T. TU
pense, qui doit vous consoler de roscamotage de voire montre à Madrid !
— J'aime à voir, lui dis-je, que nous n'avons rien à nous reprocher l'un et l'autre. Une mon! re excellente deBrcguet !
— Un parapluie de Coksbot où figurait Wasinghlon taillé en ivoire !
Quand nous confondions ainsi tous deux nos doléances , arrive un matelot tout essouflé; il affirme avoir vu le parapluie de sir Georges aux mains d'un batelier qui vient de s'amarrer aux anneaux du quai.
Nous allons de ce côté; j'avais conseillé la prudence à sir Georges. Une foule de portefaix, de soldats et de marchands de fruits nous suivaient sur le quai.
Interpellé par sir Georges, le délinquant se récrie sur sa probité 5 mais le commandant du porl a lout vu; [icndant que notre homme s'efciime à nous haranguer d'en bas, l'honnétc magistrat, avec le sang-froid d'un commissaire de police défiant toute émotion,
est descendu derrière le drôle, il tire bientôt de dessous l'un des bancs de la barque le parapluie de l'honorable sir Georges.
A ce d(^nouement inattendu, je suis pris d'un fou rire; mais le gentleman ne se contient plus.
— Carrajo, liijo ! s'écrie sir Georges , en Toulant sauter du haut de ce quai sur son voleur.
Et le voilà qui éclate en imprécations; son courroux déborde, il réclame le bagne pour l'Andalou qui lui a enlevé son rifflard.
Le bandit de la mer ne s'en émeut nullement : pris en flagrant délit devant tous ses camarades, il se croise les bras, et il écoute toutes les injures de 1 Anglais avecla patience d'un nègre. Et savez-vous ce qu'il invente tout d'un coup pour son plaidoyer, ce qu il répond au commandant du port qui l'interroge ? « Que le vent avait entraîné le parapluie de l'Anglais de sa barque dans la sienne,
lorsqu'il avait quitté son batelier pour monter à bord de VOceano ! »
Si ce n'est pas là de l'esprit, où donc vat-il se nicher? Le paradoxe était par trop andaîou, il fallut bien que sir Georges s'en contentât.
Le commandant du port, juge institué pour ces sortes de délits, était le même auquel j'avais eu affaire la veille au sujet de ce miliciano si brutal envers des femmes. La crainte qu'inspire un pareil magistrat à toute la canaille du port est modifiée toutefois chez ces mêmes gueux par la certitude qu'ils ont de le gagner. Dans un pays où tout se tait par l'argent , on trouve en effet plus commode de s'assurer de l'impunité de cette manière. Il y a toujours Basile près de Figaro, et souvent Basile a la fièvre.
Je vous ai parlé des femmes de Tarifa; sir Georges m'a fait retourner pour en remarquer deux. Comme les femmes turques, elles sont voilées : ici le voile est noir, c'est une
sorte de jupon qui recouvre de fort beaux yeux. Tarifa est aussi distante de Gibraltar que le port de Sainte-Marie Test de Cadix ; je regrette de n'avoir pu rendre ma visite è ces dames dans leur royaume ; le peu de temps que j'avais h accorder au roc anglais m'en a empêché.
J'oubliais de vous dire que ces fripons de bateliers qui venaient de s'adjuger ainsi la propriété de sir Georges lui avaient demandé cinq duros (1) pour le conduire de Cadix au port Santa-Maria. Un prix semblable pour une distance de deux lieues de mer .'qu'en dites-vous? En Espagne, excepiéla diligence, — le char vulgaire de toutes les fortunes, — le moindre- moyen de transport est hors de prix. Il est vrai que sir Georges, habitué à tout payer sans mot dire en sa qualité d'Anglais, prétendait avoir été ramené en quarante minutes par ces grands faquins du port de Sainle-Jlarie. La barque avait donc ga-
(i) Vingt-cinq francs Je notre monnaie.
gné une demi-heure sur le bateau à vapeur destiné à l'aire régulièrement ce trnjet. Celte barque, comme toutes ses sœurs, portait la voile latine, et cette devise assez rodomonte etandalouse: Mis obras diran quien soy! (mes œuvres diront qui je suis ! )
Cependant j'avais renouvelé connaissance avec sir Georges; nous avions déjeûné à merveille à la fonda, déjeuné de façon à ne pas nous croire en Espagne. L'hôte était prévenant, aiïable : il avait une femme douée d'une grande disiincùon d'ensemble et de manières; sa maison était située rue et place de Candelaria {casa de Pupilos). Le xérès à di X raux (!) était excellent, le poisson très frais. L'> maître se nommait Salvador Comainje, il parlait fort bien français. Des Portugais et des Mexicains habitaient l'hôtel, orné d'un patio et d'un escalier à figures sur fayence très curieuses. Je n'avais nulle envie de me fatiguer, dès le premier jour, à battre
(l) Cinquante sous de France.
les quartiers de la ville, qui n'en compte pas moins de vingt-quatre. Je me contentai d'une promenade sur les remparts, l'air était délicieux. Je me range volontiers contre lord Byron avec Swinburne en ce qui regarde la propreté des rues de Cadix ; je la trouve assez suspecte. Le vent de la mery balaied'ailleurs la poussièreconlinuellement, etquandc'estle vent d'est ou levante, ily a de quoi être aveuglé. Lacalîe Anchaest une rue fashionablement garnie de boutiques ; la promenade publique, autrement YAlameda, qu'entoure une balustrade de marbre, offre un paseo composé darbres desséchés à cause du voisinage de la mer; elle est loin de valoir, à mon gré, la place Saint-Antoine. Le Campo-Santo est la seule esplanade qu'il y ait pour les voitures; mais elles sont rares h Cadix. Cette ville est un vrai pays de siesta, de guitares et de repos. Sans compter les neverias (caves pour les glaces) où l'eau de neige {agua de nicvé) oûte près d'un sou le verre , il y a des tieu'
(las aussi curieuses pour l'étranger que le café du Sauvage chez nous le serait pour un Breton. Quand le solano^ ce vent qui semble du feu, répand son souffle sur Cadix, c'est à qui demandera à ces échoppes souterraines de Cadix la fraîcheur que n'a plus l'eau ordinaire, habituellement malsaine et détestable. La glace arrive de plus de treize lieues de la Sierra, et les mulets qui la portent ne vont que la nuit.
Sir Georges m'avait quitté pour plusieurs visites indispensables qu'il avait à rendre à quelques familles anglaises; j'étais menacé de passer ma première soirée à la fonda.
Je m'î rappelai heureusement que l'aimable senor Esquiyel m'avait donné une lettre pour M. Meza, peintre distingué de Cadix. En revenant de l'IIôpilal du Roi (1) j'ai donc frappé à une petite porte assez jolie; elle s'est ouverte comme s'ouvrent toutes les portes de
(1) A cette heure dit national.
l'Andalousie, par une sorte d'enchantement; car on ne voit point le portier.
Une jeune fille est venue me dire sous ce vestibule que M.Meza était parti pour Xérès, mais qu'il reviendrait bientôt ; elle parlait encore, lorsque je vis venir à moi un Espagnol de taille moyenne , dont la démarche et l'ensembleconservaient un reste d'habitudes ecclésiastiques. C'était en effet un ancien fraile, il me parla beaucoup de la France et de l'abbé La Mennais. Il n'y a pas d'écrivain qui ait été traduit en Espagne plus que l'auteur de \' Évangile du Peuple et des Paroles d'un croyant. Paul de Kock lui-même , ce fameux Paul de Kock du cardinal de Fesch ( 1 ), ne vient qu'en second. En revanche, lefraile ne savait pas la mort de Garrel, et il en parut très-consterné. Pour me dédommager de l'absence de^M. Meza, ce brave fraile me
(1) La première queslion que nous fit à Rome, en 1832, le cardinal Fcsch sur la littérature française, fut celle-ci ; Coine sta il signor Paolo cli Kock?
fit voir , dans l'atelier du peintre , une magnifique AssompI ion de Murillo. J'étais encore en extase devant cette vierge si blanche et ces anges si roses, <{uand j'aperçus sur lesofa deux paires de fleurets au dessous du tableau, des masques d'armes , des massues garnies de clous, des poids énormes et propreSj je dois le dire, à faire hésiter un Alcide lui-même. Le fraile sourit en voyant mon étonnemciit.
— Ce sont là les armes familières de mon élève, me dit-il ; nous irons ce soir vous chercher tous les deux à votre hôtel. Pour l'instant, permettez-moi de corriger un article de dévotion que j'envoie au journal de Cadix, où j'écris depuis deux mois.
