‹ La porte du soleil (volume 3)Chapitre 1 sur 6 · PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉHAIRK · texte numérisé non relu

PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉHAIRK

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tu MONTRE.

Départ de MadriJ. — Le visa d'un passeport. — Notre-Dame

d'Atocha. -—La prière d'un escopetero. — La montre volée.

— José Maria. — La redingotte.

 M. A. Karr.

D'OiiRf, ig otlthrt \%^t.

Ce matin nous avons quitté Madrid. Rien ne s^opposait plus à ce départ désiré, rien, excepté le visa de la chancellerie espagnole, faisant suite à celui de la chancellerie fran-

çais e...

En France , on croit ce double visa une chose facile, mais les difficultés innombrables que la police castillane se croit en droit de susciter aux étrangers, se compliquent encore de la nullité de notre ambassade. La chancellerie française et la chancellerie espagnole se regardent comme Tristapatte et Marécot dans leur peau d'ours, aucune n'ose avancer. L'échauffourée de Léon rendait les Français suspects, un envoyé de M. Pajeot vint donc me prévenir que le secrétaire d'État de Madrid ne me laisserait pas partir avant trois jours.

— Trois jours ! c'est bien long, repris-je, Monsieur le chargé d'affaires n'aurait-il pas assez de trois heures?

— Monsieur le chargé d'affaires de France, poursuivit l'envoyé, ne peut prendre sur lui d'obtenir votre passeport.

— C'est juste, j'oubliais, il n'a pu même

obtenir ies siens dans la nuit du 7 ! j'attendrai. Seulement je n'attendrai que trois heures.

— Et après ces trois heures ?

— - Après ces trois heures, je partirai à mes risques et périls : dites cela à M. Pajeot.

L'envoyé de la chancellerie française s'en fut l'oreille basse rapporter ma réponse aux bureaux de l'ambassade. Pendant ce temps, désirant prendre mon mal enpatiencejepus visiter encore une fois Madrid à vol d'oiseau, Madrid où je venais de passer un mois.

Dans ce mois j'avais vu une course do taureaux,une émeute au palais, et une exécution, c'était assez. Je me souvins alors que je n'avais pas visité l'église de Noire-Damed'Atocha.

Il y avait peu de mantilles au Prado quand ja le traversai, le Prado était muet, ce n'é»*

B LA PORTB

tait pas l'heure de la promenade, l'heure des éventails et des regards mis en jeu. Quelques rares aguadores presque tous de Galice et la tête bardée du classique mouchoir, dormaient auprès de la fontaine de Cybèie. Sur un banc de pierre, un vendeur de raisins et un miHciaoo faisaient seuls la conversation. Neuf heures sonnaient à la Porte du Soleil, je me dirigeai par le Prado vers l'église de Notre-Dame-d Atocha.

Ce temple Espagnol est blanc et nu, Il n'a rien de l'ëclat doré des autres églises ; nul retable d'or, nulle Vierge à robe de perles; il est l'humble desservant de Saint-Louis, de Saint-André et de Saint Isidore de Madrid, mais il y a une iile de drapeaux à sa voûie , comme aussi dans ses chapelles quelques béquilles et des bras de bois en forme d'exvoto. Une vieille femme accroupie sur ses genoux suivant l'usage espagnol, priait

ardemment la vierge. Derrière elle un homme se tenait debout, et cet homme, je le reconnus, car ce n'était pas moins que Vescopetero de notre voilure, il m'avait rendu visite la veille en me demandant si je ne faisais pas route avec lui pour Séville.

— Voici ma mère, me dit-il tout bas en me montrant la vieille à laquelle il donna la main pour se lever de sa natte au sortir de l'église. Nous partons ë onze heures, ai-je l'honneur d'escorter votre seigneurie ?

Lescopetero chargé de protéger la diligence en cas d'attaque est pour l'ordinaire un ancien bandit retiré du commerce, celuici avait trente ans.

C'était un homme élancé, mais vigoureux, son petit chapeau de majo coqueUement posé sur l'oreille, sa veste ornée d'une infinité de boutons ; il portait la guêtre et le panta-

fO Xh PORTE

Ion à bande de velours, connu sous le nom de ( caîzon de campo ), ce pantalon recouvre ordinairement un maillot de laine bleue, culotte ornée de houppes noires au genou ; Xescopetero le portait-il ? je le présumai, car il était mis avec la recherche fanfaronne qui caractérise l'Andalousie. Il donna le bras à sa mère, une figure ridée comme un véritable portrait du Ribera et dont la pâleur ressemblait à celle d'un vieil ivoire; puis, me montrant à elle en souriant :

— Merci, lui dit-il, merci d'avoir prié pour votre fils et ce cahallero qui peut et doit compter sur mon escopette.

En parlant ainsi, il jetait un regard d'orgueil sur sa cartouchière qui, j'allais oublier de vous le dire, remplaçait sa ceinture et me plut singulièrement. Elle était de beau cuir jaune, piquée çà et là sur tout le tour de fleurs en soie; dansles tuyaux de cette écharpe

guerrière dorment les cartouches espagnoles, il y en a vingt-cinq pour le moins.

— La route de Madrid à Séville serait- elle mauvaise ? dcmandai-je à Yescopetero , quoique je prévisse d'avance sa réponse.

— Muy mala , senor, muy mala \ nous avons surtout un passage, c'est Puerto Lapîche, mais ce n'est qu'a notre second jour de route, vous pourrez dormir jusque là.

— Et après Puerto Lapiche ?

— Le troisième jour, nous avons encore Santa Cruz de la Mudela; mais, en ce lieu , vous achèterez de charmants couteaux, voilà une arme défensive, n'est-ce pas, ma mère? dit-il en se retournant vers la vieille femme et en lui montrant sa nabaja, couteau fort long et fort large, emmanché dans une corne luisante et flne qui sortait de son gousset à grelots.

12 LA PÔRÏE

— Y a-t-il longtemps que tu fais le métier à'escopetero ?

