‹ La porteuse de pain (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · UN TRIPLE CRIME · texte numérisé non relu

UN TRIPLE CRIME

L'abbé commença la lecture de cet article.

A mesure qu'il avançait dans cette lecture ses sourcils se fronçaient, et il laissa tout à coup échapper une exclamation qui fit tressaillir Etienne en le distrayant de son travail.

Il leva la tête.

— Vous trouvez dans le journal quelque chose qui vous intéresse, mon

cher abbé ? — demanda-t-il.

— Qui m'intéresse au plus haut point et qui va vous intéresser aussi, — répondit le prêtre ; — c'est étrange et c'est effrayant...

— Quoi donc? — fit M"' Darier qui sortait en ce moment de la maison.

— Approchez-vous de moi tous les deux, — dit le curé en baissant la voix: asfeyez-vous et écoutez...

Etienne et Clarisse, fort intrigués, prirent chacun un siège et gl^ssirent à la droite et à la gauche de l'ecclésiastique.

D'une voix toujours contenue l'abbé Laugier commença :

« Dans la nuit d'avant-hier à hier, un triple crime a été commis à Alfortville, crime prémédité longuement et exécuté avec un effroyable sangfroid.

« L'importante usine de l'ingénieur Jules Labroue, située à quelque distance de toute habitation, dans la plaine d'Alfortville, n'existe plus. — L'incendie, allumé par une main infâme, n'a laissé que des ruines, et l'ingénieur lui-môme, revenant de voyage à l'improviste au milieu de la nuit, a été assassiné par l'incendiaire surpris en flagrant délit de vol.

« L'ingénieur Labroue n'est point la seule victime.

« Le contremaître Jacques Garaud, n'écoutant que son dévouement, a trouvé la mort au milieu des flammes en essayant d'opérer le sauvetage de

la caisse.

« L'usine était gardée la nuit par une femme, — Jeanne Portier.

« Tout désigne cette femme comme ayant commis ce triple crime pour se venger de son renvoi décidé deux jours auparavant par M. Labroue.

« La misérable créature s'est enfuie avec son enfant, laissant le feu, allumé par elle à l'aide du pétrole, achever son œuvre de destruction.

« Le parquet de Paris et la préfecture ont pris les mesures nécessair&s pour que Jeanne Fortier n'échappe point au châtiment qu'elle mérite.

« Son signalement a été télégraphié à toutes les brigades de gendarmerie. — Nous le recevons nous-mêmes, avec prière de l'insérer. — Le voici :

. « Vingt-six ans, taille un peu au-dessus de la moyenne, très bien proportionnée. — Chevelure abondante d'un blond fauve, traits réguliers, grands yeux d'un bleu foncé, pâleur mate, allure décidée. — Jeanne Fortier est accompagnée d'un enfant de trois ans et demi. »

Là s'arrêtait le signalement.

Clarisse Darier et Etienne Castei avaient écouté avec une anxiété croissante la lecture de l'article qui précède.

Quand l'abbé eut achevé, M""® Darier s'écria :

— Mais c'est, de point en point, le portrait de la femme recueillie par nous!! — Cet enfant de trois ans et demi... Cette fatigue... Cet épuisement... La malheureuse fuyait le théâtre de ses crimes 1 1

— Silence, ma sœur! — dit vivement le curé. — Cette femme est ici sous mon toit... dans la maison du représentant de Dieu sur la terre ; — ne nous hâtons pas de l'accuser! — si elle est coupable, nous le saurons...

— Et alors, tu la livreras...

— Je ne la dénoncerai pas... — Je laisserai à la justice le soin de la trouver...

Brigitte vint annoncer que, le déjeuner étant servi, on pouvait se mettre à table.

— Et cette femme?... et cet enfant? — demanda le prêtre.

— Je les ai réveillés, monsieur le curé, et j'ai mis leurs couverts à côté du mien, dans la cuisine...

— Vous avez bien fait... — Prenez soin d'eux... Après déjeuner, je les verrai...

Pendant le repas, l'abbé Laugier évita de parler de Jeanne En quittant la table, il dit à Brigitte :

— Vous nous servirez le café dans le jardin... — Vous ajouterez une tasse pour l'étrangère, et dans un instant vous nous l'amènerez...

— Oui, monsieur le curé...

Brigitte, docile aux ordres qui lui avaient été donnés, et d'ailleurs naturellement charitable, avait entouré de soins et d'égards Jeanne et Georges.

Deux heures de sommeil, suivies d'un repas substantiel, avaient suffi pour rendre des forces et de l'énergie à la pauvre mère fugitive.

Pendant le déjeuner, Brigitte ne s'était point fait faute de questionner Jeanne, sans obtenir de réponses bien précises à ses questions.

Le seul désir exprimé par la jeune femme était celui de trouver une place dans le pays.

— Vous prendrez tout à l'heure le café au jardin avec monsieur le curé,

— lui dit la vieille servante, — et vous en orofiterez pour lui expliquer vos souhaits...

— Croyez-vous qu'il voudra bien s'occuper de moi?

— Certes oui, je le crois. Monsieur le curé ne songe qu'à faire du bien. ..

— Il connaît beaucoup de monde... il vous trouvera une bonne condition, 011 vous serez heureuse... — Ne craignez rien.

Jeanne se demandait :

— Dieu prendrait-il enfin pitié de moi? — Est-ce pour me sauver qu'il m'a conduite ici?

Un coup de sonnette avertit Brigitte qu'elle pouvait servir le café.

L'abbé Laugier, Etienne et M™* Darier descendaient au jardin.

L'artiste tirait de sa poche le carnet sur lequel il avait commencé, de mémoire, à crayonner le. portrait de l'inconnue.

Brigitte amena la veuve de Pierre Fortier, suivie du petit Georges qui, redevenu gai, traînait joyeusement derrière lui son dada de carton.

D'un rapide coup d'œil le prêtre examina la physionomie de Jeanne, tandis que Clarisse éloignait sa chaise de la table avec un sentiment d'involontaire répulsion.

— Approchez-vous, madame, et asseyez-vous, — dit l'aboé en désignant un siège. — Un peu de café vous fera grand bien...

Jeanne, confuse et très émue, s'avançait timidement.

— Asseyez-vous, — répéta M. Laugier...

La jeune femme obéit.

Le petit Georges s'approcha du prêtre.

— Monsieur le curé, — lui dit-il, — voulez-vous me permettre de iouer dans le jardin?... Je ne toucherai pas aux fleurs...

— Oui, oui, va, mon enfant.

— Merci, monsieur le curé.

Le bambin embrassa sa mère et s'éloigna en faisant rouler son cheval sur le sable fin des allées.

Brigitte servait le café.

Etienne, son crayon à la main, rectifiait les lignes de l'esquisse pour laquelle Jeanne posait à son insu

— Vous allez mieux, n'est-ce pas, madame ? — demanda le prêtre à la jeune veuve.

— Oh! oui, monsieur, beaucoup mieux... grâce à vous !! — Mes forces sont revenues...

— Complètement?...

— Presque complètement..

— Assez, enfin, pour vous permettre de continuer votre voyageî

Clarisse Darier et Etienne avaient écouté avec anxiété la lecture de l'article.

LiV. 21.— H. GEFFROY, éditeur. — Reproduction interdite. 21

Jeanne rougit et, avant de répondre, hésita. L'abbé s'aperçut de cette rougeur, de cette hésitation, et reprit : — Ghevry n'est point le but de votre voyage, je supposer.. — Vous ne comptez pas rester dans le village où vous êtes?...

— Je voudrais y rester...— balbutia Jeanne tremblante; — je voudrais être au but de mon voyage...

— Comment cela ? — demanda l'abbé.

— Quand j'ai sonné à vDtre porte, brisée de fatigue, presque mourante, tenant mon fils dans mes bras, je venais solliciter à genoux votre appui.

— Vous veniez chez moi ?... — s'écria M. Laugier surpris.

.— Oui, monsieur le curé... — On m'avait indiqué votre demeure...

— Qu'aviez-vous à me demander?

— De m'aider à trouver dans ce village une place, un emploi, si modeste fût-il, me permettant de vivre et d'élever mes deux enfants...

— Vous avez deux enfants?

— Oui, monsieur... une petite fille de onze mois, en nourrice... et mon petit Georges qui a trois ans et demi...

— Mais, le père de vos enfants?...

Jeanne esbuya deux grosses larmes coulant sur sa joue, et répondu d'une voix à peine disûrcte :

— Il est mort...

— Ah ! vous êtes veuve I

— Pourquoi est-ce à Ghevry que vous venez chercher du travail? Ghevry n'est qu'un hameau, et on s'y place plus difficilement que dans un centre plus peuplé... — Avant de venir ici, n'habitiez-vous pas une ville et n'aviez-vous pas un emploi?

— Si, monsieur... J'avais un emploi...

— Vous l'avez quitfé?

— Malgré moi... — J'ai été renvoyée... non pour cause d'inconduite, mais je ne réunissais point certaines conditions nécessaires. — Je devais dans quelques jours quitter ma place... — Une triste circonstance m'a fait l'abandonner plus tôt...

— Et vous voyagez à pied avec votre enfant?... — Étiez- vous donc absolument sans ressources?

- Oui, monsieur... - J'avais sixsous... - Ils m'ont servi hier ànourrir à peu près mon petit Georges.

__ Pour vous chercher une place, pour vous présenter quelque part, il faut que je sache qui vous êtes... - Avez-vous des papiers attestant votre

identité ?

La jeune femme se mit à trembler de tout son corps.

— Des papiers?... — balbutia-t-elle.

Oui - Vous devez bien comprendre que pour être admise dans une maison quelconque, vous étrangère au pays, il faudra donner des références... - Personne, sans cela, ne consentirait à vous accepter.

Jeanne devint livide. .

Se faire connaître, c'était dire : - Je suis la femme qui s'est enfuie de l'usine incendiée...- Je suis la femme que tout le monde accuse et, comme un misérable s'est arrangé pour me perdre, je ne puis me justifier...

La situation semblait sans issue.

De quelque côté que se tournât la veuve du mécanicien, l'abîme î

Le trouble de la malheureuse n'échappa point au prêtre.

— Comment vous nommez-vous?... — poursuivit-il.

— Jeanne... — répondit la jeune femme.

— C'est un prénom cela... - Puisque vous avez été mariée, vous devez porter le nom de votre mari ?...

— Oui, monsieur le curé...

— Eh bien ! Ce nom ?

Le mensonge, l'hésitation même devenaient impossibles.

Il fallait se livrer...

— Jeanne Fortier... - bégaya la fugitive.

-Jeanne Fortierl -répétaM. Laugier.-Etvous venez d'Alfortville?... La victime de Jacques Garaud, tout effarée, se leva d'un bond.

— Ah 1 — s'écria-t-elle. — Vous savez tout !

— Oui, pauvre égarée, je sais tout, - fit le prêtre en lui prenant la main. — Je sais que vous êtes poursuivie, traquée par la police...

— Moi! ! moi!! — Et de quoi m'accuse-t-on?

— D'avoir mis le feu à l'usine et assassiné M. Labroue...

Mais c'est faux! C'est faux, cela! ! - répliqua Jeanne d'une voix vibrante, avec un geste d'horreur. - Devant Dieu qui m'entend, et sur la tête de mon fils que j'aime plus que tout au monde, je suis innocente, je

le jure! ! • j i, e-«

Frappés de l'accent de la jeune femme et de l'expression de sa physionomie le cure sa sœur et Etienne échangèrent un regard. TMaissi;ousêtes innocente, pourquoi fuir? pourquoi vous cacher?

i— reprit le prêtre.

— Pardon, monsieur; j'aurais k vous prier de me rendre un petit service...

- Pourquoi je fuis? pourquoi je me cache?... — Oui, vous avez raison, voilà ce qui rend l'accusation vraisemblable et la condamnation cer taine! 1... — Je fuis parce que je me sens perdue... et j'avais une preuve de mon innocence, cependant, une preuve indiscutable...

— Qu'est devenue cette preuve?...

— L'incendie l'a dévorée comme le reste?... — Ah ! je vous dirai tout, monsieur le curé, et vous me donnerez de la force pour souffrir, car mon

existence, désormais, ne sera qu'un long supplice...— La mauvaise chance s'acharne après moi... tout m'accable... tout m'écrase... et je suis innocente...

— Comment vous croire?...

— Ahl je sais bien que c'est difficile... — Écoutez-moi pourtant.cw Écoutez et jugez...

Puis, fiévreusement, rapidement, d'une voix haletante, interrompue par des sanglots, Jeanne raconta la mort de son mari tué par une explosion, au service de M. Labroue, son entrée dans l'usine, la passion farouche et les obsessions du contremaître Jacques Garaud; elle parla de la lettre qu'il lui avait écrite pour la décider à le suivre, et dont maintenant le sens lui paraissait effroyablement clair; elle cita des mots, des phrases gravés dans sa mémoire ; enfin elle dit ses terreurs au commencement de l'incendie, et son entrée dans le pavillon oti elle s'était trouvée en présence de Jacques et du cadavre de l'ingénieur... Elle répéta les paroles et les menaces du misérable lorsqu'il voulait la contraindre par la violence à fuir avec lui.

— C'est à ce moment, — continua Jeanne, — que je commençai à comprendre les termes de la lettre. — Cette fortune qu'il me promettait de partager avec moi, c'était celle de M. Labroue qu'il se proposait de voler I — Je voulus courir pour reprendre cette lettre précieuse, ma justification, mon salut, il était trop tard! ! — Le corps de logis que j'habitais s'écrculait dans les flammes, et j'entendais des voix s'élever contre moi, me désignant comme l'incendiaire... — Alors je perdis la tête et m'enfuis affolée, en emportant mon fils dans mes bras...

« Voilà la vérité, monsieur, la vérité tout entière I... — Je suis innocente... — Sur le salut de mon âme et sur la vie de mon enfant, je vous le jure de nouveau! !

Les accents de Jeanne avaient fait passer la conviction dans l'esprit de ses andireurs.

^ — Une mère qui'jure sur la tête de son enfant ne saurait mentir! — dit le curé — Je vous crois donc... — Mais expliquez-moi comment il se fait que ce Jacques Garaud soit mort dans l'incendie, victime de son dévouement, à ce qu'on assure...

— Lui, mort! — s'écria Jeanne. — Lui, victime de son dévouement l •— Allons donc !

— La note que publie le journal à ce sujet est explicite...

— Alors, je suis condamnée sans appel !...— murmura la jeune felnme. — Si Jacques Garaud est mort, aucune puissance humaine ne pourrait me disculper... — Je n'avais au'un espoir, c'est qu'en face de moi le misérable

n'oserait pas soutenir son mensonge... — Cet espoir disparaît... — Tout est fini pour moi !...

— Calmez-vous, je vous en prie, ma pauvre enfant ! — dit le prêtre. — Vous êtes assurément coupable de n'être pas restée au poste qui vous était confié... — On aurait dû vous trouver sur le lieu du sinistre, prête à répondre à toutes les questions, à repousser toutes les accusations. — Voire fuite a été une faute grave, mais non point un crime... — De tout le reste vous êtes innocente... — Je crois à un enchaînement terrible de preuves menteuses qui se réunissent contre vous et vous accablent; mais votre voix, votre regard, plaident pour vous...

— Les juges écouteront-ils ma voix? — Se laisseront-ils toucher par mon regard?... — bégaya Jeanne éplorée.

— Nous demanderons à Dieu de vous venir en aide, comme je lui demande en ce moment de nous inspirer... — Qu'allez-vous faire? Que devez-vous faire?

« Faut-il courir au-devant de l'accusation, vous présenter aux juges et leur crier : — Je suis iiniocente^ je le jure!

« Votre serment produira-t-il sur eux l'impression qu'il a produite sur moi? — Fera-t-il pénétrer dans leur esprit la conviction qu'il a fait passer dans le mien?

"" « Je l'ignore, je l'espère, je veux le croire, mais je ne puis l'affirmer...

« Ce que j'affirme, c'est que, forte de votre conscience, vous ne devez point hésiter à braver le péril, si grand qu'il soit.

M Le devoir qui s'impose à vous est d'aller à Paris trouver les magistrats et leur dire : — Je me nomme Jeanne Portier!... — On m,' accuse d incendie et d'assassinat!... — On me cherche... — Je pouvais me cacher, je ne l'ai pas voulu... — Me voici! ! — Je suis prête à me joindre d vous pour la recherche de la vérité !

Jeanne avait écouté les paroles du prêtre avec un effarement manifeste.

— Mais si je me hvre, — s'écria-t-elle, — c'est la prison qui s'ouvrira pour moi ! ! — On me séparera de mon fils I !...

— Malheureusement, c'est inévitable; mais ne vo^is en prenez qu'à vous, car vous portez la peine de votre fuite... — Examinons ensemble la situation : — Votre signalement est donné partout...— D'un jour à l'autre, si ce n'est d'une heure à l'autre, on vous arrêtera et vous serez conduite de brigade en brigade à Paris, où vous devrez répondre au juge chargé de l'instruction... — Croyez-moi, évitez les humiliations effroyables de ce calvaire!... — Livrez-vous !... — Je ne vous abandonnerai pas... — Je vous accompagnerai... — Je vous condiiirai moi-même au parquet, et je dirai au procureur impérial que je me porte garant de votre innocence...

La veuve de Pierre Portier avait pris son front dans ses mains.

— Mon Dieu!... — bégayait-elle ; — mon Dieu !...

— N'hésitez point... — continua le prêtre. — Songez que tout à Theure peut-être on viendra s'emparer de vous ici...

— Ici I — répéta Jeanne. — Dans votre maison ! !

— Ma maison n'est point inviolable, hélas! pour la justice des hommes!...

— Mais ma petite fille qui est en nourrice... — s'écria la jeune veuve en sanglotant, — mais mon enfant, mon Georges...

George3 avait entendu prononcer son nom. Il accourut.

— Petite mère, tu pleures!... Pourquoi pleures-tu ? — fit-il en tendant les bras à Jeanne.

Celle-ci l'enleva de terre et le serra passionnément contre sa poitrine, en le couvrant de ses baisers, en l'inondant de ses larmes.

Soudain, un violent coup de cloche retentit à la grille.

Des rumeurs confuses se firent entendre en même temps. — C'est moi qui lui ai indiqué le chemin de la cure... — disait une voix.

Une autre ajoutait :

— Je l'ai vue entrer chez monsieur le curé. — Elle est là, j'en suis sûr. Jeanne fut prise d'un tremblement nerveux.

— C'est de moi qu'on parle... C'est moi qu'on cherche... — bégayat-elle avec une indicible épouvante, en étreignant son fils plus étroitement encore.

Brigitte avait ouvert la grille.

En moins d'une seconde le jardin fut envahi par une vingtaine de personnes, à la tête desquelles se trouvaient le maire du village, le brigadier de gendarmerie et quatre gendarmes.

Le maire s'avança le premier, d'un air fort digne, salua respectueusement le prêtre et sa sœur, et prit la parole.

— Pardonnez-moi, monsieur le curé, — dit-il, — si je me permets, bien malgré moi, d'envahir votre demeure... — En agissant ainsi, je remplis un devoir... — Je me présente au nom de la loi...

Terrifiés par la vue des gendarmes, Jeanne et son fils avaient reculé. L'enfant se tenait serré contre sa môre, dont il avait saisi la jupe d'une main, tandis que de l'autre il tenait la ficelle de son cheval de carton.

