‹ La porte du soleilChapitre 11 sur 11 · TOROS GANADERIAS · texte numérisé non relu

TOROS GANADERIAS

D"' Del Sr Marques de Casa-Gaviria.

**"* De los Escmos, Senores Doques de Veragua y de

Osuna.

DO» De don Manuel de Aléas.

VECINDAD DEL GANADERO DIVISAS

'^"d"d encarnada.

'^*'" encarnada y blanco.

Colmenar Yiejo encarda y cana.

LIDIADORES.

PICADORES. AnlonioFernandez y Manuel Carton, estando de

réserva otros.

ESPADAS. FRANCISCO MONTÉS y Roque Miranda SOBRESALIENTE DE ESPADAS. Isidro Santiago que niaiara el ultimo (oro.

Vous voyez que cela ressemble à un programme de courses : les noms des propriétaires et des jockeis, les pâturages et les couleurs y figurent. Ce programme, affiché en grosses lettres à la porte du Cirque, est répandu dans les plus élégantes loges, celles-là se trouvent placées d'ordinaire à l ombre.

Les plus belles manolasde Madrid en grande toilette, robe chatoyante de percale peinte à fleurs, peigne d'écaillé en forme de tuile, mantille avec les deux bandes de velours, souliers de satin noir, éventailetbas à jours, assistaient à la représentation.

Ce soir, après la course, il y a eu bruit dans plusieurs cafés : les officiers et les milîdanos étaient aux prises. On parlait de mouvements sérieux opérés dans la Navarre. Le seretWf cette horloge humaine des rues de Madrid, n'en coniinua [pas moins à chanter

le calme et les heures. Rubini est attendu ici pour demain, et ce même peuple quia applaudi Montés ira pleurer au Pirate.

A M. LE COMTE H. DE ViELlASTEL.

L'émeute à Madrid. —Un dîner — Le manifesta. — Les desUlulions. — Évènemenli delà nuit du 7 octobre à Madrid, — Léon et Concha. — Attitude de Madrid. — Lettres de France interceptéei. — Une visite à la rue de l'Œillet. — La tour de François 1"^ à Madrid. — Meurtre par un Miliciano.

L'intermède d'une émeute ne pouvait venir plus à propos.

Après le drame des taureaux et de Montés, je viens d'avoir celui du palais, mais un drame sourd, obscur, n'ayant rien du fracas et des trépignements de l'émeute parisienne, rien des résistances et de la mitraille de la rue. Cette échauffourée qui ressemble, beau-

coup à la conspiration de Mallet s'est concentrée dans l'enceinte du Palacio Real.

J'avais dîné la veille, mercredi, 6 octobre, chez l'un des seigneurs les plus aimables d'Espagne, le marquis de Moral, dont l'hôtel mérite d'être cité pour son bon goût dans Madrid ; la réception avait été toute française : les vins de Bordeaux, de Champagne, de Chypre et du Rhin, en faisaient tous les frais. Nous examinions encore plusieurs objets chinois rapportés au marquis par son frère, des portraits de manola$, et des albums, lorsqu'un domestique apporta sur un plat d'argent un papier soigneusement ployé ; ce plat de dessert, c'était le manifesto.

Cetrimiifesto, évidemment sorti de la plume de Linage, ne dissimulait en aucune façon la panique du gouvernement espagnol. Il y avait eu dans les provinces un mouvement prononcé en faveur de Christine ; l'acte du régent avouait ces faits ; et ce commencement

d'insurrection, les aveugles eux-mêmes [cie^ fjos) , ces crieurs jurés des rues, le hurlaient sur toutes les places.

