La porteuse de pain
Le village d'Alfortville, situé sur la route de Maisons-Alfort, après le fort de Charenton, est occupé en grande partie par les ouvriers des usines disséminées dans la plaine qui s'étend, à l'ouest entre la Seine et les remblais du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée, à l'est du côté des villages de Gréteil et de Maisons-Alfort.
La journée finie, les travailleurs quittent les ateliers et rentrent chez eux. — Les habitants peu nombreux des usines sont obligés, pour faire leurs provisions, d'aller soit à Alfortville, soit à Maisons-Alfort.
Au moment oii commence notre récit, c'est-à-dire le 3 septembre de l'année 1861, à trois heures du soir, une femme de vingt-six ans à peu près suivait la route conduisant de Maisons-Alfort à Alfortville.
Cette femme, simplement mais proprement vêtue de deuil, était de taille moyenne, très bien faite, belle plutôt que jolie, d'une beauté sympathique et attrayante.
Des cheveux d'un blond fauve, d'une épaisseur et d'une longueur presque invraisemblables, s'enroulaient en grosses torsades sur sa tète nue, avec une négligence sans coquetterie mais non sans charme.
Sous cette chevelure opulente, dans un visage d'une pâleur mate, brillaient de grands yeux aux prunelles d'un bleu sombre à demi cachées sous un double réseau de longs cils. — La bouche était petite; — les lèvres bien dessinées, d'un rouge de cerise mûre, s'enU-'ouvraient sur des dents éblouissantes.
Plus d'une femme élégante et riche aurait pu envier non seulement la
figure charmante, mais encore la démarche pleine de distinction naturelle de cette femme du peuple, car c'est hien d'une femme du peuple que nous venons de tracer un croquis rapide.
Delà main droite elle tenait un bidon de fer-blanc à anse mobile; de la main gauche elle serrait la menotte rose d'un bébé de trois ans environ qui marchait à pas lents en tirant derrière lui par une ficelle un petit cheval de bois et de carton, au ventre bourré d'étoupes.
Ce petit cheval, jouet commun et à bon marché, revêtu d'une couche de peinture grisâtre tigrée de taches noires était fixé sur une planche supportée par quatre roulettes minuscules.
Ces roulettes rencontrèrent un caillou qui les arrêta.
— Hue, dada! — cria le bébé en donnant une saccade à la ficelle. Cette saccade détruisit l'équilibre du jouet, qui tomba sur le côté. C'était la cinquième fois depuis quatre minutes.
La jeune femme lit halte aussitôt.
— Voyons, Georges, — dit-elle à l'enfant d'une voix douce et caressante, — prends ton joujou, mon chéri, et porte-le... — Nous serions trop longtemps en route.
— Oui, petite maman...
Le bébé obéissant saisit son dada par la tête, le mit sous son bras, puis reprit la main de sa mère, et tous deux continuèrent leur chemin.
Ils passèrent devant le fort de Charenton et atteignirent bientôt les premières maisons d'Alfortville.
La jeune femme entra dans une petite boutique d'épicerie et, n'y voyant personne, frappa sur le comptoir deux ou trois coups légers.
Une forte commère sortit aussitôt d'une pièce voisine.
— Tiens, c'est vous, m'ame Portier! — dit-elle. — Bonjour, m'ame Fortier... — Qu'est-ce qu'il faut vous servir?
— De l'huile de pétrole, s'il vous plaît...
La marchande fit un geste de surprise et s'écria :
— De l'huile de pétrole!... encore! — Mais, mon bon Dieu, qu'est-ce que vous en faites? — Vous en avez déjà pris hier...
— Mon gamin a renversé le bidon en jouant... — répondit M"'^ Fortier.
— C'est donc ça !... — Beau bénéfice pour vous ! — Combien qu'il vous en faut ?
— Quatre litres, s'il vous plaît, afin de ne pas revenir si souvent...
Le petit Georges, resté dans la rue, s'amusait devant la porte avec son cheval de carton.
L'épicière s'était mise en devoir de mesurer lé liquide demandé.
— C'est dangereux, tout de même, ces moutards! — disait-elle tout en mesurant. — Savez-vous que votre gosse, en renversant le bidon, pouvait
— Voyons, Georges, dit-elle à l'enfant d'une voix douce, prends ton joujou et porte-le.
incendier l'usine... — Il aurait suffi pour ça d'une allumette... Ah! mon Dieu, oui!... Un malheur arrive vite!...
— Je ne le sais que trop... — Aussi je l'ai joliment grondé, le pauvre enfant, quoiqu'il ne l'ait point fait par malice. —Il était tombé en courant. — Il a bien promis qu'il ne recommencerait plus.
— Espérons qu'il tiendra parole!! —Et vous plaisez-vous dans votre nouvel emploi, m'ame Fortier?
e LA PORTEUSE DE PAIN
— Dame ! il faut bien m'y plaire... — Au milieu de mon chagrin, c'est une vraie chance pour moi.
— Vous devez g-ag-ner autant qu'à la couture... avec beaucoup moins de mal à vous donner...
— Bien sûr que oui, et pourtant, si je n'économisais pas sur toutes choses, je n'arriverais jamais à m'en tirer... Songez donc... deux enfants?
— Votre dernière, la petite Lucie, est en nourrice?
— Oui, dans la Bourgogne... à Joigny.
— - Ça vous coûte cher?
— C'est trente francs par mois qu'il faut prendre sur mes gages... — répondit la jeune femme: puis elle ajouta avec un gros soupir : — Ah! mon pauvre mari me manque bien!...
— Je vous crois, m'ame Forlier... Un homme qui gagnait ses sept à huit francs par jour.
— Et qui était si bon... si honnête... si courageux! — qui m'aimait tant !... — Je peux bien dire que la machine qui l'a tué en éclatant a tué en même temps mon bonheur...
En disant ce qui précède, M""^ Fortier passa sa main sur son visage pour essuyer de grosses larmes coulant de ses yeux,
— Faut pas pleurer, ma fille, — reprit la marchande.
— Le moyen de s'en empêcher, quand on se souvient !...
— Il y en a qui sont encore plus à plaindre que vous ne l'êtes... — Le patron s'est bien conduit avec vous, car enfin je me suis laissé dire que sans une distraction de votre cher homme la machine n'aurait pas éclaté...
— Est-ce vrai?
— Hélas! oui, c'est vrai...
— On lui a fait un bel enterrement, au pauvre Fortier. — Vous avez eu une collecte des ouvriers de l'usine, et le patron s'y est inscrit pour cent francs... — Enfin il vous a installée dans la fabrique comme gardienne... et ça n'est guère une place de femme...
— Certes, M. Labroue a été bon, très bon... — murmura tristement la jeune veuve. — Je lui rends toute justice... On prétend qu'il est dur... sa conduite avec moi prouve le contraire... mais enfin c'est dans sa maison que mon mari a été tué!... Elle m'a porté malheur, cette maison, et si ce n'avait été pour mes enfants, je-n'aurais jamais accepté un emploi qui me force à vivre dans l'endroit où le sang de mon pauvre Pierre a coulé...
— 11 faut se faire une raison, ma fille... — On ne vit point avec les morts... Vous n'aurez pas toujours le cœur gros et les yeux mouillés...
— Vous êtes jeune... Vous êtes jolie... très jolie même!! Vous verrez qu'un jour ou l'autre un bon et brave garçon se toquera de vous, vous demandera de l'épouser, et vous ne lui répondrez pas non...
— Oli! quant à cela, jamais! ! jamais! ! — s'écria Jeanne Forticr avec un accent d'inébranlable résolution.
— Il ne faut point dire : Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!
— Jamais! ! — répéta la jeune femme.
— Laissez donc!... On croit ça... et puis le temps passe... —Les idées changent... — A votre âge on ne resle pas veuve éternellement...
— Cela se voit, je le sais bien... — Celles qui se remarient ont peutêtre raison... Moi, j'ai d'autres idées...
— Lesquelles?
Le visage de Jeanne s'assombrit.
Ah! — murmura- t-elle, — si seulement j'avais devant moi quelque
argent... deux ou trois billets de mille francs.
— Qu'est-ce que vous feriez?
— Ce que je ferais?... Mais à quoi bon penser à cela?... A quoi bf<n bâtir des projets?... Ce sont des rêves qui no peuvent se réaliser... Je n'aurai jamais d'argent dans les mains... D'où m'en viendrait-il?... Je resterai à l'usine tant que je pourrai... pour mes enfants... J'espérerai en l'avenir, sinon pour moi, du moins pour eux...
— C'est ça... l'espérance donne du courage.., — Voici votre pétrole...
L'épicière tendit à Jeanne son bidon alourdi par le liquide, et poursuivit :
— Si vous m'en croyez, vous enfermerez le bidon dans une armoire en arrivant chez vous... — Méfiez-vous d'une imprudence du gosse. — Ces moucherons-là, ça n'est pas responsable.
— Ah! soyez tranquille, j'ai trop peur du feu! je prendrai toutes mes précautions...
— A la bonne heure... — Allons, au revoir...
La jeune femme sortit de l'épicerie après avoir payé. Le petit Georges jouait toujours devant la porte. La mère l'appela.
L'enfant mit sous son bras son cheval de carton et vint la rejoindre. M'"'' Fortier reprit la route d'Alfortville pour regagner la fabrique dont elle était concierge.
Debout sur le seuil de son magasin, l'épicière la regardait s'éloigner.
— Une brave et digne femme, tout de même, — murmurait-elle, — bien méritante et bien éprouvée... —Ah ! le fait est que son mari doit lui manquer rudement, car je la crois ambitieuse... — Elle ne m'a point explique ses idées, mais elle en a, c'est positif... — Il lui faudrait deux ou trois billets de mille fraitcs pour essayer n'importe quoi... Mazetle!! comme elle y va!! — Ça ne se rencontre point dans le pas d'un cheval.
les billets de mille francs... j'en sais quelque chose, moi qui n'en ai jamais trouve... et pourtant j'ai trimé toute ma vie!...
Une pratique, se présentant au magasin, contraignit la marchande à interrompre son monologue et à quitter le seuil de sa porte.
Jeanne Fortier marchait lentement, tenant par la main le bébé qui traînait son joujou.
L'enfant babillait, interrogeant sa mère et ne recevant d'elle aucune réponse.
Absorbée dans le souvenir du malheur qui l'avait mise en deuil, la jeune veuve n'entendait même pas le gazouillis d'oiseau de Georges.
Les quelques paroles échangées entre les deux femmes résumaient de façon très nette la situation de Jeanne Fortier.
La jeune veuve, nous le savons, avait vingt-six ans.
Bonne ouvrière, experte aux travaux de couture, elle avait épousé à vingt-deux ans un brave garçon, Pierre Fortier, mécanicien dans l'usine de M. Jules Labroue.
Le mécanicien était mort, quelques mois auparavant, à la suite de l'explosion d'une machine, explosion causée par son imprudence ou plutôt par une distraction d'un instant chèrement payée.
M. Labroue, voulant assurer l'avenir de la veuve et des orphehns, avait offert à Jeanne la place de gardienne concierge de l'usine.
Jeanne avait accepté avec reconnaissance parce qu'elle trouvait là le moyen d'élever ses enfants. Mais, ainsi que nous le lui avons entendu dire à l'épicière de Maisons-Alfort, elle souffrait dans l'usine, où tout lui rappelait la fin tragique du mari qu'elle pleurait.
Il lui semblait qu'en s'éloignant d'Alfortville elle parviendrait à chasser, à atténuer du moins les affreux souvenirs qui hantaient sa pensée le jour, et troublaient son sommeil la nuit.
■ Mais s'éloigner était impossible.
Pour elle et pour ses enfants il s'agissait de vivre. — Or, aucun travail de couture n'aurait pu lui fournir des ressources équivalentes à celles qui résultaient de sa position à l'usine.
L'épicière de Maisons-Alfort croyait Jeanne ambitieuse.
Elle se trompait.
Si la jeune veuve souhaitait quelques billets de mille francs, ce n'était point dans une pensée cupide, dans une aspiration de paresse ou de coquet-
iii^rsiSiiNrsNîii":^!^^ !Ii[i iil'i^î'lîlï liill: ili: ' ''"Wt ]'-'"il!ir'ï :'rf i'î ''''i"!
— Tiens, c'est vous, m'amo Portier! dit-elle. Qu'est-ce qu'il faut vous servir.?
LiV. 2. — H GEFFROV, éJit. — Reproduction int.'rdite.
terio, mais dans lu but unique do cicer un potit commerce et d'augmenter, à force do travail, le bien-être de ses cbors enfants, sur qui se concentraient désormais toutes ses pensées, toutes ses espérances.
En regagnant l'usine, Jeanne songeait à ces choses, et voilà pourquoi le joyeux babillage dupetitGeorgesn'arrivait pas jusqu'à son oreille distraite.
Elle marclmit lonlemont, nous l'avons dit, sans rien entendre, sans rien voir.
Soudain, elle tressaillit.
Une voix, derrière elle, venait de prononcer son nom.
Celte voix produisit sur elle une impression vive, car son front se plissa, son visage s'assombrit; mais elle ne tourna point la tète et, au lieu de ralentir le pas, elle marcha plus vite.
— Attendez-moi donc, madame Fortier . . . — reprit la voix. — Je retourne à Tusine... Nous ferons route ensemble... et je vous débarrasserai de ce bidon qui paraît lourd...
Georges s'était retourné et, reconnaissant celui qui parlait, il s'arrêta, malgré les efforts de sa mère pour l'entraîner.
— Petite maman, — dit-il, — c'est mon bon ami Garaud... celui qui m'a donné mon dada...
Profitant de ce temps d'arrêt, le personnage que Georges venait de nommer Garaud rejoignit la mère et l'enfant.
Jeanne, très agitée, faisait sur elle-même un violent effort pour cacher son trouble.
Le nouveau venu était pâle; — ses paupières tremblaient; — ^^son cœur battait à coups redoublés.
Il se baissa, prit Georges dans ses bras, le souleva et l'embrassa sur les deux joues en lui disant :
— Bonjour, bébél...
Puis, le remettant à terre et s'adressant à Jeanne, il poursuivit, non sans amertume :
— Savez- vous, madame Fortier, qu'on jurerait que je vous fais peur!... — Pourquoi ça?... — Vous m'aviez bien entendu tout à l'heure quand j'ai prononcé votre nom pour la première fois, et au lieu de m'altendre vous avez hâté le pas... — Vous ne vouliez donc point me parler?... Vous tâchiez donc de me fuir?... — Qu'est-ce que je vous ai fait?...
En disant ce qui précède, la voix do Garaud était sourde et mal affermie. Jeanne répondit avec un embarras et une hésitation manifestes :
— Je vous assure que vous vous trompez. — Je ne vous avais pas entendu, et je me dépêchais pour rentrer à la fabrique, car j'ai donné ma loge à garder à une ouvrière pendant que j'allais jusqu'au village, et je suis fautive...
— Est-ce vrai que vous ne m'aviez pas entendu, Jeanne Portier? — demanda Garaud.
— Puisque je vous le dis...
— Ce n'est pas une raison pour que je le croie... —Vous évitez toujours de vous trouver auprès de moi... — Vous savez pourtant bien que je suis heureux, très heureux, quand je puis échanger avec vous quelques paroles... — N'est-ce pas que vous le savez, Jeanne?...
— Monsieur Jacques, — dit vivement la jeune femme, — ne recommencez pas à me parler comme vous l'avez fait plusieurs fois!... Cela me cause beaucoup de peine... J'en éprouve un vrai chag^rin...
— Et moi, Jeanne, croyez-vous donc que je n'éprouve point de peine, que Je ne ressens point de chagrin? — La froideur de votre accueil, votre air de défiance avec moi me font souffrir, cruellement souffrir... — Je vous aime de toutes mes force, Jeanne!... Je vous adore et vous le savez!!...
Vous voyez bien, — interrompit la jeune veuve, — vous voyez bien
que j'avais raison de hâter le pas pour ne pas vous entendre.
— Est-ce que je peux imposer silence à mon cœur qui déborde? Est-ce que je puis me taire quand je suis près de vous et que mon unique pensée, c'est vous?... — Jeanne, je vous aime!... — Il faut vous habituer à me l'entendre dire... à me l'entendre répéter sans cesse...
— Et sans cesse aussi, je vous dirai, moi, je vous répéterai que votre amour est une fohe! ! — répliqua la jeune veuve.
— Une folie! ! Pourquoi?
— ■ Parce qu'il ne peut vous conduire à rien...
— A rien qu'à être votre mari...
— Je ne me remarierai jamais...
— Vous croyez cela?...
— Je fais plus que le croire, j'en suis sûre...
— Et moi je suis sûr du contraire... — Il y a des choses impossibles!... — Vous êtes jeune... vous êtes johe à faire tourner toutes les tètes... Est-ce que vous pouvez passer dans le veuvage, dans rindifférence. dans la solitude, le reste de vos jours?... Allons donc!...
— C'est ce que je ferai, cependant...
— Vous espérez me décourager en parlant ainsi... Mais rien ne décourage un amour comme le mien... — J'ai pour moi l'avenir...
— Monsieur Garaud, taisez-vous, je vous en prie...
— Pourquoi me taire ? Je dis la vérité!
— Vous devriez vous souvenir que cinq mois à peine se sont écoulés depuis la mort de mon pauvre Pierre et que, quoiqu'il fût sous vos ordres, puisque vous êtes le contremaître de l'usine, il était votre ami.
— Certes, je ne l'oublie pas! ! Mais est-ce outrager sa mémoire que de
vons aimer, puisque sa mort vous a rendue libre? - Est-ce l'outrager que de vous dire : — Jeanne, les enfants de Pierre, qui fut mon ami, seront les miens !1 — Voyons, raisonnons un peu, Jeanne Fortier... — M. Labroue, après le malheur, vous a nommée concierge de l'usine... — Ça vous permet de vivoter à peu près, mais c'est tout au plus si avec vos deux enfants, dont l'un est en nourrice et vous coûte beaucoup, vous parvenez à joindre les deux bouts. - Moi, je gagne quinze francs par jour... Quatre cent cin quante francs par mois... Cinq mille quatre cents francs par an!... Ça serait pour vous et pour les petits le bien-être, presque la fortune, car vous êtes aussi économe que travailleuse!... et puis, j'ai des idées... de grandes idées... — Nous pourrions devenir riches! — Qui sait si un jour ou l'autre je ne serai point patron à mon tour ?... - Alors il y aurait moyen de faire quelque chose pour les enfants... — Vous seriez une heureuse femme, Jeanne Fortier, et une heureuse mère!... Ça dépend devons... rien que de vous!! — Je vous en prie, ne me refusez pas... — Je vous aime à en devenir foui... Je vous aime tant que pour vous avoir je mettrais à sac, s'il le fallait, la terre et le ciel! — La passion ne recule devant rien et ne calcule rien!... — Je vous veux... Je vous aurai... — Ne me poussez pas à faire des sottises!! - Je le regretterais après, mais il serait trop
lard!...
Jeanne s'arrêta brusquement et regarda son interlocuteur bien en face,
les yeux dans les yeux.
— Écoutez-moi, Jacques Garaud... — dit-elle d'une voix que l'émotion rendait presque indistincte. -Voici la quatrième fois que, sous des formes différentes, vous me parlez de votre amour et de vos espérances... Je vous
crois sincère...
— Sincère! -- interrompit le contremaître. — Ah! oui, je le suis... Je
vous le jure!!
Laissez-moi achever, — reprit la jeune femme; -je suis touchée do votre recherche, qui est un témoignage d'estime... Je ne mets point en doute vos bonnes intentions, mais je ne puis que vous faire aujourd'hui, pour la quatrième fois, la même réponse : — Je veux rester veuve... Je no me remarierai jamais!
Jacques Garaud sentit son cœur se gonfler dans sa poitrine comme sil
allait se briser.
— C'est qu'alors vous ne m'aimez pas... C'est que vous ne pourrez m'aimer ni à présent ni plus tard... — balbutia- t-il.
— J'ai trop aimé Pierre pour en aimer un autre... — Mon cœur était à lui tout entier, il l'a emporté avec lui... — Mon cœur est mort...
Le contremaître lit un geste de désespoir. — Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.
14 I A POUTEUSE DE PAIN
— Et cependant, — dit-il d'une voix étranglée, — et cependant je vous adore... — Ah! madame Portier, vous êtes dure... — Vous êtes sans pitié... — Vous me faites beaucoup souffrir...
- Jeanne vit pleurer Jacques, et ces larmes d'un homme produisirent sur elle une pénible impression.
— Je vous cause do la peine en vous disant la vérité... — répliquat-elle d'un ton plus doux. — Je souffre de vous voir souffrir ; mais ma conscience, mon honnêteté, me commandent la franchise! — Ne pensez plus à moi...
— Ne plus penser à vous ! — s'écria le contremaître.
— Il le faut!
— Est-ce que je pourrais?
— On peut tout ce qu'on veut... — A partir d'aujourd'hui, je vous le demande, je vous en conjure, pour mes enfants, ne répétez plus des choses que je ne veux pas entendre.
— Ainsi, vous me défendez même Tespérance?...
— Oui...
— Vous me fermez l'avenir?...
— Je le dois...
— Jeanne, — reprit Jacques d'un ton farouche, en saisissant violemment la main de M™^ Fortier, — peut-être me dédaignez-vous parce que je suis un simple ouvrier, n'ayant pour fortune que mon salaire; mais si je devenais riche, très riche? — M'accepteriez- vous alors?...
— Ne me parlez pas ainsi, — balbutia la jeune femme en essayant de se dégager. — Vous me faites peur...
Jacques poursuivit :
— Refuseriez-vous la riclicsse pour vous, pour vos enfants !
— Taisez-vous ! !
— Eh bien, non, je ne me tairai point!! Vous ne comprenez pas, vous n'avez jamais compris comment je vous aime! Il faut que vous le sachiez enfin! ! — Je vous adore depuis cinq ans... depuis le premier jour oii je vous ai vue... et de mois en mois, de semaine en semaine, de jour en jour et d'heure en heure, cette passion a grandi... — Tant que Pierre a vécu, j'ai gardé le silence!... — Il m'appelait son ami; sa femme était sacrée pour moil... Il est mort... vous êtes libre... Pourquoi me tairais-je? Pourquoi ne réclamerais-je pas ma part de bonheur on ce monde? — Celle
part de l)oulieur, Jeanne, c'est vous! ! — Yoti-e destinée est de m'appartenir un peu plus tôt ou un |)eu [>Ius lard... Ne luttez point contre elle, et je ferai de vous, je le jure, la plus heureuse des femmes...
Et, élevant jusqu'à la hauteur de son visage la main qu'il tenait toujours, il la pressa contre ses lèvres avec une sorte de furie.
Jeanne se dégagea violemment.
— Vous perdez la raison... — murmura-t-elle.
— Est-ce ma faute?...
— Allez-vous donc me manquer de respect?
— Que Dieu m'en garde ! — J'éprouve pour vous, et vous le savez hien, autant de respect que d'amour.
Pendant que s'échangeaient les répliques de ce dialogue haché, fiévreux, le petit Georges, après avoir joué sur la grande route, commençait à trouver ce temps d'arrêt un peu prolongé.
— Maman, — fit-il, — allons-nous-en... je m'ennuie... — Viens-nousen, mon ami Jacques...
Et il prit la main du contremaître.
Celui-ci et Jeanne se mirent en marche.
Ils firent quelques pas sans prononcer une parole.
Jacques était sombre.
— Donnez-moi ce bidon, — dit-il tout à coup ; — je veux le porter...
— Non, merci, nous voici presque arrivés; — d'ailleurs ça n'est pas lourd, quatre litres de pétrole...
Le contremaître ne put réprimer un mouvement de surprise, et demanda :
— Vous vous éclairez donc au pétrole?
— Oui, c'est moins cher, et vous savez que je dois avoir de la lumière toute la nuit dans ma loge...
— Sans doute ; mais c'est dangereux, le pétrole, très dangereux, et M. Labroue serait mécontent s'il apprenait que vous faites cette économie... Il ne veut pas qu'une goutte d'huile minérale entre dans l'usine...
— Je l'ignorais... — fit Jeanne avec un étonnement mêlé d'inquiétude.
— Eh bien, prenez garde au patron... — Il se fâcherait tout rouge, et quand il se fâche il n'est point commode...
— Dès demain je brûlerai de l'huile ordinaire... — Je ne veux pas mécontenter M. Labroue...
On était arrivé près de l'usine, dont la haute cheminée de briques, dépassant les toitures des ateliers, jetait dans l'air un long panache de fumée grisâtre.
La porte était close.
Jeanne s'avança pour frapper.
— Un dernier mot... — lui dit Jacques.
— Lequel ?
— Ne me fixez aucune époque, prenez autant de temps qu'il vous en faudra, mais permettez-moi l'espoir...— Yous me le permettez, n'est-ce pas?
-— Non, Jacques.
— Quoi, pas même cela! — s'écria le contremaître avec un éclat de colère en frappant du pied. -
La jeune femme fut épouvantée du brusque changement qui venait de s'opérer dans la physionomie et dans le son de la voix de son interlocuteur. Elle se hâta vers la porte.
Jacques lui barra le passag-e.
— Ne me désespérez pas, croyez-moi!... — murmura-t-il les dents serrées. — Ne me désespérez pas!... Cela vaudra mieux!!
Jeanne, voulant se débarrasser du contremaître qui lui faisait réellement peur, répondit :
— Eh bien, plus tard... nous verrons...
— Bien vrai?...
— Sans doute...
Le visage de Jacques se détendit. — L'expression farouche empreinte sur ses traits depuis un instant s'effaça.
— A.h ! — fit-il en poussant un soupir d'allégement, — enfin voilà une bonne parole! J'en avais grand besoin... — Elle me ranime... elle me rend force et courage... — Merci!... ;
Jeanne avait frappé.
La porte tourna sur ses gonds.
La jeune veuve franchit le seuil de la cour avec son fils.
Jacques vint ensuite et referma la porte derrière lui
Une femme sortit de la loge et dit :
— Vous voilà de retour, m'ame Fortier... — Je retourne à l'atelier bien vite... heureusement que je suis à mes pièces, car sans ça notre surveillante aurait trouvé le temps long..
: - — Allez, ma bonne Victoire, et merci de votre complaisance...
— Il n'y a pas de quoi, m'ame Fortier; tout à votre service... — Et l'ouvrière prit en courant le chemin des ateliers.
Le contremaître embrassait le petit Georges.
Jeanne ouvrit la porte d'une resserre voisine de la loge, et sur une des tablettes qui s'y trouvaient plaça son bidon à pétrole en disant à haute voix:
— Comme ça, le gamin ne pourra pas le renverser en s'amusant...
— Prenez bien garde au feu! — fit observer Jacques...
— Oh! soyez sans crainte.
Je n'en demande pas plus, je suis conleat. Dounoz-moi la maiu.
LlV. 3. H. GEKFROY, édil — Reiiroduclioii inteidile.
LA PORTEUSE DE PAIN i9
— C'est que les bâtiments sont légers.... — Partout des cloisons en voliges... — 11 suffirait d'une étincelle pour que ça flambe comme une poignée d'allumettes cliimiquesl...
— N'ayez crainte, monsieur Garaud... — répéta Jeanne en refermant la porte de la resserre.
Jacques lui tendit la main et, comme elle semblait bésiter à la prendre,
il balbutia:
— Est-ce que vous m'en voulez?
^ Non, certainement, je ne vous en veux pas... — répliqua la jeune femme; — mais, je vous en prie...
Le contremaître l'interrompit.
— Oh! je ne vous dirai plus rien de ce qu'il vous déplaît d'entendre... — reprit-il; — seulement n'oubliez point que vous m'avez donné une parole d'espoir... '— L'espérance me rendra fort! — Un jour je viendrai vous dire: Ce n'est plus seulement ma tendresse que je vous apporte,.. C'est encore la fortune pour vous et pour vos enfants.., — Ce jour-là, consentirez-vous à vous appeler M™« Garaud?
— Pour mes enfants... peut-être... — balbutia Jeanne avec émotion.
— Je n'en demande pas plus... je suis content... - Donnez-moi la
main...
— La voici...
Jacques serra cette main dans la sienne et s'éloigna.
Le contremaître était un homme de trente ans environ, ce qu'on appelle dans le langage populaire, un beau gas, un solide gaillard, bien bâti, bien campé, bien musclé, un véritable type de souplesse et de vigueur.
Ses traits manquaient de distinction, quoiqu'ils fussent d'une grande
régularité.
Son regard exprimait l'intelligence, mais non la franchise.
Sa lèvre inférieure, épaisse, dénotait un tempérament sensuel et des passions violentes.
Sa chevelure drue, coupée court et d'une teinte rouge très foncée, donnait quelque chose de dur et parfois de cruel à l'ensemble de son
visage.
Garaud étant un ouvrier mécanicien de premier ordre et, de plus, très exact, très consciencieux dans son travail, M. Labroue avait voulu se l'attacher sérieusement.
Depuis six ans il appartenait à l'usine en qualité de contremaître.
Le patron, -— qui était un inventeur en même temps qu'un industriel, — ne dédaignait point de le consulter à l'occasion et s'en trouvait bien.
Jacques avait des idées ingénieuses et, ce qui valait mieux, des oées pratiques.
Avec quelques capitaux à sa disposition il pouvait et devait arriver à une situation considérable ; malheureusement les capitaux manquaient.
Jacques connaissait ses dispositions naturelles, ses aptitudes, et souvent, pour les développer plus encore, il consacrait une partie de ses nuits à l'étude des livres spéciaux.
Des rêves d'ambition fiévreuse le hantaient.
Il se disait qu'il ne végéterait pas toujours sans doute; qu'une occasion se présenterait tôt ou tard de voler de ses propres ailes, et de prendre sa place au soleil... — une large place ! 1
Jacques Garaud avait un tempérament de jouisseur, une nature avide, sinon d'un luxe qu'il ne connaissait pas, du moins de satisfactions matérielles.
Il voulait être riche, — riche à tout prix...
Nous soulignons à dessein ces trois mots, car la consience de Jacques était assez élastique pour Tempêcher de regarder de près aux moyens de faire fortune.
En disant à Jeanne qu'il l'aimait, qu'il voulait la prendre pour femme, il ne mentait point; — il éprouvait très réellement à l'endroit. de la veuve de Pierre Portier une passion sincère et violente, une de ces passions qui ne reculent devant rien quand il s'agit d'atteindre le but convoité, mais qui s'éteignent vite quand ce but est atteint.
Les dernières paroles de Jeanne avaient fait naître dans son âme une sensation de joie inouïe.
— Elle s'apprivoise! — murmura-t-il. — Je viens aujourd'hui de faire un grand pas... — Au lieu de répondre: Nonl comme toujours, elle a répondu : Peut-êtrei Si j'arrive à caresser ses oreilles par la musique des louis d'or, à étaler sous ses yeux des billets de banque, je serai certain du succès final!... — Suis-je assez bête d'aimer comme ça!! — C'est la première fois que ça m'arrive ! — Il n'y a pas à dire, je suis mordu! solidement mordu! ! — Jeanne me fait tourner la tête! Elle me rend foui... Il faut qu'elle soit à moi ! ! î — Je ne peux pas vivre sans elle, et, plutôt que de la voir appartenir à un autre, je 1? tuerais!! — Mais je sens que pour l'obtenir il faut être riche... — Je n'ai produit d'impression sur elle qu'en lui parlant de fortune pour ses enfants... — Gomment m'enrichir vite? — Aht si j'avais dans la tête une bonne invention de mécanique et dans ma poche des billets de mille pour l'exécuter, ce serait bientôt fait!!
Jacques Garaud le contremaître.
Tout en monologuant ainsi, Jacques se dirigeait vers le cabinet du propriétaire do l'usine, M. Jules Labroue, ingénieur.
Ce cabinet se trouvait dans un pavillon voisin des bureaux de la comptabilité et de la caisse, et touchait aux ateliers des modèles.
Jeanne Portier venait de rentrer chez elle.
