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La porte du soleil

Il faut convenir, chère Marquise, que, pour visiter votre belle patrie, je ne pouvais partir de Bayonne sous la protection d'un meilleur guide que saint Cléophas dont le calendrier chôme la fête aujourd'hui. Je vous crois trop bonne Espagnole pour ne pas être sûr que votre souvenir garde une place à ce

être, ils aftVonleront recueil et la tempête.

N'est-ce pas un peu le sort de celui qui vous écrit? Au lieu de rester au port, le voilà qui s'aventure par les chemins, sans autre boussole que sa fantaisie, aspirant aux profondeurs de l'horizon et de la plaine, après cette vie des Pyrénées où le regard est captif, où l'aspect des glaciers et des montagnes vous écrase. Mais en vérité pourquoi donc chercher l'Espagne ? L'Espagne, chère marquise, est un thème dont la frénésie des touristes a passablement abusé. Il semble que tout n'y soit que guitares et sérénades, collations aux dames, et sonnets enrubannés ; les routes y sont charmantes et les balcons de chaque ville ornés de Heurs et de femmes. Depuis que Figaro a paru chez nous avec sa résille, Suzanne avec son voile, et Basile avec son chapeau de trois pieds, depuis que madame Malibran a chanté Rosine et que Monpou (qui n'a point vu l'Espagne avant de

mouriri ) a mis en circulation les délicieuses chansons de Musset, voilà toute une Espagne éclose dans le cei-vaau des moindres boutiiuierg de t'aris, une Espagne satinée, mignonne comme un porti^it de femme de >I. Dubuffe, une contrée commode où l'on entre par les fenêtres chez les dames, et où l'on déchire par forùie d'amusement la robe des alcades , un Eldorado de grenades , d'aventures, et de poignards qui ne blessent pas : en un mot, un coin de terre à l'usage des fabricants de vers, des amoureux et des peintres, où la vie est belle, les heures faciles, le ciel pur ; — le paradis de Mahomet, moins l'ennui dtrl'alcoran et l'abstinence du vin !

Pour mon compte, je dois vous avouer que je me complais singulièrement dans ces mensonges. Cette terre ainsi enluminée par les poètes et les romanciers de tous pays, cette' île enchantée où chaque n^iii^vlie est une syrène, chaque arbre un parfum, chaque

fleuve une urne d'or, m'a souvent apparu comme un mirage lointain dans ]a splendeur d'un beau rêve ; je Tai vue, je l'ai louchée, elle m'a souri ; maintenant jetremblede soulever le voile qui la couvre. Trouverais-je demain dans celte magicienne aimée une femme adorable ou une senora décrépite?

Hier, j'étais heureux ; demain, serai-je détrompé? Le voyage qu'on fait sur l'aile des songes est le meilleur des voyages. Je suis de ceux qui croient à l'amour d'une maîtresse absente, devant une boucle de cheveux, une lettre, un portrait; il me semble alors impossible qu'elle me trompe ; je lui prête un cœur, une mémoire, une flamme impérissable ; en un mot, ce qu'elle n'a pas : apparaîtelle à mes yeux dans un retour réel, et en m'enlaçant de ses bras , le prestige cesse et tous mes doutes me reviennent. Alors, et comme il arrive h cette morne fiancée de Williams, à la paie Lénore arrivée au terme de sa «ourse, je vois tomber une à une cha-

que fleur de sa coiffure, la couleur de son teint s'efface peu à peu, ce n'est plus uue femme, c'est un fantôme que je presse. Tel est, pour moi du moins, le singulier effet de l'absence ; et j'éprouveun moment de crainte solennelle en touchant la main ou les lèvres de l'amie que je retrouve.