— Six ans, senor, et, vous le voyez, je n'y ai perdu encore aucun de mes membres.

Loin de là, j'ai tué trois voleurs à Baylen.

— Tu m'avais dit six , lûjo ( mon fiîs ! ), lui dit sa mère en le regardant de cet air de doute dont Falstaff e&t écouté après sa bataille

— Trois ou six..,, ma foi, je ne sais plus trop. Senor, prenez-y garde, et si vous avez, comme je n'en doute pas, une bourse ou une montre, failes-îa glisser dans votre botte gauche, à moins que vous ne préfériez me les confier à toutes deux , à moi Jeronimo Lopez, natif de Villalta, quand nous passerons Madrilejosî

J'allais remercier mon nouveau protecteur de l'honnêteté de ses intentions et me confier à sa garde, quand je vis accourir vers moi à

toutes jambes le domestique italien de ma fonda qui m'apportait un papier ployé en quatre, ce n'était rien moins que le visa de la chanceiierie française au bas de mon passeport. Le secretario de esiacio avait signé sur les sollicitations de M. Ligier, le chancelier de notre aaibassade. Lès trois heures se trouvaient réduites à une simple demiheure.

— Voilà qui est convenu, dis-je à Xesco^ petero, je pars sous ta garde, mais tu peux être tranquille, brave Jeronimo Lopez, tu ne brûleras pas une cartouche en mon honneur. Les bandits des alentours de Puerto Lapiche ne peuveni rien sur nous, ne vienstu pas de prier Notre-Dame d'Atocha ?

— Mais au contraire, seigneur, je viens de prier la Vierge qu'elle nous en fit rencontrer.

— Que me dis-tu là ?

14 lA POETB

— Certainement, ce sont mes petits profits. N'être pas attaqué ! fl donc, c'est déshonorant. Il ne se passe pas de fois que je ne tire ma poudre à ces corbeaux, mais, encore un coup, je serais mis à rien dans l'estime de mes semblables si je n'avais pas ma petite attaque à raconter !

Et Jeronimo Lopez riait en me montrant ses dents blanches, pareilles à celles d'un jeune loup; il était menteur, fanfaron, andaloux; enfin tous les vices du cher pays que j'allais voir, il les possédait en propre, et ne les eût pas quitte's pour un empire. Mais aussi il était spirituel, éveillé, coquet, il me reconduisit jusqu'à mon hôtel en me donnant le salut d'usage d'un air narquois.

Baya usted con DioSf cah aller o ! (allez avec Dieu, cavalier ! )

La protection divin© était de nature à me

ou SOLEIL. 15

rassurer plus que la sienne , et pourtant que devais-je penser de son horrible prière à Notre-Dame d'Atocha? Quelques visites d'adieux indispensables me firent gagner bien vile l'heure de onze heures, heure sacramentelle des départs pour Se ville. Un de mes amis d'Espagne, don R.»., voulut bien me conduire avec mes bagages dans sa calèche jusqu'à la carrera San-Jeronimo, la rue de la diligence. Je passai pour la dernière fois devant la Porte du Soleil.

Je crois vous avoir dit que c'est le lieu de Madrid où fourmille le plus de monde; les faiseurs de nouvelles, les barbiers retirés, les émeutiers de révolutions, les espions et les filous tout s'y trouve. Sous chacun de ces manteaux d'amadou qui se pavanent arrogamment au soleil, il y a une pensé fixe, celle de ne jamais travailler ou de travailler le plus commodément qu'il se pourra. Or, de

toutes les manières, la plus facile et la plus lucrative à coup sûr, c'est l'escamotage; pour mon compte, je ne croyais pas les fils de la Castille si versés dans cette étude.

Voici le lait :

Le départ de la diligence de Séville attirant beaucoup de monde, deux fois le double du monde de Paris dans la cour des

Messageries, — le coin de la carrera San- Jeronimo devient tout d'un coup une Bohême sans nom, un composé de gens honnêtes et de filous, comme en notre belle capitale de France, à la police près qui n'a ici l'œil ouvert que la nuit, et consiste dans l'uniforme, la lanterne et la pique du sereno. Voici donc qu'au moment où je me voyais serré, étouffé presque, suivant la mode castillanne, entre plusieurs apcolades données et rendues vivement autour de moi, on m'appelle au bureau pour payer l'excédent de mes bagages, cet

excédent se nomme arroba. Le véritable excédent était sans doute ma montre, car en fendant la foule pour me rendre près des commis, on vient de meJa subtiliser avec une grâce charmante fcon mucha destrezzaj, c'est le mot du zarjal ( postillon des mules) en me voyant ainsi volé. J'allais m'élancer sur le marchepied de la voiture, quand je m'aperçois du larcin ; mes amis viennent à moi, je leur apprends en deux mots ma mésaventure. Là dessus doléances, et demande formelle adressée par eux, celle du signalement obligé de ma montre. — Une montre de Breguet et une chaîne de chez Janisset, qui eût compris, ces noms dans Madrid? Je me suis contenté de leur serrer la main et de regarder l'heure à l'horloge de la Porte du Soleil, ce cadran immense si commode pour les voleurs, qui prenaient le mien comme diminutif.

•*- Cela vous fera un chapitre de voyage, me dit sir Georges avec qui je devais partager la berlina (coupé ). Dans sa qualité d'Anglais, sir Georges avait été plus prudent que moi, il avait vendu sa montre de la veille.

— Je ne suis pas assez heureux pour écrire à cinqs cents francs la page, c'est le prix de ma montre et de ma chaîne.

— Une montre, en Espagne, c'est du luxe, reprit-il quand la diligence roula. N'avezvous pas les cloches des églises et leurs cadrane? En définitive ce n'est pas vous, ce sont les voleurs qui sont volés.

— Comment cela?