Je le quittai pour me diriger vers les Pontalés, mais le maudit vent d'est était si fort , qu'on courait le risque de se voir enlevé dans le trajet. J'attendais des lettres de France à Cadix ; et je me rendis à la poste pour voir les listes. Ces listes contiennent le nom des
personnes à qui ces diverses missives sont adressées : aucune d'elles ne portait mon nom. Il est vrai que le courrier de novembre n'était pas encore affiché ; j'avais quelque espoir : je pénétrai dans l'intérieur des bureaux, où le chef m'assura qu'il n'y en avait aucune pour moi.
Je rentrais désolé, car je devais régler sur ces nouvelles la durée de mon séjour à Cadix, et la prolongation de ce séjour dans une ville dénuée d'objets d'art avait de quoi m' alarmer. Sur le pas de l'hôtel, je trouvai le maître de la fonda, qui me prévint qu'on allait se mettre à table. Forcé d'établir une sorte d'alliance entre les appétitsfrançais et espagnols qui peuvent se trouver chez lui, il a décrété que l'on dînerait à quatre heures afin de ne mécontenter aucun parti. Pour les Espagnols c'est déjà un peu tard , pour les Français c'est trop tôt. La table me parut cependant assez bien servie. Le chef nous avertissait lui-même en portant les plats de
leur patrie culinaire. Le petit vin catalan qu'on me donna me parut moins lourd et moins capiteux que tous les autres; en le mélangeant avec un peu d'eau , je le trouvai supportable, il avait le goût du Bourgogne blanc. Depuis mon voyage, je puis assurer que je n'ai qu'un vague ressouvenir de la bonne eau rougie de France. Ici ce n'est plus de l'eau rougie, c'est autre chose, vous diriez d'une décoction de mûres sauvages.
Dans la soirée, le froid devint assez vif ; j'allumai un cigare , et je sortis. Ma course fut peu longue, une course de digeslion;mais j'eus le temps de voir tourbillonner de nouveau, dans ces mille rues étroites , le peuple coquet et misérable de Cadix, les gens du port aux pantalons et aux vestes tombant en lambeaux, et portant néanmoins une foule de bagues et d'épingles, les mendiantes en robe trouée et en bas à jours.
Les gilanas, avec des médailles au cou, me "regardaient en dessous comme les boucs de
Virgile, torvè intuentibus liircis. Aux balcons flanqués de miradores coquets, je remarquai des fleurs à pétales rouges s'étalant avec complaisance sur une lige élevée et tirant sur la couleur du géranium ; ils nomment cela fleurs de Pâques (flores de PascuaJ.Ces fleurs ornent des pots de style élégant, et forment la draperie naturelle de plusieurs maisons. En regagnant la fonda , j'avise tout d'un coup deux hommes en manteau, sous la porte du vestibule. L'ombre était profonde, la rue étroite ; l'un d'eux écarte vivement le pli du manteau qui couvrait sa bouche et vient à moi... Ma première pensée, je l'avoue, ne fut pas à leur avantage. Le plus jeune me demande excuse pour son compagnon , qui ne sait pas, ajoute-t-il, un mot de français. En fixant les yeux sur ce dernier, je reconnais mon fraile de ce matin. Celui qui me parlait était un beau jeune garçon de dix-sept ans , le fils de M. Meza le peintre. Je leur ofi're le thé et les cigares , ils me refusent. Le jeune
Andalou, qui parle assez bien la langue française, me paraît pressé avant toutes choses de me montrer les costumes et les raretés qu'il possède. Je le suis à la Plazuela del Canon, où j'éiSLis allé le malin , et celte lois je trouve deux valets le flambeau au poing , éclairant le patio (cour) par lequel nous nous dirigeons, le fraile et moi , jusqu'à sa chambre. Arrivé là, et en m'asseyant sur le môme sofa au-dessus duquel j'avais admiré la belle Assomption de Murillo, je vois mon Espagnol qui met habit bas, et qui essaie devant moi un magnifique costume de majo , qu'il tire d'un grand coifre.La veste est brune à cannetilles noires , elle est ouvragée admirablement ; la doublure est satin cerise; la faja est rouge comme la cravate ( chose obligée) ; les pompons du chapeau sont d'une soie fine et lustrée ; le giiet de même couleur que la veste ; la culotte d'un gris cendré, sur lequel tranchent les glands noirs qui battent contre la guêtre. Après ce costu-
nie, il m'en fait voir un second, puis un troisième; peu s'en faut que je ne me croie dans la loge de quelque premier sujet. Vint après la visite de ses fusils, de ses armes. Son cheval, assure-t il , est excellent , sa selle la mieux piquée qui soit à Xérès ; et là-dessus, comme il ne peut faire monter le cheval dans le salon, il croise deux chaises entre elles, et se fait apporter une selle du plus beau travail. Elle est de forme arabe et très-élevée ; le frontail du cheval est richement nuancé de couleurs vives ; la bride est brodée à Séville. 11 me montre divers dessins, et entre autres celui de son cheval, qu'il me fera voir, et qui a appartenu au célèbre José Maria (l'illustre voleur ). A ce nom qui sent la caverne de Gil Blas, je me demande si mon jeune hôte ne serait pas lui-même un paladin de grande route. Au milieu de ces armes, de ces habits si riches et de ces broderies éparses à terre , je crois voir le plus beau des brigands de Schiller. Ce rêve se dissipe bientôt, grâce au
fraile,qui est l'instituteur de ce singulier jeune homme, l'un des êtres les mieux doue's en fait de force physique que j'aie vus. En effet, voilà qu'un nouveau domestique apporte un coffre assez lourd , et je vois mon nouvel Ajax en sortir plusieurs ceintures à anneaux de fer, des carcans, des cordes, des poids, des tenailles, que sais-je! tout un attirail qui ressemble à l'inquisition. Cependant, ce n'élait qu'un accoutrement complet de gymnastiq lie. \\a\ ait i)ris six mois environ, à Cadix, des leçons... devinez de qui? des frères Turin, ex-alcides de^î. Harel, de la Porle- Saint-Martin — Voici le portrait de M. Turin, me dit-il, en me présentant une assez mauvaise lithographie ; cette gravure , qui représente deux Alcides souten nt sur leurs épaules trente Turcs, c'est le Pont d'Arcole , le nec plus ultra de la dislocaiion et de la force. Et le voilà qui me lait lâter sa poitrine, plusieurs muscles en sont tellement assouplis parle travail , qu'ils sem!)lent presque bri-
ses. — J'étais courbe et presque rachi tique , ajoute ce jeune homme, lorsque j'eus recours au fameux Turin ! Dès la première leçon il me fit rendre le sang par le nez et par la bouche. A la quinzième, nous étions tellement amis qu'il m'a laissé tout ce vestiaire, et son portrait. Le vestiaire, que j'examinai de nouveau, pouvait bien passerpourla garde-robe d'Hercule, il y avait de quoi défrayer une clouterie de quincailler pendant un mois. Le pacifique /rf«Ye regardait tout cela de l'air d'un homme quia quitté l'église, et ne songe plus qu'à bien ponctuer un article du journal. . lien tenait une épreuve, et je fus assez heureux pour l'aider dans les signes abréviatiis de ce travail , qui étaient loin de lui être familiers. Pendant ce temps , mon nouvel ami s'était occupé de revêtir un autre costume , et je dois le dire, celui-ci était le plus merveilleux de tous. 11 était vêtu en alcide de la Porle-Saint-Mîirlin!... Je vis le moment où il allait faire ap[orter et clouer peut-être sur
le parquet de sa chambre le fameux pilier à anneaux de 1er auquel Turin se tenait jadis à Paris , suspendu en ligne perpendiculaire avec les pieds, lise contenta fort heureusement du jeu des poids , qu'il mit à son petit doigt, quand je pouvais à peine les soulever avec trois des miens ; il essaya des poses académiques avec la massue , tout cela sans quitter sa cigarette de papier. Il entrait sans doute un grain de vanité andalouse dans cette comédie qu'il me donnait. Mais dans quel accueil n'entre-t-il pas un peu de vanité ? Ce qui me parut le plus singulier dans tout cela, c'est qu'il étudiait la médecine , et avait sur sa table les œuvres du baron Boyer. — Qu'on dise après cela que l'éducation espagnole n'est pas complète !
Ainsi, une soirée dont jeredoutais la monotonie était devenue pour moi une véritable mine d'observations.— levais vous conduire au Diorama,me dit obligeamment mon jeune guide ; nous avons ici ce genre de spectacle ,
il est d'un charmant effet. Le senor Meza avait raison; au lieu de ces méchantes lithographies coloriées dont les défauts grossissent encore en pareille circonstance h l'optique du verre, je vis de charmants tableaux de Villa Amil, représentant des combats de taureaux ou des scènes de village. Villa Amil est né à Cadix, il a la finesse et l'esprit d'un Andalou. Je vous en ai déjà parlé , il a dû fuir l'Espagne et passer en France, c'est le seul parti que puisse prendre un homme qui vit de la plume ou du pinceau. L'Espagne avait jadis des souverains dont le manteau royal couvrait les peintres, les poètes ; maintenant l'Espagne n'a plus que la constitution, chose infiniment prosaïque ; chez nous c'est le règne des avocats, chez eux c'est celui des escribanos. Vous voyez qu'il n'y a pas déjà tant de différence, n'est» ce pas?