Son habitation particulière, isolée des autres corps de logis, était
un petit bâtiment situé au fond de la cour, à gauche de la grande porte destinée aux voitures de service, et de la porte bâtarde par laquelle entraient et sortaient les ouvriers.
Ce bâtiment se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage, le tout
fort exigu.
Le rez-de-chaussée ne comportait qu'une chambre et une cuisine.
Un escalier en colimaçon conduisait au premier étage, formé de deux pièces étroites : l'une servant à Jeanne de chambre à coucher, l'autre de chambre de débarras.
Son fils Georges occupait une couchette de fer auprès de son lit.
L'ameublement, — avons-nous besoin de le dire? — était plus que modeste; mais une ménagère flamande se serait déclarée satisfaite de sa propreté et de son état d'entretien.
Aussitôt rentrée dans sa demeure en quittant le contremaître, Jeanne s'assit et se mit en devoir de raccommoder du linge rapporté par la blanchisseuse.
Tout en travaillant, elle pensait à la conversation qu'elle venait d'avoir
avec Jacques Garaud.
— Peut-être, pour mes enfants, vaudrait-il mieux, en effet, que je me remarie, — murmurait-elle, — mais, pour moi, ce serait bien triste... — Jamais, je le sens, je n'effacerai de mon cœur l'image de mon pauvre Pierre, et comment sourire au second mari quand on est hantée sans cesse parle souvenir du premier?... — Certes, Jacques est intelligent, il est instruit et travailleur... — Il arrivera sans doute à une belle position... Il trouvera moyen de s'établir à son compte... Les petits seraient heureux... — Oui, mais je n'aime pas Jacques et je crois bien que je ne viendrai jamais à bout de l'aimer. — Il y a des moments où il me fait peur... — La violence de son caractère m'épouvante. — Sa volonté est une barre de fer... — J'élèverai mes enfants moi-même. . . je travaillerai . . . Maplace de gardienne de l'usine ne m'empêchera pas de m'occuperun peu de couture... — Non... non... je ne me remarierai point... — Je l'ai promis à mon pauvre Pierre à son lit de mort; je lui tiendrai parole...
Et la jeune veuve, envahie par l'émotion, se mit à sangloter. Le petit Georges jouait auprès de sa mère avec son cheval de carton, celui de ses joujoux qu'il aimait le mieux.
Il entendit les sanglots de Jeanne et, courant à elle :
— Petite maman, — s'écria-t-il en lui tendant les bras, — tu pleures !. .. pourquoi pleures-tu? — Qui donc qui t'a fait du chagrin?... Il ne faut pas pleurer, je serai bien sage... jeté le promets... ne pleure plus...
Jeanne souleva son enfant, le pressa sur son cœur, et, à vingt reprises, l'embrassa avec une effusion passionnée.
Jacques Garaud, nous l'avons dit, s'était dirigé vers le cabinet de M. Labroue, situé au rez-de-chaussée du pavillon attenant aux bureaux, a la caisse et aux resserres des modèles.
Le pavillon lui-même s'accotait aux ateliers de fabrication employant toute L'année soixante à soixante-dix ouvriers, aidés par le travail de puissantes machines à vapeur.
Ces ateliers se composaient de plusieurs salles, dont chacune avait sa
destination spéciale.
Celle-ci était occupée par les ajusteurs, cette autre par les grosses mécaniques, d'autres encore par les ateliers des mécaniques de précision et de polissage ; car aux travaux de mécanique proprement dits, M. Labroue joignait ceux de laminage et de polissage.
Le patron était extrêmement rigoureux pour tout ce qui concernait le bon ordre de sa maison. - 11 avait rédigé lui-même des règlements sévères, et il tenait la main à ce qu'ils fussent exécutés à la lettre.
On ne discutait point à l'usine ; — l'obéissance passive s'imposait; —
il fallait céder ou partir.
Jacques Garaud, contremaître principal, connaissait mieux que personne les idées de Jules Labroue sur la discipline intérieure; il veillait à l'exécution stricte du règlement, et il exigeait des contremaîtres en sous-ordre le respect absolu de la consigne donnée.
Le patron avait son logement à l'usine même, au premier étage du
pavillon.
La porte du cabinet était placée juste en face du cabinet de la caisse,
dont un simple couloir la séparait.
Au fond de ce couloir un escalier conduisait à l'appartement de M. Labroue.
Jacques frappa discrètement à la porte; puis, n'obtenant aucune
réponse, frappa un second coup, plus fort.
Le caissier, entendant du bruit, leva la plaque de cuivre mobile qui fermait le guichet, regarda et reconnut le contremaître.
— Inutile de frapper, — lui dit-il, — le patron est sorti.
— Pour longtemps, monsieur Ricoux?
— Je ne crois pas, —il est allé jusqu'à Créteil... — Puis-je le remplacer?
— Non, monsieur Ricoux, —j'ai à lui rendre compte de choses relatives à des travaux... — Je vous prierai seulement, quand il reviendra, de le prévenir que je suis de retour, — il me fera appeler.
— Suffit, Jacques... La commission sera faite...
Le contremaître se rendit aux ateliers, où il inspecta le travail et donna
divers ordres.
Dans la salle des ajusteurs il alla droit à l'étau d'un ouvrier âgé de cinquante ou cinquante et un ans.
— Vincent, — lui dit-il, — j'ai rencontré votre fils, et...
— Est-ce qu'il vous a dit que ma ftmme est plus malade? — interrompit l'ajusteur, devenu blanc comme un linge.
— Non, mais il recommande que vous ne vous attardiez point en sortant
de l'atelier...
— Il n'a dit que ça?
— Rien autre chose.
— -Possible, monsieur Jacques, — reprit l'ouvrier, tremblant de tout son corps, — mais pour que le garçon vous ait arrêté, pour qu'il me recommande de ne pas m'attarder, moi qui ne m'attarde jamais, il faut que sa mère soit très mal... — Monsieur Jacques, je vous en prie, donnez-moi la permission d'aller jusqu'à la maison... ça me tranquillisera...
— Vous savez, mon pauvre Vincent, qu'il m'est impossible de prendre cela sur moi... — répliqua le contremaître. — Vous connaissez le règlement. — Dès qu'on est entré dans l'usine, on ne peut en sortir qu'au coup
de cloche...
— Oui... je sais bien... mais une fois n'est pas coutume... et en demandant au patron...
— M. Labroue est absent...
— Absent? vrai?
— Je vous l'affirme... Je voulais lui parler... — Il est à Gréteil...
— Ah! tonnerre 1 pas de chance !... — fit l'ouvrier d'un ton désolé. Jacques sortit de la salle des ajusteurs.
Vincent, tout en se remettant à son étau et en paraissant reprendre son ouvrage, le suivait du regard.
Quand le contremaître eut disparu, l'ouvrier dépouilla vivement son tablier de travail, saisit sa casquette et sa vareuse placées près de lui sur un escabeau et, se dissimulant derrière les établis, quitta l'atelier sans qu'on fît attention à lui.
Il traversa la grande cour en longeant les murailles et il arriva près de
la porte de l'usine.
Là, il donna deux petits coups dans le vitrage de la loge.
C'était au moment où Jeanne en pleurs pressait le petit Georges sur sa poitrine en le couvrant de baisers.
Elle posa l'enfant à terre et se dirigea vers le vitrage dont elle fit jouer
le vasistas.
-- M'ame Fortier, tirez-moi le cordon, s'il vous plaît...— lui dit l'ajusteur.
Est-ce vous, Jacques, dit-il d'un ton sec. qui avez permis à Vincent de quitlci- l'atelier?
LlV. 4. 11. i;F.l'l''l;OY. C-M. — IVpioduclkm iukidile
— Vous avez la permission de sortir, monsieur Vincent? — demanda
Jeanne.
— Non, m'ame Fortier, mais le contremaître vient de rentrer... — Il m'a dit que mon garçon lui avait touché deux mots relativement h ma femme, qui est au lit, malade. — Je crains que son état n'ait empiré... — Ça me lourmente... — Pour me rassurer, je veux courir jusque chez nous...
— Mais, monsieur Vincent, je ne peux pas vous laisser sortir sans autorisation... — Vous savez que la règle est formelle.
— Eh 1 je me fiche pas mal de la règle ! ! — répliqua l'ouvrier presque avec colère. — J'ai peur pour ma femme, je veujc aller la voir, et j'irai I...
Jeanne reprit :
— N'insistez pas, Vincent, je vous en prie «...C'est pour moi-même que je vous le demande... — Si le patron savait que je vous ai laissé sortir, je serais répréhensible et réprimandée.
— Le patron est absent... — répondit Tajusteur. Demandez une permission au contremaître. .
— Je l'ai fait... — Il me l'a refusée... — Alors je la prends, tant pis!
— Je cours à la maison et, si tout va bien, ierappliquc ici au pas accéléré...
— Voyons, m'ame Fortier, prouvez que vous avez bon cœur... — Ouvrezmoi la porte... C'est pas pour aller rigoler que je veux sortir... Ouvrezmoi, je vous en supplie... — Ce matin, quand j'ai quitté ma ménagère, j'avais de mauvais pressentiments... J'ai peur... ouvrez-moi...
— Si je fais ce que vous me demandez, j'aurai des reproches...
— Comment le saurait-on ? — Je ne dirai pas que je suis sorti, et en rentrant je retournerai à mon étau... — On ne se sera seulement point aperçu de mon absence... — Ma bonne m'ame Fortier, vous ne pousserez pas la rigueur de la consigne jusqu'à me forcer à grimper par-dessus les murs, et, parole d'honneur, j'y passerais !... Si on sait que je suis sorti, si le patron l'apprend, je dirai que vous n'étiez pas dans votre loge, que j'y suis entré, que j'ai tiré le cordon moi-même, . — Le temps s'écoule, m'ame Fortier... je trépigne sur des fers rouges... — Laissez-moi aller voir
ma femme...
En disant ce qui précède, Vincent avait des larmes dans ia voix et joignait les mains.
Jeanne se sentit émue.
— Je risque ma place, - fit-elle, — mais je n'ai pas le courage de vous
refuser... — Allez voir votre femme, et Dieu veuille que vos pressentiments soient trompeurs...
En même temps, elle tira le cordon.
La porte s'ouvrit.
— Merci ! merci de tout mon cœur!... — cria l'ouvrier.
Il s'élança dehors et prit à toutes jambes la route conduisant à sou domicile.
— Pourvu que le patron n'apprenne pas ce que je viens de faire... — pensait la jeune femme. — J'ai peut-être eu tort, mais les règlements sont en vérité trop rigoureux dans certains cas... — Il avait les larmes dans les yeux, ce pauvre Vincent !... — Il aime tant sa femme... Si elle venait à mourir, bien sûr qu'il ne lui survivrait point !
Puis Jeanne vint se rasseoir près de la fenêtre et se remit à travailler.
Jacques Garaud, après avoir donné un coup d'œil rapide aux diverses salles, était revenu à l'atelier de lajustage, où il voulait surveiller les pièces d'un moteur à air comprimé qui devait être livré le lendemain.
11 s'approcha de l'ouvrier chargé du montage.
— Vous avancez ? — lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur Garaud; — je n'attends plus que le co//îer qu'apprête Vincent... Quand je l'aurai, il ne me faudra pas plus d'une demi-heure pour tout mettre en place, et la machine sera terminée.
Jacques se dirigea vers l'étau de Vincent, placé à l'autre extrémité de l'atelier.
La place de l'ajusteur était vide.
Sur l'étau, à côté du collier, se voyait le tablier de travail.
Le contremaître fronça les sourcils.
— Où est Vincent? — demanda-t-il à l'ouvrier le plus voisin de l'établi abandonné.
— Je ne sais pas, monsieur Jacques, — répondit l'homme ainsi interpellé ; — tout à l'heure, quand vous l'avez quitté, je l'ai vu prendre sa casquette et filer.
Jacques fit un geste de colère.
— M""* Fortier ne l'aura pas laissé sortir, cependant... — murmura-t-il. — Elle sait trop bien que c'est défendu... — Ah ! si Vincent a forcé la consigne, ça a beau être un bon ouvrier, sa femme a beau être malade, tant pis pour lui 1 — Égalité devant le règlement ! ! — Il me laisse mon travail en plan, sans penser que les reproches tomberont sur moi et qu'on me rendra responsable du retard ! ! — Il lui en cuira !...
En formulant à demi-voix les réflexions qui précèdent, Jacques avait desserré les mâchoires de l'étau et retiré le morceau d'acier qu'elles mordaient.
S'approchant alors d'un autre établi, il dit à l'ouvrier qui y travaillait :
- François, cessez ce que vous faites et achevez vivement ce collier... - Entendez-vous avec Brémont... - C'est pressé... - H faut que ce soit fini dans une heure...
Bien, monsieur Jacques, on fera le possible.
François prit le morceau d'acier et alla s'entendre avec l'ajusteur prin-
''^te contremaître sortit de l'atelier et se dirigea vers la loge de
'^''Laîeune femme, à travers le vitrage de la fenêtre, le vit traverser la
cour et venir de son côté.
Il se sera aperçu de la disparition de Vincent, - pensa-t-elle, - il vam'adresser des reproches, bien sûr... ^
Et Jeanne, un peu inquiète, éprouva quelque regret de s être laissée apitoyer par le mécanicien.
Jacques ouvrit la loge et franchit le seuil.
- M'ame Fortier, - dit-il d'une voix rude, - vous avez ouvert la porte à un homme de l'usine?...
- Moi... monsieur Jacques... — balbutia la veuve. ^ Oui, vous... — Vincent est sorti, n'est-ce pas?
- Mais... ..
Oh' inutile de nier... - interrompit le contremaître. - Vincent m'a demandé l'autorisation d'aller jusque chez lui... Je la lui ai refusée, comme c'était mon devoir... - Il est venu vous trouver, et vous avez ete plus faible que moi...
- Eh bien, oui, c'est vrai... —dit Jeanne en prenant son parti. - Le pauvre homme pleurait en parlant de sa femme malade... - H m'a priée... il m'a suppliée. .. — J'ai cédé... ^
- Vous saviez bien, pourtant, qu'en agissant ainsi vous étiez coupable.
- Oui, je le savais... -l'émotion a été plus forte que le raisonnement... ^ D'ailleurs Vincent m'a promis de revenir tout de suite.
- Savez-vous quelle sera pour lui la conséquence de votre faiblesse?...;
- Non, monsieur Jacques... -, r. •
- Je vais donc vous l'apprendre ! - A partir de ce moment, il ne tait plus partie du personnel de l'usine, et quand il se présentera je vous défends
de lui ouvrir.
- Une telle rigueur... — commença Jeanne.
- Est nécessaire ! ! — interrompit le contremaître. — Vincent a interrompu un travail qu'il fallait achever dans le plus bref délai... Je suis responsable... — Je dois rendre compte au patron de ce qui se passe dans les ateliers... — Je l'avertirai...
— Mais, — s'écria la jeune femme avec effroi, — tout va retomber sur moi alors?...
— Mon devoir est de dire la vérité.
— Non, monsieur Jacques, vous ne serez pas dura ce point pour ce pauvre Vincent... Ce n'est point ma cause que je plaide auprès de vous, c'est la sienne... — En se figurant sa femme plus malade, en danger de mort, il a perdu la tête... il voulait escalader la muraille si je ne lui ouvrais point... il va rentrer... le patron est absent... vous seul saurez qu'une •infraction au règlement a été commise... — Vincent est un honnête homme, digne d'intérêt et de compassion... En perdant sa place il se trouverait dans la misère... il n'aurait même plus les moyens de soigner sa femme!... — Je vous en prie, monsieur Jacques, ne le faites pas renvoyer... — C'est moi seule qui suis coupable... — Si j'avais persévéré dans mon refus de lui ouvrir il ne serait point sorti, car sa menace de passer par-dessus le mur était une simple bravade... — Vous ne direz rien à M. Labroue n'estce pas ? — Vincent rentrera tout à l'heure et ira se remettre à son étau, il me l'a bien promis... — Vous êtes bon... vous aurez pitié de lui...
Jeanne parlait d'une voix suppliante en joignant les mains.
— Mon bon ami, — dit tout à coup le petit Georges, qui s'accrochait à la jupe de sa mère, ~ ne fais pas de chagrin à maman...
Le contremaître subissait un violent combat intérieur. — Une émotion profonde se lisait sur son visage.
— Je ne veux pas que vous puissiez me reprocher d'avoir repoussé votre demande ! — s'écria-t-il enfin. — Pour l'amour de vous, Jeanne, je pardonnerai à Vincent! - J'ai tort de céder, mais je cède. — Le patron ne saura rien...
— Oh! merci, monsieur Jacques !... Merci! —Je disais bien que vous étiez bon !...
— Je ne suis pas bon... je vous aime...
En ce moment, un coup de sonnette retentit dans la loge.
— C'est lui qui revient sans doute... — fit la jeune femme, — il n'aura pas été longtemps...
Et elle tira le cordon en s'avançant jusqu'au seuil, suivie de Jacques, pour voir l'arrivant.
Leur trouble à tous les deux fut grand, et le petit Georges alla se cacher dans le fond de la loge
Le nouveau venu n'était point Vincent, mais le propriétaire de l'usine, M. Jules Labroue.
Il paraissait de fort mauvaise humeur.
Après avoir refermé la porte derrière lui, il marcha droit au contremaître.
— Est-ce vous, Jacques, — lui demanda-t-il d'un ton sec, — qui avez permis à Vincent de quitter iatelioi-?
En entendant ces mots, Jeanne trembla.
Jacques, fort embarrassé, garda le silence.
— N'entendez-vous pas que je vous interroge?— poursuivit M. Labroue, dont l'irritation grandissait... — Est-ce vous qui avez donné à Vincent l'autorisation de sortir?
Ne point répondre à une question si nettement formulée deux fois de suite était impossible.
— Non, monsieur, — dit le contremaître. — Je sais trop que mon devoir ici est de faire respecter la consigne...
— Alors Vincent a quitté l'atelier sansvous prévenir?
— Oui, monsieur... — Quand je me suis aperçu qu'il n'étaitplus à son étau, je suis venu ici demander à M™^ Portier si elle l'avait vu sortir...
M. Labroue se tourna vers Jeanne et l'interrogea du regard.
— Je l'ai vu sortir, en effet... — murmura la jeune femme, dont l'embarras nous semble plus facile à comprendre qu'à décrire.
— Ainsi, vous lui avez ouvert?
Jeanne fit un signe affirmatif.
— Vous connaissiez cependant le règlement, madame Portier, — reprit le patron, — et j'ai le droit d'être surpris que vous soyez la première à le violer... — Nous nous expliquerons tout à l'heure... — Quant à Vincent, quel préte.Kte a-t-il mis en avant pour motiver sa sortie?
Ce fut Jacques qui répondit :
— Il s'est figuré que l'état de sa ménagère, qui est malade, empirait, et il a voulu la voir...
— Sa femme est-elle véritablement malade? • — Oli! pour cela, oui, monsieur...
— Je l'admets... — Tout au moins pouvait-il attendre mon retour pour me demander l'autorisation de quitter momentanément l'atelier, et j'aurais accueilli sans hésiter une requête basée sur un aussi sérieux motif, mais je veux que mes ordres soient respectés... — Cette sortie de Vincent est d'un exemple déplorable pour des hommes qui sont toujours prêts à discuter et à méconnaître les droits du patron! — Si l'on n'exigeait point l'obéissance passive, il n'y aurait plus d'atelier possible...
M. Labroue, s'adressant à Jeanne, ajouta;
— Quand Vincent se présentera, vous ne le laisserez point rentrer et vous lui direz de venir demain pour le règlement de son compte... — Je regrette que cette mesure de rigueur tombe ^sur lui, car c'était un bon ouvrier, mais il faut un exemple. — Venez, Garaud...
Le contremaître suivit M. Labroue, qui se dirigeait vers son cabinet.
L'ingénieur Jules Labroue était un homme de quarante-cinq ans, ayant une tournure d'officier en bourgeois, quoiqu'il n'eût jamais servi, et une figure intelligente.
La bonté formait le fond de sa nature, ce qui ne l'empêchait point d'être à cheval sur la discipline.
Élève de l'École polytechnique, il y avait appris le respect de la consigne, et il conduisait son usine militairement.
Ne possédant qu'une très médiocre fortune, il avait épousé à trentedeux ans une femme assez riche pour lui permettre de donner suite aux projets qui le hantaient depuis sa première jeunesse.
Il portait mille inventions dans son cerveau, toujours en travail. Grâce à la dot de sa femme, il passa du domaine de la théorie dans celui de la pratique.
Tou: d'abord, ses expériences lui coûtèrent beaucoup d'argent; mais, bien qu'ayant en perspective une ruine complète et prochaine, il ne se décourageapas; — d'heureuses innovations dans la mécanique industrielle le mirent promptement à flot. —Bref, il put faire construire l'usine qu'il dirigeait à Alfortville et qui valait, au bas mot, trois cent mille francs.
Il n'avait pas encore mis d'argent de côté, mais la maison prenait de jour en jour plus d'extension, et le fonds de roulement de cent cinquante mille francs devait se doubler et même se quadrupler à bref délai, car l'inventeur travaillait sans relâche.
Cinq ans auparavant Jules Labroue avait perdu sa jeune femme, morte en mettant au monde un garçon.
Cette mort prématurée frappa douloureusement l'ingénieur, et tout son entourage s'en ressentit. — Blessé au cœur, il devint acariâtre, cassant, parfois brutal.
Il ne retrouvait quelque chose de son ancienne douceur de caractèro qu'auprès de son petit garçon Lucien.
Lucien était élevé chez la sœur de son père, veuve et retirée dans un village du Blaisois, où elle vivait du modeste revenu laissé par son mari, qui, de son vivant, faisait à Blois le commerce des vins.
Chaque mois Jules Labroue quittait l'usine pendant quarante-huit heures, afin d'aller embrasser son fils, qu'il adorait. Il ne vivait littéralement que pour Lucien.
— Pfèlendez-vous n'avoir point désobéi au règlement de la luaisod? ^^IV. 5. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction interdite. 5.
Pour Lucien seul il ambitionnait de réaliser une grande fortune. Jacques, tout en suivant l'ingénieur, qui se dirigeait vers son cabinet,
se disait in petto : .
- Il n'est point de bonne humeur, le patron... - Je vais recevoir une jolie chasse, et Jeanne aura la sienne tout à l'heure...
On arriva au pavillon où se trouvaient les bureaux et la caisse. M. Labroue s'arrêta devant le guichet, tira de sa poche un portefeuille dans lequel il prit des papiers qu'il posa sur la tablette de cuivre, et dit
au caissier :
- Monsieur Ricoux, voici deux traites de la maison Baumann : vous en passerez écriture et vous les joindrez au bordereau que vous m'apporterez.îout à l'heure et qu'il faudra envoyer demain à la Banque...
Le caissier prit les traites et répondit :
- Dans un instant, monsieur, vous aurez le bordereau... L'ingénieur ouvrit la porte de son cabinet, entra, et fit signe à Jacques
d'entrer avec lui.
Le cabinet était de proportions assez vastes.
Une longue table recouverte de drap vert en occupait le centre.
Sur cette table se voyaient des dessins de mécaniques, des épures, des plans de bâtisses, des instruments de géométrie, des godets à couleurs, des pinceaux, etc., etc.
A droite de la fenêtre, un bureau d'acajou surchargé de. papiers.
A gauche, un coffre-fort assez volumineux.
Des chaises d'acajou garnies de basane verte, des cartonniers, une bibliothèque remplie d'ouvrages spéciaux, complétaient, avec quelques dessins de mécaniques suspendus sur la tenture de papier vert, le mobilier du' cabinet.
M. Labroue posa son chapeau sur un meuble et s'assit en face de son
bureau.
— Avez-vous visité, chez M. Montreux, la mécanique verticale que nous avons mise en place il y a quinze jours ? — demanda-t-il à Jacques.
— Le fonctionnement est-il irréprochable?
— Il faudra une journée d'ouvrier pour quelques petites réparations d'ajustage... J'ai promis d'envoyer demain... — Un bon ajusteur esr nécessaire... je pensais à Vincent, mais...
— Mais, — interrompit d'un ton sec M. Labroue, Vincent ne fait plus partie du personnel de l'usine... — Vous savez que je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit... — Vous tancerez vertement le contremaître de son atelier... Il aurait dû surveiller ses hommes mieux qu'il ne l'a fait... — - Si pareille chose se renouvelait, je m'en prendrais à lui et à ses
collègues... — Vous ne pouvez être partout à la fois, mais vous devez vous faire craindre assez pour qu'on ne se croie pas tout permis quand vous avez le dos tourné. — J'ai confiance en vous... je vous délègue mon autorité; ne l'oubliez pas! !
— Je ne l'oublie pas, monsieur, — répliqua Jacques. — Je veille le mieux possible.
— Vous manquez de sévérité... — Je vois des choses qui m'irritent... — Savez-vous qu'une ouvrière de l'atelier de polissage a quitté son travail pour venir garder la loge pendant une absence de M"'® Fortier ?
— Je le sais, monsieur, mais c'est une ouvrière qui est à ses pièces...
— Peu m'importe ! — Il est d'un mauvais exemple qu'on quitte l'atelier.. . M"'® Fortier doit savoir, en outre, qu'il lui est défendu de s'éloigner de l'usine pendant les heures de travail... J'ai eu tort de lui donner cette place de gardienne... J'ai voulu lui venir en aide après la mort de Pierre Fortier, qui a péri — (par sa faute) — à mon service... — Je n'ai point rétléchi qu'une jeune femme ne pourrait remplacer un gardien. — Pour une surveillance active de jour et de nuit, un homme est indispensable... Jeanne Fortier ne gardera pas sa position ici...
Jacques tressaillit en entendant ces mots; mais, ne pouvant faire d'opposition à son patron, il se contenta de dire •
— Jeanne est une excellente créature...
— Je le sais, mais elle est faible... — Elle n'a point la raideur qu'il faut pour se montrer inflexible, pour résister à toutes les sollicitations...
En ce moment le caissier entra dans le cabinet et dit :
— Voici le bordereau pour la Banque, monsieur.
Et il plaça la petite liasse de valeurs sur le bureau de M. Labroue. Jacques allait sortir.
— Attendez, — fit l'ingénieur, — j'ai encore à causer avec vous... Le contremaître resta.
M. Labroue prit une plume et d'un coup d'œil évalua le total du bordereau.
— Cent vingt-sept mille francs... — dit-il.
— Oui, monsieur...
Jacques Garaud écoutait.
L'ingénieur endossa les traites, signa le bordereau et reprit :
— Vous enverrez cela demain à la Banque... Après-demain on ira toucher...
— Ce sera fait, monsieur...
, — Vous avez relevé les échéances pour le dix?
— Oui, monsieur.
— Quel est l'écart entre les sommes payées et le? sommes à recevoir?
LA POPtTEUSE DE PAIN
Leur trouble à tous les deux fut grand; le nouveau venu était le propriétaire de l'usme.
— Soixante-trois mille francs à votre actif, monsieur,
— Très bien...
M. Ricoux se retira.
Le patron et le contremaître se trouvèrent seuls de nouveau. Jacques était resté debout, la casquette à la main. M. Labroue quitta son bureau, vint à la grande table chargée de dessins et d'épurés, et dit :
3g LA PORTEUSE DE PAIN
Oa je me trompe beaucoup, Jacques Garaud, ou j'ai trouvé quelque chose de merveilleux... une fortune I...
>- Une fortune! - répéta Jacques Garaud, tandis qu'une lueur de cupidité s'allumait dans ses yeux.
— Oui,— répondit l'ingénieur.
— Une mécanique nouvelle, alors?
Une application nouvelle, du moins ; - le perfectionnement d'un système suisse que vous devez connaître... - J'ai besoin d'en causeravec vous, Jacques. - Vous m'inspirez la plus entière confiance et la plus grande estime... - Outre que vous savez à fond votre métier, vous êtes chercheur et de bon conseil...
Le contremaître prit une attitude confuse sous cette pluie d'éloges et
voulut balbutier quelques mots.
M. Labroue l'interrompit.
Inutile de faire le modeste ! - lui dit-il ; - vous savez aussi bien que moi ce que vous valez... - Si je vous apprécie, c'est que vous êtes pour moi un précieux collaborateur... - Pour arriver à vous faire une situation semblable à la mienne il ne vous manque qu'un capital... — Ce capital me manquait aussi quand j'ai commencé, ou tout au moins il était insuffisant... — Je puis aujourd'hui ce que je ne pouvais pas alors. - Je veux vous intéresser à mon entreprise, et ce sera justice, car une part de la mise au point de mes découvertes vous appartient... - J'ai besoin de vous pour mener à bien une dernière invention... - Vous étiez dans une fabrique en Suisse avant d'entrer chez moi, m'avez-vous dit?...
— Oui, monsieur.
— Vous vous êtes occupé certainement des machines à guillocher qu'on
exécute pour l'Amérique... , .•
Oui, monsieur... — J'ai même perfectionné une machine de précision qui n'a pas peu contribué à la fortune de mon dernier patron... - Mais je me permettrai de vous faire observer que la machine à guillocher a dit son dernier mot...
— Groyez-vous ?
— Elle est arrivée à la perfection absolue...
— Pour les machines à guillocher les surfaces planes, oui...
— 11 est impossible de faire des tours capables de guillocher des surfaces arrondies...
— Croyez-vous? — répéta M. Labroue.
— Je le crois d'autant mieux que j'ai tout particulièrement étudié le
système."
— Oubliez-vous que le mot impossible n'est pas français, Jacques? -— répliqua l'ingénieur. — Difficile, oui... impossible, non... — C'est une machiûe à giiillocher les contours que j'ai inventée...
Le contremaître ouvrit de grands yeux et lit un geste de surprise.
— Si vous ne vous illusionnezpas, monsieur, — dit-il ensuite, — vous gagnerez des millions! — On s'arrachera cette machine introuvable...
— Je l'ai trouvée; mais, je vous le répète, j'ai besoin de m'entendre avec vous sur diverses applications de mon système... — Je pense comme vous que, si la réussite est complète, je réaliserai pour mon fils une grosse fortune... — C'est surtout en pensant à lui, à son avenir, que je travaille avec tant de courage ; — mais je ne veux pas être égoïste... Je vais vous confier mes plans... Nous les étudierons ensemble et, si vous n'y trouvez rien à reprendre ou à modifier, vous vous mettrez immédiatement à l'œuvre pour la construction, en ayant soin de tenir secrète une découverte qui nous enrichira, et qu'une seule indiscrétion permettrait peut-être de
me voler...
— Aht monsieur, — s'écria Jacques, — vous pouvez compter sur moi.
Vous le savez bien...
— Je le sais et c'est pour cela que je fais de vous, à partir d'aujourd'hui, un collaborateur associé... — Sur les bénéfices de la machine à guillocher que nous allons construire, je vous donnerai quinze pour cent...
Le feu de la convoitise s'alluma de nouveau dans les prunelles du contremaître.
— Quinze pour cent! — répéta-t-il.
— Oui, et je porterai cette somme à vingt pour cent après un chiffre de trois cent mille francs de bénéfice net... — Du reste, nous signerons un petit traité qui sauvegardera vos intérêts... — Venez voir mon plan.
M. Labroue ouvrit le coffre-fort qui se trouvait de l'autre côté de la
fenêtre.
Il y prit une cassette qu'il plaça sur la table du milieu et, après l'avoir ouverte à l'aide d'une clef microscopique suspendue à sa chaîne de montro, il en tira des papiers qu'il déroula et qu'il étala sur le tapis de drap vert.
— Voilàle système,— dit-il en touchantdudoigtdesdessinscompliqués.
Jacques les dévora de ses yeux ardents. L'ingénieur poursuivit :
— Maintenant, je vais vous expliquer tout.
El il commença, en effet, des explications en termes techniques dans lesquelles nous nous garderons bien de le suivre, car nous n'arriverions
point à les rendre claires, et sans le moindre doute elles ennuieraient mortellement nos lecteurs.