L'abbé Laugier, attendri jusqu'aux larmes, étendit ses mams sur la tète de l'humble martyre. LlV. 22. —H. GEFFRO Y, édit. — Reproduction interdile. 22

Lo tableau qui venait de se former dans le jardin du curé était d'un effet saisissant.

Aucun melteur en scène, fût-il de premier ordre, n'aurait plus habilement disposé les personnages sur un théâtre.

Etienne Castel, frappé de la composition fortuite de ce tableau, courut à son chevalet, prit une toile blanche et se mit à dessiner à grands traits ce qu'il avait sous les yeux.

Le curé s'était levé et marchait à la rencontre du magistrat municipal.

— Je sais ce qui vous amène, monsieur le maire, — lui dit-il. — Vous cherchez une jeune femme nommée Jeanne Fortier ?...

— Oui, monsieur le curé, Jeanne Forlier, accusée du triple crime d'incendie, de vol et d'assassinat.

La fugitive, à laquelle Georges se cramponnait toujours, fit un pas en avant, et s'écria :

— C'est faux, monsieur! !... — Je suis innocente !

— Que vous soyez innocente ou coupable, — répliqua le maire, — ce n'est point à moi de juger... — Êtes-vous Jeanne Fortier?

— Je suis Jeanne Fortier...

— Gardienne de l'usine de l'ingénieur Jules Labroue, à Alfortville, département de la Seine ?...

— Oui, monsieur.

Le maire fit un signe.

Le brigadier de la gendarmerie s'avança en disant : ^ Au nom de la loi, et agissant en vertu d'un mandat régulier, je vous arrête...

— Eh bien ! arrêtez-moi! 1 — fit Jeanne avec exaltation. — Qu'on me conduise en prison !... Qu'on me juge!... Qu'on me condamne!... — On peut m'envoyer à la guillotine... On ne peut pas m'empêcher d'être innocente !

— Maman... maman... maman..— répétait le petit Georges, tout effaré. Le brigadier de gendarmerie se tourna vers ses hommes.

— Mettez-lui les menottes... — ordonna-t-il. Jeanne sentit un frisson courir sur sa chair.

— Les menottes... — répéta-t-elle d'une voix étranglée en reculant. — Oh ! non ! ! non ! ! je ne veux pas ! !

— Ne résistez point, mon enfant, je vous en priel... — fil le curé. — Résignez-vous en chrétienne... Obéissez à la loi...

La malheureuse femme baissa la tète et tendit les mains.

— C'est fait... — En route, maintenant! — commanda le brigadier. Georges s'était pendu aux mains enchaînées de la prisonnière.

— Reste, petite mère... — criait-il. — Reste... j'ai peur...

— Ne pleure pas, mon enfant, — lui dit Jeanne. — Viens!.. . Dieu nous

protégera...

— Je ne veuj^ pas qu'on t'emmène...

— Viens...

— Votre enfant ne peut vous suivre... — interrompit le brigadier.

Vous me séparez de mon fxls I... — bégaya Jeanne avec une stupeur

épouvantée.

— Je le dois... — L'ordre d'arrestation ne concerne que vous, Jeanne Foi-tier... — Il n'est question d'aucun enfant... Par conséquent, la femme en prison, l'enfant à l'hospice, en attendant des ordres supérieurs...

Jeanne devint pâle comme une morte.

— A l'hospice, mon enfant!...— fit-elle d'une voix à peine distincte.— Non... non... vous ne ferez pas cela...

Georges répétait :

— Reste, petite mère...

— Je ne veux pas, — poursuivit la prisonnière en se débattant au milieu des gendarmes, qui cherchaient à l'entraîner,— je ne veux pas qu'on me sépare de mon fils...

Elle ajouta, en tendant vers le prêtre ses mains suppliantes, qu'une chaînette de fer attachait l'une à l'autre :

— Monsieur le curé, par grâce, par pitié, intercédez pour moi!... — Dites-leur que c'est impossible... qu'on ne peut pas me séparer démon

fils....

Obéissez à la loi, pauvre femme, — répéta l'abbé Laugier, — et ne craignez rien pour votre enfant... — Il n'ira point à l'hospice... —Je le gard'erai près de moi; — le sachant en mains sûres, vous serez tranquille... — Si. comme je l'espère, il vous est possible de prouver votre innocence, vous viendrez le chercher ici, vous-même... - Si, au contraire, vous ne parvenez point à dissiper les ténèbres qui entourent le crime d'Alfortville, si vous êtes condamnée, je vous jure de ne point abandonner votre petit

Georges!...

M'^« Darier s'avança près de son frère, et dit en étendant la main :

. Ne tremblez pas et ne pleurez plus, pauvre femme...— Votre enfant retrouve une mère... Je vous jure, moi, de faire de lui mon fils... — Moi aussi, j'avais un fils de l'âge de celui-là... - Dieu me l'a pris... Je croirai que Dieu me l'a rendu...

Jeanne balbutiait au milieu de ses sanglots :

— Ne plus le revoir!... Ne plus le revoir ! ! Ah! c'est au-dessus de mes

forces 1 1

Georges continuait à crier :

Petite mère... peùle mère... ne t'en va pas...

j\|me Darier le prit dans ses bras et lui dit :

— Mon mignon, ta petite mère est obligée de partir, msis elle reviendra...

— Bien sûr?.. — demanda l'enfant.

— Oui, bien sûr...

— Quand?

— Bientôt... — En l'attendant, veux-tu rester avec moi?...

— Avec vous et avec monsieur le curé ? — fit Georges.

— Oui, avec nous deux...

— Eh bien, oui... je veux bien rester avec vous deux, si petite mère me promet qu'elle reviendra bientôt...

Jeanne suffoquait.

— Oh! prenez-le!... prenez-le!!...— dit-elle avec désespoir.— Aimezle bien... Parlez-lui de sa mère!... — Oui, cher mignon, reste avec la bonne dame et avec monsieur le curé... Reste avec eux... — lis te répéteront que ta mère est innocente et qu'elle t'adorait... tu entends bien... qu'elle t'adorait... ne l'oublie pas, ne l'oublie jamais !...

La vieille servante Brigitte sanglotait de tout son cœur, un peu en arrière, et de ses lèvres tombaient ces mots :

— Pai^vre femme!... pauvre petit!...

La veuve de Pierre Portier continua, en dévorant son fils de baisers : -- Embrasse-moi... Encore... encore... — Tenez, madame, — ajoutât-elle en s'adressant à la sœur du curé, — ■ recevez-le... emportez-le... que je ne le voie plus!...

Puis, se tournant vers les gendarmes :

— Emmenez-moi!.. . je suis prête...

Et elle s'élança vers la grille.

L'enfant poussait des cris lamentables.

M-"* Darier l'emporta dans la maison où Brigitte les suivit. Le curé accompagna jusqu'au seuil de sa demeure le maire de Chevry et Jeanne Portier.

Au moment de franchir le seuil, Jeanne se tourna vers le prêtre.

— Votre bénédiction, mon père, — lui dit-elle. Et elle s'agenouilla devant lui.

L'abbé Laugier, attendri jusqu'aux larmes, étendit ses deux mains sur la tête de l'humble martyre en balbutiant, car l'émotion lui serrait la gorge : >?

— Au nom du Dieu de justice et de bonté, mon enfant, je vous bénis ! ! Puisse la justice des hommes ne pas être aveugle, car les appar6r.ces sont contre vous; mais moi, je crois à votre innocence!...

Tous les assistants s'étaient découverts et inclinés.

Jeanne se releva.

L'ablié Laugier lui tendit les bras.

Elle s'y laissa tomber en pleurant.

— Allez, mon enfant! — dit ensuite le prêtre. — Soyez forte et mettez tout votre espoir en Dieu !...

^- Il ne me reste que lui et vous!! — répliqua Jeanne en suivant les gendarmes.

On i'enferma provisoirement à la gendarmerie, d'où quelques heures plus tard on la conduisit, en voiture — (grâce à l'intervention généreuse de l'abbé Laugier), — à Brie-Gomte-Robert; de là on télégraphia à Melun son arrestation.

Le lendemain, elle partait pour Paris en chemin de fer avec deux gendarmes, et on l'écrouait au dépôt de la préfecture de police.

Etienne Gastel se disait :

— J'ai trouvé mon tableau!... — A l'exposition prochaine, on parlera de moi! !

Jacques Garaud avait pris, sous le nom de Paul Harmant-^ sa place sur un paquebot faisant le service du Havre à Southampton.

De là il avait gagné Londres afin de s'embarquer sur le premier navire en partance pour l'Amérique.

L'article publié par les journaux au sujet de l'incendie de la fabrique d'AIfortville, et dans lequel on parlait de sa mort héroïque, était tombé sous ses yeux.

Il se réjouissait fort de la tournur.e que prenaient les affaires ; — tout marchait au gré de ses désirs ; — il ne lui restait qu'à arriver dans le pays cil, grâce à l'argent et aux plans volés, il pourrait faire rapidement une grosse fortune.

Nous le suivrons bientôt à bord du Lord-Maire, steamer de premier ordre qui devait le transporter à New-York.

Pour le moment, rejoignons Jeanne Fortier.

Aussitôt que M. Delaunay, juge d'instruction chargé de l'affaire, apprit l'arrestation de Jeanne et son arrivée au dépôt de la préfecture, il donna l'ordre de l'amener immédiatement dans son cabinet. — La malheureuse femme était préparée à tout.

Le courage, la résolution, l'énergie, avaient remplacé chez elle la faiblesse, la défaillance et le découragement

Aussi ce fut avec calme, avec sang-froid, qu'elle affronta la présence du magistrat de qui dépendait son sort.

Sans perdre une seconde, M. Delaunay s'assura qne son greffier était prêt à écrire, et commença l'interrogatoire.

— Votre nom? — dcmanda-t-il.

— Jeanne Fortier.

— Votre âge?

— Vingt-six ans, car je suis née à Paris le 15 octobre 18o3.

— Célibataire ou mariée?

— Veuve de Pierre Fortier, en son vivant mécanicien, mort de mort violente au service de M. Labroue, ingénieur, qu'on m'accuse d'avoir assassiné pour le voler, après avoir incendié son usine.

Cette phrase, prononcée d'un ton simple et ferme à la fois, fit lever la ,tôte au juge d'instruction.

Il attacha sur Jeanne un regard scrutateur, puis, après un moment de silence, il dit :

— Vous savez de quoi l'on "ous accuse... — Qu'avez-vousà répondre?

— Trois mots seulemer: : — Je suis innocente ! M. Delaunay haussa les épaules.

— Si vous étiez innocente, — répliqua-t-il, les yeux toujours rivés sur ceux de Jeanne, — pourquoi auriez-vous quitté l'usine et pris la fuite avec votre enfant, au lieu d'appeler au secours lorsque Tincendie s'est déclaré^

Jeanne parut se recueillir.

— Répondez! — fit le juge avec impatience.

— A quoi bon? — Vous ne me croirez pas.

— C'est que vous allez mentir.

— Non, c'est que la vérité n'est pas vraisemblable... — Tout conspire contre moi... — Comment ajouteriez-vous foi à un récit que pas une preuve ne vient appuyer ?... — Vous devez me croire coupable et cependant je suis innocente...

— Vous niez avoir assassiné M. Labroue ?

— Certes, je le nie de toutes mes forces !

— Vous prétendez que vous n'éprouviez à son égard aucune haine?

— De la haine! — Pourquoi l'aurais-je haï ?

— Il vous avait chassée.

— Non, monsieur... 11 m'avait tout simplement avertie quve je ne pouvais conserver mon emploi de gardienne de l'usine... — Il agissait dans la plénitude de son droit, et, quoique sa décision me fût pénible, ie comprenais qu'il avait raison de la prendre.

— Vous en vouliez à M. Labroue à cause de la mort de votre mari...

— Comment aurais-je pu en vouloir au patron d'un malheur dont il

j^g LA PORTEUSE DE PAIN

n'était point responsable? - Lui reprocher injustement mon deuil eut été l'acte (Tune folle... - M. Labroue, du reste, avait fait ce qui dépendait de lui pour me venir en aide après mon malheur...

— Nous niez avoir incendié l'usine?

— Je nie l'incendie, comme je nie l'assassinat ! - De ces deux crimes,

je suis innocente !

— Prouvez-le !

^Comment?... , „ u, «♦

En réfutant les preuves entassées contre vous et dont 1 ensemble est écrasant... - Vous avez à deux reprises acheté du pétrole...

— C'est vrai !

— Vous en avez placé une partie dans des bouteilles...

— C'est encore vrai!... , „ • \ - Ces bouteilles ont été retrouvées vides dans la cour de 1 usine, où

vous les aviez jetées après avoir répandu leur contenu sur les copeaux des

ateliers.

— C'est faux ! Je nie de toutes mes forces !

Le juge d'instruction attacha pour la seconde fois sur Jeanne un regard

pénétrant-

EUe ne baissa pas les yeux.

î!. Vous avez forcé la caisse de M. Labroue pour en voler le contenu... - L'ingénieur, revenant à l'improviste, vous a surprise et vous

^''-M^ Labroue a été tué par la main qui a versé le pétrole et forcé la caisse, mais cette main n'est pas la mienne. Voilà votre système de défense ?

— Ce n'est point un système de défense, c'est la vérité...

— A qui espérez-vous persuader cela?

Je vous avais prévenu, monsieur, que vous refuseriez de me croire... N'avez-vous point dit à M. Labroue, à la suite d'une discussion que le fait de vous avoir retiré votre emploi ne lui porterait pas bonheur?

— Je l'ai dit.

Avez-vous répété cette phrase au garçon de bureau David?

__ Je l'ai répétée... , . ,

Vous trouviez-vous dans le cabinet de M. Labroue, le jour de son départ pour Saint-Gervais où il allait voir son enfant malade où le caissier Ricoux est venu lui remettre de l'argent et établir l'état des sommes qui devaient exister en caisse?...

— Je m'y trouvais...

— Alors, vous avez tout entendu?

'-^•ytxryS^

Georges s'habituait à la cure, où on l'enveloppait d'affection, où oo le comblait de caresses.

LiV, 23. — H. GEFFROY, «.Mit. — Reproduction intcraite. 23

— Et si bien entendu, que le chiffre prononcé par M. Ricoux est resté dans ma mémoire...

— Quel était ce cliifFre ?

— Cent quatre-vingt-dix mille et quelques cents francs.

— Vous avez une mémoire prodigieuse ! — fit le juge avec ironie. — Il paraît que le chiffre énoncé devant vous était pour vous d'un grand intérêt. — La pensée criminelle se formulait déjà!...

— Eh! monsieur, ne peut-on se souvenir sans avoir pour cela une pensée criminelle ?

— L'acte de fuir comme vous l'avez fait n'est-il pas la preuve sans réplique de votre culpabilité ?

— Dites de ma faiblesse... J'ai cédé lâchement aux menaces qui m'ont été adressées... aux violences qui m'ont été faites..,

— Par qui? ^

— Par le vrai, par le seul coupable...

— Vous prétendez le connaître? — s'écria le juge.

— Je le connais.

— Nommez-le donc!

— Jacques Garaud...

— Le contremaître de l'usine?..,

— Lui-même.

Pour la seconde fois depuis le commencement de l'interrogatoire, M. Delaunay haussa les épaules.

— Vous êtes vraiment bien mal inspirée ! ! — répliqua-t-il d'un ton dédaigneux; — S'il est quelqu'un que vos accusations calomnieuses ne peuvent atteindre, c'est le brave contremaître qui, victime de son dévouement, a trouvé la mort au milieu des flammes...

— Justice de Dieu qui n'a pas voulu, — si Jacques Garaud est vraiment mort, — que le misérable puisse recueillir les fruits de ses crimes ! !

— Vous osez le croire vivant quand vingt personnes l'ont vu disparaître dans l'incendie! ! — Vous osez l'accuser! !

— Je l'ose.

— Toujours sans preuve, bien entendu?...

— La preuve, je l'avais!...

— Qu'est-elle devenue?

— Elle a été réduite en cendres à Alfortville, pendant la nuit fatale, car l'incendie n'a point épargné le pavillon habité par moi...

— Bref, cette prétendue preuve, vous ne la possédez plus?..,

— Non, monsieur...

- Et c'est sur des arguments de cette valeur que vous prétendez établir votre défense ?

i80 LA PORTEUSE DE PAIN

— Monsieur, voulez-vous m'entendra?

— Parlez, je vous écoute.

Jeanne recommença presque dans les mêmes termes le récit qu'elle avait déjà fait à l'abbé Laugier, à sa sœur et à Etienne Castel, mais l'impression produite par ce récit fut malheureusement bien différente.

Sa voix émue, l'expression puissante de son visage, avaient porté la conviction de son innocence dans l'esprit de ses premiers auditeurs.

Le magistrat prévenu n'écouta la prisonnière qu'avec un sourire d'incrédulité.

Quand elle eut achevé, il lui dit d'un ton railleur :

— Vous avez une imagination féconde, mais vos inventions sont plus romanesques que vraisemblables...

— Ainsi, — fit Jeanne, — vous ne me croyez pas?...

— Pour vous croire, il faudrait pousser bien loin la naïveté!... — La fable que je viens d'entendre ne soutient point l'examen... — Comment! vous recevez une lettre pareille à celle que vous prétendez avoir été écrite par Jacques Garaud, et vous n'attachez à cette lettre aucune importance ! ! — Vous la jetez dans un coin de votre logis ! ! — Comment ! vous, l'obligée,, vous, la protégée de M. Labroue, vous voyez votre protecteur assassiné dans sa maison en feu, et vous prenez lâchement la fuite, au lieu de rester à votre poste pour éclairer la justice et pour dénoncer le vrai coupable, qui vous est connu ! ! — Allons ! allons! ! De tout cela la logique est absente! — Vous vous êtes dit : — Jacques Garaud est mort!.,. — Je V accuserai 1... Il ne ressuscitera point pour me démentir IL.,

Jeanne, que le découragement et le désespoir envahissaient de nouveau, se tordit les mains.

— Ce que vous venez de me dire, — balbutia-t-elle, — je me le suis répété vingt fois... — Les preuves me manquent, je le sais bien... — Si l'accent de la vérité ne vous touche point, je suis perdue!...

— Vous tâcherez de convaincre le jury de votre innocence...

— Je n'ai plus d'espoir qu'en Dieu désormais...

— Au lieu de vous obstiner dans le mensonge, pourquoi ne pas aborder la voie du repentir et des aveux ? — La justice vous en tiendrait compte...

— Je ne puis avouer, n'étant pas coupable.

Le juge d'instruction fit un geste d'impatience.

Le maître d'hôtel ouvrit un agenda dont chaque feuille portait une lettre alphabétique.

— Vous n'avez plus rien à ajouter?... — demanda-t-il.

— Rien, monsieur.

— Vous persistez dans vos dénégations ?

— .le persiste.

— On va vous donner lecture de votre interrogatoire, et vous le si-

gnerez.

Ces formalités remplies, les gardes de Paris qui avaient amené Jeanne

dans le cabinet du juge d'instruction l'emmenèrent et la réintégrèrent au Dépôt, d'où elle fut extraite le lendemain pour être écrouée à la prison de Saint-Lazare.

