‹ La porte du soleil (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · DEUX SIEURS · texte numérisé non relu

DEUX SIEURS

A M""* la mar«mihe (!« VaHois.

La rotonde. — Barbrra et Clorindi. — Le serpent. —La maiiche

— Pauvreté de ses habitai. t*. — Un coucher de soleil

avant Val de Penas.

Nous étions devant Puerto La Piche.

Jusque-là, je croyais être sûr du personnel de la diligence : le mayoral et l'escopetero lormaient la partie agissante du coche , en comptant le zagal, toujours actionné près de

SCS mules; le coupé (berlind) se composait de sir Georges, de l'ofTicier de la cjuardia et de votre humble serviteur ; l'intérieur, de deux négociants et de trois miliciens allant à Séville. Tout ce relevé présentait une assez belle tenue en cas d'attaque ; mais en ceci il n'était pas encore question de la rotonde.

Arrivé à PuertoLaPiche, à quelques miltes du Toboso, si célèbre dans les fastes de l'écuyer de la Manche, la lourde voiture s'arrêta. Un homme, qu'à sa chevelure, à son teint et plus encore à une épingle de corail en forme de corne contre la jettaiura (mauvais œil), Je jugeai devoir être un digne fils de Florence ou de Naples, sauta de la rotonde en question, après en avoir fermé tous les stores. Cet homme me rappela un de ces bravi dont Jacques Caliot a laissé une si poétique personnification dans une de ses gra^ vurcs. il lut bieniol rejoint par un petit vieil-

lard espagnol court et grêle, que je n'avais pas vu se glisser comme une anguille dans l'intérieur, à la ca/rera San Jeronimo, au moment de notre départ de Madrid.

Les deux hommes causèrent entre eux sans prendre garde aux horribles mendiants de toute sorte qui se pressaient autour de nous avec des visages hâves et affamés, aux ninos (petits enfants) tout nus sous les portes comme des saints Jean, et fumant un bout de cigarette pour se réchauffer ; ils ne donnèrent pas une plus grande attention aux marchands de raisin cernant la misérable venia où nous comptions déjeuner, si faire se pouvait ; mais, se montrant du doigt la rotonde, fermée comme une véritable loge de théâtre : — Les ferons-nous descendre? dirent-ils en se dirigeant vers le feu de la cuisine.

— Impossible^ reprit l'un, Darbara ne peut

se bouger, et Clorinda souffre des dents. Il vaut mieux attendre le coucher à Val de Penas.

— Qu'est-ce que Barbara et Clorinda?

pensai -je alors.

Il y eut un cri étouffé dans la rotonde.

L'Italien y courut, mais l'Espagnol ne bougea pas de sa place. Il revint bientôt en disant que Barbara avait faim.

Un pain brun, huileux, tort loin de la blancheur et de l'excellence du pain d'Arcos, parut sans doute à l'Italien un régal assez bon pour Barbara, car il le lui jeta avec quelques pimens crus par la porte de la rotonde, qu'il entr'ouvrit.

Le remercîment de Barbara fut un grognement intraduisible ; mais je ne pus voir cet être singulier, car l'Italien poussa brusquement la porte de la rotonde.

— Quelque chienne, me dis-je ; et alors

le pauvre animal renfermé dans celle botte roulante doit trouver le temps bien long! On paraissait gratter aux stores de la rotonde avec impatience, et tout d'un coup, quand l'Italien se retourna, j'entendis prononcer le mot agua! d'une voix sourde et gutturale.

Agual Agua! Celle voix humaine qui implorait de l'eau me perça l'àme. L^ïtalien n'avait l'air d'en tenir compte ; je le lui fis observer.

— L'eau est fort chère ici, reprit cet homme ; cependant je vais remplir ma bota.

Celte outre nommée bota est un meuble indispensable en Andalousie. Le mayoral avait la sienne ; seulement celle-là il l'avait remplie de vin, notre conducteur Alejo aimant assez à lever le coude : Tltalien remplit la sienne d'une eau croupie et saumâtre.

— Cela est toujours assez bon pour elle, dit-il à l'Espagnol, qui mangeait des œufs

Irils d'un air de cacique heureux de vivre.

