‹ La porte du soleilChapitre 10 sur 11 · TA PORT · texte numérisé non relu

TA PORT

courant, lui enfoncent avec adresse ces banderilles qui forment sur sa chair autant de piqûres, et le voilà aux prises de nouveau avec un second picador. Celui-ci, plus fort que le premier, arrive sa lance abaissée , il semble magnétiser l'animal avec ce fer, le taureau se contient, et attend le coup. Cette t'ois le picador fait décrire à son cheval une volte assez habile, mais au second coup de pique le cheval est tué et son maîlre roule à terre. Les sifflets le poursuivent, et cependant le voilà gisant sur Tun des bancs intérieurs du cirque, il eût été frappé infailliblement sans Montés , la providence des picadores dans chacune de ces courses. Montes ! mira Montés! tel est le cri que jettent le peuple et les loges par leurs cent bouches. Il y a là bien des éventails en jeu, les mouchoirs flottent au vent, pour moi j'éprouve je ne sais quel frisson à voir cet homme se placer gravement devant le taureau , l'exciter et le tromper quelques secondes avec la moleia

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( petit drapeau ) qu'il agite devant ses yeux. Tout d'un coup il se pose tranquillement vis à vis de lui, et Iiii enfonce l'ëpée dans !e cou. Le taureau mugit, se balance un instant sur ses jarrets et tombe dans l'arène.

Ce premier taureau est un taureau de Madrid.

Trois mulets arrivent au grand trot par l'une des portes du cirque, et, vigoureusement louaillés par de légers chulos qui courent à pied auprès deux , ils emportent le taureau mort à travers la poussière de l'amphithéâtre.

2' TAUREAU (de los Escmos. Senores Duques de Verayua y de Osuna ).

Ainsi que vous l'indique le programme, ce second taureau (fonYo claro), qui débouche dans la place d'un air si ferme et si fier, sort des pâturages de M. le duc d'Osuna. Il porte la banderolle rouge et blanche pour devise , et commence hardiment par se permettre un

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leur de taureau, c'est-à-dire qu'il saule avec la vivacité d un faon par d( ssus les barrières. Soit que cette course, devenue pour un moment l'épouvante de plus dun spectateur assis tranquillcmement au tendido, l'ait animé, soit I lutôt qu'il ait reçu quelque blessure aux naseaux en franchissant la barrière qui le sépare du peuple, il jette bien vite à terre deux cbevaux de picador, et tuerait un des malheureux comb. ttants, si Montés ne détournait le coup avec sa moleta. Ce deuxième taureau se nomme Léoncito{\), et, en vérité, il est tort digne de porter ce nom ; il mugit , il renverse, il éventre les chevaux à faire pitié. C'est ici le lieu de consigner un trait dinhumanité mercanlile qui ma frappé dans cette course : les garçons de place, voyant un pauvre cheval se tordre à terre au milieu . d'une dernière crise, ont voulu le faire relever à coups de fouet. L'enireprenenr de ces

(1) Leoncilo, petit lion.

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sortes de combats spécule tellement sur les chevaux, qu'il faut quelquefois les sévères a\eilissemenls du peuple pour le ramener à l'ordre. Dans ce cas, les injures, les apostrophes, les cris énergiques pleuvent sur lui de tous les coins de l'amphithéâtre. Le peuple espagnol, en général, est très rigide sur les lois des courses ; ainsi il a fait quitter au picador son cheval , parce qu'il boitait.

Cor ra . corru • ^.-.^^ y ^^ revanche au picador pâle et dont les dents claquem... ^ . cador, Manuel Carton, auquel on reprochait ainsi sonhésitalionets peur, est désarçonné; le taureau, dars sa fureur, foule le cheval déjà mort, et trépigne sur son cadavre. Je lis alors Miranda, le second malador, lui enfoncer lépée et le manquer. Dans une seconde attaque, son épéé lui fait défaut encore une fois, et il ne faut pas moins que le cacheter o {\) cour Vachexer,

(1) Le cacleUro, vo\ani le taureau tombé sursesdeux genoux, l'achève onlinairemenl alors avec le cacheté (poignard) et lui donne le coup de grâce.

5" TAUREAU, de Castille ( à don Manuel de Aléas ).