Le procès s'instruisit avec une extrême rapidité, et le juge adressa les pièces à la chambre des mises en accusation, qui renvoya l'accusé devant les assises du département de la Seine.

Le curé Laugier s'était activement employé pour Jeanne.

Il avait remué ciel et terre afin de sauver la malheureuse femme, et fait agir en sa faveur toutes les influences dont il disposait.

Partout on lui répondit qu'il protégeait une créature indigne d'inspirer l'intérêt et même la compassion.

Le juge Delaunay, chez lequel il s'était présenté pour obtenir l'autorisation de voir Jeanne dans sa prison, lui avait refusé cette autorisation, l'inculpée étant au secret et ne devant, par conséquent, communiquer avec personne.

A son refus, le magistrat avait cru devoir ajouter ces mots :

— Croyez-moi, monsieur le curé, abandonnez cette femme... — C'est un monstre d'hypocrisie !...

L'ecclésiastique en arrivait à se demander s'il ne jouait point un rôle de duj^e en se laissant prendre aux belles paroles d'une coquine...

Il était allé aux renseignements.

Personne n'ignorait que le contremaître accusé par Jeanne Portier était mort victime de son dévouement; donc Jeanne, seule, avait commis les crimes d'incendie, de vol et d'assassinat.

Bref, le doute entrait dans l'esprit de M. Laugier.

Éconduit par tous ceux auxquels il s'adressait, il perdait à la fois ia confiance et le courage.

La seule chose obtenue par lui fut que le petit Georges restât dans sa maison au lieu d'être envoyé à l'hospice.

Georges s'habituait à la cure où on l'enveloppait d'affection, où on le comblait de caresses. '

M"' Darier retrouvait avec cet enfant la joie de la maternité qu'elle avait goûtée un instant jadis.

Georges aimait à l'adoration sa petite inaman Clarisse. — C'était ainsi qu'il la nommait.

Le gamin réunissait en lui, du reste, tout ce qu'il fallait pour se faire aimer; aussi l'abbé Laugier ressentait une tendresse profonde à l'endroit de ce pauvre être innocent à qui la justice, sans doute, allait enlever sa mère...

Trois mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation de la veuve de Pierre Portier.

Le jugement devait avoir lieu dans une huitaine de jours. A Tâge de Georges les enfants oublient vite.

Georges n'oubliait pas encore, mais il pensait déjà moins souvent à sa mère dont on évitait de parler devant lui.

— Si la malheureuse est condamnée, — disait M"»^ Darier à son frère, — mieux vaut qu'il ne se souvienne point et qu'il ignore plus tard la souillure faite à son nom... — D'ailleurs j'ai un projet...

— Lequel, chère sœur?

— Celui d'adopter cet enfant, si le jury se montre sévère et inflige àf sa mère une peine de longue durée... — Je lui donnerai mon nom, je relèverai, nous en ferons un homme dont nous serons fiers un jour, et nous n'aurons point laissé le chagrin envahir son âme... — M'approuves-tu?

— Je t'approuve de toutes mes forces, chère sœur... — C'est une bonne pensée qui t'est venue, mais pour la réaliser nous devons attendre que le iugement soit rendu.

— Nous attendrons... — Crois-tu toujours à l'innocence de Jeanne l'ortier ?

— Je ne sais plus... — Je suis ébranlé... je doute. — Mais si cette malheureuse est coupable, l'enfant ne doit point porter la peine des fautes de sa mère, et nous ferons en sorte qu'il ne connaisse jamais le nom de la condamnée...

Le jour où le jugement devait être rendu arriva.

Le triple crime d'Alfortville avait fait d'autant plus de bruit que la victime était un ancien élève de l'École polytechnique, un homme connu et estimé.

Une foule considérable, difficilement contenue par les gardes de Pans et les gardiens de la paix chargés du service d'ordre, envahissait dès le matin les abords de la salle des assises.

Dès qu'on ouvrit les portes, cette salle se trouva bondée.

Les jurés arrivèrent, puis la cour.

On amena l'accusée; — le président des assises déclara l'audience ouverte.

La détention, la mise au secret, la conviction de son impuissance absolue dans la lutte qu'elle allait soutenir contre la justice, avaient brisé Jeanne et anéanti chez elle toute énergie physique et morale.

D'avance elle se sentait condamnée.

— Mes enfants, mes pauvres enfants! — se disait-elle avec désespoir. — Ne les reverrai-je donc jamais?... jamais plus?...

L'abbé Laugier, sa sœur et Etienne Castel étaient venus à Paris pour assister à l'audience où Jeanne serait jugée.

jg4 LA PORTEUSE DE PAIN

La liste des témoins comprenait un grand nombre de noms.

En tête se trouvaient ceux du caissier Ricoux, de M- François, l'épicière d'Alfortville, de David, le garçon de bureau, et de M- Bertm, la sœur de M. Labroue.

Lecture fut faite de l'acte d'accusation.

Il était écrasant.

Après l'avoir écouté, la foule, entassée dans la vaste salle de .acouf d'assises, considérait Jeanne comme la dernière des misérables.

On procéda à l'interrogatoire des témoins.

Nous ne reviendrons pas sur les dépositions que nos lecteurs connaissent et qui accablaient l'accusée. .

La malheureuse n'avait pas un seul témoin à décharge à faire en-

^^%'ur tous les points, sauf un seul, la culpabilité semblait indiscutable.

Qu était devenu rargent volé?

Le ministère public affirmait que la veuve de Pierre Fortier avait caché cet argent quelque part, en un lieu sûr, où elle comptait bien le retrouver un jour. - Sa misère apparente, son dénûment complet au moment de l'arrestation, ne pouvaient être qu'une comédie.

Si plausible qu'elle fût d'ailleurs, cette assertion du ministère publia ne s'appuyait sur aucune preuve.

La parole fut donnée à Jeanne.

Quoique ne conservant pour ainsi dire aucun espoir de démontrer son innocence, la pauvre femme ne s'abandonna point, parla d'une façon énergique et expliqua au tribunal les motifs de sa fuite : les menaces de Jacques Garaud, ses violences, et l'anéantissement par le feu de la lettre écrite

"nfir lui

Ce 'récit, au lieu de concilier à l'accusée la bienveillance des jurés,

les irrita.

Le cynisme de Jeanne leur parut monstrueux.

La misérable créature osait calomnier l'homme qui avait payé de sa vie son généreux dévouement à son patron ! !

Ce nouveau crime couronnait dignement les crimes antérieurs !

On avait nommé à Jeanne un avocat d'office.

C'était un homme de talent, et il le prouva.

Une seule chose manquait à son plaidoyer, - la conviction.

Gomment aurait-il semblé convaincu, lorsque lui-même ne croyait point à la non-culpabilité de sa cliente ? . , „

Après la réplique du ministère public, le jury se rendit dans la sa.le ae

ses délibérations.

Son absence ne dura pas plus de vingt minutes.

En entendant sa condamnation, elle poussa un cri de douleur et s'évanouit...

LiV. 24. — H. GEFFROY, édlt — Reproduction Interdite. 24

Lorsqu'il revint, un grand silence se fit.

Le chef du jury prit la parole.

A l'unanimité, les jurés déclaraient l'accusée coupable du crime d'assassinat, d'incendie et de vol.

A la majorité des voix, ils admettaient des circonstances atténuantes.

Les membres de la cour appliquèrent les articles de la loi.

Jeanne Fortier fut condamnée à la réclusion à perpétuité.

En entendant prononcer cette condamnation terrible, la malheurcTise poussa un cri de douleur et s'évanouit.

On fut obligé de l'emporter à la Conciergerie, d'où on la transporta, toujours inanimée, à Saint-Lazare.

Quand elle reprit connaissance à l'infirmerie elle prononçait des mots sans suite, des phrases incohérentes.

Une violente fièvre cérébrale venait de s'emparer d'elle et mettait sa vie en danger.

Jacques Garaud, — dont la condamnation de Jeanne pour le crime qu'il avait commis rendait plus complète encore la sécurité, — s'était, nous l'avons dit, embarqué à Londres sur le Lord-Maire, un paquebot des Messageries en partance pour New-York.

A bord de ce paquebot se trouvaient cent vingt-trois passagers allant à des destinations différentes.

Ces passagers, dont un assez grand nombre étaient Américains, appartenaient h. toutes les classes de la société.

Paul îlarmant, — puisque c'est ainsi que nous désignerons désormais l'ex-contremaître, — occupait une cabine de première classe et n'avait, ou du moins pouvait n'avoir aucune relation avec les pauvres diables du gaillard d'avant.

L'embarquement avait eu lieu à dix heures du matin.

Paul Ilarmant était arrivé l'un des" premiers.

Avant de descendre dans sa cabine, il attendait, accoudé au bastingage, que l'embarquement fût terminé, que le second du navire eût procédé a l'appel nominal des voyageurs.

Jusqu'à cette époque le mécanicien n'avait mis les pieds sur un navire que pour aller de France en Angleterre.

En conséquence, il regardait avec curiosité tout ce qui l'entourait et se

promettait, une fois en route, d'étudier le mécanisme de la machine à vapeur, différant par bien des points de celle qui fonctionnait à l'usine d'Alfortvilie.

Les passagers, en ce moment, 3e trouvaient pêle-mêle, les places de chacun n'étant point encore désignées.

Les allées et venues des matelots affairés offraient un coup d'œil mouvementé et pittoresque.

Parmi les derniers arrivés se trouvait un homme de cinquante ans appartenant évidemment à la classe riche, et accompagné d'une charmante jeune fille de dix-huit ans. — A côté d'eux se voyait un grand garçon de vingt-huit ans environ.

Ce grand garçon offrait le type si facile à reconnaître de l'ouvrier intelligent, mais loustic et bambocheur.

Vêtu d'un costume de velours à côtes, comme en portent les mécaniciens ou les charpentiers, et tenant une petite valise à la main, il était blond, maigre et pâle, complètement imberbe, sauf un soupçon de moustache audessous des narines ; un sourire gouailleur semblait avoir élu domicile sur ses lèvres minces.

Ses petits yeux, d'un bleu d'acier, aux prunelles mobiles, offraient une expression d'astuce et de malignité.

Sa tournure déhanchée était celle des ouvriers qui fréquentent les assommoirs beaucoup plus que les ateliers.

Il parlait d'une voix grasseyante, en laissant traîner les mots.

— Excusez ! — fit-il en mettant le pied sur le pont. — C'est frotté ici que c'en est comme un vrai verglas!... Au moindre roulis on risquera de casser le verre de sa montre sur le parquet!... Oh! malheur!...

En l'entendant s'exprimer ainsi, l'homme de cinquante ans et la jeune fille échangèrent un sourire ; puis, se tournant de son côté, l'homme lui dit avec un accent anglais très prononcé :

— Vous voilà en route pour l'Amérique... — Votre passage et votre nourriture sont payés ; — je vous ai en outre remis une somme de deux cents francs ; je n'aurai donc point à communiquer avec vous pendant la traversée... — En arrivant à New-York nous nous retrouverons...

— Compris, monsieur, — répliqua le grand garçon, dont nous avons esquissé la sihouette. — Vous en premières, moi en secondes. — Après l'appel nominal vous passerez au salon et je resterai dans l'antichambre... — Soyez paisible, je vous retrouverai au débarquement,.. — Je suis lesté pour le voyage... C'est le principal... Tout va bien :

Ohé 1 les petits agneaux, Qu'eat-ee qui cass' les verres?...

LA PORTEUSE DE PAi:j l^i*

L'ouvrier alluma une cigarette, tandis que son interlocuteur et la jeune fille allaient se placer près du bastingage, à deux ou trois pas de Paul Ilarmant.

Celui-ci tourna la tête du côté de ses nouveaux voisins, et ses regards s'arrêtèrent avec complaisance sur la jeune fille, blonde aux yeux bleus, grande et mince, admirablement bien faite, délicieusement jolie, gracieuse

et distinguée.

— Bien belle personnel... — se dit-il. — Le monsieur aux cheveux

gris doit être son père.

L'enfant blonde s'était aperçue de l'attention du voyageur et de l'admiration qu'exprimaient ses regards.

Une rougeur vive envahit son visage, et elle changea de position, de manière à n'être plus en vue.

L'appel commença.

Le pêle-mêle des passagers existait encore sur le pont.

On se coudoyait sans distinction de classe.

L'ouvrier en complet de velours à côtes se trouvait à égale distance de l'homme aux cheveux gris qui accompagnait sa fille et de l'ex-contremaître d'Alfortville.

Le second du navire, tenant à la main sa liste, appela les noms de James Mortimer et de Noémi Mortimer, auxquels répondirent l'enfant blonde et son père.

— Noémi Mortimer... — pensa Jacques Garaud. — Deux noms charmants !...

— Monsieur Paul Harmant... — appela le second. ,

— Présent I — répondit Jacques.

En entendant appeler Paul Harmant, le jeune homme à l'allure dégingandée et au langage pittoresque tressaillit brusquement, et ses yeux se fixèrent avec une étrange expression de curiosité sur l'homme qui venait de répondre — : Présent!

— Paul Harmant !! — murmura-t-il. — Le nom de mon cousin le mécanicien qu'on prétendait défunt ! ! — Ah ! par exemple, elle est bien bonne, celle-là! ! — Le bonhomme me fait l'etfet d'un particulier qui a le sac ! — Ça serait rigolo, tout de même, de se découvrir un parent calé ! !

Et il dévisageait Jacques Garaud qui ne se doutait guère de l'impression que produisait le nom emprunté par lui à un camarade mort.

— C'est drôle, — poursuivit l'ouvrier, — je l'ai vu autrefois, mon cousin, et je ne le reconnais pas du tout...

«< Il était plus jeune, c'est vrai, et les années ça change un homme ; mais enfin je me souviens un peu de ses traits, et il me semble que je n'en retrouve pas un seul dans ce visage-là... Ça ne doit pas être lui... — H y

a plus d'un âne dans la foire qui s'appelle Martin ! dit le proverbe...— C'est égal, je taillerai une bavette avec ce particulier-là... En ce moment on appela :

— Ovide Soliveau !

Le Parisien répondit : •

— Voilà !

L'appel fut bientôt terminé.

Immédiatement après on donna l'ordre de classement des passagers.

— Sapristi, — pensa l'ouvrier, — plus que ça de chic ! — Le paroissien voyage en première classe, comme l'ingénieur Mortimer et sa demoiselle! Nous voilà séparés. — Où va-t-il? — A New-York ou autre part? — Si c'est à New-York, je le pigerai au débarquement ; mais, s'il descend en route à une escale quelconque, ça ne fera pas mon affaire... Impossible de causer... — Que je suis bête! ! — ajouta Ovide Soliveau en se frappant le front, — si les deuxièmes ne vont pas dans les premières, les premières peuvent sans difficulté aller dans les deuxièmes... — Je ferai passer mon nom à ce Paul Ilarmant, et il viendra me trouver sur le gaillard d'avant... Rien de plus simple.

Les voyageurs avaient pris possession de leurs places respectives, — le paquebot leva l'ancre et fila bientôt à toute vapeur vers l'Amérique.

Dès le second jour, Ovide Soliveau s'aperçut que les voyageurs de première classe ne se gênaient point pour continuer leur promenade sur l'avant du navire. Il espéra que Paul Harmant y viendrait d'un moment à l'autre fumer son cigare, et qu'il lui serait facile de l'aborder.

Cet espoir fut déçu.

Jacques Garaud montait peu sur le pont, même à l'arrière, et passait la plus grande partie de son temps au salon, où se tenaient de préférence l'ingénieur Mortimer et la blonde Noémi.

Il se mettait l'esprit à la torture pour trouver un prétexte ingénieux qui lui permît d'entrer en relation avec le père et la fille ; mais son imagination ne lui suggérait absolument rien de pratique.

Quelques mots surpris d'une conversation entre Mortimer et un passager lui avaient appris que Mortimer se rendait à New-York, son lieu de naissance.

Allant lui-même à New-York, l'ex-contremaître souhaitait d'autant plus faire la connaissance d'un homme qui, pendant le voyage, pourrait le mettre au courant des coutumes du pays, et qui, une fois en Amérique, lui serait certainement très utile s'il parvenait à capter sa confiance

Mais, nous le répétons, il ne trouvait rien.

Trois jours s'étaient écoulés depuis le départ.

Le temps magnifique av?it attiré sur le pont une grande partie des passagers.

Le paquebot filait à toute vitesse sur une mer calme comme un lac, et laissait derrière lui un panache de fumée noire et un long sillage d'écume blanche.

Ovide Soliveau parcourait les groupes à l'avant, afin de s'assurer s'il n'y rencontrerait pas ce Paul Harmant qui peut-être était son cousin.

Mais pas plus que la veille et l'avant-veille Jacques Garaud ne quittait le salon.

— Pas possible ! — se disait Ovide. — Pour se payer comme ça le régime cellulaire, faut que le paroissien soit malade!...— Je vais m'en assurer illico!...

Il piqiia droit à un employé au service des cabines, qui tant bien que mal parlait français, le salua et lui adressa ces mots :

— Pardon, monsieur, mais si c'était un effet de votre complaisance, j'aurais à vous prier de me rendre un petit service...

— Aoh ! yes ! — répondit l'Anglais, — je volé bienne...

— Voici la chose... Il y un passager de première classe qne l'on a nommé devant Bibi le jour de notre embarquement.

— Bibi? — interrompit l'employé.

— Bibi, c'est moi... — reprit Ovide. — Son nom m'a rappelé celui d'un mien cousin que je croyais défunt, et qui l'est peut-être en effet, mais qui peut-être aussi se porte comme vous et moi...

— Aoh ! yes I ce été possible.

— Je voudrais savoir à quoi m'en tenir... — Or, comme le règlement m'interdit l'entrée des premières, et que je respecte la consigne, je viens vous prier de me rendre le service de prévenir ce monsieur que quelqu'un qui a quelque chose d'intéressant à lui dire, mais qui ne peut pas aller le rejoindre, le prie de venir le trouver pour cinq minutes sur le gaillard d'avant.

— Aoh! yes! — Disez à moâ le nom du personnedge...

— Paul Harmant...

— DJsez aussi à môa le nom de vôo...

— Ovide Soliveau... sujet Français, natif de Dijon ('Côte-d'Or)...

— Aoh! yes... ce été siouffisant... — Je rendrai le service h vôo...

L'employé au service des cabines tourna méthodiquement sur ses talons et descendit avec une raideur toute britannique les marches de l'escalier

conduisant à l'entrepont.

— Pas bavard, ce coco-là 1 ! — se dit Ovide en le regardant s'éloigner, mais bon enfant tout de même, et c'est ce qu'il me faut...

L'Anglais descendit à la salle à manger et, s'adressant à un maître d'hôtel, lui demanda dans sa langue maternelle :

'— Connaissez-vous un M. Paul Harmant, des premières? Le maître d'hôtel ouvrit un agenda dont chaque feuille portait une

lettre alphabétique

11 chercha d'abord à l'A, puis, ne trouvant rien, il passa à la lettre il.

— Harmant (Paul), - répliqua-t-il - cabine numéro 24... — G^esi ce passager qui se tient presque toujours au salon...

— Bon... — Je me souviens... — Je vais voir...

Et l'employé se rendit au salon où l' ex-contremaître piochait la grammaire anglaise et le dictionnaire, car il voulait en arriver promptement k se faire à peu près comprendre.