J*ai promis de vous parler des barateros ; le senor M. . . m'a promis de son côté, non pas
de me faire évenlrer par l'un d'eux, mais de me présenter à Tune de leurs excellences redoutées. Ces gens-là ressemblent h la hache, il n'y faut toucher qu'avec respect. On parle beaucoup de la Tienda del Candil {Boutiquede la Chandelle) comme de leur cabaret le plus renommé. Cette boutique est près delà place Saint-Antoine. Il y a, dit-on , en cet endroit, quelques gueux échappés de la fameuse Cour des Miracles. En attendant que j'ydesceiideun beau soir, armé jusqu'aux dents, précaution assez nécessaire suivant le rang et la réputation des barateros qui s'y rencontrent, trouvez bon que je vous mène un peu à la cathédrale, aux églises, aux hôpitaux . Ce n'est peut-être pas une des tournées les moins intéressantes de Cadix.
Au même.
La cathédrale et le cirque, — Une func/on à San Domingo. — Le couvent des Capucins. — L'hôpital des femmes, — La mendiante et la Reine. — L'almacen de la Gorona, — Georges SandàMallorque. — Le clergé espagnol. — Les ôarateros.
A l'exemple de celle de Malaga et de bien d'autres cathédrales d'Espagne, celle de Cadix n'est pas terminée. Vu de la mer, son dôme ressemble à une gigantesquecalolte de faïence jaune vernissée; sa tour est coupée
au milieu par une foule d'échafaudages; son Style extérieur est froid, sans effet. Je suis entré dans l'édifice par la ptazuela, espace assez resserré ; il y avait là une foule d'enfants de cbœur et de petits mendiants importuns fort capables de voler encore une fois le parapluie de sir Georges; mais le digne gentleman dormait alors d'un sommeil profond, et je l'avais laissé à la fonda sur la foi des traités, après l'avoir bien grondé la veille de n'être qu'un sournois, et de m'avoir fui à Séville.
— 4uriez-vous donc quelque bonne fortune au port deSanta-Maria? lui demandai-je.
— Eh bien, oui ! reprit-il ; j'en ai une, et
une qui vaut bien celle de la senora S , de
Madrid, qui se disait cousine de S. M. Louis- Philippe; il doit vous en souvenir!
Je souris en me rappelant en effet cette mésaventure de sir Georges ; mais je ne pus obtenir de lui le moindre détail sur l'objet de sa passion, Je le laissai donc courir le soir
ÏDU SOLEIL. 267
même les sociétés de Cadix ; lorsqu'il rentra, je dormais...
Seulement je vis en me levant un assez joli collier de verroteries, et divers coquillages ressortant du sac de nuit de sir Georges. Uy avait aussi plusieurs amulettes achetés sans doute à Cadix, une mantille noire, et des bas à jours.
— Peste ! me dis-je en m'habillant à la hâte, voilà qui est du dernier galant ! Y aurait-il un bal au port Sainte-Marie, et sir Georges y conduirait-il saquerida?
Cependant je regardais la cathédrale^ et, je vous l'avoue, j'en étais assez mécontent. Ce temple inachevé mo semblait lourd, les tableaux en sont médiocres. A deux cents pas de la cathédrale est le Cirque {ptaza de toros), il est royal d'espace et d'ordonnance; mais alors il était muet, muet à quelques lieues de ce terrible matador nommé Montés, qui habite l'été sa maison de Chiclana. Je fus très surpris de la quantité de rats que la so-
norité de mon pas attira hors des bancs de l'amphithéâtre; je crus qu'ils allaient me donner une véritable représentation.
Les forts Saint-Sébastien et Sainte-Catherine, qui semblent veiller surCadix, l'œil ouvert sur des rochers à l'ouest et au nord, ne causent pas moins de plaisir et d'orgueil aux Cadiciens que ce beau cirque ; leur aspect paraît les consoler de l'absence des mille navires qui élevaient 'autrefois leurs pavillons dans la baie. Ma rêverie me reporta, comme malgré moi, vers la place de Mer : à quelques pas de celte place, je vis un grand mouvement. Celait une véritable armée de tapissiers portant des damas, des bouquets d'argent et des banquettes. !l y avait pour le lendemain une grande funcion à San-Domingo.
Parce mot de fiinci on eniendez s olemni té. Celle-ci tombait juste pour la neuvaine de la Toussaint.
L'autel de l'église de San-Domingo res-
semblait alors à une immense chape d'argent luisante au feu de deux mille cierges. L'église (qui est petite, à la vérité), était tendue de damas rouge depuis le haut jusqu'en bas : à sa frise régnait une applique de bois doré imitant des festons et des thyrses comme aux tours de glaces du temps de Louis XV Ces baguettes donnaient un grand relief anx tapisseries ; les chapelles ruisselaient d'orfèvreries, de fleurs de porcelaine, de papillons d'argent et de gazes semées de chiffres, tout cela illuminé, radieux, d'un luxe et d'un éclata vous donner le vertige rien qu'en en^ trant. Un fraileseu\ était devant le tabernacle, il pressait les décorateurs et les tapissiers, il me faisait remarquer tour à tour les madones au cercle éclatant devant lesquelles brûlaientdc^ongscierges.lessaintsetlessaintesdansleursplusbeauxhabilssousd'énormes cages de verre. J'étais ébloui de ces colonnes ardentes, de cet encens, de ce velours, de cet or. En Andalousie surtout, on reçoit Dieu
comme un prince, c'était à qui viendrait le soir même reconnaître les pieux objets qu'il aurait prêtés au sacristain, les uns une robe, un collier ; ceux-ci un crucifix d'ivoire ou d'argent, ceux-là un tapis. La chaire de San- Domingo, aux colonnes de marbre noir cannelé réfléchissait tout cet incendie des deux mille cierges montant du pied de l'autel jusqu'aux nuages entourant la tête du saint. J'avais vu la veille el Rosario et San-Francisco, deux églises assez communes; jugez si je fus séduit à l'aspect de celle-ci ! En sortant de San -Domingo, je croyais sortir du paradis : la présence d'un hérétique comme sir Georges me rappela bientôt à mes idées. L'honnête Anglais venait me demander la permission de m'offrir à diner le lendemain au port de Sainte-Marie.
— Mais où vous irouverai-je? demandaije àsirGeorj>es.
— Vous demanderez la seconde maison à
l'angle de la promenade de la Victoria ; j'y serai.
Il me quitta bientôt en me priant de lui prêter mon album jusqu'au lendemain. Il avait, disait-il, à le montrer à sa belle, à son adorada, balsamo de su vida, disait-il en posant, à la manière andalouse, sa main sur son cœur avec une alTectation comique.
Le senor Meza, mon aimable guide dans Cadix, ne m'avait donné rendez-vous chez lui que pour quatre heures; j'employai mon temps à visiter le couvent des Capucins, par égard pour Murillo.
Murillo est un nom magique, d'un effet sûr, absolu, qui vous ferait marcher en Espagne par un soleil absorbant, un soleil à vous aveugler ou vous rendre fou, Je savais, d'après mes noies, qu'il devait se trouver là une belle Sainte Catherine.
Le mariage de cette Sainte occupe en effet le milieu de l'église des Capucins, distante d'une centaine de pas de la cathédrale. On
arrive au temple par une rampe qui longe la mer à gauche ; la chaleur était dans toute sa force lorsque j'en franchis le seuil.
Dans le tableau de Sainte Catherine, le plus important des cinq cadres qui ornent le maître-autel, l'expression de la vierge et de la sainte est admirable ; à gauche de l'autel est Saint Joseph , et au-dessus de lui, dans un autre cadre, Saint Michel, à droite Saint François, et au-dessus de lui l'Ange gardien.
Tout ce maître autel, mais principalement la Sainte Catherine, porte l'empreinte suave, le cachet divin et mélancoliquement amoureux de Murillo. Dans une chapelle à droite, vous remarqueriez aussi un Saint François, du même peintre, admirable toile ; la tête du saint est pleine de finesse et d'aménité. Il me fallait ces Murillo pour me consoler de a cathédrale.