Les chevaux lancés contre ce troisième taureau étaient misérables, on n'a pas manqué de demander par l'orme d'ironie les chiens contre eux. Los perros ' perros /hurlait le peuple sur lesb.'.ncs. Ainsi nargué, conspué, sifflé, ce malheureux taureau s'est arrêté au milieu de ramnt»^'*-^^**^- •* ^i cru oïi'u ->»' * *""*^ *^^ ^^O'S saints et se retirer comme un comédien dont le public ne veut pus, mais il a repris assurance devant un picador maladroit et l'a fort habilement enlevé avec son cheval. Il est vrai que ce picador, du nom d'Antonio Fernandez, avait l'air de présenter lui-même le flanc de sa monture au taureau, ce qui me révolta au dernier point. A l'heure qu'il est , et à l'avis des Espagnols eux-mêmes, la race des picndoresesi éteinte; le fameux Sévilla était le seul qui eût pu la ressusciter. Si le picador dontil

vient d^être question se montra fort médiocre, le taureau, en revanche, était mauvais.

Montés s'est vu forcé de s'y reprendre à deux fois avant de lui enloncer fépée... Ce taureau venait de Colmenar-Viejo.

4* TAUREAU, de Gaviria.

Rien de remarquable dans cette aîlaque, si ce n'esl un groupe de trois alguazils envoyés, sur un signe parti de la loge de Vayiuitamïento, à un picador qui s'était relire de l'arène. Le peuple souverain a voulu l'y faire rentrer, et cela, au milieu de cris et de trépignements furieux. Mais ce qui m'a paru un ressouvenir assez piquant des mœurs de la vieille Espagne, c'est un jeune débutant qui a demandé,iechnpeau bas, à l'aicade président, detuerlelaureau.Cejeunehomme avait vingt ans et demi. Montés lui a tourné le taureau, et les cris d' anda ! anda ! \[i\ oui promé qu on ne demandait que sa victoire. Il a donné un

coi:p assez mal assuré, et Montés a achevé l'animal.

5® TAURi AU ( au duc d'Osuna ).

Colui-ci, jeune et robusle, ajeté d'un coup de cori e un malheureux picador contre un des bai es inlërieiirs du CTque. On a po:té b'en vite le cavalier à Venfermeria. Four distraire le spectateur, Montes a tourné seul alors autour du taureau, jouant et badinant avec lui comme avec un chien. C'était chose merveilleuse que cet homme imitant ainsi les tcurr.oien ents dune écharpe devant ce fougueux animal qu'il a eu ensuite beaucoup de peine à abattre. Ce que les Espagnols admirent le plus chez Montés, c'est ce sangfroid unique qu'ils appellent serenidad.

^^ TAUREAU ( à don Manuel de Aléas).

Agacé d'abord par Montés, ce taureau, assez dillicile, a fourni au jeune homme qui

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avait demandé ^xXayuntamiento la permission de tenir l'épée une lutte active et sourde. D'abord les murmures et les rires ironiques 1 avaient accueilli, mais il ne s'est point déconcerté et a bravement fiché son ter au cou du taureau. Ce coup, qui semblait d'abord décisif, a rendu r-n'n::!! plus t'ougueux et plus lerrible ; il n'a pas fallu moins que le croissant pour lui couper les jarrets. C'est le débutant qui a eu les honneurs du dernier coup.

L'opération de 'a mec/?'cr/îmcfin'e, tout le peuple a escaladé les gradins et est al é voir le taureau dans l'arène, jusqu'à ce que la garde intervint et lit tout rentrer dans Tordre, ftlontèsa reçu pour celte course trois mille réaux (750 francs de notre monnaie). C'était la dix-septième corrida donnée cette innée à Madrid ; six heures sonnaient à l'église de las Salesas quand elle a fini.

Ainsi, dans ces jeux sanglants, tout est à la fois arabe, romain , espagnol. Les chevaux

et les costumes, l'épée del Campeador (le Cid), le cirque de Rome, la Vierge et le repas libre y jouent leur rôle. C'est une boucherie dans le genre du drame anglais; mais du milieu de ces vapeurs de sang rayonnent des clartés élranges, l'arône n'esl plus bientôt une tuerie, mais un art. Cet art est dans Montés, Montés. Chomhre compléta, comme les Espagnols rappellent. Jamais de jactance et de forranterie de pose chez cet homme; il tue IVoidement et proprement. Placé comme un ange de salut à côté des imprudents et des faibles, il les arrache à b mort sans attendre d'eux un mot de reconnaissance. Quant à moi, je n'ai été ému dans ma vie que par deux acteurs, par Talma et par Montés. Explique qui voudra ce soudain empire et celle fascination irrésistible, je me borné à énoncer un la t. Moulés n'a rien des vices et des habitudes con)mui;es à la basse ciasse en Espagne ; il est économe, frugal ; il élève sa famille avec amour. Je lui ai promis de l'ai'

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1er voir à Chiclana près de Cadix. Il passe ici pour avoir refusé sagement plusieurs bonnes fortunes ; il ne s'est point laissé éblouir, et se renferme dans son orgueil de torero. Cette partie delà population espagnole mérile du resîe un examen approfondi ; el!e a une fierté de caste qui se ressent assez du sang des Maures. Esxore une fols, etdusslez-vousm'accuser de redites, je n'oublierai jamais l'impression produite sur moi par cet homme dans la scène que je vous ai décrite avant la course (1).