Mais Jacques Garaud les comprenait, lui, et certes elles ne l'ennuyaient pas, car l'enthousiasme rayonnait sur son visage et flamboyait dans ses
regards. , • *
-C'est admirable, monsieur! - s'écria-t-il quand l'ingénieur eut
achevé. — C'est la réalisation de l'impossible!
— Vous croyez alors la réussite probable?...
— Je la regarde comme certaine...
-Eh bien! ma part de collaboration est faite...— La vôtre commence... — Mettez-vous à l'œuvre...
— Je m'y mettrai après avoir étudié à tête reposée les moindres détails afin de faire construire les modèles à forger ou à fondre...
— Vous- étudierez tout à votre aise... Chaque jour vous viendrez dans mon cabinet, et pendant deux ou troisheures je vous donnerai ces plans...
- Je n'ose les laisser sortir d'ici et nulle précaution ne me paraît inutile...
- Songez donc qu'un accident suffirait pour anéantir le résultat de deux années de travail... Vous pourriez les perdre... on pourrait vous les yoler... — C'est la fortune, pensez-y !
— Je comprends celaà merveille, — dit le contremaître, — et je trouve que vous avez bien raison... - Je viendrai là, sous vos yeux, faire mes dessins de modèles et, si de petites modifications me paraissent nécessaires, je vous les signalerai.
-C'est convenu... Nous travaillerons ensemble... Jacques, etes-vous
content de l'avenir que j e vous prépares ?
- Monsieur, je vous remercie de toute mon âme... Je crois fermement qu'aucun patron n'agirait comme vous le faites, et ma reconnaissance vous est à tout jamais acquise... . . ,.
- Je n'en doute pas... - Maintenant que vous voilà pour ainsi dire mon associé, il faut que vous redoubliez d'activité, de zèle et que vous vous montriez sévère dans les ateliers... - Faites observer à la lettre les règlements de l'usine, et à la moindre infraction, sévissez 1
- Dois-je toujours préparer le compte de Vincent et le remettre au
caissier • •
- Oui, je persiste à faire un exemple... - Veuillez, en sortant, voir si le garçon de bureau est là, et lui dire de m'envoyer M- Fortier...
- Oui, monsieur...
- Dès demain nous commencerons notre travail, n'est-ce pas .
- A votre heure, monsieur...
- Eh bien! dès que vous aurez inspecté les travaux du matm,,,
- A neuf heures, alors...
L'ingénieur sortait et rentrait fréquemment par cette issue. LlV. 6. F. ROY, édit. — Reproduction interdite.
— de neuf à onze, et l'après-midi de trois à cinq... — C'est conveua
ainsi...
— Bien, monsieur...
Jacques se retira.
Le garçon de bureau n'était pas rentré.
Le contremaître alla lui-même à la loge de Jeanne.
— Madame Fortier, — lui dit-il, — le patron vous demande... La jeune femme se mit à trembler.
— Il vous a parlé de moi, n'est-ce pas? — balbutia-t-elle avec angoisse- Oui. — Il va vous gronder sérieusement... — Vous le connaissez;
il a bon cœur, mais il est parfois brutal... — Laissez-le dire sans lui répondre... Une réponse ne ferait que l'animer davantage contre vous...
Quoi qu'il arrive, Jeanne Fortier, souvenez-vous de notre causerie de
tantôt... Songez que vous avez en moi un ami absolument dévoué...
— Advienne que pourra ! ! — répliqua la jeune veuve. — Je n'ai rien fait de mal... j'ai la conscience tranquille... — J'y vais... — Mais qui gardera ma loge?
— Fermez tout bonnement la porte... — Votre absence ne sera pas longue... Moi, je retourne aux ateliers...
Et le contremaître traversa la cour.
Jeanne ferma la porte en laissant dans la loge le petit Georges, et se rendit au cabinet du patron.
Jacques semblait préoccupé.
Il traversa les ateliers et entra dans une pièce étroite, spécialement affectée à son usage.
Là, il se laissa tomber sur une chaise et prit sa tête entre ses mains, comme si le poids de cette tête lui paraissait trop lourd.
Pendant quelques minutes il demeura silencieux, immobile, s'absorbant en lui-même.
Tout à coup il se leva et se mit à marcher fiévreusement, de long en large, dans l'étroite pièce, tournant et retournant sur lui-même.
— Certes, — murmura-t-il, — le patron ne se trompe pas!... C'est une fortune!!... Ce que je cherchais, il l'a trouvé!! — Si cette invention m'appartenait, ce ne serait pas cent, deux cent, trois cent mille francs que je gagnerais, mais des millions ! ! Oui, des millions... Mais il faudrait de l'argent pour louer des ateliers, pour les outiller, pour faire construire. .. Et je n'ai rien ! !
Après un silence Jacques poursuivit, en serrant les poings :
— Ah! la tentation est forte! ! — Quinze pour cent... vingt pour cent... qu'est-ce que cela, quand je pourrais avoir tout?? — Je serais riche alors et Jeanne ne refuserait plus de m'entendre I — Le patron est irrité contre
elle... Je voudrais qu'il la rudoie, qu'il la chasse ! ! Elle se trouverait sur le pavé, sans ressources pour elle et pour. ses deux enfants 1 — 11 lai faudrait bien venir à moi ! !
Le contremaître se tut.
Un mauvais sourire errait sur ses lèvres ; — une lueur farouche brillait
dans ses yeux.
Mais au bout de quelques secondes le sourire disparut, la lueur s'éteignit, et Jacques regagna les ateliers où l'appelait son service.
Jeanne Fortier, en proie à un trouble facile à comprendre, avait franchi le seuil du pavillon où se trouvait le cabinet de M. Labroue.
Un pressentiment l'avertissait que de cette entrevue avec le patron de l'usine quelque chose de grave et de funeste allait résulter pour elle.
Elle frappa d'une main tremblante.
— Entrez ! — cria M. Labroue.
La jeune femme ouvrit la porte, entra, et d'une voix étranglée balbutia :
— Vous m'avez fait demander, monsieur?...
— Oui, madame... — répondit l'ingénieur d'un ton rude. — J'ai besoin de savoir pourquoi vous vous êtes absentée de l'usine, cette après-midi, confiant à une ouvrière la garde de votre loge, ce qui est absolument contraire à la règle établie... - Vous occupez un poste de confiance qui exige de son titulaire une surveillance active et une volonté ferme... — En vous appelant à ce poste j'ai été mal inspiré, je le vois...
Jeanne avait une nature fière, susceptible, presque ombrageuse. Les paroles de M. Labroue la blessèrent au vif.
— Monsieur, - répliqua-t-elle, - si j'ai cru pouvoir quitter ma loge c'était pour les besoins de l'usine... - J'allais acheter le combustible nécessaire à l'entretien des lampes de nuit.
Soit! Mais rien ne vous empêchait d'attendre la fermeture des ateliers pour faire cette emplette... - La personne qui avait quitté son travail afin de vous remplacer n'en impose point aux ouvriers... — H est vrai qu'ils doivent avoir une pauvre idée de votre énergie, de votre respect pour la consigne... - Votre faiblesse à l'endroit de Vincent me prouve qu'il est impossible de compter sur vous... - Je suis très mécontent... - Si sévères que paraissent les ordres donnés par moi, les règlements édictés par moi, je prétends qu'on s'y conforme et non qu'on les commente! ! - Encore une fois, madame, vous n'êtes point à votre plac«. et je me suis fourvoyé en faisant de vous la gardienne de l'usine I !...
Jeanne avait les yeux pleins de larmes.
— Je n'ai pas sollicité cet emploi, monsieur, — fit-elle avec dignité. — Vous avez cru devoir me l'offrir pour m'aider à vivre après la mort de mon pauvre mari tué à votre service... - J'ai accepté en vous bénissant, car après le coup effroyable qui venait de me frapper je n'avais que la misère en perspective... —Mais si vous regrettez ce que vous avez fait, monsieur, je le regrette encore plus que vous, car vous m'adressez de durs reproches et j'ai la conscience de ne les point mériter...
L'ingénieur fit un haut-le-corps.
Quoi ! — s'écria-t-il, — prétendez-vous n'avoir point désobéi aux règlements de la m.aison?...
— J'ai prié une jeune femme qui travaille à ses pièces de me remplacer pendant une heure... — Est-ce là une faute bien grave?... — Le temps que cette jeune femme a perdu lui appartenait...
— Vous déplacez la question ! — répliqua l'ingénieur irrité de se voir tenir tête. — C'est à vous et à vous seule qu'a été confiée la garde de l'usine; donc, pendant les heures de travail, vous ne devez dans aucun cas quitter votre poste... — Mais, passons!... - Vous avez laissé sortir un ouvrier sans autorisation, ce qui est expressément défendu.
— C'est vrai, monsieur, j'ai été faible devant les prières de Vincent, j'ai cédé, j'ai désobéi, mais vous savez pourquoi, monsieur... — k moins d'avoir un cœur de pierre, tout le monde à ma place aurait agi comme j'ai agi en voyant la douleur de ce pauvre homme...
~ Nous ne sommes guère faits pour vivre ensemble, madame Fortier... — dit l'ingénieur après un silence — et je le regrette... Vous raisonnez trop, et je tiens à l'obéissance passive... — Cependant vous êtes digne
d'intérêt...
M. Labroue s'interrompit.
Il hésitait encore sur la détermination qu'il allait prendre; — l'expulsion immédiate de la jeune femme lui semblait cruelle. — Peut-être la leçon que Jeanne Fortier venait de recevoir suffirait-elle pour lui inspirer le respect du règlement...
En ce moment le caissier Ricoux entra dans le cabinet pour soumettre au patron des pièces de comptabilité.
Jeanne attendit.
Son cœur se gonflait de plus en plus.
Quelques secondes s'écoulèrent.
La vérification opérée, le caissier reprit ses pièces. — Il allait sortir, mais ses yeux tombèrent sur la jeune veuve, et il dit :
— Puisque M"»* Fortier est là, ayez donc la bonté, monsieur, de lui apprendre ce qu'elle devrait savoir, qu'il lui est absolument dé-
fendu d'introduire du pétrole dans l'usine pour son usage particulier. M. Labroue bondit.
— Du pétrole ! ! — s'écria-t-il. — Du pétrole, ici ! I
— Oui, monsieur, — répondit le caissier - M-« Fortier se sert d'une lampe à huile minérale... - J'ai senti hier, auprès de sa loge, l'odeur du
pétrole renversé...
— Prétendez-vousignorer, madame, quececiconstitueunedesobéissance
formelle, flagrante, au règlement? — demanda l'ingénieur furieux.
— Je l'ignorais, monsieur...
— C'est impossible ! !
Je ne mens jamais... - A quoi me servirait d'ailleurs un mensonge?
— Qu'importe un grief de plus ou de moins contre moi? — Je vois bien que la mesure est comble.
— Et vous ne vous trompez point, madame... — répliqua M. Labroue, à qui l'incident du pétrole venait de faire prendre une décision rigoureuse-
— Songez, je vous prie, à vous mettre en quête d'une autre place... — A la fin du mois vous quitterez l'usine...
— Ainsi, — balbutia Jeanne qu'étouffaient les sanglots, — ce que je prévoyais arrive!... - Vous me chassez!... - Mon mari a travaillé pour vous de son mieux, en honnête homme qu'il était... - H est mort dans votre maison, tué pour votre service, à son poste, comme un soldat... - Peu vous importe! - Vous me chassez!! - Que deviendrai-je ? Que deviendront mes petits enfants? - Peu vous importe encore! ! - Vous me chassez ! ! - Ah ! tenez, monsieur, prenez garde, cela ne vous portera
pas bonheur!... • • ui
M. Labroue, dont nous connaissons le caractère violent, irritable,
regarda Jeanne fixement.
— Qu'est-ce à dire? — demanda-t-il.
— Malheureuse! — s'écria le caissier. — C'est une menace! Jeanne sanglotait.
Non, monsieur, — répondit-elle d'une voix à peine distincte, — je ne menace pas, je ne menace personne, j'accepte le malheur qui coup sur coup me frappe, et je garde pour moi mon chagrin... - Je fais mal le service que M. Labroue avait cru pouvoir me confier... Tant pis pour moi!... Je suis fautive, j'en dois porter la peine... - Je partirai, monsieur... J'espère que le bon Dieu ne m'abandonnera pas - J'espère qu'il me donnera le courage et la force nécessaires pour travailler de mes mains, pour élever mes enfants... - Monsieur, je n'attendrai pas la fin du mois pour quitter l'usine... - Je m'en irai dans huit jours. - Veuillez vous procurer quelqu'un qui me remplace...
M. Labroue, malgré sa rudesse, se sentait très ému.
— Vous vous trompez absolument, nia pauvre enfant, — fit-il avec douceur, — je ne vous chasse pas...
— Que faites-vous donc, monsieur?
Je m'aperçois que j'ai eu tort de mettre une femme à un poste où de toute nécessité il faut un homme... et vous devez le comprendre...
— Il fallait y penser tout d'abord, monsieur.
— Sans doute, mais mon vif désir de vous être utile m'a empêché de réfléchir... - Restez jusqu'à la fin du mois... - D'ici là, je vous aurai trouvé une place mieux en rapport avec votre caractère et vos aptitudes...
Jeanne étouffait, en proie à un véritable affolement.
Non... non... monsieur, - bégaya-t-elle, - dans huit jours je partirai... — Aussi bien, cette maison était un enfer pour moi... — H me semblait y marcher dans du sang, au milieu de mes souvenirs lugubres... — C'est une maison maudite où mon pauvre mari a trouvé la mort, et où je n'ai trouvé, moi, que des chagrins!... Je partirai...
Et, voilant son visage avec ses deux mains, la jeune veuve s'élança
hors du cabinet.
— Pauvre femme I — dit l'ingénieur en la regardant traverser la cour. Je suis désolé vraiment de ce qui arrive... - J'ai ravivé toutes ses douleurs. — Je ne pouvais cependant pas lui dire que j'étais satisfait quand elle semble prendre à tâcbe de mériter mes reproches... — Certes, elle n'agissait point avec des intentions mauvaises, mais enfin rien ne se passait correctement... - Je ne sais où j'avais la tête en lui donnant cette place... — Je faisais l'acte d'un fou...
— Vous n'écoutiez que votre bon cœur, monsieur... — répliqua le caissier d'un ton patelin, en levant les yeux vers le plafond.
— J'accomplissais un devoir... — Je payais une dette sacrée... la dette du patron à la veuve de l'ouvrier mort à son service... Je lui trouverai une bonne place auprès de ma sœur... — Cela pourra s'arranger sans doute...
— Ah! monsieur, — reprit le caissier Ricoux, — prenez garde de trop suivre votre premier mouvement... du moins en cette circonstance...
— Pourquoi donc?
— Cette femme vous a menacé tout à l'heure...
— Était-ce bien une menace?
— Positivement... — Je n'aime ni ses façons de parler, ni son attitude.. Souvenez-vous, monsieur, que plus d'une fois déjà vous avez eu à vous repentir de vos généreux entraînements... - Cette Jeanne Fortier me fait Tefïel de partager sa haine entre vous, qui étiez son bienfaiteur, et la maison où son mari est mort par sa propre faute!... — Prenez garde, monsieur; c'est parfois un serpent qu'on réchauffe h son foyer!...
— Un serpent qu'on réchauffe à son foyer 1 ! — répéta l'ingénieur avec un sourire. — Allons, Ricoux, vous exagérez!... Vous voyez les choses trop en noir!... — Cette pauvre femme est veuve et mère de famille ; son mari est mort à mon service, par suite d'une imprudence de sa part, c'est vrai, mais il n'en estpas moins mort... — Je dois faire quelque chose pour elle, et certes je n'y manquerai pas...— Si je ne puis la placer auprès de ma sœur, je lui remettrai une somme assez ronde pour, lui permettre de vivre en attendant du travail.
Puis, changeant de conversation, M. Labroue ajouta :
— Vous avez établi votre balance ?
— Oui, monsieur... La voici... — répondit Ricoux.
Et il tendit à l'ingénieur une feuille de papier sur laquelle étaient tracés des chiffres.
M. Labroue y jeta un coup d'œil et dit :
— Sept mille cent vingt-trois francs trente centimes...
— Oui, monsieur. — Je vais vous les apporter...
— Quelle singulière manie est la vôtre, mon cher Ricoux I — Je suis le caissier de mon caissier!... - Pourquoi ne gardez-vous pas l'argent dans votre coffre-fort?
— J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, monsieur, la responsabilité m'épouvante...— Ne couchant pas à l'usine, je ne veux répondre de rien... — Si vous étiez volé la nuit, je le déplorerais, mais je n'aurais rien à me reprocher et vous n'auriez rien à me réclamer... - Il ne peut résulter de cela d'ailleurs aucun inconvénient, si quelque circonstance imprévue vous forçait à vous éloigner à l'improviste, puisque j'ai comme vous une clef de votre caisse, clef dont je me servirais au besoin...
— Enfin, vous êtes un original...
Que voulez-vous, monsieur? Sa me tranquillise...
— Apportez donc les fonds...
Ricoux alla chercher la somme de sept mille cent vingt-trois francs trente centimes, et la remit à M. Labroue, qui la serra dans sa caisse particulière, ainsi qu'il le faisait tous les soirs.
On entendit une sonnerie de cloche.
Cette sonnerie annonçait la fermeture des ateliers.
Le caissier souhaita le bonsoir à son patron et se retira.
Le garçon de bureau vint prendre les ordres.
— Je vous recommande de fermer les portes avec soin, madame Forlierll LlV. 7. — II. ÙKI'FROY, édit. — Reproduction interdite. 7
-— Je n'en ai pas à vous donner ce soir, David, — lui dit l'ingénieur.
— Vous pouvez partir...
David quitta Id cabinet, prit son chapeau dans le couloir et traversa la cour pour gagner la porte de sortie.
Le départ des ouvriers s'achevait; les derniers allaient disparaître.
La porte restain ouverte depuis le premier tintement de la cloche jusqu'au moment où les contremaîtres, ayant terminé leur ronde dans les ateliers, remettaient à Jacques Garaud les feuilles de présence pour le lendemain, feuilles qu'il déposait dans la loge où, le matin, les ouvriers devaient se faire pointer en arrivant.
Le garçon de bureau David, au lieu de sortir de la cour, s'arrêta sur le seuil de la loge.
— Eh bien! quoi? petit Georges, — cria-t-il d'une bonne voix joyeuse,
— on ne vient donc pas dire bonsoir à son camarade, aujourd'hui? L'enfant apparut.
— Que que t'as? ~ reprit David. — T'as lesyeux rouges, mon mignon ! ... Pourquoi tu pleures?...
— Maman a du chagrin... — fit le petit Georges.
— Du chagrin? — répéta le garçon de bureau...
Il avança sa tête dans l'encadrement de la porte et demanda :
— Quoi c'est-il donc qui se passe, m'ame Portier? Jeanne sanglotait.
— Voyons, dites un peu... qu'est-ce qui vous arrive? — De vous voir pleurer comme ça, j'en reste là tout de go, le cœur chaviré.
— Ah! mon pauvre David, — balbutia Jeanne en essayant d'étouffer ses sanglots, — je suis malheureuse... bien malheureuse... La malechance me poursuit...
— La malechance!... — Qu'est-ce qui vous arrive?
— On me chasse...
— On vous chasse d'ici, vous!... — s'écria le garçon du bureau atterré par cette nouvelle. — C'est pas possible...
— Ça n'est pourtant que trop vrai.
— Ce n'est point M. Labroue qui fait ce coup-là?
— Qui voulez-vous que ce soit?
— Comment, c'est le patron!!.,. — Ah! par exemple!! — Et pourquoi? qu'est-ce qu'il a donc à vous reprocher ?
Jeanne raconta brièvement les motifs du mécontentement de l'ingénieur.
— Ah ! — reprit David après avoir écouté, — présentement la chose 6e m'étonne plus... — Le patron est à cheval sur les règlements... On voit qu'il a été presque officier dans l'armée... — Vous avez manqué de respect à ce qu'il aime et ce qu'il vénère le plus au monde, la consigne...
L\ rORTKl'SIS UIS I*AIN
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— ^^^il Wri?^tM?Ue v»vi uv^x. mn^ m'nnpv>rte — ie «• l\iublier«» p«*. ï»v?*l'|« »«? l\»ul»Uer*i |*«»&V"4 '
— Kl vv>«* m^t U>rttt - l^^Awt V*v>u\t »(f monter U U^te. t«ui v>eu\i »V«l»rt*i^... — <!* ** r«btbvH^h«r*. vvtt$ vijrrv». et vv>u* ix^^Unee avec uou^... — ^* t^x^ts tti'*ttie Koriu^r — B^jus^oir. petuU. eiubra»»* ion
c*ttt*»r«4Aev.v
l>*vt<â keiiviU W^ bra* à iîe^'r^*. lut ^^niwa «ieuît (crvs b^vser* et »ortU ' nw *UvnAdHi p<>«Ar tVrttter la porte que le* feudle* de pr^^euce lui
eM> ' -^
i:^ut. pui* iacvjue* Caraud parut.
— Y«M<fà te* a»«iat*». — vitt-tl ett le* plavvittt *ur une tablette prè» delt î V.v^w^e.* vmt 4 tut. lut *«its4t la tuam. et 4 cette question -- Nt^u* «vvtt* btviii d» <fh*^ttt. ttwtt auit Jacques... — Nou* partout
\ . . .M *\Vri4-t-tl eu re^arvlaut U jeuue femm»
Je^tttt* dttttt 3*^tte «ie t^te atlirtwatit
v.M,s, ,. - voyai*. w que ]e revloutat* est arrivée tt — Le
fiktirvtt vou,* a ' rv^pn'che»... vou* avei n^pvniau... il se^t mt* «•
-* Et tt ta* cli«$»«è«l — acàv'va W*' rortier...
— Y«tt*l'4v^« irrt^tè. oertaittifUK'ttt -
»- M ^Ifctt k-tttal Je tti« *ui* nèvg4té^ wx^tttr* «ie* nepryctie». motiv^ê* ^««tt-^ilietK «Mac» »^»t pv*xtii«ut .Jtr^ tWiaul^ «ttvjm* dureuieut... ~ l^r^f. vtait$ ^^min ^stwa^ifit i^t&ttttrrtfci t'>iit$JttteK«^
— Voilà le système, — dil-il, en touchant du doigt des dessins compliquùs.
— Oui. — M. Labroiie voulait ma donner jusqu'à la lin du mois... Je n'ai pas accepté cette aumône.
— Et oîi ircz-voiis dans huit jouis? — demanda Jacques vivement. — Que ferez- vous?
— Oi'j j'irai? — .le ne sais pas... — Ce qui^je Cerai '/ — .l(^ travaillerai... [1 faudra bien que je travaille, et dur! pour ^^agner mon pain et celui de mes enl'antsl
— Voyons, Jeanne, il ne faut point aggraver par sa faute une situation déjà bien difficile. Le, patron peut revenir sur cette détermination, prise dans un premier mouvement.
— Je veux partir...
— Ce n'est pas sérieux!
— Rien au monde n'est plus sérieux! — Je vous répète que je veux
partir !
— Mais vous trouvez ici la tranquillité... un bien-être relatif...
— Eh bien! je les perdrai, voilà tout... — Je les remplacerai par le travail.
— Et moi, Jeanne, je ne vous verrai plus!
— Cela vaudra mieux... - Souvenez-vous de ce que je vous disais tantôt... — En ne me voyant plus, vous m'oublierez...
— Souvenez-vous de ce que je vous ai répondu : — Mon amour, c'est ma vie! Je ne puis pas plus me passer de vous aimer que de respirer!... — Voyons, Jeanne, je vous en prie, point de coup de tête ! - Demain, je parlerai au patron, je le supplierai de vous conserver ici...
— Monsieur Garaud, vous ne ferez pas cela, je vous défends de le
faire !
— Mais c'est la misère qui vous attend !
— Avec du courage on prend vite l'habitude de la misère, et, si peu que je gagne, je trouverai moyen de vivre...
-En vous tuant de travail... en détruisant votre santé! — Jeanne, vous connaissez mes sentiments pour vous... - Je vous répète ce soir ce que je vous disais ce matin : Je vous aime... aimez-moi... vivons ensemble...
La jeune femme indignée se redressa :
— Vivre avec vous! — s'écria-t-elle. — Être votre maîtresse!... - Pour me faire une proposition semblable, il faut que vous me méprisiez bien! — Quand vous ai-je donné le droit de me mépriser?...
— Par ce que j'ai de plus sacré au monde, Jeanne, sur mon honneur, sur l'honneur de ma mère qui est morte, je vous jure que, le lendemain du jour où les dix premiers mois de votre veuvage seront finis, vous deviendrez ma femme...
-Mon pauvre Jacques, vous êtes fou!... -Est-ce que ie nuis vous
apporter en dot ma misère et deux enfants?
— Avec vous, Jeanne, j'aurais le double de courage, le double de force ! - Avec vous je serais sûr de devenl? riche et de le devenir vite...
— Petite maman, - dit Georges tout à coup, - ne fais pas de chagrin à mon ami Jacques... - Il a prorais de devenir riche et, quand il sera riche, il me donnera un autre dada... un grand dada de bois, plus beau que celui-ci... — N'est-ce pas, mon ami Jacques!
— Oui, mon chéri... oui.,., tout ce que tu voudras... — répondit le contremaître en embrassant Georges.
Puis il poursuivit avec passion :
— Jeanne... chère Jeanne... réfléchissez... Ce que je vous propose, c'est la vie, c'est le bonheur pour ces petits êtres que vous aimez, et que j'aimerai, moi, de toutes mes forces...
La jeune femme fit quelques pas dans la loge.
Il semblait, à voir l'altération de ses traits, la contraction de son visage, qu'elle luttât contre une pensée assiégeant son cerveau.
— Jacques, — balbutia-t-elle, — allez-vous-en... ne me parlez plus... vo'js me faites souffrir... allez-vous-en, je vous en prie... laissez-moi seule L mon chagrin...
— Mais ce chagrin je le partage avec vous... — reprit Jacques impétueusement. — Je souffre de vous voir souffrir... — Vous pourriez être si heureuse, vous et vos enfants ! — Si vous me repoussez, ce sera pour eux comme pour vous la misère... la misère noire. — On sait ce que rapporte le travail d'une femme... — Jamais vous ne pourrez gagner assez pour donner aux petits la nourriture et les vêtements dont ils ont besoin...
— Ah ! tentateur! — cria la veuve en serrant son front pâle entre ses mains fiévreuses. — Vous assombrissez ce tableau pour m'épouvanter... pour me décourager... pour me rendre faible et tremblante...
— Je vous dis la vérité telle qu'elle est... Mais je vous sauverai malgré vous! ! je ne vous abandonnerai ni à la gêne... ni au désespoir... — Vous serez ma femme...
— Mon Dieu... mon Dieu... — fit Jeanne en se tordant les mains avec une sorte d'affolement, — il n'aura donc point pitié de moi... Il ne se taira pas!... et il ne partira pas!...
— Je veux vous prouver ma tendresse par mon obéissance... Je pars... Mais pour penser à vous... pour m'occuper de vous... pour rendre votre bonheur nécessaire et certain...
Et Jacques Garaud quitta la jeune femme, qu'il laissait en proie à une agitation terrible.
Elle s'assit ou plutôt s'abattit sur une chaise et ces paroles confuses s'échfcrppèrent de ses lèvres :
- Il a raison... il n'a que trop raison... Pour ces pauvres petits, pour moi, c'est la misère... — Gomment pourrais-je, avec le travail de mes
mains payer les mois de nourrice de Lucie?... Gomment élèverais-je Georges^ Ah! la situation dbt effroyable... - Jacques m'offre la paix... la tranquillité... l'aisance... Mais pour cela il faudrait devenir sa femme... il faudrait trahir le serment que j'ai fait à Pierre à son lit de mort... - Ge serait odieux... ce serait lâche !... Non... non... quoi qu'il arrive je ne
faiblirai pas... .
Jeanne, puisant dans sa volonté une force surhumaine, se leva, essuya
ses larmes et sortit, ie la loge.
Elle ferma la porte de la cour, comme cela lui était recommandé, puis elle alla faire une ronde dans les ateliers déserts, visita les écuries où le cocher donnait à ses chevaux le repas du soir, et revint chez elle.
M. Labroue se présentait pour sortir.
Elle lui ouvrit la porte sans prononcer une parole et rentra.
Georges jouait dans un coin de la chambre avec son éternel cheval de carton et avec une boîte de soldats d^ plomb.
La jeune femme prépara rapidement le souper
Elle n'avait pas faim, mais il fallait songer à l'enfant.
Le cocher sortit à son tour.
Jeanne resta seule dans la fabrique.
Depuis la mort de sa femme, lingénieur avait supprimé tout train de
maison. • i? ••* i
Il n'avait aucun domestique d'intérieur. - G'était Jeanne qui faisait la chambre — Le garçon de bureau balayait le cabinet de travail.
Ne mangeant jamais chez lui, M. Labroue prenait pension dans un restaurant d'AlfortviUe où il se trouvait en compagnie d'officiers dont quelques-uns étaient devenus ses amis.
Vers onze heures du soir il rentrait et travaillait souvent pendant deux ou trois heures à la lueur d'une lampe qu'il allumait lui-même.
Le matin il se levait presque au point du jour, travaillait encore et allait faire une première visite aux ateliers lorsque les ouvriers avaient repris leur besogne quotidienne.
Le cocher, pas plus que le caissier et le contremaître principal, ne couchait à l'usine.
A l'heure de l'ouverture des portes il venait soigner les chevaux et atteler, si M. Labroue sortait en voiture, ou si on avait à livrer une commande. ,
Au cocher se joignait un charretier qui s'occupait du transport des
grosses marchandises.
Le docteur donna aux parents l'assurance que la convalescence serait courte.
LlV. 8. — H. GEFFIÎOY »;.iiieiir - Kepi-<"liu-li..ti iiilciJile ' 8.
L'écurie, contenant trois chevaux, se trouvait isolée des autres bâtirnents.
Jeanne, la nuit, habitait donc seule l'usine en môme temps que l'ingénieur.
Celui-ci ne s'absentait que pour aller voir son fils, ou lorsque les affaires de sa maison, des marchés à conclure ou des approvisionnements à faire, l'appelaient en province.
11 avait donné l'ordre à M""* Portier de ne jamais l'attendre lorsqu'il était dehors, une clef de la petite porte, clef qu'il avait toujours sur lui, lui permettant de rentrer sans réveiller la gardienne.
Outre la porte cochère et la poterne donnant sur la route, il existait une troisième issue, voisine du pavillon habité par M. Labroue et accédant à un chemin de traverse conduisant à Maisons-Alfort.
L'ingénieur sortait et rentrait assez fréquemment par cette issue.
Chaque soir, vers neuf heures, Jeanne allait découvrir le lit du patron.
Le jour où commence notre récit elle fit ainsi que d'habitude, alluma une veilleuse placée sur un meuble et rentra chez elle.
Une tristesse profonde l'accablait ; — le présent lui semblait lugubre,
— l'avenir lui faisait peur.
Elle se coucha vers onze heures, espérant que le sommeil lui ferait momentanément oublier ses chagrins et ses inquiétudes, mais l'angoisse fut plus forte que la fatigue ; — le sommeil appelé ne vint pas.
Le lendemain, la vie active reprit dans l'usine.
,,Jacques Garaud, en passant, dit très brièvement bonjour à Jeanne.
Une extrême préoccupation se voyait sur sa figure ; — il alla droit aux ateliers ot!i il distribua à chacun la tâche de la journée.
Vincent n'avait point reparu depuis la veille.
Sa femme était au plus bas et il ne pouvait songer à s'éloigner d'elle;
— un ouvrier apprit cela au contremaître.
Au moment où sonnèrent neuf heures, Jacques se rendit au cabinet de M. Labroue et, ainsi que cela avait été convenu, il commença à étudier sérieusement avec lui le projet de la machine à guillocher qui, si les prévisions se réalisaient, devait les enrichir tous les deux.