Du reste ce couvent n'a pas un sacristain, pas un religieux, pas un clerc. Frappé de
jnort comme tons les couveiils d'Espagne, il semble déGer à quelques toises de la merles vagues et leur violence : il est dépeuplé, niuet, et Murillo en est le seul dieu ! Voyezvous, en Espagne on tuera le catholicisme, mais on ne tuera pas la peinture. Elle était autrefois la sujette du temple, maintenant elle est sa reine. Aucune de mes expressions ne saurait vous rendre le bonheur éprouvé par moi en trouvant Murillo entre ces quatre murs dépouillés. Le rayon d'un ange n'eût pas illuminé plus doucement ces froides colonnes où sont encore fixés les règlements du cloître, cette chaire sans voix, et cet autel sans encens.
L'hôpital des femmes m'a paru si triste, si affreux, après celte extase causée par le Murillo, que j'ai bien vite détourné la vue du spectacle de ces malheureuses dont qi^elquei-unes conservaient sur leur visagQ! les nobles lignes qui accusent le rang, la faveur, la fortune, tout ce qui fait l'orgueil et l'illu-
siondela vie. L'une d'elles, il m'en souvient, balayait elle-même le devant de son lit quand j'entrai dans le dortoir, : en me voyant vêtu assez élégamment, elle jeta les yeux sur une petite glace qui se trouvait cachée sous son traversin.
— Locura! lociira! (1) s'écria-t-elle, et elle cacha sa tête dans ses mains ; puis elle pleura. ^
Il y avait là plusieurs vieilles femmes, et parmi elles des mendiantes en ôas à jours : l'une avait un pot de fard; elle se disait veuve d'un Mexicain ruiné.
Dans une autre partie de l'hôpital, le médecin me fit voir une pauvre jeune fille qu'on allait envoyer à l'hospice (2) dès le lendemain. Elle avait donné plusieurs signes d'aliénation mentale, entre autres celui-ci :
(1) Folie, Folie!
(2) L'hospice de Cadix est un noble et grand bâtiment orné de colonnes doriques qui regardent la mer. L'hospicQ national est dévolu maintenant aux militaires ^ew/^.
Elle se croyait reine, reine d'Espagne, ni plus ni moins, mais reine à la façon de Maria-Luisa ou d'Élisabeih de Bourbon, reine avec une cour, des nègres, des valets et des petits nains chamarrés d'or pour la récréer. Deux morceaux de chiffon rouge lui formaient une couronne. Elle était si fiere de ce turban recousu, qu'elle y avait ajouté une sorte de ganse d'argent, et une plume qui avait dû traîner longtemps dans le ruisseau de lacalle Ancha. Quand son médecin était venu lui tâter le pouls, elle lui avait demandé comment il se dispensait de l'appeler : Vuestra Majestad? Quand le docteur m'eut introduit auprès d'elle, elle était en train de se faire un trône à l'aide de quelques planches trouvées dans la cour de l'hôpital. Ce trône se composait d'un tonneau scié par le milieu, de deux bois croisés et d'une immense serviette blanche percée de trous. Quand je dis blanche, elle l'avait jadis été ; mais c'est tout ce que Joaquina (c'était son nom) avait pu
ramasser de mieux dans la cour pour représenter la monarchie espagnole. Je demandai à la reine la permission de lui donner deux duros pour ses menus frais de royauté, ses coiiès. Elle accepta, et demanda du Pedro Ximenès, vin sucré plus lait pour lui soulever le cœur que pour lui donner un peu d'énergie. Mais le médecin s'y opposa : il prit les deux duros en me jurant ses grands dieux qu il les emploierait à lui éviter à l'hospice la paille d'un cachot. J'aime à croire que, malgré sa qualité de médecin delà reine, 1 Esculape andalou n'aura point fraudé l'Etat.
Je crois vous avoir dit que le quartier de laVigne, qui conduit précisément à l'hospice, est le quartier du peuple et des tavernes. Il est bon de préciser ce que sont ces sortes de cabarets (almacenes).
VAlmacen de la Corona, où je viens d'accompagner le jeune senor M. . . , conduit en ce lieu par le Iraile lui-même, son pacifique professeur,e&t une longue salle de plein-pied,
ressemblant assez à Tune de nos boutiques de distillateur. D'énormes tonneaux nommés àotas sont rangés dans ce singulier café, où l'on est parqué comme en Angleterre dans des stalles de bois. La table est huileuse, le parquet gras , on boit là du Manzanillas ou du Pedro Ximenès. Un Andalou au chapeau de paille vous ouvre des huîtres grasses et sans saveur. Ce coquinero est bavard, hâbleur ; il sait les histoires de la ville, celles du Puerto-Uéal et deSanta-Mai ia. îl prétend avoir été prisonnier sous Napoléon, pendu , mais mal pendu, au temps des Français, comme espion de Chiclana. De là sa voix rauque, gutturale. Il ajoute que la corde lui a serré le cou de façon à ce qu'il ne peut supporter maintenant la vue d'une cravate.
— Etes- vous content de voire état? demanda le fraile au coquinero.
— - Plus que vous ne l'êtes du vôtre, répon
dit-il. Si vous voulez me voir demain danser le zorongo , vous verrez comme j'en détache , mon révérend ! Et puis je sers les baraterosy moi qui vous parle, et j'ai de fameux regains, allez !
— Où boivent en ce moment les barateros?
-— A la tienda del Candil (la boutique de la Chandelle), senor; mais je ne vous conseille pas d'y aller ce soir, l'alcade du port Sainte-Marie doit y l'aire une descente...
— Raison de plus pour nous y trouver ! répétâmes-nous en chœur, mon ami M..., le fraiîe et moi, il faut voir ce coup de filet l
La contenance belliqueuse du fraile m'étonnait alors plus que celle de son clerc, dont les exercices d'Alcide avaient pu développer les forces ; mais sa capacité bachique ne me causa pas moins d'admiration : il portait le xérès comme un dieu . Seulement à chaque
Ijsi Mre que racontait ce maudit coqiunero {r[ I . n contait d'assez légères), il se croyait chh'jio de 3e rappeler à l'ordre, en sa qualité de Hienlor, et de faire un grand signe de croix di'vant son élève.
— nombre !... por Diosl... disait-il au co^ quinero égrillard en l'interrompant.
Le fVaile aimait beaucoup les poètes latins, il citair Virgile; mais en revanche il paraissait en vouloir beaucoup h George Sand. Une tarissa-f pas en plaisanteries sur son séjour à Majorîîtie.
— Qj'^iîô abominable femme ! s'écriait le frailo ; H-t-on idée de cela ? Le peuple majorquin dans l'écrit de madame Sand est assimilé aux brutes et aux cannibales, accusation qu'elle fait même peser sur tous les Espagnols ! Aussi lisez un peu ! voici une réplique solide sous le nom de Vindicacion» Voyez f-l jugez!
J'étais bien mauvais juge pour lire l'écrit
que le fraile me présentait; cependant je savais assez d'espagnol pour comprendre les épiihètes révoltantes qu'on y prodiguait à madame Sa nd.
La presse majorquine n'y regarde pas de si près. Quel était donc le grand crime de l'auteur iVindiana el à.' André? Elle avait habité Majorque, et la seule publication de ses articles dans la Revue des Deux-Mondes lui avait valu ces terribles qualifications (l). Le fraile nous conta que l'illustre voyageuse se promenait habillée en Turc , ce qui la faisait passer dans Majorque pour un neveu de Relschild-Paclia ; elle voyageait aussi avec un jeune pianiste atteint d'une maladie de poitrine, et dont la superstition populaire exigeait que l'on brûlât les matelas chaque fois
(1) La réplique (vindication) délinit ainsi Georges Sarid : 7/.'/rz escrilora cuya imnginacion, y brillantes crcacumes no son menus conocidas que lo atrevîdo de
sus ('od.rinas.
qu'il couchait dans une posada. Dans le pays du tabac on reprochait à George Sand la moindre cigarette qu'elle fumait; et quand elle habitai', plus tard l'ancienne Chartreuse de Valdemosa, c'était à qui ferait croire à sa conversion prochaine et même à sa prise d'habit. Toutes ces histoires ridicules n'ont pas empêché George Sand d'écrire sur Majorque des pages brillantes, animées. Elle a eu le sort de Byron à Venise ; elle a délVayé la curiosité des oisifs de Majorque, qui eu compte beaucoup (l).