Le mouvement devait éclater simultanément à Pampelune, Vittoria, Bilbao et Madrid; la Navarre se soulevait, le général O'Donnell occupait la citadelle de Pampelune. L'armée s'exprimait déjà librement et hautement, on prétendait même qu'elle n'attendait que le signal. Pour le peuple, il attendait ce que lui promet depuis si longtemps sa constitution, libertatis dulcedine nondiim expertâ^ comme dit Tite-Live. Plusieurs personnages marquants avaient jugé prudent de fuir Madrid. On parlait de destitutions imminentes dans l'armée; le projet était, dit-on, de réunir la jeune reine Isabelle II à sa mère, et celle-ci devait l'attendre h Pampelune. On se racontait que l'autre jour, et lorsqu'elle allait au Retiro pour y faire sa promenade accoutumée, une estafette du régent était venue donner contre-ordre à sa voiture ; Es=

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partero craignant sans doute qu'on n'enlevât cette jeune princesse. Dans les circonstances présentes, les moindres bruits avaient de la gravité, aussi les jeunes gens du Lyceo , ce théâtre de la société où Rubini était si impatiemment attendu, commençaient-ils à dire qu'il avait bien lait, et que l'interprète de Bellini, le fier Pirata, le sombre Othello, le triste Edgard , pourrait trouver peut-être à la Puerta del Sol une autre pompe que celle d'un arc de triomphe.

La grandesse, mécontente plus que tout<e autre classe, était aussi la première intéressée à ce mouvement.

Me trouvant , le matin, chez M. le duc d'Osuna, le représentant delà fashion à Madrid, et qui avait bien voulu me montrer avec une complaisance rare toutes les somptuosités de son hôtel, le duc m'avait dit fort obligeamment :

i- < — Je ne vous invite pas à dîner ce soir,

il pourrait y avoir des coups de fusil au dessert. »

Le duc d'O.... ne se trompait que d'un jour, les coups de fusil commencèrent le lendemain.

Le soir du manifesto publié par le cabinet, la ville était cependant assez calme. La conspiration était prévue en partie, on en parlait sous le manteau il est vrai, mais comme un directeur avancé déjà dans l'étude d'un drame prochain parle de la pièce qu'il compte représenter.

On ^'obstine à croire que l'Espagnol conspire sourdement et avec des airs taciturnes; je n'ai vu qu'une seule affaire de ce genre à Madrid, elle était menée avec toute l'étourderie française. Sur les places, dans les cafés, près du brasero comme sous l'œil des espions, chaque Castillan parlait des événements de Pampelune, mais on ne parlait pas moins, il est vrai, du fameux ténor qui devait *

traverser Burgos et Somo-Sierra. Rubini était la préface de Léon.

Le 7 au soir, les destitutions avaient échauffé les têtes, le plan de Tattaque n'était pas encore connu, mais on s'entretenait de Diego Léon et de Manuel de la Concha. Le général espagnol Pezuela était avec eux.

La pluie commençait, une pluie d'Espagne, forte et serrée, qui tintait sur les vitres de chaque maison comme les marteaux d'un harmonica.Versles huit heures, j'entendisles fusillades. . . Un domestique français avait été blessé à quelques pas de l'ambassade occupée par notre représentant M. Pageot; les portes se fermaient, la rue d'Alcala voyait passer quelques manteaux fugitifs, on entendait çà et là les pas des chevaux. La situation d'un étranger et même d'un Espagnol pris ainsi au début d'une émeute en flagrant délit de promenade, est à coup sûr très perplexe ; les portes une fois fermées, fussent les

portes de sa fonda ou de sa maison, il y a cent à parier contre un que nul ne lui ouvrira. J'étais donc chez mon hôte à l'auberge de VAmistad quand j'entendis frapper à coups pressés à la porte de la fonda; c'était un pauvre diable d'Anglais qui passait son temps le plus innocemment du monde à regarder les Murillo du musée et les clochers de la Porte du Soleil; il était venu à Madrid, pour je ne

sais quelle créance sur la comtesse d'O ,

et les escribanos le tenaient dans leurs griffes depuis deux ans. Les coups de fusil tirés aux environs du palais l'effrayaient si fort qu'il n'avait pas osé ouvrir son parapluie malgré l'averse qui tombait à flQts; il s'en faisait sans doute une arme défensive. Un quart d'heure se passa en pourparlers avant que l'hôte n'allât lui ouvrir; il entra plus pâle que l'ombre de Banco, dans la salle à manger où nous nous trouvions.

— Eh bien! qu'y a-t-il ? qu'avez- vous vu, que savcz-vous?