Le garçon, s'approchant de lui, l'aborda par ces mots :

Je prié vôo de pardonner à moâ...- Ce été vôo qui été le très honorèble Paul Harmant?...

Jacques Garaud leva vivement la tête.

Oui, — fit-il avec une curiosité mêlée d'étonnement et d'inquiétude — c'est moi... Que me voulez-vous?

— Ce été ioune passager de seconde classe qui demande à parler à vôo

sur le gaillard d'avant...

L'étonnement de l'ex-contremaître grandissait. ,,,,:,

— Un passager des secondes qui demande à me parler ! ! - répéta-t-U.

— Aoh! y es...

— Mais je ne connais personne sur le paquebot.

— Cette passager paraît connaître vôo perfectement.

— Comipent s'appelle-t-il ?

— Ovide Soliveau...

Paul Harmant interrogea sa mémoire. ^

Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, j'en suis sur... - dit-U «près un instant de réflexion.

L'employé reprit : • , . • «a *

-Aoh! yes! Ovide Soliveau... mécanicien... sud^et français... né à

Les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille gracieuse et distinguée. LiV. 25. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdile.

Dijonne (Côte-d'Or)... — Il semble à loui reconnaître en vôo ioune cousin à loui qu'il croyait défunt.

Jacques Garaud tressaillit, pâlit, et se leva brusquement pour dissimuler son trouble.

— Mon cousin... mon cousin Ovide Soliveau... — balbutia-t-il. — C'est bien... je vous remercie... je vais monter sur le pont...

L'employé se retira.

L'ex-contremaître sortit du salon, mais au lieu de gagner l'escalier il s'élança vers sa cabine.

— Quesignifie cela? — se demandait-il. — Cet Ovide Soliveau serait-il véritablement le cousin de Paul Harmant, mort à Genève, et que je faiâ revivre?...

« Au moment où je me croyais bien en sûreté sous mon nom d'emprunt, un hasard diabolique va-t-il me mettre en face d'un homme qui peut m'arracher mon masque ?

« Mais oui, — poursuivit-il avec un geste d'effroi, — la mère de Paul Harmant était une Soliveau... Le livret qui se trouve entre mes mains en fait foi, et je l'avais oublié !...

Tout en parlant, Jacques exhibait son portefeuille.

Il en tira le livret en question, l'ouvrit à la première page et lut :

— Paul-Eonoré Harmant, fils de Césaire Harmant et de Désirée-Claire Soliveau...

— C'est bien un parent de feu mon camarade... — continua-t-il. « Que faire ?

« Ne point aller à ce prétendu cousin, c'est éveiller dans son esprit des soupçons, le pousser à chercher, à écrire, à s'informer, c'est compromettre l'identité fabriquée par moi... c'est me perdre I

« Il faut payer d'audace.

« Je saurai bien tenir tête à cet homme et lui prouver que je suis Paul Harmant.

« Le lui prouver! — répéta Jacques. — Sera-ce possible, s'il est certain que son cousin est mort?

« Quoi qu'il en soit, je dois le voirl — C'est un obstacle que ma mauvaise chance jette sur mon chemin. — 11 faut le tourner ou le briser!

Jacques essuya son front mouillé de sueur, replaça le livret dans son portefeuille, remit le portefeuille dans sa poche ; puis, prêt à braver l'orage qui peut-être grondait sur lui, il gagna le gaillard d'avant.

Ovide, convaincu que l'Anglais avait fait sa commission, et presque certain que le passager porteur du nom de Paul Harmant, qu'il fût ou ne

fût pas son cousin, viendrait le trouver pour avoir une explication avec lui, attendait sans trop d'impatience en fumant force cigarettes. ' Quand il aperçut Jacques, il se dirigea vivement de son côté.

- C'est vous, monsieur... - fit-il en le saluant. - Je vous remercie de vous être dérangé pour moi, et je vous en remercie d'autant plus qu en vous regardant de près, quoiqu'il y ait bigrement longtemps que nous ne nous sommes rencontrés, je suis à peu près sûr de ne pas me tromper e de tendre la main à mon cousin, à mon vrai cousin, car vous êtes Paul

llarmant, n'est-ce pas? .

— Parfaitement! - répondit Jacques, sentant qu'il ne pouvait mer, car le registre du bord portait le nom et les prénoms qu'il avait jugé convenable de s'offrir, et la vérification était facile.

Ovide poursuivit :

Paul-Honoré Harmant, de Dijon (CÔte-d'Or), - le pays des plus fameux vins de France!! — fils de Césaire Harmant...

— Et de Désirée-Claire Soliveau... — acheva Jacques

— La propre sœur de mon père... — dit le Dijonnais.

— Ce qui fait que vous êtes mon cousin Ovide Soliveau...

— Un peu, mon neveu ! ! — s'écria Ovide.

Les deux hommes se serrèrent lamain; puis Ovide reprit joyeusement, avec sa familiarité de bon vivant :

Ah! saperlipopette, mon cousin, quelle veme de se retrouver! -

Moi qui te croyais mort 1 ! ^ .,

— Mort I répéta Jacques Garaud avec un sourire. - Entre nous, j en doute un peu ! 1 — Qui diable a raconté cela?...

On le disait au pays, où je suis allé il y a cinq ans, mais on n en était pas tout à fait sûr...

— Enfin, d'où venait ce bruit absurde?...

Un ouvrier genevois, de passage à Dijon, avait persuadé ça à ta mère... Il ajoutait que tu avais claqué à l'hospice.- La bonne femme allait écrire afin d'apprendre la vérité quand elle mourut elle-même d une attaque d'apoplexie, un an après ton père... - Tu as dû savoir tout ça .

1 Oui oui .. - répondit Jacques Garaud, enchanté de se trouver si bien renseigné, - j'ai su ça à l'époque... et ça m'a fait beaucoup de chagrin. — Pauvre père!... pauvre mère !...

Et le misérable fit semblant d'essuyer une larme.

Ovide reprit :

Tu as été au pays, sans doute, toucher le petit héritage que tes parents t'avaient laissé? - Pas grand'chose... Mais enfin ce qui arrive est tonjours bon à prendre...

— C'était peu de chose en effet... - répliqua Jacques.

Il tenait à la main uue fiole remplie d'un liquide couleur d'or.

— Faut point te plaindre, ma vieille... — Je n'ai pas hérité d'un radis» moi qui te parle.

— Comment ! tu as perdu tes parents?

— Il y a deux ans... — Plus un Soliveau dans la Côte-d'OrI ! — De toute la famille c'est moi seul qui reste... — Comme toi de la famille Harmant, mon vieux Paul... — Disparue, la famille Harmant! — Ni tenants ni aboutissants... — Ça nous constitue la position d'orphelins ! ! — Ah!

quelle chance de se retrouver entre cousins I ! Figure-toi que je ne t'avais pas positivement reconnu d'abord, le premier jour... Je doutais... — Dame ! ! Voilà six ans que nous ne nous sommes vus, tu avais vingt-cinq ans et moi vingt-deux, et tu peux te flatter d'être joliment changé... à ton avantage d'ailleurs... — Ah ! sans le nom, tu sais, jamais je ne t'aurais reconnu pour mon cousin... — Il y a aussi la toilette ! ! — Mazette, quelles frusques ! ! T'es devenu un mossieu très chic, un particulier tout à fait rupin ! ! — Est-ce que, depuis notre seule et unique rencontre à Marseille, il y a six ans, tu as fait fortune?...

— Fortune! pas précisément.

— Tant pis...

— Mais, néanmoins, je ne me plains pas de ma position. — J'ai mené à bien une invention qui m'a permis de mettre de côté quelques milliers de francs...

-^ Ah ! tonnerre ! I les inventions, ça vous enrichit un homme d'un coup, à moins que ça ne tourne mal, et alors, ratiboisé 1... — Mais tu étais un malin, toi ! ! tu avais été à l'École de Châlons et ensuite aux Arts-et- Métiers... — Tu avais du goût pour le dessin...

— Oui... oui... j'ai beaucoup travaillé...

Puis Jacques, voulant changer le cours de la conversation et obtenir des renseignements surdon cousin, ajouta :

— Et toi, voyons, qu'est-ce que tu fais î -=- Dame ! ! toujours la même chose...

— Quelle chose ?

Ovide regarda Jacques avec étonnement.

— Gomment, quelle chose? — s'écria-t-il. — As-tu donc perdu la boussole ? — Tu sais bien que je suis mécanicien...

L'ex-contremaître se mordit les lèvres.

— C'est vrai, — répliqua-t-il, — je suis absurde. Excuse-moi... — C'est qu'en ce moment j'avais une distraction...

— Il n'y a pas de mal à ça...

— Et où vas-tu ?

— A New-York... travailler de mon état d'ajusteur-mécanicien...

— Tu espères trouver facilement du travail ?

— Je n'aurai pas besoin d'en chercher... — J'en ai sur la planche...

XXXÎV

- Comment cela ? - demanda Jacques Garaud.

^ Je suis embauché pour le compte d'un ingénieur-mécamcien du pays, qui s'appelle James Mortimer... - répondit Ovide.

- James Mortimer ! 1 - répéta l'ex-contremaître.

- Tu le connais?

- De vue, oui; c'est ce monsieur grisonnant qui est accompagné d une

du faux Paul Harmant.

En même temps il s'écriait ^

Ahl t'as remarqué ça, toi, ma vieille branche! - Eh bien t as bon

goût ! - Oui... oui... elle est jolie, la petite demoiselle... plus jolie que la

Pierrette, hein?

- Qui ça, la Pierrette? — fit Jacques sans réfléchir.

Le Diionnais eut peine à réprimer un geste de surprise.

- Comment, t'as oublié fa Pierrette?... - dit-il ensuite. - Celle qui avait un si fameux béguin pour ta figure ?

- Ah! oui... oui... la Pierrette... - répondit Jacques avec un rire contraint — ien'y pensais plus... C'est si loin, tout ça...

!. sTloin - Pas déjà tant... - se disait Ovide en écoutant cette réponse. - C'est particulier... On dirait qu'il ne se souvient de rien, le cousin... - Quand on lui parle de n'importe quoi, il a l'air d un ahuri de Cii^illot — Tout de même, c'est drôle... c'est bien drôle...

\ l'expression du visage de son interlocuteur, Jacques comprit qu il venaitde commettre une nouvelle et grave imprudence.

Il se hâta de renouer Tentretien, afin de ne pas laisser Ovide à ses

réflexions. , ,,. . •

Comme ça, - dit-il, - tu vas travailler à New-York ehez 1 ingénieur

James Mortimer?...

- Un engagement de trois ans, en qualité de mécanicien-ajusteur. - Les Américains ne valent pas les Français pour la précision, et il parait que James Mortimer - (un inventeur aussi, comme toi! !) - a combiné une machine à guiUocher d'un nouveau modèle qui doit enfoncer toutes celles existant jusqu'à présent...

En entendant les derniers mots prononcés par Ovide, Jacques Garaud

tressaillit visiblement.

— Une machine à guillocher ! ! — répéta-t-il avec étonnement et inquiétude.

— Oui, tu dois connaître cela à fond, toi qui as travaillé à Genève, où on les a perfectionnées.

— En effet, je connais cela à fond.

— Moi aussi... — Et comme j'en ai monté et ajusté plusieurs, le particulier m'a fait un engagement de trois à cinq cents francs par mois.

L'ex-contremaître était devenu songeur.

— Quelle espèce de machine à guillocher l'Américain a-t-il inventée? — demanda-t-il.

-^ Il n'a rien inventé... il a perfectionné seulement.

— Quels sont les perfectionnements imaginés par lui? — A-t-il trouvé le moyen de guillocher l'argenterie façonnée en ronde bosse?

— Ah cà! tu vas te taire, cousin 1! — fit Ovide en riant et en donnant une poussée à Jacques.

— Pourquoi?

— Une machine à guillocher les rondes bosses, les talons renversés, les gorges, les ornementations brutes, tu sais bien que ce n'est pas possible, toi qui est du métier...

— C'est difficile, en effet, mais non pas impossible.

— Tu crois?

— Tout peut se trouver.

— Eh bien ! trouve ça, et tu seras vite millionnaire.

— Est-il riche ton futur patron?

— Autant que la Banque de France, à ce qu'il paraît... — Il a des ateliers comme il n'y en a nulle part à New-York, et il compte sur sa machine perfectionnée pour doubler tout ca... Sais-tu ce qu'il te faudrait, à toi, cousin?...

— Quoi donc?

Une association avec ce particulier-là, tout bonnement... — Tu as de l'idée et de l'acquis... — Tu es travailleur... Tu pourrais te faire dans lafabrique une position de premier ordre... La fille est jolie et bien dotée.. Eh! eh! qui sait?... Il n'y a que les honteux qui perdent, vois-tu!! Ah! si j'étais un monsieur comme toi !...

Tout en parlant au faux Paul Harmant, Ovide l'examinait avec une attention presque soupçonneuse.

En ce moment Jacques avait ôté son chapeau et s'essuyait le front. ' Le contremaître de M. Labroue, — nos lecteurs ne peuvent l'avoir oublié, — avait, à l'aide d'une teinture, changé la nuance de ses cheveux.

Personne n'ignore que l'application de la teinture doit être renouvelée.

Le Dijonnais passa son bras sous celui de son prétendu cousin et le conduisit à la cantine.

LlV, 20- — H. GEFFBOY, édit- -" Reproduction interdite. 26

souvent, par l'excellente raison que les cheveux, poussant' chaque jour, reprennent à la racine leur couleur naturelle.

Jacques était teint depuis cinq jours.

Ses cheveux avaient poussé.

En conséquence, une ligne rougeâtre apparaissait entre la peau du front et le reste de la chevelure, d'un superbe ton noir.

Ovide avait un coup d'œil perçant.

Dès son premier regard il avisa cette particularité.

De la chevelure ses yeux descendirent à la barbe.

Mais là, il ne put rien constater d'anormal.

Le visage était rasé de frais. Jacques Garaud ayant la précaution de faire sa barbe chaque matin.

Ovide pensait :

^ Saperlipopette, en voilà une bien bonne! - On jurerait que le cousin se teint. - Il était cependant bien brun quand je l'ai connu. — Pas possible que ses cheveux aient tourné au rouge ! — Qu'est-ce que ça signifie?... C'est de plus en plus drôle!! Faudra éclaircir la chose...

Jacques était devenu songeur.

L'entretien lui semblait s'être prolongé outre mesure.

— Allons, cousin, nous nous reverrons, - dit-il en tendant la main à Ovide Soliveau.

— Est-ce que nous nous quittons comme ça? - demanda ce dernier — Ça me paraît un peu froid. — On aurait bien pu trinquer. - Moi, je iVai pas le droit de descendre au buffet des premières, ce qu'ils appellent un bar, mais rien ne t'empêche de venir à notre cantine. - Allons, ne fais pas le fier... — Çava-t-il?

^ Soit ! — dit Jacques, n'osant refuser.

— A la bonne heure 1 ! — Tu es un zig ! !

Le Dijonnais passa-son bras sous celui de son prétendu cousin et le conduisit à la cantine.

L'entretien ne fut pas long.

On vida une bouteille de vin de Bordeaux, puis Jacques, prétextant l'heure du dîner, se retira.

Tout en regagnant les premières classes, il se disait :

— J'ai affronté le péril, mais je crois qu'il existe des doutes sur mon identité dans l'esprit de cet homme... - Je dois m'attacher ce malencontreux personnage par tous les moyens possibles...— Un très sérieux péril me menace de son côté. — Ah 1 si je pouvais le tenir ma «1u~^crétion !

Et il descendit au saion où se trouvaient comme de coutume James^ Mortimer et sa fille, la blonde Noémi.

De son côté Ovide réfléchissait aussi.

Jacques Garaud ne s'éiait point trompé en lui croyant des doutes.

Ces doutes, ou plutôt ces soupçons étaient faibles encore, mais ils pouvaient grandir et devenir dangereux.

L'ouvrier parisien, — ou plutôt le Dijonnais devenu Parisien, — avait à deux reprises trouvé singulièrement étranges les absences de mémoire de son cousin Paul Harmant, mais il aurait eu vite oublié ces absences si la particularité de la chevelure teinte ne fût venue en dernier lieu donner un corps à ses défiances.

— Ah ! saperlipopette, oui ! ! —murmurait-il en se promenant à grands pas sur le gaillard d'avant, une cigarette aux lèvres, — il est bigrement chûngé, le cousin, et il a l'air tout singulier! ! — Gomment ne se souvientil pas que je suis mécanicien, puisque nous exerçons tous les deux le même état? — Gomment ne se souvient-il pas de la Pierrette qui faisait des bêtises à cause de lui?... — Et il se teint ! ! — Ses cheveux sont rouges sous le noir... j'ai bien vu ça ! ! — Parole d'honneur, foi d'Ovide Soliveau, c'est louche ! 1 — Si ça n'était vraiment pas mon cousin?... — Si c'était un particulier qui se soit payé le nom de Paul Harmant qu'on disait décédé à Genève?...

Ovide interrompit son monologue, ralentit le pas, laissa s'éteindre sa cigarette et réfléchit.

— Mais quelle raison le ferait agir ? — reprit-il au bout d'un instant. — Voilà ce qu'il m'est impossible de comprendre... —Je dois me tromper... — C'est égal... je voudrais bien le faire jaser, ce paroissien-là... Il a un air mystérieux qui ne me va guère... — Il a fait fortune en six ans... C'est épatant tout de même... — Je sais bien que ça arrive, mais c'est bigrement rare... — Je creuserai ça! je me payerai une petite enquête. -^ Il faut savoir profiter de l'occasion quand on a l'idée fixe de s'arrondir un joli magot... Moi, j'ai l'idée fixe, et si l'occasion se présente...

Le Parisien fit une nouvelle pause, sans achever sa phrase, et ses regards semblèrent chercher quelqu'un sur le pont.

Ils s'arrêtèrent sur un homme de soixante-cinq ou soixante-six ans qui portait en bandoulière un petit sac de cuir à serrure.

— La voilà, l'occasion demandée I — poursuivit Ovide en dardant sur l'escarcelle un regard étincelant de convoitise. — J'ai vu le contenu de ce sac... Il y a dedans au moins soixante mille francs en or et en billets de banque... — Il suffirait de trouver un bon truc pour couper la eourroie, empocher le contenu, et jeter le contenant à la mer... L'opération réussie, je voyagerais en première classe, je fumerais des cigares à oinquinte cen-

limes, et j'aurais une pelure coupée dans le grand chic par un tailleur cher! — Oh! l'occasion, comme ça peut vous retaper un homme!

En ce moment le porteur de la sacoche effleura en passant Ovide, qui frissonna de cupidité mais ne fit pas un mouvement.

Le Dijonnais roula dans ses doigts une nouvelle cigarette, hocha la tète et reprit :

— Cane m'étonnerait guère d'apprendre que le cousin a rencontré une occasion, lui! — Je voudrais bien connaître l'invention qui lui a fait gagner le gros lot! Ça doit être rigolo...

Tout en allumant sa cigarette il marchait à petits pas.

Il fit halte soudain près de deux personnages qui causaient à mi-voix, assis un peu à l'écart près du bordage du gaillard d'arrière.

Ce groupe était composé d'un Canadien au visage cuivré, portant le costume de son pays, et d'un jeune homme de vingt-cinq ans environ.