La journée s'époulasans amener d'incident utile à mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Jeanne, s'absorbant en elle-même, avait fait son travail quotidien sans adi'esser la parole à qui que ce fût.
. Le soir, quand s'eifectua la sortie des ateliers, quelques ouvriers, sachant ce qui s'était passé la veille, voulurent adresser des consolations à la veuve do leur camarade.
M""' Fortier les arrêta dès les premiers mots.
- Inutile de parler de celai... - leur dit-ells en jouant l'indifférence. — Ce qui est fait est fait, — je n'en mourrai pas, allez !...
Et, volontairement, elle évitait ainsi toute explication.
Jacques, en partant, lui serra la main silencieusement.
Sa préoccupation semblait avoir encore augmenté depuis le matin.
Jeanne prit cette préoccupation pour de la tristesse.
11 m'aime... - pensat-t-elle, - et il souffre... - Pauvre garçon! ..
La veuve de Pierre Fortier plaignait Jacques Garaud, mais aucun élan du cœur ne la poussait vers lui. - Son cœur était mort à l'amour depuis la mort de Pierre... - La femme proprement dite n'existait plus chez elle, le sentiment maternel envahissait tout, absorbait tout ; - elle ne redoutait l'avenir que pour ses enfants bien-aimés...
Depuis vingt-quatre heures une lutte se livrait en elle entre l'ardent désir de sauver ses enfants de la misère et la volonté ferme de tenir le serment fait à son mari agonisant.
Par moments, la mère était prête à oublier le mort pour ne penser qu'aux chères créatures qu'il lui avait laissées. - Puis, un instant après, le souvenir du mort l'emportait sur tout le reste.
Cette lutte incessante achevait de briser Jeanne.
Le contremaître Jacques Garaud avait son domicile assez loin de l'usine. Il habitait une petite chambre dans une maison d'Alfortville, près de la route de Créteil. - H lui fallait vingt-cinq minutes pour s y
Il prenait ses repas chez un marchand de vin où se réunissaient le soir un grand nombre des ouvriers de la fabrique.
Ce soir-là, Jacques ne parut pas à son restaurant.
En sortant de l'atelier il avait gagné les rives de la Marne, recherchant la solitude, marchant d'un pas inégal et saccadé, s'arrêtant parfois, le regard fixe, les sourcils froncés, et restant immobile pendant plusieurs minutes, pour se remettre ensuite à marcher au hasard.
Quand Jacques rentra chez lui, minuit sonnait.
Il n'avait pas même songé à prendre quelque nourriture. — 11 se coucha, mais ne put fermer l'œil.
Le lendemain, lorsqu'il arriva à l'usine, une fièvre violente brûlait son sang. — Une pâleur presque livide couvrait ses traits tirés; — ses regards brillaient d'un feu sombre.
Indécis, trC>nblant, il fit halte à la porte de la loge.
Jeanne s'avança vers lui.
— Qu'avez-vous donc, monsieur Garaud? — lui demanda-t-elle, frappée du grand changement qui s'était fait en lui depuis le jour précédent.
- Rien... rien... m'ame Fortier, — balbutia-t-il d'un ton singulier. - J'aurais voulu vous dire... Mais non... il vaut mieux remettre... Ce sera pour plus tard... ce soir... — Je vais à l'atelier...
Et il poursuivit son chemin.
— Quel air étrange! — pensa la jeune veuve. — Que voulait-il me (iire?... On croirait qu'il devient fou.,.
Jacques Garaad fit son service habituel, cachant à tous les yeux, û force d'énergie, le trouble qui le dominait.
Gomme la veille il se rendit à neuf heures précises au bureau de M. Labroue, etpoursuivit avec lui les études relatives à l'invention nouvelle.
A onze heures le contremaître sortit pour aller déjeuner, mais pas plus à l'aller qu'au retour il n'adressa la parole à Jeanne en passant devant sa
M™^ Forlier put constater seulement qu'il paraissait de plus en plus
sombre.
Dans l'après-midi il retourna trouver l'ingénieur.
Celui-ci écrivait.
— Jacques, - dit-il au coiitremaîlre, — vous pouvez commencer les dessins pour le moulage. — Moi je termine une lettre pressée...
Garaud se mit au travail.
Sa main tremblait.
Ses yeux n'avaient pas leur netteté de perception habituelle.
il fut obligé d'attendre, afin de donner à sa main et à son regard le temps de se raffermir.
Le caissier Ricoux entra dans le cabinet.
— On arrive de la Banque, monsieur... — fit-ii.
— Eh bien, — demanda l'ingénieur enlevant la tête, — on aencaissé?...
— Oui, monsieur, et je vous apporte le montant du bordereau...
— Revenezfunpeuplustard, je vous prie... — Je désire en ce moment n'être pas interrompu...
— Bien, monsieur...
Le caissier sortit.
Jacques, présent à cette courte conversation, avait tressailli en entendant ces mots : — /<? vous apporte le montant du bordereau.
Puis il s'était courbé de nouveau sur son travail, mais les doigts plus tremblants encore, les paupières agitées par une contraction nerveuse.
TJn quart d'heure s'écoula.
On entendit frapper à la porte.
— Entrez! —cria l'ingénieur avec impatience. Jeanne parut sur le seuil.
— Monsieur, — dit-elle, — c'est une dépêche...
Et elle tendit à M. Labroue une enveloppe de papier bleu.
— Merci... — répondit M. Labroue en prenant le télégramme.
M""' Fortier sortit après avoir jeté un coup d'œil à Jacques, qui se courbait sur sa planche à dessin.
L'ingénieur déchira l'enveloppe, parcourut du regard la feuille oblongue qu'elle contenait, poussa une exclamation douloureuse et devint très pâle. -
— Lucien malade ! ! — s'écria-t-il. — En danger peut-être! !.. oh! mon Dieu!!
Puis, s'adressant au contremaître, il poursuivit :
— Je reçois une dépêche de ma sœur... Mon fils est souffrant... — Je vais partir à l'instant même... — Jacques, rassemblez les dessins et les plans et donnez-les moi... — Je les enfermerai dans le coffre-fort...
— Oui, monsieur, tout de suite, — répliqua le contremaître, dont un éclair de joie illumina le visage contracté.
Et il se mit en devoir de rassembler les papiers. M. Lrfbroue agita un cordon et fît retentir un coup de cloche dans la cour.
Il alla ensuite à la porte de son cabinet, l'ouvrit et appela le caissier qui ne se fît point attendre.
— Mon cher Ricoux, — lui dit le patron, — un télégramme de ma sœur réclame ma présence auprès de mon enfant malade... — Je vais partir. —Faites votre caisse. — Gardez les sommes qui vous seront utiles, et remettez-moi le reste...
— Oui, monsieur... — répondit le caissier; — mais je vous vois tout bouleversé. ~ Permettez-moi de vous demander si la maladie de M. Lucien est grave...
— Les télégrammes sont toujours effrayants parleur laconisme. —Ma sœur ne me donne aucun détail, et je veux savoir. — Si j'attendais, je mourrais d'inquiétude... -■ Hâtez- vous donc! — îl me faut le temps d'aller à Paris et de prendre le train-poste au chemin de fer d'Orléans, à huit heures vingt minutes.
— Jp vais me hâter, monsieur...
Ricoux sortit
Le coup de cloche dont nous avons parlé appelait Jeanne Fortier. Elle s'empressa d'accourir.
— Donnez l'ordre au cocher d'atteler le coupé vivement, je voas prie, — lui dit M. Labroue. — Vous reviendrez ensuite me parler.
Jeanne reparut au bout de quelques minutes.
Jacques était toujours là, rangeant lentement les papiers.
Ricoux, le caissier, était rentré et rendait ses comptes.
— Je garde cinq mille francs par devers moi, monsieur, — disait-il; -j'espère bien n'avoir pas besoin d'ouvrir la caisse avant votre retour.
— Peut-être... — répliqua l'ingénieur. — Ne m'attendez que dans deux jours, au plus tôt... —C'est aujourd'hui mercredi. — En admettant que je ne sois point retenu par la maladie de Lucien, je ne serai ici que samedi dans la matinée. — Combien m'apportez-vous?
Aux cent vingt-sept mille francs du bordereau touché à la Banque,
je joins les recettes delà journée: onze mille vingt-sept francs, sur lesquels je garde cinq mille francs... Total : Cent trente-trois mille vingt-sept francs. — Donc, avec ce que vous avez en caisse, cela fera cent quatrevingt-dix mille deux cent cinquante-trois francs soixante-dix centimes...
— Ce doit être juste...
— Assurez-vous-en, monsieur...
■— Je n'ai pas le temps de vérifier.. .
Et l'ingénieur enferma dans son cofFre-fort les sommes que lui remettait le caissier.
Jacques et Jeanne attendaient.
M"® Fortier regardait le contremaître et trouvait à son visage une expression étrange, une expression qu'elle ne lui connaissait pas avant ce jour et avant cette heure.
Jacques s'avança vers M. Labroue.
— Voici les dessins et les plans, monsieur, — dit-il en présentant à son patron les papiers qu'il avait réunis.
M. Labroue les prit et les plaça dans le coffret qui les renfermait habituellement, puis il posa le coffret lui-même dans la caisse.
— A mon retour, —fit-il, — nous continuerons ce travail...
— Bien, monsieur... — Vous n'avez pas d'ordre à me donner, de recommandation à m'adresser?...
— Si. —Attendez un instant...
L'ingénieur se tourna vers Jeanne et poursuivit :
— Madame Fortier, je voas recommande de ne pas vous départir, ne fàt-ce qu'une minute, delà surveillance quivousincombe... — A mon retour je m'occuperai de vous... — Soyez certaine que je ne vous laisserai point sans emploi... — Oubliez ce qui s'est passé entre nous, comme je l'oublie moi-même...
Jeanne, étonnée de cette bienveillance inattendue, restait muette
Le caissier Ricoux l'examinait avec attention.
— Maavaise nature, décidément!! — murmurait-iL — Cette femme déteste îë patron,.. — Elle voudrait se venger en lui faisant du mal... — Gela saute aux yeux! !
M. Labroue continua :
— Préparez-moi, je vous prie, une petite valise contenant un peu de linge — Joignez-y un pardessus et une couverture de voyage.
M"« Fortier sortit du cabinet.
En la voyant s'éloigner, muette et sombre., l'ingénieur dit au caissier et au contremaître :
— Elle m'en veut beaucoup, la pauvre créature... — Elle ne comprend pas que le poste occupé par elle ici n'est nullement son affaire... — Je sais bien que j'ai été un peu cassant, un peu brutal même... — Que vouli^zvous? Elle me portait sur les nerfs avec sa manie d'avoir raison !... — .îé lui ferai oublier cela... — Je vais m'occuper d'elle sérieusement...
M. Labroue donna ensuite ses dernières instructions à Ricoux et à Jacques.
On entendit la voiture rouler sur le pavé de la cour.
Cinq minutes plus tard, elle se dirigeait rapidement vers la çrare du chemin de fer d'Orléans, emportant l'ingénieur.
Jeanne, le contremaître et le caissier assistaient à son départ.
— Je vous recommande de fermer les portes avec soin, madame Fortier! ! — dit le caissier à la jeune veuve. — Mon avis est que le patron vous laisse bien légèrement une bien grosse responsabilité ! !
— Soyez sans inquiétude, monsieur, — répondit Jeanne; — ma surveillance ne sera point en défaut.
Nos trois personnages se séparèrent.
Ricoux regagna sa caisse.
Jacques rentra dans les ateliers et M™* Fortier dans sa loge.
A l'heure de la sortie le contremaître, comme de coutume, quitta le dernier l'usine et vint apporter à la gardienne les feuilles de présence pour le lendemain.
— Bonsoir, Jeanne! — dit-il après avoir déposé ces feuilles sur une table. — Bonne nuit!...
Il allait sortir.
Cette fois, ce fut M""® Fortier qui l'arrêta.
— Que vouliez-vous donc me dire ce matin, monsieur Garaud^ — demanda-tr-elle.
Jacques tressaillit visiblement, et répondit :
— Je voulais vous dire bien des choses..,
— Eh bieB, dites-les...
— Comme vous voilà pàlolte, m'amo Forticr 1 Est-ce que vous êtes malade ?...
LiV. 9. — H. GEFFROV, éilit. — Roproduclion iulerdilo. 9.
LA PORTEUSE DE PAliH 07
— Non...
— Pourquoi? — Il est donc inutile que je les connaisâe, ce» choses?
— Ce serait très utile au contraire... — Mais j'ai réfléchi... — Pas encore... — Je n'ose pas...
— Vous n'osez pas ! ! — Vous ??...
— Oui, moi... — Mais, si je ne vous parle point, je vous écrirai, c'est plus facile...
Jeanne trouva les paroles du contremaître non moins étranges que sa physionomie.
— Vous me faites presque peur!! —• murmura-t-elle. — Pourquoi donc êtes-vous si sombre?...
— Ne me demandez rien... quant à présent du moins... et répondez à une question qu'il faut que je vous adresse...
• — Laquelle?
Jacques se taisait.
— Une question? — répéta Jeanne. — Laquelle?
— Avez-vous sérieusement pensé à ce que je vous disais hier relativement à votre situation ? — reprit le contremaître.
— Oui, — j'y ai pensé...
— Et consentez-vous à ce que je vous proposais?...
— Je vous répondrai plus tard...
— Toujours plus lardl!... — Mais quand?
— Quand vous m'aurez appris ce que vous ne voulez pas, ce que vous n'osez pas m'apprendre aujourd'hui...
Jeanne appuya sur les mois soulignés par nous.
— Eh bien, — répliqua Jacques, — demain notre sort à tous deux sera fixé...
— Demain? — Pourquoi demain?
— Ne m'interrogez point. Je ne répondrais pas... — Demain arrivera vite, et cependant en quelques heures il se passe parfois bien des choses..
Puis Jacques Garaud, voulant couper court à l'entretien, partit brusquement, mais il ne s'égara pas comme la veille dans les sentiers de la cambdgne; — il alla dîner à l'endroit où il prenait habituellement ses repas, resta chez le marchand de vin jusqu'à dix heures du soir, jouant aux cartes de l'air le plus calme avec quelques camarades auxquels iJ ".onnaita une bonne nuit en lea quittant.
Aussitôt qu'il fut seul, son visage, insouciant et presque gai pendant louie la soirée, changea d'expression et redevint sombre comme ii l'était depuis deux jours.
Au lieu de se rendre chez lui, Jacques suivit la route de Créteil et s'engagea dans un sentier traversant la plaine entre Alfortville et Alfort, en passant derrière le fort de Charenton.
Bientôt il se trouva dans les terres labourées.
Il allait vite, s'arrêtant par instants, jetant dans les ténèbres des rei^ards inquiets, et prêtant l'oreille afin de s'assurer que personne ne marchait derrière lui ou ne venait à sa rencontre.
Quand il longea les murs du fort, où une sentinelle en faction faisait les cent pas, il eut soin de fouler avec précaution l'herbe des talus gazonnés, étouffant ainsi le bruit de ses gros souliers.
Évidemment le contremaître connaissait à merveille le chemin. Soudain il s'arrêta.
Une muraille se dressait en face de lui. C'était celle de l'usine de M. Labroue.
Il la côtoya jusqu'à la petite porte bâtarde dont nous avons parlé et qui se trouvait voisine du pavillon habité par l'ingénieur.
— C'est par là qu'il faut entrer... — murmura-t-il en se baissant vers la serrure qu'il examina avec attention, palpant du doigt l'ouverture pratiquée pour la clef.
Tirant ensuite de sa poche une petite boîte de fer-blanc, il l'ouvrit. Cette boîte renfermait un morceau de cire à modeler avec lequel il prit l'empreinte de la serrure.
Ceci fait, il passa la main sur son front mouillé de sueur et se dirigea vers Alfortville par le même chemin qu'il avait suivi pour venir.
A cette heure précise M. Labroue descendait du train-poste qui s'arrêtait à Blois et dans lequel il était monté à Paris.
Sa valise à la main, il quitta la gare et gagna la ville en marchant rapidement.
Sa sœur. M""' Bertin, — nous l'avons dit, — habitait dans les environs de Blois un village où elle vivait d'une façon fort modeste depuis la mort de son mari.
Ce village, nommé Saint-Gervais, se trouvait sur la route de Bracieux, à trois kilomètres de Blois.
M. Labroue, ne pouvant à cette heure tardive se procurer une voiture sans ure grande perte de temps, traversa le pont et s'engagea sur la route de Saint-Gervais.
Il était haletant.
Aimant le petit Lucien jusqu'à l'adoration, la dépêche expédie^ par
LA POIlTEUsË DE PAIN
CD
Celte boîte renfermait un morceau de cireù modeler avec lequel il prit l'empreinte de la serrure...
M""^ Berlin rempiissait son cœur paternel de douloureuses angoisses.
L'enfant, à son arrivée, serait-il plus malade?...
Serait-il vivant encore?...
Cette pensée donnait le frisson à l'ingénieur et lui faisait hâter encore sa marche déjà si rapide.
Le village de Saint-Gervais, bâti sur le flanc d'un coteau, lui apparut bientôt comme une tache blanche dans l'obscurité de la nuit.
M Labroue suivit presque en courant une rue étroite et tortueuse, et s'arrêta devant une porte au-dessus de laquelle s'élevaient des arbres touffus.
Il était une heure du matin.
Un silence absolu planait sur le village endormi ; aussi la cloche qu'il agita résonna-t-elle d'une façon bruyante.
L'ingénieur attendit.
Au bout de quelques secondes une fenêtre s'ouvrit et une voix de femme demanda :
— Qui est là? Qui vient de sonner?
— Moi, chère sœur... — répondit M. Labroue en reconnaissant la voix. — Comment va Lucien?
— Dieu soit béni! Tout danger a disparu... — répliqua M"' Bertin. — Attends ! je vais t'ouvrir...
Et la fenêtre se referma.
Un poida énorme avait instantanément cessé d'écra&er la poitrine de l'ingénieur.
Deux larmes de joie mouillèrent ses joues. La porte de la cour tourna sur ses gonds. Le frère et la sœur tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Ta dépêche m'a fait bien du mal ! 1 — s'écria M. Labroue en franchissant le seuil de la maison.
— Eh ! mon ami, j'ai eu bien peur moi-même! ! — répondit M^® Bertin.
— Mais enfin qu'avait l'enfant?
— Le médecin redoutait une angine couenneuse... L'ingénieur frissonna.
— Pauvre mignon!... — murmura-t-il. — C'est effroyablement dangereux, — presque toujours mortel...
— C'est pour cela que mon épouvante était si grande; mais je te répète qu'il n'y a plus rien à craindre... — Le médecin a déclaré ce soir que tout péril avait disparu... — Lucien a encore la fièvre, mais il va beaucoup mieux...
— Je voudrais le voir. . .
— Viens... —Il est dans ma chambre... Mais marche avec précaution... Ne fais pas de bruit... Je crois qu'il dort...
M. Labroue s'était débarrassé de sa valise, de sa couverture de voyage et de son pardessus.
Il gravit derrière sa sœur l'escalier accédant à la chambre oîi Lucien reposait dans son petit lit de fer
M°",Bertin marchait sur la pointe des pieds.
L'ingénieur l'imita et g'appro=olia du lit éclairé par une veilleuse,
Le visage de l'enfant était pourpre ; de grosses gouttes de sueur collaient à ses tempes les boucles de ses cheveux blonds.
Ses mains délicates, posées sur la couverture, s'agitaient fiévreusement. M. Labroue le contempla pendant quelques secondes.
— Pauvre cher mignon!... — répéta-t-il.
Et, se penchant vers le lit, il effleura de ses lèvres le front de l'enfant. Le petit malade fit un mouvement.
-Ne restons point ici, je t'en prie,- dit M"»» Bertin ! —Nous le réveillerions et c'est ce qu'il ne faut pas.. .
Le frère et la sœur descendirent au rez-de-chaussée.
— As-tu besoin de quelque chose? — demanda la bonne dame.
— De rien absolument...
— Eh bien, alors, prends ce flambeau et va te reposer... — Tu sais que ta chambre est toujours prête. — Demain, ou plutôt ce matin, nous causerons. — Moi, je remonte. . . — J'ai une potion à faire prendre àLucien quand il se réveillera...
— Que tu es bonne, chère sœur! —fit M. Labroue en attirant à lui l^jme Berlin et en l'embrassant.
— Est-ce être bonne que de soigner ce chérubin du bon Dieu, qui est un peu mon sang? — ' En vérité, le beau mérite! ! — Voyons, va te reposer. — Leve>(age et surtout l'inquiétude ont dû te briser... — Au revoir, mon frère, et bonne nuitl...
— Oui, bonne nuit, ma sœur!... — Je dormirai, grâce à Dieu, plus tranquille qu'à la fabrique ! !...
M. Labroue gagna la chambre qui était la sienne lors de ses visites à Saint-Gervais, etM"'* Bertin remonta au premier étage.
Lucien venait de s'éveiller.
Sa tante lui administra une cuillerée de la potion ordonnée par le médecin, et lorsque l'enfant fut rendormi elle se coucha pour quelques heures à son tour.
Le lendemain matin, M. Labroue put embrasser son fils à cœur-joie.
Lucien allait beaucoup mieux, presque tout à fait bien.
Il fut heureux de voir son père et il le témoigna vivement.
Le docteur, quand il vint faire sa visite matinale, constata du premier coup d'œil l'état satisfaisant du bébé, et il donna aux parents l'assurance positive que la convalescence serait courte.
Rassuré d'une façon complète, l'ingénieur manifesta son intention de ne pas prolonger son séjour à Saint-Gervais et de partir dans l'après-midi.
— Je prendrai ce soir à Blois, à quatre heures quarante-cinq minutes, l'express de Paris, — dit-il à sa sœur. — Je serai à neuf heures à Paris, Cl à Alfortville une heure et demie après... — Je partirai joyeux et le cœur
léger, n ayant plus l'ombre d'une inquiétude au sujet de mon enfant chéri. — J'ai là-bas des affaires importantes qui nécessitent ma présence; donc il est inutile de rester plus longtemps ici...
On déjeuna dans la chambre du petit malade, que la vue de son père égayait singulièrement.
— Eh bien, — demanda M-^^ Bertin à son frère, — depuis trois semaines que je ne t'ai vu, as-tu du nouveau dans ton usine? — Es-tu satisfait?
XTII
M. Labroue eut un sourire aux lèvres.
— Si je suis satisfait? — répéta-t-il. — On ne saurait l'être davantage. — Je suis en train de m'enrichir...
— N'es-tu donc pas assez riche? — fit M"*^ Bertin.
— Pour moi personnellement, oui. — Tu sais, Caroline, que mes goûts sont simples. —Mais je rêve pour Lucien la vraie fortune... une grande fortune... et je vais la lui gagner.
— Une nouvelle invention, sans doute?
— Oui, une trouvaille qui aura mis, dici à quatre ans, deux ou trois millions dans ma caisse...
— Ne t'illusionnes-tu pas un peu?
— L'illusion est impossible... Il s'agit d'une machine à guillocher non seulement les surfaces planes, mais encore les contours... — Les Américains me payeront cette machine ce que je voudrai... Elle fera fureur...
. — A moins que quelqu'un n'arrive avant toi!
— Ceci n'est point à craindre.
— Tout est à craindre pour les inventeurs... — Qu'une indiscrétion soit commise et on te vole ton idée.
— Ah çà! mais, chère sœur, comme tu vois les choses en noir!! — s'écria M. Labroue avec un rire contraint.
— Que veux-tu? — répliqua la bonne dame. - Je ne crois pas que les millions fassent le bonheur de ceux qui les possèdent. — A ta place je me contenterais des affaires courantes bien sûres, sans éyentuahtés et, quand j'aurais amassé un capital suffisant, je passerais la main...
Les millions ne font point le bonheur, dis-tu; c'est vrai, mais ils y contribuent. Je veux que Luciea occupe dans le monde une situation considérable, et je travaille afin de la lui donner.
— Je comprends ton désir; seulement ne va pas trop vite...
Le contre raaitre bondit jusqu'à Jeanne et la saisit par le poignet...
L,V 40. H GEFFROY. édit. — Reproduction interdite. iO.
— Sois sans crainte... - Si je suis ambitieux, non pour moi mais pour mon fils, cela tîe m'empêche nullement d'être prudent. - Je fais beaucoup moi-même, et je suis bien secondé par ceux qui m'entourent... -Je crois t'avoir déjà parlé de mon contremaître Jacques Garaud. — Je puis compter sur lui... - Il est intelligent, instruit, actif, et je trouve sa collaboration si précieuse que je vais l'associer aux bénéfices futurs que donnera la machine à guiUocher...
— Tu lui as confié le secret de ton invention ?
— Il le fallait bien, puisque c'est lui qui la fera construire... — D'ailleurs je connais l'homme... C'est un honnête garçon...
— Enfin, tu es sûr de lui?
— Absolument. . ' , j r. -n^ Tant mieux - Et cette pauvre femme, cette jeune mère de famille
dont le mari a été tué par une explosion?- Elle est toujours employée dans ton usine, je suppose? .
Tu me parles d'elle au moment où j'allais t'en parler moi-même, répondit M. Labroue. - Oui. elle est toujours à l'usine, mais je suis oblme àe me séparer d'elle...
— Tu la renvoies! ! — fit M""® Bertin avec surprise.
— Bien malgré moi... J'y suis forcé...
— Je comprends mal cela... La mort de son mari, tué à ton service, t'a créé vis-à-vis d'elle des devoirs impérieux...
— Je connais ces devoirs et ne compte point m'y soustraire... — Jeanne Portier est une brave et honnête créature, une excellente mère ae famille, mais elle n'a pas ce qu'il faut pour remplir un emploi de surveillance où l'énergie d'un homme est indispensable.
— Tu aurais dû penser à cela avant de lui donner cet emploi...
— Je n'ai pas réfléchi.
— Et tu lui as signifié son congé ?
— Oui. - Elle a manqué et laissé manquer aux règlements de la iiiaison... Cela est d'un mauvais exemple et ne peut être toléré...
— Tu es sévère ! !
~ Je ne suis que juste!...
— Enfin, que va devenir cette pauvre créature?
— C'est au point de vue de son avenir que je voulais te parler d'elle...
— Puis-je donc quelque chose ?
— Je le crois...
— Comment?...
~ Depuis longtemps j'insiste auprès de toi pour qu'au lieu d'une femme de ménage tu prennes une domestique à demeure. - Tu m"as toujours refusé.
— Je me trouve servie d'une façon très suffisante... Tu sais que j'aime à m'occuper de mon intérieur.
— Soit. Mais Jeanne serait pour toi une compagne aa moins autant qu'une servante. Tu n'es plus très jeune, ma chère sœur, et tu as besoin de repos... Ce repos, la présence de Jeanne dans ta maison te permettrait de le prendre... — Son petit garçon, âgé de trois ans et demi, deviendrait le camarade de Lucien... Plus tard, je lui ferais donner de l'éducation et je payerais ainsi ma dette à la veuve dont le mari est mort à mon service...
— Voyons, ma sœur, il faut accepter cette combinaison, il le faut absolument! Je ne peux pas garder M"« Fortier à l'usine, mais je ne veux pas qu'elle ait à souffrir à la suite de la mesure indispensable que je prends à regret. — J'ai été dur avec Jeanne et je crois qu'elle m'en garde un peu rancune ; eh bien, en rentrant à Alfortville, je dési-erais lui donner une bonne nouvelle qui lui fasse tout oublier... - Il est bien entendu que l'augmentation de dépense causée par la présence de Jeanne dans ta maison, ainsi que ses gages, seront à m.a charge... — Ne me refuse pas...
— Non seulement tu me ferais beaucoup de peine, mais encore tu me mettrais dans un sérieux embarras...
— Je ne veux te causer ni embarras, ni chagrin, mon frère, — répliqua M'^oBertin; — je t'aiderai donc, et de grand cœur, dans ton œuvre de charité. — Tu peux, dès ton retour à l'usine, m'envoyer Jeanne Fortier et
sonfils.
— Ah! tu es vraiment bonne!! — s'écria M. Labroue en serrant avec effusion les mains de sa sœur. - Décidément je partirai de che-z toi le cœur tout joyeux.
L'ingénieur demeura pendant le reste de l'après-midi près du lit de Lucien, dont le mieux s'accentuait d'heure en heure.
Tandis qu'avaient lieu au village de Saint-Gervais les choses que nous venons de raconter, voyons ce qui se faisait à l'usine d' Alfortville.
L'entrée des ouvriers dans les ateliers s'était opérée comme de coutume.
Jacques Garaud, arrivé l'un des premiers, avait passé devant la loge sans donner signe de vie et sans que Jeanne, occupée à faire signer la feuille, ait pu s'apercevoir de son passage.
Cependant elle le guettait de son mieux.
Depuis la veille, les paroles énigmatiques du contremaître cl surtout l'étrangeté de son allure et de sa physionomie causaient à M"* Fortier une préobcupation très grande.
Elle souhaitait voir Jacques pour s'assurer qu'il était plus calme et,
LA PORTEUSl- DE PAIN 77
pensant à lui sans le vouloir, (îlle semblait à tel point agitée et fiévreuse que plusi3urs personnes lui en liicnt l'obsorvalion.
David s'en inquiéta surtout; David, le garçon de bureau qui était entré pour prendre les clefs du cabinet de Ting-énieur et de celui du caissier Ricoux, où chaque matin il mellait tout en ordre.
— Comme vous voilà pâlotte, m'ame Fortier! —lui dit-il. — Est-ce que vous êtes malade?...
— Mais non, monsieur David.
— Cependant vous avez quelque chose...
— Rien d'extraordinaire, je vous assure...
— Ah! dame! je comprends que votre départ d'ici vous préoccupe! — Il faut changer ses habitudes... — Il faut se caser... il faut chcrclier et trouver de l'ouvrage... — Est-ce que vous reslerez dans le pays, m'ame Fortier?
— Je n'en sais rien encore, monsieur David... — répon*dit sèchement Jeanne, qu'importunaient les questions du garçon de bureau.
Il n'en continua pas moins :
— Je pense que le patron ne vous laissera point partir sans vous donner unejolie gratification àtitred'indemnité... — Ceneseraquejustice... Il vouj doit bien ça!...
— Je ne demande rien! — fit la jeune veuve d'un ton hautain.
— Parbleu!... bien entendu! — Chacun a sa fierté, n'est-ce pas? — Mais on peut ne rien demander et accepter si on vous offre...
— Je ne recevrai pas d'aumône !
— Diable 1... comme vous dites ça !... — Personne ne songe à vous parler d'aumône! Vous lui en voulez donc bien, au patron?...
Jeanne ne put contenir un geste d'impatience.
— Monsieur David, je vous en prie, — fit-elle, — ne parlons plus de cela... — Voici les clefs... — Vous me remettrez celle du bureau de M. Labroue aussitôt que vous aurez fini déranger, n'est-ce pas?
Elle tourna sur ses talons et gagna le fond de la loge.
— Oui... oui... m'ame Fortier... comme d'habitude. .► Et David se retira, en grommelant entre ses dents :
— Je crois que le patron passerait un vilain quart d'heure si elle le tenait dans un petit coin, entre quatre-z-yeux! ! — Saperlipopette! Elle a rudement pris ça à cœur d'avoir reçu son compte 1 !
Jeanne allait et venait, rangeant à droite et à gauche. Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit.
— Ah ! — murmura-t-elle, — il ne faut pas que je laisse ce maudit pétrole dans le bidon qui appartient à l'usine... Je vais le transvaser dans des bouteilles que j'emporterai en partant, et je m'en servirai pour m'éclairer chez moi...
Sortant aussitôt de la loge, elle alla droit à la resserre qui se trouvait auprès du petit pavillon et l'ouvrit.
Le bidon à pétrole était sur une tablette à côté de quelques bouteilles
vides.
Jeanne plaça les bouteilles à terre près du bidon qu'elle débouena et
dont elle se mit en devoir de transvaser le contenu.
Elle achevait de remplir la première bouteille quand un coup de sonnette
«•etentit à laporte.