Cependant il était temps pour nous de quitter VAlmacen de la Corona. J'avais com-
(i) Ce qu'il y a d'étrange dans celle levée de boucliers conlre madame Sand, c'esl que, peu avant ceci, on venait de traduire à Cadix une brochure française sous le titre de Parvenir de las Mitgeres, par J. Czinski. Cet ouvrage était la reproductie.M des doctrines (ie Fourier. Il examine la femme à l'état de victime dans l'état de civi^ ZiVflf/on, et devant être souveraine {sohcrana)AM\i l'état à'harnionie.
batlu les idées du fraile, qui me semblait un acharné fouriériste, et qui n'eiit pas mal prêché en laiigae phalanstérienne ; mais je ne pouvais m'eiiipôcher de constater en lui un mouvement d idées plein de jeunesse et d'attrait jusLjiî on pon emportement. Le frère José Bêla eiai! parroco du château de Saint- Sébastien, il possédait à mer-veille ses poètes et ses 01 «. ai s latins; c'était un îiomme d'esprit ei u érudition qui n'était pas à sa place. En général, on fait le cierge d'Espagne plus infime qu'il n'est ; on ne lui accorde ni lumièreï^, ni intelligence ; ou si d'aventure on lui reconnaît ces qualités , on le taxe de grossièreté, d'intempérance et de vices. Il faut prendre le clergé espagnol en 1841 , il faut le voir décimé par la constitution et lui savoir gré du bien qu'il peut faire. Certainement beaucoup de ces jeunes gens qui se vouaient aux ordres religieux, et qui se trouvent maintenant sur le pavé par suite de
leur abolition, sentent au fond de leur cœur remuer bien des pensées ; ils ont lu La Mennais, Cousin, Thiers et Guizot comme on nous faisait lire au collège Condillac et Laromiguière. Leur érudition gloutonne a dévoré à la fois Fourier et Chateaubriand, Lacordaire etTabbéChàtel.
Quoi qu'on en dise, on traduit énormément en Espagne, la traduction étant le fait des littératures appauvries. Or ce sont toutes ces traductions indigestes qui tourmentent l'esprit du jeune clergé et le portent à se passionner dans la Péninsule pour des folies ou des erreurs déjà condamnées en France. La prédication étant chose morte dans le pays du catholicisme et de l'inquisition, le clergé d'Espagne a son temps à lui, il peut l'employer comme il l'entend : ceux-ci aux jouissances lourdement sensuelles, ceux la aux études et à l'examen approfondi des thèses religieuses suscitées en France. Inerte, in-
S04 Là poniK
dolent, le clergé espagnol, privé par le pouvoir de tous ses moyens d'action se borne à nous contempler.
Aussi avec quelle avidité ces hjomnies reçoivent-ils de la bouche d'un étranger des nouvelles de la réaction catholique opérée depuis quelques années en France ! Notre chambre des députés les occupe moins que la robe de dominicain que porte M. Lacordaire; ils veulent à tout prix qu'on leur décrive la cellule de M. La Mennais à Sainte-Pélagie , ou bien qu'on leur parle des associations de bénédictins qui se forment ou plutôt se rétablissent chaque jour ! Le père José Bêla me remit un long mémorandum, dans lequel il me priait de lui envoyer toute la collection de nos orateurs sacrés, des planches d'ostéoîogie, de myologie (1), que sais-je?
(1) La note portait ; CoVeccion de laminas de Osleologia , Miologia , Neuvolo^ia , Angelogia , Esplanoogia, etc.
les œuvres de Kant, traduites en français.
En revanche, il me promettait, lui, de m'envoyer des notes sur Je sépulcre de Blanche de Bourbon, temme de Pierre-le-Cruel ; des détails sur quelques découvertes nouvelles d'Italica, près Séville, sur la prise de Cadix par les Anglais, et enfin plusieurs manuscrits du couvent de la Ravida, d'où sortit Colomb pour voler à la conquête de l'Amérique.
A cela il ajoutait l'offre de quelques documents sur Pierre-le-Cruel, sur Henri II, roi d'Espagne, et sur les monnaies anciennes trouvées dans plusieurs fouilles de Séville.
Voilà ce qui vous prouve que le clergé d'Espagne n'est pas si discrédité en fait de science qu'il n'admette l'exception. Le père José Bêla était devenu peut-être plus journaliste que parroclw. Ce n'est pas sa faute, mais celle des idées de son temps. En 18 VI
l'auteur de Gil Blas ne ferait plus l'archevêque de Grenade baissant pour ses sermons; il le ferait baissant pour ses articles.
Cadix abonde en hôpitaux, et, il faut se hâter de le dire à la louange de l'Espagne, tous sont bien tenus . Après le port, l'arsenal et les chanlierà, c'est la partie la plus intéressante de la ville. Pour observer son panorama, la meilleure assiette que l'on puisse choisir est celle de la Tour des Signaux.
La Tour des Signaux est la petite nièce de la Giralda de Séville comme hauteur; mais de celle tour, vedette de la blanche Cadix, YOus suivez de l'œil les méandres curieux formés par les îles diverses qui entourent la ville comme une brune ceinture. Cadix et l'île de Léon (San-Fernando) forment toutes deux un corps uni et complet; c'est de la Tour des Signaux qu'il faut voir ce tableau magique. Vous êtes le roi du paysage une fois sur celte tour : à dix lieues de distance
s'élève devant vous le fameux cap de Trafalgar; le port de Sainte-Marie éiend à votre droite sa ligne crayeuse sous la brise ; plus loin vous découvrez la plaine de Xérès, Rota, et la chaîne de moniagnes qui protège Grenade. Trouvez donc ailleurs un belvédère pareil à celui-ci, une terrasse plus admirablement suspendue au-dessus de toutes les terrasses d'une cité ! L'azur magnifique du ciel, sa profondeur et sa transparence rendent toute peinture et toute parole pâles. En montant à cette Tour des Signaux j'ai éprouvé ce que j'avais déjà ressenti au mont Saint- GotharJ, le vertige du blanc... Mille petites tourelles etobservaioires à échelles flanquent les azoteas de Cadix ; nous y remarquions ce malin un bon nombre de jeunes filles attroupées comme autant de mouettes pour contempler la baie et les rayons du soleil dorant la plage.
La vie contemplative est celle qui convient
1288 LA rOHTE
ici le mieux, nous sommes presque en Orient ; l'atmosphère éblouit, mais elle endort. Devant une terre semblable, il est difficile de ne pas se sentir remué jusqu'au tond de l'âme. On se complaît ici dans l'idée d'aller, heureux et libre comme ces pêcheurs de la côte, tenter les chances de l'Océan ; on éprouve pour Cadix, la bien-aimée de Byron, qui la vit à peine, une sympathie romanesque. A Cadix rien ne vous disîrait delà ville et de la mer ; il n'y a là ni musée, ni peintres, ni poètes, ni spectacles qui représentent une cité artistique : c'est une ville qui n'a que ses brises et que son ciel.
Il me faudrait un volume pour vous parler ici de la classe oiiginale des barateros, ces joueurs curieux dont Walter Scoot n'eût pas manqué de faire son proflt pour un autre Temple-Bar (1). Ces messieurs-là ont reçu
(1) Voy. Nigel.
leur nom du barato {ieu), et malgré les ordonnances d'Espartero (1 ) contre le jeu, vous les voyez guetter souvent quelque bonne dupe à plumer, sur les dalles du port ou la place du marché. Le baratero joue partout, dans les tiendas et les caves de Cadix, sous le porche de l'église, el au bagne même. Il cache ses cartes dans la doublure de son habit ou la semelle de ses lourds souliers. Le refusezvous, alors il devient terrible, menaçant, meurtrier, parce qu'il aime peu la contradiction. La nabaja (couteau) devient son argument persuasif : il se lie le manteau autour du bras, vous lance le coup en sautant et en
(1) Un voyageur spilituel et consciencieux, M. G. Dembowski, observe que c'est grâce aux efforts d'Espartero que le barato Xle») a disparu de l'armée. Malgré les dix ans de fers que la loi prononce contre tout baratero militaire, et sans remonter plus haut qu'au lègne de Ferdinand VII, chaque régiment comptait plusieurs soldats qui imposaient le barato à leurs camartides sous la menace d'un duel à coups de baïonnette. La marine royale n'en était pas exempte davantage. »
dansant : ce joli coup, très prisé des amateurs, se nomme nabajazo. Il consiste à vous ouvrir le ventre en demi cercle, et sans que vous ayez le temps de dire ; Amen!
Quelquefois un pauvre domestique nègre, arrivé de Gibraltar, apporte à Cadix le fruit de ses labeurs et de ses épargnes ; le baratero le flaire et le fait jouer.
Arrive un compère qui les regarde.
— Tout ce qui est sous ce couteau, dit-il en fichant sa nabaja ouverte sur la table comme un compas, est pour moi ?.. .
Si le nègre refuse, le baratero prend une pose matamore, frise sa moustache, et propose au pauvre diable un duel immédiat.
