‹ La porte du soleilChapitre 2 sur 11 · AU · texte numérisé non relu

AU

perruque et les gants sentent la poudre de Chypre.

« Le mercredy, neufième juin (1), on fit le mariage du Roy et de la Reyne en propre personne. Il y auoit des baiustres dressez auec des piliers de bois et des planches jointes ensemble au lieu de paué, depuis le logis de la Reyne-Mère où l'infante auoit couché les deux nuits passées, jusqu'à la porte de la paroisse de Saint-Ièan-de-Lus, où toute la cérémonie alla à pied. Estant arriués dans l'église , la Reyne et le Roy de France n'eurent qu'un mesme Ihéâtr e etqu'un mesme carreau, qui étoit fort grand. La Reyne-Mère en eut un à elle seule. Personne n'alla à l'offrande que le Roy et la Reyne. Le roi n'auoit qu'un habit de drap d'or tout couuert de dentelles noires. Presque tous les Grands Seigneurs en au oient vn pareil : de sorte qu'il n'estoit distingué des autres que par sa bonne mine. Le Roy ne voulut ni comédie ni bal,

20 r.A PORTE

et se coucha à dix heures dans le lit de la Reyne qui s'étoit couchée un peu auparavant dans une chambre qui estoit joignant la

sienne

.... Ceux qui disaient que Philippe quatrième n'auoit point d'autre majesté que celle qu'il se donne auec sa lenteur, ses pas contez, et ses yeux immobiles, ont tort; car il est de fort belle taille ,et quoy que son visage soit maigre et un peu maladif , qu'il n'ayeque fort peu de cheueux, on remarque qu'il a été admirablement bien fait dans sa jeunesse. îl ressemble plutôt à vn Flamand qu'à vn Espagnol ; aussi le Roy son père estoit petit-lils del'Empereur Charles-Quint na^ tif de Gand. L'Infante ressemble à la Reyne- Mère sa tante, elle a les yeux admirables, les lèvres d'un rouge si beau, que ceux qui ne s'y connoistroient pas soupçomieroient qu'il eût esté mis par ses propres mains, et non pas par les mains de la nature. Eiles sont un peu relevées, c'est-à-dire belles à

voir : mais bien meilleures encore à baiser, pour 1111 Roy, cela s'entemî. Le teint d'un blanc h cblouyr, vne douceur et vn charme inexplicable dans la moindre de ses actions; ce que j'en estime le plus, c'est une fleur de santé sans égale ( 1 ). »

Cette église possède un escalier à rampe de fer, qui vous conduit au portail par quelques marches. Arrivé dans l'intérieur, vous y trouverez les draperies et les tentures du temps, vous pressentez déjà le déluge d'odes, de madrigaux, de sonnets qui va fondre sur 1« roval élève de Mazarin.

Les Grâces, d'amour ôcliauffées, Nuds pieds, sans jupe, décoiffées, Se (icnneni toutes par la main, El d'une façon sadinetle Se branlent à l'escarpolette Sur les ondes de votre sein.

Ces vers de Malherbe,. les poètes du temps

(1) Lettres de Montrcuil, p. 407. Paris, édition de Claude Barbin, au Palais.

de Louis XIV eussent pu les appliquer à la merde Saint-Jean-de-Luz pour un jour si renommé. La mer, en effet, c'est le plus beau coup-d'œil et le charme le plus sûr de Saint-Jean-de-Luz , elle arrive à son chenal comme une jeune et folle danseuse. Un rayon de soleil se jouait alors aux flèches de l'église; en regardant ce vaisseau de pierres, je me sentis pris d'une indicible rêverie. La jeune reine épousée en ce lieu même par notre roi Louis XIV, dans cette ville de Saint-Jean-de-Luz ( 1) qui sentait alors le grand Cyriisà pleine bouche et où Monlreuil entendit Olheman (2) jouer si bien de la viole, ne vitelle pas succéder, en effet, bientôt pour elle les tristesses aux fêtes , l'élégie aux pompes de l'ode? Vous vous rappelez peut-être que,

(4) LeUres de Montreuil, p. 426.

(2) ï Otlieman joua de la viole une demi-Jieiirc, je de- « meurai tout ce teiups-là sans songer à vous. Mais ne « vous en fâchez pas, l'infanlc fut oubliée aussi bien que a vous, et le Roy écouta cet illustre aussi attentivement « que moi. » Ibid., p. 408.

pendant tout le cours de cette longue cérémonie du mariage , madame de Noailles sa dame d'atours soutenait dans l'église, à cause de sa pesanteur, la couronne d'or que la pauvre petite devait porJer sur la tête? Ce bandeau royal fut pour Marie-Thérèse une vraie couronne d'épines. Elle succomba sous le poids de ses chagrins, et les efforts qu'elle lit toute sa vie pour dissimuler sa morne tristesse hâtèrent sa mort. On a dit qu'en mourant elle mit sa bague au doigt de madame deMaintenon comme pour indiquer au roi le choix qu'il devait faire, choix déjà fait dans le cœur de Louis XIV. Ce dernier vœu de la fille d'un roi d'Espagne pour le bonheur d'un ingrat n'est-il pas alors, Madame, le trait le plus saillant de son martyre?

Au moment où nous passions, je remarquai sous les maisons à arcades plusieurs femmes à coëffes noires, l'une d'elles nous donna le salut commun en Espagne : Bcuja

â4 l.A Ï'OP.TL

nsied ton JJios! CéUui une vieille aussi ridée que la mère du ïilieii dans son fameux portrait qui est h Venise. Si elle ne m'eût pas dit ces paroles de paix, je l'eusse prise assurémeiU pour une gilana.

Nous laissons à droite Andayes avec son clocher, l'église de Bi3!aâi« qui n'a rien de remarquable 5 le regard plane alors sur l'océan qui se resserre, etFontarabie vous souri! à i^auche dans une vallée charmante encadrée par les montagnes. Les bœufs au char gaulois desceiuient majestueusement le chemin, le vent de la mer agite les noisetiers et les chênes. ïruii fait face à Fonlaiabie , et tous deux se regardent comme les vedeiles d'un camp. Il y a six ans, on ne trouvait qu'une maison à Béhobie ; ce petit village s'est accru et son appparence est assez propre. C'est en cet endroit qu'un gendarme français vous demande vos passeports. Avez- vous bien songé à cela? le dernier i»endarme français! le dernier repré-

sentant de cette railice sur laquelle Odry écrivit de si belles rimes ! Je tendis mon passeport à ce dernier des Moliicans, il conservait le chapeau h cornes, les gants monlant au milieu du bras, le long sabre et le fameux col en crinoline.

t dont la ganse impuissanie

« Dissimule assez mal une chemise absente (1).

Ce guide officieux nous mena à ce qu'on nomme la police. De la chambre aflectée h cette police, mon regard entrevit Irun par un des carreaux sales et fUmeux, Irun avec sa flèche élancée et les masses brunes de son église. Nous voici "sur la Bidassoa près de l'ile des Faisans de royale mémoire, et il n'y a plus à s'en dédire, ce lieu se nomme le passage. On traverse le pont deBéhobie gardé d'un côté par un tourlourou du 38* (à qui, par parenthèse, j'ai donné en forme d'a-

(1) Mory.

dieu national mon dernier cigaredeFrance)et de l'antre parun soldat espagnol. Si vulgaires que soient les adieux adressés au sol natal, on éprouve à passer ce pont de la Bidassoa je ne sais quelle superstitieuse tristesse , le cœur se resserre en voyant cette brusque ligne de démarcation et l'on tend les mains à ces plaines où réside peut-être la meilleure partie de votre âme. Les problêmes du cœur sont inépuisables, et pour moi j'essuyai une larme furtive en serrant la main de ce soldat français du 58^ qui se mit à fumer mon cigare de l'air inditiéren4jid'un Arabe.

La seule physionomie d'Irun ne larda pas à dissiper ces impressions mélancoliques. Son église svelte, ses jolies fabriques, ses maisons espagnoles où l'on aperçoit enfin des balcons et des rideaux que le vent fouette , ses (illes brunes coitfées de la natte qui retombe au bas de leurs reins, ses pignons de bois ciselé, sa population tourbillonnante autour de nous conmie l'abeille au-

DU SOLEIL. *i7

tour de la ruche , tout contribue à vous faire toucher au doigt le changement d'air et de sol ; vous vous trouvez placé devant un vrai décor d'opéra. Le jeu national des provinces basques, le jeu de paume, était en pleine vigueur à Irun, lorsque nous sommes arrivés; j'ai profité de la station que fait le calesero pour jouir à mon aise de la jolie vue qu'offre l'assiette de cette ville. Le pont de Béhohie, Saint-Sébastien vis à visd'Irun, des champs de maïs coupant de leur couleur vive ces deux cités brunes de Ion, Fontarabie sur la mer et adossée comme une immense chapelle au bleu de la montagne ; des nuages d'un blanc pâle courant sous le souffle du vent vers la France, et des terrains fauves s'illuminant de temps, à autre sous les lames tranchantes d'un beau soleil, tel est le spectacle que m'offrait ce sol déchiqueté vingt fois pourtant par In guerre, mais à qui l'engrais des batailles semble avoir été profitable. Revenu à la Place, j'admirai l'hôtel de

ville transformé inhumainement en caserne ; il a du caractère, une belle façade, et n'est plus en harmonie qu'avec la colonne de pierres aux armes de Biscaye où s'est arrêté lecalesero.

On déjeune h Irun^ si toutefois on peut appeler déjeûner l'énorme quantité de viandes et de plais qui défile devant vos yeux et qui fait songer involontairement à la colossale tournure de maître Corcuélo l'hôtellier de Gil-Blas, honnête homme qui ne goûtait pas le dernier des mets servis à ses visiteurs. La servilité me parut tout d'abord bannie des mœurs de l'Espagne, h voir tous ces hommes de différentes classes parlant entre eux devant la posada, citadins et paysans, militaires et commis, chacun gardant toutefois son rang, et ne donnant juste à son interlocuteur que la réplique nécessaire. La table était servie par une belle grande fille aux joues de roses, à la peau d'un blanc de cire ; elle avait une cocarde rouge au bas de sa

natte, et se donnait, pour plaire aux voyageurs, un mouvement qui ne prêtait pas peu à l'élasticité de sa taille. Le mayoral voulut bien m'apprendre qu'elle se nommait Jacinte et qu'elle avait six sœurs presqu'aussi belles que leur aînée, ce qui, certainement, compose au besoin un fort joli corps de ballet. Cependant et malgré cette belle apparition, je ne touchai presque à aucun plat, la cuisine espagnole étant pour moi une sorte d'abîme dont je m'exagérais peut -être la profondeur. En eiïet, je ne tardai pas à voir déguster devant moi par vos intrépides concitoyens une foule de mets safranés, huilés, épicés, dont l'odeur ressemblait assez h du savon rance, et qu'ils prenaient pourîant grand plaisir à digérer. Le vin me parut sentir le bouc, et le malaga avait un goût de réglisse. Les mélodrames français où l'on jure par saint Jacques de Compostelle vantaient beaucoup trop le vin de Valdè-Penas pou)' qu'a-

près cet essai je commisse la faute d'en demander.

Cependant on s'attroupait dans ia rue autour du calesero attelé en un clin d'œil de ses huit mules. Le petit postillon (1), lezagal (2), f escopetero (3j étaient à leur place, il ne manquait plus que le mayoral qui descendit de l'auberge où il avait présidé le déjeuner au premierétageavec la tranquillité d'un alcade. Les huit mules, rasées artistement, suivant la coutume, ne tardèrent pas à se mettre en marche pendant que les petites mendiantes

(l}Ce petit postillon se tient en tête des mules, et ne s'embarrasse aucunement de l'attelage,

(2) Le Zagal est un drôle agile qui court près des mules, les excitant tour à lour de la voix et du fouet.

{Z)L'escopetero, qu'ils nomment par raillerie : le médecin des voleurs, se tient sur le derrière de la voiture avec deux espingoles cliargérs. Il porte la veste, le iowtbrero, et une ceinture de cuir noir pour les cartouches; celle ceinture se nomme communément la cailuchcra ; cet homn)e, ce protecteur, est le plus souvent nu ancien voleur retiré. Il a la veste brune ou couleur de peau de taupe, et le chapeau noir en pain de sucre.

d'Irun nous présentaient des fleurs et des paniers de fruits au bout d'un bâton à la portière de la diligence. Nous voici dans la Sierra qui continue les provinces basques, et je remarque bientôt à Oyarzun, petite ville bâtie en belles pierres, l'hôtel de ville avec les armes de Biscaye ; à gauche, apparaît le phare de Saint-Sébastien. Hernani vient ensuite, Hernani à moitié brûlé et noirci comme un cyclope qui sort de son antre ; Hernani sur le pont duquel il s'est perdu cinq mille hommes. Entre Irun et cette ville, le maïs est très beau et développe en paix ses rubans verts sur ces champs peuplés de morts. Derrière Hernani et posé comme un nid d'aigle, le château de Santa Barbara se détache sur la teinte bleue du ciel ; l'attaque de cette redoutalile position, emportée par les troupes de la Reine à la baïonnette, ne forme pas une des pages les moins remarquables de la dernière guerre.

L'aspect d'Hernani est lait pour serrer le

cœur. Rien qu'à voir ce site et ces murailles, on devine à quelles héroïques résistances ont dû s'attendreles vainqueurs; on aime ces maisons écussonnées qui se sont toutes détendues avec leur couronne de pierre au front. Tout dans cette ville est sombre et colossal ; celle-ci vraiment a bien le teint d'une Castillane. Le postillon que nous avions était un ancien officier carliste ; il en était revenu à son premier état, celui de mener des chevaux après avoir mené des soldats. La défense d'Hernani par les soldats carlisles fut, vous le savez, aussi valeureuse qu'opiniâtre ; ils se battaient de maison en maison, et les balles dont les trous sillonnent chaque mur témoignent assez de l'ardeur d'une pareille lutte. Les Anglais tenaient derrière dans la plaine; celte plaine semée de villages brûlés, d'églises sans toitures, de pans de murailles croules, ces vestiges de désolation, nous les retrouverons jiisiiu'à Vittoria ; et c'est là certainement la plus triste et la plus

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intsructive préface de ce livre sévère nommé ja Caslille, livre déchiré aujourd'hui par tant de mains qui jadis n'auraient pas eu le droit d'y toucher. Avant Hernani, nous laissons à droite le chemin de Saint-Sébastien, et nous voilà bieniôt devant le portail d'une église assez belle dans le style de celles de Rome ; celte église d'Hernani est le premier temple dans lequel je suis entré. Il n'y avait qu'un pauvre sur une natte à moitié pourrie ; il ressemblait à l'un de ces philosophes en guenilles que j'ai vus à Gènes et que peignit votre Ribera. A côté de l'église, quelques beaux jeunes gens s'exerçaient au jeu de paume, le jeu favori des provinces, à ce que m'apprit le mendiant que je fis causer; il ajouta qu'en ce pays on se passerait plutôt d'église que de jeu de paume. Cela me donna à penser un peu, et je me dis qu'au temps de Philippe IV l'Inquisition eût rôti l'auteur d'une pareille observation. L'Espagne, àcette heure, en estàla France deJ780

elle commence ii se moquer de ses croyances. Si la vue d'Hernani m'avait frappé, je puis vous assurer que le propos du mendiant ne me fit pas une moindre impression , l'ironie d'un peuple cimtre sa foi religieuse m'ayant toujours paru l'indice irrécusable de sa décadence.