Le Canadien paraissait avoir atteint un âge avancé déjà.

Ses Qheveux étaient grisonnants, ses joues creuses ; — ses yeux brillaient de fièvre dans la cavité de leurs orbites, et tout son corps semblait agité d'un frisson convulsif.

Il tenait à la main une fiole remplie d'un liquide couleur d'or.

Le jeune homme, — un médecin français qui allait tenter la fortune en Amérique, — lui parlait.

— Ainsi vous êtes miné parla fièvre depuis dix années, — lui disait-il, — et vous n'avez pour la combattre que ce breuvage"/

— Oui, — répliqua l'Indien en français, langue qu'on parle couramment au Canada, — et c'est à ce breuvage que je dois de vivre encore... — Lorsque la fièvre augmente, j'en prends cinq ou six gouttes seulement et le mal se passe... la faiblesse diminue...

— Quelle est cette liqueur?

— Une infusion de plantes qu'on trouve dans nos montagnes,..

— Savez-vous le nom de ces plantes?...

— Dans ma langue maternelle seulement...

— Comment s'appelle le breuvage lui-même ?...

— Il a plusieurs appellations, entre autres celle-ci : Liqueur de vérité...

— Ligueur de vérité... — répéta le jeune médecin. — Qu'est-ce que ça

signifie?...

jOg LA PORTEUSE DE PAIM

Cela se rapporte à l'une des propriétés de cette infusion de plantes...

"sn'on'boit une cmllerée de cette liqueur mélangée à un liquide auelconque. vin, bière ou eau-de-vie, ce mélange surexcite e cerveau au quelconque, , ^o^aeère oui dure plus ou moins

Doint d'y amener une sorte de folie passagère, qui uu f fonstemps parfois quelques minutes seulement, parfois une heure... -- Tanfqu du e- cette 'folie' on est pris du besoin de raconter le passé ee présent, de confesser ses pensées les plus intimes; aussitôt qu el.e ces.e, mil souvient plus de rien. - Dans mon pays, l'homme que l'on accuse davoi menti pour une chose grave est contraint d'avaler une cuillerée du breuvage que voilà... - Pns aussitôt d'un délire irrésistible, U p e .an le savofr et il avoue son mensonge, sa faute ou son crime... - Voilà pour quoi cette liqueur s'appelle liqueur de vente.

- C'est très curieux, - dit le jeune médecin. , -, .,

Ovide Soliveau, profondément attentif sans en avoir 1 air, n avait pas

perdu un mot de l'^tretien des deux causeurs et des explications fournies

par le Canadien. . ■

o r .t. Il mnrmnrait-il — très curieux, oui, mais pas

„eu; . -étirerais ;: li~u vL'ux 1... Elle a servi, au boulevard^ dans'un mélo où Dumaine était épatant 1 ! - Et mot qui '-vais ça b^ imaginé !... - Paraîtrait qu'ils n'inventent rien, ces auteurs 1 : - N empe r que si ,'avais de cette drogue, et que j'en fasse boire au cousin U m exSuLLt pourquoi ses cheveux ont changé de.couleur et me racon e rait comment .1 a fait fortune. - Bref, je connaîtrais son pas=é, et je saa rais ce qu'il a dans le ventre...

Les deux hommes s'étaient remis à causer.

Ovide prêta l'oreille de nouveau.

Le Canadien poursuivit : . - „^

La Hqueur de vérité a bien d'autres vertus, une entre autres, très re-

marquable... , ,. •

- Laauelle ? — fit le médecin pour la seconde tois.

- Versée pure sur une blessure, elle la cautérise violemment, d une façon presque instantanée... - On a vu des bûcherons et d- chasseur ^ mordus par des serpents venimeux, guéris dès que quelques gouttes de la liqueur avaient touché la plaie... ,a ■ ^.

Mais c'est la panacée universelle ! ! - s'écnale jeune m decm avec un rire qui décelait pas mal de scepticisme et d'incrédulité railleuse.

Ne riez point ! ! - fit le Canadien d'une voix grave. - Je vous ai dit vrai, et vous pourrez vous en convaincre...

— Gomment ?

— En en faisant l'épreuve...

LA PORTEUSE DE PAliN

- Pour faire l'épreuve il faudrait en avoir. - Voulez-vous m'en

- Cela m'est impossible... - Je n'en ai que juste ce qu'il faut pour

continuer mon traitement...

- Je serais pourtant très curieux d'expérimenter et d'analyser ce médicament étrange... — Où pourrais-je m'en procurer?

— Vous allez à New-York? — demanda le Canadien.

— Oui.

— Eh bien, écrivez ce que je vais vous dire.

Le jeune médecin tirade sa poche un agenda et un crayon, et s'apprêta

à prendre des notes.

De son côté Ovide, tournant le dos aux causeurs, en avait tait autant.

Le Canadien dicta ;

— Chuchillino, onzième avenue, numéro 24.

— Qu'est-ce que ce Chuchillino ?

^ Un homme de mon village qui a quitté le Canada pour venir trafiquer à New-York; il fait venir des montagnes la liqueur de vérité et la vend à peu près au poids de l'or,.. - Ainsi, il vous fera payer quinze dollars une fiole pas plus grande" que celle-ci. = .

- C'est effroyablement cher, en effet; mais je l'achèterai quand même...

Je veux posséder cette liqueur.

Ovide avait inscrit le nom et l'adresse sur son calepin.

- Et moi donc! - se dit-il. - Je donnerais soixante et quinze francs de bien bon cœur pour pouvoir administrer à mon cousin une cuillerée de cette drogue bavarde... - Histoire de lui délier la langue et de savoir un peu ce qu'il a dans son sac...

La cloche du bord se mit à sonner, annonçant l'heure du repas pour les passagers des deux classes.

Le Canadien et le médecin français se levèrent pour gagner l'entrepont.

Ovide remit son calepin dans sa poche et les suivit.

Tandis que ceci se passait sur le gaillard d'avant du Lord-Mave, Jacques Garaud, redescendu au salon de conversation, avait enfin trouvé l'occasion d'adresser la parole à Noémi Mortimer, la fille de l'ingénieur

millionnaire.

. A la suite de ce que venait de lui dire Ovide Soliveau, son prétendu cousin, son désir d'entrer en relations avec James Mortimer avait singulièrement grandi.

Jacques Garaud, le voleur, l'incendiaire, l'assassin, rêvait d'arriver non seulement à la fortune, mais à une haute situation industrielle.

L'ambition, de tout temps chez- lui à l'état latent, grandissait rapidement.

Il se disait :

— Je suis sur la route de la fortune... — Je ne m'arrêterai pas... — Je marcherai vers le but convoité d'un pas toujours plus ferme et toujours plus rapide ! !

Ce qu'il avait volé ne comptait déjà plus pour lui.

Pas tout à fait deux cent mille francs ! !

Il lui fallait des millions, et il les aurait.

Le hasard, cette fois, lui vint en aide.

La blonde Noémi s'était mise ou piano, tandis que James Mortimer causait avec deux ou trois Américains de sa connaissance.

La jeune fille étudiait les motifs d'une opérette en ce moment fort en vogue à Paris.

Jacques, très amateur de spectacle, avait vu deux fois cette opérette, et, comme il possédait une grande mémoire musicale, il en savait par cœur tous les airs.

Il vint s'asseoir à une faible distance de la jeune fille, pour l'écouter

mieux.

Noémi s'était, à plusieurs reprises, aperçue que le passager la regardait avec un plaisir manifeste.

Il avait la tenue d'un gentleman, il voyageait en première classe; pourquoi se serait-elle offensée de son admiration discrète?

Aussi elle ne songeait point du tout à s'en offenser.

Peut-être même, en sa qualité de fille d'Eve, y prenait-elle un innocent

plaisir.

En voyant Jacques l'écouter attentivement elle rougit un peu, ce qui la rendit encore plus jolie, et n'interrompit pas son morceau; même un connaisseur aurait pu signaler dans son jeu plus de brio.

Le morceau achevé, et tandis que vibrait encore l'instrument, Jacques se pencha vers la musicienne.

— On voit, mademoiselle, — lui dit-il, — que vous avez habité la France, et non seulement la France, mais Paris.

La jeune fille leva ses grands yeux bleus sur le personnage qui se permettait de lui adresser la parole sans lui avoir été présenté — chose contraire à tous les usages. — Mais elle ne se montra point choquée, et demanda d'une voix douce, avec un demi-sourire :

— A quoi voit-on cela, monsieur, s'il vous plaît?...

~ A ce que vous n'interpréteriez pas cette musique d'une façon tellement vivante, entraînante, si vous ne l'aviez entendue à Paris, da^s le théâtre même où elle a été créée. —J'y retrouve toutes les nuances de mon cher pays.

A-h! vous êtes Français, monsieur?

Il vint s'asseoir à une faible distance de la jeune fille pour l'écouter mieux... t

LiV. 27. —II. GEFFKOY, édil. — Reproducllon interdile. 27

LA PORTEUSE Dii PAIIN 211

— Oui, mademoiselle.

— Eh bien, vous avez raison, monsieur... J'ai entendu ces motifs à Paris... au théâtre des Bouffes... Ils m'ont paru charmants, et je les ai

retenus...

— Vous avez une mémoire prodigieuse.

— Pour ce qui me plaît, oui... — Et beaucoup de choses m'ont plu en France...

— Avez-vous longtemps habité Paris, mademoiselle? — poursuivit Jacques Garaud.

— Trois mois seulement... — répondit Noémi. — C'est à peine si j'ai pu voir ce que la grande ville offre de plus curieux... J'aurais voulu y passer une année au moins; mais il n'a pas été possible à mon père de donner satisfaction à mes désirs... — Ses affaires le rappellent à New- York, où je vais rentrer un peu malgré moi, après ce trop court voyage.

— Je comprends cela, quoique je m'éloigne sans regrets de Paris. -~ Vous ne quittez pas la France pour toujours?

— Pour toujours, j'espère bien que non, mais pour un laps de temps dont je ae puis, quant à présent, déterminer la durée, qui sera longue, je crois. . — Moi aussi je vais à New-York.

— Vous y avez des parents ?

— Pas un seul....

— Des amis du moins?

— Je n'y connais personne...

— Ah!... — fit la jeune fille.

Jacques continua :

— Je suis mécanicien, et je me propose de faire des études dans différentes maisons dont on vante les merveilleuses inventions, la maison Mortimer surtout...

Noémi regarda son interlocuteur en souriant.

— Parlez-vous de la maison James Mortimer? — demanda-t-elle.

— Oui, mademoiselle... — La maison James Mortimer, dont le chef possède en Europe la réputation d'un homme de génie.

— Connaissez-vous celui dont vous faites un si bel éloge... ?

— Non, mademoiselle... — Comment le connaîtrais-je, puisque je vais pour la première fois en Amérique ? — répliqua rex-contremaître avec un aplomb superbe.

— Et votre intention est de vous rendre chez lui en arrivant à New- York ■!

— Ma première visite sera pour lui, mademoiselle... — Je me réclamerai du titre de très humble confrère du grand homme, et je le prierai de vouloir bien me permettre de visiter, en admirateur qui veut s'instruire, ses splendides ateliers.

— Alors, — continua la jeune fille avec un nouveau sourire, — alors, il vous serait sans doute agréable d'être présenté à James Mortimer... introduit, comme nous disons, nous autres Américains?

— Rien ne me serait plus agréable, je l'avoue... — Une présentation en règle m'éviterait un moment d'embarras facile à comprendre.

— Et que je comprends... — Mais je vous affirme que James Mortimer aime infiniment les Français.

— Vous en êtes sûre?

— Oh! parfaitement sûre... et je vous offre d'être votre introductrice auprès de lui...

— J'accepte avec reconnaissance... — Vous le connaissez beaucoup, mademoiselle?

— Beaucoup, et je l'aime de tout mon cœur... — C'est mon père... Ces derniers roots, avons-nous besoin de le dire, amenèrent un petiî

coup de théâtre prévu de nos lecteurs.

Le faux Paul Harmant joua la stupeur en comédien consommé.

— Votre père I ! — s'écria-t-il ensuite. — Ah! mademoiselle, quelle surprise! ! Qui pouvait s'attendre?... — Si j'avais su...

— Auriez-vous parlé de mon père autrement que vous ne l'avez fait? demanda Noémi en riant.

— Non, certes puisque mes paroles exprimaient ma pensée tout entière...

— C'est donc avec la certitude de vos sentiments de syro.pathie très vive pour mon père, que je vais vous présenter à lui...

— J'en serai bien fier et bien heureux, mademoiselle, et je bénis le hasard qui amène ce rapprochement impossible à prévoir...

— Comment vous nommez-vous, monsieur?...

— Paul Harmant...

— Venez avec moi...

Noémi quitta le tabouret du piano et, suivie de l'ex-contremaître, se dirigea vers James Mortimer, toujours absorbé dans sa conversation avec son ami l'Américain.

— Pardonnez-moi, messieurs, d'interrompre un instant votre entretien, — dit-elle aux deux hommes, — mais je désire, mon père, vous présenter quelqu'un...

— Sois paisible... j'obéirai au doigt et à l'œil...

— Quelqu'un? — répéta Mortimer un peu surpris.

— Oui, quelqu'un qui faille voyage de France à New-York tout exprès pour vous rendre une visite. . — Le hasard a permis que monsieur, sans me connaître, fût conduit à m'expliquer le but de soh voyage, et j'ai pensé qu'il ne ("allait pas lui laisser continuer ce voyage sans le mettre en rapport avec riiomnic que si justement il tient en haute estime... — Mon père.

permettez-moi de vous présenter un Français, M. Paul Harmant, mécanicien comme vous...

J-imes Mortimer fit deux pas vers le prétendu cousin d'Ovide Soliveau et lui dit :

— Soyez deux fois le bien accueilli, monsieur, et comme citoyen d'un grand pays que j'aime, et comme présenté par ma chère fille. — Vous êtes mécanicien comme moi, travailleur comme moi ; voulez-vous me donner la main?

— C'est un honneur dont je suis fier autant que je suis touché de la bienveillance de votre accueil! — s'écria Jacques Garaud en serrant la main que l'ingénieur lui tendait avec la plus franche cordialité

— Nous sommes désormais de vieilles connaissances, — reprit Mortimer, — donc plus de phrases cérémonieuses. — Je vous présente à l'un des princes de la finance américaine, Richard Davidson, mon ami et mon banquier...

— Disposez de moi, monsieur, — fit le banquier ; — si je puis vous être utile je le ferai de grand cœur. ,

L'ex-contremaître témoigna sa gratitude.

Les trois hommes s'assirent.

Noémi retourna s'installer au piano.

— Si j'ai bien comprit ma fille, — dit Mortimer à Jacques, — vous vous rendez à New- York avec l'intention de venir me voir.

— Vous avez parfaitement compris... — J'ai l'intention de monter en France une fabrique modèle... — Je voyage afin d'étudier les différents procédés d'outillage, et, vos ateliers m'ayant été cités comme incomparables sous tous les rapports, je me proposais de solliciter de vous l'autorisatioD de les voir...

— Autorisation qui vous est accordée d'avance... — Vous les visiterez, vous les étudierez à loisir... — Mes ateliers — (j'ai l'amour-propre de le croire et d'en tirer quelque vanité) — sont les premiers du monde, mais ils ne sont construits que pour la mécanique industrielle...

— Celle qui rapporte le plus et à laquelle je dois le peu que je possède... — interrompit Jacques.

-^ En effet, elle est lucrative... — Mes machines à coudre perfectionnées m'ont rapporté des sommes fort rondes.

Vos machines à coudre perfectionnées, je les connais.., - dit Jacques. — J'en ai même fait une étude approfondie.

— Y trouvez-vous quelque ôhose de défectueux?

— Me permettez-vous la franchise?...

- Sans doute I ! — J'aime la franchise, môme quand elle est brutale...

LA POllTEUSE DE PAIN 215

- Je n'ai nullement, d'ailleurs, la prétention d'être infaillible, et je crois que la perfection môme est perfectible...

— Je ne veux point parler du mécanisme... il est irréprochable... — Je reproche à vos machines leurs trépidations violentes et bruyantes, fatiguant ceux qui les font mouvoir et ceux qui les entendent...

— Vous voudriez obtenir le silence de la machine?

— Oui.

— Voilà cinq ans que je le cherche inutilement.

— Vous avez mal cherché...

— L'avez-vous trouvé, vous ?

— Peut-être...

— En théorie?

— Oui, mais j'ai la certitude — vous entendez, la certitude! — qu'il est facile de passer de la théorie à la pratique...

— Est-il indiscret de vous demander comment?

— Nullement; — je suis trop heureux de causer avec vous de l'une de vos créations les plus réussies, et d'attirer votre attention sur un point qui vous paraît difficile et qui me sembie à moi la chose du monde la plus simple...

— La plus simple ! î — répéta Mortiraer.

— Mon Dieu, oui!

— Expliquez-vous, je vous en prie!

— Je vais le faire, — un petit croquis vaudra mieux que la plus longue explication...

Et le faux Paul Harmant, tirant de sa poche son agenda, l'ouvrit et se mit à dessiner rapidement, sous toutes ses faces, la machine à coudre perfectionnée de James Mortimer.

Ce dernier regardait avec étonnement.

Le coup de crayon du faux Paul Harmant lui semblait d'une merveilleuse habileté.

Le banquier Richard Davidson et Noémi, qui s'étaient rapprochés des causeurs, admiraient, ain,si que Mortimer, la dextérité du Français.

— Voici bien exactement le plan du mécanisme de votre machine, n'est-ce pas? — demanda Jacques.

— Oui, monsieur, très exactement.

'■- Alors, suivez bien mon raisonnement, je vous prie...

Et Jacques, avec une facilité et une clarté d'élocution dues à son indiscutable talent de mécanicien pratique, démontra qu'il suffisait d'introduire dans le mécanisme en question quelques légers changements pour obvier aux défectuosités de la machine 5 coudre.

216 LA PORÏKUSE DE PAiN

Mortimer, profondément intéressé par ce qu'il entendait, suivait avec une attention avide les déductions logiques du Français.

— Mon cher confrère, — s'écria-t-il quand Jacques eut terniné sa démonstration, — vous êtes un homme de premier mérite ! — Votre théorie est admirable ! — Vous venez de créer la machine à coudre complètement et définitivement perfectionnée, que vous pourrez appeler la Silencieuse.

— Cette machine portera votre nom, monsieur, car je vous autorise à l'exploiter, et je prends l'engagement formel de n'en jamais revendiquer l'idée...

— Cela, je ne l'accepte pas 1 1

— Pourquoi donc ?

— Parce qu'en m'abandonnant cette idée, vous m'abandonneriez \a somme énorme qu'elle rapportera...

MXXVli

Une somme énorme!!... — répéta Jacques Garaud en souriant. — Je crois, monsieur, que vous exagérez ; mais, en admettant même que ce soit exact, le n'en maintiens pas moins l'engagement que j'ai pris tout à l'heure ..

— Voilà un galant homme et un homme sûr de sa force ! — pensa Mortimer. - Quel associé j'aurais en lui ! I — La maison que nous dirigerions ensemble serait sans rivale...