M"* Portier posa son bidon et s'approcha du guichet pratiqué dans la
porte pourvoir qui sonnait.
C'était le caissier. — Elle ouvrit.
M. Ricoux entra, referma la porte derrière lui et passa devant Jeanne qui lui dit bonjour et qu'il salua légèrement.
Tout à coup, au lieu de continuer son chemin, il s'arrêta en face de la
resserre ouverte...
- Cela sent encore le pétrole, madam'e Portier, - dit-il en fronçant
le sourcil.
— Cela n'est point étonnant, monsieur, - répliqua Jeanne d un ton ^ec- — je mets dans des bouteilles celui que contient le bidon... — H est à moi ce pétrole... Je l'emporterai en m'en allant, et je m'en servirai chez moi, pour m'éclairer... Je serai libre, alors... On n'aura plus peur que je mette le feu à l'usine...
Ricoux murmura entre ses dents :
On a toujours raison d'avoir peur... - 11 y a des gens haineux qui
font la mal pour le mal. . .
La jeune femme avait entendu.
Elle haussa les épaules sans répondre.
Jacques, en ce moment, aborda le caissier.
— Je vous ai vu entrer, — dit-il, — et je viens à vous... La voix du contremaître fit retourner Jeanne..
Elle regarda Garaud, qui lui parut fort calme et dont le visage n^était plus altéré et décomposé comme la veille.
De son côté, tout en parlant, Jacques l'examinait à la dérobée.
— Oue me voulez-vous?... — demanda Ricoux...
— J^e veux vous avertir que la femme de Vincent est morte hier au
soir...
— Oh ! oh I ... le pauvre diable avait raison d'avoir des pressentiments ! !
— Il m'a fait prier par un mécanicien de lui envoyer l'argent qui lui est dû, en ajoutant qu'il ne reviendrait pas à l'atelier et qu'il allait retourner
dans son pays.
— Voyez-vous ça!! — Il aura eu vent de son renvoi, le gaillard, el comme il a de l'amour-propre il prend un prétexte pour n'avoir pas l'air d'avoir été congédié... — Croyez-vous que ce soit cela, Jacques?...
— Je n'en sais rien, monsieur Ricoux.
— Avez-vous fait le compte de Vincent?
— Donnez-le-moi, alors...
— Le voici...
Jacques tira de sa poche une feuille de papier et la tendit au caissier
qui la parcourut des yeux.
— Cinquante-quatre heures à quatre-vingt-dix centimes : Total : quarante-huit francs soixante... — Venez avec moi, Jacques, je vais vous remettre cette somme...
Tandis que s'échangeaient ces paroles, Jeanne achevait de transvaser son pétrole ; ensuite elle plaça les bouteilles sur la tablette de la resserre, avec le bidon vide.
Le contremaître suivit le caissier, toucha la somme due à Vincent, la remit au camarade du mécanicien qui s'était chargé de transmettre sa réclamation, puis visita les ateliers, en finissant par celui des menuisiers et des tourneurs, où on construisait les modèles pour la fonte des pièces de
mécanique.
Dans cet atelier, assez vaste et voisin du pavillon de M. Labroue, se
trouvaient cinq établis et deux tours.
Une sorte d'entresol, aussi vaste que l'atelier lui-même, contenait les modèles rangés et numérotés.
La partie du bas était encombrée de planches et de madriers de bois débité et de copeaux.
Le chef mécanicien vint au contremaître.
— Monsieur Garaud, — lui dit-il, — ça ne serait pas dommage de nous débarrasser de cet encombrement de copeaux qui nous gênent...
— Demain, je les ferai enlever... — répondit Jacques. Et il continua son inspection.
Cette inspection terminée, il gagna le cabinet qu'il occupait à côté de l'atelier d'ajustage, et s'y enferma.
Dans cet atelier il y avait un bureau, un casier plein de registres, et sous la fenêtre, en pleine lumière, un établi garni d'un tour, d'un étau, d'outils de précision et d'une petite forge.
80 LA PORTEUSE l)K PAIN
Jacques se débarrassa de sa vareuse, passa un tablier de travail; puis, prenant dans un coin des tiges de fer, se mit à forger quelques pièces de
serrurerie.
L'action du contremaître ne devait <^.tonner personne, car il s'enfermait assez souvent pour exécuter sans être dérangé des modèles qu'il donnait ensuite aux ouvriers.
Il travailla sans relâche jusqu'au déjeuner.
A l'heure du repas il sortit comme tout le monde et fut de retour un
despremiers.
Cette fois, en passant devant la loge, il souhaita le bonjour à Jeanne de l'air du monde le plus naturel, et il alla de nouveau s'enfermer dans son cabinet, où il reprit la besogne de serrurier commencée le matin.
Le temps était lourd.
La chaleur accablante de l'atmosphère annonçait un orage plus ou moins prochain mais inévitable.
Les ouvriers étouffaient à leurs établis, quoique ayant eu grand soin d'ouvrir tous les vasistas destinés à donner de l'air.
Jacques suait à grosses gouttes; mais peu lui importait la température; il ne paraissait point en souffrir, forgeant et limant sans relâche.
A six heures, son travail mystérieux se trouvant fini, il mit dans un tiroir fermant à clef les pièces qu'il venait d'achever, quitta son tablier et reprit sa vareuse.
Ceci fait, il regarda sa montre.
— Encore une heure à rester ici... — murmura-t-il. — C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour écrire à Jeanne...
S'asseyant à son bureau il prit une feuille de papier, la plaça devant lui et saisit une plume.
Pendant près de quarante minutes il resta dans une immobilité complète, le regard fixé sur la feuille de papier blanc; puis enfin, faisant un rreste de détermination soudaine, il traça rapidement quelques lignes, écrivit la date et signa.
Après avoir relu avec attention ce billet laconique, il plia la feuille de papier en forme de lettre, sans la cacheter, et y mit cette suscription :
Madame veuve Jeanne Portier
Aussitôt que l'écriture fut bien sèche, il glissa la lettre dans la poche de sa vareuse et, comme sept heures sonnaient à l'horloge de la fabrique, il fit tinter la cloche dont le son annonçait la fin du travail; — ensuite il s'occupa de son inspection habituelle dans les ateliers vides.
Soulevant le corps de sa victime, il s'élança hors du pavillon. LiV. li. — H GEFFROY, édit — Reproduction Interdite. 41.
Jeanne, debout sur le seuil de sa loge, regardait les ouvriers sortir les uns après les autres.
Le petit Georges, dans la chambre, menait grand tapage, tirant parla ficelle son dada de carton, faisant claquer un fouet, et galopant comme s'il eût été cheval lui-même.
— Veux-tu te taire, Georges! I — lui cria la jeune veuve.
— Petite maman, — répondit le gamin, — c'est mon dada qui n'est pas sage, aussi je le corrige...
Et, joignant l'action aux paroles, Georges frappa le cheval, non plus avec la mèche mais avec le manche de son fouet.
Or, le coup fut si vigoureusement appliqué que ce manche fendit le carton du ventre sur une longueur de quatre à cinq centimètres.
L'enfant tout penaud souleva son jouet favori et regarda d'un œil consterné la blessure béante.
De peur d'être grondé il ne dit rien, ne fit plus de bruit et, ramassant quelques fragments de journaux à gravures que sa mère lui avait donnés, il les roula en forme de tampon et les introduisit dans le ventre du cheval que l'étoupe remplissait imparfaitement, mais il restait encore un vide assez notable, et le gamin, n'ayant plus de papier, se remit à jouer.
Le dernier des ouvriers avait quitté la fabrique.
M. Ricoux passa, suivi bientôt par le garçon de bureau David.
Il ne restait dans l'usine que Jacques Garaud.
Jeanne attendait avec autant d'impatience que d'anxiété la sortie du contremaître. ,
Les dernières paroles prononcées par lui la veille ne pouvaient s'éloigner de sa pensée.
— Demain, — avait-il dit, — notre sort à tous deux sera fixé! — Demain arrivera vite, et quelquefois, cependant, en vingt-quatre heures il se passe bien des choses! !
Ces paroles, on en conviendra, étaient faites pour tenir en éveil l'esprit de la veuve.
Quel secret cachait donc Jacques Garaud?
Comment ce secret pouvait-il exercer une influence sur sa destinée ï
elle?
Jeanne se demandait cela; elle était brûlée par la fièvre delà curiosité et aussi de l'inquiétude, et son regard ne quittait point la porte des ateliers d'où le contremaître devait sortir d'un moment à l'autre.
Au bout d'un quart d'heure il parut, ferma les portes derrière lui, traversa la cour, tenant à la main les feuilles de présence, et se dirigea vers la loge.
M"* Fortier sentit un frisson paaser sur sa chair.
A mesure qu'elle voyait Jacques approcher, son cœur se serrait, ses jambes se dérobaient sous elle.
Pour se soutenir, elle fut obligée de s'appuyer au chambranle de la porte.
Jacques s'avançait, mais lentement.
Lui aussi semblait pris d'un grand trouble, d'une émotion profonde en franchissant la distance qui le séparait de Jeanne. •
Quand cette distance fut franchie, ils se trouvèrent en face l'un de l'autre, se regardant sans prononcer un mot.
Rien au monde n'était plus embarrassant que ce silence.
M"* Fortier le rompit la première, parlant pour parler.
— Ce sont les feuilles de présence que vous m'apportez? — fît-elle d'une voix tremblante.
En môme temps elle étendit la main.
— Oui, — murmura Jacques, — ce sont les feuilles... avec ceci... Et il montrait la lettre écrite par lui, et jointe aux papiers.
— Ceci?... — répéta Jeanne.
— Oui... une lettre...
— Pour qui?
— Pour vous... — Prenez, je vous en prie!...
'— Pourquoi m'écrire quand vous pouvez me parler?... — demanda Jeanne.
— Je vous l'ai expliqué hier, — répliqua le contremaître. — Il y a des choses difficiles à dire, faciles à écrire...
— Savez-vous que vous m'épouvantez avec vos mystères ! I
— Jeanne, prenez cette lettre et, quand je serai parti, lisez-la... — poursuivit Jacques. — Lisez-la vite, et réfléchissez plus vite encore... — Votre bonheur, celui de vos enfants, le mien, sont entre vos mains...
— Mais au moins expliquez-moi ..
— Non, Jeanne, — interrompit Garaud, — je ne vous expliquerai rien, je ne puis rien vous dire... Lise^... lisez...
Et il sortit rapidement.
Jeanne, les mains secouées par un frisson nerveux, le regarda partir.
— Il devient fou... — balbutia-t-elle ; — certainement, il devient fou..
Puis, après avoir refermé la porte de la cowr, «11© rentra ohe» el]« m%
Au moment précis où elle ouvrait la porte, un formidable coup de tonnerre éclata.
posa sur une table les feuilles de présence en gardant à la main la lettre jointe à ces feuilles.
Elle jeta les yeux sur la suscription, mais un nuage semblait s'interposer entre le papier et ses regards.
— Qu'y a-t-il donc dans cette lettre? — se demanda-t-elle. — Pourquoi suis-je agitée comme si quelque chose de terrible allait 8'accomplir? — Pourquoi mon cœwr Qeese-t-il d« battre? -^ PcArquoi mon sang os» glas»»
t-il dans mes veines?- On croirait que cette lettre renferme l'annonce d'une catastrophe. - Non! non! je ne la lirai point! -Je ne veux pas savoir ce qu'elle contient...
Et, s'approchant d'un petit fourneau sur lequel cuisait le repas du soir, Jeanne avança la main pour laisser tomber la lettre au milieu des charbons
ardents.
Mais avant d'achever le geste commencé elle s'arrêta :
— Pourquoi ne point la lire? — poursuivit-elle. — Peut-être, quand
j'en connaîtrai le contenu, pourrai-je éviter un malheur...
Et brusquement elle déplia la lettre qui, nous le savons, n'était pas
cachetée.
Sans hésitation ftouvelle, avec une avidité fiévreuse, eue lut ce qui
suit :
« Chère Jeanne bien-aimée,
« Hier je vous laissais entrevoir dans un prochain avenir la fortune et le bonheur pour vous et pour vos enfantSf,, ^ Je puis maintenant vous les promettre d'une façon immédiate et positive.
« Demain je serai riche, ou du moins les moyens de commencer une grande fortune seront dans mes mains. - Je posséderai une invention qui donnera des bénéfices incalculables, et j'aurai près de deux cent mille francs pour l'exploiter.
« Point défausse honte, Jeanne !1 — Songez à vos enfants qui deviendrontles miens, et cette pensée vous donnera du courage.
« Je vous attendrai ce soir, à onze heures, avec le petit Georges au pont de Charenton, et je vous conduirai dans une retraite sûre d'où nous partirons demain pour l'étranger, où nous serons riches et heureux.
« Quittez sans un regret cette maison dont le maître vous chasse ; — venez à celui qui vous aime et ne vous fera jamais défaut.
« Si vous ne veniez pas, Jeanne, je ne sais à quelle extrémité le désespoir me pousserait, .
« Mais vous viendrez...
« Ja^CQUES (jARAUD.
« 7 septembre 1861 . »
— Qu'est-ce que cela signifie? — murmura Jeanne stupéfaite, après avoir lu. - Jacques perd la tête, je le disais bien! ! - Il prend ses rêveries ambitieuses pour des réalités! ! - Qu'est-ce que cette invention qui, selon lui, doit rapporter des sommes énormes? — D'où lui viendraient près de éeux cent mille ?rancs? — Il m'attendra ce soir au pont de Charenton... C'eftt k la roeiUon dti fôus qu'il devrait aller... c'est là qu'ett sa place...
— A moins qu'il ne me tende un piège... —Sachant que je vais me trouver aux prises avec le besoin, ilespère peut-être que l'appât de l'argent me jettera dans ses bras!... — Si c'est un piège, il est trçp grossier... je n'y tomberai point! Je suis une honnête femme, je resterai une honnête femme... — Cette lettre me faisait peur!! — J'avais bien tort de m'effrayer... Elle ne mérite que du dédain!...
En disant ce qui précède M""* Portier froissa la feuille de papier, la pétrit entre ses doigts et la lança sur le plancher oiielle roula jusqu'à l'un des angles de la pièce.
Georges avait cessé de jouer pour suivre du regard, mais naturellement sans y rien comprendre, la pantomime expressive de sa mère.
11 vit la boule de papier s'abattre sur le parquet et rouler.
La nuit venait.
— Je vais allumermes lanternes, — - dit Jeanne en prenant une bougie sur un buffet.
Elle ajouta :
— Surtout, Georges, ne touche pas à la lumière.
— Non, petite maman, — répondit le bambin. Jeanne sortit en refermant la porte derrière elle.
Dès que l'enfant fut seul, il alla ramasser le papier que sa mère avait jeté sur le sol et, sans le dérouler, il s'empressa de l'introduire dans le ventre de son cheval de carton.
— 11 en tiendrait encore, — fit-il en cherchant du regard s'il ne trouverait pas quelque autre papier. ,
Les feuilles de présence attirèrent son attention, mais il savait qu'on en ferait usage le lendemain matin; il n'osa pas en soustraire une on plusieurs pour rem^plir la cavité de son jouet, et il dut se contenter d'un morceau de chiffon qu'il recueillit dans un coin.
Jeanne avait allumé les réverbères qui, chaque nuit, éclairaient les cours de l'usine.
Le temps était sombre, l'atmosphère lourde.
D'instant en instant des éclairs silencieux, qu'on appelle éclairs de chaleur, sillonnaient le ciel couleur d'encre.
— Georges, — dit Jeanne à son fils en rentrant, — nous allons avoir de l'orage... — Dînons vite et tu iras te coucher.
— Est-ce qu'il fera des coups de canon en l'air avec un grand feu blanc, petite mère? —demanda l'enfant.
— Je le crois.
— Alors, j'aurai peur.
— Non... non... cane sera rien...
Et si ça fait : boum! boum! tu me laisseras revenir près de toi?
— Je te le promets!
Jeanne et son fils prirent leur repas, ce qui ne fut pas long, car le menu
n'était guère compliqué.
A neuf heures et demie Georges reposait dans son petit lit, entouré de ses jouets que, par une manie enfantine, il montait avec lui chaque son au premier étage.
M™" Fortier avait l'habitude de faire une ronde entre dix heures et demie
et onze heures, avant de se coucher.
Elle attendait en travaillant le moment de cette ronde.
L'orage prévu approchait rapidement.
Aux éclairs de plus en plus fréquents des coups de tonnerre succédèrent au loin, répétés par les échos des nuages.
Bientôt le vent se mit de la partie, fouettant de ses rafales impétueuses les bâtiments de l'usine, et la tempête se déchaîna dans toute sa force.
Jeanne, en travaillant, pensait à Jacques.
Plus elle y pensait, plus elle sentait s'affermir en son esprit la conviction que le contremaître jouait un rôle odieux et cherchait à l'attirer dans un piège d'où son honneur ne sortirait pas.
Une sourde colère montait en elle.
Onze heures sonnèrent.
Jeanne se leva et voulut quitter la loge pour faire sa ronde accoutumée.
Au moment précis où elle ouvrait la porte, un formidable coup de tonnerre éclata tout près de l'usine, en même temps qu'une trombe de vent éteignait la lumière qu'elle tenait à la main.
Impossible de sortir par un temps pareil, - murmura M- Fortier ;
— je serais renversée...
Elle rentra et referma la porte.
Un second coup de tonnerre retentit, plus vibrant, plus assourdissant encore que le premier. „ «• ;
Maman... maman... - cria le petit Georges d'une voix que 1 effroi rendait tremblante, —j'ai peur...
Jeanne se hâta de monter auprès de son fils, qui venait de sautera bas
du petit lit. j X •
L'enfant se jeta dans ses bras, tremblant, sanglotant, avec des gémissements et des plaintes.
M- Fortier voulut l'apaiser : - ce fut en vain ; - l'orage redoublait, et Georges grelottant semblait de plus en plus effaré.
- Habille-moi 1 ! - criait-il, - habille-moi, petite maman !
Jeanne l'habilla comme il le désirait, espérant le calmer en lui cédant^
Peu à peu les grondements du tonnerre devinrent plus rares et parurent
M'°' Forlier se dirigea vile vers le village qu'elle avait aperçu. LiV, 12. — H. GF.FFROY, édileur — Keproduclion interdite
s'éloigner, mais le vent continuait à souffler en foudre, et la pluie tombait comme si toutes les écluses du ciel venaient de s'ouvrir.
Le tremblement nerveux de Georges s'était apaisé : — ses bras ne se crispaient plus avec angoisse autour de la taille de sa mère.
— Joue un peu, mon mignon... — lui dit Jeanne pour le distraire; et, prenant elle-même la ficelle du cheval de carton, elle le fit rouler en criant; — Hue! dada!
Le cheval fit une cabriole.
Georges se mit à rire et frappa ses mains l'une dans l'autre.
Tout était oublié. *
Il ne pensait plus à avoir peur.
La pluie cependant tombait toujours. ..
Jacques Garaud avait passé une partie de la soirée au restaurant oii nous savons qu'il mangeait chaque jour avec d'autres ouvriers de la fabrique.
A onze heures moins un quart il se retira, mais aulieu de rentrer chez lui il prit, comme la veille, le chemin du pont de Gharenton.
— Voici l'orage, — murmura-t-il en entendant les grondements du tonnerre, — mais qu'importe? — Si elle doit venir, ce n'est pas l'orage qui l'en empêchera... — Aussitôt qu'elle m'aura rejoint je la conduirai chez moi où je la laisserai avec son enfant, puis j^'irai faire ce que j'ai résolu...
Tout en marchant, Jacques interrogeait les ténèbres, espérant que la lueur des éclairs lui montrerait une silhouette de femme.
Il ne vit rien et, arrivé au lieu du rendez-vous donné par lui à Jeanne, il se mit à marcher de long en large, dévoré parla fièvre de l'attente.
Aucune plume ne pourrait décrire ce qui se passait en ce moment dans ie cerveau de cet homme. — Une tempête sous un crâiie! comme Ta dit celui qui fut le plus grand poète du siècle.
Onze heures sonnèrent.
Aucun bruit de pas n'arrivait à l'oreille du contremaître.
Il frappa du pied avec rage.
— Elle devrait être là!... — se dit-il. —Refuserait-elle de me sui^rreT... — Ah! si cela était!...
Jacques s'interrompit, passa la main sur son front que mouillaient des gouttes de sueur et continua :
— Qu'elle vienne ou uon, j'agirai!... — Elle ne m'aime pas... — Tant
pis pour elle! — Elle me dédaigne peut-être! — Tant pis pour e!lel — Elle refuse la fortune! — Tant pis pour elle! —J'agirai quand même... De nouveau il s'interrompit; puis tressaillant, balbutia :
— Mais ma lettre... — Si elle la montre? — Si on la trouve?... Au bout d'un instant de réflexion, Use répondit :
— Que prouverait-elle, après tout, ma lettre? - Rien... — Qui donc songerai t. à m'accuser? — Qui donc pourrait relever un indice contre moi?... — Personne... — D'ailleurs je prendrai mes mesures pour détournerr les soupçons s'ils pouvaient naître... — Au lieu de partir dès demain p. our l'étranger, j'attendrai un mois, s'il le faut... — Le temps ne me semh 'era pas long, ayant dans les mains ce que je veux avoir...
L'orage était dans toute sa force. — La pluie tombait avec une violence
de catanicte.
La d(! mie après onze heures sonna.
— Allons, — pensa le contremaître, — Jeanne ne viendra pas!! — Elle se cramponne à cette maison d'où on l'a chassée, et qui sera bientôt réduite en cendres!! — A mon amour elle répond par le mépris!... — Eh bien, meure mon amour ! ! je ne veux plus penser qu'à la fortune ! !
Et sous la pluie battante, mouillé jusqu'aux os et ne s'en apercevant même pas, Jacques quitta la tête du pont, s'engagea dans le sentier où nous l'avons vu passer la veille, et gagna la plaine.
En moins d'un quart d'heure il atteignit la porte auprès de laquelle il s'était arrêté la nuit précédente pour prendre l'empreinte de la serrure.
Tirant alors de sa poche un des petits instruments de fer fabriqués par lui, il l'introduisit dans l'ouverture qui donnait passage à la clef et tourna légèrement.
La porte s'ouvrit.
Il la poussa, fit deux pas en avant et se trouva dans la cour de l'usine.
L'orage arrivait à son paroxysme.
Jacques Garaud jeta un regard vers la loge de la gardienne.
Il aperçut de la lumière à travers les vitres.
— Elle est là... —fit-il d'une voix basse qui sifflait entre ses dents serrées. — Elle rit en songeant que je suis là-bas à l'attendre, comme un niais, sous la tempête! ! — Ah! ce n'est plus de l'amour qu'à cette heure elle m'inspire! ! — lime semble que c'est de la haine!...
Longeant les murailles pour ne point entrer dans la zone faiblement lumineuse des réverbères, il arriva jusqu'auprès de là demeure de Jeanne.
Le bruit du vent et de la pluie empêchait d'entendre le bruit de ses pas.
Arrivé tout près du pavillon, il prêta l'oreille.
Un murmure de voix parvint jusqu'à lui.
Jeanne parlait à son fils, mais il ne distinguait pas les paroles.
— l'u me refuses de quitter cette maison ! ! — dit-il tandis que son visage prenait une expression hideuse. — Eh bien, c'est toi qui me fourniras ce qu'il me faut pour l'anéantir! !...
Jacques s'avança jusqu'à la réserve où le matin U°" Fortier avait placé ses bouteilles de pétrole.
11 y en avait cinq.
Le contremaître en prit quatre et se dirigea vers l'atelier des menuisiers dont il n'eut point de peine à ouvrir la porte, connaissant le secret qui faisait mouvoir la serrure.
II entra, et jeta deux des bouteilles dans la cour après avoir versé leur contenu sur les copeaux entassés et sur les amas de planches.
Ceci fait, muni des deux dernières bouteilles de liquide incendiaire, il gagna le pavillon oh se trouvait le cabinet de M. Labroue, pénétra dans ce cabinet en enfonçant la porte d'un coup d'épaule et, après s'être assuré que le volet intérieur était bien fermé, il alluma une bougie.
Cinq minutes lui suffirent, avec son habileté de mécanicien et un des instruments préparés la veille, pour forcer la caisse.
Une fois cette caisse ouverte, il prit le coffret contenant les plans de la machine perfectionnée; il saisit ensuite les liasses de billets de banque, les entassa dans le coffret avec les plans, mit dans ses poches quelques rouleaux d'or, vida les deux dernières bouteilles de pétrole sur le parquet, sortit du cabinet, déposa le coffret dans le couloir et se dit :
— Aux ateliers d'abord, le feu! ! —Je reviendrai ensuite ici reprendre mes valeurs et achever ce qu'il me reste à faire...
Il retourna vivement à l'atelier des menuisiers, fit craquer une allumette et la jeta au milieu des copeaux qui flambèrent à l'instant...
M. Labroue, rassuré de façon complète sur l'état de son fils, avait quitté Saint-Gervais de manière à monter dans le train express qui devait le mettre en gare de Paris à neuf heures cinq minutes du soir.
A neuf heures cinq, en effet, l'ingénieur descendait de son compartiment.
Il n'avait point dîné avant de partir; aussi s'arrêta-t-il chez un restaurateur voisin de la gare, afin de prendre un repas dont le besoin se faisait grandement sentir.
Dans la salle dont il franchit le seuil il se trouva en pays de connaissance.
Des ingénieurs du chemin de fer, ses anciens camarades à l'École polytechnique, venaient de s'installer pour dîner.
'De cordiales poignées de main furent échangées, puis les ingénieurs donneront l'ordre de placer le couvert du nouveau venu à côté des leurs.
Bientôt la conversation fut des plus animées.
En causant, le temps passe vite sans qu'on s'en aperçoive.
A onze heures et demie seulement M. Labroue quitta ses amis et se mit en quête d'une voiture qui le conduisît à Alfortville.
En ce moment, nous le savons, l'orage se déchaînait.
La course en outre était longue, hors barrière, et les cochers se montraient récalcitrants.
Enfin l'un d'eux, moyennant la promesse d'une pièce de vingt francs,
consentit à marcher.
La demie après minuit sonnait au moment où la voiture s'engageait
dans Alfortville.
L'orage continuait toujours.
Le cocher se pencha vers la portière.
— Où faut-il passer, présentement? — demanda-t-iL : M. Labroue lui donna les indications nécessaires pour arriver auprès
de l'usine, mais le cocher s'orientait mal, tournait à droite quand il fallait tourner à gauche, et perdait un temps précieux.
L'ingénieur se faisait beaucoup de mauvais sang.
Enfin, impatienté, il descendit du véhicule.
— Je suis tout près de chez moi, — dit-il. — Voici les vingt francs promis, retournez à Paris.
Et il s'élança vers sa demeure.
L'eau ruisselait sur ses vêtements, mais il n'avait plus qu'une cinquantaine de pas à faire pour être chez lui.
Il arriva en face de la porte de l'usine, tira de sa poche une clef, ouvrit, entra, referma derrière lui, et sans s'arrêter traversa la cour pour se rendre à son pavillon.
Jeanne avait entendu la porte se refermer.
Elle se dressa d'un bond.
— On est entré... — murmura-t-elle. — On marche dans la cour... — Mon devoir est de veiller... il faut que je sache...
Déjà elle s'élançait vers la porte de sa chambre pour descendre. Georges s'accrocha d'une main à ses jupes en criant :
— Maman... maman... ne t'en va pas... Reste près de moi.
— Je vais revenir, mon mignon...
— Non... non... j'ai peur... ne t'en va pas... Reste près de moi...
Et plus que jamais l'enfant se cramponnait de la main droite à la pobe de Jeanne, tandis que de la main gauche il tenait son cheval de cartoa.
M""* Fortier, le voyant affolé d'épouvante, le prit dans ses Lras, descendit rapidement, ouvrit la porte de la loge, sortit dans la cour sous la pluie, et regarda du côté du pavillon de M. Labroue.
Tout à coup, une lueur rougeâtre et vacillante éclaira les ténèbres... — Cette lueur venait des ateliers.
Jeanne épouvantée se dirigea en courant vers les bâtiments de la
fabrique.
Vingt pas tout au plus la séparaient du pavillon, quand elle entendit d'une façon nette et distincte cet appel :
— A moi ! ! . . . Au secours !
Puis, immédiatement après, retentit dans le silence un cri terrible, un cri d'agonie...
A ce cri, une sorte de râle succéda, — puis plus rien.
Jeanne ne ralentit point sa course.
Bientôt elle atteignit le seuil du pavillon dont les fenêtres à ïeur lonr s'éclairaient de lueurs ardentes...
Une exclamation d'horreur s'échappa de ses lèvres.
Elle apercevait dans le couloir Jacques brandissant un couteau, et à ses pieds M. Labroue, étendu, inanimé, sanglant.
La jeune femme laissa son enfant glisser de ses bras.
— Misérable assassin ! ! — cria-t-elle. — Je n'avais pas compris le sens de ta lettre infâme 1 1 — Tu m'offrais de m'enrichir avec de l'or ramassé dans le sang! ! misérable ! !
Le contremaître bondit jusqu'à Jeanne et la saisit par le poignet.
— Ahl tu comprends, à présent! — lui dit-il avec un cynisme effroyable.
— Mieux vaut tard que jamais !... — Eh bien! suis-moi!...
— Jamais ! !...
— Tais-toi, ou je tue t-on enfant! ! — Si tu veux qu'il vive, suis-moi, et hâtons-nous, car dans quelques instants tout va s'écrouler.
Et le contremaître entraîna Jeanne et Georges dans la cour d'abord, puis dans la campagne, en passant par la petite porte voisine du pavillon. La jeune femme voulait crier.
— Mais tais-toi donc, insensée ! ! — lui dit Jacques d'un ton impérieux.
— Pour ion propre salut, tais-toi ! — Tu appelles ceux qui t'accuseront bientôt !!
— M oi ! 1 moi 1 1 — M'accuser ! ! — balbutia J eanne, dont la tête s'égarait.
— Oui, parbleu ! ... et les preuves ne manqueront pas ! ! — Le pétrole que tu avais acheté a servi à mettre le feu à l'usine... — On retrouvera les bouteilles vides dans la cour !... — On t'accusera d'avoir tué M. Labroue, car toi seule pouvais savoir qu'il était rentré cette nuit, et d'ailleurs on se souviendra des menaces proférées par toi contre lui devant témoins ! ! — Combien de fois n'as-tu pas dit que cela ne lui porterait point bonheur de t' avoir chassée ! ! — Allons, viens ! !
M"* Fortier se sentait devenir folle.
Le contremaître l'entraînait toujours, — il avait jeté l'enfant sur son épaule et il le portait.
D'une voix étranglée, Jeanne répéta deux fois :
— Au secours I
Jacques la secoua si brutalement qu'il la fit tomber à genonx. '
— Un mot de plus, — lui dit-il, — et ton fils est mort!...
— Pilié!...
— Si tu veux que j'aie pitié, tais-toi!... et viens... nous serons riches...
— Non... non!... j'aime mieux mourir...
— Alors, que ton sort s'accomplisse ! — Va-t'en, et tâche de disparaître, car je me suis arrangé pour que tout t'accable, et tu te défendrais en vain contre l'évidence!... — Je t'aimais... jeté voulais heureuse... — Tu refuses le bonheur I Tant pis pour toi ! — Advienne que pourra ! ... — J'ai la fortune ! bientôt je serai loin ! !
Et Jacques prit sa course à travers la plaine.
Detous côtés maintenant les langues rouges de l'incendie montaient vers le ciel, qu'elles coloraient d'une pourpre ardente.
Les ateliers flambaient.
Le pavillon de l'ingénieur, plus solidement bâti, brûlait plus lentement, mais le vent qui soufflait toujours par rafales se chargeait d'activer le feu.
Nous devons à nos lecteurs l'explication de ce qui s'était passé dans l'usine quelques minutes auparavant.
Nous allons la leur donner en très peu de lignes.