— Certainement. Votre montre, selon toutes les probabilités, était dévolue aux brigrands de grand chemin, en cas d'attaque. Les filous de Madrid qui viennent de vous la prendre l'ont grand tort à ces pauvres gens leurs aînés. Ici sachez-le, les races ne se mé-

DD SOUIL. 19

lent jamais, en revanche elles 6e gardent bo^ne rancune. Ainsi les Cartouche de la route de Séville qu'on nomme îadrones en voudront aux muchachos de Madrid pour ce beau trait-là. Muchachos ! (petits garçons) I c'est ainsi qu'ils nomment les apprentis de Madrid, ils font fi de leur jeunesse.

— Quant àmoi, je les trouve passablement avancés.

— Si vous vous souvenez de la rue de To-« lède à Naples, vous devez les trouver cependant bien en retard.

— On ne m'a jamais volé rue de Tolède, repris-je.

— Parce que vous n'avez pas voulu. 11 suffit de désirer.

— Merci du souhait î

— C'est affaire de goût. En 1838, je fis rencontre, à Naples d'un braveAUemand qui s'y ennuyait comme un prince. Il ne l'était

pas, il n'était que baron. I! passait son temps à courir le Môle ou les boutiques. Désespérant de rencontrer une aventure, il s'était prescrit une singulière promenade pour divertissement. Matin et soir, mais le soir surtout, il allait rue de Tolède, — la rue de Naples où Ton fait le mieux le mouchoir, — et là il éprouvait une joie inexprimable en sentant la main furtive d'un lazzarone enlever un de ses foulards. .. 11 ne revenait jamais plus heureux à rhôtel de la Victoire que lorsqu'il lui en manquait deux ou trois. ..

— Si du moins votre montre, senor caballero, avait été prise par José Maria, le fameux voleur! reprit notre troisième voyageur du coupé, un officier de la guardia qui se rendait à Sévllle. C'était là un joli sujet, un voleur aimable, élégant! Les mendiants lui demandaient l'auraune dans les rues en l'appelant senor ladron ! (monsieur le voleur!) Il ha-

billait sa troupe comme un directeur de théâtre. Mais, j'y pense, reprit l'officier, il vous eût donné sa montre, celui-là, au lieu de vous la prendre, j'en suis sûr !

L'officier me dit cela d'un ion sérieux. Vous le voyez, je commençais déjà mon apprentissage aux belles mœurs d'Andalousie. Ce militaire était vaniteux, brossé, pimpant; il tirait à plusieurs reprises un petit miroir de sa poche, et se peignait amoureusement la moustache. Il allait en congé à Séville, et feuilletait parfois un vieux livre de poste avec des gants-paille dignes d'un dandy français de l'Opéra.

La tenue de notre mayoral, qui se nommait

Alejo (Alexis), n'était ni moins nouvelle, ni

moins fringante. 11 portait la veste andalouse,

les deux mouchoirs pendant de chaque côté

de la veste, une cravate passée dans une

bague en diamants jetant Téclat le plus vif. T. ni. 2

Il est vrai que cette bague était fausse. Une mania (manteau de laine) d'étoffe bariolée reposait à côté de lui. Le zagal (postillon) avait des souliers beurre-frais, une cravate orange, et un petit peigne d'écaillé à la queue.

Nous sortîmes par la porte de Tolède, et un pan de mur écroulé me fit voir une dernière fois cette campagne grise et triste de Madrid, plantée cà et là d'arbres aussi noirs que le cyprès.

Madrid, la ville neuve de Charles III, est vraiment une ville épigrammatique, puisqu'elle a placé d'hier la statue de Cervaiuès devant la chambre des certes, au coin du Prado. Cette statue de Miguel Cervantes a l'air de narguer les faiseurs de lois, ces Don Quichotte de la phrase. Je dis adieu de la main aux honnêtes industriels de la carrera San Jeronimo, et pensai avec tristesse aux

cinq jours qu'il me faudrait passer dans la diligence. Cinq jours et cinq nuits pour aller de Madrid à Séville ! jugez du peu !

Il est vrai que cette route de Séville offre des haltes piquantes. C'est Aranjuez, la résidence des princes et des sangliers; c'est Ocana, c'est la Manche, pauvre et nue comme un lépreux du moyen-âge ; c'est l'Hospilalillo et la Carolina, colonies étrangères jetées sur le sol d'Espagne par Pablo Olavidès; c'est Andujar et Cordoue.

Cordoue ! ce nom seul vous fait rêver ; on se représente la forêt de colonnes plantée par le Maure dans une église, le paiio d'orangers dignes du temps d'Abderame, un temple, enfin, qui a plus de piliersqu'il n'y a de jours dans l'année.

L'officier de la garde tenait toujours son livre de poste, sir Georges fumait, nous courions, entraînés par nos huit mules, vers

Aranjuez... Vescopelero, descendant de l'impériale où il se trouvait niché, s'en vint me prier poliment, à une halle de la voiture, de lui dire l'heure. Quand je lui eus raconté le vol de ma montre :

— Senor caballero , reprit-il, que vous avais-jedil? Nuestra-Senora-d'Atocha est une vierge qui m'exauce toujours. Ceci est d'excellent augure pour le voyage! Et il se signa dévotement.

— Voilà qui va bien, dit-il au mayoral à voix basse, et croyant sans doute que je ne comprenais pas l'espagnol, maintenant, qui est ce qui a fait le coup?

— Le petit Curro, dit le mayoral, j'en melti-ais ma main au feu. C'est mon filleul et il va fort joliment.

— A moins que ce ne soit Cristobal , mon frère de laitl il a ramassé l'autre soir huit éventails au sortir de la comédie.

— Décidément, reprenait le mayoral, ces Français sont surprenants ; ils voyagent ici sans chaîne de sûreté !

— Que donnerez-vous aux rateros (voleurs) s'ils nous attaquent avant d'atteindre laCarolina?

— Tu ne sais donc pas qu'il y a deux négociants dans l'intérieur, ils sont armés comme l'officier delà berlina.

— Vous croyez?

— Certainement, sans compter que je m'en vais prendre h Aranjuez une cargaison soignée.

— Laquelle?

— Trois milicianos qui vont à Séville.