L'Anglais demanda un verre d'aguardiente (eau-de-vie), et comme il allait sans doute nous donner quelques détails, les cloches de Madrid sonnèrent tout d'uitcoup à larges vole'es. Leur bruit glapissant n'était interrompu que par la riposte des fusillades au Palais, puis, en une seconde, je vis l'hôte courir à une petite échelle qui était là, il l'appliqua contre ses volets scrupuleusement fermés à l'intérieur, et se hasarda à regarder par la seule vitre qui demeurait transparente.

— Les faroïes! s'écria- t-il tout d'un coup, Manuel, allume vite trois bougies !

Manuel, sorte de majordome établi de la Fonda , obéit aux ordres de son seigneur et sortit.

Cesfaroles sontde longues bougies, et quelquefois même des torches que la police de Madrid oblige les honnêtes citoyens d'allumer au moment précis de l'émeute. J'en vis apparaître en un clin-d'œilà tous les balcons

comme il se fait chez nous au souffle rapide du gaz ; mais, à Madrid, le gaz étant chose inconnue, il fau^ bien recourir aux faroîes. Cette illumination de la peur produit un charmant effet. Dans cette longue rue del Caballero di Gratia, tortueuse comme un serpent, je voyais palpiter ces lumières sous les rafales du vent et de la pluie, les unes apportées et fichées dans de longs bâtons par de v:c*"cs senoras qui avaient allumé déjà bien des chandelles pour le bon ordre, d'autres enveloppées de papier rouge ou bleu par les mains de jolies senoritas qui ne ressemblaient pas mal aux vierges folles de l'évangile avec leurs lampes vacillantes. Cà et là, plusieurs de ces étoiles s'éteignaient sous le souffle de la pluie, maison voyait bien vite quelque honnête Castillan, son mouchoir de nuit sur Toreille, venant les rallumer avec un soin excessif, car ceux qui ne mettent pas de faroies en cas pareil sont notés par la police.

Cependant on continuait à tirer, et l'hôte assurait qu'on tirait du côté de l'hôtel de la Victoire. La résine des torches embaumait la rue comme dans un jour de procession ; les patrouilles s'agitaient, piaffaient au galop, ou marchaient au pas, et le serenoy sa lanterne en main, n'en continuait pas moins à crier les heures de sa voix flûtée.

<r — Son las doce ! El tiempo e sereno / (1 ) » C'était nublado (troublé) que le brave homme devait dire. Le temps était en effet abominable, et les conspirateurs n'en pouvaient choisir un plus affreux. Il y avait pendant ce tumulte une criada (servante) qui se permettait de chanter ceci :

c Con las balas que tira el mariscal SonU « Hacen las Gaditanas maïUiilas de tuU ! » (2)

souvenir assez irrévérencieux et rodomont

(1) Il est minuit, le temps est serein !

(2) Avec les balles que tire le maréchal Soult, les femmes de Cadix s'achètent des mantilles de tulle !

contre la guerre de l'invasion. L'Anglais, qui en était à son cinquième verre d'eau-de-vie, prétendait que l'intention des conjurés était d'attenter à la vie des augustes orphelines, S. M. la reine et l'infante sa sœur. L'hôte, en sa qualité de Basque, déclarait qu'un canon balaierait bien vite toute cette racaille; il croyait, le digne homme, que le peuple se mêlait de la bagarre; il fallut que le lendemain vînt le détromper, et, en vérité, il était temps. Il avait armé chacun de ses domestiques comme pour un siège, détachant pour eux tous les instruments de sa panoplie culinaire, les uns se pavanant avec une poêle, d'autres avec des couteaux, celui-ci brandissant un tranchelard, celui-là une pelle à feu.

— Ne me parlez pas d'un Pyrénéen, d'un Français qui tient une auberge en ce pays-ci ! s' écriait-il , autant vaudrait-il monter toutes les nuits au Vigne-Maie, ou se jeter dans le Gave de Pierrefite avec une pierre au cou !

Que leur manque-t-il pourtant a ces Espagnols ? Ils ont le cigare et le Prado, les cortès et le théâtre du Prince. Mais, patience! il y a bonne garde au palais de la Reine, et demain nous saurons tout par les hojas volantes!