Le faux Paul Harmant observait à la dérobée l'Américain. Il sut lire sur sa physionomie une partie de ce qui se passait dans son espri

James Mortimer repril :

— Inutile d'insister, mon cher confrère... Je n'accepterai votre otïre

que dans un seul cas. ..

— Lequel?

— C'est que nous exploiterons en commun la machine à coudre perfectionnée par moi, et complétée par vous.

L'ex-contremaître secoua la tête.

Je vous remercie de cette proposition — dit-il, - mais j'ai d'autres

idées...'

— Vous me refusez?

— Oui.

— Pourquoi?

r.A PORTEUSE DE PAIN

Le coup de crayon liu faux Paul IInrinant lui semblait dune merveilleuse habileté.

LiV •:28. — H. Gtf .-ROY, t'ait - UepioJuoUoii iuU'i-dite. 28

— A quoi bon une association pour si peu de chose? — Je ne sais pas, d'ailleurs, si je me déciderai à rester en Amérique.

— Avez-vous donc changé d'avis, monsieur? - demanda Noémi. — Ne me disiez-vous pas, il y a tout au plus cinq minutes, que vous comptiez au contraire y rester longtemps?...

-Tel est, en effet, mon projet; mais la réalisation de ce projet se subordonne à certaines choses indépendantes de ma volonté... — Je m'occupe d'un grand travail qui doit donner des résultats immenses. - Quand j'aurai achevé l'étude des progrès de la mécanique américaine, je verrai si je dois me fixer à New-York ou retourner en France.

— Admettez-vous en principe l'idée d'installer des ateliers en Amérique? - fit vivement James Mortimer, craignant de voir un concurrent redoutable dans ce Français dont à première vue il reconnaissait le mérite.

— Pourquoi non, le cas échéant ?...

— Il s'agirait alors d'exploiter une invention nouvelle?...

— Oui. - Une invention qui n'a aucun rapport avec les machines à coudre. C'est une machine à guillocher.

Jacques, instruit par son entretien avec Ovide Soliveau, venait de frapper un coup décisif.

En entendant parler de machine à guillocher, James Mortimer tressaillit visiblement,

Le faux Paul lïarmant espéra qu'il allait se livrer, mais il n'en fut rien.

— Il se tint sur la réserve.

— Moi aussi, — dit-il d'un air d'indifférence, —je me suis occupé de cela... —Mais il n'y a pas à faire mieux que les Genevois.,. -- Leurs machines sont parfaites...

— Pour guillocher les surfaces planes, assurément... — répliqua Jacques. — Mais ceci est le pont-aux-ânes... — Il faut progresser...

L'Américain sentit une sueur froide mouiller ses tempes.

— Aurait-il eu la même idée que moi? — pensa-t-il ; puis il ajouta tout haut : — Croyez-vous donc qu'il soit possible d'obtenir une machine capable de guillocher les talons renversés, les courbes ?

— J'en suis sûr!

Mortimer pâlit.

~ Vous avez trouvé cela?... — fit-il d'une voix agitée.

— J'ai trouvé, — répondit froidement Jacques, laissant tomber une à une. ses paroles. — Mes plans sont tracés, mes épures sont achevées, ainsi que 'es dessins des moules à faire, pour envoyer à la fonderie, à la forge et à l'élau, et, comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, je verrai ii je dois me fixer à New-York pour y établir cette machino et d'autres dont j'ai les projets en tête.

-220 LA PORTiiUSE DE PAIN

De pfde qu'il était, Mortimer devint livide.

— C'est bien un concurrent, — se dit-il, — le plus redoutable qui se jsuisse imaginer, un concurrent qui peut me causer un préjudice incalculable... — 11 faut parer le coup sans perdre une minute, et d'un désastre faire un triomphe.

Puis, d'une voix insinuante, il demanda :

— Voulez-vous me permettre, mon cher confrère, de vous parier avec une entière franchise?

— Non seulement je vous le permets, mais je vous en prie...

— Si vous ne vous illusionnez ppint, et je le crois, car vous venez de me fournir la preuve de votre savoir, vous avez fait une invention qui doit vous donner en peu de temps une fortune colossale. — Mais vous allez arriver à New-York où vous ne connaissez âme qui vive... — Vous serez obligé de vous mettre au courant de nos mœurs, de nos façons de vivre, des coutumes de nos ouvriers... — Il vous faudra créer une usine, agencer des ateliers, cela vous prendra beaucoup de temps et vous coûtera des sommes folles ..

— Sans doute, mais le moyen de faire autrement? -- 11 eKJ.ste.

— Je ne le connais pas.

— Je vais vous l'apprendre. — Voici ce que je vous propose : — Devenez mon associé ; — prenez la direction de mes ateliers ; vous poiiirez chez moi vous mettre immédiatement à l'œuvre et construire sans veiard la Sileîîcieuse et la machine à guillocher... — En arrivante New- York, nous signerons le contrat d'association, qui vous assurera la moitié des bénéfices de ma maison, et je vais, t titre de prime, vous remettre un chèque de cinquante mille dollars sur mon ami le banquier Richard Davidson que voilà, et qui le payera à présentation...

— Mais, mon cher confrère... — commença Jacques Garaud, qui ne voulait pas, quoique ivre de joie, avoir l'air de céder trop vite.

— Oh ! je vous en prie, monsieur, acceptez ! — interrompit Noémi d'une voix presque suppliante, en accompagnant ces paroles d'un regard irrésistible. — Vous ne pouvez pas refuser l'association que mon père vous propose ! 1! Vous ne pouvez pas refuser de devenir notre ami...

— Vous voyez que ma fille se joint à moi! — s'écria Mortimer en riant. ~ Elle ne vous cache point sa sympathie. — C'est comme ça que nous élevons Les jeunes filles en Amérique, et nous ne nous en trouvons pas mal! — Si vous n'aviez fait tout d'abord la conquête de Noémi, elle no vous aurait point présenté à moi... — Est-ce vrai, fillette'?

— C'est vrai, père...

— Acceptez donc, mon cher confrère.

— La sympathie de mademoiselle a sur moi plus d'influence que toutes Ses considérations pécuniaires, — répliqua Jacques. — J'accepte...

— Une poignée de main, alors... — Voilà notre association conclue... — A propos, êtes-vous marié?

En entendant cette question, Noémi rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Je suis garçon, répondit l'ex-contremaître avec un sourire.

— Je vous offre donc un appartement dans ma maison... — Vous ne le refuserez pas...

— - Non certes, et je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance...

Jacques Garaud ajouta tout bas :

— Avant trois mois je serai le gendre de James Mortimerî... — Décidément le diable est pour moi !

Le reste de la journée s'écoula rapidement. — Le dîner fut gai, amplement arrosé de vin de Champagne, et on se sépara fort tard.

Une fois dans sa cabine et étendu sur sa couche étroite, l'ex-contremaître ne dormit pas.

Des préoccupations de plus d'une nature assiégeaient son esprit.

Le misérable venait de profiter, avec une merveilleuse habileté, de l'occasion qui se présentait à iui.

La fortune lui souriait.

Il allait, en arrivant à New-York, toucher une jolie somme et partager tous les bénéfices de la fabrique de James Mortimer.

De plus, il se croyait certain de devenir à courte échéance le gendre de l'ingénieur.

Tout cela était splendide.

Seulement, sinon pour signer l'acte d'association, du moins pour épouser Noémi, il fallait présenter des papiers en règle.

Ces papiers il ne les possédait point et, quand il les ferait réclamer en Bourgogne, ne répondrait-on pas :

-- Paul Harmant est mort?...

La réflexion rassura quelque peu Jacques Garaud.

Il suffirait de demander copie de Tacte de naissance de Paul Ilarmr.nt et des actes mortuaires de son père et de sa mère.

L'usage auquel étaient destinés ces actes ne regardait personne.

Restait Ovide Soliveau.

- C'est à lui que je dois d'avoir joué ce soir mon rôle d'une façon si complète, - pensait Jacques, - mais il est dangereux... - Ses doutes sur mon identité, s'il en a de naissants, peuvent grandir... - Dans tous œs cas -.1 revendiquera sans cesse auprès de moi son titre de cousin, ce

qui sera gênant et ridicule... — Il faudraitle tenirdans ma dépendance... — Mais comment? — J'aviserai...

Un peu avant la fin de la nuit Jacques Garaud s'endormit.

Il avait chassé les idées noires et se disait avec un effayant cynisme :

— Les plans de mon ci-devant patron m'ont porté bonheur !

A onze heures du matin James Mortimer, sa fille et le faux Paul Harmant se trouvaient réunis au salon de conversation avant le déjeuner.

La journée presque entière fut employée par les deux hommes à établir les bases de l'acte de société; des signatures préliminaires furent échangées, et l'Américain remit au Français un chèque payable à vue chez le banquier Richard Davidson.

Un peu avant le coucher du soleil on monta prendre l'air sur le pont

du paquebot.

Beaucoup de passagers s'y trouvaient déjà, regardant avec les lunettes marines un navire qui marchait dans la direction opposée, allant d'Amérique en Europe, et qui devait passer à quelques encablures du Lord-Maire.

Jacques laissa Mortimer et Noémi les yeux tixés sur l'horizon, et se rapprocha du gaillard d'avant.

U songeait à se concilier la bienveillance de son prétendu cousin en mettant quelques louis à sa disposition.

Sur le gaillard d'avant comme à l'arrière du paquebot, et pour le même motif, la foule était nombreuse.

L'ex-contremaître fouilla du regard cette foule qui s'entassait le long du bordage de droite, et il aperçut Ovide Soliveau.

Jacques allait s'avancer pour rejoindre le Dijonnais, mais brusquement

il s'arrêta.

Ovide venait de se placer derrière un homme âgé déjà, s'accoudant

sur le bastingage.

Une lame dacier, que cependant il cherchait à dissimuler, brillait dans

sa main droite.

L'attitude de Soliveau parut singulièrement suspecte à Jacques Garaud qui riva sur lui ses yeux.

Il le vit allonger sa main gauche vers le pardessus du passager placé devant lui, et en relever légèrement les pans.

Jacques aperçut alors une sacoche de cuir suspendue à une mince courroie passée sur l'épaule.

LA PORTEUSE Dlù PAlN ?. SS

Ovide, se croyant bien caché par un groupe attentif à la marche du steamer qui s'avançait à toute vapeur, étendit la rnain droite. La lame d'acier brilla.

Le vjeillard fit un mouvement.

Le Parisien laissa retomber les pans du pardessus. Jacques Garaud comprit à l'instant même ce qui se passait.

— Ah! ah! — murmurait-il. — Le cousin Soliveau me semble avoir plusieurs cordes à son arc... — Au métier de mécanicien, il ajoute celui de voleur d la iirel — Le gaillard cumule ! ! — Pour le moment, il en veut à la sacoche de ce pauvre vieux bonhomme qui ne se défie point...

Soudain ie faux Paul Harrnant fronça le sourcil et sentit un petit frisson courir sur sa peau.

— Tonnerre! — se disait-il avec épouvante. — S'il était pris à commettre ce vol, pincé en flagrant délit, on l'arrêterait et il se recommanderait de moi 1 ! — Cousin d'un voleur ! I — Ce n'est pas ça qui consoliderait ma situation auprès de James Mortimer ! 1 — 11 faut empêcher un si fâcheux incident de se produire, et je vais...

Jacques n'acheva point sa phrase. ,

Une autre pensée lui traversa l'esprit.

— Je le tiens ! ! — pensa-l-il. — Le hasard vient de m'envoyer le moyen que je cherchais cette nuit... — Le drôle est à moi pieds et poings liés ! I

Reprenant alors sa marche un instant interrompue, il se trouva bientôt à deux ou trois pas d'Ovide Soliveau, qui ne se doutait point de son approche^

Le steamer, en ce moment, croisait le paquebot.

A la pointe de l'un de ses mâts se déployait le pavillon tricolore.

Une voix cria :

— C'est un navire français! Bonne route ! Bonne route! !

Toutes les têtes se découvrirent, tous les bras s'élevèrent, agitant les chapeaux, et cent voix répétèrent ces deux mots :

— Bonne route ! !

Les passagers du steamer français, répondirent par des acclamations pareilles, et les deux navires continuèrent leur chemin, s'éloignant aussi vite qu'ils s'étaient rapprochés.

Le vieillard, porteur de la sacoche convoitée par Ovide, était un des plus enthousiastes.

Il agitait frénétiquement son chapeau.

Le Dijoiinais guettait le moment opportun et n'avait garde de le laisser échapper.

Tandis que le passager levait le bras et criait à pleine gorge, Ovide

glissa sa main s^auche sous le pardessus, puis envoya sa main droite rejoindre la main gauche.

Une lame de rasoir trancha net la courroie el, moins d'une seconde après, la sacoche ayant changé de maître se trouvait cachée sous la vareuèb

d'Ovide.

Celui-ci fit alors volte-face en pirouettant sur ses talons et se trouvai /ace à face, ou, comme on dit vulgairement, nez à nez, avec son prétendu

cousin.

Le faux Paul Harmanl, immobile, les sourcils froncés, l'air sombre ei sévère, étendit le bras et laissa tomber sa main sur l'épaule du mécanicien.

En même temps, d'une voix étouffée, il lui jeta ces mots au visage :

— Que viens-tu de faire, voleur ! !

Ovide chancela et devint très pâle.

Cependant il ne perdit pas tout à fait la tête, et balbutia :

— Hein?... quoi? — Qu'est-ce que tu dis, cousin?... Jacques lui saisit le poignet et l'entraina dans un endroit isolé.

— Je dis, — reprit-il les dents serrées, — je dis que j'ai tout vu, que lu vas me remettre à l'instant le sac de cuir volé par toi à l'homme derrière qui tu te trouvais ! 1

Ovide, se sentant pris, fut frappé d'épouvante.

— Pitié!! grâce! —fit-il éperdu. —Cousin, je t'en supplie, ne me dénonce pas... — Oui, je suis un gredin... oui, c'est vrai, j'ai volé... Mais ce n'est point ma faute... Le désir de me Kouver riche me rendait fou... je ne savais ce que je faisais...

— Silence!... — commanda le faux Paul Harmant. — Tu viens d*^ commettre un crime que rien au monde ne peut rendre excusable !... — Quand je pense que tu es de ma famille et que tu la déshonores, je ne sais qui me retient de te briser la tête d'un coup de revolver, ou de te conduire au capitaine du paquebot et de lui dénoncer ta honteuse action...

Ovide chancelait sur ses jambes.

Ses dents claquaient.

— Non... non... non... — bégaya-t-il, — tu ne feras pas cela... — Pitié pour un malheureux égaré... Pardonne une faiblesse.

— Une faiblesse dont tu dois être coutumier, si j'en juge par la dextérité, par le sang-froid, par l'adresse, dont tu as fait preuve...

— C'est la première fois... je te l'affirme ! je te le jure !

— Ne jure rien !... — Me crois-tu par hasard assez naïf pou croire a^^ serment d'un voleur?...

— Cependant...

— Tais-toi, et donne-moi ce sacU

— Voilà l'homme qui vous a volé, dit l'ex-contremaitre.

LiV. 29. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction Interdite.

Ovid^ tendit l'escarcelle à Jacques Garaud, qui la prit et continua :

— Tu sais ce qu'il y a là-dedans?

— Oui; de l'or et des billets:..

— Pour quelle somme?

— Soixante mille francs, à peu près.

— Bien... — Attends-moi là...

Le Parisien regardait avec stupeur son prétendu cousin.

— Que vas-tu faire? — demanda-t-il d'une voix tremblante.

— Tu ne le devines point?

— Non.

— Je vais rendre cette fortune à son légitime propriétaire.

— Mais... — commença Ovide en frissonnant.

— Pas un mot de plus !

Et, après avoir accompagné ces paroles dun regard sévère, 1 ex-contremaître se dirigea vers le passager aux cheveux blancs.

- . Pardon, monsieur... - lui dit-il en l'abordant et en lui présentant le sac de'cuir. - Cette sacoche est bien à vous ?

Le voyageur porta vivement la main à son côté.

— Volé! ! — s'écria-t-il avec effarement.

De quoivous plaignez-vous, puisqu'on vous rend votre bien?... reprit Jac.-tues en souriant. - Voici l'escarcelle qui vous manque... Voyez si son contenu est intact.

Sans perdre une seconde le vieillard tira de sa poche une petite clet, ouvrit précipitamment la sacoche que Jacques venait de lui remettre, et

en visita le contenu.

-Non... non... iln'y manque rien... - fit-il ensuite avec joie. - lout y est bien !... - Toute ma fortune, monsieur !... Soixante-dix mille francs, difficilement amassés en trente années de travail, et que je porte à ma fille!... - Mais comment cette sacoche se trouve-t-elle entre vos mains?

— Veuillez me suivre, je vous l'expliquerai.

Et le prétendu Paul Harmant se dirigea vers Ovide qui, pâle comme un mort, suivait du regard tous ses mouvements.

Le vieillard l'accompagna.

Jacques s'arrêta en face d'Ovide, dont les jambes fiageolaient et qui aurait donné beaucoup pour se trouver en ce moment dans le plus obscur réduit du fond de la cale.

— Voilà l'homme qui vous a volé, - dit l'ex-contremaître. Et comme le passager voulait parler il l'interrompit en continuant : - Je connais ce drôle et je désire qu'il ne soit point arrêté, ce qu'il mériterait cependant, mais j'exige qu'il vous fasse l'aveu de son crime et qu'il sollicite votre pitié...

Il n'y avait pas à hésiter.

Oyide.s'empressa de balbutier d'une voix éteinte :

— j'avoue... monsieur... j'avoue... j'avoue... et je vous supplie de me pardonner...

— Je vous pardonne h la requête de monsieur, — répliqua le passager d'un ton méprisant. —Allez vous faire pendre ailleurs, car la potence vous réclamera certainement un jour ou l'autre... — Je me souviendrai de votre visage!...— Moi aussi je vais à New-York, et je connais M. Mortimer chez lequel vous allez travailler... — Vous m'avez raconté tout à l'heure le but de votre voyage... Je vous écoutais, trop confiant, et je me figurais naïvement avoir affaire à un honnête et habile ouvrier... — Vous pouvez être habile, mais vous êtes un gredin, et il suffirait d'un mot de moi pour ouvrir les yeux à votre patron...

Ovide bégaya quelques mots de supplication à peu près indistincts.

— Jo devrais le faire... —poursuivit le passager.

Jacques intervint.

-^ La leçon lui suffira, — dit-il, — au moins je l'espère... — Je vous demande pour lui le silence sur cette triste affaire... —Je vous répète que cet homme m'est connu... je connais aussi sa famille... — Elle est des plus honorables... — Sa punition et son déshonneur retomberaient sur elle. '^ — Pour sa famille, et surtout pour vous, monsieur, qui m'avez rendu ma fortune volée, je garderai le silence... - Mais je veux savoir le tiom de cet homme... — S'il refusait de me l'apprendre, je le chercherais sur la liste des passagers...

— 11 se nomme Ovide Soliveau... — dit le faux Paul Ilarmant.

L'ouvrier mécanicien était vert d'épouvante.

Ovide Soliveau... — répéta le passager. — Je connais ce nom... — Ah! je --ne souviens... C'est celui d'un particulier, originaire de la Côted'Or, contre lequel j'ai eu entre les mains, à Paris, un mandat d'amenet pour vol avec effraction...

