I.E PRÉVÔT. — Vous... Louise
louisk. — Aujourd’hui je viens vous dire :
Votre devoir est de le punir, car il est bien coupable du crime dont on l’accuse. La justice du roi protège tous scs sujets, les plus humbles et les plus élevés; protégez donc cette pauvre mère, car vous représentez la justice du rof!
le prévôt, au comte. Qu'avez-vous à répondre, monsieur?
le comte. — Qu’une accusation ainsi formulée ne signifie rien, ou peu de chose. Je viendrais vous dire, moi: Votre femme est infidèle et coupable... quel cri s’échapperait le premier de vos lèvres ?
i.e prévôt. — Des preuves! des preuves l le comte. — C cst par ce seul mot que je réponds à madame. Vous m’accusez! Où sout vos preuves ?
Louise. — Dans la conviction de cette malheureuse mère que depuis un mois vous réduisez au désespoir, dans le témoignage de tous ceux nui étaient là au jour de l’acccusatiou... et que j’ai récusés... moi...
le comte. — Pourquoi cela, madame? quel
LA PORTE SAINT-DEMS
intérêt ai grand preniez-vous donc à un inconnu, que non-seulement vous démentiez ses accusateurs, mais que vous sollicitiez pour lui la protection de votre mari ? Si vous n'étiez pas convaincue de mon innocence, quel motif vous poussait donc à me sauver?
Lotis b, répondant à un regard jeté sur elle par son mari — Ne lu devinez- vous pas, monsieur? (Eu regardant le comte.) Col homme veut que moi -même...
le prévôt. — Non, ce qu’il veut, je le sais!... Il veut aviver la plaie de mon cœur. Il veut attiser ce feu jaloux dont il a jeté les étincelles dans mon Ame... Oh ! monsieur le comte, que voua mentiez on que vous disiez" vrai, il est temps de mettre un terme à vos infernales réticences. Vous m'avez dit que voua parleriez... Parlez donc!...
lk comte. — En croirez-vous mes paroles, vous qui ne cherchez qu'à épaissir le bandeau qui vous couvre les yeux ? N’avcz- vous pas arrête sur les lèvres de votre femme l’aveu qui semblait vouloir s’en échapper?... Que je vous dise: Madame a un amant... vous me crierez que j’en ai menti, el voua implorerez à ses genoux le pardon de mon impudence extrême... Que j’étale sons vos yeux une lettre accusatrice : Ripn ne prouve, ine direz-vous, que cette lettre lui soit adressée... Ne vaut-il pas mieux me taire?... L’amour est aveugle et confiant, monsieur, et l’amour désespéré est peut-être le plus confiant et le plus aveugle... Votre amour parle plus haut que votre honneur... Permetlez-moi de me retirer.
lk prévôt. — Pas encore, monsieur le comte.
lk coûte. — Pourquoi donc?
LE PRÉVÔT. — Vous ôtes uu conspirateur.
LK COMTE. — Moi !
lk prévôt. — Vous me l’avez presque avoué.
lk comte. — J’en conviens. Mais ce que je dis n’est peut-être pas plus vrai que ce que je suis force de taire.
le prévôt. — Vous conspirez 1 On vous accuse. le comte. — Qui donc?
lk prévôt. — Les agents dont vous vous servie*.
le comte. — Eux! Très-bien!... Je m’y attendais )
le prévôt. — Sur la foi de votre arrestation, ils ont pris peur, et pour sauver leur tête...
le comte. — Ils ont livré la mienne,’ scion vous, du moins. Tiens! mais c’est fort adroit de votre part cela, monsieur le prévôt, tous les maris n’ont malheureusement pas les clefs de la Bastille, cette excellente forteresse à laquelle j'ai échappé hier et qui s’enlr'ouvre encore ce marin. .. Alors je conspire, on m’en accuse... Bien d’étonnant, il est si facile de trouver de pauvres diables qui, pour quelques écus, jurent aussi fort et aussi longtemps qu’on le désire. Je conspire, voilà le fait. Loutre qui? Est-ce une indiscrétion ?