Ces hojas volantes^ ou feuilles volantes, forment pour l'ordinaire une simple page d'impression ; c'est une sorte de programme sur lequel se jette le bourgeois de Madrid , mais qui est toujours soumis à la censure de l'édilité. L'hôte se coucha en les attendant après avoir placé deux marmitons en sentinelle h la porte de sa chambre. 11 dormit sur sa caisse et près de son livre de recettes, la main droite sur un vieux pistolet rouillé acheté à Saragosse, la gauche sur un rosaire deNuestraSenora del Carmen que lui avait laissé en gage un Galicien ruiné.

Le lendemain 8 octobre, le vent avait séché la pluie et l'émeute ; il y avait un bourdonnement inoui «H la Puerta del Sol, vous eussiez dit d'une ruche des abeilles... Ces

pauvres diables d'hailebarJiers que le général Pezuela nomme avec tant de vérité cindatos{\), et qui n'étaient qu'au nombre de dix-huit, avaient arrêté toute la conjuraiion. Le poste qu'ils occupaient dans le palais royal de Madrid devait se voir surpris à l'improviste, par le général Concha et le général Diego Léon ; mais, dès que les hallebardiers se furent retirés et renfermés dans les appartements intérieurs de la jeune reine et de l'infante sa sœur, le général Goncba ordonna de cesser contre eux les hostilités. Il ne leur fut plus tiré, de ce moment-là, un seul coup de fusil ; mais, en revanche, ils tirèrent. Les conjurés s'étaient dirigés vers l'appartement des princesses par l'escalier principal, les alaharderos eurent deux hommes morts et quelques-uns de blessés. Ce combat nocturne a été court, le feu avait cessé vers trois heures du matui ; Espartcro n'est arrivé au pa-

(1) Voir la lellro du yéucrai Pesuela dan:-; !o Correio porltigez de Lisbonne, du 13 jaiiviev 18V2.

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lais qu'à six, suivi de tout son étal-major. Le général Concha était descendu lui-même aux écuries de la reine; là il se fît donner un cheval sur lequel il s'échappa. Le colonel Rodriguez, avec deux escadrons de son régiment (les hussards de la princesse), est chargé de le poursuivre. Le brigadier Norzagaray a été pris avec son (ils ; le cheval seul que montait Léon a été saisi ; on a trouvé son sabre attaché au pommeau de la selle. Le chef des hallebardiers a été fait colonel et décoré de l'ordre de Saint - Ferdinand seconde classe.

Dans les Occurencias de esta capUal(ÎQ\x\\\Q publiée le lendemain de l'attaque du palais), le récit du jour s'attache à démontrer l'intention formelle des conjurés ; ils tentaient 1 enlèvement des personnes royales : la susîraccion de las personas reaies. Or, le cabinet français ne [ouvait ignorer ce mouvement cl la rv^'union projelc'e de la reine avec SCS fdlos. Maintenant, comment supposer des

conjurés qui, pour arriver à un coup de main dans le palais, ne s'occupent pas dabordd'en gagner la garde? Ils avaient pour eux, il est vrai, les quatre-vingt-huit officiers de la garde royale que les destitutions avaient excités la veille à la révolte ; la seule parole de Concha et celle de Diego Léon ameutait les autres,mais lescheis delà place les avaient-ils? Léon et Concha connaissaient à merveille les êtres du palais,comment ne s'en assuraient-ils pas? On dit, on affirme que M. Pageot a fait évader le général Concha sous un habit de courrier; Concha, selon nous, devait partager le sort de son frère d'armes le général Diego Léon. C'est de celui-là que Madrid en^ tière s'entretient; on raconte de lui des traits de courage et de grandeur dignes des plus bellespagesde notre armée. Concha, le beaufrère du régent, passait pour l'amant de la duchesse de la Viciofre; Léon pour celui de la reine Christine ; en Espagne, H y a toujours de l'amour là où l'on ne s'attend