Jacques Garaud, que nous avons quitté au moment où il venait de jeter une allumette enflammée sur les copeaux imbibés de pétrole de l'atelier de menuiserie, s'était dirigé de nouveau vers le pavillon aussitôt après avoir commis cet acte infâme.
Il avait ouvert le coffret déposé par lui dans le couloir, et glissé sur sa poitrine, entre sa chemise et sa chair, les liasses de billets de banque et les plans que contenait le coffret.
C'était à ce moment que M. Labroue entrait dans la cour et que entendait la porte se refermer derrière lui.
^. Mons.eur R.oux, - dU le ju,o uu ca.s.o., - .ecoua..se.-vous ces bouleille.7
Ljy 13^ __ H ,j;l^ il-aOV, cait. — Reproauotlon Interdlto.
L'ingénieur aperçut les premières lueurs jaillissant des ateliers.
Il courut dans cette direction.
Jacques mettait le feu au cabinet de son patron, et jetait au milieu des
tlammes le coffret vide.
M. Labroue vit la porte du pavillon ouverte et, devinant un crime,
s'élança.
Jacques allait sortir.
Les deux hommes se trouvèrent face à face.
Lecontremaître, après ce qu'il avait fait déjà, ne pouvait plus s'arrêter...
Il fallait désormais aller jusqu'au bout.
Il tira de sa poche un couteau catalan et l'ouvrit.
— A moi! Au secours I — cria l'ingénieur.
Jacques bondit comme un chat-tigre.
M. Labroue, frappé en pleine poitrine, tomba pour ne plus se relever, en poussant une clameur d'agonie.
Jeanne était arrivée juste à ce moment.
Nous savons le reste.
Rejoignons la malheureuse jeune femme, que nous avons laissée à genoux dans la campagne, égarée, frémissante, regardant d'un œil agrandi par l'épouvante les flammes qui montaient toujours, et serrant contre sa poitrine son enfant à demi mort de frayeur.
Tout à coup, au loin, retentit la sonnerie vibrante et métallique a'un
clairon.
Cette sonnerie venait du fort de Charenton.
Elle produisit sur Jeanne une impression terrible.
En même temps, dans plusieurs directions se fit entendre le cri : Au
feul!
Ces cris se rapprochèrent rapidement.
Jeanne se releva d'un mouvement brusque.
- Ah! -se dit-elle,- je suis perdue! ! - 11 a raison, ce misérable qui se venge de mes refus... On m'accusera... Mais non!... je me justifierai... j'ai sa lettre... sa lettre qui témoignera contre lui...
Soudain la jeune femme porta les deux mains à son front, par un geste de folle, et poursuivit, éperdue, haletante : ^
- Sa lettre... mais je ne l'ai pas... Elle est restée là-bas... Ah! j irai la chercher... je la retrouverai... et je n'aurai plus rien à craindre de l'accusateur... J'aurai une arme pour me défendre...
La coupole tout entière du ciel était maintenant d'un rouge de sang. Les bâtiments incendiés offraient l'image fidèle d'un volcan ené^-uption. Jeanne allait s'élancer vers l'usine, dont un intervalle de plus de aeux cent» mètres la séparait.
A trente pas d'elle, elle vit un groupe d'hommes courir à travers champs, et le vent lui apporta les paroles suivantes :
— Je parie que c'est cette coquine de Jeanne Fortier qui a mis le feu...
— Ça ne pouvait pas finir autrement !... — La misérable a menacé devan» moi M. Labroue !...
Jeanne avait reconnu la voix du caissier Ricoux. Elle fit un effort pour crier :
— Non ! ! Non! ! — je ne suis pas coupable, je connais l'incendiaire...
— Je connais l'assassin...
Aucun son ne jaillit de son, gosier, que l'horreur contractait.
Elle fit quelques pas en avant, la tête basse, serrant Georges contre
sa poitrine.
— Et je me laisserais accuser ainsi lorsque je peux me défendre !... — pensait-elle. — Non ! ! Non ! ! — Cette lettre qui prouve mon innocence et le crime de Jacques Garaud, je vais la chercher !... C'est ma justification... Je la montrerai à tous !... - H faudra bien reconnaître un coupable qui se dénonce lui-même !...
Jeanne approchait de la fabrique.
Tout à coup, relevant la tête, elle s'arrêta terrifiée.
Des flammes nouvelles se tordaient dans l'espace, partant d'un point qui n'était ni le pavillon de l'ingénieur ni les ateliers.
L'incendie, poussé par le vent impétueux qui lui faisait franchir de grands espaces, dévorait la loge.
M"" Fortier sentit une sueur glacée mouiller ses tempes, tandis qu'un frisson courait sur son corps.
Elle balbutia :
— Le feu! le feu!! — Cette preuve n'existe plus!... — Je suis
perdue!!
Alors, la tête égarée, aux trois quarts folle, la malheureuse femme tourna sur elle-même et s'enfuit à travers la campagne, emportant son
enfant.
Georges était presque évanoui, mais ses doigts raidis ne lâchaient pas le cheval de carton qui renfermait la précieuse lettre, preuve de l'innocence de sa mère. — Ses petites mains crispées se rivaient sur son jouet favori.
Nous avons expliqué au début de cette histoire que l'usine de M. Labroue était située dans la plaine d'AlfortviUe, assez loin de toute habitation.
On comprend sans peine que, par un temps d'orage effroyable et à l'heure où l'incendie s'était déclaré, les secours devaient se faire attendre.
Jacques bondit comme un chat-tigre. - A moi, au secours! cria l'ingénieur.
Quand une compagnie arriva du fort de Gharenton, avec quelques ouvriers de la fabrique, il était déjà trop tard pour combattre les progrès
du feu.
Toutes les portes étant fermées, on escalada les murailles d'enceinte
avec des échelles.
L'absence de la gardienne fut à l'instant même remarquée. Une voix cria :
— Le feu- est à la loge ! 1
C'était la voix de Jacques Garaud.
Le contremaître poursuivit :
— La malheureuse a brûlé l'usine et nous met tous sur le pavé, sans travail, pour se venger de M. Labroue..,. — Allons, mes amis, au pavillon ! 1 — Sauvons la caisse. ^
— Oui !... oui !! sauvons la caisse, mes amis ! — appuya Ricoux, qui venait d'arriver et qui avait entendu les paroles du contremaître... — Elle contient une somme énorme! !... Sauvons la caisse ! !
Et tous, ouvriers et soldats, guidés par Jacques et par Ricoux, se précipitèrent vers le pavillon en flammes.
XVÎÎI
Nos lecteurs se demandent sans doute et sont en droit de nous demander comment le contremaître Jacques Garaud se trouvait au nombre des gens qui venaient porter secours à l'usine incendiée par lui.
Rien de plus facile à expliquer.
Le misérable ne voulait pas que la voix de Jeanne, si elle s'élevait pour l'aocuser, pût être entendue et trouver créance.
En quittant la jeune veuve dans la plaine, il s'était mis à fuir de toute la vitesse de ses jambes, poussé par une sorte de folie.
Mais la réflexion lui était venue, en même temps que le souvenir de la lettre qu'il avait écrite.
— A tout prix il faut ravoir cette lettre ! — se dit-il.
Et, au lieu de continuer à fuir, il avait rejoint sur la route les gens qui couraient en criant : Au feu 1 1
■Son plan était simple. "
Il comptait, à la faveur du désordre, entrer sans être remarqué dans la loge de la gardienne, chercher et reprendre sa lettre, puis se joindre aux groupes de sauveteurs.
En arrivant dans la cour il aperçut le logis de Jeanne en feu et poussa un soupir de soulagement.
— Ma besogne est finie avant d'être commencée, — murmura-t-il ; — ' le chiffon de papier compromettant n'existe plus. — Il ne me reste qu'à me signaler par mon zèle, mon dévoûment, mon coulage, ce qui serait une triomphante réponse aux accusations de Jeanne, si elle avait limpudence de m'accuser ! I
Une idée diabolique lui traversait l'esprit au moment où nous venons de l'entendre crier :
— Sauvons la caisse! !...
Les flammes, avivées par les rafales, jaillissaient de toutes les ouvertures du pavillon.
— Nous ne pourrons jamais entrer! 1 — dit le caissier Ricoux.
— Laissez-moi faire, — répliqua Jacques.
— Que voulez-vous tenter ?
— Vous allez voir...
Il bondit à travers une nappe de feu dans le couloir où se trouvait le corps de M. Labroue, et poussa une exclamation d'horreur.
— Un cadavre!! — fit-il ensuite.
Puis, soulevant le corps de sa victime, il s'élança hors du pavillon et déposa son fardeau sinistre sur les pavés de la cour. Le caissier recula terrifié, en balbutiant :
— Mais c'est le patron !... Le patron sanglant!... assassiné !... Jacques n'écoutait pas.
Il avait bondi pour la seconde fois au milieu des flammes où il disparut. Deux secondes s'écoulèrent ; alors à l'intérieur sa voix s'éleva, mais faible, décomposée, presque méconnaissable.
— Je suis dans le cabinet... près de la caisse ! — disait cette voix. — j'étouff'e !... je meurs !... à moi!...
On voulut se précipiter.
Une infranchissable muraille de feu se dressait maintenant entre les sauveteurs et l'entrée du couloir.
Tout à coup un craquement effroyable se fit entendre.
La toiture s'écroulait sur le premier étage, qui s'eifondrait lui-même sur le rez-de-chaussée.
La foule impuissante poussa une longue clameur.
— Jacques est enseveli sous les décombres enflammés ! ! il est perdu! 1 — dirent toutes les voix.
Néanmoins on fit une nouvelle tentative pour avancer, mais l'immense foyer, plus ardent qu'un feu de forge, ne permettait plus de pénétrer dans le pavillon...
Les murailles elles-mêmes s'écroulaient.
En ce moment arrivèrent les pompes de Maisons-Alfort et de Charenton.
Trop tard, même pour un sauvetage partiel !
L'usine entière n'off'rait désormais qu'un monceau de décombres.
Le caissier Ricoux allait et venait au milieu de la foule, gesticulant comme un fou, et répétant :
— C'est cette coquine qui a mis le feul ! 'C'est elle qui a lâchement assassiné M. Labroue ! I c'est elle, la misérable, qui est la cause de la mort
de Jacques M...
Le commissaire de police de Charenton était arrivé en même temps
que les pompiers.
Il entendit les paroles prononcées par Ricoux et, s' avançant vers lui,
demanda :
— Qui êtes-vous, monsieur?
— Je suis, ou plutôt j'étais le caissier de l'usine.
— Vous accusez quelqu'un d'avoir mis le feu?...
— Oui, monsieur...
— Vous parlez d'un assassinat commis?...
— Oui, monsieur... — Venez...
Et Ricoux, entraînant le commissaire vers le point de la cour où se trouvait déposé le cadavre de l'ingénieur, ajouta :
— Voici la victime... - Le coup a été donné en pleine poitrine...
Regardez ! .
— M. Labroue ! I ~ s'écria le commissaire en reconnaissant
l'usinier.
— Lui-même! ! — Notre malheureux et regretté patron!... Le magistrat constata la mort de l'ingénieur et reprit :
— Qui accusez-vous?
— La gardienne de la fabrique...
— Son nom?
— Jeanne Fortier.
— Sur quoi basez-vous votre accusation?
On l'a cherchée partout, elle est introuvable, ce qui prouve bien qu'elle a pris la fuite après avoir allumé le feu!... Du reste, elle avait acheté du pétrole pour commettre le Crime qu'elle préméditait...
— Mais le mobile de ce crime?
— Avant-hier M. Labroue, mécontent de la manière dont elle s'acquittait de son emploi, lui avait donné son compte... - Elle devait partir dans
huit jours...
Le commissaire prenait des notes à la lueur de l'incendie
— Et vous dites qu'il y a une autre victime? - poursuivit-il.
— Oui, monsieur...
— Quelle est cette victime?
Le premier contremaître de la fabrique. Un bon et brave garçon plein de mérite, nommé Jaques Garaud. - Il est accouru comme nous pour porter secours. . . il a voulu sauver la caisse au péril de sa vie, et il est enseveli sous les poutres enflammées!'— Ahl gredine de femme !
Soa déjeuner achevé, il ne quitta point la taverne où il était attablé.
L,V. 14. n. GEFFROY. édit. — Reproduction interdite. l-*-
— Reste-t-il une partie du bâtiment encore debout où l'on puisse déposer provisoirement le cadavre de M. Labroue?
David, le garçon de bureau, qui venait d'apparaître, répondit :
— Oui, monsieur. Les écuries et les remises sont intactes.
— Eh bien, qu'on y porte ce corps...
Quelques hommes soulevèrent la dépouille mortelle de l'ingénieur et ia portèrent dans le bâtiment que la direction du vent avait soustrait à l'action des flammes.
Le commissaire de police reprit, en s'adressant à Ricoux :
— Une enquête immédiate va être faite ; — je la commencerai, et cette nuit même j'avertirai monsieur le procureur impérial. — Donnez-moi, je vous prie, tous les renseignements nécessaires pour dresser procès-verbal...
— A vos ordres, monsieur... — répondit le caissier.
— Un mot, d'abord... — M. Labroue n'était point marié, n'est-ce
pas?
— Il était veuf et père d'un enfant...
— Avait-il de la famille à Paris?
— A Paris, je ne le crois pas... -- M. Labroue n'avait qu'un fils, et une sœur. M"* veuve Bertin, habitant un village à côté de Blois. — L'enfant, qui est tout jeune, vit auprès de sa tante. — M. Labroue a reçu avant-hier une dépêche de sa sœur, lui annonçant que le petit Lucien était malade... — Il est parti sur-le-champ et ne devait rentrer que demain soir ou aprèsdemain matin.
— Comment alors expliquez-vous sa présence ici cette nuit?
— D'une façon toute simple.
— Laquelle?
— Le patron avait beaucoup de travaux qui réclamaient de sa part une surveillance active. — Voyant sans doute que la maladie de son fils n'offrait aucune gravité, il sera revenu.
— Vous connaissez l'adresse exacte delà sœur de M. Labroue?
— Oui, monsieur.
— Voulez-vous vous charger de l'avertir du malheur qui vient d'arriver ?
— Parfaitement.
-- N'écrivez pas; une lettre mettrait trop de temps à arriver. — Envoyez
ane dépêche...
— Je le ferai dès le point du jour.
— C'est bien...
On avait étendu le corps sanglant de M. Labroue dans un coin de la remise, sur des bottes de paille. — Une couverture de laine recouvrait soa corps.
^e commissaire écrivit à la bâte quelques lignes au procureur impérial du département de la Seine, et il expédia à Paris, au Palais de Justice, son secrétaire qui était venu le rejoindre.
Par sa lettre il priait le chef du parquet de se rendre immédiatement sur le théâtre du crime ou d'envoyer un substitut, un juge d'instruction et des agents de la sûreté.
Aussitôt après le départ de son secrétaire, le magistrat pria le caissier Ricoux de chercher dans la foule des sauveteurs et des curieux tous les hommes appartenant à l'usine à titre d'employés ou d'ouvriers et de les lui amener.
Heureux de ce qui lui donnait une importance quelconque, Ricoux s'acquitta de cette mission avec empressement.
Le commissaire alors commença l'enquête sommaire qui devait précéder celle du iuere d'instruction.
XÎX
Les secours arrivés trop tard, à cause de l'isolement de l'usine, étaient demeurés sans eiFet, nous l'avons dit.
Sauf le bâtiment des écuries et des remises, il ne restait que des décombres.
Les pompes continuaient à noyer les foyers incandescents.
La compagnie de soldats venue du fort de Gharenton reçut de l'officier l'ordre de se mettre en rangs et se retira.
La foule, regardant le désastre, commentait la disparition de Jeanne Fortier.
Toutes les voix s'élevaient pour l'accuser.
Personne ne doutait qu'elle fût coupable.
L'orage avait cessé. — Les grondements du tonnerre ne se faisaient plus entendre.
Le vent néanmoins soufflait toujours avec force, balayant les derniers nuages ; une teinte grisâtre rayant les ténèbres à l'orient annonçait que Taube du jour ne tarderait guère à poindre.
Jeanne, affolée, terrifiée, s'était enfuie portant son fils.
Elle marchait ou plutôt elle courait à travers la campagne éclairée par les reflets sinistres de l'incendie, ne conservant qu'une idée fixe dans le désarroi momentané de son intelligence, celle de s'éloigner de l'usine au plus vite.
Pendant environ une heure elle coufut ainsi, tout droit devant elle, sans savoir où elle allait, traversant les chemins, les sentiers, franchissant les clôtures.
Enfin, épuisée, haletante, sentant que ses jambes ne pouvaient plus supporter le poids de son corps, elle se laissa tomber sur le talus de gazon d'un fossé.
Alors seulement elle jeta derrière elle un regard furtif, et ne vit plus à l'horizon qu'une grande lueur rouge éclairant le ciel comme les reflets d une aurore boréale, — le soleil de minuit I...
Georges, qu'elle tenait sur ses genoux en le serrant contre sa poitrine, fit un mouvement.
Jeanne tressaillit et le couvrit de baisers, en balbutiant à son oreille :
— Georges... mon mignon... mon chéri...
L'enfant ouvrit les yeux.
— Petite maman, j'ai froid.. — dit l'enfant dont la pluie avait traversé
les vêtements.
— Tu as froid, mon mignon... — Eh bien 1 il faut marcher un peu pour
te réchauffer...
Elle mit sur ses pieds le petit Georges et se leva elle-même.
Une grande route se déroulait devant elle, blanche dans la campagne sombre.
— Où aller? — se demanda la pauvre mère avec désespoir. — Que faire? — Que devenir?... — J'ai pris la fuite... — Pourquoi? -■ J'ai eu peur... — Pourquoi? — Est-ce que sérieusement on pouvait m'accuser?
— Est-ce que vraiment on ne m'aurait pas crue ? Un frisson courut sur sa chair.
Elle se souvenait des paroles de Jacques. Le misérable lui avait dit :
— J'ai pris mes mesures pour que tout t'accuse 1 !
— Oui, — ■ murmura-t-elle, — il avait raison... On m'accusera... — On trouvera les bouteilles vides de pétrole... On se souviendra des paroles imprudentes prononcées par moi et qui semblaient menacer M. Labroue...
— Ces paroles sont ma condamnation... Je suis perdue! Il faut fuir encore...
Et elle voulut entraîner Georges.
— Mon dada ! ! — cria l'enfant qui avait posé à terre son petit cheval. Jeanne ramassa le jouet et se remit en marche en tenant son fils par
la main.
— Où nous allons, petite maman ? — demanda le gamin.
— Je ne sais pas, mon chéri...
— Comment! tu ne sais pas 1 !
Non... — A la grâce de Dieu...
— Alors, c'est le bon Dieu qui nous mène?
— Oui.
— Eh bien, allons...
L'enfant marcha.
La mère se répétait encore :
— Où aller? — Que devenir?...
Et de'grosses larmes coulaient sur ses joues... Peu à peu le jour venait.
Le soleil se levait à l'horizon, brillant et joyeux, comme pour consoler la terre, d'une nuit d'orage.
La route, cependant, était toujours déserte.
Jeanne fixa ses yeux humides au loin, devant elle, regardant le chemin interminable dont la pluie avait abattu la poussière.
Soudain elle s'arrêta.
Deux silhouettes venaient d'apparaître au détour d'un sent?er traversant un petit bois qui longeait la route.
C'étaient deux gendarmes à cheval.
Les premiers rayons du soleil faisaient étinceler les galons d'argent de leurs chapeaux et les fourreaux bien astiqués de leurs lattes.
Devant eux marchait une femme en haillons, les mains liées.
Ces gendarmes faisaient ce qu'on appelle la correspondance et conduisaient la prisonnière de brigade en brigade.
Jeanne reconnut l'uniforme et frissonna.
Il lui semblait se voir, elle innocente, elle honnête femme, marcher comme une voleuse, comme une incendiaire, les menottes aux poignets, entre les représentants de la loi.
Elle eut peur.
Un froid glacial passa jusque dans la moelle de ses os.
Elle saisit Georges dans ses bras et, gagnant vivement le petit bois, s'y
enfonça.
Lorsqu'elle eut fait quelques pas sous les taillis elle cessa de marcher, se retourna et regarda la route à travers les branches et les feuillages couverts de gouttes de pluie qui, dans la lueur transparente du matin, semblaient des perles liquides.
Bientôt elle entendit le pas cadencé des chevaux.
Puis elle vit passer le groupe.
Uv^ nouveau frisson la secoua et, pour se cacher mieux, elle s'accroupit sur les herbes humides.
Georges, naturellement, n'avait point conscience de ce qui se passait.
Il voulut parler.
Sa mère lui imposa silence en lui mettant la main sur les lèvres avec un geste d'effroi.
Les gendarmes, cheminant toujours, disparurent bientôt en compagnie de leur capture.
Jeanne attendit.
Les réflexions les plus douloureuses, les plus effrayantes, l'obsédaient.
Son désespoir fit explosion tout à coup.
— Et cependant je ne suis pas coupable! 1 — dit-elle presque à haute voix sans en avoir conscience. — Cet homme, ce misérable, a commis tous ces crimes, et c'est moi qui me cache... c'est moi qui suis accusée ! ! Moi, l'innocente!...
Elle s'interrompit un instant puis, frissonnante, continua :
— Innocente d'intention... oui... c'est vrai, mais non de fait. — J'aurais dû comprendre le seus de cette lettre infâme et avertir la police!... — — J'étais gardienne d'i l'usine... Je devais y rester malgré tout, et mourir à mon poste plutôt que de fuir... — Comment n'ai-je pas compris cela? — J'assistais, ainsi que ce misérable Jacques, à la reddition des comptes du caissier, avant le départ du patron... — Comment ne me suis-je point souvenue que cette somme de près de (\?'ax cent mille francs dont parlait la lettre était justement celle qui se trouvait en caisse? — Comment n'ai-je pas déchiré avec mes ongles le visage du voleur et de l'assassin ?... Comment ne me suis-je pas cramponnée à ses vêtements en criant : — Voilà le coupable !... — Il m'aurait tuée... Eh bien après?... — Mieux vaudrait cent fois être morte qu'en présence d'une accusation monstrueuse et d'une justification impossible 1...
Le monologue de Jeanne fut interrompu par Georges.
— Petite maman, — dit l'enfant, — j'ai faim.
La malheureuse mère reçut en plein cœur un coup violent.
Son fils avait faim ! !
Comment le nourrir ?
Elle fouilla vivement la poche de sa robe, espérant y trouver son portemonnaie renfermant une vingtaine de francs.
Espérance vaine ! — Elle avait laissé ce porte-moiinaie sur un meuble de sa loge.
Sa poche ne contenait que six sous.
— Tout est contre moi, — balbutia Jeanne. — Tout m'accable... Tout m'écrase 1 !
L'enfant répéta :
— Petite maman, j'ai faim...
— 11 faut marcher encore, mon mignon... — répondit M"' Portier, le cœur serré, et d'une voix pleine de sanglots. — Nous trouverons bientôt
sans doute un village où je t'achèterai du pain et une tablette de chocolat...
Je suis fatigué, maman... je ne peux plus marcher...
— Je te porterai, mon mignon...
Et, soulevant Georges dans ses bras, Jeanne regagna la route.
Elle alla ainsi droit devant elle pendant une heure, haletante, usant
ses forces.
Le bois fut traversé.
On entrait en plaine.
Jeanne aperçut des maisons, un village.
Elle pressa le pas.
A cent pas environ des premières maisons elle fit halte et posa l'enfani à terre, se sentant à bout; ses bras, que paralysait la fatigue, ne pouvaient plus soutenir son fardeau.
— Essaye de marcher, mon chéri... — dit-elle. Georges essaya.
Ses pieds endoloris refusèrent de le porter.
— Veux-tu m'attendre ici, mon mignon ?... — dit Jeanne à son fth. — Je vais te chercher à déjeuner...
— Oui, petite maman...
— Dans le bois tu n'auras pas peur ?...
— Non, petite maman...
M*"® Fortier rentra sous bois, chercha une place sèche à l'abri des grands arbres, y entassa des feuilles mortes qu'elle ramassa et y fit asseoir
Georges.
~ Tu vois... tu seras bien là... comme dans ton dodo... — murmura-
t-elie.
— Oui, petite maman... - répondit le bébé dont les yeux se fermaient
et dont la tète vacillait d'une épaule à l'autre.
Et il s'étendit sur les feuilles, serrant son cheval contre sa poitrine.
— Il va s'endormir... — pensa Jeanne. — J'aime mieux cela... le cher mignonne s'apercevra pas de mon absence... D'ailleurs je serai bientôt de retour...
Georges dormait déjà.
M»' Fortier se dirigea, aussi vite que le lui permirent ses jambes chancelantes, vers le village qu'elle avait aperçu.
Il s'ùlani^a uu milieu ties toiubilluus de llaïuiues ol de ruinée. LlV. 15. — H.' GlCFFliOY, édit. — Reproduction Interdite.
Avant d'y arriver, cependant, elle s'arrêta et jeta un coup d'œil sur ses vêtements.
Ils étaient humides encore et tout souillés de boue.
Ses cheveux à moitié dénoués inondaient en désordre son visage et ses épaules.
Elle fit tomber de ses jupes le plus gros de la boue, rattacha sa chevelure et se mit en marche.
En moirs d'un quart d'heure elle atteignit les maisons.
L'heure était matinale. — Cependant des boutiques commençaient à s'ouvrir ; — quelques villageois se tenaient sur le seuil de leurs portes.
On regarda Jeanne avec une curiosité manifeste qui lui causa autant de trouble que d'inquiétude.
Elle passa en baissant les yeux, franchit le seuil d'une boutique d'épicerie et demanda une tablette de chocolat de dix centimes.
La marchande, tout en la servant, l'examinait avec attention, se demandant si elle l'avait déjà vue et cherchant à la reconnaître.
— Ça n'est pas d'ici... — se dit-elle après cet examen infructueux.
En sortant du magasin d'épicerie, Jeanne entra chez un boulanger où elle se fit servir pour quatre sous de pain.
Ces minimes dépenses payées, il ne lui restait rien.
Munie de ces aliments peu substantiels elle reprit, sous les regards des curieux, /e chemin déjà suivi, et regagna le bois.
Lorsqu'elle arriva, le petit Georges n'avait point bougé. — Il dormait d'un profond sommeil.
Jeanne s'assit à côté de lui et s'abandonna sans résistance aux plus sombres réflexions.
Peu à peu la fatigue l'emporta sur ses préoccupations douloureuses ; — elle sentit le sommeil la gagner, et s'éten.dant sur la terre molle elle ferma les yeux à son tour.
Personne n'ignore avec quelle promptitude quasi électrique les mauvaises nouvelles se propagent.
On connut bien vite à plusieurs lieues à la ronde les événements de la nuit précédente, l'incendie de l'usine d'Alfortville, la disparition de Jeanne Portier, la mort déplorable de M. Labroue assassiné, la fin héroïque de Jacques Garaud tombant victime de son dévouement.
Ces îails, niallitMirouseiiieul U'op druniatiques, iormèifiil des le iiialm le thème des conversations dans les villages environnants.
De tous les cotés on se dirigeait vers le lieu du sinistre pour voir les ruines.
M"" François, l'épicière de Maisons- Alfort dont Jeanne était la cliente, racontait à qui voulait l'entendre que m'ame Fortier, la gardienne de l'usine, avait acheté chez elle le pétrole devant servir à allumer l'incendie.
Une commère venant d'Alfortville et à qui elle faisait son racontar lui dit:
— Vous ne savez pas ?
— Quoi donc ?
Le procureur impérial vient d'arriver sur le théâtre du crime..,
— Eh bien?
— Eh bien! vous devriez aller le trouver et faire votre déposition... Elle est de première importance.
— Et qui est-ce qui gardera ma boutique pendant ce temps-là ?...
Moi, si vous le désirez ; quand il s'agit de travailler au châtiment
des gredins, on peut bien se déranger un peu...
— Ta-ra-ta-ta ! — fit l'épicière. — Tout ça ne me regarde pas!... — Si on a besoin de savoir ce que j'ai à dire, on viendra me le demander
Et les racontages continuèrent.
La commère qui venait d'engager M"* François à aller déposer quitta le groupe sans ajouter un mot et reprit le chemin d Âlfortville.
C'était la femme d'un mécanicien arrivé l'un des premiers pour porter secours, la nuit précédente.
Elle se proposait de raconter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre elle-même, afin qu'il en fît part au procureur impérial.
Ce magistrat, aussitôt après avoir reçu l'avis envoyé par le commissaire de pwlice, avait donné des ordres et s'était rendu sans retard à Alfortville, accompagné d'un juge d'instruction, du chef de la sûreté, d'un médecin et de deux agents.
Dès son arrivée le commissaire l'avait mis au courant des faits principaux révélés par la première et sommaire enquête.
Le caissier Ricoux, le garçon de bureau David, le cocher et un certain nombre d'ouvriers mécaniciens avaient été interrogés.
De ce premier interrogatoire résultait la probabilité, presque la preuve, que Jeanne Fortier était seule coupable.
Les faits relevés contre elle rendaient à peu près indiscutable sa culpabilité, et à ces charges si graves sa fuite en ajoutait une plus grave
encqre.
Après avoir été interrogé par le procureur impérial, le caissier Ricoux
s'était rendu en toute hâte à Charenton.
De là, il avait expédié une dépêche à Saint-Gervais, à M""* veuve Bertin, la sœur de M. Labrou©.
Soudain elle s'arrêta ; deux gendarmes venaient d'apparaitre au détour d'un sentier.
Cette dépêche, quoique très laconique, faisait pressentir toute l'étendue du malheur qui frappait le petit Lucien, le fils de l'usinier.
En sortant des bureaux du télégraphe, Ricoux passa chez lui, changea de vêtements et retourna sans perdre une minute à x^lfortville, où les magistrats lui avaient dit que sa présence était indispensable.
Le caissier était un homme de cinquante ans environ, quinteux, pointu, acariâtre, susceptible, soupçonneux, difficile à vivre.
I] n'aimait généralement personne; — la pauvre Jeanne Fortier avait l'honneur de lui inspirer une antipathie toute particulière.
En conséquence, sa déposition contre elle ne pouvait manquer d'être malveillante, quoique faite de la meilleure foi du monde.
Aussitôt de retour à la fabrique, il alla se mettre aux ordres du juge d'instruction qui lui dit :
— J'aurai tout à l'heure à vous poser une série de questions. Puis, s'adressant à l'un des agents de la sûreté, il demanda :
— A-t^on fait les recherches ordonnées par moi?
— Oui, monsieur...
— Quel résultat ont-elles donné?
— On a trouvé dans la cour trois bouteilles ayant contenu du pétrole.
— Veuillez les apporter ici...
L'agent alla quérir les bouteilles jetées à dessein par Jacques Garaud. On les plaça sur la table devant laquelle se tenait le juge d'instruction, table improvisée avec des planches posées sur des tréteaux.
— Monsieur Ricoux, — ditle juge au caissier après avoir flairé le goulot des récipients suspects, — reconnaissez-vous ces bouteilles pour celles oti vous ayez vu la nommée Jeanne Fortier mettre le pétrole mii oduit par elle à l'usine dans un bidon que l'incendie n'a pas permis de retrouver?...
— Je les reconnais parfaitement et toute erreur est impossible... — Ce sont d'anciennes bouteilles d'eau minérale... —Elles portent encore des lambeaux d'étiquettes...
— CoJQcvbien y en avait-il ?
— J'en ai vu cinq déposées à terre.
— Toutes étaient-elles pleines?
— Je l'ignore.
— Maintenant, monsieur Ricoux, interrogez votre mémoire et tâchez de vous rappeler non seulement le sens, mais les expressions de la phrase menaçante adressée par Jeanne Fortier à l'ingénieur Labroue, lorsqu'il lui eut annoncé qu'elle ne pouvait conserver sa place...