On déjeunait alors à !a venta de Puerto La Piche, si toutefois on peut nommer déjeuner quelques tasses de chocolat et des poissons cuits arrosés de l'huile de la lampe. L'eau était rare, car dans ce pays de la Manche le manque d'eau est chose réelle, et l'Italien avait raison. La terre de la Manche est excellente, mais les bras des travailleurs lui font défaut; l'eau, pour être potable, aurait grand besoin d'être filtrée. Voilà deux progrès que l'Andalousie ignore.

J'avais avec moi une bouteille de rhum : j'en versai un verre dans un gobelet, et, profitant du temps où les deux voyageurs de la rotonde causaient à table des dernières exécutions de Vittoria et de Madrid, je délayai le rhum avec du sucre el de l'eau, et courus à la portière qui me cachait Barbara.

Grâce à la porte de la venta, qui était

alors fermée pour empocher l'armée des mendiants d'entrer dans la cour, je me glissai sans être vu jusqu'au store qui avait donné passage au cri de Barbara ^ je l'entr'ouvris doucement. . .

Je vis alors un être de dix-huit à vingt années, les cheveux descendant en bandes lisses et grasses sur les tempes, le nez aplati, les pommettes des joues rouges et lièvreuses, les bras et le cou énormes, ayant presque l'encolure d'un jeune taureau de Veragua, d'une laideur d'ensemble irrécusable, mais tempérée par le charme d'un grand œil bleu qui semblait me supplier.

C'était une naine, une vraie Laponne espagnole, répondant au nom de Barbara.

Elle prit avidement le gobelet que je lui présentai en montant sur la roue de la voiture, et y mouilla ses lèvres irritées par le feu

des piments crus. A côlé d'elle dormait une T. m. 5

masse informe enveloppée dans trois ou quatre couvertures ; c'était Clorinda, sa sœur, que leurs maîtres communs, l'Italien et l'Espagnol, menaient à Séville.

L'aspect de ces misérables créatures me fit souvenir des enanas (naines) que j'avais vues à Ciboure, quartier de Saint-Jean-de- Luz qui regarde le côté de l'Espagne, et dont j'ai omis de vous parler.

Ces tristes enfants ne sont après tout qu'une dégénérescence du Maure ; leur vie monotone se passe à faire sécher du poisson, rouler des cigarres, ou jouer du violon devant la foule. Barbara et Clorinda avaient le teint moins basané, c'étaient deux naines des Pyrénées ; elles parlaient un basque confus, une sorte de langue moitié espagnole moitié française.

11 y avait deux mois que l'Italien les promenait en Espagne de ville en ville ; et sa-

vez-vous quel était cet Italien? Leur propre frère ! Cet homme, qui vivait misérablement à Naples, apprit un beau jour par les journaux qu'une jeune paysanne du Bastan était accouchée de deux naines. Le nom de la mère était Arrou, elle avait donné le jour, dans la ville de Livourne, à un fils nommé Palricio Binari; ce fils c'était lui, et ce fils avait abandonné lâchement sa mère alors âgée de trente ans ; sa mère avait regagné le Bastan, ou plutôt, comme me l'expliqua plus tard Clorinda, la triste montagne de Sers, eélèbre par ses pluies et ses avalanches.

C'était dans une de ces convulsions effrayantes de la nature, devant une roche nue, sillonnée alors en tout sens par les éclairs, que les deux naines étaient nées; seulement Clorinda était née aveugle. Elle ne se souvenait que des mugissements affreux du Bastan grondant comme une bête fauve

dans son lit de blocs granitiques; elle n'avait vu ni les frais ombrages de Betpouey, ni le vallon de la Juste. Barbara, sa sœur, connaissait tous ces aspects pittoresques; elle savait jusqu'au nom de ces petites fleurs écloses sous l'œil de Dieu, et qui croissent aux sommets des pics les plus ardus des Pyrénées.

— Ètes-vous contente de Madrid? demandai-] e à Barbara.