— Miséricorde, Aiejo! vous ne vouiez donc pas que les voleurs nous attaquent? Nous marchons avec une armée ! Les temps sont durs, mayoral ; moi qui vous parle, j'ai

fait souvent ici le coup de fusil la nuit contre les gardes des toréts du roi.

— Silence, j'aperçois Aranjuez; remonte sur ton siège, et tiens tes escopettes couchées comme deux rames sur la voiture, cela tait bon effet, Jeronimo !

— Vous avez raison, nous boirons une copa^ et, comme les nuits sont fraîches, j'irai après demander à mon oncle Miguel la redingotle que je lui ai laissée il y a trois mois. Je vous conterai, en partant d'Aranjuez, comment elle est devenue ma propriété!

Aranfuez,

A M. Jules Lacroix,

Le site du palais. — La vieille. — Les couteaux. — Le prince de b paix.

Aranjuez est à sept lieues de Madrid , sept lieues de pays s'entend.

C'est ici le cas de vous parler des châteaux en Espagne et de cette locution qui a fait le tour du monde. D'abord il n'y a pas, à pro-

prenient parler, de châteaux en Espagne, ce sont des maisons, des sitios, et c'est la rareté même de cesédiûces,n'ayanlriende féodal et ressemblant presque toujours à un pavillon de chasse agrandi qui a tait germer le proverbe : Bâtir des châteaux en Espagne. Ajoutez à cela le valeureux héros de la Manche, l'honnête Don Quichotte voyant un château dans chaque moulin, et vous aurez la clé de cette moquerie positive.

Non, l'Espagne d'hier, lEspagne des Charles-Quint et des Philippe n'a point de châteaux comme la France ; elle n'a point Amboise au balcon de ter, Chambord aux dômes d'ardoise, Versailles, Eu, Saint-Germain, et toute la ceinture de l'Anjou, de la Bretagne, de la Loire, de toutes les provinces, enfin, vassales autrefois de leurs seigneurs, L'Espagne n'a que des ruines de châteaux bâtis par le Maure, des monceaux de pierre

que le doigt d'un mayoral ou d'un guide montre épars çà et là au voyageur. Aranjuez, le Pardo, laGranja, Vista Allegrl, sont des caprices de décor ; TEscurial une large tombe adossée à une montagne de neige. Les châteaux en Espagne sont donc un mirage qui fascine l'œil du touriste prévenu , ils n'existent pas. •

Aranjuez est un sitio real (maison de plaisance du roi) qui est devenu bien vite une sorte de petite ville. Autant le désert qui suit Madrid attriste la pensée, autant les aspects riants et les arbres de haute-futaies qu'on rencontre avant la résidence royale embellie par Charles IV, le roi chasseur, celui qu'ils nomment encore ici el cazador, disposent l'œil agréablement. Après le Ponle Larga, que vous traversez surle Xarama et qui vous montre orgueilleuseuient les griffes de ses quatre lions de pierre , vous apercevez des

rues vastes et plantées comme une promenade de Rotterdam ou d'Harlem, un palais à pierres rouges entouré de jolies fabriques, un nombre infini d'orangers taillés en boule, des statues et des fontaines moins belles qu'à Versailles, mais partout des indices du goût dominant de Charles IV, des rocailles, des amours sur des dauphins, des espaces octogones, des gazons taillés comme au temps de Louis XV et de Louis XVL Le palais n'a rien d'éclatant à l'extérieur, ici nulle autre émotion que celle de rencontrer des arbres, des jardins, des avenues, toutes les merveilles de la végétation baignées par un fleuve. La situation est humide en juillet principalement ; la cour, quand il y avait une cour, n'yrésidait, dit-on, que jusqu'à la fin de juin; alors les jardins n'étaient môme ouverts que passé midi ; le peuple allait visiter les peintures à fresque de la salle à manger, les îles,

Di! sor.r;ii.. 51

les cascades, les petits lacs, tout ce que le travail successif de plusieurs règnes a su arracher au sol, et créer sur ce val féerique. Le château regarde le Tage, et l'admiration des Espagnols est aussi effrénée pour le fleuve que pour les plantations qui vous y conduisent. Les arbres en Espagne sont chose si rare, si étrange, que la résidence verdoyante d'Aranjuez a lieu de surprendre en effet. L'honnête Castillan, qui relaye en cet endroit, regarde ces ondes et ce feuillage avec tout l'orgueil d'un conquérant, il sait que des tuyaux conduisent l'eau dans le trou creusé au pied de chaque arbre, que plusieurs millions ont fait ces jardins, ces arbres du Nord, ces plantations qui, à part les orangers, n'ont rien à coup sûr d'espagnol. Imaginez, en effet, un système d'irrigation plus subdivisé encore que celui du génie Moresque à Grenade, plus mesquin, plus forcé, —

VOUS avez Aranjuez. Près de ces cascades passaient des ministres comme Grimaldi, sur ces gazons bondissaient les daims de Charles IV ; de ce balcon, Ferdinand VII promettait les taureaux au peuple. Si les sangliers, malgré le dire de Henri Swinburne, ne se montrent guère dans ces rues d'Aranjuez pendant l'hiver, on y rencontre encore du moins des vieilles mendiantes assez laides. Celle que je viens d'apercevoir avait plus de quatre-vingt-six ans, c'est une sorte de catalogue vivant, incroyable, de tous les personnages qui ont visité Aranjuez.

— Sous Ferdinand VU, me dit-elle, ce domaine royal et ce village étaient encore bien tenus, maintenant ses magnificences n'existent plus que dans les souvenirs de celle qui vous parle. Elle aussi, elle y a tenu sa place et peut-être plus que vous ne semblez le croire.

— Comment cela ? dis-je à la vieille mendiante, en lui donnant le bout d'un cigarro presque éteint que j'allais jeter.