A Andio, oùil y a garnison, je remarque encore une jolie église avec son cloître à côté; c'est sur le pont de ce village que mourut legénéralGurrea. Vousne sauriez vous faire une idée exacte de l'impatience d'un voyageur en traversant ces pays ainsi dévastés par la guerre ; il aspire h des contrées plus douces et plus heureuses ; il lui répugne d'enregistrer à chaque heure des engagements et des attaques. Villa-Bona franchie, on arrive au pont de Tolosa. Ses fabiiques et son église se dessinent nettement à l'œil ; l'église est svelte, charmante; la ville a des toits en saillie qui débordent sur ses rues , des balcons coquets, un air de décor et d'arrangement qui plaît à

l'œil du] peintre. Des otTiciers espagnols à l'épaulette traînante (mode assez disgracieuse à mon avis), fument la cigarettte devant notre posada, quelques prêtres en chapeau à laBasilc se dirigent vers Saint-Jean. J'ai fait comme eux, et je suis allé rendre visite à cette église dont la façade est d'un bon style. L'intérieur en est orné comme tous les intérieurs de temples espagnols; sa coupole est haute, sa nef flanquée de chapelles à clinquants dans lesquelles j'ai vu pour la première fois ces grands Christs éplorés,dont les cheveux, tombant en fleuve sur un des côtés du visage, produisent dès l'abord une sorte de terreur mystérieuse. Les orgues jouaient leur musique accoutumée , musique criarde et rauque s'il en fut. En sortant de l'église, je rencontrai plusieurs/rai/ej en chapeau à la Basile, ils marchaient d'un pas précipité; un seul, le plus vieux de tous, s'approcha de moi en me voyant planté d'un air de

curieux devant hi i'açacle. J'avais souri en voyant le dernier gendarme français au pont de la Bidassoa, je fus prisd'un singulier élonnement en voyant le premier prêtre espagnol. Celui-ci pouvait avoir soixante ans. Il y avait dans ses moindres manières un mélange de gravité et de tristesse. Cet homme n'avait rien du moine de Sterne, ce bon moine si naïf que le seul aspect de son froc et de sa tabatière de corne vous met une joie douce au cœur; ceîui-ci portait le poids de sa mission comme un fardeau. Le clergé d'Espagne a été tout, àcette heure iln'estpius rien. Le prêtre en question causa longtemps avec moi, il m'entretint longtemps de l'abbé de Lamennais dont il avait, dit-il, traduit le livre : les paroles cCun Croyant. Il était assez mal mis, et il m'assura qu'il ne vivait que d'aumônes. — On nous a réduits à cinq réaux par jour, me dit-il (vingt-cinq sous de France), mais ce revenu si minime n'est que tlctif ; il ne nous

est pas même payé. Ce souverain déchu me fît peine à voir, je lui achetai quelques médailles, et il me conduisit jusqu'à l'auberge, La Fonda nous attendait pour le repas, le papier grisâtre de la salle à manger où se trouvait une table de vingt-cinq couverts , à laquelle ne tardèrent pas à s'asseoir indistinctement, voyageurs, officiers et mayoralSf représentait des combats de taureaux dessinés par l'Apelle le plus novice de Tolosa ; quelques-uns de ces taureaux n'avaient que trois jambes. Comme la couleur bistre manquait sans doute au peintre, il les avait enluminés d'un ton vert choux tout à fait local pour une salle à manger. Ainsi faits, ils me parurent aussi beaux qu'une fresque d'Herculanura. C'étaient les premiers taureaux que je voyais, et j'éprouvais à les contempler la joie des sauvages de Christophe Colomb quand il leur fil voir un fusil. Chaque matador me semblait devoir se nommer Montés , et le cirque figuré par une ligne de ooDâli du ton le plus

insolent devait être au moins celui de Séville ou de Madrid. L'apparition d'une vingtaine de plats mit fin à mon admiration candide pour ce décor; l'odeur de plusieurs sauces infectant le musc comme le sac d'une douairière me fit retourner. C'était le dîner , et chacun y mangea, excepté moi. La table était pourtant servie à profusion, et le maitie d'hôtel vint recevoir en personne au dessert les félicitations de chaque convive... Accablé de fatigue, je m'endormis sur un lit horrible, songeant, comme Sancho au jeu dépassepasse, de ce dîner , auquel il ne manquait que la baguette de baleine du médecin Pedro Recio de Aguero gradué à l'Université d'Osuna. Pour me consoler, je me nourris de la lecture du chapitre XLIX où le brave écuyer mange enfin à sa guise d'un certain hachis froid de bœuf et d'oignons .

Suite de la route. — L'auberge de Vergara. — Le champ de

l'Embrassade. — Le livre du Moine. — Le théâtre de

Yittoria. — Un professeur de mathématiques.

fittcria... — stpiômbre \H^t.

Trois heures du matin sonnaient à l'église de Saint-Jean , lorsque nous partîmes de Tolosa. Rien ne peut rendre l'étrangeté silencieuse d'un pareil départ pour un étranger. On descend à peine éveillé les marches d'un escal er plus ou moins sale , plus ou moins éclairé par les rayons de la lanterne ou du quinquet ; on heurte des paquets , des man-

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tcaux qui marchent , des ombres de senoras chaudement enveloppées qui glissent sur le sol; on se place dans le calesero, que renne , le mayoral ; tout cela au milieu d'une nuit profonde et sous le dais noir d'un ciel troué çà et là de quelques étoiles qui tremblotent. Tout d'un coup , et dans l'intérieur du calesero ^ vous voyez des yeux allumés, terribles, flamboyants. Rassurez- vous , ce sont les pùos ou cigarettes que cliaque honnête Espagnol vient d'allumer. Ces fanaux se multiplient bien vite , car le froid du matin est très piquant. Vous passez la rivière de l'Orio , vous laissez derrière vous une longue suite de ponts , la plupart sans eau , et vous découvrez un villnge morne et triste que , par ironie sans doute , on appelle Allegria. Au Goretta, village qui lui fait suite, et dont l'église mérite l'attention , vous rencontrez encore un pont sur un lit de cailloux ; ptiis , à trois lieues de Tolosa , vous voyez des murs Dercés de balles , des murs où la guerre a

gravé son ongle , comme à Hernani : c'est Villa-Franca , petit bourg qui vit flotter aussi sa bannière noire , portant pour devise ces mots , avec quatre têtes de mort : Fùtoria ô muerte! la devise des bandes carlistes.

A Beasin nous prenons des chevaux de poste. Rien de nouveau , d'attrayant pour l'œil dans l'aspect de cette campagne poudreuse, liserée çà et là de champs de maïs. Le jour est venu, mais avec le jour se révèle bientôt à nous une longue suite de posadas sombres et sévères, les croix nombreuses du Calvario forment les stations du chemin. De temps à autre et comme du fond d'un antre habité par un cyclope s'élancent de vives gerbes de lumières, ce sont les fabriques de fer qu'on rencontre après avoir laissé à gauche le chemin de Ségura. Commeil est écrit qu'on trouvera toujours en Caslille une page de Gil Blas éparse sur le chemin, on vous montre à Ormaistegui la maison du frère de Zumala Carregui, qui est, devinez quoi ! le

curé de ce village ! L'affaire d'Ormaisteguy eut lieu le 2 janvier 1835. C'était le lieu de ' naissance du général carlisi.e. Dans la malinéedu2, neuf bataillons étaient rassemblés, ils se dirigèrent sur la route d'Aspeitia, le général donna Tordre à six de se replier sur Seguza, ne gardant avec lui que les Guides, le6« de Navarre et le 1^^ de Guipuscoa.

« Cependant , dit un témoin oculaire de cet engagement, (1) des masses noires apparaissaient dans le lointain-.c'étaientlesquatre colonnes réunies de Jauréguy, d'Espartero, d'Iriatre et de Caratala.

« Les Guipuscoans se placèrent au centre du terrain où nous allions combattre sur le sentier qui menait à la route. Les guides s'étendirent sur la gauche, et le sixième de Navarre se retrancha sur la droite, derrière un long rang de pierres qui servaient de bornes aux pâturages de la montagne.

(!) Échos de la Navarre, par le baron H. Du Casse, officier de Charles V.

« Le feu se rompit. Nous étions si près les uns des autres, que nous entendîmes parfaitement Jauréguy crier au régiment de Saint- Ferdinand qui commençait l'attaque : Voyez, ils n'ont pas d'uniformes, ce ne sont pas des soldats, vous laisserez-\ous battre par des paysans'}

« Figurez-vous, en effet , que tous nos gens avaient quitté leurs vestes et relevé leurs manches pour mieux se 'battre, ce qui leur donnait un air de hardiesse extraordinaire. Durant plusieurs heures , nous vîmes tomber nos malheureux camarades , et les efforts des ennemis vinrent se briser contre le faible parapet derrière lequel nous combattions, et contre les baïonnettes de l'héroïque bataillon des Guides. Ce n'était pas assez : une circonstance vint déterminer un succès plus décisiî. Le cheval du colonel Sans tomba frappé de deux balles, couvrant son cavalier de sa chute. Nous le crûmes perdu , mais il se releva et, le sabre à la main, fran-

chit le parapet, entraînant à sasuite le sixième de Navarre. Etonnés de ce mouvement, les Guides le suivent. Les Christinos sont épouvante's de notre audace... Le lendemain» les ennemis s'étaient retirés en toute hâte, pourchassés honteusement comme un troupeau par les seuls lanciers de l'escorte du général, aux ordres de notre vaillant Teyna.

« On m'a assuré qu'Espartero est rentré à Bergara dans un tel trouble qu'il a fait quatre longues lieues sans s'apercevoir qu'il courait tête nue , ayant perdu son chapeau dans la fuite... »

Un peu après Ormaistegui , d'une sorte de posada en ruines sortent quatre bœufs et neuf mulets qui vous arrivent en guise de renfort, il s'agit de la côte précédant les deux villages de Ziimaraga et Villaréal que sépare le pont du dernier. Ici, le terrain devient de plus en plus inégal ; des châtaigniers ^ des mais et*des plantes diverses se le disputent.

A gauche, sur un mamelon incliné, on vous montre la place où Zumala Carregui battit le régent actuel, et le contraignit à la retraite de Bilbao.

* On ne vous fera pas grâce d'une bataille ! »

Nous montons a pied la côte de Descarga, dont la seule affaire coûta à Espartero trois mille hommes que lui prirent les bandes carlistes. Ces bandes avaient coutume de l'appeler el disgraciado (le malheureux). Il s'acheminait ainsi, comme on le voit, par une singulière route au titre pompeux de duc de la Victoire. Le rouge-gorge chante à côté de nous dans les bruyères roses. Le chemin est ardu, presqu'àpic, fouetté d'un vent continu; mais, à droite, le paysage se colore et s'embellit comme sous la baguette d'un magicien , le ciel est d'un bleu limpide , le sol onduleux et fauve. Nous rencontrons des miquelets payés par les provinces pour accom-

pagner les voyageurs et les diligences, honnêtes Espagnols assez pareils à nos cantonniers; ils portent la redingote griserie chapeau et la ceinture de cuir. Les mendiants de Vergara ont flairé le coche , ils arrivent avec leur voix nasillarde , leurs horribles plaies, et les mains rugueuses que Ribera seul leur sait faire. Bientôt, leurs litanies se mêlent aux bêlements des troupeaux , ils vous pressent, ils vous coudoyent, vous n'entendez partout que ce cri plus étourdissant mille fois qu'une crécelle ; Senor mio, la lismona por Dios! Alors, pour échapper à cette misère, vous détournez les yeux et les reportez sur la campagne ; rassasiez-vous-en, car jusqu'à Madrid de pareils aspects sont rares. La vallée où vous descendez s'étend, en effet, avec un bonheur iniini jusqu'au village d'Alzuola. Des pics grisâtres et fiers forment sa chaîne, la ligne des nuages fait sur eux l'effet de la mer vue h distance. Le silence de celte vallée est profond, comme

l'est généralement celui des vallées d'Espagne ; le cri du grillon y perce seul. Çà et là un ruminement grave et sourd dans les hautes bruyères : c'est le taureau, ce roi du pâturage et du cirque , le taureau qui tient dans les jeux de ce peuple une si grande place. Le majorai passe en sifflant devant lui l'hymne de Riégo , et le taureau le regarde d'un air effaré. Rien n'est comparable à cette fraîcheur du matin, à ces frissons du vent dans les grandes herbes. Ebloui de la beauté d'un pareil site, vous descendez ainsi sous les vapeurs argentées d'un ciel clair jusqu'à Alzuola , où se trouve la maison de poste.

C'est à Vergara (1) que le calesero s'arrête ordinairement pour déjeuner. Le traité de 1839 (el convenio de Bergara) a rendu Vergara plus célèbre qu'il ne le mérite. C'est un endroit assez triste, un bourg renfrogné sur

(1) On écrit Bergara et Vergara indilféremment.

les murailles duquel on lit tout d'abord cette inscription lugubre :

« Hnsta esta linea subiola horrorosa • Riada del 30 (ë) junio 1834. »

Cette inondation emporta deux ponts et fit beaucoup de dégât. En un clin d'œil, le bruit de nos grelots [zumbones) nous attira sur les bras une foule de curieux ; le maître de la posada , son premier garçon et sa femme nous attendaient sur le balcon. Cette auberge me parut assez propre, l'escalier était couvert de nattes (esteras) , les filles et l'hôtesse avaient bon air. Comme nous avions pris les devants, nous fûmes les premiers à visiter la table placée au premier étage dans une salle à manger ornée de lithographies françaises , représentant l'histoire de l'Enfant prodigue. On se mit à table, et le martyre recommença. Le repas de Boileau et le supplice de Tantale ne sont rien en comparaison de ces terribles repas espagnols, où le

convive affamé voit défiler devant lui vingtcinq plats sans pouvoir en trouver un à son goût. Comme il est convenable qu'un gourmet s'instruise, voici la carte textuelle que je lègue aux estomacs novices qui pourraient avoir envie de visiter la Caslille.

On servit d'abord une soupe au vin /horracha) escortée d'œuls (friios) au beurre noir comme de l'encre ; puis, comme pendant, un gaspachoj autre soupe à la limonade, composée de vinaigre, d'oignons, de pain et d'huile. Entre ces deux potages une servante très accorte et le tablier retroussé comme dans le fameux tableau de Vanderhelst à Amsterdam, s'en vint poser un énorme pucliero. Sur les deux bouts de la table apparurent ensuite deux guisados, espèce de fricassée composée principalement de volaille cuite à l'huile dana la poêle. Un cordon de tomates ou pommes d'amour l'entourait et enfermait le supplément. Des pois chiches {gar» bcmzosy) des gousses encore vertes de piment

(pirrentones) assaisonnaient la plupart de ces mets flanqués çà et là de tranches de lard (presas), et dont la seule odeur est bien capable de plonger l'étranger dans la stupéfaction la plus complète. Pendant que je songeais en moi-même à la nouveauté de cette cuisine et aux anathêmes qu'eût formulés contre elle l'illustre professeur Brillât Savarin, je fus tiré de mes réflexions par la question répétée du mayoral qui s'était constitué le maître d'hôtel de notre table. Parque no toma Y m? me demanda-t-il en me montrant quelques horribles petits saucissons (cliorizos) nageant dans la graisse du pucliero. Je savais qu'un Espagnol se croit offensé quand on: le refuse , je me résignai et mangeai avec ferveur. Je dois le déclarer, cette concession aux ragoûts d'Espagne coûte affreusement; mais, dans ce pays, il faut passer bien vite sur les étonnements de ce genre, oublier Chevet et les fourneaux de Véry,

autrement vous courrez grand risque de dîner par cœur.

A quelque distance de Vergara sur la gauche, on vous fait voir la maison où Espartero et Marotto se sont embrassés à la signature du traité. Un fraile (moine), de vingtsept à trente années, dormait profondément près de moi dans la voiture. Un livre gisait à côtJ de lui, il me prit envie de voir ce que cet homme lisait. Ce n'était rien moins que l'Évangile de saint Jean, ouvert au chapitre II, chapitre intitulé : Prédiction de la trahison de Judas .

« 18 ;^. Je ne dis pas ceci de vous tous; je sais qui sont ceux que j ai choisis ; mais il faut que cette parole de l'Écriture soit accomplie : Celui qui mange du pain avec moi lèvera le pied contre moi.

« 22. Les disciples se regardaient l'un Tautre, ne sachant de qui il parlait.

« 26. Jésus répondit : C'est celui à qui je présenterai du pain que j'aurai trempé. Et

ayant trempé du pain, il le donna à Judas ïscariote, fils de Simon.

<r 30. Judas donc ayant reçu ce morceau, sortit aussitôt, et il était nuit. »

Marotte fait nécessairement songer à Deutz,à qui les vers d'Hugo, admirables vers ! ont imprimé un si hideux bandeau de flétrissure. Je ne pouvais rencontrer Deutz : je me promis bien, une fois arrivé à Madrid, de voir Marotto.