le prévôt. — Contre le roi !
i.e comte. — Ali! c’est juste, je suis un niais de le demander. Louis XIV m'a vaincu, j’en veux à sa vie, c’est tout naturel. Oh ! mais vous conviendrez, monsieur, qu’il faut, même avec l’autorité dont vous êtes revêtu, d’autres indices que les assertions de ces misérables pour lancer cootrc un homme comme moi une accusation capitale. Je viens d’on lancer une aussi, moi... elle a été fort mal reçue... l’as de preuves, avezvous dit, pas de preuves! Je n’en ai pas besoin ! J'cn use autrement, moi. Vous me traitez de conspirateur; soit! j’accepte votre tribunal ; mais
je vous crie comme tout accusé à ses juges : Des preuves! des preuves!... il me les faut!
le prévôt. — Vous les aurez!
le comte. — A l’instant !
le prévôt. — Soyez satisfait ! (Tirant une lettre «U* sa poi lie.) Celle lettre me dit que vous u’avez demandé votre adjonction aux travaux de la poi te triomphale que pour tramer une diabolique h achinatiou... La vie dji roi est menacée... par quels moyens? on l’ignore... Vais celui qui vous dénoncé a reçu les aveux de vos agents... celui qui vous accuse engage sa vio et son honneur pour soutenir son accusation... Celui qui vous livre à la justice ne songe point à se dérober à la vengeance de vos amis, sa lettre est signée de son nom...
le comte. — Et ce nom ?
i.e prévôt. — François Blondel.
Lonse, à part- — Lui I le prévôt. — L'architecte de Sa Majesté !
i.e comte. — François Blondel! Oh! mais tout s'explique alors. Comment doncl tout est au mieux pour sauvegarder la vertu de madame...
Quand le mari accuse, l'amant confirme.
LOUISE. — Dieu !
le prévôt. — Monsieur le comte!
i.e comte. — Kl de sa plus ferme écriture...
Oh ! je la connais , seulement la lettre est d’un autre style (La tirant de sa poche.) Tenez, monsieur, comparez, et voyez si mes juges ne trouveront pas que c’est là un ingénieux moyen de punir l'imprudent possesseur d’un secret qui intéresse à un si haut point l'honneur conjugal de monsieur le prévôt des marchands.
le prévôt. — Cette lettre?...
le comte. — Je n’osais vous la montrer tout à rheurc, mais |*eut-èlrc ajouterez-vous foi maintenant à ce qu’il écrit à la femme, puisque vous croyez si facile meut ce qu'il écrit au mari, il lui tond la lettre.
LortSE, à part. — Seigneur 1 Seigneur!
le prévôt, ayant pris h lettre. — Qu'est ce que cela veut dire?
le comte. — Lisez!
i.e prévôt, lisant dos yeux et ne laissant échapper qae quelques mots. — Louise... notre enfant... Avec accablement.) Oh I. .
loi' t sk, t«s. — Perdue!... Perdue!. ..
(Kilo s'agenouille avec confusion et atterrée.) le prévôt. — Non! Non! cela n’est pas! Elle ment!... elle ment, celle lettre?...
le comte. — Regardez!... Regardez!...
(Il lui montre Louise agenouillée.) i.e prévôt, avec sanglots. — Oht mon Dieu.... c’est vrai ! c'est vrai!...
(Il tombe anéanti sur un siège.)