Elle le ramassa, le broya dans ses dents avec précipitation, puis ayant réduit la leuille en poudre, elle me demanda une feuille de mon carnet pour s'en composer une cigarette à l'instant même... Après avoir aspiré quelques gorgées de tabac, elle s'assit sur le marchepied de la voiture, et me regardant avec ses petits yeux de sorcière :

— Quand j'étais petite, nous dit-elle, c'est à moi que Charles IV achetait les couteaux dont il remplissait toujours ses poches pour la chasse. Ces couteaux sortaient de la labrique de Madrid , el le roi , en coupant une branche dans le jardin del Principe, se blessa avec l'un d'eux. Le soir même il eut la fièvre; on répandit le bruit dans Aranjuez que j'aavis vendu au roi un couteau empoisonné.

Empoisonner Charles IV! moi qui pleurais tant le jour de son abdication dans ce même palais ! La reine Maria Luisa me fit venir celte fois et me frappa la joue de son éventail.

— Antonita, me dit-elle alors, tu es une bonne fille, le roi a planté lui-même un grand nombre d'arbres à Aranjuez, il y met une superstition véritable. Te voilà perdue avec ton couteau. Je veux bien croire à ton innocence. Ce soir, le roi se promènera en carrosse le long de l'avenue avec son premier minisire , je serai à cheval avec mon écuyer ordinaire devant l'équipage royal ; dès que tu me verras arrêter sous le prétexte d'arranger les boucles de ma selle, cours hardiment aux portières dont les mantelets seront levés, et prie Sa Majesté de t'entendre. Sans cela, il y va pour toi de la prison !

J'élais anéantie, immobile... je suivi? tou-

tel'ois le conseil de la reine, mais il me porta malheur. L'équipage royal longeait la calle de la Reyna, cette belle avenue qr.e vous voyez et qui va en ligne droite depuis les portes du palais jusqu'au Tage , quand sur un signe de Maria Luisa, je me présentai à la portière du carrosse.

— Fuera,fueral (dehors ') cria le roi ; encore cette maudite gitana!

— Je suis innocente, m'écriai-je.

— Au diable ! reprit le roi en ouvrant la veste de buffle qui lui servait pour la chasse ; qu'on me g-ante cette folle! Voilà ton couteau, poursuivit-il en le tirant de sa poche, et en me le lançant au visage.

11 était alors d'une humeur exécrable ; le froid et la pluie avaient rendu sa chasse du malin si mauvaise, que ce jour-là était sans doute marqué de noir sur son calendrier.

— Vous ne voulez plus de mes cou-

teaux ? repris-je ; vous prétendez , Sire , que j'ai voulu empoisonner Votre Majeslé !... Eh bien , croirez-vous maintenant à mon innocence?

Et saisissant le couteau, je me fis au bras une entaille si profonde, que le sang rejaillit sur les panneaux du carrosse...

La reine Maria Luisa poussa un cri, Charles IV donna ordre à l'un de ses postillons de piquer des deux ; mais, par un remords qui devait se faire jour naturellement dans l'âme d'un tel prince, il revint bientôt sur ses pas , après avoir commandé à son zagal de tourner sur la grande place de San- Antonio. Les galeries de cette belle place , ses fontaines et jusqu'à sa chapelle dont la silhouette blanche se détachait sur la verdure du mont Parnaso , furent bientôt couvertes de curieux.

— Antonila , dit le roi , lu es une brave

fille ; je déclare devant tout le peuple d'Araiijuez que non-seulement lu n'as pas voulu m'empoisonner , mais que lu verserais , au besoin, ton sang pour ton prince. Je t'établis de ce jour gardienne et concierge de la casa de Labrador, lieu de plaisance fondé en ce lieu môme par notre gracieuse et souveraine volonté. Tu soigneras les marqueteries en platine, les peintures, les meubles, et tout ce qui constitue les ornements de ce pavillon. Seulement, Antonita, plus de couteaux, j'ai là-dessus mes idées fixes !

Et cela dit, je le vis passer, mettre bientôt pied à terre, et se rendre à l'île formée par le bras du Tage au nord du palais. La senteur des arbres s'épandait au dessus des fontaines, les galères richement ornées couraient sur le fleuve , les courtisans suivaient les sinuosités décrites par la barque du roi... Hélas 1 quand plus tard il se vit forcé d'abdi-

T. lU 3

quer, ce roi , quand , abaissant les yeux sur ce val d'Aranjuez, il se souvint avec amertume du temps heureux oa il n'élait que prince des Asturies; quand il dit adieu à ces orangers, à ces bois, à ces beaux arbres au mois de mai 1 808 , il ne voyait plus auprès de lui une pauvre bohémienne comme moi pour conspiratrice j il voyait son propre fils! Don Ferdinand — on le disait ici du moins — était écarté de la cour par les intrigues d'un favori puissant, le prince de la Paix, don Emmanuel Godoy, duc de la Alcudia !

La haine du peuple poursuivait le prince de la Paix, en même temps que son amour éclatait pour Ferdinand. C'est alors que je vis le roi Charles IV se montrer à ce balcon et déclarer qu'il abdiquait en laveur de son fils... J'étais là, Monsieur, moi qui vous parle ; le peuple, enthousiasmé, cria à plusieurs reprises : Vive Charles IV l vive Ferdi-

nand VII! vive lo père et le fils! Mais lui, mais le roi, mais Charles IV me trouvant alors sur son passage dans Tune des galeries du palais :

— Antonita, s'écria-t-il, c'est en ce jour-ci qu'il me faudrait l'un des couteaux que tu me vendais jadis , le prince de la Paix est sans armes, et il pourrait du moins s'en ouvrir les veines !

— Que dites- vous, Majesté?

— Je te dis qu'il faut une victime à ce peuple , on poursuit Godoy , le favori , Godoy qu'on suppose l'auteur de tous les maux de l'Espagne. Voici la clef de la chambre où le malheureux prince de la Paix est enfermé. C'est là qu'il attend, Antonita, et quelle attente, grand Dieu ! jure-moi de le sauver !

— Je le jure!

— Sur quoi?

— Sur ma mère.