Ce vague instinct de frayeur, ce sentiment inquiet me poursuit jusqu'aux frontières de l'Espagne. Je vais boire enfin à cette coupe frottée de miel, où ne résident peut-être que l'ironie et l'absinthe. Mais l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il veut suivre éveillé la ligne de ses rêves; des voix mystérieuses le troublent et l'excitent ; et, sourd aux prières amies qui le retiennent, il se fait l'esclave de sa chimère. Le temps arrive où il ne compte plus guère ses années que par ses voyages ; les crans faits au bâton du pèlerin égaient ou attristent sa pensée. Pauvre instrument que le génie du poète, mandoline usée dont il a souvent besoin de rajeunir les cordes pour

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chanter ! Prédestinés entre tous à la vie errante, ces malades ont besoin de changer d'air et de lieu ; étonnez-vous donc qu'ils cherchent d'autres brises! Dieu a ouvert à tous le livre de la création , mais c'est surtout pour eux qu'il a créé le fruit qui étanche la soif, la colline bleue qui réjouit l'œil de son azur, le vent embaumé qui fait pencher l'arbre de la plaine. Il sait qu'aux travailleurs brûlés du soleil il faut l'ombre et la rosée, qu'aux marcheurs débiles il faut les sources qui retrempent les forces. Il a soin de ceux qui vivent du pain de l'intelligence, de ceux qui l'adorent dans les plus petites fleurs de la vallée comme les rocs escarpés qu'habile l'aigle. En peintre fier de son œuvre, il veut que nousTadmirions partout.

Le 25 septembre fête de saint Cléophas, me voilà donc prenant congé de Bayonne par la jolie route de Biaritz. La pluie du matin ne nous effrayait nullement, mon compagnon de voyage et moi ; nous étio ns sûrs qu'elle ne

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dépasserait guère les limites de Saint-Sébastien. Pour mon compte, en effet, j'ai vu peu de villes dont le climat soit moins favorisé que Bayonne ; les déluges quotidiens du mois de septembre en rendent le séjour maussade. Le lourd calesero qui devait nous voiturer jusqu'à Madrid pendant cinq grands jours mortels avait tout d'abord attiré mon attention. Celte prison roulante ne ressemblait pas mal à cet immense panier à salade dans laquelle on voiture en France les condamnés ; le maijoral ( 1 ) tenait sa liste en main et appelait les voyageurs à haute voix ; il advint de là plusieurs quiproquos assez comiques : une servante espagnole, une simple criada^ voulait se nicher à toute force dans Tintérieur parce qu'elle avait nom Inès, et que la feuille du mayoral portait ce nom. Mais la présence d'une nouvelle arrivée vint bientôt tout remettre en ordre , c'était sa maî-

(1) Conducleur.

tresse qui avait pris le coupé avec ses enfants et l'avait exilée ainsi que ses autres femmes dans la rotonde. La pohrecita descendit en nous jetant un long regard de tristesse ; je croisque notre compagnie Teût distraite et qu'elle eût voulu prendre sa part de notre gaîté.

Mon compagnon de voyage (un de vos compatriotes) avait trouvé plaisant d'emporter jusqu'à Madrid l'oiseau cher aux nonnes de Gresset , un loro superbe, et que, dès l'abord, son majordome, nommé Juan qui voyageait avec nous, crut devoir traiter avec tous les honneurs dûs aux Altesses. Plus silencieux que Verl-Vert, ce dont je lui savais bon gré, le perroquet du sénor Rafaël M... se comporta si bien durant tout le temps de la route qu'en France j'eusse intrigué pour lui faire avoir le prix de vertu. En revanche, il y avait sur l'impériale un singe furieux qui faisait un bruit du diable dans sa cage; je n'ai vu de ma vie d'animal plus laid et plus

impudent; il se pouvait bien faire qu*il dévorât le pauvre perroquet à la première couchée de notre carrosse, mais Dieu veilla sur l'oiseau de mon ami, il était écrit qu'ils arriverait'nt tous deux sains et saufs rue d'Alcala.

