‹ La porte du soleil (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · CADIX · texte numérisé non relu

CADIX

A M. Lliermluicr

Le marché. — Le port. — Lord Byron à Cadix. — Les bateliers. -

Le parapluie de sir Georges. — Excuse andalouse. — La

fonda. — Les boutiques de Cadix. — La maison du senor

Meza, — Un moine journaliste. — Les Alcides.

La place du Marché de Cadix offre le spectacle animé de celui de Naples , les costumes y abondent , depuis celui des gitanos, des aguadores, des marins, des vendeurs d'huîtres, jusqu'à celui des barateros, classe uni-

que, farouche, dont je vous parlerai plus tard.

Ces ghanos arrivent du faubourg de Santa- Maria ; ces marchands viennent du quartier de la Vigne, le quartier le plus mouvant du bas peuple ; ces Galiciens, qui se croisent les bras au soleil, sont des domestiques sans place voyageant toute l'année par l'Espagne et le Portugal. Quelques vieilles bohémiennes, au regard fauve, à la jupe sale, aux oreilles chargées de verroteries , et portant contre le mal de tête une mouche de grandeur démesurée sur chaque tempe regardent, le marché et les vendeurs d'un œil de concupiscence : elles se précipitent sur l'eau qui arrive du port de Sainte-Marie , car l'eau de Cadix est mauvaise : çàet là quelques femmes de Tarifa, la figure voilée et les jambes découvertes , quelquefois encore des rateras (1) venant prendre l'air du pays, et savoir s'il n'y a pas quelque bon coup à tenter ; des Marocains étalant leurs barbes noires et

(1) Brigand de rencontre.

mangeant des dattes près du baquet roulant des distributeurs de glaces. Tel est ce panorama tout nouveau pour nos regards.

L'édifice qui orne cette place du Marché de Cadix est dévolu à Vayuntamiento ; quelques officiers en uniforme assez coquet passent et repassent devant sa façade. Vous entrez sous la porte où il vient de se faire la veille tant de bruit pour vos passe-ports , la porte de Mer où l'inquisition de la police espagnole est si minutieuse, si hautaine, si tracassière,etvousvoiIà devant celle magnifique baie de Cadix, sur le quai rempli de musiciens ambulants, de crocheleurs,de mariniers et de vendeurs de cigales. Ces pauvres cigales , emprisonnées dans des cages à fil de laiton, n'ont plus d'autre, emploi que celui d'égayer les chambres h coucher des belles Gadifanas; les mariniers s'en amusent, et plusieurs se piquent d'égaler leur cri rauque et guttural. Vous êtes ici en Andalousie, le pays de la misère et du Uixe : aussi ces fa-

quins du port de Cadix ont -ils. vous le voyez, des redingotes d'amadou et des jabots de dentelles. Mille barques se croisent en tous sens, les unes venant charger, d'autres rapporter des voyageurs, car depuis que Cadix ne voit plus voguer sur ses navires les galions d'or descolonies, depuis que ce port, la clef dorée des Espagnes, est devenue une clef de cuivre, c'est le moins que la marine de Cadix soitdevenuelîumble et laborieuse comme une simple famille de pêcheurs ; sous ce rapportlà Cadix ressemble un peu à Venise , dont tout le commerce a été confisqué par Trieste, Mais rassurez- vous, il reste h ces deux villes le souvenir de lord Byron !

Oui, le mélancolique Anglais a vu cette ville blanche, ces a20iefl« (1) où la moindre fleur s'émeut aux souffles de la brise, il a vu passer cesMarocains aux pieds nus près de ces femmes au voile qui tremble et qui s'ouvre ; il s'est souvenu de l'ardeur accablante de ce

(i) Terrasses.

soleil et de la fraîcheur de cette mer ; il a vu ces hommes à la danse lascive, et ces enfants qui s'escrimaient du couteau ; il a coudoyé ce peuple sensuel couchant chaque soir sous sa tente d'étoiles sans prendre en souci le lendemain.

« Cadix est une véritable Cythère , écritil à M. Hoagson (1). Plusieurs des nobles qui ont laissé Madrid pendant les troubles s'y sont fixés. C'est la ville la plus jolie et la plus propre de toute l'Europe. Londres est sale en comparaison (2).

« Toutes les femmes espagnoles se ressemblent; l'éducation .est la même pour toutes : la femme du duc est aussi peu instruite que celle du paysan, et celle du paysan a la même élégance de manières qu'une duchesse.

(1) Lettre de Gibraltar, p. 296, Mémoires de Byron.

(2) Byron cl Swinbiirne s'accordent bien peu, quoique anglais. Voici la phrase lexUielle de ce dernier : Except^ la Calle anclia, louies les rues de Cadix sont étroites mal pivées, ei d'une puanteur insupportable. *

Certes, elles sont plus séduisantes; mais elles n'ont qu'une pensée dans Tàme, et la grande affaire de toute leur vie c'est la galanterie.»

Ainsi parle Byron quand il écrit de la simple prose , c'est un voyageur qui fait des malles^ et qui est préoccupé de son voyage à Constantinople. Sa prochaine épitre, il l'annonce à M. Hodgson, sera datée dît mont Caucase ou de Sio7i. Il ajoute cependant qu'il reviendra en Espagne avant de retourner en Angleterre, car^e suis fou de ce pays ,s'écr'iQ-' t-il ; les belles de Cadix sont les magiciennes de cette terre enchantée.