LoriSE. — Ordonnez de mon sort P le prévôt. — Coupable!... Elle!... Louise!
ma femme!... Elle n’a pu me pardouner d'avoir uni son sort au mien!... El cet amour si grand n'a pas su trouver le chemin de son cœur, quelle a donné à un autre.... (Se levant.' Un autre!... Elle riait peut-être avec lui. clic riait de ce vieillard qui avait fait ce rêve «le pouvoir être aimé d’elle malgré ses rides et ses chevedx gris!... Ah! ali! ah! pauvre époux... rc qui causait tes insomnies... tu le sais maintenant... c’était le soufllc de leurs paroles... ce qui brûlait les lèvres... c’était l’écho de leurs baisers... El tu la croyais chaste et digne... et tu douterais peutêtre encore, et tu démentirais celle lettre fatale,
si tu ne la voyais n tes pieds, courbée sous le poids de sa faute, et redoutant la colère de l’époux outragé.
loi'isk. — Mais ce que ie redoute, ce n'est pas yotre colère, c'est votre douleur. Oh! je n’ai jamais si bien entrevu la profondeur de iahlme où je suis tombée... Aussi je n'irnplorc ni pitié ni grâce... Vengez-vous !...tuez-la, cette épouse infâme, tuez- la sans miséricorde ni merci.
i.k prévôt, ulhmt pour s-c jeter sur elle. — La tuer!... Oui!... Oui!...
Louise, poussant un cri. — Ah !...
i.k prévôt, rendu ii tui-iuâmc par n: cri d'augoisse — La tuer... qui a dit ce mot? Elle... Oh! tais-loi, pauvre enfant!... ËRl-cc que tu ne sais pas tout ce que renferme de miséricorde le cœur d’un père?... Je n'aurais jamais dû l'oublier. Au lourd hui. je serai ton époux pour sauver ton honneur et le mien... Est-ce que la femme qui a porte mon nom doit être effleurée seulement par le soupcou?... Quelle est la voix qui l'accuse?... (Au comte.) La Vôtre, u’est-cc pas?... C’est vous qui venez de me donner cette [neuve accablante. Cette preuve... vous la montreriez à d'autres... Cela ne sera pas!... (-elle preuve... je l’anéantis!...
Il déchire la lettre.)
Louise. — Oh! votre clémence!...
le comte. — Vous me volez, monsieur! Que me donnerez -vous en échange?
le prévôt. — La vie et la liberté.
le comte. — Que dites-vous ?...
le prévôt. — Coupable «le rapt, la prison vous réclame; criminel d'Iilal, l'échafaud vous attend. Eh bien! partez! partez! Vous voyez bien que j'ai peur de vous puisque je vous fais grâce... Vous et moi savons seuls sa faute... je vous demande le silence : à vous le salut en échange de son honneur.
Louise, se relevant vivement. — Et moi au nom du vôtre, je refuse! La réputation, la vie même d’une femme, perdue peuvent-elles compenser celle antique loyauté que vos pères vous ont transmise, et que vous foulez aux pieds ?
le prévôt. — Louise!
Louise. — Que fera-t-il de cette liberté que vour lui laissez!... Il y va de la sûreté de notre roi, cl vous mettez mon honneur dans la balance. .. Oh! mais vous ne comprenez donc pas que celle héroïque faiblesse agrandit encore lenonnilé de ma faute... La générosité de l’époux entraine le magistrat jusqu’à la félonie.. i je ne le veux pas! Oh! dans ce moment solennel mon âme a compris enfin la sublimité de la vôtre... Comment vous égaler? par le sacrifice de ma vie... Demeurez tidèle à votre serment*., je meurs pour avoir violé le mien.
{Elle porte vivement à ses lèvres le petit flacon.)
• le prévôt, s'élançant Louise!...
Louise. — Laissez! cela tue vite...
i Elle s'affaisse sur un siège.) le prévôt, cherchant à la soutenir. — Louise... lu vivras ! je le pardonne!
Louise, rayonnante. — Le pardon!.,.
Elle se rcdr<*se, baise les mains de son mari, puis tombe morte. }
le prévôt. — Morte!... morte!... Comment la venger? Au comte. Oh! c’est vous qui l'avez tuée?...
le comte, lui montrant son sauf-conduit. — Votre signature est ma sauvegarde, monsieur le prévôt!