Elle leva sur moi un regard d'une douceur et d'une résignation inexprimables, et s'exprima en ces termes :

— Patricio, mon frère, avide de nous exploiter, nous avait promis monts et merveilles de Madrid. Associé au senor Pompeo de Henarès, ce petit vieillard que vous venez de voir, il nous logea d'abord dans la calle d'Alcala, près du café Cervantes, et tout nous annonçait une saison assez bonne. Les

DU SOLEIL. 'ï3

premiers jours, l'entrée du spectacle coûtait un duro (cinq francs de France); nous tombâmes bientôt à un réal (cinq sous); et ce fut alors que l'humeur de Patricio devint méconnaissable. Le mouvement insurrectionnel à Madrid, la tristesse qui le suivit, étaient la seule cause de celle baisse dans notre exhibition journalière, mais Patricio ne l'impula qu'à notre laideur. Il commença dès lors par nous retrancher notre ration du matin, qui consistait en quelques garbansos (pois chiches), et de l'eau aiguisée d'un peu de tafia. Le senor Pompeo de Henarès parlait même de nous vendre au premier offrant, et nous allions tomber au pouvoir du gardien de la casa de Fieras de Madrid, quand un Anglais écrivit de Gibraltar à Patricio qu'il traiterait de nousà Séville. C'est donc en ce lieu que nous nous rendons, mais il n'est sorte de mauvais trailemenls que nos deux cornacs

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ne nous fassent endurer. Non-seulement ils ne nous permettent jamais de descendre de la voiture, mais il faut encore que nous partagions, Clorinda et moi, le peu de nourriture qu'ils nous jettent, avec un hôte renfermé comme nous dans cette prison mouvante, et que vous pouvez voir, ajouta Barbara, si vous en avez le courage.

— Faites, repris-je en plongeant le cou dans la rotonde, quel est ce voyageur mystérieux ?

Barbara leva alors le couvercle d'une sorte de malle oblongue, et me montra un énorme sepent endormi, roulé sur une large traînée de coton.

Le monstre était repu, car il dormait; en revanche Clorinda ne tarda pas à s'éveiller en faisant entendre un gémissement prolongé; elle avait iaim.

En quelques instants nous fîmes porter

aux deux naines tout ce que l'on peut trouver dans une auberge de la Manche. L'Italien semblait furieux de ma découverte, mais l'appui du mayoral et des voyageurs protestait assez haut contre sa cupidité et son avarice^Pourle senor Pompeo de Henarès, j'appris qu'il était juif, et en cette qualité plus sordide encore que l'Italien : tous les mendiants de Puerto la Piche se jetèrent bientôt sur lui, car un enfant venait de lui découvrir un fouet sous son ample manteau.

— Que faites-vous de ce fouet ?

— Moi! dit Pompeo troublé, rien, mes bons amis, mes fils ( hijos ) !

— C'est notre instrument de torture, s'écria la sœur de Clorinda.

— Mort à Pompeo! dirent les gueux, qui montrent sérieusement, en ce village misérable, la chambre de monsieur Don Quichotte.

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Il fallut les apaiser, et ce ne lut pas sans peine. Le i'ouet fut confisqué par un muletier de taille athlétique, non sans avoir caressé préalablement le cuir de Porapeo.

La rotonde se referma, et nous n'entendîmes plus rien, car la voiture roulait. Le bruit du calesero faisait partir à notre gauche des volées d'oiseaux dans les champs de bruyères, l'horizon était d'opale, le froid assez vif. Arrivés à Villalta, après avoir passé le pont de Rio Gijuela, nous vîmes de pauvres paysans que la fièvre rendait aussi verts que des olives; ils chantaient, en s'accompagnant de la guitare, des airs sur un mode triste et plaintif. Ces refrains d'Andalousie sentent l'arabe; ceux qui nous accueillirent dans la ville odieusement pauvre et sale de Manzanarès, avant Val de Penas, avaient la mélancolie ([\mpmnto.

En ce lieu désolé, qui est cependant une des principales garnisons de carabiniers royaux, les indigènes se recommandent à l'œil du passant par un luxe de haillons assez remarquable, et surtout par la gorra, casquette de peau de lapin, qui est loin de valoir le sombrero à larges bords. Les environs de cette ville de Manzanarès peuvent contenir, au dire de la carte, des mines d'argent, mais la population ressemble à une troupe de sauvages. Au reste, rien de plus sévère et de plus pittoresque à la fois que l'aspect de ces paysages andaloux ; il tiennent de Salvator et du Poussin ; le coucher du soleil que nous venions d'admirer avant le mauvais gîte de Val de Penas, m'a semblé à lui seul une toile éblouissante...