Dans une de ces cavernes on a égorgé avant-hier un Anglais récalcitrant,
Les aubergistes qui reçoivent les barateros sont du reste de bien singuliers aubergistes. Retranchés dans leur propre comptoir, derrière une clair-voie de grosses poutres en-
DU SOLBIL. 291
trelacées, ils défient le couteau des mauvais payeurs, qui, au lieu de le ficher dans leur visage ou leur poitrine, vont piquer le bois de la poutre en question.
La femme du baratevo est pour l'ordinaire complice de ses vols et de ses assassinats. Un gamin, dressé au yoIq^q mouche, fait le guet devant la cave ou se chirge de cacher les cartes. Quand un alguazil fait d'aventure main-basse sur un jeu de baratero, il met un cierge à Notre-Dame -d'Atocha. Ces bohémiens sans foi déjoueront longtemps encore la police. Il y en a qui ont des barques organisées pour jouer avec tapis et bancs, mais le gagnant court de bien grands risques. On le garolte souvent, et on le jette à la mer.
Est-ce bien à Cadix ou sur la côte d'une puissance barbaresque que se passent de tels faits? Le régent aime lui-même les cartes à un tel point qu'il joue dans son lit ; cet exemple souverain encourage peut-être les
barateros de Cadix. Quoi qu'il en puisse être, il est impossible en voyant ces hommes, de ne pas être frappé de leur allure mâle el presque sauvage. Dévolus d'avance aux galères, ils portent leur Iront de réprouvés avec un orgueil qui n'appartient qu'au vrai voleur de la Péninsule. Leur force physique est extrême, et leur répertoire de chansons égal au moins à celui d'un gitano.
Comme un avertissement salutaire, le gouvernement espagnol a placé devant eux le bagne , mais de ce bagne andalou ils passent.à la Ceuta, et quand ils rentrent comme des tigres relâchés dans la ville de Cadix, ils y deviennent professeurs, et tiennent école de filouterie et de vices.
Après cela, le baratero conserve sa guitare au bagne de Malaga. Dans ce bagne, sur lequel passent et repassent les brises embaumées de l'Océan, il ne tient qu'à lui de se croire le roi de ces vagues ; il vit en ce lieu
comme on ne vit pas ailleurs. On prétend même que ses chefs Ten laissent sortir sur parole, et qu'il y a peu d'exemples d'une évasion. Ceci relève le baratero aux yeux des juges du système pénitentiaire.
Aiî
xuenie.
Le port de Sainte-Marie. — Les c nés, de Xérès. — Aspect de Santa
Maria. —Le nègre de sir Georges.— La Ch/c'ta. —
Une scène do magnétisme.
Ce matin, le vent d'est {vento de levante) était tombé; Cadix la ville bVnnche, aux toits vernisse's, aux terrasses fieuries, au banc de sable étincelant au soleil, frissonnait doucement au souffle d'une brise tiède; sa baie
ressemblait à un long ruban de moire. Nous sommes partis à neuf heures pour visiter le port de Sanla Maria, distant de deux lieues de mer de Cadix.
Le trajet a lieu en bateau à vapeur, et il faut le dire, il se fait assez lentement. La moindre barque du port, le plus mince falucho déployé en cette occasion plus de rapidité que cette lourde machine à pagayes sur laquelle il se trouve des bourgeois assez peu expérimentés pour avoir le mal de mer. Ces honnêtes citadins de Cadix vont s'ébattre au Puerto de Santa Maria tous les dimanches, c'est pour eux ce qu'était pour les Parisiens l'ancienne galiole de Saint-Cloud.
Les collines bleuâtres que l'on aperçoit en arrivant au port Sainte Marie le séparent de Xérès. Les caves de Xérès sont non moins célèbn s que sa Chartreuse, elles se nomment ( bottegas ) et contiennent de dix mille à quinze mille tonneaux de vin. L'aspect du port de
Santa Maria, sa couleur, son mouvement rappellent assez celui de l'embarcadère d'un chemin de ter, si ce n'est que les voitures ne vous portent pas aussi vite que les wagons à Chiclana ou à Xérès.
La calesa ! la calesa ! tel est le cri de ces cochers tous alertes, pimpants, mis à la mode andalouse et sortant des cabarets de îa jetée précédant l'alameda. Le terrible vent d'est qui soufflait encore hier a brisé les vitres de ces miradores coquets, charmants balcons à glaces qui se penchent sur la rue et dont quelques uns forment une véritable serre avec leurs corbeilles de plantes.. Les savetiers espagnols, corporation chantante dévolue ici à chaque vestibule, remplacent le grillon ou la cigale, on les retrouve au port de Sainte-Marie travaillant à leur manique sous les Porticos de ces maisons blanches dont une grande partie ne déparerait pas chez nous les jolies villas
de la Folie Sainte James au bois de Boulogne.
Dans les rues assez étroites mais propres et riantes nous voyons fuir le scliall jaune ou rouge des gitanas, elles le portent sur la tête comme les femmes de Tarifa. DeChicîana à Tarifa il y a onze lieues d'Es[)agne (l),Chiclana est bien près ; aussi remarquons nous plusieurs de ses paysans arrivant ici avec leurs /'Oitrr/cos, (ânes) chargés de plusieurs denrées. On peut aller par eau de Cadix à Chiclana, c'est ainsi que Montés le matador vient de s'y rendre ce matin, et dans quelques jours mon ami espagnol le senor M. . . et moi nous comptons lui rendre visite. Ce roi de la Tauromaquia est en effet propriétaire près de Cadix et sa seigneurie de Chiclana n'est pas sans intérêt, on dit qu'il façonne en ce lieu quelques élèves pour le combat de taureaux.
(1) Seizo lieues de France.
DU soleil; 299
L'Église de la Virgen est la principale église (lu port Sainte-Marie ; le portail en est joli et moins empâté de chaux que les autres, le style est celui de la renaissance, la grille du chœur s'épanouit en arabesques, en rosaces. Tous les saints ont le visage brun et rappellent la chanson andalouse :
c Morena pintao à Cbristo « Morena la Magdelena, etc.
Le port offrait ce matin un coup-d'œil des plus pittoresques : ses rues étaient barriolées de costumes de mille couleurs, carc était jour de marché; tout donnait à la petite ville un air de fête et de gaité inaccoutumé.
A l'Alaméda (promenade) je remarquai quelques nègres ; ils venaient de passer la Guadalete sur le pont de pierre de neuf arches bâti sous le règne de Philippe IL Ces dignes maurlcauds sortaient de Xérès où ils avaient été faire des provisions pour leurs
maîtres. Je venais de boire un verre de vin deRota que l'un d'eux m'avait offert, lorsqu'en l'envisageant je crus reconnaître en lui le nègre dont l'un de mes amis, sir Georges, un jeune Anglais, se servait à Madrid pour ses commissions pendant son séjour en cette ville. Il se nommait Adonis et disait avoir été dans sa jeunesse postillon du prince de la Paix (Godoy).
Adonis avait soixante ans , et sa force musculaire ne paraissait pas affaiblie depuis son séjour prolongé dans la Péninsule ibérique. 11 portait un habit de couleur tannée qu'on eût pu comparer assez équitablement à la guêtre d'un laird d'Ecosse ; son pantalon était de nankin jadis jaune , mais devenu à cette heure d'un blanc de savon. Il avait les jambes aussi courtes que les idées , mais en revanche il buvait à faire croire que son gosier était creusé en entonnoir et pouvait
contenir autant de vin que le Morne-Rouge contient de grains de sable.
Adonis était une sorte de domestique no» made,se vouant au service du premier venu, seulement il donnait la préférence aux Anglais.
— Pourquoi cela ? lui demandai-je un jour à Madrid.
— Parce qu'eux-mêmes , monsieur , feraient d'excellents domestiques... Ils en savent plus que nous, et ils nous servent sans s'en douter. Il y a conscience à leur demander des gages ; mais ils sont si riches!
— Connais-tu ici la seconde maison à l'angle de la promenade de la Victoria ?
— Certainement, c'est la nôtre.... Quand je dis la nôtre, c'est celle de sir Georges au service duquel je suis rentré depuis peu.
— Depuis combien de temps?
— Depuis trois jours. Je l'ai aperçu ici un
302 LA POUTE
soir que je revenais de Rota ; il m'a happé dans la rue et m'a repris.... Dame! c'est qu'il avait besoin de moi pour le genre de belle qu'il s'est choisi,...
— Et quel genre de belle ? je gage que c'est une Anglaise, car il y en a quelquesunes ici : le port de Santa-Maria m'a rappelé Richmond. Vois plutôt : partout des vestibules, des portes aux boulons de cuivre polis et frottés dès le matin ; quelques rues plus belles qu'à Cadix, des maisons bien tenues , et la Guadalete pour ceinture. Cependant, ajoutai-je en réfléchissant , il peut bien se faire qu'il se soit laissé prendre aux cils noirs et à l'éventail d'une belle de la place de Mer! En tout cas, Adonis, conduis-moi, car il m'attend.