Pensant de la sorte à ces deux hommes dont le crime est impuni, dont la vie est douce, opulente, je quittai le lieu de leur accolade, baptisé à cette heure, du nom de campo del abrazo. A Mondragône , tayuniamienfo possède un assez joli Hôtel-de- Ville. L'église, traversée au dehors par des arcs-boutants, et formant passage, est pittoresque. Avant d'arriver à Saliuas, village habité par les gens qui travaillent aux forges, vous laissez Arichavaleta, charmant endroit aux balcons de fer , aux fenêtres ou-

vragées délicatement, en forme de cages. Salinas, le dernier bourg où l'on parle basque, offre une côte dangereuse ; il y a un an , la diligence y versa. Ce ne serait pas assez d'une requa (1) de mulets pour enlever le pesant calesero qui nous voiture, des paysans surviennent et attèlent des bœufs qu'ils excitent tour à tour de la voix, du fouet et des cailloux. Un de ces bœufs marcha sur le pied de notre zagal, qui se contenta de faire une simple grimace ; cet homme était bien certainement le plus curieux type de coureur que j'aie rencontré. A la taille élégante du Biscaïen , il joignait des yeux brillants, animés de ce feu que donne la fatigue ou la fièvre, ses mains étaient sèches, maigres et presque tannées par le soleil , ses pieds étaient ceux d'un véritable andador. Je fus très étonné de lui voir casser deux œufs avant ce relai , l'un des plus pénibles assu-

(1) Fild de six ou huit mulets.

rément qu'il pût l'aire ; il les insinua lestement dans ses souliers et partit après avoir allumé sa cigarette. Ce zagnl portait la veste bleue à boutons d'argent, l'éoharpe violette, le chapeau pointu à pompon noir, et des souliers jaunes à rubans rouges.

Les ponts disséminés dans cette campagne sont si étroits, qu'un seul chariot attelé de bœufs peut y passer. En montant à pied la côte dç Satinas , la vue s'égare pourtant sur un assez large panorama. Des pics crayeux, gigantesques, des mamelons d'un ton roux et vert s' abaissant sur Salinas, des champs de mais dorés par les reflets du couchant, des fabriques d'un ton vigoureux, vous rappellent les belles lignes de Salvator. Avant Salinas, vous avez traversé Escoriaza, joli village ; en quittant Salinas , vous allez quitter la province de Guipuscoa ; il vous reste celle d'Alava, après quoi, vous voyez venir à vous la Vieille Castille.

Ne trouvez- vous pas que ce mot de Vieille

Castille résonne à l'oreille comme un glas mélancolique? Involontairement vous voilà devenu rêveur, vous voyez se dresser devant vous l'ombre géante du Campeador.

C'est Burgos, c'est Ségovie , c'est un monde de souvenirs ! Des campagnes au morne silence, des paysages nus et incultes vous attendent. Patience, vous n'êtes encore que devant la province d'Alava. En entrant dans l'Alava, la division des deux provinces se trouve marquée par une chaîne de fer. A gauche , les ruines blanches du château de Guévara, bâti du temps des Maures, et dont les carlistes avaient fait un poste» vous indiquent l'autre pays. Des champs de bruyères, de maïs, servent de ceinture à la route. Les bois sont plantés de chênes, de hêtres, de châtaigniers. Le sang espagnol a rougi ces longues plaines ; on s'est battu ici , partout votre guide vous cite un nom. Enfin Vittoria vous apparaît à plus de deux lieues, mollement couchée sur les montagnes bleuâtres

o6 LA PORTE

qui étendent leur ligne à l'horizon. Vous détournez la lête à un frôlement léger dans la plaine, ce sont des chasseurs de cailles poursuivant l'innocent gibier à travers les champs de maïs. Des pentes de terrain sans culture témoignent de l'incurie et de la paresse des habitants. Plus on se rapproche de Vittoria, plus les aspects deviennent étendus. De jolis villages festonnent sa gauche , la Zadorra l'entoure de Fécharpe bleue de ses eaux; un peu avant Vittoria, nous ^laissons à droite le chemin de Bilbao :

Bilbao, de fleurs couverte,

Jette une pelouse verte

Sur ses murs noirs et caducs (1).

C'est une de mes grandes tristesses que de ne point voir Bilbao, le port le plus important toutefois de toute la côte septentrionale de l'Espagne. Les exportations sont cependant en très i)etit nombre, et se rédui-

(1) V. Hugo. Orientales.

sent aux châtaignes , à la laine, au fer et à l'huile. A vrai dire, Bilbao n'est qu'un immense magasin, et à cette heure, l'une des meilleures stations pour la contrebande. C'est sous les murs de Bilbao que mourut le fier ZumalaCarrégui. Je vous ferai grâce de toute discussion sur la langue biscaienne qui en mériterait de sérieuses au dire des philologues; je vous renvoie pour vos péchés à la Tour d'Auvergne et à ses origines gauloises. Comme il est né bas-breton et qu'il a longtemps demeuré parmi les Basques, son opinion sans doute vous sera d'un plus grand poids que la mienne en cette matière. Ce sont les paysages de Bilbao que je regrette, c'est ce superbe groupe de montagnes, qui semble se former derrière la ville , et qui présente, à ce qu'on m'assure , une pompeuse ferlililô. Ici l'on retrouve les sites sauvages des Alpes, non loin d'un port hérissé de mâts; c'est une idylle véritable près de l'océan. J'ai lié conversation avec le moine,

il pleure en nous parlant du Pasco de los Au* giistinoSj qui n'est autre chose que le cours. C'est une terre étrange, que cette province de Biscaye, indépendante à proprement parler de l'Espagne, et qui est pourtant sous sa protection. La Biscaye se gouverne par ellemême,' elle reçoit encore à cette heure, par pure condescendance, un corrégidor et un gouverneur de la marine, tous ses habitants s'intitulent hidalgos.

Lejraile voulut bien me donner quelques détails sur un chapitre plus intéressant : les dames de Bilbao. A l'entendre , elles réunissaient la fraîcheur du teint et de la peau aux autres signes distinctifs de la beauté espagnole. — C'est-à-dire, repris-je, qu'elles sont à la fois Anglaises et Castillanes? — Voyez plutôt, me dit-il en me montrant un carro ("voiture à deux roues), qui tenait la droite sur notre route. Je vis sous le dais convexe que forme celte sorte de diligence, deux jeunes Biscaiennes en voile noir ; le

nu SOLEIL? 59

fraile me dit qu'elles allaient voir à Bilbao une corrida de novUlos. Les yeux noirs et brillants de ces belles filles , leurs cheveux lustrés , leurs dents pures comme le lait, leurs joues d'un rose de pastel en faisaient deux nymphes délicieuses de Goya. Rien n'y manquait, pas même l'énorme mouche au coin de l'œil droit, mouche de la (largeur d'un petit écu, remède espagnol, souverain à leur avis contre le mal de tête. Le fraile m'assura que la Biscaye possédait les mœurs les plus pures de toute l'Espagne, je ne puis affirmer qu'une chose, c'est que le peu de Biscaiennes que j'ai vues, sont très loin de l'agacerie constante et de la coquetterie étudiée des Andalouses.

Vitioria nous attendait cependant. C'était un dimanche, et le dimanche en Espagne est vraiment le jour béni du ciel, comme en Angleterre, c'est le jour maudit; chez nos voisins d'Outremer, il vous porte au spleen, ici, au contraire, la nature elle-même vous con-

vie à l'amour et à la joie. Le dimanche, chaque promenade d'Espagne est un bouquet, les jeunes filles ont passé leurs plus belles robes, les jeunes paysans leurs ceintures les plus fraîches et leurs gilets à boutons d'argent les plus coquets, c'est le jour de l'encens, des fleurs, de la danse. Aux portes de Vittoria, nous rencontrâmes une foule de senoritas en mantilles noires, se montrant de temps à autre d'un air moqueur notre épais calesero. Le cœur vous bat à la vue de la première senorùa espagnole, comme celui de Colomb dut battre à l'aspect de la première fille d'Amérique qu'il rencontra. Les natures étrangères ont sur certains esprits un empire incomparable. Ces filles de l'Alava me parurent belles comme des anges , hautes, sveltes, gaies, riant de ce rire éclatant et frais qui convient si merveilleusement aux jolies bouches. Il est impossible à un peintre de rendre l'harmonie capricieuse d'un tel ensemble, à moins qu'il ne s'appelle à la fois

Velasquez, Vatteau et Goya. Les coiffures de ces folles promeneuses différaient entre elles avec mi bonheur singulier : les unes portaient les bandeaux, d'autres de petits tirebouchons agiles et coquets, mais toutes gardaient le voile. L'entrée de la ville et son aspect m'éblouirent. Des officiers fringants et jeunes pour la plupart, des paysans endimanchés venus à Vittoria pour voir un Circo olympico qui faisait fureur , de jolies têtes penchées aux balcons de la plus grande calle, le caractère élevé des édifices, l'Hôtel de Ville et son immense escalier, tout me parut neuf, piquant, plein de désinvolture et de parfum. Je me rendis au cirque où l'on jouait en plein air et en plein jour, les écuyers y conservaient tous ce classique uniforme de général que les Franconi ont fort bien fait de quitter chez nous. Il y avait un clown dans le genre d'Auriol , mais qui était loin d'approcher de lui comme sauteur; il me parut An-

62 LA POnTK

glais et maladif , au point que le voyant cracher le sang dans un entr'acle, fayuntamzV/2/o, qui, faute de tribune, trônait sur trois tabourets, le lit rentrer. L'éternelle scène de Passe-Carreau et Rognolet divertissait encore les dames deVittoria, quand on vint annoncer que la senora Conception, l'écuyère en titre, réclamait l'indulgence du public non pour un rhume, cette excuse est interdite aux c'cuyères , mais pour un golpo qu'elle venait de recevoir. Son cheval favori , ingrat cheval! lui avait marché sur le pied. Nous la vîmes, en effet, arriver bientôt en robe couleur d'arc-en-ciel, le front planté de plumes comme une Péruvienne, elle avait les larmes aux yeux la pauvre petite, et quand un vilain nègre lui mit du blanc sous le pied, elle poussa un cri. A ce cri, je vis accourir le clown qui lui préseiita galamment un grand verre d'eau fraîche. — C'est son amoureux, dirent au tour de moi quelques habitués. Cette jeune écuyère était de Loja et

DU SOLElC 63

avait toute la grâce d'une Grenadine. A la fm de la course, on la couvrit de bouquets et on lui offrit des dulces ; puis, comme une pauvre mule blessée, un écuyer la reconduisit vers l'écurie.

Jetée avec bonheur au milieu d'une vallée, Vittoria présente deux parties dislinctesia ville neuve et la ville vieille. Celte dernière offretrèspeud'intérêt,etestlamoinshabitée; la ville neuve a l'aspect riant, fertile, animé. La cathédrale renferme quelques bons tableaux ;mais, en vérité,je n'eus guère le temps d'en jouir, harcelé que j'étais parle fantôme d'un douanier qui devait bientôtm'apprendre ce qu'est la douane en Espagne. Bien que je fusse, en effet, le compagnon de voyage du seigneur Rafaël-Mendizabal, un grand escogriffe lui arracha des mains mon nécessaire d'Aucoc qu'il me faisait passer avec une pohtesse charmante par l'une des portières du calesero où il était resté avec son majordome nommé Juan.

— Qu'est cela ? demandai-je au douanier.

— Ce/a? me répondit-il d'un air de hauteur, doit être visité, monsieur le Français ; qu'il vous suffise de savoir que nous avons arrêté hier deux contrebandiers de votre nation sur le chemin de Salvatierra.

Mon nécessaire de voyage était en argent comme tous les nécessaires, je l'avais fait nettoyer avant mon départ.

— C'est de l'argent neuf, me dit le douanier.

— J'ai ce meuble depuis 1832,repris-je, il a fait déjà avec moi les voyages d'Italie , d'Angleterre et de Hollande.

— Voici une douzaine de gants que je confisque avec lui, mon cher Monsieur. Rien de neuf ne doit passer la frontière, c'est l'ordre du Gefe polit ico.

— Au diable votre chef politique et ses ordonnances 1 Conduisez-moi vers lui , je ne demande pas mieux. . .

— En ce moment-ci, ce serait difficile, il est à voir Trente ans de la vie d'un joueur au Théatro Nacional,..

Je m'emportai, je criai, tout fut inutile. Rafaël Mendizabal et son majordome Juan se regardaient entre eux d'un air interdit ; à la fin, Juan trancha la diffîculté^et, touchant la main du douanier, il lui dit à l'oreille quelques paroles que je soupçonnai devoir être tirées du Grand-Albert. L'homme lui remit alors mon nécessaire et mes gants, et s'en fut chercher d'autres victimes.

— C'est un duro (1) que vous me devez, me dit Juan.

L'annonce du dîner vint interrompre tort heureusement les doléances de notre caravane. Le dîner était passable, et le vin meilleur sans être bon, seulement on mit au repas la lenteur sacramentelle qu'on met en Espagne à tout repas, l'anisette et le malaga

(1) Un peu plus de 5 francs de France.

allaient circuler quand mon voisin me parla du théâtre National. Je l'avais oublié, j'y courus en toute hâte. Quand on doit voyager cinq à six jours dans une lourde boîte garnie de clous nommée diligence , on ne redoute pas les plus dures banquettes; celles de l'orchestre au TeatroNacionaî me^arureni un lit de roses. L'affiche annonçait Trenta anos de la vida d'un jugador en lettres pyramidales, et de plusla scène du dénouement était peinte à la porte sur une toile. C'était le premier théâtre Espagnol que jevoyais, et j'avoue que ses abords nauséabonds turent loin de me plaire ; l'odeur des lampions de Polichinelle un jour de foire , n'est rien près des odeurs qui se disputent le vestibule de ses corridors. Il est vrai que le cigare corrigeait un peu ces miasmes; les officiers de Vittoria, les jeunes gens, les bourgeois, tout le monde fumait dans les galeries, tous roulaient le papel entre leurs doigts. Les acteurs me parurent assez médiocres, mais il n'en fut pas de mè-

me de ceux qui dansèrent la jota : ils me plurent infiniment. J'avais près de moi dans un palco du théâtre N. 12, un grave Allemand qui prêtait à la danse une attention suivie; c'était un petit vieillard à perruque blonde dont les idées semblaient peu tournées vers le drame sombre et le roman à la Werther; il prisait comme un Suisse, et faisait craquer sa boîte d'un air de satisfaction chaque fois qu'un boléro (1) montrait quelque légèreté dans sa danse. Un jeune lieulenant de Viltoria qui s'était établi de lui-même notre cicérone voulut bien m' apprendre quel était ce personnage.

— C'est un professeur de mathématiques au collège de Leipsick, me dit-il, il a fait son tour d'Espagne et compte passer une partie de l'hiver prochain en France. Il est revenu de Madrid fou de cachucha,dejota et de fandango. Comme nous avons ici la Cecilia Marquez,

(i) Boléro, danseur.

il ne manque pas une seule de ses représentalions ; le matin, c'est un savant homme que vous trouvez chez lui en robe ouatée la main sur les œuvres de Kant (en espagnol Las obras de Kant traducidasj ; vers les six heures, il s'enferme à ciel dans la chambre de son auberge et fait ronfler la castagnette comme un majo. Il a soixante ans, et n'était guère sorti de Leipsick avant de venir chez nous. J'ai grand peur qu'à son retour , il ne professe avec les castagnettes de Cecilia, qu'il est très capable de lui demander , le tout par amour de l'art. Il connaît le po/o, la tirana, la tana, le cachirulo, le zorango et toutes les vieilles danses de l'Andalousie oubliées à l'heure qu'il est.

Le spectacle finissait, et nous laissâmes à regret cet original. L'amant sexagénaire du fandango se leva sur ses petites jambes et alluma bientôt, sous la porte même du théâtre, une petite lanterne à feuillets qu'il déroula comme une carte de géographie et qui

DU SOLEIL, 6f

ne tenait guères plus de place dans sa poche qu'un numéro du Siècle ou des Débats. La lune était cependant alors dans son plein, mais de gros nuages noirs la couvraient par intervalles. Le caractère élevé des édifices de Vittoria me plaisait, ses qualre églises presque toutes dans le genre gothique, sa belle et grande place, ornée d'une fontaine et entourée d'un joli portique, le mouvement de ses rues et des abords de son théâtre, le froissement de quelques mantilles noires et blanches, tout donnait alors je ne sais quel relief à celte ville, la première d'Espagne sur votre longue route de Bayonne à Madrid. Je m'assis un instant sur l'escalier de l'Hôtel de ville, hardie spirale qui rappelle au soir, par le seul jeu de ses ombres, l'escalier des Géants dans \Qcortile ducalede Venise. Quelques voix chevrotantes chantaient l'hymne de Riego, et sur chaque pierre je pouvais lire : Viva la constitucion e Isabella Segunda! Je marchai seul quelque temps, et après avoir tra-

versé la promenade alors déserteje me tn.uvai devant la Fonda. Une seule fenêtre à demi ouverte sur son balcon était éclairée; j'entendis bientôt le bruit d'un archet et le ronflement de la castagnette. Ayant pris la chandelle classique des mains du mozzo (1), long Galicien à moitié endormi, je montai et trouvai mon lit fait à côtédeceluidumayoral. Le bruit de l'archet et des castagnettes continuait. Je ne pus résister à l'indiscrétion de regarder à travers la serrure de l'autre chambre. C'était le digneprofesseur allemand qui prenait à cette heure sa dernière leçonde castagnettes. Lii-quenda lellus et domus ! le brave homme partait pour Bayonnele lendemain .