La campagne était devenue noire comme un crêpe, le lit du soleil était d'un rouge de

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sang ; les nuages alongés s'étendaient sur ce lit comme des phoques immenses, il y avait, entre le ciel et le site, une harmonie indéûnissable, une teinte chaude , une poussière enflammée. Une lande énorme était l'assiette du terrain; nul mamelon, nul arbre. Des moutons en troupe formaient çà et là quelques points mouvants sur le sol. Les frissons de l'air s'étaient apaisés; la chaleur était devenue accablante. Peu à peu le soleil s'est éteint dans les vapeurs de laque qui teignaient le ciel; la lune est venue ; le sol a pris une couleur blanche. L'ombre de nos dix mules et celle des deux fusils de Vescope-' tero tranchaient seules sur ce drap pâle. Nous sommes entrés à Val de Penas au milieu de la nuit et du silence ; les étoiles bril* laient; chaque cour de maison nous renvoyait la senteur de ses orangers. J'entendis

un sifflement quand le calesero s'arrêta; c'était le serpent qui se réveillait sans doute... En même temps Clorinda et Barbara descendirent. Le souper était servi.

Hôtellerie andalocse.

A M. E. Guinot.

Sineularilés nationales. —La Manchega. - Le serpent —Don Pablo Olavide. — Baylen. Andujar. — Contes andaloux.

Dès l'entrée de la moindre ville andalouse, vous avez le double aspect du luxe et de l'indigence; le superflu est partout, dans les posadas remplies de valets et où l'on ne saurait trouver un lit passable, dans les rideaux

à franges, dans les meubles, les vêtements, le jabot, les bagues du premier venu, dans l'affluence des mets et des sauces dont fort peu sont accessibles au palais du voyageur, dans toute la vie usuelle, en un mot, dont l'Espagnol prétend que l'Andalousie est l'Eden.

La posada avait fort bon air; les serviettes, assez blanches, étaient pliées, ce soir, en évantail dans les verres; le pain, en forme de marteau déporte, était devant chaque assiette ; il y avait trois salières et une table de vingt couverts. Quand les deux naines descendirent du calesero ce fut une rumeur pareille à celle d'une ruche d'abeilles.

— Que gordal mi Dios! (quelle grosse femme ! mon Dieu '• ) s'écria l'hôtesse en regardant Barbara.

— Contenez la populace ou faites-la payer, dit Vescopetero eu les protégeant de sou fusil ; ces demoiselles ont faim.

Vescopetero ne mentait pas; l'appétit des naines fut effrayant. En un quart d'heure tout ce qu'il y avait de plats sur la table eut disparu; les pauvres créatures garnissaient leurs poches de tout ce qu'elles pouvaient prendre. Après le souper, on fit une collecte, et Clorinda avec sa sœur dansèrent la mancliega avec quelques jeunes gens de Val de Penas. Ces Espagnols étaient paysans pour la plupart, et, dans cette danse, particulière à l'Andalousie, ils n'avaient pas grand'peine à l'emporter de beaucoup sur les naines, qui exécutaient assez mal les taconeos ( coups de talons loris pressés). Leurs deux cornacs jouaient de la guitare pendant ce temps-là, l'assemblée grattait des castagnettes, et les marmitons frappaient en cadence leurs couvercles de casseroles en guise de cymbales. La hota, c'est-à-dire l'outre de peau de bouc, circulait ; les cigarettes formaient im brouil-

lard plus compact que dans une taverne de Hollande. Vescopetew chanta des couplets; c'était le gracioso véritable de la diligence, et les diligences espagnoles ont toujours un de ces mauvais plaisants pendus à leurs roues, s' amusant à goailler les hôteliers, à demander du tabaco aux voyageurs. Nous n'avions pas de dames avec nous, et en vérité leur présence eût nui à l'effervescence de cette scène improvisée, la manchega étant une danse plus vive mille fois que le fm^ dango, La manchega est un petit poème complet ; il a trois parties, se danse et se chante tout à la l'ois avec accompagement de guitare et de coups de talons sur le parquet; c'est un mélange de sérieux et de folie comme on ne peut se le flgurer chez nous ; les filles de la Manche y excellent tant qu'elles en font gloire. Les pauvres naines ne purent tenir longtemps contre de pareilles

rivales : excédées de tatigue, et peut-être humiliées des rires insolents des Andalouses, elles furent se coucher dans leur hamac ordinaire, la diligence ; mais alors aussi il y eut un cri subit de l'Italien, leur frère, un cri furieux qui nous appela tous bientôt hors de l'hôtellerie de Val de Penas.

