. Nombre d'inscriptions, gravées sur des fragments de pierres romaines trouvées àCarlhagène,y figurent. Sur la salle des Sentences , un corrégidor de Carthagène qui avait de l'esprit (je note le fait pour l'étrangeté), a fait placer le fragment suivant, bien adapté à l'endroit : decur.- sentent, (decurionum sententiœj. Malgré cela je doute que la pierre soit bien vieille. Il y a aussi une statue romaine dont les gens d'ici m'ont paru fiers ; c'est une dame sans tète , d'un bon style , et bien drapée. L'inscription constate le nom de l'impératrice Mamea , mère de l'empereur Sévère.

Les colonnes de la galerie de l'IIôlel-de- Ville, regraiiées, blanchies, revernies, sont

322 LA rORTE

celles de l'ancien cirque. Je vous ai parlé tant de fois dans mes lettres de la manie arabe que les Epagnols ont de tout passer au blanc , que j'en suis las. Gela ressemble aux gens de Sorrente et de Caprée , qui repeignent leurs barques deux à trois fois par mois, de sorte qu'il devient difficile de les reconnaître.

La salle du conseil est décorée d'affreuses toiles, représentant l'histoire de Scipion et delà fondation de Carthagène(C«rf/ia5fo nova) ; on les attribue au Greco , peintre dur et cru que vous aimeriez peu , et sur lequel ont encore renchéri plusieurs peintres du jour qui ont retouché ces toiles.

A la Paroquia , église non achevée , j'ai vu i en revanche , des sculptures coloriées et placées sous verre qui m'ont vivement intéressé.

Le bâtiment de l'Intendance est vaste , il occupe le centre du plus beau quartier de la ville. Pour le parc d'artillerie , attendez-vous à un dépérissement pareil à celui de l'Arsenal.

Le lendemain, à huit heures, nous entrions dans Ahcante.

Alicante se présente à l'œil mieux que Car- Ihagène ; ses flancs , jaunes et terreux , sont adossés à une montagne à pic du même ton ; le château est placé comme un nid d'aigle sur le sommet. Une ceinture de canons borde la ville.

Le clapotement de plusieurs faluchos (1) autour du bateau à vapeur nous annonça bien vite l'arrivée ou plutôt l'invasion des Bédouins espagnols; ces oiseaux rapaces s'abattirent sur le tillac , et rançonnèrent ceux de nous qui voulaient descendre à terre. J'a- V ais une lettre de M. Roca de Togorés, grand d' Espagne, pour le senor don Joaquin Lafarga , une seconde pour le marquis de Agolta , et une dernière pour la marquise de Beniel y de Penaccerrada , sœur de M. de Togorés. J'eus le désappointement de ne trouver aucune de ces [)ersonnes; Alicante était alors presque déserte , et la plupart des habitants ont d'ailleurs de charmantes propriétés à Va -

(1 ) barques.

32i LA PORTE

lence, ce jardin plein de senteurs et de brises. Le vent d'Alicante et sa poussière incessante décident , vers l'automne , ces sortes d'émigrations : il n'y a ici que quelques familles anglaises. Le phare , que l'on construit en ce moment , est à jour ; vous diriez , de loin , d'une immense cage à poulels , sur laquelle les goélands et les mouettes viennent s'abattre.

La Place de Mer (Plaza del MarJ est une fort jolie place avec une fontaine gazouillante , et 1 Hôtel-de-Viile n'a pas moins de grâce dans son aspect. La calle Mayor et la calle de la Keyna sont poudreuses à faire peur; beaucoup d'habitants ont l'air de véritables meuniers à voir ces flots de poussière qui s'attachent à leurs habits , et le pauvre consul de France , auquel nous sommes allés faire notre visite accoutumée de condoléance, porte des lunettes vertes comme le docteur Franklin.

Je viens de voir un soldat de la citadelle qui avait bien quinze centimètres de croix et de rubans gagnés dans des escarmouches

(l'avant-posle ; j'ai eu du mal à faire le tour de ses décorations avant que de visiter la citadelle , qui n'a rien que d'ordinaire. Santa Maria , église fermée à cette heure comme presque toutes les villes d'Espagne , est près de la mer et offre un portique assez riche. Une singularité d'un autre temple, Saint Nicolas, c'est une voûte qui descend en pente, et vous mène à ce vilain amas de pierres , nommé chœur en Espagne , sorte de temple fermé au milieu du temple lui-même.

Les/merto5,jardinsd'Alicanteoùronfaitles vins, m'intéressant peu, j'ai fini ma journée par visiter la galerie du marquis de Agolfa.

Cette galerie est merveilleuse, elle peut lutter avec les meilleures de l'Europe. Une infinité de natures mortes admirables, un saint Lesmé , de Murillo , cadre vaste et de premier ordre, des chasses de Snyders , des Titien et des Ribera , en font les frais.

Le marquis de Agolfa laisse royalement fouler aux pieds de ses visiteurs des tapis superbes imitant les plus belles peintures de Teniers.

32<5 lA ?OfeTF '.C SOLtTL,

\(jij.-> qiilltons A!JcyfJt^' par un t'rraps délicieux, un ciel divin , étoile ; mai.^ nou- allons avoir affaire Jj doux vilains rj.--r:^i-!.i-. le golfe de Valence et celui de Lyon.

Au IIKMIIO.

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