— Buenas noches , cahallero; m'écriai-je en entrant d'un air résolu.

— Grazias, senor, me répondit-il confus d'être surpris comme M. Jourdain dans ses

(1) Garçon.

exercices. 11 congédia son maître de fandango et se jeta sur son lit aussi fatigué que Vestris.

Il y avait sur sa tabie quelques vieux œillets dans un verre, et une foule d'éditions étrangères, las obras de Lamennais, Cousin , de Gerando, Lacordaire, Laromiguière [edicion economica e belga).

Nous devions nous voir réveillés à deux heures, je lui serrai la main, et, me roulant dans une mauvaise wa/i^a, jene tardai pas à m'endormir.

La douane de Miranda. — Vu orage à Pancorvo. — Un carreau cassé. — Burgos. — La cathédrale et les chapelles.

Je retrouvai l'intérieur du calesero avec une sorte de dépit. Ma promenade nocturne à travers les rues de Vittoria m'avait mis en tête je ne sais quelie envie de rébellion contre cette prison roulante où je me trouvais aussi captif que le perroquet du seigneur Rafaël Mendizabal mon compagnon de voyage. Cependant il fallait me résigner ;

j'eus bientôt laissé derrière moi la rivière d'Arienza, Puebla, Arminon, et je me trouvai devant le joli pont de huit arches jeté sur rEbre;.avantcepont, une colonne de marbre consa'teFe les limites de l'Alava et de la Vieille Castille.

Ce qui vous frappe dès l'abord dans cette

province, il faut bien en convenir, c'est le

manque absolu d'arbres. L'Espagnol ne se

fait faute de vous donner pour raison que les

bois attirent les oiseaux ; de là mille ravages

opérés, dit-il, sur ses champs , ses blés, ses

raisins par la gent ailée et rapace dont il a

peur. Attendez-vous donc à des aspects nus et

fiers comme un mendiant de Cervantes. Ici le

paysage devient sombre et rembruni. La

première villede la Vieil e Castille est Miran-

da del Ebro; nous y arrivâmes par un froid

très vif et la matinée la plus claire que j'aie

ncore rencontrée. Les bords de son pont

bâti par Charles III avec ses inscriptions et

ses lions de pierre couronnés étaient obs-

©tf SOLEIL. 75

trués par Messieurs de la douane faduana); ce lut une répétition de celle deVittoria avec la seule différence que cette fois la visite dura une heure et demie. Je ne saurais trop remercier cette excellente douane qui me permit de mettre ce temps à profit et de visiter la Plaza de la ville ornée de fontaines, les restes d'un vieux château et de plusieurs tours démantelées, enfin l'église de la place Santa Mariisi où un prêtre célébrait pour un anniversaire la messe des morts. Il y avaitdans cette église assez ordinaire trois jeunes Espagnoles divines, toutes trois enveloppées de la mantille noire et derrière lesquelles un vieux domestique en deuil marmottait à genoux avec ferveur. Ces trois filles étaient-elles parentes du mort , ses sœurs, ses filles ou ses nièces? c'est ce que ne put me dire le sacristain qui avait, du reste, autre chose à faire, car il nettoyait une quantité deplaterias (orfèvreries) pendant ce service d'anniversaire auquel je me trouvais étranger. Les demoi-

selles étaient agenouillées sur des nattes de paille, l'église comme beaucoup d'églises d'Espagne ne possédant pas de chaises. Le retable de l'autel était doré, mais le style intérieur avait si peu de caractère que j'en éprouvai presque du désappointement. Je fus tiré de la contemplation de mes belles chrétiennes parla clochette d'un grand nombre de mules, c'était un convoi d'arrieros qui passait. Le mouchoir roulé sur la tête était le trait dominant du costume , puis la foja (1) serrée étroitement autour des reins , et enfin la classique chaussure des alpar gâtas (2). J'arrivai assez à temps à la douane pour voir bousculer mes deux malles et intervenir à propos de livres français que l'on voulait peut-être mettre à l'index; ces deux livres que je recommande à tout prudent touriste qui s'aventure par les

(1) Ceiniure.

(2) Souhers à lanières de laine enlrolacées.

Espagnes, étaient Don- Quichotte et le Cuisinier Français. iQX^yoMQ à ma honte,je voyais dans le second de ces ouvrages un tel préservatif contre les plats espagnols et une telle ressource dans les occasions désespérées que j'eusse de bon cœur sacrifié pour sa conservation l'immortel Saavedra lui-même! Mon mayoral persuada à Messieurs de la douane que j'étais un libraire, et tout fut dit , je passai avec seize à vingt volumes de cargaison.

Les oiseaux empaillés du seigneur Rafaël Mendizabal se virent plus exposés. La passion de ce jeune naturaliste allait être mise également à une rude épreuve quand on vint nous prévenir, par bonheur, que le déjeuner était servi. Ce déjeûner se composait du simple verre d'eau et de la tasse de chocolat ; il est vrai que ce n'était qu'un premier déjeuner. En Espagne et avec le système des moyens de transport actuel, il est inoui combien de fois l'on s'arrête pour manger ; c'est

un exercice qui se répète fort souvent à la satisfaction des hôteliers. Le {chocolat fini, il est d'usage de jeter dans un verre d'eau, Cazucar, sorte de conserve blanche qui pétille et se fond avec a'iS^sez de facilité, mais qui est loin de remplacer notre sucre. Les tasses de chocolat ne dépassent, du reste, jamais la hauteur de nos plus petites tasses à café.

A droite de Miranda, l'œil découvre une chaîne blanche de moatagues, et à gauche le village d'Oro'n. La couleur du tableau devient insensiblement romanesque, c'est une sorte de décor à la Freyschiitz, une route coupée à pic que l'on nomme encore le Gosier de Pancorvo, autrement dit en espagnol ia Gargania. C'est sur la petite rivière d'Oroncillo qu'est située cette ville aux abords calcaires , au front couronné d'un château bâti par le Maure. D'immenses rochers la cernent et l'écrasent de toutes parts. Au moment où nous y passâmes, la chaleur était

devenue si intense et la température avait tellement varié que de larges gouttes d'eau ne tardèrent pas à tomber ; un orage épouvantable ébranla chaque roche de la vallée. Bien que j'eusse vu récemment plusieurs scènes de ce genre aux Pyrénées, la nouveauté de celle-ci me fiappa. La majesté de cette Sierra avait pour moi quelque chose de fantastique ; il ne manquait à l'orage que la musique de Weber. Ce long bourg peidu dans un défdé qui rampe comme un serpent, ces masses alpestres menaçant de s'écrouler au premier choc de la foudre, cette chaîne de montagnes courant de l'ouest à l'est et qui semble intercepter toute route, les ruines de la batterie de Santa-Barbara détruite elle-même en 1825 par les Français, recevaient des lueurs de l'orage une couleur étrange et lugubre. L'aspect des maisons de Pancorvo m'arracha bientôt h ces idées ; j'avais remarqué plusieurs écussons de maisons nobles et d'assez belles sculptures;

^'eus le loisir de les examiner grâce à un accident survenu à la voiture. Une énorme charrette venant en sens contraire à notre calesero et toute érissée de ballots de laine enfonça au détour d'une rue une vitre de la diligence ; le mayoral se prit alors de querelle avec le malencontreux conducteur et lui appliqua un grand soufflet. L'autre était un Galicien qui ne dit mot. C'est le seul soufflet que j'aie vu donner en Espagne, où le couteau, en général, joue plus son rôle que la main. Les gens de Pancorvo s'attroupaient déjà ; nous fîmes hâter noire guide. Sa colère me parut assez légitime, du moment qu'il m'apprit que jusqu'à ^Madrid nous devrions nous passer de carreau dans la voiture. Il n'y a qu'à Madrid que celte besogne pouvait, selon lui, être bien faite. Je ne cite ce trait que comme un des mille corollaires à ce qu'on a pu dire sur la paresse et l'indolence castillanes. Après un consul de France,

soyez sûr qu'il n'y a rien de si indifférent pour vous qu'un niayoral.

Vous laissez h gauche le chemin de la Rioca qui conduit à Logrono, et vous êtes tout surpris de trouver en ce pays de Castille austère et triste un terrain souvent plus fertile et plus cultivé que dans les provinces basques. Aprèsle village de Bino, jeté pittoresquement sur un mamelon à droite, vous passez Cube dont l'église et la tour méritent d'être vues, pour déjeûner h Briviesca. Quand nous arrivâmes dans cette dernière ville, il y avait marché. C'était un vrai tableau du peintre espagnol Villa' Amil avec ses fraîches couleurs, ses gueux, ses vieilles femmes, et ses gens du peuple endimanchés. La route continue, elle déroule ses aspects durs et désolés, ses arbres rabougris, sa poussière sèche. Çà et là quelques crucifix de pierre écussonnés d'armes <à divers cantons au dessous de l'image du Christ. Peu à peu des chênes verts et des cistes forment plateau;

et de cette sorte de bouquet jeté en pleiu désert s'élèvent les flèches deBurgos. En ce moment aussi le mayoi al jugea à propos de faire halte devant une fontaine qui se trouve à droitesur laroute. Je bus, et je regardai...

Le soleil allait s'éteindre dans une nappe de vapeurs ; j'apercevais devant moi la capitale de la vieille Çastille au milieu d'un amas d'ombres confuses, et sur une éminence à gauche la Chartreuse de Miraflores.

Les eaux de l'Arianzon fertilisent ce pays, l'un des plus plats de la monarchie espagnole, connu du temps des Romains sous le nom de terre des Vaccéens et qui prit plus tard celui de Casliile. L'intérieur de la ville est loin de répondre à l'aspect des alentours ; les rues sont inégales, étroites ; elles ont je ne sais quel aspect sombre et renfrogné. Après avoir passé devant les quartiers de cavalerie et d'infanterie, et longé une promenade assez étendue, où figurent quelques statues monumentales, une fontaine,

et une belle draperie de maisons, on voit venir à soi le vaisseau de pierre nommé Sant-Tago de Burgos. La porte crénelée qui fait face au pont est curieuse de travail ; elle ressemble à Vun de ces frontispices fantasques qui accompagnaient autrefois les vieux manuscrits et que l'on a ressuscites aujourd'hui comme ornement indispensable aux albums. Celte porte est flanquée de tours et de statues chevaleresques ; elle ne paraît petite au premier abord malgré son élévation, ainsi que les deux admirables clochers à filigranes, qu'en raison desa situationdans un creux taillé sur un côté de la montagne. C'est assurément l'un des plus merveilleux modèles d'architecture gothiques malgré l'irrégularité extérieure de son ordonnance , et l'espèce de jeu d'échecs amoncelé sur cette fameuse porte. Les difficultés du terrain ont nécessité ces marches de pierre et ces sortes d'échelle dont vous vous étonnez d'abord ; mais entrez dans le temple, et vous

Sa là porte

verrez bientôt qu'il ne le cède en rien ni à Cologne, ni à Strasbourg, ni àYorckminster dont il rappelle la forme. En dépit de l'amoncèlement de quelques chapelles sur le côté droit, on retrouve bien vite le dessin de la croix en usage dans le gothique. L'intérieur est si vaste qu'on y célèbre à la fois les offices divins dans neuf chapelles sans que les pas et les voix se nuisent pendant ces offices. — En vérité , ceci n'est point un temple, c'est un monde. Monde inoui, profond , semé de ténèbres et de lueurs , chape auguste brodée par la main des anciens rois de Castille! Dieu merci, le marteau des révolutions n'a brisé aucune fleur de ce magnifique travail , auquel semble encore sourire Sant-Iago placé au milieu des flèches du clocher principal sur son cheval de bataille. A la grande fenêtre du porche qui est à l'ouest, la Vierge ellemême paraît vous tendre la main. Peidez-vous avec amour dans ces chapelles fon-

dées par de nobles et vieux Caslilians dormant à celte heure du grand sommeil et que saint Ferdinand, le premier roi catholique qui eut la pensée de cette œuvre, regarde au ciel comme autant de frères. Les pierres de ce temple, bien que contournées et fouillées mille fois par le ciseau , festonnées avec bonheur et pliées à toutes les délicatesses de la sculpture, commandent l'attention par un air de virilité et de force. Chaque arête est robuste, chaque nervure a du corps. Écartez ce pampre si léger , qu'il vous prend envie de l'écarter, poursuivez, et vous trouverez le tuf. A Burgos, la force et la grâce se donnent la main ; c'est la foi catholique dans toute la puissance de sa fondation, l'architecture royale et monacale dotées de tout le prestige de la renaissance. Ici le XIIP siècle et la renaissance se confondent, s'enlacent et s'épousent avec un bonheur audacieux. Noble temple que celui que Ferdinand fonda et que réédifla Charles-Quint !

On se plaint oniinairement du jour qui tombe d'aplomb à travers les vitraux sur cette vaste et longue net ; on prétend qu'il contrarie l'effet mystérieux et sombre de Fensemble. Le ciel brumeux de l'Angleterre ou de l'Allemagne est plus favorable^ on le sait, aux vaisseaux gothiques; là où la nuit règne, Dieu rayonne avec plus d'éclat ; c'est à cette conviction d'artiste que l'on doit Rembrandt et Caravage. Pour mon compte, cette fois, je n'ai pas eu à me plaindre du jour en visitant la cathédrale de Burgos ; vous saurez que je ne l'ai vue qu'aux torches. Avec un duro placé à propos dans la main du sacristain, vous pouvez, quand vous passerez à Burgos, vous don:ier le plaisir de cette illumination.

Quand j'entrai dans la nef, précédé par mon guide , le silence en était interrompu par quelques coups de marteaux ; on déclouait, au milieu du chœur, un catafalque

placé le matin même pour une messe d'anniversaire. Le mort était un éwèiue {obi sco) et les sacristains, au nombre de trois, emportaient déjà sa milre, sa crosse et son livre doré; cette double rencontre d'un catafalque dans le même jour était ceries bien propre à doubler mon recueillement. Les éclats lugubres, eîTrayants, ,que jetait par intervalles la torche du sacristain, produisirent bientôt chez moi une hallucination rapide et magique ; je crus voir un instant les chefs de tant d'illustres et pieuses familles, la main sur leur épée ; près de leur maître et roi El Campeador c'est le nom du Cid. Quand vous avez bienadmiré les stalles et les bois merveilleux des sacristies, les reliquaires de corail, les sculptures, les bas-reliefs plus fins que 1 ivoire, il vous faut aborder cette merveilleuse salie où se trouve le coffi-e du Cid (cofre del Cid), Ce coITre est suspendu à la voùle, à une hauteur assez grande; U domine le tombeau du famoso çabAlero Cid Rai

Diaz{i), ou, si vous le préférez, Rodrigue Diaz de Bivar. Fabuleuse ou vraie, écrite par Corneille ou Ferreras, l'histoire de ce héros castillan n'a-t-elle pas le charme d'un vieux et saint livre? Général habile, loyal chevalier, il lut le modèle des siens, cela est prouvé , si sa querelle avec le comte de Gormas et son amour pour dona Chimène le sont moins. Quant à moi, je l'avoue, j'ignorais lliisioire du coffret, et je* trouve qu'elle lui l'ait le plus grand honneur. Ayant besoin d'argent pour lever des troupes contre Valence (2), il demanda à 1 evêque une forte somme en garantie de laquelle il s'engageait à lui laisser ses bijoux. Le marché conclu, il envoya à l'évêque un colTre assez lourd. Lorsqu'il revint précédé des trophées du Maure, chargé de ses dépouiiles, et fier

(1) Voir sa vie, imprimée à Séville en 1816, sous ce tilre.;

(2) Où il moiirul en 1099. U Otail né à Burgos vers l'an lOiO.

de la mort de Hiaga, roi maure de Tolède, qui s'était retiré à Valence, où le Cid venait de s'établir en maître, il fit ouvrir le coffre en présence de l'évèque , après l'avoir payé préalablement. On trouva le coffre rempli de pierres. Le Cid {el Seid) (1) ajouta que le gage qu'il lui avait laissé était sa parole et son honneur, ses plus grands trésors. C'est ce coffre, vrai ou faux, qui est gardé dans l'une des chapelles de la cathédrale. La salle qui y fait suite est tendue à cette heure de damas rouge, et le guide à chaque tableau qu'il vous découvre le baptise du nom de Murillo, bien que la plupart soient dans le goût de l'école flamande. En général, on compte beaucoup trop de Murillos en Espagne.