Palricio était aussi pâle qu'un linge, et il montrait a son associé une malle vide... ; on venait de lui voler son serpent.

Il fallait entendre les cris de désespoir poussés par le malheureux : il interpellait à la fois le mayoral et Vescopetero de notre voiture; il demandait l'alcade; il voulait que l'on dressât procès-verbal.

Pendant ce temps, Barbara et sa sœur étaient prudemment descendues de la rotonde, ne prévoyant que trop à quel degré de fureur l'Italien était capable de se porter. Ce frère irrité les poursuivait de ses menaces.

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et nous vîmes l'inslaiit où il allnit enfermer dans le coffre la malheureuse Clorinda.

— Qu'est ceci? demandait la triste fille; que vous a-t-on fait, Patricio?

— On m'a volé Fétiche; (c'était le nom qu'il donnait à son boa, et en cela il n'avait pas tort, car il n'était sorte de respects et d'égards qu'il ne lui prodiguât durant la route.) Sir Georges, qui l'avait vu comme moi, m'apprit alors, en sa qualité de naturaliste, que c'était un ser\^Qni têie de chien, ainsi appelé parce que sa tête approche de celle d'un chien ; celle espèce de boa se trouve à la Martinique et Sainte-Lucie. Qui pouvait l'avoir pris? quel enchanteur, pareil à celui de l'Inde, l'avait enlevé, soustrait endormi peut-être avec la subtilité d'un bateleur enlevant la coluher naja dont parle Linné? En vérité nous l'ignorions tous, et nous nous regardions d'un air surpris. Mais l'adresse andalouse vautbien

l'adresse indienne; la malle ne fermait pas. et il avait été facile de voler Fétiche. L'alcade, averti par le majorai, arriva bientôt, son mouchoir de nuitsurla tête, ses lunettes sur le nez ; c'était un fort bel alcade de la Manche, et qui n'eût pas déparé un mélodrame de France. L'interrogatoire eut lieu devant la posada ; tous les gueux du pays étaient sur les portes avec des falots, tous en chapeau noir et en manteau de même couleur, tous efflanqués, fiévreux, ressemblant à des fantômes. Pas un qui ne jurât alors ses grands dieux qu'il n'avait pas vu le serpent, qui peut-être s'était tout bonnement enfui. L'alcade demanda deux duros (dix francs de notre monaie ) aux deux propriétaires du boa volé ; ils se recrièrent.

La justice espagnole et principalement la justice andalouse en est aux traditions de Brid'Oison; il fallut payer. De son côté, le

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moyoral cria beaucoup, il accusa l'Italien et son associé de n'avoir pas mis la malle sur le tlessus de la voilure. Palricio fut, en outre, obligé de jurer devant nous tous qu'il ne toucherait pas à un seul cheveu de la tète de ses sœurs, et, comme il faisait assez froid pour Vesropetero sur l'impériale, le gardien do l'arche proposa de les surveiller. Celait une façon commode de se réchaulTer dans la rotonde; l'excuse prévalut, Vescopctero descendit dans la rotonde, et nous nous remîmes en marche.

A Santa Cruz de la Mudela, nous fûmes assaillis dès le matin par une foule de voix criardes autour du calesero. C'étaient des débitants de couteaux andaloax dont la consommation et le commerce occupent la fabrique dece village. Nous achetâmes quelques-unes de ces lames aussi renommées que celles d'Albacete, et, peu après la venta de Carde-

nas, nous vîmes apparaître la Sierra Morena.

Ici, la route est l'ouvrage de Charles H! ; une croix signale la limite de la Manche. Avec la Sierra Morena , appelée ainsi en raison du manteau brun de ses montagnes , commence le royaume de Jaën.