L'attelage du ca/esero n'avait rien que de fort ordinaire quand nous partîmes de Bayonne ; ce n'est qu'à Irun que l'on prend en eifet les mules et toute la livrée ordinaire aux roules d'Espagne. Nous n'étions que trois dans l'intérieur , je fis un vœu à don Cléopliasde lui donner au moins un nombre égal de cierges si nous ne devions pas nous charger en route d'autres voyageurs. Ce caleserv est, en effet, la plus horrible boîte que l'on puisse voir : tout y fut calculé, je crois, pour vous rompre les jambes, et, du temps de Philippe II, ce n'eûtpasété, je vous jure, une mauvaise idée de l'Inquisition de l'adopter en guise de cabinet de tortures. Mon compagnon me fit voir, au moment de

notre départ, deux pistolets à double détente. Ils éîaient chargés, et il m'en présenta un.

— Les conversations à brûle- pourpoint, me dit-il, sont ici tout à l'ait locales. C'est avec cette précaution galante que l'on quitte Bayonne, et, il n'y a pas huit jours, la diligence a été attaquée près de Somo-Sierra. — Jusque-là. repris-je, nous avons quatre jours, et je vous objecterai qu'on peut verser, ce qui diminue beaucoup la chance des voleurs. — La voiture s'ébranla, le perroquet siffla un air catalan, le mayoral s'assit sur le siège et nous partîmes .

Je fermai d'abord les yeux pour ne point voir cette route de Biaritz côtoyée, hélas! avec vous; les hortensias penchés par la pluie, les convolvulus aux clochettes brisées, les géraniums arrachés, brisés par le vent, tout lui donnait, ce matin-lh, un air de désolation. Des cantonniers travaillaient pourtant avec ardeur aux bas côtés, comme si le temps eût étô superbe; les roues du char que trai-

nent les bœufs criaient comme d'habitude, il y avait même quelques femmes en cornette à leur fenêtre, réveillées sans doute par le bruit de l'équipage. A deux lieues de Biaritz, je me retournai, et vis à ma droite la mer dont la pluie confondait alors l'horizon avec la brume; elle semblait regarder avec amour le mamelon bleu de Saint-Sébastien, tandis que des nuages coupaient à gauche Ise montagnes environnantes. Des plaines larges et mouvementées, quelques champs de mais malades et jaunes formaient le premier plan de cet Océan aux lames bruyantes, sur lequel fuyait alors une longue traînée d'hirondelles. Nous passâmes à Saint-Jean-de- Luz tandis que je rêvais encore, dans les plis de mon manteau où je m'étais embossado ( 1 ), à la grotte d'amour (2) et aux souvenirs eii'.

(1) Embossé.

(2) Celte groue tire son nom de deux amants qui n'avaient que ce lieu-là pour se voir; la roaréa mçr.iianie les j^surprii et ils furent no)'és.

chantés de Biarilz. Saint-Jean-de-Luz, célèbre par le mariage de Louis XIV, est, selon moi, assez pauvre d'aspect , mais il serait peu révérencieux pourle grand roi de ne pas visiter l'église qui garde encore l'exacte représentation de cette belle cérémonie pour laquelle le roi d'Espagne vint tout exprès de Madrid, et où le seul carrosse du roi arrêté au porche coûtait soixante-quinze mille livres (1). Comme je vous sais curieuse du beau style de Louis XIV , et surtout de l'ét quette des règnes, je ne puis mieux faire que de vous présenter le narrateur suivant qui vaut à coup sûr mieux que moi et dont la

(1) Ce carrosse était brodé de broderie relevée quoiqu'alors la broderie n'eût fait que baisser, à cause, dit Monireuil, quejbrce'^gens de néant en portent. Parmi les gens de ia cour il y avoil, ce jour-là, pour deux millions de broderie. Le roi de France, s'excusant près du père de l'infante Marie-'riiérèse,de la peine que ce mariage et celle roule lui avoienidounée, le roî d'Espagne répondit : « Je serais venu à pied, b'il eùi éié nccossaire. » V. ia galerie de l'ancienne Cour, p. 116, i. i.

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