Dans un pareil spectacle, la partie la plus curieuse de l'arène, sans contredi!, c'est le peuple. Son tumulte incessant ressemble au

(1) Les aficionados de Madrid et les connaisseurs difficiles [iréleiidaienl ce soir que Montés n'avait pas été aussi admiralile en celle course rpie d'iiabitnde; avec un pareil rôle, on comprendra que l'arlisle soil journalier. Il arrive parfois qu'on le slflle, mais cela est rare. Un certain Francisco Arcona a fait dernièrement merveille à Séville; celui-là avait imaginé de présenter (ranquillemenl sa montre au taureau au lieu de la moleta. Ce irait d'imprudence a fait grand bruit.

brisement des lames sur la plage, mais jamais l'Espagnol n'est criard comme le Napolitain ; il n'a qu'une clameur, un mot, que rencontrent à l'improviste toutes les voix, et ce n'est pas la chose la moins curieuse pour un étranger, que cet e unanime tempe le sortant d'une seule bouche. Dans celte solennité si nouvelle pour moi, je dois dire que sa contenance a été surtout le texte de mon étude. Quand le taureau ne va pas à leur gré, ils injurient son propriétaire sans égard pour le rang el la noblesse^ ils vont même jusqu'à l'interpeller danssiloge. Le roi Ferdinand VU s'amusait étrangement de ces sortes dinterru plions. Le cigare à la bouphe perpétuellement, ce prince écoitait ces injures de l'air d'un homme enchanté de voir dérouler devant lui aO carnaval le catéchisme des Halles. Il avait jadis l'enireprise des taureaux ; mais, depuis sa mort, les plus nobles d'entre les jeunes gens de Madrid ont pris à cœur i'affaire des courses, et ce Chantilly

espagnol doit à cette heure beaucoup aux soins de M M . de San Carlos, d'Osuna, et autres représentants de la grandesse.

Un mot sur les aficionados ou amateurs. Pareils à nos joueurs de Frascaii ou de Baden courbés sur le tapis vert, ils piquent sur la carte chaque coup de corne reçu par le taureau ; ils supputent les chances des paris, et se font les juges l;^s plus rigoureux des courses. Ce qu'ils ne perineltent jamais, c'est de tuer trop tôt l'animal il faut que la chose dure longtemps. Montes me racontait qui! fut sifflé pour avoir abattu d'un coup d'épée un taureau qui, du premier coup, avait lue trois à quatre picadores et autant de chevaux ; les cannes, les bâtons, les pierres pleuvaient autour de lui, et il fui heureux de refermer sur lui la porte du toril.

Les Anglais, qui ont inventé le pugilat où deux hommes se tuent avec la syntaxe du coup de poing, na manquent pas de blâmer un pareil spectacle. Ils ne conçoivent pas que

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Montés ait pu réduire en préceptes écrits un art si grossier, et qu'il ait composé un livre sur la tauromaquia.

Les ombres des deux Romero et de Pepe Illo ont dû se réjouir envoyant i'afïluencedu peuple de Madrid devant ces jeux dont ils étaient les héros (1). Les costumes en sont magnifiques, la veste des matador es surtout; l'habil de iMonlès coûte six mille francs. La montera seule, bonnet h cocarde et à queue noire qu'il porte ce jour-là, vaut cinq cents francs de notre monnaie. Quand il se découvre, suivant lusage, pour^iUor au dessous de la loge de V ayunlamiento demander la permission de luer le taureau , Muntès varie presque toujours la formule. S'il voit des manolas ou de belles dames qui lui plaisent, il dit en baissant l'épce : A la salud de las rublas è morenas. « En l'honneur des blondes et des

(1) Les Homcro étaient deux frères; ils succédèrenl à Coblillares el à Pericu Curchao, fameux iviero.

brunes >, ou si le président lui convient : A la saliid de vuestra Exceleneîa,

Pendant la course, il y a eu quelques disputes; mais les alguazils, avec leurs chapeaux à plumes, ont mis le holà.

Voici la copie textuelle de la grande affiche :

Plaza de Toros.

t En la tarde del lunes k de octubre 1841 (si el tiempo lo permite) se verificara la décima sexta corrida db

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