— Bon, ceci vaut mieux que sur le Christ ; Ferdinand mon fils ne m'avait-il donc pas juré sur lui de ne jamais attenter à ma couronne ? Le vieux roi essuya une larme » et il me donna la clef... En montant l'escalier qui devait me conduire à la chambre du prince, j'entendais de tous côtés des cris furieux, des blasphèmes contre Manuellto.

— Où vas-tu? me dit un Madrileno (homme de Madrid). Aide-nous donc à découvrir le prince.

— Le prince? répondis-je, il doit être à celte heure embarqué sur le Tage ; le batelier Roque a reçu huit onces pour le passer à ses risques et périls.

— Le grand duc de Berg , qui commande la garnison française à Madrid , nous a frayé le chemin que nous devons suivre. Pampelune, Barcelone et d'autres places im-

portantes sont rendues aux auxiliaires. Mort à Manuelito !

Et ces cris de mort me poursuivaient , ma tête était en feu , mes mains glacées; j'évitai pourtant ces hommes , et j'arrivai palpitante jusqu'au lieu désigné par le roi : c'était un grenier.

Oui, don Manuelito y — ou , si vous l'aimez mieux , don Emmanuel Godoy, duc de la Alcudia , était caché là !.. .

Caché dans un grenier, lui , monsieur, lui que vous ne pouvez connaître , — vous êtes trop jeune , — caché là , sous de misérables bottes de paille , un noble et généreux prince, un simple fils de laboureur, c'est vrai , un pauvre officier de la garde , c'est vrai encore , qui avait fait fortune chez nous par sa bonne mine et sa guitare ; — mais un cœur d'or, monsieur! Celui-là n'était pas comme tant de parvenus d'aujourd'hui , — il

n'avait pas oublié ses anciens camarades; sa mémoire enfin ne pouvait , ne devait pas être flétrie par aucune action odieuse !... Manuelîio es huenol disaient les vieilles l'emmesde Badajoz , sa nourrice surtout , à laquelle il faisait une pension.

— Que me voulez-vous, Antonita? me ditil, car lui aussi me connaissait , il savait bien que j'étais du château. Il se leva plus pâle qu'un homme condamné à mort , et qui voit venir le bourreau.

— Quelque ruse ! reprit-il ; tu précèdes , tu guides mes ennemis... Mes ennemis!... devais-je m'altendre à en trouver parmi les Espagnols !

Il prêta Toreille comme s'il eût entendu un bruit sourd près des murailles ; et , me jetant un regard désespéré :

— Oui , c'est moi , je le sais ; c'est moi qu'ils veulent; ils veulent ma mort, mon

sang ! Qu'ai-je fait , grand Dieu ! qu'ai-je fait?... Us m'appellent traître , ils médisent vendu à Buonaparle ! Que vont-ils faire de moi , Sainte Vierge ? réponds vite , Antonita !

Je le regardais, hélas ! moi-même éperdue de crainte... Ses mains , ses lèvres , sa voix , ses genoux, tout tremblait chez lui; et^ en vérité , il n'y avait là qu'une terreur légitime , car on le cherchait de tous côtés , non pour le tuer, mais pour le battre...

Le battre , mon Dieu ! le battre , lui dont la voix haute avait commandé à des reines ! le battre , lui dont les rois avaient tant de fois demandé l'appui ! La fureur populaire devait-elle en venir à un pareil acte de lâcheté ? — Cependant cela fut , cela fut , Monsieur, poursuivit Antonita en voyant que j'étais pâle et prêt à pleurer.

J'aimais en effet le prince de la Paix , je

l'aimais... et cela sans le connaître... Une élévation si subite, une chute si prompte, un oubli si grand ! Et quand je songe qu'à l'heure où j'écris ces hgnes , le prince de la Paix, retiré dans une chambre de la rue de la Michodière , ne vit à Paris que des cinq mille francs attachés à la croia: d' officier de la Légwnd'Honneur!... Cela est ainsi , et avec cette aumône IVançaise, reçue de Napoléon, il laut que le vieillard entretienne non seulement quelques membres de sa famille, mais ses compatriotes , les réfugiés d'Espagne , cette immense et incessante famille ! Je regardai tristement Antonita , et elle reprit :

— Le bruit courut bientôt que le prince était dans ce grenier. . . Je ne savais comment faire pour l'en tirer ; je me souvins par bonheur d'un passage donnant sur le guichet par lequel on est obligé de passer pour entrer au village d'Aranjuez. J'allais triompher, il me

suivait , lorsqu'un coup de sififlet aigu partit à deux pas de nous.

— Manuelito !

Ce cri pénétra dans ma poitrine comme la

lame d'un poignard. C'était un fraile (moine)

qui l'avait poussé. — En un instant , cette

population furieuse , avinée , sanglante , se

rua sur le prince de la Paix ; elle déchira ses

habits , il fut accablé de coups , accablé de

coups sous mes yeux !. .. Mais on lui laissa la

vie. La vie ! quelle lourde clémence pour un

tel cœur ! Il eût préféré mourir vingt fois et se

voir jeté dans les eaux jaunes du Tage. Mais il

était écrit que , sous la protection du général

français , il passerait bientôt en France avec

la famille royale j il était écrit que Manuelito

ne reverrait jamais sa chère Espagne , la

vieille d'Aranjuez et sa nourrice de Badajoz !

Vous qui le reverrez , monsieur le voyageur,

dites-lui que tout cela a un cœur et pense à lui!

Elle avait parlé. Je lui répondis à travers mes larmes que je m'acquitterais de sa commission près de l'infortuné prince de la Paix. Sous Ferdinand VU , sous Christine , on a proclamé en Espagne des décrets d'amnistie, et jamais don Godoy n'y a été compris. Pourquoi cela? me demandais-je alors avec tristesse. Ce vieillard abandonné de sa famille . ce favori déchu qui a fondé en Espagne des établissements utiles, et secondé dans son pays le goût des lettres, n'avait-il donc pas des titres à la pitié ?