— Mon maître vous attend?reprit le nègre efl'aré, mais il a Jonc oublié qu'aujourd'hui?...
Et mon digne noir marmotta quelques
paroles à part lui ; il semblait trembler de tout son corps.
Cependant il ne tarda pas à me conduire vers la promenade de la Victoria , fort joli paseo planté d'arbres sur la chevelure desquels passait alors une charmante brise de mer. Sans les palmiers qui encadrent ça et là Santa-Maria on pourrait, je le répète , se croire dans quelque belle allée d'un jardia anglais, mais des aqueducs établis sous Philippe V vous rappellent dès l'abord même de ce lieu le sol andalou que vous foulez. La rue large etbelle qui conduit à la promenade offrait à mon regard une ligne de maisons très confortable ; arrivés à la seconde , à l'angle de la Victoria, nous nous arrêtâmes , le nègre et moi, devant une cour plantée d'arbres exotiques , au fond de laquelle s'étendait un joli bâtiment carré aui jalousies vertes. La terrasse était plantée de géranium et de lauriers roses , au milieu il y avait une
petite tente arrêtée par quatre pieux. La porte de la maison se trouvant ouverte, nous montâmes jusqu'à la terrasse et là, sous la tente en question , nous trouvâmes sir Georges vêtu à la maltaise, avec ses babouches et son caftan achetés à Gibraltar; il fumait un délicieux cigare de la Havane et regardait une miniature assez grossière pour que je lui demandasse avec un sourire dédaigneux le nom du peintre.
— C'est le portrait de la Cliicita, me ditil, qu'en pensez-vous ? Comme il n'y a pas ici l'ombre d'un peintre ou même d'un amateur, je me suis vu obligé de la peindre moimême.
Ce mot de Cliicita , qui en espagnol signifie une peîite femme, s'appliquait merveileusement à la personne que représentait tant bien que mal le morceau de papier qu'avait barbouillé sir Georges.
C'était une créature de dix-neuf à vingt
ans, les cheveux d'un noir de jais et retombant en petites mèches sur les tempes, le teint d'un bistre pur, mais les dents éblouissantes de blancheur , le regard brillant , le nez fin, la gorge faite au tour et les mains petites comme celles d'une Mauresque. Sir Georges lui avait dessiné un collier de verroterie et une mouche auprès de l'œil. A ce trait seul je n'eusse pas eu de peine à reconnaître une gitana.
— Vous donnez dans l'encre ? dis-je à mon ami, il vous faut des gitanas!
— Pourquoi pas? reprit-il. Celle-là que j'ai rencontrée à Se ville , et que je viens d'amener ici, hSanta xMaria, est plus belle vous en jugerez bientôt, que la Colonella, cette fille du faubourg de Triana que nous avons vue danser l'autre jour la jota aragO' nese.... Je l'ai emportée comme un avare emporte son trésor, sansenrien dire àqui que ce fût. Voici quinze jours qu'elle est dans
cette petite ville.,. Si je vous la fais voir, c'est qu'elle a besoin de vous...
— En quoi donc? demandai-je surpris da ton affligé que prit alors sir Georges.
— En ce qu'elle est somnambule, poursuivit-il; chaque nuit elle se réveille et vent aller quelque part dans la campagne. Je crois, en vérité, d'après les demi -mots que j*ai surpris ; qu'elle indique alors l'île de Léon.
— Et vers quelle heure de la nuit entre-telle en somnambulisme ?
— Vers les deux heures assez ordinairement,reprit sir Georges. Cela lui arrive deux fois par semaine. Aujourd'hui , tenez , c'est son jour.
— Elle n'a pas encore monté sur l'azotea (1) de votre maison?
— Si t'ait, et sans Adonis e'Ie risquait de
(1) Terrasse,
tomber, car on réparait alors les appuis de celte terrasse... Quand elle veut fuir la nuit, ses forces sont triplées, et il faut la vigueur de ce nègre pour la contenir... Elle cède alors, mais l'épuisement, la fièvre, un rire aigu suivent parfois cette lutte... La dernière fois Adonis l'a réveillée si brusquement que j'ai eu peur. Les nerfs de la Cliicita se tendaieiit, tout son corps était brisé dans un douloureux martyre. Sans un peu d'eau fraîche aiguisée d'une pointe de tatia que j'ai versée dans s;\ bouche, nous eussions vu prolonger cet afîreux malaise,
— El vous avez tort, repris-je, il faut lui obéir et ne contrarier en rien cette volonté qui parle en elle si impérieusement ; tout au plus pourrions. nous lu diriger.
— Vous vous êtes occupé de magnétisme, iuterrompit sir Georges , je me souviens même de votre séance chez la jolie sénorita
M... à Madrid dans la rue de Jacometren" zo...
— C'est vrai, mais je n'avais pas affaire à une somnambule... Cet état exige des ménagements tout particuliers. Avant tout, il faudrait que je fusse mis en rapport avec le sujet.
— Qu'à cela ne tienne ! reprit sir Georges en faisant signe à Adonis de placer sur un guéridon devant nous des cigares et un flacon de vin de Xérès : fais venir la C/iicita !
Adonis disparut, et bientôt après, au milieu du nuage onduleux produit par nos puros je vis une gracieuse jeune fille en robe orange qui portait sur tousses traits l'empreinte de l'accablement et de la fatigue. Elle tenait en main un grand verre d'eau dans lequel elle enfonçait et faisait dissoudre un de ces petits pains de sucre de forme carrée, spongieux et blancs que les Espagnols
nomment azucar; c'était son refresco habituel, mais en m'apercevant elle me l'offrit avec une grâce toute charmante.
Sir Georges sourit et me demanda ce que je pensais de ce déjeuner...
Jugeant h mon air d'hésitation que mon appétit devait être plus éveillé que celui de la Chicita , W me fit servir une collation substantielle. Nous causâmes alors , et nos anciens souvenirs de voyage firent la matière de cet entretien, pendant lequel le regard de la bohémienne ne nous quittait pas. Sir Georges était bon convive, il venait de faire défiler devant nous une armée assez imposante de bouteilles , lorsque tout d'un coup je crus voir les yeux de la Chicita se mouiller de larmes, la gitana laissait errer son regard du côté de l'île de Léon. Appuyée sur le balcon de la terrasse, elle interrogeait les contours bleuâtres du paysage avec une singulière
expression de mélancolie.... Etait-ce un ï. III. 20
310 LA PORTB
amant que semblait appeler la brune fille, ou bien songeait-elle alors à Séviile, d'où Sir Georges lavait tirée? Quoi qu'il en tût, je lui pris la main en lui demandant avec intérêt ce qui pouvait amener chez elle cette douleur à laquelle l'Anglais ne semblait prendre qu'une attention assez distraite.
— Laissez-la , me dit-il, c'est un oiseau qui n'est pas encore apprivoisé ; réservez tout voire talent pour cette nuit 9 vous parviendrez peut-être à surprendre le secret qu'elle veut me cacher.
Nous allâmes respirer le frais à l'Alaméda de la Victoria , après avoir recommandé -la Chicita au nègre Adonis. L'état de cette pauvre fille m'alarmait , je ne pus m' empêcher d'en parler à Sir Georges. Des aguadores de Cadix venant chercher de l'eau à Santa-Maria passaient en ce moment sous la l'ulaie de chênes verts qui ferme la jn-omenada ; leur gaîlé bruyante contrastait avec
»tr SOLEIL. 311
la tristesse de mes pensées. Je demandai à sir Georges de quel pays il supposait que fût la Cliicita , il me répondit qu'elle-même n'en savait rien, et que pour sa famille elle baissait les yeux chaque fois qu'il lui en parlait.
— J'ai demandé, dit-il, à un médecin an glais qui se trouve à Cadix d'apporter remède à l'état de la Chicita , et il m'a répondu que c'était peine inutile. Les gitanas, une fois qu'elles ont quitté l'immense famille des bohémiens et des bohémiennes qui les entoure, sont souvent sujettes, d'après lui, à une hyppcondriede cette nature. Le somnambulisme chez celle-ci n'a besoin que de surveillance et de repos.
Je n'étais pas de l'avis du docteur consulté par sir Georges ; mais je me gardai bien de contrarier l'Anglais au sujet de sa gitana. Le soir venu, je regardais encore la barre qui sert d'embouchure au Guadel«te et qui est
3d2 LA PORTE
souvent assez cl;ingereuse , quand je fus averti par de larges gouttes d'eau qu'il fallait rentrer h l.i naison. Sir Georges m'y attendait auprès! en grog assez britannique pour me réc lauffer et me sécher ; il me dit que la Chicta dormait. Une simple natte de tapisser; ' séparait la pièce où nous nous trouvions d avec celle où reposait la bohémienne.... fendant les instants de silence produit pai ia fumée de la pipe turque que nous savourions en vrais pachas, je pou» vais entendre la lespiration égale et douce de lagitana...