Le vent était frais, la nuit devint bientôt plus complète. Je vis reluire la torche du guide sur les trèfles gothiques d'un cloître

(1) El seid, en arabe, seigneur.

formant préau, ce cloître renfermait une infinité de tcmhes. L'image de la mort ne vous quitte plus une lois entré dans ce pandémonium confus, nommé Sant-Iago de Burgos.

Je venais de visiter la magnifique chapelle du connétable [capilla del Cœidestuble), où figure couchée la statue de don Pedro Fernandez de Velasco, et celle de dona Mencia Lopez de Mendoza (1 ), sa femme. Ces cénotaphes de marbre blanc rappellent pour ia beauté du style ceux de la chapelle de Bréda, en Hollande, mais en revanche ils n'ont pas subi les outrages révolutionnaires. La finesse du travail dépasse tout ce qu'on pourrait en dire, c'est de la broderie aussi déliée qu'une fraise du temps de Philijpe II. Ce qui vous jette au cœur une peine horrible, infinie, c'est que, devant de pareils monuments, jamais le nom de l'ouvrier n'arrive en Espagne sur les lèvres de celui qui vous les montre,

(3) y Figucrroa,

nul n'a pu me dire à Burgos à quel ingénieux sculpteur appartenait la gloire de ces deux merveilleuses statues. Le maître-autel, avec son crucifiement et ses bas-reliefs, les peintures attribuées à Gaspard Becepra, et la Madeleine, tableau sur bois donnée à tort ou à raison à Raphaël, complètent dignement cette chapelle du Connétable, non moins intéressante que celle de la Présentation^ où est enseveli le chanoine D. Gonzalo Diaz de Lerma, son fondateur.

Je rentrai dans 1 église après avoir admiré des portes de bois ciselé d'un beau travail, mais les sculptures de pierre qui se trouvent derrière le chœur ne leur cèdent en rien : il y en a qui représentent des portations de croix dus()'le le plus élevé que j'aie vu. La Passion du Christ, la Résurrection ont trouvé dans le ciseau de l'artiste je ne sais quelle voie de prédication inconnue ; toutes les tètes souffrent et semblent crier.

Vous parlerai-je encore d'un escalier de

pierre avec des griffons et des arabesques, de vingt à trente grilles de l'er ouvragées comme des dentelles, d'un amas de colonnettes, de festons, de feuillages, de trèfles formant une vraie corbeille où s'épanouissent les plus fines fleurs du XVr siècle? Tout cela, je vous le répète, est un poème en douze chants, une joute admirable, où chaque prince , chaque fondateur apparaît revêtu de la livrée de son siècle.

Inutile de vous dire, n'est-ce pas, après tout ceci, que ce chef-d'œuvre colossal, dont chaque partie est à elle seule un dessin et un caprice, n'a pu être que l'œuvre patiente et graduelle du temps? Dans cette légende de pierre, on reconnaît chaque date. Le Pardon, les Apôtres, la Mégisserie, trois portails distincts, la chapelle de la Présentation et celle du Connétable, offrent à l'artiste une curieuse étude de styles transitoires. Le mélange qui est un défaut disparaît ici sous le luxe et l'exubérance de la forme. L'enfouissement

de celte cathédrale au milieu de toits modernes, et d'un style sans effet, nuit seulement d'une manière Irappante à son ensemble. Il y a cependant pour elle un péril plus imminent encore, c'est le badigeon. En Espagne plus qu'en tout autre pays on est possédé de la rage de reblanchir, cela tient du goût arabe, et c'est dans ce moment-ci, m'assuret-on, l'une des plus tristes idées de restauration appliquées à l'Alhambra. Je n'en suis point encore à Grenade, mais je doute qu'il puisse se trouver un i'aisceau catholique plus riche et plus éclatant que la cathédrale de Burgos. Je compte voir demain le monastère de las Hiœlgas.

Papa Moscas. — Le monastère de las Huelgas. —La Clauslrilla.-^ CarmeD ( histoire vraie).

Bttrgoi,,. , septembre i8.'|i.

Vous allez vous écrier que je tiens peu mes promesses. Au lieu de vous conduire tout d'abord au {nonastère de ias Hu Igas, je vais vous présenter à un singulier personnage que peu de voyageurs mentionnent et qui est cependant l'être de Castille le plus connu en cette bonne ville de lîurgos : c'est le digne seigneur Papa Moscas.

Notre connaissance s'est faite d'une façon singulière... Je revenais de visiter las Huelgas, il était trois heures environ, et je cherchais une horloge de la ville sur laquelle je pusse convenablement régler ma montre, lorsque mon pied me reportant comme par instinct vers la cathédraie, je me suis trouvé en face d'un monsieur qui, à ma vue, s'est mis à bâiller horriblement. Ce monsieur était en pierre..

Papa Moscas est une statue placée sur l'horloge de Sant-Iago, elle sort au coup de trois heures comme la célèbre statue de Cambray, et retourne ensuite méthodiquement à sa place, après avoir bâillé d'une façon peu honnête...

Je me suis replongé dans les merveilles de la cathédrale, cette fois c'était au jour. Mais le bruit des pas, la vapeur de l'encens, et le chant criard de l'orgue espagnol, nuisaient à la rêverie ; aux églises gothiques il faut l'ombre et le silence. J'avais emporté avec

Dr SOLEIL. 97

moi les Épîlres dorées et familières de don Antonio de Guévara, évêque de Mondonedo. Dans une lettre à don Alphonse de Fonceque, évêque de Biirgos, il le traite de très magnï^ fique seigneur et proconsul indien. L'évêque de Burgos était, en eîTet, président des Indes, et ses redevances, impôts et tributs étaient immenses autrefois avant les réformes politiques.

L'aspect du monastère de las Huelgas, situé à un quart de lieue de Burgos, indique assez la destination de l'édiOce; il est évident qu'il fut construit et fortiflé par don Alphonse VIII, comme on pouvait et on devait fortifier les châteaux d'alors; cet édifice consacrait moins un temple qu'une juridiction. La pensée de la tutelle royale s'y montre partout, c'est le vainqueur de las Navas, couvrant de son manteau et de son glaive une faible abbesse. Assises énormes, arceaux redoutables, murs épais, tourelles et meur-

trières, rien ne manque au couvent de las Huelgas.

La sculpture la plus grossière y coudoie les fleurs les plus délicates , dues au ciseau des ouvriers du XVr siècle. Ce monument a passé à !a lois par la raideur du style byzantin, lo travail mauresque du IX^ siècle, le gothique pesant du XIP, et eifin par le mauresque elle gothique le plus fleuri. Vaste campo sanlo de têtes couronnées, ii avait vu plusieurs rois recevoir celle couronne sous ses voûtes mêmes, il avait, à titre de vassaux, douze ou treize villes et cinquante villages. Ce que la munificence royale lui concédait était inouï, Tabbesse seule en est nommée dans les titres suzeraine , supérieure prélaie, etc., etc. Elle c:vait sous ses ordres, et dans uiie bouigade à peu de distance, un grand commandeur, douze m.oiiies et huit religieuses commanderessesdeCaiatrava (1).

(Ij Voir i'Ei paierie sacrée.

m- SOLEIL. 99

Elle pourvoyait en outre, dans sa juridiction, aux charges de corrégidors, aux commanderies et aux prélatures; en un mot elle exerçait le droit seigneurial de haute et basse justice. Voilà ce qu'était l'abbesse de lasHuelgas, une simple fenune investie par un roi caiholique de la puissance d ULie reine. Dona Léoîiorela femiue d'Alphonse VIH, la fondatrice de ce monastère, était moins puissante, il est vrai qu'Alphonse VIll en était alors aux nivellements absolus et aux oppressions ibrcées de notre roi Louis XI contre sa noblesse, il avait ta combattre d'ambitieux serviteurs. Et puis que vouliez-vous que devînt un roi devant cet effrayant fantôme appelé le Maure, plaie d'Egypte toujours menaçante, foudre de Dieu toujours prêle? Gétait le temps des fondations, Alphonse VIll fonda Sainte-Marie-de-ias-IIuelg s.

J étais prévenu ii l'avance qae je ne verrais plus de moiioi en Es^):igae ; grâce à la constitution présente, je savais que, repous«

ses de leurs temples, ils erraient autour de l'autel sans encens, qu'on leur votait bien comme par pitié cinq réaux par jour (25 sols), mais qu'en revanche ces rois d'hier si riches et si absolus jadis ne les touchaient même pas. Il me parut donc indispensable de rendre une visite h l'abbessede Las Huelgas.

On doit savoir gré à l'absolutisme constitutionnel d'avoir au moins respecté les couvents de femmes, tout en les dépouillant de leurs revenus et en ne leur payant pas même la dette rigoureuse à laquelle s'est engagé le nouveau gouvernement. Il y a dans cet examen paisible et mystérieux des communautés de femmes je ne sais quelle voix douce et intime qui enseigne mieux la religion que les livres : si l'on ne rencontre plus René on trouve du moins Amélie. La première sœur que je vis passer dans la daustrilla fut l'abbesse ; elle portait la robe blanche de son ordre surmontée du camail noir. Il était midi,

chacun des arceaux bas et cintrés ^ut (utourent la clmistrilla projetait son ombre sur les dalles du cloître. Le parfum de quelques jasmins embaumait l'enceinte fermée par de gracieuses colonnettes, la cloche tintait Toffice , et chaque religieuse venait de s'y rendre en descendant un escalier intérieur. L'abbesse était maigre et petite , elle passa devant moi en s'appuyant au bras d'une jeune monja (1), pins pâle elle-même que le marbre des tombes éparses à Las Huelgas. J'étais entré dans la clausirilla avec un jeune homme de Burgos qui avait bien voulu me servir de guide. Jugeant à l'impatience de ma marche que je voulais suivre ces deux femmes et peut-être leur parler :

— Le moment et Tendroit, me dit-il, sont mal choisis ; imaginez- vous qu'il y a à peine six mois qu'un événement fatal est venu ensanglanter les dalles de la clausirilla où vient de passer cette jeune nonne , et cela a

(I) Nonne.

son sujet. Tenez, ajouta- t-il, laissons finir le rosaire, et prenons plutôt le frais de ce côté, sous l'ombre de ce figuier qui est là, nous pauvons causer à notre aise... Disant cela, il me demanda ma cigarette de papel , et me montrant du doigt la place où je venais de voir passer la jeune monja :

— Ce lieu, me dit-il, mériterait d'être consacré à tout jamais plus que bien d'autres dans l'histoire des amants. Mais qui se souvient à Venise de Bianca Capello, à Vérone de Juliette, à Biaritz des amants de la grotte d'amour? Les solitaires, Monsieur, vivent de leur cœur, et qui connaît le cœur des solitaires?

Carmen de S... était, il y a deux ans, aussi rose et aussi fraîche qu'une vierge de noire divin Murillo; en revanche sa mère, la marquise donaTeodoraFelicia de S... était la plus laide et la plus tyrannique des femmes. Infatuée de sa noblesse et de son ancien rang à la courduroiFerdinandVII,ellefutdésoleeaprès la mort de son mari de se trouver chargée

BL SOLLIL. 103

de la Uilelle do sa lille , à laquelle revenait en outre la meilleure partie des biens du père. Un procès qu'elle avait à suivre l'appelait à Madrid, elle quitta Burgos avec Carmen. Un jour qu'elle passait avec elle sur la promenade, elle aperçut au Prado près de la fontaine de Neptune un jeune aguador qui dormait. Elle avait quinze ans , le porteur d'eau fraîche en comptait vingt à peu près. Il arrivait du fond de ses Asturies brûlé du hâlc et brisé par la fatigue, il allait accomplir à Madrid sa vie de labeur, le pauvre enfant, lui qui sans doute eût préféré danser à la romeria de San-Isidro ou dans quelque bal andalouxde Triana ! Carmen, le voyant ainsi exposé à l'ardeur du soleil sur les marches de la fontaine , sans qu'il eût même pris la précaution de se couvrir le visage de son chapeau, trempa doucement son mouchoir brodé dans l'eau du bassin et l'étendit sur le front du jeune dormeur. Il ne se réveilla pas, soit que dans ce dur et pesant sommeil il ae

404 LA POKTE

sentît rien, soit qu'il crût voir seulement en songe la magicienne qui passait vivante devant lui. En effet, Carmen ne fit que passer, elle donnait le bras à sa mère qui désapprouvait cette folie. — Laisser un mouchoir brodé à un pareil fainéant! à un homme du peuple, à un aguador ! — La capricieuse enfant était ravie au contraire, son jeune cœur battait déjà pour cet aguador; elle qui n'avait pas de frère, elle eût aimé bien fort celui-là! Le lendemain , qui était un dimanche , elle neput aller, à son grand regret, à la fontaine de Neptune, sa mère avait au logis une partie de sa famille, elle resta chez elle comme un condamné mis en chapelle ; mais chaque fois qu'elle entendait le cri d'un aguador danb la rue, il lui montait au visage un rouge qui la faisait plus belle qu'un ange. Le soir (vous le verrez quand vous serez à Madrid), il y a de ces honnêtes Asturiens qui se mêlent encore de racler de la guitare, quoique ce soit plutôt le lait des Andaloux ; celui-là y

excellait apparemment , car un soir que Carmen était à sa fenêtre au coin de la calle de Naranjas, où elle demeurait, elle l'aperçut, et le reconnut bien vite à son mouchoir blanc qu'il portait sur sa tête en guise de trophée. Elle ne put réprimer un léger cri , ce qui fut cause que le jeune homme l'envisagea. Voulant sans doute lui donner un échantillon de sa voix , il chanta , en s'accompagnant , cette romance assez moqueuse :

La niiia que esta [dormida Que la guitana la llama Despiesta, espavorida Dando vultas en la cama.

« — Toda la noche me tienea Al sereno, y al rosio Y luego al amanecer 3Ie pagas con un desvio.

A II» puerta hemos llegado 400 de cuadrilla Si quieresque te canlemos Saca 400 sillas ! » (1).

1) « La petite filie qui dort — Et que la guitare appelle, —Se réveille en sursaut, — Bondissante dans son lit.

Le jeune homme croyait peut-être avoir affaire à l'une de ces beautés vulgaires et complaisantes de Madrid que Goya a tant de fois reproduites sur la toile. Sa romance finie ^ il attendait donc avec une sorte de joie orgueilleuse que Carmen lui dit de monter. Mais en ce moment la mère de Carnien parut, et commença par retirer sa fille avec violence de ce balcon ; puis , en même temps un alguazil étendit la main sur le chanteur , et lui prenant le mouchoir qu'il portait sur la tête :

— Une autre fois , mon cher, quand vous aurez pris une aune de dentelle , ce qui est un joli coup pour un Asturien, je vous engage à ne pas vous en faire un sombrerai Ce mouchoir a été volé à la senorita Carmen de S... . Suivez-moi!

Et il l'emmena en prison malgré les récla-

« Je demeure toute la nuil — Au serein, à la rosée, — Et dès que vient l'aurore,— Tu nie tournes le dos.

Nous sommes arrivés, — Si lu veux que nous chantions En lroii(ie, -iOO à la porte,— bonnc-nous iOO cliaisesl

mations de la foule. Le lendemain la mère de Carmen la fit mander et lui dit :

(( Vous allez partir pour le couvent de LasHuelgasdeBurgos. Dona Morenita , une respectable dame de nos amies , est chargée par moi de présenter cette lettre à l'abbesse. Vous avez la tête vive , il faut que le couvent calme vos idées. »

Et comme l'innocente objectait quelques

paroles :

— Quant à ce bel amoureux idéal qui vous eût fait gagner tant de fraîcheur à la fenêtre, il est bon de vous prévenir qu'il n'y faut plus compter ; Ramoii, — il n'a pas d'autre nom à ce qu'il paraît , — va passer la nuit en prison d'après la plainte portée ce matin par moi aurégidor! Oui , ce mouchoir que vous lui avez donné si imprudemment.... V

La méchante femme achevait à peine ces paroles que la porte de la chambre où elle se trouvait s'ouvrit, et un alguazil rapporta

le mouchoir à la pauvre petite qui tremblait de tout son corps. Carmen n'osa pas s'informer du sort du triste jeune homme ; elle s'inclina sous la volonté absolue de sa mère, et, donnant le bras à dona Morenita, elle prit le soir même la route de Burgos.