Le royaume de Jaën , borné par les royaumes de Grenade et de Cordoue et la province de la Manche , est d'une médiocre étendue ; mais ses colonies mérilent un examen sérieux. C'est au lameux marquis don Pablo Olavidé qu'elles sont dues.

Charles III et don Pablo Olavidé ont mérité mal des bandits de la Manche , en semant ainsi sur un sol dangereux des halles Iraîches et riantes , des bourgs qui rassurent contre l'escopette perfide de ces défilés sauvages; mais , en revanche , après avoir laissé derrière lui le village de Santa-Elena , le voya-

geur est surpris qu'on n'ait point encore élevé un temple à ces deux hommes.

Il faudrait un volume pour écrire dignement l'histoire de don Pablo Olavidc. Ce lut un marquis esprit fort , généreux , original à la façon de notre marquis de Brunoy. Seulement il fut à deux pas d'être un génie , et le marquis de Brunoy n'était qu'un fou.

Au temps où Voltaire , qui prêchait en France ia philantropie et la réforme philosophique , se contentait d'imprimer des inoctavo , don Pablo fit mieux , il colonisa ces nouvelles provinces. Six mille paysans, appelés par lui d'Allemagne , vinrent montrer ici , sous ce ciel brûlant et dans ces landes incultes, leurs yeux bleus et leur chevelure germanique. Ces blonds ouvriers accoururent à la voix du marquis comme à la voix d^un véritable magicien ; il leur distribuait des terres, leur donnait une conslilution laissant der-

rière elle lous les stériles bienfaits des encyclopédistes de France.

Au lieu de se voir payé de ses travaux , il fut condamné à la réclusion , pendant sept années , dans un couvent de la Manche. Dénoncé au conseil de Castiile , puis à l'Inquisition , il y parut en coupable , vêtu de jaune et portant à la main le fameux cierge vert , à côté de deux ministres du Saint-Office. Il n'échappa à leurs cachots que pour traîner une vie misérable; ses divers voyages en France , où il fut réclamé vainement deux fois par ses ennemis , lui firent attendre patiemment 1798 , époque à laquelle on lui permit de rentrer dans sa patrie.

Ce que la postérité ne niera pas à don Pablo Olavidé ; c'est cette œuvre commencée , accomplie , et dont les bienfaits subsistent encore. Le nombre des colons allemands et français était réduit, en 1788, à huit mille

environ ^ encore , l'assure-t-on , il y avait beaucoup de mendiants parmi eux : la guerre française a porté le dernier coup à la colonie.

Les Français étaient suspects , et les Allemands ne tardèrent alors pas à s'enrôler, de gré ou de torce, soit dans les régiments suisses à la solde des cortès, soit dans la légion allemande , à la solde de l'Angleterre. Ce fait seul de l'émigration ruina ces établissements.

En parcourant aujourd'hui \ Hospitallilo et la Carolina , comme nous venons de le faire, le premier sentiment qui vous assiège est celui de la tristesse ; l'agriculture en ce pays est complètement tombée. Les colonies , comme celles de la Carloia et de Fuente Palmera , dues à Olavidé , ont vu souvent leurs travaux interrompus; les manufactures et les débouchés leur ont manqué. Ce ne sont plus

que des anses salutaires pour le voyageur, une sorte de tente où il peut se reposer contre le brigandage de la Sierra Morena. Une ibis Santa-Eiena dépassé , les oliviers , les cactus et les mûriers vous conduisent par leur triple frange à ces colonies nomades. L'aspect de la Carolina est charmant , le ciel est bleu , les collines d'un brun rouge , l'horizon large et semé de verdure. Deux clochers protègent cette entrée de la Carolina ; vous apercevez à la fois des figures brunes et blondes , un mélange de sang allemand et espagnol : la langue de Goethe et de Schiller en Andalousie , qu'en dites-vous ? Don Olavidé mariait ces colons germains à des filles de la Sierra Morena ; le dernier colon est mort , à ce qu'on assure, en 1832, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. Il est mort en prononçant le nom de don Pablo Olavidé ; c'était là son saint , et il le priait chaque soir.

Peut-être navait-il pas tort , car le marquis don Pablo , d'après l'esquisse que je viens de vous donner de sa vie orageuse , pouvait être un peu considéré comme martyr.