L'air était lourd, opaque, j'ouvris la fenêtre malgré les re( ommandations désir C > orges contre les mosquitos, dont le bourdonnement, pareil à celui d'une guimbarde , courait par l'air.
Les persiennes de chaque maison se fermaient ou plutôt (laquaient aux souffle nents de l'orage, des tourbillons dépoussière inon-
daienlla rue, les joncs inclmés criaient sous cette raffale, les palmiers voyaient briser les feuilles de leur éventail. Sir Georges s'était assis à une petite table et se disposait à mettre en ordre quelques lettres reçues de Londres; pendant ce temps la pluie commençait à tomber à flots, les ruisseaux roulaient une eau noire et bourbeuse , ce fut à grand' peine qu'à travers ce bruit je distinguais la Yoix du serewo qui criait les heures :
— La una ij média ! el tiempo e nubladoî{\)
Je fus très surpris de voir qu'il était une heure et demie du matin; le Guadelete , ce fleuve que plusieurs poètes s'obstinent encore à nommer aujourd'hui le Ic'f/te ou fleuve d'oubli, m'avait peut-être plongé dans cette torpeur ; en efi'et , de cette fenêtre élevée j'apercevais sa barre et me souvenais de la
(1) Une heure et demie! le temps est troublé !
quête faite le matin même pour les âmes de ceux qui y avaient péri . c'était le patron du bateau à vapeur fbarco al vaporj qui l'avait faite. Tous les fredons de guitare, si communs à Cadix, me revenaient en tête, je me trouvais seul et triste à ce port de Sainte-Marie, je songeais à la France ci à Ci ux qui pouvaient encore m'y aimer, lorsque tout d un coup en me retournant je vis sir Georges, le teint pâle, les jeux ardenis.iha' indiquait du doigl la rhambre de la Chicita.
C'était une petite jiiece dont le sol était couvert d'esfpras (naltes) , t lie était blanche et récrépie ;. la chaux sur la muraille , seulement sir Ge/rges y avait lai: placer dans l'un des aiigïes une petite lahle où il avait partagé Ini-mêmr les liivers objets de toilette de son n(^cessaire d'argent avecsachère Chicita... Vno \\\\\\ i', à d( mi firiie, jetait une lueur pâle s ir le it de la bohémienne. La Chicita se leiat droite et les yeux ouverts
ou SOLEIL. 31S
sur ce lit; son regard était fixe, il lançait alors cet éclair immobile qui n'appartient qu'aux somnambules.
Evidemment lagitana ne nous voyait pas , elle ne voyait que sa pensée, sa pensée secrète, immuable; elle poussa le vitrage d'un mirador, qui regardait la campagne, et mal*» gré l'état violent de l'atmosphère, elle se pencha à cette fenêtre et se mit à considérer les collines au ton noirâtre , alors coupées de temps à autre par la bande lumineuse de réclair.
Tout d'un coup, nous la vîmes se pencher plus avant dans la rue; elle allait s'v jeter lorsque le nègre la retint d'un bras nerveux. Une sueur pâle, glacée baigna le Iront de la tJhicita. elle se tordit sous elle-mêuie comme une couleuvre... Je soufflai alors sur ses tempes et défendis à Adonis de \\ unirher.
Elle se recoucha: seulement s poitrine
était agitée et semblait se briser sous ses sanglots.
Une fois replacée sur son lit, elle caressa de ses doigts tremblants un fil noir qui était suspendu à son beau cou , et qui retenait un amuleite en forme de poire. L'amulette était de cuivre et semé de caractères inintelligibles... ses yeux se refermèrent, et elle replaça d'elle-même sa tête sur l'oreiller.
— Voici le moment, dis-je à sir Georges, mettez vous-même la main de la Cliicita dans la mienne.
— Sir Georges m'obéit, car à mon accent impérieux il comprit lui-même l'agitation de mes pensées, et le désir que j'avais de pénétrer comme lui le secret de lagitana... Dès les premières passes de magnétisme, auxquelles la C/ifc/fa n'opposa qu'une légère résistance, elle remua les lèvres avec une singulière avidité, il semblait que les paroles qu'elle désirait prononcer rencontrassent un
obstacle dans la présence de quelqu'un. J'avoue que je tremblai en songeant à sir Georges; était-ce l'aveu d'un amour caché que j'allais entendre , ou la bohémienne de Séville allait-elle déclarer elle-même sa répugnance pour cet étranger devenu son maître? Je songeai alors au nègre qui se tenait ainsi que nous dans cette pièce, et lui Assigne d'approcher... A son aspect, la résistance de la Chicita T^SLVui s'accroître; elle l'éloigna ellemême par un geste rempli à la fois de frayeur et d'inquiétude. Peut-être se souvenait-elle des efforts tentés l'instant d'avant par Adonis pour la retenir ; car au seul contact de cette main noire dans la sienne , elle fit un mouvement prononcé d'horreur et de dégoût.
Je fis signe à Adonis de sortir, mais le maudit nègre, curieux comme tous ceux de sa caste, se tint à la serrure de la chambre et observa. L'orage s'était apaisé au dehors, on
n'entendait plus que le son monotone des rigoles de pluie tombant des azotens pour arriver par des tuyaux jusqu'à l'arrivé ou cteroe qui occupe la partie intérieure et non bâtie de la maison. Sir Georges s'était ass s, le visage appuyé sur ses deux mains comme un homme qui attend un miracle ou un coup de foudre; ses yeux demeuraient cloués sur la Cliicita qui alors étendit les bras.
— Que regardez-vous, luidemandai-je en tenant l'une de ses mains , lorsque vous êli.s à Ciitte fenêtre?
— Une petite maison à San-Fernando... le devant est près du chemiii de Chiclana... répondit elle.
~ Et que voyez-vous , dans celte maison, Chicita ?
— Je vois... puis elle s'arrêta... sa parole devint pâteuse, ses sons étouffés, sa langue lourde... Je la fixai et concentrai sur elle la puissance attractive de mon regard; ma
volonté pour la gitana n'était pas cependant, je dois le dire, en cet instant celle d'un maître, mais celle d'un frère...
—A vous, oui, à vous peut-être, dit-elle... je puis le dire ; mais à lui...
— Qui... lui?
'^ Celui qui m'aime. . . sir Georges. . .
—Sir Georges ne veut vous contraindre en rien, repris je, ni moi non plus... Mais, dites Chicita , que voyez- vous dans cette maison deSan-Fernando?
— Une pauvre femme avec un petit enfant . noir.
— Que fait cette femme?
-^ Elle fume en ce moment-ci un ptiro, et mêle des cartes.
— Et l'enfant?
— Il souffle le feu, et fait griller des sa/monetes,
— L'état de cette femme?
Ici la Chiquita se raidit, ses dents se serrèrent; cependant elle laissa échapper ce mot:
— Magica !
— Bien, c'est une sorcière^ une gitana qui dit la bonne aventure?
— Oui, mais elle a fait bien du mal... Elle a fait avorter par jalousie la fille de Ferez qui demeure au Matadero.
— Après?
— Après... elle a encore fait tuer un conducteur d'ânes à Medina-Sidonia.
— Est-ce tout ?
— Elle me tuera! elle-même, oui... elle me tuera, reprit la Ckicita en m étreignant la main avec force , car elle voulait, voyezvous, me faire épouser, à moi, le gardien du fort Saint-Sébastien, que je n'aime pas; mais elle hait les Anglais , et elle me tuera, vous dis-je !
— Que vous est-elle donc? demandai-je à la bohémienne.
— ] Elle m'est... reprit la Clùcita avec hésitation, elle m'est une pierre d'achoppement dans tout, et pourlant je l'aimais!., oui, je l'aimais, moi... rep it-elle en laissant déborder de ses cils noirs des larmes aussi blanches et aussi lourdes que des perles, c'est la seule femme qui mVût donné un peu de pain et de poisson quand j'étais petite, tandis que je me souviens d'un grand vilain homme noir de la tribu de Zégris qui me déchirait la peau avec des lanières d'aloës, mais... je vous le répète... elle me tuera , elle ne pourra me pardonner et comme elle est sorcière (magica)elle sait tout !
— Mais , encore une fois , que vous est celte femme?
— C'est ma mère, monsieur, ma mère...
On l'appelle la Miraba... Mais je ne la vois
plus j la lampe de sa chambre s'éteint !
Le lendemain, au point du jour, nous parlions sir Georges et moi pour l'île de Le'on, autrement San-Fernando.