Plus d'une fois, comme vous pouvez bien le penser, elle retourna la tête en chemin pour voir si ce cortejo qu'elle s'était improvisé ne la suivait pas ; plus d'une fois elle interrogea la bande des arriéras qu'elle rencontrait, et demanda Ramon aux oliviers et aux ventas qui bordaient la route. L'amour, hélas! tient une si grande place dans les mœurs espagnoles que les fdles d'Espagne s'aperçoivent peut-être plus vite que vos Françaises, qu'elles ont un cœur ; celui de Carmen était-il fait pour la terre ou pour le ciel, je ne sais ; mais rien qu'à la voir, si j'eusse été mayoral , je me serais plutôt coupé la main que de la conduire au couvent.

Dona Morenita ne pensait pas de la sorte,

il le faut croire. Cette raide et morne confidente ne laissa pas échapper une seule parole pendant la route; elle mangeait seulement avec ardeur dans les posadas, se bourrait d'oranges, de saucisson, de figues, de raisins, et se contentait de passer son éventail à la pauvre enfant quand la chaleur devenait trop vive. De Ramon, il n'en fut pas question, tant l'amour des jeunes filles paraît scandaleux aux vieilles femmes qui n'ont plus d'amour. Elle présenta Carmen à l'abbesse de las Huelgas, et ce nom angélique, ce nom d'une vierge fut inscrit sur les registres du couvent.

La philosophie ne va pas plus loin qu'à nous apprendre à souffrir les maux de la vie ; la religion chrétienne en fait jouir. Tel fut bientôt l'état de Carmen qui puisa dans son désespoir même une force surhumaine. Durant les premiers mois qu'elle vécut au couvent, elle était profondément triste. Nos cloîtres, Monsieur, contiennent chez nous je

ne sais quels parfums terrestres et tentateurs qui reportent, comme malgré elles, l'esprit des reclusesvers le monde. C'est d'abord l'odeur aromatique des jardins , puis les visites que l'on reçoit au parloir, enfin les marchands eux-mêmes qui entrent et secouent la poudre de leurs sandales sur le pavé du couvent. Le père Ignacio, confesseur en litre de celui-ci, trouva bientôt un moyen excellent pour démontrer à Carmen le néant des amours humaines ; il lui assura que son Ramon était mort. Etait-il convenable, en définitive, qu'une fille noble abaissât sa pensée sur un pareil homme, un simple aguador des Asturies? Carmen objectait vainement que les Asluriens sont nobles de fait et de droit (î), qu'ils peuvent prétendre à tout, et que d'ailleurs celui-là ne lui avait même jamais serré le bout du doigt ; le père Ignacio, fidèle à son moyen, le plus victorieux qu'il

(1) V. les chartes d'Espagne

DU SOLEIL. Hl

eût pu trouver, se contentait de répondre en hochant la tête : Quel malheur que le pauvre garçon soit mort! Prions Dieu pour lui, espérons qu'il vit maintenant avec les anges! Et, ce discours fini, il prenait salasse dechocolat,touten racontant à Carmen je ne saisquelle fable tragique sur la mort du pauvre Ramon son amoureux;

Exaltée par son malheur même, la pauvre enfant avait pris les joies innocentes de son âge en profond dégoût ; elle ne se complaisait plus qu'à souffrir. De là cette pâleur de tombe que vous venez de lui voir, et qui marbra si vite ses joues aussi colorées que la pêche; elle ne sortait du chœur de las Huelgas que la dernière, tuant, pour ainsi dire, les douleurs de l'âme sous les fatigues du corps, et végétant bientôt comme une plante maladive, sous le deuil et la tristesse des souvenirs. Elle n'avait parlé à ce Ramon que dans ses rêves, mais ne l'avait-elle pas vu frapper et traîner en prison par des al-

guazils, et ne tenait-elle pas en main ce mouchoir que ce malheureux, sur le point de la quitter pour toujours peut-être , portait à ses lèvres d'un air si désespéré !

La fontaine assez large qu'ombrage ce figuier, est comprise, vous le voyez, dans ce jardin du cloître où croissent, pêle-mêle avec les arbres, les melons dorés, les concombres et les pastèques à têtes rouges. Ce faible treillage de bois en est la seule défense... Sous l'ombre de ce figuier on voyait parfois, à la lune, se dessiner la forme de la jeune monja en longs habits blancs, vous eussiez dit la statue d'une novice morte avant l'âge. Elle fermait sur elle la porte du treillis, et elle lavait ses pieds dans le bassin où se reflète à cette heure-ci l'azur du ciel.

Et, il le faut croire, elle n'aimait peut-être autant cette eau que parce qu'elle lui rappelait la fontaine de Neptune à Madrid, cette fontaine où elle avait vu dormir son cher Ramon...

Sept mois s'étaient écoules depuis son entrée au couvent de las Huelgas.

Une nuit qu'elle était seule devant cette conque de marbre , et qu'après avoir baigné sa jambe fine dans l'onde limpide, elle allait se retirer, elle crut apercevoir une fi« gure dans les plis moirés de l'eau... C'était une figure d'homme. Elle était coiffée d'une cac/iuclia , casquette militaire, ornée de jolies moustaches noires bien luisantes, et couronnée d'une légère barbe au menton. La figure se terminait par un collet d'officier qui avait sur la poitrine la croix de saint Ferdinand .

— Caramba ! repris-je, si c'était le démon : il prenait là un moyen charmant d'arriver au cœur d'une recluse. Les officiers sont de passés-maîtres pour ces sortes d'assauts...

— Carmen pensa comme vous, continua mon interlocuteur, car elle fit d'abord un signe de croix, puis deux, puis trois... mais la figure ne bougeait pas de sa place. La no-

i\ï l.A POr.TE

vice se r«tourna et vit avec une surprise sans égale un jeune homme accoudé sur l'un des trèfles delà galerie du cloître placée au dessus du figuier : il contem[)lait avec amour cette fille du Seigneur, pendant que la brise lui apportait les parfums de la rose et du romarin.

— Ramon! s'écria Carmen en montant précipitamment l'escalier. Elle allait se jeter dans ses bras, mais un instinct de frayeur la fit reculer. Etait-ce un fantôme ? L'aspect de l'officier taisait naître d'ailleurs en elle une foule de mouvements inconnus...

Les manières de Ramon exprimaient à la fois la franchise et la noblesse, mais il y avait dans tous ses traits une empreinte réelle de mélancolie, une sorte de défiance innée dans l'avenir. Ses cheveux noirs, abondants, cachaient une figure pâle et triste... A la vue de Carmen, le front du jeune homme s'éclaira pourtant d'un rayon d'espoir et de joie ; il la pressa bientôt contre son cœur en lui prodiguant les noms les plus

tendres. Carmen avait tiré de son sein le mouchoir donné à l'aguador, et celui-ci n'a- , vait pas eu besoin de ce signe pour reconnaître la douce et charmante fille que sa mère avait tirée si violemment du balcon devant lui, et dont il avait appris le départ pour le monastère de las Huelgas.

De son côté, Carmen ne pouvait trop s'extasier sur la métamorphose de Ramon, que le père Ignacio lui avait fait mort. Il fallut qu'il lui racontât sa sortie de prison et la protection inattendue qu'il avait trouvée dans le général San M... à qui il était redevable, disait-il, plus qu'à l'alfaire décisive et récente de H...., de ses épaulettes d'officier. Tous deux causèrent longtemps , comme on peut causer par une de ces belles nuits où les cascades et les rossignols des couvents d'Espagne se taisent, où le vent seul agite la feuille de l'oranger et du laurier-rose. Le jeune homme avait son régiment à Burgos, une lettre pour la supérieure lui donnait

l'accès du couvent ; en cas de surprise il comptait lui présenter celte missive. Qui dira le charme de ces entrevues rapides et douces, où l'éclair qui jaillit do deux yeux hoirs, la main que l'on presse, le sein qui bat, tous les signes de l'amour et de la confiance en un mot, reçoivent un nouvel attrait du site lui-même ? Sous ces voûtes mystiques l'amour de Carmen eut pour Ramon le charme de la danse dans la cour des Orangers de Cordoue ; au milieu des eaux vives et gazouillantes du cloître , il entendit à peine ses soupirs, et quand il la quitta sous les feuilles épaisses de ce figuier, le cercle bleuâtre du jour colorait déjà d'un faible éclat la fontaine où elle pouvait mirer sa pâleur.

11 avait été convenu entre les deux amants que Ramon ferait à la mère de Carmen une demande de liançailles par lettre , elle le considérait comme son novio , aussi parutelle d'abord moins fâchée que de coutume,

Dr SOLEIL. 117

quand elle vit entrer, le lendemain dans sa cellule, dona Morenita , l'amie de sa mère. Elle reçut la digne malronne d'un air moitié confus et moitié joyeux; celte vénérable dame tenait en main une lettre timbrée de noir, et ressemblait elle-même, par la sévérité de son maintien, à l'un de ces portraits de Velasquez ou de Carreno, qui nous représentent les camereras de l'ancienne cour.

— Carmen, lui dit-elle, votre mère vient de mourir, c'est moi qu'elle a chargée de vous remettre le texte de ses dernières volontés. Elle exige que vous preniez le voile dans seize jours au couvent de las Huelgas, et que vous y prononciez des vœux trop longtemps différés, puisque, depuis sept mois que vous habitez ici, vous avez eu le temps d'éprouver votre vocation. Je vous laisse réfléchir à ce mot : la volonté d'une mère ! La vôtre, comme vous pourrez le voir, par ce qu'elle vous raconte sous ce pli, a connu les

dangers d'uue union mal assortie. Lisez et jugez vous-même !

Et elle remit à Carmen encore tremblante et consternée de cette nouvelle, une lettre où la marquise dona Teodora Felicia de S.... cherchait à ébranler ce jeune courage par le long récit d'une de ses faiblesses passées... Elle y accumulait les réflexions et les conseils, elle s'y accusait enfin d'avoir traité Carmen avec une rigueur excessive et qui était loin de son cœur : mais elle avait voulu la préserver de grands périls. Quant à cet amour imaginaire, insensé, qu'elle avait pour un inconnu, le silence de cet homme avait dû sans doute y mettre fin mieux que sa volonté et ses prières. Elle finiss lit par lui déclarer qu elle donnait son bien en totalité aux religieux de la Cartucca de Grenade, et qu'elle comptait sur son obéissance à ses dernières volontés.

Demeurée seule après le départ de dona Morcnita, Carmen sévit en proie à une foule

DU SOLEIL. lit

d'idées tumultueuses, elles livrèrent à son cœur un assaut si rude, que la jeune fdle s'évanouit. Quaiid elle se réveilla, le père Ignacio était devant elle, il lui tendit la main comme de coutume, et la jeune fille la lui baisa respectueusement. Le moine paraissait aussi calme nue d'habitude, cependant on pouvait démêler sous cette apparence tranquille une joie secrète d'inquisiteur satisfait.

— Carmen, demanda-t-il, où avez-vous laissé ce mouchoir?

La monja rougit et répondit en balbutiant, que c'était peut-être à la fontaine de la claus' tr'dla. — Ce mouchoir m'a servi à essuyer mes pieds mouillés, reprit-elle, et je vous remercie de me le rendre.

Et elle avança la main vers celle du moine, mais celui-ci prenant un front plus sévère :

— C'est sur le chemin de las Huelgas à Burgos que le jardinier du couvent a ramassé ce mouchoir, reprit-il ; il venait de tomber de Isijaja d'un jeune officier, on le

nomme doiiRamon... Carmen, suis-je bien instruit? Ramon est de retour, vous |è les coupable !

La jeune fille releva la tête avec un charme de pudeur et d'orgueil inexprimable , puis regardant le moine avec des yeux où l'azur du ciel lui-même se peignait :

— J'ai promis devant Dieu à Ramon, que je serais sa femme, mon père! mais je ne serai jamais sa maîtresse , sachez-le. J'ai promis, j'acquitterai mon serment.

— Mais cette lettre, malheureuse enfant, cette lettre de votre mère?.. Ce sont ses dernières volontés ; dona Morenita m'a tout dit. .

— Vous êtes mon confesseur, ô mon père, que dois-je faire? parlez. Si Ramon n'était pas revenu, j'eusse prononcé mes vœux, mais il est de retour, il m'aime !

— Il vous trompera maintenant qu'il

porte l'uniforme... Ce sont de vrais satans,

ma fille, que ces officiers... et d'ailleurs son régiment part demain., .

— Demain!

— C'est l'ordre qui vient d'être promul-» gué dans les quartiers.

— Ne pas le voir avant son départ, oh ! mon Dieu, mon Dieu! lui qui m'aime tant, lui qui ignore la perte soudaine que je viens défaire! Ma mère ne l'aimait pas, mais il m'aime lui, et moi, mon père... oh oui, je sens bien là que je l'aime... dit-elle en posant la main sur son cœur.

Le père Ignacio se retira, mais il jugea à propos de prévenir l'abbesse, la revérendissime dona Serafma B. .. — Les rigueurs claustrales sont des murs que rien ne peut franchir quand le génie monacal s'en mêle : Las Huelgas, vous le voyez, est aussi défendu qu'une forteresse au dehors; l'abbesse en fit tendre les chaînes et l'on refusa l'entrée à Ramon, quand le pauvre jeune homme se présenta. L'abbesse lut sa lettre, mais elle lui donna à entendre que, le matin même, elle

122 l\ PORTE

avait dû renvoyer Carmen à Madrid, sous la tutelle d'un Jraile^ pour qu'elle pût voir du moins ceux de sa famille qui lui restaient avant de prononcer les vœux qui l'arrachaient au monde. Don Ramon s'éloigna la mort dans le cœur , en jetant un regard d'adieu à celte fontaine, où les étoiles se confondaient avec la rosée , où l'image de Carmen semblait presque lui tendre les bras... S'il se retint alors de mourir, comme il me l'a dit souvent, c'est qu'il espérait encore retrouver Carmen à Madrid, il ne croyait pas que des lèvres de vérité pussent mentir. De retour à Madrid, il n'eut rien de plus hâté que de s'informer de sa chère monja. Hélas! tout y tut muet pour lui, depuis les allées du Prado jusqu'aux balcons parés de femmes et de fleurs ; il acquit bientôt la triste conviction qu'on s'était joué de lui... Inquiet, courroucé, lejeune homme repart pour Burgos, mais aux portes de cette ville, la fièvre le terrasse sur le lit d'une misérable posada... A la

fièvre se mêla bientôt le délire ; dans ses rêves ardents, exaltés, le malheureux appelait Carmen... Carmen qu'il croyait morte, comme Romeo sa chère Juliette... Quand minuit, l'heure solennelle des fantômes et des fiévreux, venait à sonner :

— Ne la voyez-vous pas dans ses vêtements blancs de monja ? s'écriait-i! en se soulevant sur son lit , le front baigné de sueur , le sein haletant, la bouche sèche... Oui, c'est bien elle, c'est Carmen, elle va baigner ses jolis pieds à la fontaine du cloître !

Et son doigt levé semblait la suivre, cette image aussilégère et aussi impalpable qu'une ombre, mais aux yeux de Ramon elle avait un corps ; il la voyait ! . . .

Cependant le péril devenait imminentpour le malade : la persistance de la lièvre était horrible. . . Conseillés par ses médeeios euxmêmes, les amis du midade conçurent le projet de le sauver en provoquant chez lui une crise favorable. Il leur était impossible d'entrer à las Huelgas, la juiidictiou souve-

'ii

raine dontrabbesse était armée les effrayait, elle avait d'ailleurs fait adroitement répandre le bruit que Carmen n'habitait plus la communauté. . .

Une jeune sœur préposée aux provisions du couvent sortait chaque samedi, et,par un hasard étrange, sa figure offrait de loin une conformité assez grande de traits avec Carmen. Les amis de Ramon imaginèrent de l'endoctriner, ils lui représentèrent que la ruse innocente à laquelle elle se prêterait était peut-être plus méritoire aux yeux de Dieu que toute sa vie passée à l'ombre du cloître. De quoi s''agissait-il en effet? De passer,au coup de minuit, avec le costume de son couvent par la chambre du pauvre Ramon. Le malade, ajoutaient-ils, croit voir Carmçn à cette heure-là, votre présence seule versera le baume sur ses blessures... Vérité ou illusion, il y a pour lui chance de salut ! La sœur de las Huelgas, qui ne savait que trop l'existence de Carmen, mais qui craignait d'encourir la colère del'abbesse en la révélant

se prêta de bonne grfice à ce manège... A l'heure de minuit, on la fit passer devant RamoU;, vêtue comme Carmen, jeune et recueillie comme l'ange de Ramon, mais savezvous ce qui arriva ?