La vieille femme était restée près de moi , elle m'indiquait du doigt le cirque construit par Ferdinand VII , ce prince dont Méry a dit :

( 0 roi Ferdinand Vll que sa mère appelait « Ferdinand, cœur de tigre, et lêtedc mulet!

Hélas ! malgré les taureaux se rendant alors même à l'amphithéâtre, malgré les arbres à fleurs d'Aranjuez laissant tomber leurs branches échevelées sur les statues , malgré la voix des jets d'eau murmurant sous les feuilles des notes amoureuses comme celles du Tasse , malgré le Tage , urne épanchée sur cette verdure du nord , je pensais , ami , à cette tragédie providentielle , à cette révolution proclamée du haut d'un balcon et sur les cimes agitées des ormes d'Espagne ; tout en fuyant Aranjuez , je voyais les mains sanglantes du prince de la Paix sur les parois du guichet que nous laissions !

La UEDINGOTE DE l'eSCOPETERO^

Au même.

Deux amis. — - L'oubli d'un anglais. — MoroUo, — Le voleur découvert.

Nous allions quitter Aranjuez et continuer notre route quand il s'éleva un incident assez grotesque.

— Eh bien ! dit Alejo le mayoral à l'Escopetero qui allait remonter triomphalement à

sa piace accoutumée , eh bien , cher Jeronimo Lopez, te voilà avec une bien belle redingote ?

— - Assez belle, en effet, dit Jéroninio en se carrant et en allumant sa cigarette à celle de sir Georges qui montait le marchepied du coupé. •*

— Que la diligence de Sëville verse plutôt avant Ocana , où nous devons coucher ce soir, s'écria tout d'un coup sir Georges en se retournant, si celle défroque n'est pas celle d'un gentleman!

— J'aime à le croire, milord, dit Jeronimo sans se troubler. Vous nommez cela?

— Un véritable macv poiijfl 11 doit coûter à Londres cinq paounds et venir de chez Sandcrs.

Et sir Georges sans plus attendre se mit à procéder à l'examen de la redingote.

C'était en vérité un excellent pardessus.

comme nous disons en France, on voyait seulement qu'il avait été mieux porté. De larges taches de graisse, résultat du pucliero et de Yolby décrivaient des almarges interminables sur son fond jaunâtre; les boutons en étaient arrachés en plusieurs endroits. Malgré cela il était facile de reconnaître sa destination première comme sur le front d'un ivrogne on reconnaît encore s'il est de race noble ou commune.

— D'où te vient ce vêtement ? dit Georges qui en ce moment semblait en proie à une agitation fébrile.

L'escopetero se conlenla de relever la tête fièrement, en assurant qu'il était l'unique propriétaire de la redingote ; puis il s'élança sur le haut de la voiture où il disposa ses quatre espingoles son arsenal ordinaire.

Nous ne pûmes savoir d'où lui venait cet habit, mais en revanche sir Georges se répan-

52 LA POIITE

dit en doléances sur le sort des malheureux voyageurs.

— Quelqu'imprudent touriste, s'écriait-il, j'en suis sûr, qui aura fait usage de ses armes avec les voleurs î moi je tiens toujours leur bourse à part, continua-t-il, en tirant de sa poche une escarcelle de cuir jaune assez commune, qu'il avait achetée la veille à Madrid. Je ne suis pas poltron, mais à quoi sertie courage individuel contre une armée de bandits ?

— Sans compter qu'il vaut mieux leur laisser sa redingote, reprit l'officier en ramenant sur lui les pans de son manteau, le dessus est préférable au dessous, et il fait si froid dans la Sièrra-Morena.

Nous allions aborder en effet ce nouveau passage ; Ocana nous apparaissait. Quelques chênes verts, des troncs d'oliviers, un pays pauvre, maladif, tout nous annonçait l'en-

trée de ce vaste plaleau qui précède la Manche, et qui s'appelle la l^Iesa de Ocana. CeKe route d'Andalousie que l'on prend au sortir d'Aranjuez est ce qu'il y a de plus triste au monde, mais la posada qui nous attendait dans la ville était encore plus triste. Ce fut cependant dans cette auberge que je remarquai le premier j^ath, ou cour andalouse entourée de minces coloneites. La lune découpait ces légers pilastres sur le sol, l'air était vif, le ciel pur ; je songeais encore à la victoire remportée par trente mille français sous les murs d'Ocana quand le roi Joseph commandait nos troupes, et que les espagnols virent s'ouvrir à nos arm.ées la route de TAndalousie. L'aspect désolé d'Ocana, sa tristesse, son silence, tout portait mon àme à la rêverie, quand j'cnlendis dans la salle basse une tempête de voix confuses. En même temps le bruit d'un caksero dont toutes T. m /,

les clochettes, sonnaient m' annonça l'arrivée de voyageurs qui se rendaient de Séville à Madrid. A Ocana, en effet, les deux diligences se croisent, je ne tardai pas à voir affluer dans la cour de la posada une foule bariolée.

Les uns portaient des chapeaux de majos avec de larges manies rayées de bleu et de jaune, d'autres nous arrivaient, noirs de la têle aux pieds ; ceux-ci avec le sombrero en clocher comme à Malaga, ceux-là avec la samarra, veste à peau de mouton en forme de spencer. Us prirent bientôt place au souper préparé dans la plus grande chambre de l'auberge formant le rez-de-chaussée.

Cette invasion subite des mœurs andalouses a de quoi surprendre agréablement le voyageur, les costumes de Cordoue, d'Andujar, et de Séville, l'idiome léger et railleur opposé à la gravité Gastillanne, la fusion de ces hommes tous fils d'une même patrie, leur

conversation seule qui semble presque en faire un autre peuple, tout cela plaît, excite, et vous met en goût pour visiter ces royaumes divers, colorés d'une teinte chevaleresque.

En ce moment de solçnnel silence qui suit l'ouverture de la collation dans tout repas, voici que tout d'un coup retentit une voix aussi aiguë qu'un sifflet, c'était un jeune voyageur d'Albion qui venait de reconnaître sir Georges.

— Priiatf inndidd! (jouddJ (1).