Dans le second chant de Don Juan , Byron n'est pas moins fidèle à ses souvenirs ;

« J'ai dit que Juan avait été envoyé à Cadix... Ville charmante, je m'en souviens!... C'est le marché de toutes les colonies ( ce l'était du moins avant que le Pérou s'avisât de s'insurger) ; et il y a des filles si douces.... je veux dire des dames si gracieuses,que leur

démarche seule ferait palpiter le cœur. A quoi les comparer ? je n'ai rien yu de pareil !

« Un cheval arabe, un cerf agile, un che- Tal barbe nouvellement dressé, un caméléopard, une gazelle... Non, ce n'est pas encore cela... Et leur costume! leur voile... leur robe... hélas ! il faudrait consacrer tout un chant à vous en faire la peinture... Et leurs pieds, et leurs chevilles. . . Ma foi ! remerciez le ciel de ce que je n'aie point ici des métaphores toutes prêtes... (1).»

L'Espagne a donné à Byron l'idée de Julia, la Grèce celle dHaïdée. Ces deux patries du soleil ont encore tant de charmes, que les lettres de Byron, comme le Don Juan, restent vraies. Je hsais ce matin la strophe qui suit , et vous l'avouerai- je? je ne la lisais pas seul.

« Il est chafmant d'être initié à une langue étrangère par les yeux et les lèvres d'une

(1) Voy. Don Juan, strophe 5, chant ii.

St4-2 LA PORTE

femme... c'est-à-dire lorsque la maîtresse et l'écolier sont jeunes l'un et l'autre ; c'est du moins ainsi que j'ai été enseigné jadis. Une femme vous sourit si tendrement lorsqu'on dit bien î elle sourit encore lorsqu'on dit mal; et puis vient un doux serrement de main, et peut-être môme un chaste baiser... Le peu que je sais, je le dois à cette méthode (1). »

On s'attendrait à trouver dans les Mémoires deByron plus de détails sur Cadix ; il n'y a que deux pages après sa lettre de Gibraltar, encore la rigidité de Thomas Moore les a-t-elle altérées évidemment. L'impression profonde qui résulte d'un site se traduit rarement d'un coup ; ainsi dût être celle de Cadix pour l'auteur de Don Juan ; il n'emporta d'elle que ses parfums, mais leur suc vivifie les plus belles pages de ce poème sceptique , où, malgré Byron lui-même, l'amour a sa croyance et son autel. Chaque fois qu'il parle de l'Espagne, le poète conserve pour elle la

(1) Voy. Don Juan, strophe 5, clianl ii.

reconnaissance d'un heureux qui se souvient.

Je regardais encore le magnifique spectacle qui s'étendait devant moi, lorsque nous vîmes arriver un /«/mc/jo (1) qui venait du port de Sanla-Maria, portant à son gaillard d'arrière cette inscription : Con Dios (2). L'avidité des bateliers de Cadix vient contrarier la protection divine dont ils inscrivent si audacieusementia légende au front de leur fragile embarcation ; ils méritent peu de voyager sur l'onde couverts de ce pavillon pieux ; car, à peine débarqués, ils rançonnent de la façon la plus odieuse le malheureux passager qu'ils ont pris.

Celui qui venait de mettre pied à terre était vêtu d'un paletot caoutchouc dont la coupe britannique me frappa ; je reconnus bien vite mon ami sir Georges, dont j'avais perdu les traces depuis mon séjour à

(1) Petite barque à voile latine.

(2) Con Dios avec Dieu,

Séville. Il faut croire que mon ami se cachait peut-être de moi, et qu'il avait fait quelque passion hors de cette ville des oranges et du fandango, car, au moment du départ, il ne me fut plus possible de le trouver.

Etait-il à Italica, celte autre Pompéï voisine de Séville, ou bien avait-il couché à Cadix, San-Fernando, Puerto-Santa-Maria, ou toute autre aimable colonie de cette côte ? En vérité je l'ignorais, mais je n'étais pas moins ravi de lui donner l'accolade, lorsque je l'entendis prononcer des goddem d'un air si furieux, si exaspéré, que d'abord je ne pus m'empêcher de rire.

Le malheureux sir Georges paraissait en proie à la plus violente agitation, il criait, il montrait les poings, son flegme d Aiiglais l'avait quitté, il ressemblait à un philosophe en colère.

— Mon parapluie ! répétait-il au marinier jqui venait de le conduire, mon parapluie !

Le marinier jurait par nuestra Senora de

Carmen que ce n'était pas sa faute si l'Anglais qu'il avait conduit n'avait plus ce meuble indispensable pour un fils honnête d'Albion qui court le monde. C'était un gaillard athlétique avec lequel il n'eût pas été prudent de se mesurer ; il était de Cliiclana et passait pour un baratero (1) fort habile au jeu de la nabaja (2).

— Mais que vous est-il donc arrivé ? de-» mandai-je à sir Georges, qu'y a-t-il?

— Il y a, il arrive, mon cher, que je reviens en ce moment de Puerto-Santa-Maria, j'ai voulu me faire arrêter à VOceano, ce bateau à vapeur que vous voyez d'ici, et qui est en rade; il y avait alors plusieurs de ces coquilles de noix autour de lui. Je me hâte de parler au capitaine, je monte à bord, laissant mon parapluie dans la barque de ce coquin , et, à mon retour, néant ! Voilà un tour, je le

(1) Joueurs ainsi nommes du nom de baralo (jeu), marins dangereux et fréqueulaul les tavernes de Cadix. (3) Couteau.

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