qu'à la gloire. On doitfusiller, dit-on^ soixante officiers demain ; il y aura sans doute à en rabattre. En attendant, l'altilude de Madrid est curieuse; tout estdevenu calmf^,maisily a ici beaucoup de visages tristes qui n'osent se montrer. Léon intéresse ici comme un héros de roman, c'est leCid, c'est Cinq-Mars, c'est Je chevalier de Jars^ que sais-je? enfin, c'est un gentilhomme et un soldat dont Espartero fut l'ami. Il a été arrêté près de Madrid, non loin de las Rozas, petit village. Je vous donnerai plus tard les détails de cette capture qui réjouit les exaltados. Ce soir dimanche 10, c'était l'anniversaire de la naissance de la petite reine j il y avait illumination, c'est-à-dire quelques lanternes de papier assez misérables, car le lamipion est complètement inconnu ici; imaginez-vous en revanche de grands bras en bois posés aux fenêtres et qui tiennent des cierges comme dans les enseignes. Devant cette illumination si triste, \esfaroles de l'émeute me sont re-

venus à l'idée : c'est un triste bouquet offert à Isabelle II que cette fête à trois jours d'une émeute ; la pauvre petite reine, encore effrayée du tumulte et des balles tirées contre ses fenêtres dans la nuit du 7, a jugé convenable de ne point y assister.

Au théâtre del Principe, sa loge était découverte comme si elle eût dû venir ; seulement dans cette loge il n'y avait que son portrait en pied, un portrait d'un ton gris et d'un effet assez triste. Ce portrait, je l'avais vu déjà vingt fois dans Madrid ; mais, dans cette circonstance, il me parut aussi terne, aussi dégradé que le serait un ancien portrait d'infante; Isabelle y avait la main sur le sceptre et la couronne, tristes jouets dont elle peut connaître maintenant la fatalité ! Deux loges surveillaient la sienne à ce théâtre, celles de Vayuntamento, placées près de sa loge royale, image parfaite de la sujétion constitutionnelle dans laquelle le régent lient la jeune reine. \\ y avait fort peu de

monde au spectacle ; le spectacle de Madrid, c'étaient les bulletins de la semaine; ce jourlà même 10 octobre, la citadelle de Pampelune bombardait la ville, la junte des rebelles était formée; Montés de Oca , le général Claveria, Egana, ex-député aux cortès, et autres mécontents la composaient. Le tribunal qui devait juger Diego Léon s'assemblait j le bruit courait qu'on avait trouvé sur le général une lettre de la reine Christine, qui l'instituait régent du royaume et lui commandait d'aller chercher ses deux filles. Les exaltados demandaient sa tête, et prétendaient intimider Espartero qui venait de faire arrêter plusieurs personnes entre lesquelles le jeune duc de San Carlos, que j'avais vu à la course des taureaux trois jours avant la conjuration. Le colonel Fulgosio avait été pris à las Rosas avec Léon, par Rodriguez; les moderados et les chrislinos, agités de mille sentiments divers, semblaient conserver encore quelque espoir, mais tous scru-

Dr sof.EiL. 331

taient d'avance avec effroi la haine jalouse du Régent contre Léon, dont les lauriers empêchaient le duc de la Victoire de dormir. Le général Diego Léon avait fait demander un confesseur, le père jésuite D. Eduardo José Carasa. Les nacionales murmuraient très haut contre lui, et tout le peuple de Madrid contre eux.

Par suite des événements, aucune lettre, aucun journal n'arrive de l'extérieur à Madrid. Jugez de l'embarras d'un étranger qui attend ici des lettres de crédit sur un banquier ! Voilà six jours que les courriers sont arrêtés, le marasme et le silence régnent dans la ville, et cet état de choses menace de se prolonger. Ici, d'ailleurs, l'inquiétude et l'alarme ont ce quelque chose de sombre et de concentré que n'admet point l'apathie mahométane ou le far niente de cette Ilaiie si oublieuse et si sensuelle; c'est une terreur morne, égoïste, où chacun ne pense et ne tremble que pour soi. Trois hommes gouver-

nent maintenant à eux seuls la vieille monarchie des Philippe : Linage, Espartero et sir Aslon. Pour être juste et vrai, il faudrait inscrire en premier ce dernier nom. Le pouvoir français, qui a offense si gravement M. Marliani, en lui refusant, à Paris même, VexequatLir comme consul espagnol, s'embarrasse peu de son activité italienne ; ici, cependant, tout le monde s'accorde à reconnaître la vivacité dangereuse de M. Marliani vis à vis de rindolence espagnole. Linage ïiQïï veut pas moins à la France que M. Marliani ; il base celte aversion sur l'arrivée d'un officier envoyé par le maréchal Soult, au quartier-général du régent, avec le titre de commissaire français. Les Espagnols n'aiment pas que le cabinet de France s'immisce dans leurs affaires^ ils en attendent peu d'argent et beaucoup de difficultés.