— Je me rappelle textuellement ces expressions. — Jeanne Fortier, au lieu de s'excuser comme c'était son devoir, au lieu de prier M. Labroue d'user d'indulgence envers elle, se montra pleine d'arrogance et même d'insolence, et dit d une voix dure qu'il me semble entendre encore : ~ Vous me chassez! Ah! tenez, mo7isieur, prenez garde! Cela ne vous portera pas bonheur !
Le juge d'instruction se tourna vers le garçon de bureau David.
— Ce sQnt bien les mêmes paroles que cette femme a nrononcées devant vous? — lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, ce sont les mêmes...
— Il est clair comme le jour qu'elle méditait des projets de vengeance! — fit le caissier. — Cela saute aux yeux.
— Pensez-vous que la vengeance ait été le seul mobile du crime?
— Je le suppose, monsieur.
— Et moi je crois le contraire... — M. Labroue était absent pourdeux
jours, n'est-ce pas? ^
— Il nous l'avait dit, à Jacques Garaud et à moi.
— Son brusque retour ne pouvait donc être prévu par personne?...
— Sans doute, puisque selon toute vraisemblance il ne le prévoyait pas
lui-même. e ■ ■
— Lorsqu'il a été frappé mortellement, — reprit le juge, — il ne faisait que rentrer, puisqu'on a relevé sa valise auprès de son cadavre... — La personne qui l'a frappé se trouvait dans le pavillon, où elle ne devait pas, où elle ne pouvait pas l'attendre... - Pour quel motif cette personne était-elle donc dans le pavillon?
— Pour l'incendier... — répondit Ricoux,
Le juge d'instruction secoua la tête.
— Incendier le pavillon était inutile, — dit-il ensuite, — puisqu'il est évident que le feu avait été mis dans latelier de menuiserie, plein de copeaux et d'amas de bois, et qu'il devait se communiquer promptement au pavillon où se trouvaient le cabinet du patron et la caisse.
Ricou\ aevint rêveur.
Le magistrat reprit : j ,, r u »
— Savez-vous combien il y avait d'argent dans la caisse de M. Labroue! Oui, monsieur, car le soir de son départ j'avais établi le compte
avec lui.
— La somme était-elle importante?
— Très importante.
— EUe se montait?
— A cent quatre-vingt-dix mille deux cent cinquant e-trois francs soixante et dix centimes. - Et dans ma caisse à moi se trouvaient cinq mille francs, mais ils ne sont pas perdus; -.me sachant responsable, J'avais eu la prudence de les emporter chez moi... — Aujourd'hui je m en
félicite... . •
La somme dont vous venez de me donner le chiftYe etait-elle eu
billets de banque?
— Oui, monsieur, à l'exception de trois mille francs en or. — 'Sav'iez-vous seul ce que contenait la caisse?
Ricoux réfléchit pendant un instant.
— Non, pas seul, monsieur... — dit-il tout à coup. — Deux personnes assistaient à la reddition des comptes...
— Quelles étaient ces personnes?...
— Jacques Garaud le contremaître, et Jeanne Foftier. Le visage du magistrat devint rayonnant.
La déclaration du caissier lui causait une joie vive. Ricoux poursuivit :
— Oui... oui... Jeanne le savait, et Jacques aussi, malheureusement; car, si le brave garçon a péri, c'est en voulant sauver ces valeurs et les papiers de M. Labroue...
— Comment Jeanne Fortier se trouvait-elle dans le cabinet du patron tandis que vous rendiez vos comptes?
— M. Labroue l'avait sonnée pour lui donner des ordres au moment où il allait quitter la fabrique.
— Vous êtes certain qu'elle a entendu énoncer le chiffre?
— Oui, monsieur, parfaitement certain...
— Jeanne Fortier possédait-elle la clef du pavillon?
' — Oui, monsieur, et celle du cabinet, car c'était elle qui faisait le ■ ménage du patron... - Elle avait toutes les clefs, d'ailleurs, pour ses
rondes...
— Restait-elle seule, la nuit, à l'usine?...
— Absolument seule, oui, monsieur...
— C'était là une chose très imprudente.
— C'est mon avis, monsieur...
— Une femme n^a ni la force physique ni l'autorité morale rjécessaires pour remplir un emploi de gardienne et de surveillante...
— Je me SUIS permis d'appeler sur ce point l'attention de M. Labroue... -C'est même pour cela qu'il s'est décidé à signifier son renvoi à Jeanne Fortier, qui venait de contrevenir à plusieurs articles du règlement
intérieur...
— Quel était, selon vous, le caractère de cette femme?...
-Il ne valait pas cher, son caractère, monsieur! Jeanne Fortier était hautaine, orgueilleuse, ambitieuse, sournoise et rancunière...
— Avait-elle reçu quelque instruction?...
-Une instruction tout à fait élémentaire... - Cependant elle allectait des manières et des allures quine sont point celles d'une femme d'ouvrier...
— A-t-elle des enfants?
Jeanne fut obligée de s'asseoir sur le bord de la route.
LîV. 10.— H. GKFKHOY, édileiir. — Reproiiiiction interdite.
— Deux... — Un petit garçon qui vivait avec elle, et une fille en
nourrice...
— Son mari a été tué dans cette usine, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur, mais par sa propre faute, par son imprudence... — C'est cependant pour cela que M. Labroue avait donné à Jeanne l'emploi de gardienne... —Tout en la renvoyant, il se proposait bien de ne pas la laisser sans ressources... — Avant de partir pour Saint-Gervais, il lui avait promis de lui procurerun emploi... — Il comptait de plus lui remettre une somme d'argent qui lui permit de vivre en paix jusqu'au moment où elle serait placée de nouveau... - Pauvre patron!! - Cette misérable femme lui a témoigné sa reconnaissance en l'assassinant! !
Le juge d'instruction se tourna vers le procureur impérial et vers le chef de la sûreté, présents à l'interrogatoire, et leur dit :
— Vous voyez, messieurs, que le doute est impossible! — J'avais raison de le croire, la vengeance n'était pas l'unique mobile des crimes commis, assassinat et incendie... — Jeanne Fortier se proposait, en outre, le vol! — Après avoir tout préparé pour activer les ravages de l'incendie allumé par sa main, elle est allée dans le pavillon forcer la caisse et s'emparer des valeurs, puis elle a mis le feu ! 1! — C'est en sortant du cabinet qu'elle a rencontré M. Labroue, revenu de voyage à l'improviste, et qu'elle l'a frappé... - Cela vous paraît-il, comme à moi, incontestable et indiscutable?...
Les deux magistrats consultés exprimèrent une opinion conforme à celle qui venait d'être émise par le juge d'instruction. Puis le procureur impénal demanda :
— Le coffre-fort était-il de nature à ce que, pour le forcer, il fallût déployer une grande vigueur?.*. - Une femme pouvait-elle en venir à bout? — Il faudrait savoir cela, car, dans le cas contraire, nous serions conduits à admettre que Jeanne Fortier avait un complice.
Ricoux reprit :
— Le coiFre-fort, tout en fermant bien, n'oftrait pas une très grande résistance... — C'était une caisse d'un vieux modèle, sans aucun des perfectionnements modernes... - J'avais pris la liberté de le faire remarquer plus d'une fois à M. Labroue^, qui ne croyait pas au danger... — Une femme solidement bâtie comme Jeanne Fortier pouvait parfaitement sans aide opérer l'etfraction. . .
— Croyez-vous que, lorsque le déblayement des décombres aura eu lieu, on pourra retrouver des débris de celte caisse?
— Je le crois, car elle était doublée de tôle...
— De tôle seulement?
— Oui, monsieur...
^24 LA PORTEUSE UE PAm
— En tout, cas, si on n'a pas volé, on trouvera des petits lin^^ots de •métal fondu, puisqu'il y avait trois mille francs en or...
Le procureur impérial se tourna vers le docteur qui l'avait accompagné et lui demanda :
— Avez-vous pu constater, monsieur, en examinant la blessure, de quelle nature était l'arme qui a tué M. Labroue?
— Oui, monsieur... — Cette arme était un couteau dont la pointe a traversé le cœur. La mort a dû être instantanée.
— L'assassin aura frappé de toutes ses forces, — reprit le magistrat ; — mais une chose me paraît inexplicable.
— Laquelle? — fit le juge d'instruction.
— Celle-ci : Jeanne Fortier agissait sans crainte d'être surprise dans la perpétration de son crime, puisqu'elle savait M. Labroue en voyage et qu'elle devait le croire absent pour deux jours... — Pourquoi donc étaitelle armée?...
— Monsieur le procureur impérial croit toujours à la présence d'un complice?... — demanda le chef de la sûreté.
— Oui. Une femme me paraît hors d'état d'accomplir seule une telle besogne.
Le caissier Ricoux intervint.
— Jeanne Fortier est singulièrement énergique... — s'écria-t-il.
— D'ailleurs, — objecta le juge d'instruction, — elle pourrait s'être servie d'un couteau pour forcer soit la caisse, soit tout autre meuble... — Sa culpabilité, d'ailleurs, est prouvée par sa fuite.
— A coup sûr elle est coupable, mais il est possible qu'elle ne le soit pas seule... — Connaissait-on des relations à Jeanne Fortier? Elle était veuve... — Avait-elle un amoureux?... ,
Plusieurs personnes, questionnées à se sujet, répondirent négativement à ces deux questions.
Tout à coup un mécanicien s'avança jusqu'à la porte de la remise, suivi d'une femme et demandant à parler aux magistrats.
On les fit entrer.
L'homme était Brémont, l'ajusteur.
-Monsieur le juge d'instruction, — dit-il, — je vous apporte la preuve que le crime était préparé de longue main et que Jeanne Fortier avait une provision de pétrole.
— Comment savez- vous cela?
- Ma femme, que voici, a causé avec la mère François, l'éoicière v Alfortville qui a vendu le pétrole.
Le juge d'instruction donna l'ordre d'aller chercher la mère François et de l'amener.
Au bout d'une demi-heure l'épicière arrivait toute tremblante, car le contact des gens de police épouvante même les innocents.
— Vous connaissez la veuve Jeanne Fortier? — lui demanda le juge d'instruction.
— Oui, monsieur... beaucoup... C'était une pratique...
— Vous vous souvenez de lui avoir vendu de l'huile de pétrole ?
— Parfaitement, oui, monsieur... — Il y a trois ou quatre jours, dans l'après-midi, elle est venue avec son gosse et un bidon en chercher quatre litres que je lui ai servis, et cela m'a semblé bien extraordinaire...
— Pourquoi?
— Parce que la veille je lui en avais déjà vendu quatre litres... — Même que je lui en ai fait l'observation, et elle m'a répondu que son gosse en jouant avait renversé le bidon... Et je lui ai dit: Il mirait pu mettre le feUf le gamin ! Faut faire attention ; ça flambe si vite^ une usine !!
— Quelle est votre opinion sur la veuve Fortier?...
— Je la crois ambitieuse...
— Quelle raison vous fait supposer cela'*
La mère François répéta d'une façon presque textuelle au juge d'instruction un entretien dont nos lecteurs se souviennent sans doute et, n'ayant plus rien à ajouter, obtint l'autorisation de retourner chez elle.
Un mandat d'amener fut immédiatement lancé contre Jeanne Fortier; et le signalement de la malheureuse femme fut rédigé sur les indications fournies par les témoins, pour être expédié à toutes les brigades de gendarmerie du département de la Seine.
— Monsieur le docteurayant dressé son procès-verbal, — dit le procureur impérial au caissier Ricoux, — l'inhumation du corps de M. Labroue est autorisée... — Vous vous entendrez à cet égard avec M""® Bertin, qui, au reçu de votre dépêche, s'est mise en route sans le moindre doute... — Vous voudrez bien m'aviser de son arrivée... — Je vous félicite de votre zèle et de votre dévoûment.
Le caissier se rengorgea, et les magistrats regagnèrent Paris en laissant deux agents de la sûreté sur le lieu du sinistre.
Le même jour, à une heure de l'après-midi, un homme jeune encore, bien bâti, coiffé d'un chapeau de fantaisie et vêtu d'un complet de drap gris très correct sur lequel il avait endossé un pardessus de demi-saison, descendait de voiture dans la cour de la gare Saint-Lazare, payait soft
cocher et montait les degrés conduisant aux salles où se distribuent les
tickets
Cet homme portait en bandoulière un sac de voyage et tenait à la main
une légère valise.
Il avait la tournure et les allures d'un riche industriel ou d'un commerçant arrivé.
La blancheur éblouissante de son linge, ses chaussures élégantes, la fraîcheur de ses gants de Suède à trois boutons, témoignaient des soins qu'il prenait de sa personne.
Ses cheveux étaient d'un noir mat et sans reflets ; ~ sa figure entièrement et soigneusement rasée.
Ce personnage s'avança vers le guichet portant l'indication : - Paris au
Havre.
Le guichet venait de se fermer.
— N'est-ce pas l'heure du rapide pour le Havre, monsieur? — demanda le voyageur à un employé.
— Si, monsieur; mais on ne délivre plus de billets... — Le train va
partir.
Le voyageur ne témoigna son désappointement que par un froncement
de sourcils.
— Tant pis ! — fit-il simplement. — A quelle heure, je vous prie, par tira le prochain train pour la même destination ?
— A six heures trente minutes...
— n arrivera au Havre?
— A onze heures cinq.
— Merci, monsieur.
Le voyageur sortit de la gare par la rue d'Amsterdam.
— J'étais sûr de manquer le train !.,. — murmura- t-il. — J'aurais mieux aimé cependant voyager de jour... Au moins on voit son monde I... - Enfin je profiterai de ce retard pour manger quelque chose, car j'ai littéralement l'estomac dans les talons...
Il franchit le seuil d'une taverne habituellement fréquentée par les Anglais et les Américains, taverne placée au rez-de-chaussée d'un hôtel, juste en face de l'entrée du chemin de fer sur la rue d'Amsterdam.
Un garçon vint à lui et l'accueillit par ces mots :
— Monsieur veut déjeuner?
— Oui... — Donnez-moi la carte du jour, un indicateur des chemins de fer et ce qu'il faut pour écrire...
Le voyageur alla se placer à une table isolée, où le garçon lui apporta les objets demandés par lui.
- Pendant qu'on préparera mon déjeuner, - dil-il, - je voudrais
envo\3r une dépêche. —
C^est facile... - Le télégraphe est tout près..., - bi monsieur le désire, un employé de l'hôtel ira porter la dépêche...
- Parfaitement. — Je vais l'écrire.
Le garçon se retira et le voyageur, ouvrant le livret Chaix à la partie réservée aux chemins de fer de l'Ouest, parcourut les pages d'annonces qui s'y trouvaient annexées.
Il s'arrêta à la nomenclature des hôtels du Havre.
- N'importe lequel... - murmura-t-il ; - l'essentiel est de ne pas chercher on arrivant là-bas, et de ne point avoir l'air d'un ahuri qui ne sait où il va' . — Je ne séjournerai pas longtemps au Havre, du reste. — Quoique je n'aie absolument rien à craindre, que tout le monde me croie mort dans l'incendie en essayant de sauver la caisse, et que d'ailleurs le sois méconnaissable, il est plus sage de ne pas m'attarder en France.
Ses yeux s'arrêtèrent sur l'indication du premier hôtel place en tête de
la série, et il lut :
Eôtel de r Amirauté et de Paris réunis, Lemel propriétaire... - ^a fera mon aTaire, - ajouta-t-il. - Autant celui-là qu'un autre... et même mieux qu'un autre, car je vois qu'il se trouve placé en face du quai d'embarquement des bateaux de Southampton... - J'en profiterai pour avoir moins à me montrer dans la ville. - Le premier bateau me transportera en Angleterre, d'où je filerai au plus vite vers New-York.
Le voyageur ferma l'indicateur, prit une feuille de papier, une plume et traça ces mots :
€ Hôtel de r Amirauté, Lemel, Havre...
« Arriverai ce smr de Paris par train onze heures cinq. -Prière réserver chambre confortable. ^^ p^^^ ^^^^^^^ ^^
H appela le garçon.
— Voilà ma dépêche, — dit-il en lui tendant la feuille de papier.
— On va la porter tout de suite, monsieur.
— Bien... — Maintenant servez-moi à déjeuner.
Quelques minutes plus tard notre personnage commençait son repas avec un entrain qui devait faire supposer chez lui une conscience parfaitement tranquille.
Son déjeuner achevé, il ne quitta point la taverne où il était attablé; - il lut les journaux, absorba des pintes de pale aie, fuma plusieurs cigares- et enfin, voyant l'heure s'avancer, paya sa dépense et alla au guichet de Paris au Havre prendre un ticket de première classe.
A six heures trente minutes le tram s'ébranla.
Jusqu'à Mantes le voyageur eut un compagnon de route.
A partir de Mantes il se trouva senil, parut fort enchanté de sa solitude et en profita pour ouvrir sa valise, en tirer divers papiers et les examiner avec une extrême attention.
Ces papiers étaient les plans d'une machine dont ils indiquaient avec une précision merveilleuse l'ensemble et les moindres détails.
Dans ce voyageur nos lecteurs ont reconnu déjà, malgré sa transformation et le changement de couleur de sa chevelure, Jacques Garaud, le contremaître de la fabrique d'Alfortville ; Jacques Garaud, l'incendiaire; Jacques Garaud, l'assassin de son patron.
Nous ne suivrons point immédiatement ce misérable, mais nous devons expliquer à nos lecteurs comment il n'était pas enseveli sous les décombres de l'usine, ainsi que tout le monde le croyait.
Jacques avait crié : — Au secours! à moi! je meurs!! après avoir pénétré dans le pavillon en feu pour accomplir en apparence, aux yeux de tous, uu acte d'admirable dévoûment en essayant de sauver la caisse et les papiers de M. Labroue.
Le contremaître était un hardi et rusé coquin, n'hésitant point à jouer le tout pour le tout et à s'assurer l'avenir au péril même de sa vie.
Il fallait que personne ne pût douter de sa mort et que, si la voix de Jeanne Fortier s'élevait contre lui, la voix ne fût point écoutée et les accusations accueillies comme les mensonges les plus noirs, comme les calomnies les plus odieuses.
Jacques connaissait à merveille et de longue date la topographie du pavillon.
- Il savait qu'une fenêtre placée dans l'escalier conduisant à l'appartement de M. Labroue s'ouvrait sur la campagne, derrière l'usine.
En s'élançant au milieu des tourbillons de flammes et de fumée, il avait déjà combiné son plan.
Tout craquait sous ses pieds. — Tout menaçait de s'effondrer sur sa
tête.
Au lieu de pénétrer dans le cabinet il gravit en trois bonds les marches brûlantes de l'escalier, atteignit la fenêtre dont les vitres avaient volé en éclat sous l'influence de l'effroyable chaleur, poussa les cris de détresse et à moitié aveuglé, à demi asphyxié, s'élança par l'ouverture.
C'est alors qu'un craquement formidable se fit entendre et que le toit du pavillon et le premier étage s'effondrèrent sur le rez-de-chaussée.
— Tonnerre du diable! je l'ai échappé belle! ! — murmura le contremaître.
11 était en rase campagne, sain et sauf, et tandis qu'on le croyait en
LA PORTEIISi: DE PAIN
Etienne! s-écfia M- Daner en descend nil vivomcnt l'oscalier. LjY 17, H. GEl-I ROY, édll - ReproaucUon mtordlle.
train de se carboniser sous les décombres, il courait à travers les terres labourées afin de gagner une route sûre.
Une heure après, il tombait exténué de fatigue dans un des massifs du bois de Vincennes.
— Enfin, — se dit-il, — je suis sauvé 1
Il respira et, certain de n'être point poursuivi, il attendit le jour.
Dès les premières clartés de l'aube il écarta ses vêtements, entr'ouvrit sa chemise, et retira les liasses de billets de banque et les papiers volés dans la caisse, qu'il portait sur sa poitrine, entre le linge et la chair.
Papiers et billets de banque étaient un peu froissés, il est vrai, un peu humides ; — ils n'en constituaient pas moins la fortune.
Jacques Garaud eut aux lèvres un sourire d'une expression vraiment diabolique.
Il plia soigneusement les produits de son crime, se servit de son mouchoir pour les envelopper, se leva et se dirigea vers Paris.
Il ne sentait plus la fatigue.
Sept heures du matin sonnaient au moment où il entrait dans la grande ville par la barrière du Trône.
Ses habits commençaient à sécher, mais ils étaient souillés de boue; — une couche épaisse de terre couvrait ses chaussures.
Le contremaître s'arrêta près d'une sellette de décrotteur, se fit brosser à fond et cirer; ensuite, ayant repris l'apparence d'un ouvrier proprement vêtu, il se dirigea vers une maison de confection, acheta des vêtements et des bottines, puis du linge, puis une valise dans laquelle il enferma ses emplettes, alla prendre un bain, changea de costume, et se trouva complètement transformé.
Sa figure seule demeurait reconnaissable et devait même attirer l'attention à cause de la nuance insolite de sa barbe et de ses cheveux.
J<icques entra chez un coiffeur, se fit raser et couper les cheveux.
— N'auriez-vous pas de quoi me teindre le poil ? — demanda-t-il ensuite en riant. — La couleur rouge n'est point à la mode, et ça me fait du tort auprès des dames...
— Mais si, monsieur, certainement... — répondit le coiffeur.
— Et ça tiendra?...
— Huit jours au moins. — Vous n'aurez qu'à renouveler de temps en temps pour entretenir les racines...
Une demi-heure plus tard le contremaître avait les cheveux du plus beau noir et, en voyant son image reproduite dans un miroir, il ne se reconnaissait pas lui-même...
Jacques Garaud, enchanté du résultat obtenu, fit l'acquisition de plusieurs flacons de teinture, visita quelques magasins où il opéra de nouveaux achats en vue du voyage qu'il avait projeté, et se dirigea en voiture vers la gare Saint-Lazare où nous l'avons vu déjeuner et expédier au Havre une dépêche signée du nom de Paul Harmant.
Ce nom n'était point de pure invention.
Paul Earmant avait vécu.
C'était un mécanicien, camarade d'atelier et ami de Jacques à Genève,
où il était mort.
Le contremaître avait conservé le livret, à lui confié jadis par son ancien
ami.
Prévoyant tout et songeant à quitter la France avec Jeanne Fortier qu'il espérait alors décider à le suivre, Jacques s'était muni de ce livret, pièce suffisante pour lui éviter certains ennuis.
Le signalement de Paul Harmant, inscrit à la première page, ressemblait à celui de Jacques Garaud saaf la couleur des cheveux et de la barbe.
Le contremaître, en se faisant raser et teindre, avait complété la ressemblance.
ïl était donc libre désormais de marcher hardiment sur le chemin de la fortune, et — (autant du moins qu'on peut être certain d'une chose en ce monde) — certain de l'imDunité ! 1...
Rejoignons Jeanne Fortier que nous avons laissée dans un bois, endormie à côté de son fils, après être allée jusqu'au prochain village chercher un peu de pain et une tablette de chocolat.
La pauvre mère, exténuée, dormit près de deux heures.
Quand elle se réveilla le soleil était déjà haut à l'horizon, et Georges sommeillait toujours, serrant des deux mains contre sa poitrine son cheval
de carton.
Jeanne le regarda longuement et les larmes coulèrent de ses yeux, puis elle se dit, en s'efforçant de chasser les pensées sombres qui l'obsédaient :
— Il ne faut pas pleurer... il faut avoir du courage... il faut penser à mes enfants... à l'avenir...
« L'avenir ! ! — répéta-t-elle effarée ! — Que peut-il être pour raoi! — Je ne possède rien, sauf les vêtements trempés que j'ai sur le corps, et
Ce j€uue nomme, muni
de tout un attirail de peintre, prit d'un air joyeux u route conduisani à Chevry...
dans la poche de ces vêtements, pas un sou ! ! - Comment nourrir Georges ce soir? - Je veux travailler... Je trouverai une place... Je marcherai encore... j'irai le plus loin possible de Paris... je tâcherai de ne pasm'arrêter cette nuit... Demain je frapperai à la porte d'une des maisons du premier village que je rencontrerai et je demanderai du travail pour donner du pain à mon entant... - Est-ce qu'il y a des cœurs assez durs pour me refuser cela ?
Jeanne s'interrompit.
Une afygoisse nouvelle s'emparait de son esprit ;
— Si l'on me questionnait avant de m'employer... ~ balbutia-t-elle.— Que répondre ? — Si l'an voulait voir mes papiers?... — Je n'en ai point!... Que faire? — Enfin, Dieu m'inspirera peut-être d'ici à demain... — Si je savais où je suis, au moins... Si je savais où me conduira la route que je vais prendre... — Ce matin, à ce village, j'ai voulu interroger... Jeraurain dû... Je n'ai pas osé... J'ai eu peur...
En ce moment Georges fit un mouvement léger. Jeanne se pencha sur lui.
— J'ai faim, petite mère... — dit l'enfant en ouvrant les yeux.
— Tiens, mon mignon, voici de quoi manger.
Et la jeune veuve tendit à son fils une partie des aliments achetés par elle.
Georges les prit, mordit à belles dents le pain et le chocolat et demanda :
— Tu ne manges donc pas, toi, petite mère?.,.
— Non, mon chéri...
•- Pourquoi?
— Je n'ai pas faim.
Jeanne sentait au contraire les exigences de son estomac vide devenir de moment en moment plus impérieuses.
Mais pouvait-elle toucher au peu de nourriture qu'elle gardait pour son fils?
Quand ce peu serait épuisé, comment le renouvellerait-elle si le travail lui faisait défaut?...
La pauvre mère s'efforça de ne point songer à cela.
Longue, bien longue, interminable, lui parut la journée.
Elle ne voulait point se montrer en pleine lumière sur la grande route, si près de Paris, et elle voulait aussi que Georges fût complètement reposé.
Enfin, la nuit arriva.
]yjine Fortier donna de nouveau à l'enfant un peu de pain et de chocolat et se mit en marche, allant au hasard, tout droit devant elle. Mais elle avait trop compté sur ses forces ; ses pieds endoloris la soutenaient à peine ; elle fit peu de chemin pendant la nuit et fut obligée de s'arrêter plusieurs fois, la fatigue se joignant à la faim pour l'accabler.
Après une halte plus ou moins longue, elle reprenait Georges sur ses épaules et recommençait à marcher, ou plutôt à se traîner péniblement.
La nuit s'écoula. — Le jour revint.
Jeanne se trouvait au milieu d'une vaste plaine.
Nulle part un bouquet de bois propre à l'abriter ne s'offrait à se?
yeux.
Quelques paysans allant au travail des champs passèrent auprès de la
voyageuse.
En la voyant si pâle, les traits tirés, les vêtements souillés de boue, ils parurent éprouver à son endrsit beaucoup de défiance et peu de sympathie
La jeune veuve avançait toujours, portant Georges endormi.
Elle aperçut les maisons d'un hameau.
— Advienne que pourra! — se dit-elle haletante. —Je m'arrêterai là... Une paysanne allait ia croiser.
Jeanne l'arrêta pour lui demander :
— Voudriez-vons. me dire, madame, quel est ce village en face de moi?
— C'est Ghevry, près de Brie-Comte-Robert... — répondit la paysanne. Et elle continua son chemin.
j^me Fortier n'en pouvait plus.
Ses jambes refusaient décidément de la porter davantage.
Elle fut obligée de s'asseoir sur le bord de la route.
Les passants, peu nombreux, la regardaient avec une malveillante
curiosité.
Une petite fille d'à peu près dix ans, menant paître une vache, fit halte en face d'elle.
Jeanne lui adressa ces mots :
— Dites-moi, mon enfant, dans quelle partie du village de Cbevry se trouve la maison du curé?
La fillette se retourna vers le village et répondit :
— La maison de monsieur le curé est la première que vous voyez làbas, avec une tourelle blanche, un toit pointu et des grands arbres.
— Merci, mon enfant...
Jeanne se leva, prit Georges dans ses bras et, du pas raide d'une somnambule endormie du sommeil magnétique, se remit à marcher. Tout en marchant elle murmurait :
— C'est au curé du village que je m'adresserai .. — Le représentant du bon Dieu aura peut-être pitié de moi... Il ne refusera pas de m'aider... de me conseiller...
La demeure du curé de Cbevry était une maison déjà ancienne et fort simple, mais bien placée et singulièrement gaie.
Le corps de logis, composé d'un rez-de-chaussée, de deux étages, et flanqué d'une tourelle servant de pigeonnier, était entouré d'arbres qui l'enveloppaient d'ombre et de fraîcheur.
Devant la maison se trouvait une pelouse semée de massifs et de cor-
beilles de fleurs qu'on voyait depuis la rue à travers les barreaux d'une
grille en fer forgé.
Derrière le logis s'étendait un potager assez vaste, bien planté d'arbres
fruitiers.
Depuis pbs de viiïgt ans le même curé desservait la commune, dont la population ne dépassait point le chiffre de quatre cents âmes.
L'abbé Félix Laugier était un homme de cinquante-huit ans environ, à la figure ouverte et souriante, au regard doux et plein de franchise.
Tous ses paroissiens, — même ceux qui faisaient profession d'indifférence en matière religieuse, - l'aimaient, l'estimaient, le respectaient.
Il habitait la cure de Chevry avec sa sœur, âgée de soixante ans, et une
domestique.
Sa sœur, M°^« Clarisse Darier, veuve depuis sept années, était venue vivre auprès' de lui après avoir perdu son mari, qui la laissait sans enfants à la tête d'une fortune rondelette.
Elle avait pour son frère autant de tendresse que de vénération, et partageait avec lui les sympathies du pays, car elle employait à faire des œuvres de charité la plus forte partie de ses revenus.
i^ous prions nos lecteurs de nous accompagner à la cure de Chevry, en remontant en arrière de vingt-quatre heures, ce qui nous reporte au matin du jour où, après une nuit d'orage, le soleil se levait sur les décombres fumants de l'usine incendiée, et où Jeanne Fortier s'endormait dans un bois à côté de son fils...
Il était huit heures et demie.
Un jeune homme de vingt-trois ans descendit du chemin de fer qui part de Paris à sept heures cinq minutes et arrive à Brie-Comte-Robert à
huit heures
Ce jeune homme, muni de tout un attirail de peintre paysagiste, chevalet se montant et se démontant, pliant, parasol, appuie-main, boîte à couleurs, prit d^un pas rapide et d'un air joyeux la route ombragée de grands arbres conduisante Chevry.
C'était un beau garçon aux traits fins et réguliers, à la physionomie
spirituelle et souriante.
Une fine moustache d'un ton fauve se retroussait à la Van Dyck sur sa
lèvre supérieure.
Ses yeux, d'un bleu sombre, exprimaient l'intelligence et la décision. Un petit feutre mou se posait crânement sur sa tête et s'inclinait un peu
vers l'oreille droite.
Tout en marchant, ilfumait une cigarette qu'il avait allumée en descea-
dant du train.
Ce jeune homme se nommait Etienne Castel.
La pauM-e leuiuic laillil s'ovauouir loisqu-elU ae lioiiva en l'ace du cadavre de son IVcre. LlV. 18-— 11. CiEIFROY, ùJileur — r.cpioduclion ialerdite. 18.
LA PORTEUSE DE PAIN i39
Il n'avait jamais connu sa mère.
Son père, un négociant du quartier Montmartre, était mort quatre années auparavant, laissant k Etienne une petite fortune qui lui avait permis de se livrer à ses goûts et de suivre la carrière artistique, clan» laquelle il espérait arriver, à force de travail, à prendre une place honorable et à se faire un nom estimé des connaisseurs.
La vocation d'Etienne Castel était véritable ; — le jeune homme possédait en outre une sérieuse énergie, une rare persévérance; aussi les amateurs de peinture commençaient-ils à apprécier ses tableaux.
Tout en marchant d'un bon pas sur la route de Ghevry, Etienne admirait la magnificence des teintes chaudes dont l'automne revêtait la
nature.
Au moment où il entrait dans le village quelques paysans le saluèrent comme une ancienne connaissance.
L'artiste rendit les saints et poursuivit sa route jusqu'auprès de la niaison curiale, où il s'arrêta.