Jacques Garaud regarda fixement Ovide, qui semblait défaillant et ne songeait même point à nier.

— J'ignorais le passé de cet homme, — dit-il ensuite ; — mais, par considération pour sa famille, je continuerai à le couvrir de ma protection»,. — Vous m*avez promis le silence...

— Et je tiendrai ma promesse, monsieur, car ma reconnaissîmce vouaest acquise.. . Je me tairai, et pour le crime passé, et pour le crime présent;

Mortl Serait-il morti balbutia-t-il avec etlroi.

mais je n'oublierai pas, et si quelque nouveau méfait remet un jour ce drôle en ma présence, je serai sans pitié...

Puis le vieux passager, tendant la main à Jacqnes, ajouta :

— Vous venez de faire une bonne action, monsieur... — Si jamais vous

avez besoin de moi pour quoi que ce soit, de jour ou de nuit, h. New-York, où

je rejpins ma fille, souvenez-vous que vous pouvez compter sur moi.. —

Je me nomme RenéBosc; je suis Français; j'ai fait partie de la brigade de

sûreté, je viens d'obtenir ma retraite ; et je vais vivre en famUle au nu-

„„e ari émoUon dont la cause nous parait facile à devenir ; n>a,s .1

reprit aussitôt son calme. ...ita-t-il. - Je n'ou-

fiene Bosc. Onzième menue, numéro 86... — lepeta t

jour ou lautre recours a vous, car je \ais

"" t En me donnant l'occasion de vous prouver ma reconnaissance, vous

■""Ilr—ntt. monsieur. perm..tez-moi devousprierde me laisser

""'jrarentrrsOreté .endit la main au .ux Paul Harmant. et s'éloigna aprèslvoir jeté un regard méprisant sur Ovide SoUveau. Celui-ci resta la tête basse en face de Jacques

par la po'iice, un voleur de profession '

Jacques élevait un peu la voix. ^^.^

Pas si haut, cousin, je t'en -Pf-' /- ^^ ^^ ^' ^ p„,3,„e le vieux, dont la bouche était sans -''-.^'^,!°;»J^„'"„ae de faire connaître à griceUci. ne me ^éno-era point 1 e st len inut^^ ^^^^^^ ^^ tout .e monde ici ce qui s est pa sé^^ ^^.^^^^^^^ ^^ ^^

Je le reconnais, je le proclame...

Tu ne regrettes point la grosse somme que tu avais voleeî... Ovide hésita avant de répondre. . ,

Tu as envie de devenir riche à tout prix, - poursuivit Jacque».

Ton hésitation le prouve ...

— Dame ! la richesse, c'est tout

— Le sac de cet ancien agent de la sûreté contenait soixante- dix mille

francs.

— - Joli chiffre! ! — murmura le gredin avec un accent de regret manifeste.

— Joli, oui. Mais ce n'était oas la fortune, et si tu veux m'obéir je

ferai la tienne.

— Vrai ?

— Foi de Paul Harmant.

— Mais je suis à toi corps et âme, cousin?

— A moi fidèlement? — sans arrière-pensée?

— Parbleu! ! — Est-ce que je ne dépends pas de toi à cette heure? — Est-ce que ce René Bosc que tu as fait taire ne parlerait pas si tu lui donnais l'ordre de parler? — Est-ce que toi-même tu ne pourrais pas me faire arrêter si la fantaisie t'en prenait ?

— C'est vrai, mais la fantaisie ne m'en prendra point.

— Pourvu que le vieux soit homme de parole... — S'il allait raconter ma sottise au patron...

— Tu serais perdu... — James Mortimer te chasserait de chez lui d'abord, et ensuite te ferait expulser des États-Unis... - Inutile de craindre cela d'ailleurs... — Je réponds du silence de René Bosc et delà bienveillance de James Mortimer à ton égard... — Je m'en charge...

— Toi I — s'écria Ovide en regardant avec stupeur son prétendu

cousin.

— Écoute-moi ! — lui dit Jacques à voix basse en se penchant vers lui. — Je t'ai jugé tout à l'heure... je te connais comme si nous avions vécu sans cesse l'un à côté de l'autre. — Le vol de la sacoche n'était point ton coup d'essai, puisque René Bosc a eu entre les mains un mandat d'amener contre toi...

— Cousin...

— Ne cherche pas à nier!... je ne suis pas de ceux qu'on abuse... — J'ai la certitude absolue que, si l'on faisait des recherches dans les archives du tribunal correctionnel de Dijon, on y trouverait ton nom plus d'une fois répété.

Ovide courba la tête.

— Est-ce que je me trompe? — demanda Jacques.

— Oh I des peccadilles... — murmura le Dijonnais.

— Des peccadilles... qui mènent au bagne, et je suis certain que René Bosc, en sa qualité d'ancien agent de la sûreté, n'aurait aucune r.eine, si quelqu'un avait intérêt à l'en charger, à former contre toi un fort joli dossier... — Je me tairai, moi, et j'empêcherai René Bosc de parler, mais tu feras ce que je te dirai de faire...

- Je suis prêt 1 — De quoi s'agit-il?

- D'abord, en public, et chaque fois qu'il y aura du monde entre nous, tu sembleras ne point me connaître...

- Tu me renies ! !

Parfaitement bien... -répondit brutalement Jacques. - Je ne veux pas qu'on puisse dire que j'ai un voleur dans ma famille... - G est facile à comprendre, cela, et tu le comprendras mieux encore quand tu sauras que depuis hier je suis l'associé de ton patron, James Mortimer...

Toi, l'associé de Mortimer! 1 - fit Ovide au comble de la surprise.

— Toi!!

- Et j'ajouterai, - reprit Tex-contremaître, - qu étant déjà son associé, je compte bien m'arranger de façon à être son gendre dans deux ou trois mois... peut-être avant...

- Mes compliments, cousin!!... - Ah! tu peux te vanter de savoir

conduire ta barque, toi! 1 .

- Ma position dans la famille Mortimer me rendra tout-puissant pour te servir ou pour te perdre, selon ta conduite... - S'il me plaît de t'avouer pour moa parent, je le ferai ; sinon, non ! - Sois docile à mes volontés, fais «n sorte de ne t'attirer aucun reproche, et voici ce que je t ofire : - D'ici à un mois tu deviendras un des premiers contremaîtres de 1 usine et je doublerai les appointements que t'a promis James Mortimer, mais tu seras mon homme, ma chose, tu n'auras d'autre volonté que la mienne... - Tu es ambitieux, je dépasserai tes espérances... - Tu aimes 1 argent, lete rendrai riche... — Acceptes-tu?...

- Si j'accepte! - s'écria le Dijonnais. - Mais je le crois bien que i'aceepte, et avec enthousiasme, d'autant plus que tu me tiendras parole, ''en suis sûr - Toi aussi tu es ambitieux, cela se sent, cela se devine, et tu as besoin de mon silence, de mon obéissance, de ma comphcité peut-être - Pourquoi? Je n'en sais rien et je ne chercherai point à le savoir. - Ça ne me regarde pas... - Je suis à toi corps et âme ton esclave, ton âme damnée, comme on dit dans les me/os du boulevard... -

Que faut- il faire ? . , . «.

- Rien avant notre débarquement à New-York, sauf, je te le répète,

d'avoir l'air de ne point me connaître...

- Convenu, mais ça me taquine de ne pouvoir causer ensemble.

- Quand j'aurai besoin de te parler c'est moi qui viendrai à toi, et n'oublie pas que le jour où tu voudrais te soustraire à l'obéissance aveugle exigée par moi, je ne te ménagerais point I - J'irais trouver René Rose et je le chargerais d'écrire au parquet de Dijon et à celui de Pans...

—, Tais-toi I — fit Ovide suppliant.

Sans tenir compte de cette prière, Jacques poursuivit :

On avait dû la transporter immédiatement à l'infirmerie de la prison.

LiV. 30. — H. GEFFROY, éditeur. — Reproduction interdite.

— Quand la justice française saurait qu'un certain Soliveau, recherché pour vol, habite l'Amérique, elle demanderait ton extradition et l'obtiendrait sans doute. — Dans tous les cas James Mortimer, prévenu, ue, ferait expulser, ce qui pour toi ne vaudrait guère mieux que d'être extradé.

— Pourquoi me menaces-tu, puisque j'ai juré obéissance ?

— Je ne te menace pas, je te préviens, afin qu'aucune velléité de révolte et d'indépendance ne te traverse l'esprit...

— Sois paisible... J'obéirai au doigt et à l'œil.

— A ce prix j'oublierai que tu as déshonoré le nom de Soliveau qui était celui de ma mère. — Et, maintenant, nous sommes d'accord,.. Par Ions d'autre chose...

— Ah ! je ne demande pas mieux...

— Quel est votre régime en seconde classe?

— Bien médiocre! ! — répondit Ovide d'un ton piteux. — Le cuisinier du bord fait des économies sur notre nourriture, et les suppléments vendus par la cantine sont de qualité inférieure... à moins qu'on ne les paye très cher...

Jacques tira de sa poche une dizaine de louis.

— Nourris-toi mieux, — dit-il, en mettant les pièces d'or dans la main d'Ovide.

— Merci, cousin I — s'écria ce dernier redevenu brusquement joyeux.

— C'est la dernière fois que tu dois m'appeler ainsi... sauf quand nous nous trouverons complètement seuls...

— Aucun danger que je l'oublie...

— J'y compte...

Jacques Garaud rejoignit Mortimer et Noémi qui étaient descendus au salon.

Le vieil agent René Bosc avait été bien servi par sa mémoire.

Ovide Soliveau était en effet, et de longue date, un gredin de la pire espèce.

L'ex-policier disait vrai en parlant du mandat d'amener lancé contre le mécanicien à propos d'un vol commis avec efifraction dans un petit hôtel garni qu'il habitait rue de l'Ouest.

Ovide, très malin, avait trouvé le moyen de dépister la police en partageant h logement d'un de ses camarades d'atelier qui ne valait paa beaucoup mieux que lui.

Au bout d'un an on ne s'était plus occupé de cette affaire.

Ovide trouva le moyen de passer en Angleterre, se fit recevoir dans un atelier et, comme il savait à fond son état, il fut embauché par James Mortimer qui le fit embarquer avec lui sur le Lord-Maire.

Là il devait se croire à l'abri de toute vicissitude nouvelle, lorsque une occasion de méfait se présentant, il lui fut impossible de résister à ses

instincts pillards. . .

Il céda à la tentation et nous avons assisté aux résultats de cette tai-

blesse

-Brigand de sac et coquin de sort! ! - fit le bandit en serrant les poings lorsque le faux Paul Harmant Teut laissé seul. - C'est cette sacoche endiablée qui est cause de tout, et le hasard me fait tomber justement sur un bonhomme de la police ! ! - La voilà, la guigne ! ! la voilà !!...- Soixante-dix mille francs qui me filent entre les doigts, grâce à mon cousin !... - J'avais bien besoin de le retrouver ici, ce coco-là! ! - H aurait bigrement mieux fait de se mêler de ses affaires! !...

Ovide, pendant quelques secondes, sembla s'absorber en de profondes

réflexions.

Après tout, - fit-il ensuite brusquement en relevant la tête, - il vaut peut-être mieux que les choses se soient ainsi passées... - Me voilà sous la coupe du cousin Harmant, c'est vrai, mais je crois que ça me rapportera plus que le sac du mouchard...

« Ah ! il est ambitieux et adroit, le cousin Harmant ! ! - H ira loin, si

rien ne l'arrête !...

« Hier il ne connaissait pas, ou tout au moins il disait ne pas connaître James Mortimer... Aujourd'hui le voilà son associé et je le crois en passe de devenir son gendre ! C'est un malin ! ! ^

« n me promet d'emblée une place de contremaître, et je lui crois assez de pouvoir pour me tenir parole...

■~ « Un rude veinard, le cousin Paul, mais on ne m'ôtera pas de la tête que, si j'ai dans mon passé bon nombre de petits délits, il a dans le sien un mystère qui doit être drôle...

« Je ne lui crois pas la conscience bien nette...

, Pour arriver si vite, faut être un peu ficelle /... - Il me tient, mais je pourrais bien, un jour ou l'autre, le tenir aussi... - Eh! eh! faudra

voir

« Le diable m'emporte si je ne trouve pas l'occasion de lui faire goûter à la liqueur du Canadien Cuchillino... et alors, qu'il le veuille ou nott^ il faudra qu'on sache ce qu'il a dans le ventre !...

« En attendant je vais me payer, avec son argent, un balthasar de première classe! !

Pendant le reste de la traversée du Lord-Maire, aucun incident qui

vaille la peine d'être mis sous les yeux de nos lecteurs ne se pro-

auisit.

Le faux Paul Harmant passait ses journées en compagnie de James Mortimer et de sa fille, causant de mécanique avec l'ingénieur de plus en plus enthousiasmé, et faisant à Noémi une cour fort bien accueillie, car la blonde Américaine commençait à s'éprendre très sérieusement du mécanicien français.

James Mortimer s'en apercevait à merveille et ne disait rien, l'idée de voir son associé devenir son gendre dans un avenir prochain lui paraissant très acceptable.

Le douzième jour après le départ on arriva à destination.

Ed quittant le navire pour mettre le pied sur le quai de New-York, Jacques Garaud n'eut point à s'occuper de chercher un hôtel.

Nous savons déjà que James Mortimer lui donnait un logement dans sa belle maison de la deuxième avenue.

Dès le lendemain, il prenait la direction des ateliers, où Ovide Soliveau entrait comme ajusteur.

Trois semaines plus lard, le prétendu cousin de Paul Harmant était appelé par celui-ci aux fonctions de contremaître, avec des appointements mensuels de cent quatre-vingts dollars ou neuf cents francs.

Au bout de deux mois Jacques Garaud, devenu tout à fait indispensable à son associé, demandait la main de Noémi que James Mortimer lui accordait avec une joie non dissimulée.

L'acte de naissance de Paul Harmant et les actes mortuaires de son père et de sa mère, demandés télégraphiquement en Bourgogne, arrivaient sans retard, et le mécanicien, sous le faux nom dont il s'était emparé, épousait Noémi.

— Il va bien, le cousin! — pensait Ovide. — C'est un rude homme!... — Mais n'empêche que je voudrais connaître le fond de son sac!... — Bah ! un peu plus tôt ou peu plus tard, je trouverai bien moyen de lui faire goûter ma liqueur entre quatre-z-yeux ! — Seulement il faut l'occasion...

Précisément l'occasion n'était point facile à faire naître, car Paul Harmant, tout en protégeant Soliveau, se tenait avec lui sur un pied d'extrême

réserve.

Ovide ne se décourageait pas ; il prenait patience en se répétant^ le

vieux proverbe :

— Tout vient à point à qui sait attendre!.,. Et il attendait.

No,hni sb trouvait absolument heureuse.

La société James Mortimer et Paul Harmant prenait des développements immenses et rien n'égalait sa prospérité.

Jacques Garaud, sous sa forme nouvelle, se sentait devenir un liommB tout à fait nouveau.

Le passé s'effaçait de sa mémoire.

Il oubliait son crime.

Cependant il dut s'en souvenir le jour où il lut dans un journal français que la nommée Jeanne Fortier, reconnue coupable d'avoir incendié l'usine d'Alfortville et assassiné M. Labroue, le patron de cette usine, venait d'être condamnée en cour d'assises à la réclusion perpétuelle.

Le misérable, — à qui cette condamnation apportait une nouvelle certitude d'impunité, — n'eut pas une pensée de pitié pour la malheureuse femme, sa victime...

Il xie se souvint même plus qu'il l'avait aimée, et qu'il avait voulu partager avec elle une fortune ramassée dans le feu et dans le sang ! !

Nombre de gens sont convaincus, — bien à tort, car les erreurs judiciaires sont innombrables, — que la justice est infaillible.

S'ils croyaient à l'innocence de l'accusé avant le jugement, ils cessent d'y croire dès que la condamnation est prononcée.

— Les jurés et les juges ne peuvent se tromper, — se disent-ils; — donc nous étions dans l'erreur.

C'est ce qui était arrivé pour le curé de Chevry, pour sa sœur, M-"' veuve Clarisse Darier, et pour le jeune peintre Etienne Castel.

Présents aux débats, ils avaient entendu relever contre Jeanne tant de charges écrasantes, tant de preuves en apparence indiscutables, que leur conviction s'était modifiée du tout au tout.

— Gomme cette femme nous a trompés ! — murmura M""» Darier er.

sortant de l'audience.

— Nous chercherons à l'oublier... — dit l'excellent prêtre. — Noui chercherons surtout à ce que le cher enfant que nous aimons déjà ne sache jamais quelle souillure le crime de sa mère a mis sur le nom qu'il

porte.

Il fat convenu entre le frère et la sœur que M-"' Darier ferait sans tarder les démarches nécessaires pour adopter le petit Georges.

Ces démarches, conduites rapidement, aboutirent au résultat voulu.

Un arrêt du tribunal de Seine-et-Oise légalisa l'adoption du fils de, Jeanne Fortier par la sœur du curé.

L'enfant, à partir de ce jour, se nomma Georges Darier.

On résolut de lui faire faire de sérieuses études.

L'abbé Laugiôr fut son premier professeur et n'eut qu'à se louer du

zèle de son élève, de son intelligence bien ouverte et de son étonnante précocité.

Le frère et la sœur en raffol. -lient; — ils mettaient en lui toutes leurs tendresses et toutes leurs espérances.

On oubliait Jeanne, — ou plutôt on cherchait à l'oublier; mais, outre Georges, on avait gardé un autre souvenir de son passage à la cure de Chevry : c'était le petit cheval de carton dont l'enfant n'avait point voulu se séparer et que M"® Darier conservait comme une relique précieuse.

Des jouets tout neufs, plus grands et plus beaux, avaient pris la place de l'humble dada dans les affections de Georges.

Jeanne — nous le répétons — s'était trouvée atteinte d'un véritable transport au cerveau en entendant prononcer sa condamnation.

On avait dû la transporter immédiatement à l'infirmerie de la prison de Saint-Lazare.

Une fièvre cérébrale s'était déclarée...

Le danger fut immense, mais, grâce à sa constitution vigoureuse, Jeanne triompha du mal.

Pendant un mois elle fut entre la vie et ïa mort, n'entendant rien, ne voyant rien, et surtout ne comprenant rien de ce qui se passait autour d'elle.

La guérison vint cependant, mais lente et incomplète.

En retrouvant peu à peu l'usage de ses sens et de la parole, Jeanne ne recouvra ni le souvenir, ni la plénitude de ses facultés mentales.

De profondes ténèbres enveloppaient son cerveau où la mémoire s'était éteinte.

Jeanne n'avait pms conscience ni du passé ni du présent. "

Les médecins de !a Préfecture firent un rapport et, conformément à leur avis, la veuve de Pierre Fortier fut envoyée dans la section des aliénées tranquilles à la Salpêtrière.

La folie de Jeanne était douce et triste.

— Cette femme guérira peut-être, — dit le médecin en chef qui l'examina au moment de son arrivée; — mais quand la guérison aura-t-elle lieu? Si elle a lieu!...

« C'est un problème que la science ne peut résoudre...

Ainsi Jeanne innocente était doublement frappée!