Que l'infortuné, renouvelant la scène de tous les soirs, s'écria dans la fièvre et le délire en voyant passer la nonne :

— J'en vois deux ■'...

Tant l'imagination a de pouvoir et de flxité chez ceux qui souffrent! Vous le voyez bien, on ne put même tromper la fièvre de Ramon. Quand ses amis lui racontèrent ce qu'ils avaient t'ait, il voulut percer Tun d'eux de son épée. il languit pendant trois mois; et, au bout de ce temps, apprenant que Carmen allait prononcer ses vœux, égaré, à moitié fou, il entra de force dans ce cloître et vint se frapper d'un coup de poignard aux pieds de la pauvre fille... Depuis ce jour , Carmen n'entend plus, ne voit plus, elle marche au hasard, sourit, récite les offices, et s'interrompt tout d'un coup par un grand éclat de

rircLamalheiireuse est folle!.. L'abbesse de las Huelgas la tient toujours à son bras,c'est un remords vivant qu'elle traîne avec elle... On n'a pas voulu la mettre à l'hôpital de los X-0C05, cela eût trop fait crier, mais les étrangers qui viennent ici ont le droit de mettre un douro dans la tirelire que voici et que Ton a scellée au mur pour l'âme du pauvre Ramon.

— m qui dùponent de diehus suis, descendant in iufermim viven /e^/ajouta en ce moment une voix nasillarde à deux pas de nous. Celte voix était celle d'un vieiilardqui sortait alors delà nef, celle du père Ignacio.

L'office était terminé , je me retirai à l'écart pour voir passer Carmen a vec l'abbesse.. . Toutes deux apparurent bientôt, l'abbesse son grand camail abaissé sur le front , Carmen nouant de ses doigis pâles quelques fleurs et des gramen arracbés aux fentes des piliers. Elle s'arrêta bientôt sous un énorme cyprès et contempla l'azur du ciel avec des yeux égarés. Puis, courant rapidement à la fou-

taine, elle s'y mira avec complaisance. Ses cheveux étaient d'un noir de jais , mais il leur manquait çàetlà quelques épis... Elle se retourna au son de la pièce de monnaie que je laissai tomber dans la tirelire du cloître. — Vna lismona par Bamon (1) ! dit-elle en me regardant. Puis, jetant ses fleurs dans la fontaine, elle rejoignit l'abbesse.

Pour moi, je me souviendrai longtemps du couvent de las Huelgas.

(1) Une aumône pour Ramon !

Cuisine espagnole. — Adieux à Burgos. — Le saint-sacreraent. —

La barbe du Christ. — Aranda. — Santa Maria.

Prisonniers, — Somo-Sierra.

Burgos,,. septembre i84''

Je suis revenu pour dîner à la Fonda.

L'odeur huileuse et rance de riiôtellerie qu'on trouve à Burgos estpexi capable de vous mettre en appétit pour le reste de la route, c'est une hôtellerie de muletiers dans toute la force du terme. Des arrieros y coudoient l'élégant chapeau à trois cornes des officiers; des Galiciens et des Aragonais s'y disputent,

lè

les mayorals seuls s'y font servir, et, à l'exception d'un gaspacho passable etde quelques to liâtes, nous n'y pûmes loucher à aucun plat. On mange en France pour manger, en Espagne on mange pour ne pas mourir de faim. La cuisine espagnole est un mythe, c'est l'art dans l'enlance, et ce qu'il y a de certain, c'est que dans Londres ou Paris , ces deux grands entrepôts des ouvriers habiles de tous les coins du globe, vous ne verrez jamais un drôle s'intituler cuisinier espagnol , ce serait plus osé que de s ?i\^^Q\QV boxeur français!

Je vous prie de passer cette digression légère à la rancune de mon estomac , j'en reviens à Burgos que je quitte ; Burgos,oii la lumière de la lune inondait le soir les maisons comme celles de Chi ija si blanches à Naples. La place Mayor est une admirable place carrée d'un effet charmant , on se perd avec un charme infini sous l'obscurité de ses arcades. La ville a certains aspects seigneuriaux de Florence la superbe ♦ beau-

coup de portes et de maisons sculptées, beaucoup de hangards et de porches noirs comme des tanières, les voix castillanes y sont mâles et sonores, le fredon de la guitare elle-mêmo n'y a rien de molancoliqueou d'amoureux. Ce n'est pas une ville que Burgos , c'est une armure. Il fallait le corps du Cid pour la porter, voilà tout.

La traînée opale de la lune fait ressortir victorieusement tous ces détails sévères de l'architectufiiB espagnole , sur laquelle les hommes en manteaux noirs se détachent comme des Rembrandt d'un ton âpre et vigoureux. Je suis allé au théâtre où j'ai vu avec douleur une bigarrure de robes , de chapeaux et de plumes à la française,c'est encore pis qu'à Vittoria. En sortant du théâtre , je me suis retourné au bruit d'une sonnette et au cri de Su Majeslad !

Su Majestadl Je me suis découvert, pensant que c'était une Majesté quelconque, et j'ai bien fait,ce n'était rien moins que la ma-

jesté divine allant visiter un agonisant. Un prêtre portait le Saint-Sacrement à un malade.

Tout le monde se jette à genoux lorsque passe ce roi dont le sceptre est éternel. Le malade qui allait recevoir chez lui un pareil hôte est un pauvre couvreur qui est tombé ce malin de l'un des toits de la cathédrale qu'il réparait, le maître divin va payer son salaire àl'ouvrier et lui ouvrir les "portes de ce temple que nul de nous n'a vu, l«s portes du ciel.

Vous me permettrez de ne vous parler que comme mention de certain Christ que quelques badauds cherchent partout dans Burgos et dont le mayoral m'avait parlé, c'est un Christ merveilleux dont ils prétendent que la barbe pousse. C'est bien assez d'habiller ces saintes effigies, et le barbier espagnol n'a rien à démêler avec leurs barbes.

Notre départ de Burgos était fixé à une heure du matin, il faisait un froid si âpre que

le sommeil m'a gagné, je ne me suL lovciilé qu'a douze lieues de là, à Bahabon. Toujours le même paysage, des mamelons pelés où les bouquets de bruyère croissent par places, une roule encaissée laissant voir çà et là l'horizon des collines. Tous les mendiants d'Aranda où l'archevêque de Burgos avait autrefois un palais, s'étaient réunis autour du calesero; que voulaient-ils nous montrer? ce même palais détruit à cette heure et qui n'offre plus qu'une façade sans toiture. J'ai préféré voir quelques secondes le Duero qui coule à Aranda et se donne les airs de passer en même temps à Oporto. C'est un fleuve jaune, huileux et maussade dans le goût de l'Arno à Florence : quant au pays et à la ville d'Aranda, tous deux pauvres aujourd'hui, deviendront méconnaissables dans cinq à six ans, en raison du traité de navigation d'Espagne avec le Portugal; l'écoulement des produits d'Aranda sera certain. La récolte de

vin est si abondante ici que,ne pouvant trou- T. I. 9

13 i LA rORTE

ver (le vase assez vaste pour contenir le vin nouveau, ils jettent le vin vieux; quarante bouteilles coûtent en ce lieu même vingt sous (le monnaie d'Espagne En attendant qu'Aranda devienne riche, j'ai cru devoir visiter l'église de Santa Maria. C'est une église assez nulle à 1 intérieur, elle est enfoncée au milieu d'un pâté de maisons noires et tristes, mais le porche dans le style gothique en est fort beau. Il abonde en chapeaux d'archevêque,sculptés en colonneltes, en feuillages. La nef et les chapelles latérales n'offrent rien de remarquable, des façades à retable -doré comme partout, la lampe de l'autel touchant presque le niveau du sol, des nattes,un Christ en bois peint et de grandeur naturelle sous sa cage de verre ; on sortce Christ le vendredi -saint, tout lavé, tout paré, comme s'il venait d'être arrangé par les mains des saintes feannes.

En sortant de l'église et eu passant près de l'une des portes , je vis une (icelle qui faisait descendre un petit panier; le bout de celte

licelle était tenu par un hoiuiue que des barreaux me masquaient. Cet homme était simplement un prisonnier. Je mis quelques piécettes dans le panier et je vis bientôt paraître aux barreaux une meute de figures étranges dans le genre de celles à qui damjg Léonarde faitla soupe dansGilBlas. Quelquesun s de ces malheureux étaient détenus pour délit de fausse monnaie, le délit le plus ordinaire et le moins réprimé à en juger déjà par la quantité de pièces fausses que j'ai reçues et que je suis appelé à recevoir. Je n'eus guère le temps d'examiner ces détenus qui se suspendaient ainsi à leurs barreaux en s'agitant connne des orang-oulans du jardin des Plantes ; ils se calmèrent peu à peu pour écout^ la chanson de la fille du geôlier,belle fille, qui prenait le frais sous la porte avec son noi>io^ un Castillan rai Je et droit comme une baguette d'alcade. J'ai trouvé les paroles de cette chanson jolies et je vous les rappoj'tede mon mieux : c'est évidemment une chanson

andalouse , elle sera pour vous un avant -goût dupays :

Morena pintan à Crislo Morena à la Magdalena Moreno es el bien que adoro Viva la gente morena!

Te quiero como si fueras Hijitode mis entranas, Si lieues anior cou olro Porque no me deseneanas?

«On peint le Christ brun. — On peint la Madeleine brune. — Brun est l'amant que j'adore,— vivent les gens bruns! —

— Je t'aime comme si tu étais — petit-fds de mes entrailles,— si tu as de l'amour pour une autre — pourquoi ne me détrompes-tu pas? »

A défaut de charmé et de prestige oans le paysage, cette partie de la Caslille qu'on trouve à la sortie d'Aranda est du moins fertile et belle. La vigne abondante, le maïs qui sort d'être coupé, l'aspect verdoyant de certains

tertres ne témoigne que trop des dispositions libérales du sol, il ne demande qu'à produire. Le soc enfonce sous vos yeux une terre grasse, facile, le gardien des vignes [yuardian de vid ) a l'œil aux aguets pour qu'on ne vienne pas voler les récoltes confiées à sa surveillance, A droite de la route , vous apercevez une masse brune , d'un style coquet, c'est un ermitage auquel on se rend à certain jours de l'année.

Rien n'égale cependant l'étrangeté de ces aspects, la teinte foncée des arbres se détache en vigueurs vertes et noires sur un terrain pierreux et blanchâtre dominé par quelques maigres panaches d'arbres ; parfois les montagnes sont composées de couches d'argile elile marne. A Honrrubias, notre mayoral fut forcé de se charger d'un singe que l'alcade de ce village trouvait plaisant d'envoyer à l'un de ses amis de Madrid ; la population était en émoi autour du calesero. Le mayoral donna reçu du singe au raagis-

trat et le monta dans sa cage h bâtons sur l'impériale, ni plus ni moins que l'homme aux lions que doR Quichotte combattit dans son dix-septième chapitre.

Vini^t lieues environ avant Madrid , vous apercevez une plaque de bleu-cobalt, c'est la chaîne de la Somo Sierra. Une herbe jaunâtre, quelques buissons pauvres, des troupeaux cherchant des pâturages qu'ils ne trouvent pas, des coups de vents à déraciner les pins des montagnes, des trombes de poussière à aveugler les mules, et par dessus tout , une route mauvaise et dangereuse , voilà ce qu'on rencontre jusqu'à l'auberge de Somo-Sierra, la posada classique des voleurs et des arrieros suspects. Je vous écrirai demain de ce lieu de délices ou nous couchons. Je n'ai pas la peur de Sosie, mais comme lui :

« Je vois tievanl celU; inaisoii Cerlain lioninic dont l'encolure Me ino présage lii'ii de lion. »

Um compagnon douteux. —La Posada. — Le manchot. — Ce que coûte un bras cassé. — Entrée à Madrid.

L'homme <^n question portait une zamarra (1) montrant la corde, son feutre pointu étalait des bords à demi rongés parla pluie, les vers, ouïe soleil, il se tenait sous le porche élevé de la venta, en fumant sa cigarette d'un air de cacique. L'un de ses bras était

(1) Sorte de vesie noire à longs poils, assez pareille au spencer, ou à la veste de nos conducteurs.

140 LA PORTF,

enveloppé dans sa mante de pmjsano , et quand nous entrâmes, il ne nous donna pas même le salut commun en Espagne.

— Baya iisted con Bios, caballero.

Nous venions de descendre h Somo-Sierra par les flancs glacés d'un passage qui rappelle celui du Saint-Gothard , nos figures avaient un air de Sibérie, la grêle et la neige nous avaient escortés , le froid était pénétrant, jugez de notre joie en voyant s'ouvrir pour nous les portes de celte venta! C'est pourtant, sachez-le , la plus déplorable retraite qui se puisse voir. A peine entré dans une vaste salle qui donnait sur la campagne, ou plutôt sur le désert, je voulus regarder, un tourbillon de vent mêlé de neige m'aveugla... vint une criada (1) avec deux ou trois paquets de chandelle, elle les alluma, et les distribua sans flambeau aux voyageurs. Le senor Rafaël Mendizabal , et moi , nous

(1) S«rvanle.

nous vîmes parqués clans une chambre à cinq lits, la visite que je fis du mien me suffit pour me décider, je descendis me chauffer à la cuisine, où j'étais bien résolu à passer la nuit. En Espagne, le feu de la cheminée n'existe que là, les muletiers et les cabaretiers l'envahissent si vite que les voyageurs ont quelque peine à en approcher.

L'homme à la zamarm que j'avais vu sous la porte de l'auberge y trônait assis sur une méchante chaise de paille, je lui présentai un puro (1), il se leva et me fit généreusement l'offre de son siège. En ce moment même le majordome de M. Mendizabal, Juan, l'honnête Juan, venait me demander mes ordres, tout d'un coup je le vis pâlir devant l'homme à la zamarra , et le flambeau qu'il tenait lui échappa...

(1) Cigare loiilc; celui que nous fumons ici. Les Espagnols ne fument guère que l«s cigarettes en papier.

— Aquî el mancof (voilà le manchot !) s'écria-t-il.

Je m'aperçus, en effet, seulement alors que l'homme dont parlait Juan et qui vejiait de lui causer un tel effroi était réellement manchot. Il faisait seulement tout ce qu'on peut faire avec un seul bras, car il prit la main de Juan d'un air singulier et se mit à parler avec le brave majordome en espagnol. Je comprenais mal alors la langue, mais ce que je compris fort bien, ce fut la peur de Juan, il avait l'air de Leporello vis à vis du Commandeur. Le manchot avait ôté son feutre, je vis une figure maigre et cuivrée, mais assez noble, entourée d'une barbe inculte, il est viai, unis, à tout prendre, notre compagnon de coucher avait de beaux traits, les dents blanrhes, le sourire lin et ironique. De l<n{.iHS UKches boudées, dans le genre de celles que portent les gUanos s'échap|)aient de son mouchoir de télé qui avait dû être jadis de couleur rouge; quand il écarta sa man-

DU soleil; 143

te, Je vis une escopetie d'assez bon style, et une nabaja (1) très respectable par sa longueur. Il y eut entre Juan et lui un colloque de la valeur de seize minutes, après lequel l'honnête majordome remonta dans la chambre où je devais bientôt le rejoindre.

J'allais me lever de ma chaise et la rendre pour quelques instants à son bizarre propriétaire, quand Vescopetero de notre voiture survint, salua également le manchot comme une vieille connaissance et fut se coucher après quelques minutes de conversation ...

En ouvrant la porte du véritable dortoir à cinq lits, dans lequel le senor Rafaël Mendizabal et moi nous devions coucher, près de nos domesliqn.rs, je trouvai une scène dont le pinceau de Decamps eût fait son profit...

Mon compagnon, le senor Rafaël, pkis habitué que moi aux posadas, étci^f sur le lit,

(1) Couteau long.

iAA LA PORTE

et chaudement enveloppé dans sa mante de Valence, aux larges lignes rayées de jaune et de rouge, il se tenait alors sur son séant, et écoulait avec un étonnement que je partageai bienlôl, l'histoire de la rencontre que venait de faire Juan son majordome... Une mauvaise chandelle éclairait à peine cette scène à laquelle il faut ajouter un acteur indispensable, mon domestique , essayant de préparer tant bien que mal un grog avec des citrons.