Là il agita une sonnette puis, tournant le bouton de la grille qu'on ne fermait jamais à clef, il entra dans le jardin, suivit l'allée sablée qui contournait la pelouse et le presbytère, et gagna le potager.
L'abbé Laugier, une bêche à la main, jardinait.
Au bruit des pas du nouveau venu, il leva la tête.
En apercevant Etienne il poussa une exclamation de joyeuse surprise, enfonça le fer de sa bêche dans la plate-bande qu'il labourait et vint à \a rencontre du jeune homme.
Celui-ci s'avança vivement.
— Sois le bienvenu, cher enfant! ! ! — - s'écria le bon curé en serrant les mains de l'artiste. — Quelle agréable surprise!
Puis, ouvrant ses bras à Etienne, il l'attira contre sa poitrine et l'embrassa avec effusion. ^
— Ainsi, — fit le jeune homme en souria«t, — vous me pardonnez, cher monsieur Laugier, l'indiscrétion qui me fait tomber chez vous comme un obus inattendu?
— Je te pardonnerai cette question absurde si tu me promets que ta visite sera longue ..
— Je vous donnerai huit jours...
— Huit jours seulement! ! — T/pst trop peu...
— Je ne puis disposer d'un temps plus long.
— Eh bien! va pour huit jours de bonnes promenades... de bonnes causeries...
— Et de bonnes parties d'échecs... — ajouta Etienne en riant.
— Nous verrons si tu es plus fort que l'année dernière...
— Je crains beaucoup de n'avoir fait que peu de progrès.
— Mais tu dois être fatigué?
— Pas le moins du monde.
— Viens te débarrasser de tout ton attirail et dire bonjour à ma chère sœur, qui sera très enchantée de te voir...
— Et que je vais, j'espère, trouver en bonne santé comme vous...
— Oui... heureusement... — Ah ! le bon Dieu est bon ! ' — Il nous fait la vie douce ! !
En prononçant ces dernières paroles, l'abbé Laugier avait conduit Etienne dans une petite pièce du rez-de-chaussée, où le jeune homme déposa son matériel de peintre.
Ensuite le curé appela :
— Clarisse I . . . Clarisse ! . . .
— Que veux-tu, mon ami ? — demanda la veuve du haut de l'escalier.
— Descends vite... — C'est une visite... une visite qui te fera plaisir...
— Notre artiste est là...
— Etienne ! ! — s'écria M""^ Darier en descendant vivement l'escalier.
— C'est une charmante surprise ; mais, s'il nous avait prévenus, on aurait pu du moins lui préparer sa chambre...
— Justement j'ai voulu vous faire une surprise, chère madame, répondit le peintre en embrassant sur les deux joues la sœur du curé. — Me voici uiiez vous pour huit jours.
— Ce n'est guère; mais enfin tu auras le temps de goûter à mes confitures... — As-tu besoin de prendre quelque chose?...
— Non, je vous assure...
— Nous déjeunerons comme d'habitude à onze heures. — Tu connais ta cnambre... — installe-toi... — Moi, je vais donner des ordres à Brigitte.
— Tu as toujours bon appétit?
— Un appétit de loup... ^toujours...
Et M™® Darier alla s'occuper de corser le menu du déjeuner.
— Tu me retrouveras au jardin... — dit le prêtre à Etienne, — je vais finir maplate-bande.
L'artiste monta son attirail dans la chambre qu'il avait l'habitude d'occuper chaque année, se lava les mains et le visage, puis rejoignit au potager l'abbé Laugier, qui, laissant de côté sa tâche de jardinage, prit le bras
de son visiteur,qu'il entraînasous unetonnelle de verdure, et, s'étanl assis, entama l'entretien en ces termes :
— Combien de choses tu dois avoir à m'apprendre, mon cher enfant, depuis six grands mois que nous ne nous sommes vus.
— Non, en vérité, mon cher abbé... ma vie a été d'un calme plat...
— Le travail?...
— J'ai travaillé beaucoup... avec ardeur et par conséquent avec joie.
— Et les résultats?...
~ Satisfaisants au point de vue matériel... — Je commence à vendre assez bien... Mais l'argent n'est pas tout...
— Tu rêves la gloire...
— Sinon la gloire, ce qui serait trop ambitieux à mon âge, du moins la notoriété...
— Mais tu es connu déjà...
Pas assez... — Je voudrais d'un seul coup me placer hors de pair...
— Que faudrait-il pour cela?
— Trouver un excellent sujet de tableau et l'exécuter magistralement... Deux choses bien simples, comme vous voyez ! ! — fit Etienne en riant.
— Tu trouveras peut-être cela ici, mon cher enfant...
— Je le souhaite, je l'esoère presque, car votre amitié m'a toujours
porté bonheur..
Je vais demander à Dieu, en disant ma messe, qu'elle te porte bonheur une fois encore...
L'abbé Laugier était le type absolu du bon curé.
Il avait une âme droite, un esprit élevé ; — il était prêtre, non par métier, mais par vocation. — II marchait d'un pas ferme dans la vie, tout à Dieu, tout à tous, et pratiquant sans cesse les trois vertus sublimes : la Foi, l'Espérance, la Charité...
— Faire le bien, — disait-il, — voilà le but.. — L'homme n'est au monde que pour cela...
Compagnon d'études et ami très intime du père d'Etienne Castel, il avait vu grandir le fils et reporté sur lui toute l'affection que lui inspirait le père, d'autant plus qu'il reconnaissait chez l'artiste une de ces natures d'élite que rien ne fait dévier de la voie droite.
Avons-nous besoin d'affirmer que l'affection d'Etienne pour le prêtre ne le cédait en rien à celle que le prêtre avait pour lui ?
A onze heures précises, nos trois personnages se trouvèrent réunis dans la salle à manger...
M'"® Clarisse Darier était presque riche, nous le savons ; aussi, grâce à elle, la table de son frère se recommandait non par le luxe, mais par un confortable dont il eût été difficile de ne pas se contenter.
Etienne mangea de grand appétit et, comme il ne comptait point se mettre au travail ce jour-là, il sortit avec le curé après déjeuner, et l'accompagna dans ses visites de charité chez les pauvres et chez les malades.
Les deux hommes ne rentrèrent que pour dîner et une longue partie d'échecs, où la victoire fut disputée chaudement, termina la soirée.
Etienne alla se mettre au lit et s'endormit en cherchant un excellent sujet de tableau qui, magistralement exécuté, pourrait — (ainsi que nous le lui avons entendu dire) — le mettre hors de pair...
Le lendemain il se leva de bonne heure, prépara sa palette, descendit s'installer dans le jardin et ébaucha rapidement une étude de la campagne, à peine éveillée sous les brumes transparentes du matin.
Vers sept heures et demie le prêtre revint de l'église après sa messe.
Il trouva Etienne à l'œuvre.
— Bon courage ! — lui dit-il. — Je ne suis pas très connaisseur; mais je ne crois point me tromper en affirmant que cette étude est bonne. — Il me semble que tu vois juste et que tu traduis bien ce que tu vois.
— Aucun éloge ne saurait être plus flatteur...
— Il est du moins sincère... — Continue...
L'abbé Laugier alla s'installer sous les marronniers, d'oùii pouvait voir l'artiste poursuivant son travail, et au besoin échanger avec lui quelques paroles.
A l'intérieur, W"^ Darier s'occupait des soins du ménage.
La servante Brigitte donnait à manger aux lapins et aux volailles dans une basse-cour voisine du jardin dont un rideau de troènes la séparait.
Dix minutes à peu près s'écoulèrent.
Un coup de sonnette retentit à la grille.
— Une visite... — fit Etienne.
— La porte est ouverte, — répliqua l'abbé. — Les gens qui viennent ici connaissent les habitudes de la maison. — On entrera après avoir
sonné...
M. Laugier achevait à peine ces paroles quand un nouveau coup de
sonnette se fit entendre.
— Décidément, c'est une personne étrangère...— dit le prêtre. — Brigitte, — ajouta-t-il en élevant un peu la voix, — allez voir qui sonne, je vous prie !...
La servante se hâta d'abandonner poulets et lapins : — elle déposa son balai et courut à la grille.
Une femme épuisée, portant un enfant dans ses bras, était à genoux sur
le seuil.
Brigitte s'approcha vivement d'elle
— Par pitié, — balbutia Jeanne, que nos lecteurs ont déjà reconnue
avec son fils Georges, -- par pitié, du secours, pour moi et pour mon
enfant L..
Très émue, très attendrie, Brigitte prit la jeune veuve par la taille et
voulut l'aider à se relever. -
Jeanne fit un effort, parvint à se soulever à demi, mais ses forces la trahirent; elle faillit tomber à la renverse.
- Monsieur le curé, - cria Brigitte, - venez ici, s'il vous plaît, venez
vite!...
A cet appel, l'abbé Laugier et Etienne se levèrent précipitamment et
accoururent.
— Qu'y a-t-il donc, Brigitte? — demanda le prêtre.
- Une jeune femme qui a besoin de secours et qui est en train de
s'évanouir...
Petite maman, où as-tu mal?... - criait Georges en embrassant les
joues pâles de sa mère.
Cette pauvre femme et son enfant se meurent de fatigue !... - di^ Etienne en soutenant Jeanne.
— Et peut-être de faim... — ajouta le curé.
Brigitte avait pris dans ses bras le petit Georges.
M-"* Darier, intriguée par les exclamations que nous avons reproduites, accourut à son tour.
Clarisse, ma chère sœur, - lui dit le prêtre, - deux tasses de bouillon pour ces pauvres créatures, bien vite, je t'en prie, et une bouteille de vieux vin de Bordeaux. - La mère et le bébé tombent d'épuiseinent... — Brigitte les servira au grand air, sous les marronniers.
Brigitte suivit M"« Darier, après avoir assis l'enfant sur un banc.
Etienne et l'abbé soutinrent Jeanne, qui put se traîner jusqu'auprès de
son fils.
Quelques curieux s'étaient arrêtés devant la grille du presbytère et
avaient assisté à l'accueil fait aux fugitifs.
- Quel brave homme, tout de môme ! ! - disait un paysan. - Pour donner son argent aux malheureux, et pour soulager ceux qui souffrent, il est toujours prêt... - Foi de Mathieu, je ne connais pas son pareil !...
Jeanne était tombée sur le banc, près de Georges, et plus que jamais semblait défaillante.
Etienne avait couru chercher de l'eau fraîche, et lui mouillait les tempes pour la ranimer.
M"'" Fortier ouvrit ses yeux à demi fermés, et promena ses regards autour d'elle, cherchant son fils.
Elle l'aperçut et tendit les mains vers l'enfant.
— Tranquillisez-vous, madame, — dit vivement le prêtre, — nous allons avoir bien soin de lui.
— Oh ! merci. . . merci. . . — bégaya Jeanne, dont le visage se détendit et dont les larmes coulèrent ; — il a faim, le cher petit...
En ce moment M"^" Darier et Brigitte revinrent, apportant de quoi restaurer la mère et le fils.
La nouvelle envoyée par dépêche à Saint-Gervais, à la sœur de M. Labroue, par le caissier Ricoux, avait été un coup de foudre pour M"« Bertin.
Quoique le télégramme fût très laconique, les mots qu'il contenait n'étaient que trop clairs.
M"® Bertin ne chercha point à se faire illusion et comprit à l'instant toiile l'étendue de son malheur ; mais elle était de nature énergique et ne se laissait pas facilement abattre.
Après avoir donné les premiers moments à la douleur, elle se dit qu'elle devait agir sans perdre une minute, ainsi que le lui demandait la dépêche.
Il était nécessaire de partir pour Alfortville, elle le savait, elle le sentait ; mais à son immense chagrin se joignait une profonde angoisse : — elle ne pouvait emmener avec elle son neveu bien-aimé, — le petit Lucien n'étant qu'à peine convalescent.
Donc il fallait le confier à quelqu'un de sûr.
A qui?...
Le temps pressait. — M""® Bertin prit vivement un parti. — Elle alla trouver une bra^e paysanne, sa voisine, dont elle connaissait la conduite exemplaire et la probité, et lui proposa de venir s'installer dans sa demeure pendant son absence, qui sans doute ne serait pas longue
La paysanne accepta, suivit séance tenante M"« Bertin et vint prendre sa place au chevet de l'enfant, qui fondit en larmes quand il apprit que sa tante allait le quitter, mais qui se calma lorsqu'elle lui promit de revenir au plus vite et de lui rapporter un jouet.
La sœur de Jules Labroue partit sans trop d'inquiétudes relativement ô son neveu, mais épouvantée du tableau sinistre qui l'attendait à Alfortville.
— Je vous remercie, dit-elle, je vous remercie du fond du cœur.
LiV. 19. -H. GEIFROY, édit. - Reproduction interdite. J9
Ce tableau était, en effet, effroyable et navrant
La pauvre femme faillit s'évanouir lorsqu'elle se trouva en face de l'usine incendiée et du cadavre de ce frère qu'elle avait vu la veille si plein de vie, de force et de confiance en l'avenir.
Ricoux s'était pour ainsi dire installé sur le théâtre du sinistre.
Voulant faire du zèle et se donner de l'importance, il avait veillé près du corps et se trouvait là quand arriva M"" Bertin.
Le caissier prodigua des consolations banales à la sœur de son ancien patron et lui dit ensuite qu'ils avaient à parler d'affaires, car il s'agissait de sauvegarder autant que possible les intérêts de l'enfant orphelin.
Il raconta dans quelles circonstances on avait trouvé le cadavre de l'ingénieur, et l'accusation terrible, en apparence indiscutable, qui pesait sur Jeanne Fortier. . .
— Ainsi — s'écria M""' Bertin avec une indicible stupeur, — ainsi, cette femme, cette malheureuse, que mon frère m'avait demandé de prendre auprès de moi pour assurer à la mère et au fils une existence heureuse, aurait conçu le monstrueux projet d'assassiner son bienfaiteur . .
— Est-ce possible?? — Ne vous abusez-vous pas, monsieur Ricoux. — N'êtes-vous point le jouet d'une erreur?... - Parfois la justice s'égare...
— Une femme n'aurait-elle pas été trahie par ses forces?... - Bans cet assemblage inouï de crimes, il me semble voir la main d'un homme...
— Les preuves les plus écrasantes se réunissent contre Jeanne Fortier, madame, - répondit sentencieusement le caissier. - Monsieur le juge d'instruction chargé de l'affaire vous l'affirmera comme moi.
M""- Bertin ne formula -point d'objections; mais elle ne se sentait pas
convaincue.
Le caissier reprit .
— Le juge d'instruction vous prie de vous présenter à son cabinet le plus tôt possible... - Il m'a chargé de vous le dire... - Je vous donnerai son nom par écrit...
— J'irai...
— Maintenant, causons des affaires de mon cher et regretté patron...
— Il avait toute confiance en moi, et j'ose dire que je le méritais... — La tenue de mes livres était irréprochable...
— Ces livres sont détruits?...
— Jusqu'au dernier feuillet, madame; mais je me fais fort de les reconstituer. J'ai tous les comptes dans la mémoire...
~ Au moment du sinistre mon frère avait-il de l'argent en caisse?...
— Oui.
— Lne forte somme?...
^ Trop forte, hélas!...
— Et tout est perdu ?
— Tout.
Alors nous sommes en face d'un passif considérable?...
— Près de deux cent mille francs...
— Deux cent mille francs ! 1 — répéta madame Berlin avec épouvante. — Gomment les payer? —C'est impossible, puisque je n'ai pas de fortune, et la mémoire de mon pauvre frère sera insultée! !
— Ceci n'est point à craindre, madame, — répondit le caissier. — Qui donc insulterait la mémoire de mon cher patron?...
— Ceux à qui sa mort fera perdre de l'argent.
— Ils ne seraient pas injustes à ce point! — Personne n'ignore que M. Labroue était l'honneur en personne, la probité même! Un crime vient de trancher cette existence toute de travail et de loyauté ! — On n'accuse pas votre malheureux frère, madame, on le plaint. — On plaint aussi son fils, un enfant qui, à cette heure, n'a plus que vous pour appui! Rassurezvous, d'ailleurs, madame... — Les sommes que devait M. Labroue seront intégralement payées.
— Par qui ?
— Par les compagnies auxquelles mon regretté patron avait assuré l'usine et son matériel. — Ces compagnies sont solides; elles fourniront des sommes au moins égales à celles du passif. — Donc, je vous le répète, tout sera payé, et votre frère ne fera perdre un sou à qui que ce soit ! !
— Les compagnies d'assurances sont-elles prévenues du sinistre ?
— Ce matin, à la suite des lettres que j'avais écrites, leurs inspecteurs sont venus dresser procès-verbal... — Si —, (chose qui me semble impossible) — on soulevait quelques difficultés, quelques contestations de détail, je vous engagerais à intervenir comme s^ur de M. Labroue et comme tutrice de son seul héritier, car le conseil de famille vous nommera certainement tutrice de votre neveu...
— J'interviendrai, s'il le faut, moi-même, du moins en laissant ma procuration à l'homme d'affaires de mon frère.
— je l'ai vu ce matin... il attend votre visite...
~ Je passerai à son cabinet... — Ainsi tout est perdu!... — ajouta ^jme Bertin avec un soupir. — L'enfant de mon frère ne possédera rien!...
— Il lui restera le terrain sur lequel s'élevaient les constructions de l'usine...
— Ce terrain, sans les constructions, est d'une valeur bien minime et difficilement réalisable... — Heureusement, Lucien ne me quittera point, et le peu que j'ai lui restera après moi... — C'est le pain assuré... Vous avez l'autorisation de faire procéder au service funèbre de mon pauvre frère?
— Oui, madame... Ce service est commandé pour trois heures...
L'article dans lequel on parlait de sa mort héroïque était tombé sous ses yeux.
M"»® Berlin prit les mains du caissier et les serra.
— Je vous remercie, — dit-elle, — je vous remercie du fond du cœur, de toutes les preuves d'affection et de dévoûment que vous donnez à celui qui n'est plus...
— J'étais très attaché au patron, — répliqua le caissier; — il avait toujours été bon pour moi... —C'est lui que je regrette aujourd'hui et non ma position perdue...
La conversation fut interrompue par l'arrivée de l'homme d'affaires dont parlait Ricoux quelques minutes auparavant.
Il venait à Alfortville prendre des renseignements sur les lieux mêmes.
M»^» Berlin, qui le connaissait, s'entretint longuement avec lui et lui recommanda de défendre par tous les moyens légaux les intérêts de l'héritier.
— Faites en sorte qu'on ne soit point obligé de vendre les terrains. .. — ajouta-t-elle...— On en tirerait peu de chose aujourd'hui, et peut-être plus tard mon neveu pourra-t-il faire reconstruire l'usine de son père.
Dans l'après-midi de ce même jour on arrivait de tous côtés pour l'heure
du convoi...
Amis, clients, fournisseurs, ouvriers, gens du pays et des environs, venaient rendre un dernier hommage à l'homme de bien qu'ils avaient connu, aimé et estimé.
Le corps fut conduit à l'église et au cimetière au milieu du recueillement et de la tristesse de tous les assistants.
M""* Bertin se rendit ensuite à Paris avec le caissier, qui l'accompagna au palais de justice, dans le cabinet du juge d'instruction.
Ce magistrat les reçut à l'instant même.
— Tout d'abord je dois vous apprendre, madame, — dit-il, — que le crime effroyable qui vous met en deuil sera puni... - Je compte recevoir, avant la fin du jour, la nouvelle que la misérable femme dont la culpabilité n'est point douteuse est aux mains de la iustice...
— Hélas ! — murmura M"' Bertin, - cela ne me rendra pas mon frère ! ~ Malheureusement non, mais du moins il sera vengé 1 — répondit le
juge d'instruction ; puis il ajouta : — J'ai tenu à vous voir, madame, afin d'être fixé d'une manière absolue sur le moment du retour de M. Labroue. Votre frère, m'a-t-on dit, était allé chez vous, à Saint-Gervais, visiter son enfant malade.
— Oui monsieur, appelé en toute hâte par une dépêche de moi. — Mon neveu, le petit Lucien, venait d'être atteint d'une angine pouvant amener de graves complications... — La présence du père me semW.ait indispensable. — Quand mon frère arriva, la situation s'était favorablement modifiée... l'enfant allait mieux... tout danger avait disparu... — Mon frère fut aussitôt rassuré et, des affaires importantes nécessitant son retour à
l'usine, il repartit le lendemain au lieu de passer deux jours auprès de moi, comme il en avait en d'abord l'intention.
- Et comme il nous l'avait annoncé... - ajouta le caissier Ricoax.
- Par quel train est-il reparti le lendemain de son arrivée?
- Par l'express de quatre heures quarante-cinq minutes du soir...
- Il se trouvait alors vers neuf heures à Paris, où il s'est arrêté assez longtemps, pour des motifs qui nous sont inconnus, et il est arrivé à l'usine où l'incendiaire commengaitsoncrime...- L'incendiaire, surprise.
l'a frappé... , , , <:. u * „„
- Une femme... -fit observer M- Bertin. - Est-ce probable? Est-ce
possible? ,. , ...
iNous n'avons à cet égard aucun doute... - répliqua le magistrat. -
Vous savez quelle est cette femme ? ,. , ,,
Oui, Jeanne Fortier, la veuve d'un ouvrier tué à l'usine et à laquelle mon frère s'intéressait vivement. ' , • vt «
- Vous ignorez sans doute que M. Labroue venait de retirer à Jeanne Fortier l'emploi qu'il lui avait confié et qu'elle ne remplissait point d une
façon satisfaisante? . ..•*•♦
Non, monsieur, je ne l'ignore pas; mais ce renvoi ne cens .tuait point une disgrâce pour Jeanne Fortier et ne lui causait aucun préjudice. - Scn remplacement par un homme était utile, voilà tout. - Mon frère ne voulait pas laisser sans ressources la veuve de son employé... - Le jour même de sa mort, il m'avait prié de la prendre chez moi, ainsi que son fils, et la chose était convenue entre nous... , „ , , ,
- Jeanne Fortier connaissait-elle cette démarche de M. LabroueT
— Je ne le crois pas...
- Alors, l'ignorant, elle poursuivait son œuvre de vengeance
— Est-ce certain?... ^
- Je vous répète, madame, que le doute est impossible. -Nous avons recueilli contre elle des charges accablantes.- Sa disparition seule serait une preuve suffisante de culpabilité. „ • ..
1 II est vrai que sa fuite est étrange... - dit M- Bertin. - Mais cette fuite se peut attribuer à l'épouvante aussi bien qu'au crime ?...
- Eh! madame l qu'aurait pu craindre Jeanne Fortier innocente? - D'ailleurs ses acbats de pétrole démontrent non seulement le crime, mais
la préméditation...
- Quels mobiles auraient fait agir la malheureuse?
— La vengeance, d'abord.
— Et ensuite?
— La cupidité.
^ A-t-elle volé?
— Si ce n'est pas prouvé, c'est du moins plus que probable. — M. Labroue a été tué dans le couloir conduisant à son cabinet. — C'est là qu'on a relevé son cadavre.. . Pourquoi la meurtrière se trouvait-elle en cet endroit sinon pour y voler la somme considérable dont elle connaissait la présence dans la caisse?
— Ceci n'est qu'une supposition...
— Cette supposition deviendra une certitude lorsque nous aurons fait fouiller les décombres pour y chercher des parcelles d'or fondu, qui ne peuvent manquer de s'y trouver si le vol n'a point été commis...
— Bref, vos soupçons ne se portent que sur Jeanne Fortier?
Le juge d'instruction attacha sur M™« Bertin un regard où se lisait une curiosité très vive.
— Personne ne nous a été signalé, — fit-il ensuite. — Auriez-vous, madame, des doutes à l'endroit de quelqu'un?...
— Je dois, monsieur, vous dire tout ce que je sais, et même tout ce que je pense... — J'ai eu avec mon frère un long entretien le jour où il est venu voir son fils à Saint-Gervais... — Vous savez que mon frère était un inventeur qui passait sa vie à chercher des progrès et des innovations dans la mécanique industrielle ?
— Je sais, comme tout le monde, madame, que M. Labroue était un savant et un chercheur...
— Mon frère m'a fait une confidence...
— Laquelle?
— Il venait d'inventer une mécanique à guillocher les surfaces courbes, qui devait lui constituer en peu de temps, croyait-il, une grosse fortune ; — tous ses plans étaient achevés dans le plus grand secret... — Il allait les mettre à exécution d'un moment à l'autre...
— Eh bien, madame?...
— Je viens de vous dire que les plans étaient achevés dans le plus grand secret... — C'est inexact.
— M. Labroue s'était-il donc confié à quelqu'un?
— Oui.
— A qui ?
— A un homme qui pourrait avoir eu l'idée de s'emparer de l'invention de mon frère, de l'exploiter pour son propre compte et de s'enrichir au détriment de l'inventeur véritable... — Ceci admis, le vol, l'incendie de l'usine, l'assassinat du patron, tout s'expliquerait, car je ne puis croire qu'une femme, quelles que soient d'ailleurs son énergie, sa force physique et sa haine, puisse accomplir une pareille œuvre de destruction..
— A quelle personne M. Labroue avait-il confié son secret?
— A un contremaître de son usine...
Une lasse de bouillon et un peu de vieux vin rùconforlèrent les deux pauvres créatures.
LlV, 20. — H. GEFI'KÛY, éUil. — UeproducUon interdite.
— Le nom de ce contremaître?
— Jacques Garaud...
Le caissier Ricoux bondit.
Le juge d'instruction eut un geste de commisération presque railleuse.
— Vous vous égarez, madame... — fit-il ensuite.
— Je m'égare...
— Certes, madame I ! — S'il est un homme qu'aucun soupçon ne paisse atteindre, c'est celui que vous désignez..,
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est mort.
— Mort ! I — s'écria M™ Bertin.
— Oui, madame. — Mort victime de son dévouement en se précipitant au milieu des flammes pour aller sauver les papiers et la caisse de M. Labroue! !
— Gela, je l'affirme ! — ajouta Ricoux. — J'ai vu, de mes yeux vu, le toit du pavillon s'effondrer sur lui, et l'engloutir dans une fournaise tellement ardente que nous ne pourrons pas même retrouver son cadavre ! !... — Jacques Garaud fut un martyr du devoir ! — Honneur à son souvenir!!...
— Mort ! ! — répéta M"* Bertin. — Vous avez raison, monsieur ; je m'égarais... Pardonnez-moi une accusation folle!... — On ne m'avait point parlé de la fin tragique de ce brave homme...
— Je n'ai rien à vous pardonner, madame, — répondit le juge. — Vous voulez, comme nous, que l'assassin de votre frère soit puni, et vous cherchez... c'est bien naturel... Mais, croyez-moi, le véritable, le seul coupable, est l'odieuse créature que tout désigne, que tout accuse... C'est Jeanne Portier ! — Vous n'avez oas d'autres éclaircissements à nous donner, madame?
— Non, monsieur.
— Je vous rends donc votre liberté... — Si de nouveau j'ai besoiade vous, j'aurai l'honneur de vous écrire.
— Je serai toumurs à vos ordres.
M°" Bertin et le caissier Ricoux quittèrent le cabinet du juge d'instruction.
Jeanne et son fils, — nos lecteurs le savent, — avaient reçu Ju bon curé Laugier les premiers soins que nécessitait leur état.
Une tasse de bouillon et un peu de vieux vin de Bordeaux réconfortèrent les deux pauvres créatures brisées de fatigue et mourant de faim.
Les premières paroles de Jeanne furent celles-ci ;
j^g LA PORTEUSE DE PAIN
- Dieu vous récompensera de votre bonté, monsieur ! - Que serionsnous devenus sans vous, mon enfant et moi' . .
1 1 o!t à l'heure vous déjeunerez solidement, - dit la sœur du cnré pour couper court aux effusions de gratitude de M- Fortier.- Vous pren^ drez ensuite un repos dont vous paraissez avoir grand besoin... - Vous
'-'l'ZZZtl.. beaucoup... beaucoup... - s'écria Georges ,ui n'avait point quitté son joujou. - Aussi je suis bien fatigué... et pourtant petite mère m'a porté presque tout le temps.
- Eh bien ! tu vas dormir un peu, mon mignon, en attendant le déjeuner - at M- Darier en embrassant l'enfant. - Vous aussi, pauvre Lme... - ajouta-t-elle en s'adressant à Jeanne. - Brigitte a préparé pour vous un lit sur lequel vous pourrez vous étendre...
La jeune veuve éclata en sanglots.
La reconnaissance débordait de son cœur gonflé.
Oh! merci!... merci!... — balbutia-t-elle.
— Veuillez me suivre...
Madame, - demanda Georges , - je peux emporter mon petit cheval, n'est-ce pas?
— Oui, mon mignon, emporte-le...
Jeanne avait pris la main de son fils.
Tous deux accompagnèrent M- Darier à la chambre disposée pour eux. ^ Dormez en paix, - leur dit la sœur du desservant. - On viendra vous réveiller pour le déjeuner...
— Encore une fois merci, madame... et soyez bénie ! ..
Oh! oui, madame... - ajouta Georges en prenant et en pressant contre ses lèvres la main de Clarisse Darier.
Celle-ci sentit deux larmes couler sur ses joues. ^
Elle embrassa de nouveau l'enfant et sortit pour cacher 1 émotion qu.
^'"ÉUrne Gastel et l'abbé Laugier, quand elle les rejoignit, causaient. -Vous parliez de cette pauvre mère et de son enfant, n'est-ce pas?
leur demanda-t-elle. , u- x
Oui madame, - répondit le jeune peintre, - et nous cherchions 4 deviner auel concours de circonstances l'avait conduite à 1« porte de le cure, exténuée de fatigue et mourant de faim...
— Les drames de la misère! — comme on l'imprime dans les jou»"naux,
— fit le curé.
— Les jeunes filles trompées, les jeunes femmes abandonnées par leurs maris et forcées de lutter seules avec un enfant contre les difficultés de la vie sont nombreuses, — reprit Etienne. — L'infortunée qui nous occupe est peut-être de celles-là...
— Elle n'appartient point à ce pays, — dit Clarisse ; — sa fatigue prouve qu'elle vient de loin...
— Et son visage, portant l'empreinte de profondes douleurs, atteste qu'elle a bien souffert... — ajouta l'ecclésiastique.
— Visage plein d'expression et que je dessinerai certainement... —
s'écria l'artiste.
— Que penses-tu faire pour elle, mon frère? — demanda M"»* Darier.
— Ce que nous faisons pour tous ceux qui viennent s'adresser à nous, ma sœur... — Lui donner un secours d'argent quand elle sera bien reposée, et lui laisser continuer sa route.
— Ne i'interrogerez-vous point? — fit Etienne.
— L'interroger! Pourquoi?
— Pour savoir... — - Cette femme a je ne sais quoi de préoccupé, d'inquiet, dans la physionomie... — Je ne serais pas très surpris qu'elle ait quelque chose à se reprocher.
— Soit, je la questionnerai, mais seulement pour pouvoir lui donner un bon conseil... — Si préoccupé d'ailleurs que soit son regard, quelque inquiétude que sa physionomie exprime, je crois que cette femme est très pauvre, très malheureuse, mais très honnête... — Nous verrons si je me
trompe...
Faute de renseignements, la conversation au sujet de Jeanne était
épuisée.
M. Laugier rouvrit son bréviaire.
Etienne reprit ses pinceaux, puis les abandonna pour saisir un crayon ei essayer d'esquisser de mémoire, sur une feuille de son carnet, les traits de la oyageuse inconnue.
La sonnette de la grille résonna de nouveau, et le facteur rural entra dans îe jardin, apportant au curé une lettre, et le journal qui chaqae joui-, à la même heure, arrivait de Pans.
M. Laugier déchira d'abord l'enveloppe de la lettre et parcourut le contenu qui n'avait pas d'importance.
LA' PORTEUSE DE PAliN
11 rompit ensuite la bande de son journal, le déplia, et se mit à le lire avec lenteur, ne passant pas une ligne du texte.
Bientôt il arriva à la seconde page, où s'étalait un long article sous cette rubrique :