Ces interjections exprimaient asiez la surprise des deux amis, elles étaient poussées par tous deux à la fois. Sir Georges se leva, et courut embrasser le marquis de K... son condisciple de l'université d'Oxford.

^— Vous revenez de Séviile? \mj dear?

(1) Quoi ! vraiment ! bon .'

— Comme VOUS voyez, et vêtu ou plutôt travesti à l'Andalouse.

— Voilà une mania qui vous sied fort bien ; seulement il vous manque des fleurs de velours rouge à vos guêtres.

— Ce sont mes guêtres de voyage, j'en ai d'autres dans ma malle , vous me voyez maintenant en paijsano (bourgeois), il en coûte trop cher à se faire remarquer sur la grand'route! Je lésais.

Sir Georges ne donna pas grande attention à cette phrase, et le souper fini, nous résolûmes de passer la nuit à causer. Le marquis de K..., l'un des meilleurs noms de l'aristocratie anglaise, avait fini sa tournée d'Espagne; il avait vu Grenade et les villes de la côte, nous lui demandâmes pourquoi il rentrait par Madrid.

— J'ai plusieurs oublis à réparer, nous dit- il; il y en a surtout un qui me pèscétran-

gement, moi qui ai vu tous les hommes politiques de l'Espagne, je n'ai point vu Marotto.

— Marotto ! reprit sir Georges assez étonné lui-même malgré son flegme d'Anglais.

— Oui, Marotto... j'ai là son adresse, il demeure à Madrid calle de la Luna. J'ai une lettre pour lui !

J'avoue que pour ma part, celte visite à Marotto me paraissait si bouffonne, que je fus pris d'un fou rire. Mais outre que l'Anglais déclarait ne pas aimer la voie de l'Océan pour retour, il était amoureux, à ce que m'apprit sir Georges, et amoureux de qui? je vous le demande ! de la fille de Marotto !

Une belle jeune ûlle sentimentale — à ce que je sus bientôt — Marotto en a deux, Marotto l'avare, Marotto qui prend soin, comme le juif Shilock, de cacher ses richesses et de faire croire qu'on ne lui a pas assez payé le prix d'une trahison.

J'avais VU à Madrid le général Marollo, son corps est à cette heure déjà vieux et miné ; il mène une vie obscure, retirée, chagrine : on dirait qu'il se rend justice. Sa fille est belle, souriante; elle plaît, elle attire, elle a pour elle sa jeunesse et son malheur, cest la colombe auprès du serpent, mais elle vit dans la même cage.

Le marquis de K. .. tira une boîte à thé de sa malle, des cigarres excellents, et deux vues de l'Alhambra prises de la cour des Myrtes. Nous étions près d'une lampe fumeuse, une lampe à trois becs, nauséabonde et triste comme une lampe de tombeau. Il nous racontait, lui, Cadix et Grenade, les tours des gitanes, et ses excursions avec le guide Lanza, un charmant voleur.

En ce moment; il y eut un léger coup Irappé à la porte de notre chambre commune, ce- IdiiiYescopeleroqm venait nous demander un

peu de papier pour se rouler des cigarres. Ce don de quelques morceaux de papier est une grâce inappréciable pour l'Andaloux, la fabrique royale de Séville lui taisant payer fort cher la façon des piuos (gros cigarres).

— My Word of an honest man ! (ma parole d'honnête homme) l s'écria tout d'un coup le marquis de K..., voilà ma redingolte qui entre!

Et courant à Jeronimo Lopez, il le pria de quitter sur-le-champ son pardessus.

— PorDios, hombrel disait l'escopetero en boutonnant son surtout, vous avez-là une bien meilleure mantal Laissez-moi, je suis un pauvre homme, c'est en tout bien, tout honneur, que j'ai cette redingote !

— Ne t'excuse pas !

— Si fait, ce n'est pas moi, c'est mon oncle Miguel... Je proteste à la face du ciel que ce

nest pas moi qui, dans la nuit du 29 juin dernier...

— • Ma Yolé, n'est-ce pas? volé à la hauteur de Madrilejos quand j'allais à Séviîlesans savoir alors un mot d'espagnol, il y a décela trois mois? Imaginez-Yous, continua l'Anglais; en faisant l'examen de sa redingote que Vescopetero de notre voilure, un nommé Miguel, du village d'Aranjuez, s'entendait avec les voleurs, A Madrilejos, où vous passez demain, nous fûmes attaqués. Le majorai connaissant les usages avait capitulé pour trois à quatre mille réaux, somme assez cîière, quand l'escopetero Miguel vint me dire à la portière : Senor ingles, les voleurs ne demandent plus qu'une chose...

— Laquelle, répondis-je en le regardant avec une certaine frayeur.

— Senor ingles, je ne sais trop comment vous dire cela, mais cest votre redingote!

— Va t'en au diable, repris-je.

— Comme il vous plaira; mais ils aUendent avec leurs fusiis, je vais leur porter votre réponse.

— La voici, repris-je en me dépouillant agilement de la redingote et en la jetant à ce damné Miguel par l'une des portières du calescro. Heureusement, ajouta le marquis, que nous n'étions qu'à une journée de Madrid et au mois de juin!

— Senor imjles, reprit à son tour Jeronimo d'un air patelin, cette mauvaise action a porté malheur à mon oncle Miguel, qui me remplaçait -alors dans les fonctions d'escopetero sur cette route, il a pris la calcul ura (la fièvre) le soir même. Se voyant près de sa fin à quelques jours de là, il m'a fait venir et m'a légué cette redingote !

Ce mensonge du crii de Jeronino fut débité avec un tel sérieux, auquel succéda bientôt

une voix si tremblottante et un air de componction si andalouse, que l'Anglais luimême, enchanté d'être le héros d'une aventure, lui laissa sa redingote, se promettant bien seulement, de retour à Londres, d'écrire à son tailleur sur quel dos elle avait passé.

Le lendemain, au petit jour, nous entrions à la venta de Puerto LaPiche.

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