Voici Baylen ; Baylen, avec ses fabriques d'un ton rougeâtre se détachant sur le bleu des fonds au milieu des figuiers et des sorbiers. Baylen nous rappelle une triste journée pour nos armes, j'aime mieux me souvenir du soleil qui dorait la feuille de ses oliviers. Quand nous y passâmes avant Andujar , les fruits de ces arbres^ semblaient d'or, ils me rappelaient ceux des contes de fées. La tour élevée au milieu de Baylen est la seule chose à visiter dans ce village , si fatal au général Dupont le 20 juin 1808 ; je ne lui accordai qu'une attention distraite; je songeais alors au Guadalquivir, dont toute cette nature semble pressentir elle-même les approches. C'était un dimanche, et nous

arrivions à Andujar au milieu des danses de cette ville andalouse, située sur la rive droite du fleuve.

La lune prc^tait aux maisons une teinte si mate, que les hommes et les femmes se détachaient sur les murs comme autant de silhouettes à l'encre. Les pérystiles des maisons ornés de lampes , les grilles des patios ouvragées avec la finesse d'une dentelle, les fenêtres à cage de fer avançant sur la rue avec des figures de femmes rieuses ou sévères à leurs barreaux ; tout donnait alors à Andujar un relief admirable. C'était la troisième nuit du voyage , et consëquemment la troisième nuit blanche pour moi, car, sachant le danger des lits, j'avais renoncé à me coucher ailleurs que dans mon manteau et sur le banc qui longe, en Espagne, la cuisine des posadas; mais l'agitation fiévreuse de la route vous soutient, on est étonné de dormir

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si peu; je n'étais plus d'ailleurs qu'à vingt lieues de Cordoue. Avant Baylen, la route nous avait offert bon nombre de costumes , mais ceux que nous vîmes dans la posada d'Andujar avaient , passez-moi le mot , ce chic inconnu qui ferait les délices de Decamps. Une vingtaine d'Andaloux se chauffaient jiulour d'un brasero dans la salle commune ; leur visage, leurs manières , leur silence même, ne me surprenaient pas moins que la végétation curieuse que j'avais vue. C'est bien à raison qu'on a surnommé ces gens les Gascons de l Espagne; il y avait des instants où je me trouvais avec le fameux hâbleur de Pennaflor, l'homme qui mangea si lestement les deux omelettes et la truite de Gil Blasî Celui-ci, qui n'était rien moins qu'un miliciano se rendant à Séville , m'exagérait toutes les beautés que j'allais voir, et ne

manquait jamais de citer son propre exemple à l'appui.

— Vous verrez , me disait-il , vous verrez demmn,cabaItero, la corne du bœutqui traîna la prejuière pierre employée à la fondation de la mosquée de Cordoue.

— Pardon, seigneur, interrompait un Andalou, c'est une défense d'éléphant. Elle est suspendue par une chaîne à l'un des dômes de la cathédrale. — Je vous dis que c'est un bœuf! — C'est un éléphant.

La discussion allait s'échauffer, quand le miliciano posa la main sur sa ceinture, et se dandinant d'un air de prince :

— Si vous aimez mieux que ce soit un âne? dit-il à son interlocuteur.

Les rieurs furent tous pour le miliciano. En Andalousie, la plaisanterie réussit toujours ; plus elle est salée, plus elle charme. Le mot de salada , appliqué à la moindre

gentillesse , au moindre Irait , résume merveilleusement cette idée.

Ces rires , et le silence de son rival , rendirent courage au miliciano, qui reprit en me tenant par le bouton de l'habit :

—Ce qu'il y a de certain, c'est qu'arrivés à Séville, nous pouvons tous deux faire une charmante partie , senor Francès. — Laquelle? — Celle d'aller à cheval à la Giralda, je veux dire dans la Giralda. — Qu'est-ce que la Giralda?— La plus haute tour de Séville, la tour de la cathédrale. Nous y monterons sans coup férir.

J'avoue que cette rodomontade équestre me flt reculer; j'avais tort cependant , et je vis cela écrit le soir même dans un livre fort grave sur Séville. Mais, en Andalousie, on a le droit d'ôtre incrédule.

Le lendemain, à midi, nous entrions dans Cordoue.

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