Le brigadier Caminero , secrétaire du maréchal Rodil l'ancien bras droit de Ferdinand Vil , de ce môme Rodil que l'on char-

geait en 1830 d'aller repousser à la frontière de la France les attaques des émigrés dont il a fait depuis ses amis , a soustrait , dit-on, à la connaissance du gouvernement un papier écrit qu'il aurait trouvé dans la poche du manteau de Léon , et ce papier eût jeté sans doute un plus grand jour sur cette affiùre que chacun commente à sa guise. A Paris on eût déjà fait paraître le portrait de Diego Léon sous toutes les vitres, la lithographie s'en serait réservé le monopole et l'exploitation, ici on tremble trop devant les inquisiteurs ministériels.

J'ai revu l'Anglais qui avait eu tant de mal à se faire ouvrir à la fonda le jour de l'émeute, il sortait de chez sir Aston, je ne sais pour quel motif , il ne doute pas que Diego Léon ne doive être fusillé.

— Quel malheur! a-t-il repris seulement en voyant défiler un peloton de soldais près de la carrera de San-Ieronimo , ils vont le fusiller avec de si mauvais fusils !

La misère de Tarmée est en effet si réelle, qu'on pourrait avancer que c'est le corps d'état le plus mal tenu , ainsi que je vous l'ai dit.

Sur ces entrefaites, et trouvant les musées eux-mêmes fermés, — celui de peinture et celui de l'Armeria-Réa), — je suis allé rendre visite à une maison dont la noble propriétaire est absente depuis longtemps , c'est la maison de la marquise de V G\ située dans la petite rue del Clairet (la rue de l'OEilîet). Les rues de Madrid ont une foule de noms charmants et même botaniques, comme la rue de los Jardines, de las Naranjas^ dcl Ckwel, de la Rosa^ etc. Celle-ci aboutit à une petite place plantée d'arbres , avant laquelle on est en train de démolir le couvent del Caballero di Graiia comme une baraque complètement inutile. J'avais souvent rêvé le palais de la Belle au Bois Dormant avec son silence et ses gardes endormis : la maison de la marquise m'a offert la même tristesse. Sespor-

lrai(s étaient recouverts d'une longue gaze verte qu'une petite portière brune et svelte a tirée devant moi. Dans l'un de ces portraits , qui sont loin de valoir celui que notre ami Grevedon a fait d'elle sur sa pierre molle et fine, la marquise est représentée en mantille et avec l'éventail ; dans l'autre, en robe verte et avec le costume parisien. Les chaises de l'appartement inhabité étaient disposées en cercle comme si la tertullia eût dû commencer le soir ; quelques fleurs artificielles jonchaient les vases; il y avait, je crois, un piano ouvert , dont le clavier rendit un son faible et tiiste quand nos pas touchèrent le parquet. Un boudoir parisien à Madrid est une chose si rare que je me sentais pris d'une mélancolie réelle en voyant le palais sans voir la fée. Les albums étaient encore sur la table , le coussin du chien ancjlais semblait le pleurer, il y avait dans ce simple appartement un parfum de mélancolie inexprimable... Les Persiennes avaient jeté un

bruit sec lorsque la criada les ouvrit. Quand nous eûmes tout regardé, M. R. de T. et moi, elle les referma, el tout cet hôtel rentra dans sa nuit.