Le visage de Juan exprimait une terreur vraiment comique, voici ce qu'il racontait à son maître, le tout lardé de Jésus mio et de santa Madré di Dios comme ornements oratoires de son récit :

— Monsieur se souvient-il de notre dernier voyage de Madrid h Séville? la diligence où nous nous trouvions fut attaquée...

— Après?

— Monsieur dormait alors fort tranquillement, il se réveilla, se frotta les yeux et

me dit : Juan, arme lou pistolet et fais feu. J'armai et fis feu... sur quoi? je ne l'aurais jamais su, il faisait une nuit de diable et pas une étoile ne montrait le bout de son nez. A deux jours de là seulement , le mayoral de notre équipage m'apprit qu'à Puerto la piclie (c'était en ce lieu qu'on nous avait attaqués), un homme avait eu le bras cassé d'un coup de pistolet... Seul et sans espoir d'être soutenu, il avait attaqué le calesero. Nous avions tiré le mayoral et moi seulement, Vescopetero était alors endormi sur l'impériale.

— Voilà un bel exploit que nous avons fait là, vous ou moi, me dit le mayoral une fois que nous fûmes à Villalta... Vous ne savez donc pas que Ramirez est un gaillard capable de se venger?

— Sur vous... ou sur moi... c'est vrai.

— Je vous trouve charmant .... c'est sur moi qu'il se vengera! Un mayoral est le roi du coche, je suis responsable... Il faut que

14G LA PORTK

nous lui lassions une petite pension pour son bras cassé . . .

— Allons donc!

— Eh oui ! . . . sans cela , il y a tout à parier que pour moi... ou pour vous... Ramirez aura recours à la peine du talion! — Or, sans flatterie, — mon cher Juan , — je préférerais que sa vengeance tombât sur vous, j'ai souvent les guides en main, et j'ai besoin de mes doigis, tandis que vous... vous à qui votre maître porte intérêt et remboursera sans doute...

— Il me semble que vous en parlez bien à votre aise, seigneur Pepé (c'était le nom de cet infâme mayoral), du diable si j'ai la poche assez garnie pour étendre mes libéralités jusque sur les fils et neveux de José Maria (1)! Lq g aroite en fera bonne justice.

— Ne vous sou venez-vous donc pas qu'à plusieurs reprises et à quelques lieues même de Madrid, on a arrêté votre jeune maître le

(1) Bandit célèbre.

senor Ralaël Meiidizabal? Le tils d'un ancien ministre d'Espagne n'est pas un personnage indifférent pour les ladrones, ils le prendront comme ils ont osé le faire déjà, et ils le» retiendront en otage jusqu'à ce que sa famille ait payé sa rançon ?

J'avoue que ce souvenir me décida. Pepé ne mentait pas, il se chargeait d'ailleurs de prendre la chose sur lui, je ne voulus point vous parler de l'aventure. Après tout, me disje, le seigneur Rafaël est un bon maître, il me le rendra, regardons cela comme une avance. Et je tirai quelques dures de ma bourse, le mayoral Pepé en fit autant. Quand je dis autant... le coquin ne fut pas aussi libéral... et savez- vous ce qu'il m'objecta? — Moi, c'est différent, reprit il, pour que vous le sachiez, Ramirez est mon neveu...

— Votre neveu! m'écriai-je en le toisant,

— Oui... et il h'j faut pis que j'aie l'air de l'entretenir dans son métier. Pauvre Ramirez I il jouait si joliment de la guitare à

148 LA porvfE

Ocana qui est son pays! Qui diable m'eût dit qu'il s'en irait juste attaquer la diligence de son oncle ! Un parent, un neveu ! Nuestra senora del Carmen ! n'importe , M. Juan, ce que nous faisons là... est admirable, pauvre Ramirez le voilà hors d'état de servir à l'heure qu'il est!

J'avoue que si la physionomie piteuse du majordome me fit rire , l'idée de passer la nuit sous le même toit que M. Ramirez (bien que suivant le mayoral il ne pût servir désormais) me causa un certain trouble... ce n'était pourtant là qu'un simple voleur... J'avais entendu parler de José Maria , la fleur des bandits, celui qui entretenait et habillait à la lettre sa troupe, lui donnant de belles guêtres, et des habits de majo avec le fin bas de soie.. Ramirez était loin d'afficher ce luxe, il dévalisait à lui tout seul et sans collaborateurs...

— Mais es-tu sûr du moins, dit le senor Rafaël à son majordome, que Pepé ait pris

sur lui le coup de pistolet? lu connais ia chanson, il est fort capable de te tuer en disant :

Somos voluntan'os No somos ladrones Somos defeiisores De la religion !

— Pour cela, Monsieur, je ne sais... Il m'a fait l'accueil le plus aimable... mais ces gens-là ont des formes...

Juan achevait à peine cette phrase que nous entendîmes un pas lourd sur l'escalier ; il me vint une pensée étrange ; nous étions quatre dans la chambre, elle avait pourtant cinq lits. Etait-ce le manchot qui allait venir se coucher ainsi près de nous? La porte s'ouvrit brusquement et je vis entrer notre mayoral de Bayonne, le digne Antonio de la compania de caleseros. Cette vue me rassura ; le mayoral venait partager notre coucher ; le grog flambait déjà, et nous nous assîmes

bientôt, maîtres et valets confondus ensemble autour d'une petite table. Interrogé par moi sur Ramirez, le mayoral m'apprit que le pauvre diable était à cette heure un voleur retiré (un ladron cesante)^ que le lendemain il devait aller à Madrid et lui avait demandé place sur l'impériale avec Vescopetero.

La figure de Juan prit une expression plus tranquille: il hasarda même une proposition que nous goûtâmes, celle de faire monter Ramirez et de lui offrir un verre de grog. Le flacon d'eau -de- vie qui se trouvait dans ma malle venait de l'hôtel des Américains; il en était à moitié, nous en fîmes don au manchot dès qu'il entra... La contenance du voleur ne nous parut nullement embarrassée ; celle de Juan l'était davantage; cependant il y eut bientôt entre eux, pendant cette veillée, un échange de procédés et môme d'histoires. Le trait suivant, raconté par Ramirez, me frappa.

« Le voleur Perèz qu'on appelle encore, à Chiclana, el diablo et que j'ai eu l'honneur de connaître , nous dit-il, était un des hommes les plus fiers et les plus courageux que j'aie vus ; il avait la conscience et l'orgueil de sa supériorité à un tel point qu'il lui semblait impossible que personne l'égalât dans son art. Sa bande était fort belle, il la congédia un jour sur le seul prétexte qu'on la croyait indispensable à ses coups de main ; il y avait pourtant dans cette bande un certain Fernando qui pouvait, à bon droit, se dire le rival de Perèz. Cette rivalité avait même amené entre eux un certain froid. Ferez dit à Fernando en le quittant :

— Retiens mes paroles, Fernando, tu m'as proposé souvent des paris, voici le mien : Je te permets de m'attaquer à main armée, n'importe en quel lieu où tu me trouveras voyageant ; tu ne m'auras pas, et je t'aurai! Seulement nous serons seuls, tu entends?

— Le pari était dur, objecta Juan ; c'était uu desajio (1) en bonne forme.

— Un beau soir, continua Ramon, — il y a bien décela un an environ, — Perèz, l'ancien bandit, revenait seul sur le chemin de San Fernando à Cadix. Il était monté sur un beau cheval [andaloux à selle arabe j la nuit était si noire que le fer de ses étriers luisait à peine. Un homme également à cheval Taborde sur la chaussée enclavée, vous le savez, de chaque côté par la mer ; il était embossé dans son manteau jusqu'aux yeux; il crie à Perèz d'arrêter...

— Je suis Fernando, dit-il à Perèz en tirant une escopette...

— Tu as manqué aux conditions de notre pari, répond Perèz, tu devais être seul; regarde derrière toi les deux cavaliers qui te suivent...

Fernando retourna la tête instinctivement.

(1) Déa de due).

Mais au même instant il tomba mort ; Perèz l'avait tué d'un coup de pistolet.

— Cela prouve, continua Ramirez, qu'il ne faut jamais tourner la tête en arrière.

—Ni parier contre le diable, murmura Juan en se signant. Bonne nuit, seigneur Ramirezî

Le manchot donna sans rancune une poignée de main au majordome ; il se retira très satisfait de nous, car nous lui offrîmes quelques cigares. Avec un puro on se ferait, en Espagne, l'ami d'un chef de bande ; le tabac, autant que le ton d'égalité, rétablit tout ; d'ailleurs Ramirez était peut-être repentant ; il portait à son cou un scapulaire brodé de noir, l'image de Sant Antonio tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Le flacon d'a^ruardienie (l) ne fut pas oublié par lui ; il fut se coucher en pestant toutefois contre son oncle le mayoral qui lui donnait si peu après lui avoir ravi tant. Juan se coucha persuadé que Ramirez ne lui en voulait nullement, et que

(1) Eau-de-vie.

154 lA PORTB

Pepe avait arrangé la chose en famille. Le coup de pistolet pouvait bien, après tout, revenir de droit à Pepe, qu'en pensez-vous?

Il y a seize lieues de Somo-Sierra à Madrid ; on met douze heures mortelles pour franchir cette distance. ApTès une nuit blanche, le zagal nous réveilla ; il était six heures du matin. L'écurie était au dessous de nos lits; les sifflements du vent, et le bruit des mules furent notre concert jusqu'à l'heure du départ. Nous devions déjeûner à Cavanillas. La ville de Buitrago par laquelle nous passâmes, et qu'à ses tours antiques comme à ses murailles on prendrait pour une ville arabe, est dominée à gauche de la route par une forteresse qu'on croit avoir appartenu aux Templiers ; elle était à demi voilée par l'ombre lorsque nous y arrivâmes. Avant l'Ozoyuela , le terrain offre peu de lignes, les collines sont enveloppées à leur base de brouillards fumeux laissant apercevoir leurs crêtes bleues et vertes. Le calesero, attelé de

bœufs, gravit péniblement cette côte, lés huit mules sont au pas, le soleil ondoie partout, et sur les pentes du terrain jaunâtre, et sur les blocs de ces rochers aux formes âpres, sataniques. Le sol a changé d'aspect, les pâturages embaument, le thym, la lavande, la sauge rassemblent sur celte Sierra leurs parfums aromatiques. Vous passez au pied de la Sierra de la Cabrera ; les plantes et les roches se disputent le sol, ces roches à elles seules sont un chaos ; vous vous croiriez par instants dans quelque site aride des Pyrénées, n'était le Gave dont le murmure ne s*entend pas.

La vallée de TOsoya qui fait suite est un terrain si admirablement disposé pour levol, qu'involontairement je me retournai ; je regardai Ramirez. Il fumait tranquillement svecCescopetero et buvait de temps à autre un coup de vin à sa bota. Ici le terrain devi^tit inégal, montueux, fanlariquo, il est semé de blocs de cailloux qui tous font la grimace

comme les diables de Weber. Ce val de Tôsoya n'est qu'une vaste nécropolis de granits ; l'aspect en est sale, grisâtre, il sent la poussière et les ossements de Josapbat. La Sierra nous oblige à monter depuis une heure, nous nous apercevons au dessus des nuages ; à droite nous avons le couvent de la Cabrera , à gauche la Guadarama. En vérité, le couvent n'a pu être placé ainsi que par les mains de Dieu dans ce désert. C'est sa providence, son port. Cependant et peu à peu les campagnes s'épanouissent comme par échappées ; avant Cavanillas on trouve des taillis de sorbiers et d'églantiers, mais ces fleurs du chemin, et ces vases d'une minute disparaissent bien vite sous les ravins, les aspects grandioses et fiers vers lesquels vous entraîne le pas rapide de la mule. Des nuages blancs, déchiquetés, courent à gauche sur la ligne immense de l'horizon au fond duquel coule la Guadarama.

A huit heures du matin vous entrez dans

Cavanillas, c'est là que le déjeûner vous attend. C'est aussi près de là que Ton a volé trois fois seulement en ce mois-ci le courrier de Madrid. Sur cette route pas un arbre, pas une fontaine, rien qui sente enfin les approches d'une capitale. Non loin de Pedrezuela qui fait suite, ce sont des méandres de terre au milieu du sol, des monts ou des ondulations de couleur brune courant l'une sur l'autre comme les vagues de la mer, une chaîne immense de collines ferme le cadre et se confond avec le ciel. L'olivier étale ses maigres dentelles, l'herbe est rare , les tours éparses qui servaient autrefois de fanal au More pour les signaux, servent actuellement de repaire aux bandits. Voici venir le paysan de Castille les jambes pendantes sur son âne, il est noir, et se détache en silhouette sombre sur les fonds bleus et les champs jaunes de mais. C'est Sancho, pensez-vous , c'est le grisou du digne écuyer Sancho, chez lequel

t^ LA PORTE

tant de fois l'amour de son seigneur l'emporte sur celui de son âne. Le paysan de Castille se carre cependant sur son borrico d'un air de prince, on comprend qu'il est le suzerain de ce désert aux portes d'une capitale. A trois lieues de Madrid le regard découvre le maigre ruban de l'Aleté qui sillonne à gauche la campagne hérissée d'une herbe triste. Les abords de Madrid se font sentir, ici c'est un carrosse séculaire attelé de sept mules à pompons rouges qui vient au devant des Madrilains, renfermés dans la boîte de la diligence, plus loin de coquets officiers font caracoler leurs chevaux. De graves senoras descendent de ces voitures dignes du temps de Charles llî, elles vont à leurs filles et à leurs nièces qu'amène le calesero , elles les baisent et les rebaisent avec une sorte de frénésie . Antomta mia ! Qiierida Carmen ! etc. Du reste, aucun faubourg, aucun jardin qui annonce la ville, c'est un diamant tombé

du bec deTaigle dansla plaine aride et plombée des feux du soleil. Quand l'œil le découvre, la main le touche déjà.

Le cale sero s'arrête à quelques pas de la Puerta del Sol, chacun vous entoure, vous presse : on s'embrasse, on se déchire. L'étranger seul cherche en vain un visage ami, il est isolé au milieu de celte foule. Dès la première caserne qu'on trouve à l'une des rues d'entrée de Madrid, un pauvre fou(/oco) suivait la voiture en se cramponnant au marchepied. C'était un homme pâle,d'assez belle stature,mais l'œil vitré,hagard,un fou en un mot. Il riait, il chantait avec ce rire et ce chant stupide des crétins qu'on voit aux Pyrénées, ses cheveux étaient tout blancs. On lui jetait de la voiture queIques^w<2r/05 (t). Chacun prétemiait le faire crier à sa guise, car notre calesero^ il faut le dire , était f(5rt divisé d'opinions.

(1) S(jI».

iCO LA PORTE

— Crie donc : Vwa la constïtucione Isabella segimda ! lui disait un officier. — Le fou gardait le silence.

— Crie : Vii^a la Christinal disait un autre. Même silence.

— Alors crie ; Viva Don Carlos ! murmurait le fraile à longues manches qui voyageait avec nous.

Le fou n'ouvrait pas la bouche. Je lui jetai alors une pièce de monnaie.

— F'we Napoléon ! . . s'écria-t-il tout d'un coup. Vii>e Napoléon! Et [\ agitait son chapeau avec ses mains.

Je voulus le faire taire le premier , nous étions déjà devant l'hôtel des postes près de la Porte du soleil.

— F'ii^'e Napoléon! reprit le fou en tournant vers moi son œil hébété 1

Il avait servi avec les Français dans la triste ( guerre de l'indépendance. Quand je descendis du lourd équipage, il se plaça en-

nu SOLEIL. 161

core une fois devant moi , et hurla i^we Napoléon!

C'est à ce cri que je suis entré dans Madrid.

C'est par erreur que la dédicace de la vu® lettre a été adressée à madame la princesse de Ligne; le titre doit porter : A madame la vicomtesse de Saint-Mars ; le Musée Royal, qui ne porte pas de titre de dédicace, est dédié à madame la princesse de Ligne.'

Aspect de Madrid. — Les cheminées. — L'égalité du cigare. Les cafés. — La foire de la rue d'A.lcala. — Jarretières. Luxe des anciens seigneurs. — Médiocrité de la nouvelle cour. — L'équipage du Régent. — La voilure de la reine Isabelle II. — Listedu ministère. — L'oreiller de la fonda. — De la beauté, et de la laideur espagnole. — Les seguidillas. ■ — Le sereno.

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