Il était quatre heures, je secouai ma tristesse en me promenant par la cite. La tour de Fiançois î", qui se trouve en face de l'hôtel de ville et que l'on voit en descendant la caîle Mayor pour se rendre au palais, n'offre à l'œil aucun caractère. On veut, et c'est absurde, que le château de Madrid, bâti, suivant SaiiUe-Foix par François P' , dans le bois de Boulogne, ait été construit sur le modèle de celui que ce prince occupait en Espagne ; i! serait difficile de trouver la moindre ressemblance entre ces deux édifices. On a le droit de mettre encore au rang des traditions populaires le stratagème dont François P' se servit pour braver dans sa prison même l'orgueil des grands d'Espagne ; on veut'que ceux-ci, prétendant au salut d'un roi de France, aient fait baisser la porte de

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sachambro,pours'aUribuerrinclinationqu'il serait obligé de faire en sortant ; mais François P' , au dire de ces mêmes narrateurs, déconcerta leurs mesures ; car /s'avançant vers eux à reculons, il leur fit ainsi une grave irrévérence. Ce sont là de ces contes qui déshonorent deux peuples , celui qui les fait et celui qui les souffre. La noblesse espagnole se conduisit tout autrement à l'égard du prisonnier, et le prisonnier à l'égard de la noblesse espagnole.

Offensées des précautions injurieuses qu'on prenait à l'égard de

a L'homme de Marignan qui brisa trois épées, »

comme dit si bien Victor Hugo , les grands d'Espagne demandèrent à l'empereur qu'il fût prisonnier sur parole. Quatre des plus riches et des plus qualifiés s'olfrirent pour lui servir de caution. Les dames de Madrid ne restèrent pas en arrière avec la grandesse, leur escadron galant eut le privilège de fran-

338 LA ponTE

chir le seuil de la lour; les danses et les coucerts qu'elles y formaient égayaient le prinee dont l'évêque d'Osma, le confesseur de Charles-Quint , eut seul le courage de demander la liberté à son maîlre.

Cliarles-Quint entacha sa gloire en n'entendant point un langage si haut et si noble; il ne consulta que son inimitié contre un rival, et n'imita point le prince de Galles prodiguant au roi Jean dans une semblable circonstance les soins généreux et les attentions d'un roi. Il ne daigna pas écrire à François P, ni le faire visiter de sa part. Mais la nation a vengé le roi captif de cette insolence du roi vainqueur; elle lui fît une cour, et quand la lumière du couchant jetait aux froides murailles de ce cachot sa teinte d'opale et de pourpre, quand les musiques et les belles lilles jaunes comme de l'ambre charmaient les heures solitaires du prisonnier, et surtout quand Marguerite, l'aimable duchesse d'Aleîiçon, depuis la reine de Navarre,

consolait elle-même ce noble cœur, il pouvait oublier Pavieet son épée rendue à Lannoy.

Ce fut là pourtant une rude captivité, quand Charles-Quint se résolut enfin à visiter l'homme qui avait rei'usé ses propositions avec tant de hauteur, celui-ci s'écria : Venez vous voir mourir votre prisonnier ? Charles ne visitait le roi de France que pour obtenir la rançon onéreuse qu'il convoitait, et cette rançon il avait peur de la perdre.

Ce souvenir d'un roi malheureux , cette captivités! lourde pour un Français exilé, ramenaient toutes nos pensées sur Léon ; le fusil de ces hommes tant de fois conduits par ce chef à la victoire allait-il se tourner contre lui dans quelques jours ! un soldat d'Espagne, un rebelle devenu roi , sacrifierait-il à sa jalousie un soldat devenu rebelle? Sous le régime du sabre ou sous celui de la guillotine, l'Espagne est une victime qui intéresse les peuples : elle ressemble encore pour nous qui n'avons pas renié toutes nos illusions, à

3iO LA PORTl!: DU SOLEIL.

ces belles esclaves jetées dans Kome aux bêtes du cirque. En attendant que Dieu intervienne entre ces deux forces en présence, la nation et la constitution noiivelle , Madrid présente le spectacle que suit l'émeute, celui d'une ville en état de siège; on ne laisse entrer ni sortir de la ville sans permission , et le pouvoir militaire profite seul de la crise. Un milicicmc a trouvé plaisant de percer avec son sabre le ventre d'un Gaîlego qui posait un pont sur des roulettes , afin de faciliter aux piétons le passage d'un ruisseau. Ces exaspérations violentes sont non seulement impunies, mais on n'en recherche pas môme les auteurs. Et voilà les suites de l'alliance contractée, en 1840, avec le pouvoir militaire; voilà où en est tombé le peuple auquel ses colonies rendaient autrefois les respects dûs à son Dieu î

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