Mais sans doute la folie vateit mieux pour elle que les incessantes douleurs d'une' réclusion sans fin, qu'une vie toute de souvenirs sombres, d'angoisses, de terreurs, de regrets du passé, et de haine pour ceux qui la sPDaraient à iamais de ses enfants. , • •„

'îandB que ces choses s'accomplissaient à Paris, Jacques Garaud jouissait à New-York de toutes les joies du succès, entouré de la considéra «on Sérale, ayant un mtérieur délicieux, une femme adorable, et augmentant chaque pur la prospérité et la fortune de la maison James Mor.mer and

""iZTéL écoulé depuis son mar.age avec la fille de l'ingénieur américain, et Noémi s'attachait à lui chaque jour davantage

Le misérable, qu, dans l'origine n'avait épousé la jeune fille que pour satisfaire son ambition, s'était pris peu à peu d'un ardent amour pour sa Lmme, et cet incendiaire, ce voleur, cet assassin, savouraU comme un honnête liomme les ivresses du cœur.

Sous la direction du Français les affaires de l'usme - nous 1 avons du — Drenaient une extension immense.

James Mortuner ne s'occupaU plus de la construction d^s mach.n s.

Presque sans cesse en voyage pour les intérêts de la soce é >1 laissa sans conlste et sans contrôle à son gendre la direction générale de la

""riour le père de Noémi. atteint de violentes douleurs rhumatismales et appelé dans une ville assez éloignée de New-York, fut obligé de prier

^""IlotuSl ~u,e fM point du tout satisfait de quitter sa femme et de s'éloigner de la fabrique, il dut se décider à partir en se faisan, accompagner par Ovide Soliveau, devenu son tactotum.

O^d^'lui aussi, ^ grâce k la protection de son prétendu cousin, -

avait fait un chemin rapide. p ,

Contremaître d'abord, puis inspecteur, puis bras d.oil de

""lUé, la confiance que lui témoignait ce dernier, lui paraissaient toutes naturelles, et cependant elles ne diminuaient P-"' " r^'^^;;^^^^ 'e de savoir ce qu'avait été le passé de son cousin, et quel mystèie cachait

'''Bref, Il mourait d'envie d'expérimenter sur l'associé de Mortimer la

'''"™;n\at"aS - se dit-il, quand Jacques Garaud lui annonça le dép^^t pour le lendemain matin - l'occasion que j'attends depuis près

d'une année se présentera en route... - ^'f^™'^"^'"'"-,. , .., ,„hetée à Et il glissa dans un sac de voyage la fiole du précieux liquide achetée

Moyennant quinze dollars, il avait acheté au Canadien la fiole du précieux liquide. LlV. 31. —H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdile. 31

son arrivée à New-York, moyennant quinze dollars, au Canadien dont il avait appris l'adresse à bord du Lord-Maire.

Paul Harmant, chaque fois qu'il se trouvait en tête à tête avec Ovide, se départait entièrement de la réserve qu'il gardait en toute autre circonstance vis-à-vis de lui.

Les deux hommes, — dont l'un se croyait le cousin de l'autre, — prirent ensemble le chemin de fer qui devait les conduire en quelques heures à destination.

11 voyagèrent seuls dans un compartiment de première classe.

Cinq minutes après le départ, Jacques Garaud entama la conversation du ton le plus familier.

— Eh bien, cousin, — dit-il en frappant sur l'épaule d'Ovide, — ne te paraît-il pas bon de nous voir maîtres, comme en ce moment, de causer à cœur ouvert, en bons amis, en bons parents-?

— Franchement, cousin Paul, — répliqua le Dijonnais, — voilà, depuis une année, mon premier moment de joie sans mélange.

— Ne te plais-tu donc point à New-York?

— Comment ne m'y plairais-je pas? — Je serais bien ingrat, quand tu me fais une existence émaillée de dollars!... — Je m'y plais beaucoup, au contraire, et si je viens de parler d'unejoie sans mélange, c'est au point de vue de mes affections de famille. . . — Cela me peine un peu de te voir la faire à la grande pose en public vis-à-vis de moi, et de gardei de mon côté une tenue, ou plutôt une retenue de circonstance qui nous rend en apparence complètement étrangers l'un à l'autre.

— Cela est indispensable... Tu dois le comprendre... — répliqua Jacques Garaud.

— Oui... oui... je le compre'nds... — Je l'ai compris lors de ma sotte équipée du paquebot!... — Les raisons que tu me donnais étaient bonnes... Elles n'étaient même que trop bonnes... — Mais aujourd'hui que te voilà maître absolu dans l'usine... aujourd'hui que tu n'as rien à craindre, puisque la fortune de Mortimer ne peut t'échapper, il me semble que tu devrais bien trouver un joint pour me présenter comme ton parent, et me mettre avec toi sur un pied d'égalité relative et de bonne camaraderie...

— A quoi cela servirait-il?

— A me rapprocher de toi, donc ! ! — Je me plais en ta compagnie... — Tu aurais pu inventer une manière ingénieuse d'arranger ça... — Ce serait si facile pour un madré renard comme toi.

Jacques fronça le sourcil, regarda fixement Ovide, qui d'ailleurs ne baissa point les yeux sous son regard, et demanda :

— En quoi suis-je un madré renard, je te prie?

— En toutes choses, mon cher cousin, et je prends ça pour un éloge

•i.. .n.^fforie' I - répliqua Soliveau. - On n'arrive pas à faire rrl forfune u-premie'r !oup, comme toi, à devenir Passocé et le ;: r/e l'un'r p Jgrands indu.r.ls de l'Am.rK,ue, et . coUeoUon

ner les millions, sans être le madré renard que tu es! ! - Ce dont je te :ompUmltesincérementL..Qaidiableauraitiamaisdev.né,,ad:s,quetu

ferais ton chemin si vite ?

Il est certain que j'ai eu de la chance...

— Ah! oui, par exemple, une riche chance!!

Tu n'as pas à l'en plaindre. - Si je ne te reconnais point publiquement pour mon cousin, j'agis en bon parent, ce me semble. ..

Oui... oui... et je te rends pleine justice... - Je ne te reproche

qu'une chose...

— Laquelle ?

— D'être un peu cachottier...

^- Cachottier, moi !

— Oui, cousin, toi-même.

— Mais, en quoi?

— En une masse de petites choses.

. D.s nettement ce que tu veux d.re ! ! - fit le faux Paul Harmant d un

'"ov'de se souvenait à merveille de la remarque faite par lui jadis sur le .ont du Lord-Maire, relativement à la chevelure de son cousin.

Depuis quelques minutes .1 profitait du rapprochement pour examiner de nouveau cette chevelure.

Jacques Garaud, malgré tous ses soins, malgré de fr^^-;- ^'^^ tions de teinture, ne pouvait éviter que la nuance rousse de la racine ne reoarût parfois à fleur d'épiderme.

Ovide, dont nous avons signalé la vue perçante, constata de nouveau

cette nuance. ,„r>i<^ci

Voyons, formule !... - reprit Jacques. - Rien ne me porte sur les

nerfs comme les réticences...

Entre parents, entre cousins - fit Soliveau - il me semble qu on

se doit certahies confidences - et je trouve drôle que tu n aies jamais

voulu me dire comment tu avais commencé à t'enrichir pendant les cinq

années passées sans nous voir...

, Jeté l'ai dit...- Une invention a été le point de départ de ma modeste fortune de ce temps-là... - Pourquoi donc en douterais-tu? - Tu sa,s bien que mon invention de la Silencieuse et celle de la machine à guillocher m'ont valu mon association avec James Mortimer, et la main de sa fille...

Le moribond étendit la main vers son secrétaire.

— Certes, je le sais... Je le crois... Mais ce que tu ne m'as jamais dit, c'est quelle était l'invention antérieure...

— Ah çà! mais je ne comprends pas cette insistance!! — s'écria le faux Paul Harmant. — L'invention antérieure, je l'ai vendue, c'est ce qui m'a rapporté quelque argent... — Elle ne m'appartient plus... Un autre lui a donné son nom... — Il y aurait indélicatesse de ma part à en parler et à convenir que j'en suis l'auteur.

La raison était plausible.

Ovide ouvrit la bouche pour dire :

— Pourquoi donc te teins-tu les cheveux? — Je ne te savais pas une chevelure couleur d'acajou...

Mais ces paroles s'arrêtèrent sur ses lèvres.

Il réfléchit que les prononcer suffirait pour mettre Paul Harmant en défiiance.

— A cela — fit-il — je n'ai rien à répondre... — Je comprends, en effet, que la délicatesse te commande le silence.

— Et tu n'as pas à me reprocher d'autres cachotteries, pour parler ton langage?

— Pas d'autres, cousin, pas d'autres.

— A la bonne heure...

Jacques Garaud changea le sujet de la conversation.

— A quoi emploies-tu tes heures de liberté? — demanda-t-il. — T'es-tu créé à New-York des amis, ou du moins des connaissances? — As-tu trouvé des distractions depuis un an?

Ovide secoua la tête.

— A Now-York, comme ailleurs — répondit-il — trouver des vrais amis, des ^mis sûrs, est chose difficile... — Je n'en ai même pas cherché. — Quant aux simples connaissances, c'est très commode à faire, surtout aux tables de jeu, et on joue ferme, dans ce pays.

— Serais-t j joueur? — demanda Jacques.

— Oui, je l'avoue. — C'est mon péché mignon. •

— Prends garde, tu te ruineras!

— A moins que je n'empoche, un beau soir, une grosse somme?

— Espoir un peu chimérique, cousin!! — répliqua Jacques en riant.

— As-tu tu gagné déjà tout ou partie de cette grosse somme?

— Non, j'en conviens — dit Ovide en riant aussi. — Mais ça viendra...

— J'attends patiemment... — J'ai beaucoup de patience, moi... — Je ne

joue pas plus gros jeu que je ne peux jouer... — Pourquoi la chance ne

m'arriverait-elle point un jour?... Tu sais le refrain d'une scie parisienne

du café concert ;

C'est pas toujours les mêmes Qu'auront l'assiette au beurre 1 1

« Mon tour viendra d'avoir les atouts dans mon jeul...

— Ce qui veut dire qu'en ce moment tu perds?

— Oui.

— Beaucoup?

— Non.

— Prends garde... — Les atouts dont tu parles n'arriveront peut-être pas, et le moment viendra où tu n'auras plus le sang-froid nécessaire pour t'arrèter à temps...

— Sois paisible... — Je serai prudent...

La conversation changea de sujet ; quelques heures s'écoulèrent encore et le train stoppa.

Les deux Français étaient arrivés à destination.

Ils quittèrent le compartiment qu'ils occupaient et tirent porter leurs valises à l'hôtel le plus voisin de la gare.

Le séjour du faux Paul Harmant dans la ville où il venait de mettre pied à terre devait durer deux jours au moins.

Il s'agissait d'études à faire dans l'usine d'un grand industriel qui désirait transformer son matériel en utilisant autant que possible l'ancien outillage.

Après avoir pris un repas solide, les deux hommes se rendirent à la fabrique où leur présence était nécessaire.

Le reste de la journée fut consacré à l'examen des machines qu'il s'agissait de transformer.

Il fut convenu avec l'industriel que Paul Harmant, le lendemain, lui soumettrait un devis des modifications indispensables.

Ovide Soliveau avait pris des notes sous la dictée de son prétendu cousin.

En rentrant à l'hôtel, ils discutèrent ensemble les travaux à exécuter.

Paul traçait des plans, tandis qu'Ovide relevait les mesures prises.

— Il s'agit de mener vivement ce travail, — dit l'associé de James Mortimer. — Je tiens beaucoup à ne demeurer ici que le temps strictement nécessaire. — Nous piocherons, s'il le faut, une partie de la nuit.

— Comme tu voudras... — Je ne demande qu'à piocher. — Mais il faudra manger, cependant.

— Je vais donner l'ordre qu'on nous monte notre souper dans cette pièce... — Tout en mettant les morceaux doubles, nous causerons de ce qui nous occupe.

Ovide eut un singulier sourire aux lèvres.

— Ce que tu me proposes, j'allais te le proposer... — fit-il. Jacques Garaud sonna et donna des ordres.

On dressa le couvert sur une table apportée tout exprès, le mécanicien se servant pour ses travaux de celle qui se trouvait dans l'appartement.

Sous un prétexte quelconque, Ovide sortit de la chambre de Jacques et gagna la sienne.

Là il ouvrit sa valise, prit la fiole qu'au moment de quitter New-York il y avait placée, la glissa dans sa poche et rejoignit Paul Harmant.

— Maintenant, — pensait-il avec un contentement intime dont son visage impassible ne témoignait rien, — maintenant, il ne s'agit plus que de trouver l'occasion d'agir, et ce sera bien le diable si elle ne se présente

pas! !

Ensuite il se remit au travail avec son patron jusqu'au moment où un maître d'hôtel, d'une correction parfaite, vint annoncer que les gentlemen étaient servis.

Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre.

Jacques Garaud, tout en mangeant de grand appétit, semblait tort absorbé. '

Il s'était posé un problème de mécanique et il en cherchait la solution.

Le repas, presque silencieux, fut terminé rapidement.

— Vous nous monterez beaucoup de café, et du café très fort, — commanda le mécanicien au maître d'hôtel. — Nous avons à travailler cette nuit...

Ovide pensa :

— Le café... voilà l'occasion...

Paul Harmant se remit à creuser son problème, tandis qu'Ovide exhibait une blague pleine de tabac de Virginie, roulait une cigarette avec une agilité d'Andalou, l'allumait, et se mettait à fumer d'un air de complète béatitude.

Le maître d'hôtel posa sur la table desservie une cafetière d'argent, deux tasses, un sucrier, et une bouteille d'eau-de-vie de France.

Jacques, un crayon d'une main, un carnet de l'autre, traçait des figures géométriques et alignait des chiffres.

— Voici le café, mon cousin... — dit Ovide quand le maître d'hôtel eut

quitté la chambre.

— Très bien! — répondit Jacques sans quitter son calcul. — Remplis ma tasse, mets-y neu de sucre et sois assez aimable pour la placer auprès de moi...

— Tout de suite...

La joie la plus vive illuminait la figure de Soliveau.

Paul Harmant, tout à ses chiffres, lui tournait le dos.

Sans le perdre un seul instant de vue, Ovide versa du café dans une tasse ; puis, tirant de sa poche la fiole de liqueur canadienne, il la déboucha et laissa tomber dans le café la valeur d'une cuillerée à bouche de son contenu.

Il s'avanga vers son prétendu cousin, l'attitude menaçante, les yeux pleins d'éclairs. LlV, 32. — H. GEFFROY, édil. — Reproauction interdite. 32

Faisant alors disparaître la fiole, il sucra modérément, remua le breuvage avec une petite cuiller pour activer la fusion du sucre, plaça la tasse et la soucoupe sur la table de travail du gendre de Mortimer et dit :

— Voici ton café, — tu peux le boire, car il n'est chaud que tout juste.

— Merci...

D'une main distraite Jacques prit la tasse, l'approcha de ses lèvres et absorba une gorgée de son contenu.

/— Tu as ajouté de Teau-de-vie ? — fit-il.

— Quelques gouttes seulement... — En veux-tu davantage?...

— Non, cela suffit... — L'alcool est l'ennemi du travail...

Jacques acheva de vider la tasse, la replaça sur la soucoupe et poursuivit :

— Verse-m'en encore. — Ensuite nous nous remettrons à la besogne... Ovide, rayonnant, saisit la cafetière, remplit la tasse pour la seconde

fois, et présenta le sucrier à son cousin.

Celui-ci prit un morceau de sucre, le laissa tomber dans le café et recommença ses chiffres.

Soliveau dégusta lentement, en amateur, un agréable mélange de café et d'eau-de-vie, alluma une nouvelle cigarette, et se remit à fumer en guettant du coin de l'œil le faux Paul Harmant.

!1 attendait l'effet produit par la liqueur dont le Canadien d'abord, Cuchillino ensuite, lui avaient vanté les propriétés merveilleuses.

Ces propriétés existaient-elles véritablement ?

Voilà ce qu'il ne tarderait pas à savoir.

Les chambres des deux Français étaient situées au premier étage d'um pavillon annexé au principal corps de logis de l'hôtel.

^ Ils se trouvaient seuls dans ce pavillon et, même s'ils parlaient haut, ne pouvaient être entendus de personne.

Ovide avait remarqué ce détail et se félicitait de voir les choses si complaisamment arrangées par le hasard.

Onze heures du soir venaient de sonner.

Un calme profond régnait dans le pavillon.

Les portes étaient closes, les lumières éteintes, sauf dans la chambre où se trouvaient les deux hommes.

Jacques Garaud ne disait pas une parole.

Penché sur une grande feuille de papier, armé d'une règle et d'un compas, il traçait des plans.

Ovide établissait ou plutôt faisait semblant d'établir un devis.

Nous disons faisait semblant, car en réalité son attention était ailleurs. — Paul Harmant l'accaparait tout entier.

Plus l'heure s'avançait, plus il s'étonnait, plus il s'inquiétait de ne pas voir se produire l'effet attendu...

Le Canadien et Cuchillino avaient-ils donc menti?

Cette pensée creusait un pli profond entre les sourcils d'Ovide.

Tout à coup il vit Paul Harmant passer à deux reprises la main sur son front, geste qui ne lui était point habituel.

En même temps les paupières du mari de Noémi se mirent à battre sur

les prunelles.

— Est-ce que ça va commencer? — se demanda Soliveau. — Ça sera venu tard, mais mieux vaut tard que jamais..

Ovide ne se trompait point.

L'effet de la liqueur mystérieuse commençait véritablement à se produire.

Jacques se dressa brusquement, lâchant le compas et le crayon qu'il

tenait.

— Qu'as-tu, cousin? — lui demanda Soliveau. — Est-ce que tu souffres ?

— J'ai soif... — répliqua le gendre de Mortimer.

Et il vida d'un trait la seconde tasse de café qui se trouvait à côté de

lui.

Ensuite il se mit à arpenter la chambre de long en large, d'un pas rapide et saccadé. Des frissons passaient sur sa chair. Ses mains tremblaient. Son visage devenait d'un rouge sombre. Dans ses yeux s'allumaient des lueurs étranger

— Décidément, cousin, - '^eprit Ovide en jouant l'inquiétude, — tu ne me parais pas du tout dans ton assiette...— Tu vas... tu viens... tu as l'air d'un fou!... — Encore une fois, es-tn malade?...

Jacques s'arrêta et répondit avec un éclat de rire strident :

— Moi, malade !... — Allons donc ! — Pourquoi serais-je malade?

— Tu as trop travaillé... — Tu as besoin de repos, peut-être...

— Besoin de repos, moi ? — Jamais ! — Je ne connais pas la fatigue !,.. — J'ai soif... Je veux boire !... - Donne-moi ce qu'il y a de meilleur... — Je ne regarde pas au prix ! — Je suis riche ! !...

Et, après avoir rempli d'eau-de-vie la demi-tasse, il jeta littéralement dans son gosier cette forte dose d'alcool.

— Enfin, je vais donc savoir ! ! — se dit Ovide; puis, tout haut : — Tu es riche, oui... grâce à l'invention que tu as faite et que tu as vendue...

— Que j'ai vendue à James Mortimer... à mon beau-père... — répliqua Jacques Garaud.

— Non, pas celle-là, — reprit Ovide. —Je parle de la machine inventée par toi pendant les cinq années que nous avons passées sans nous voir...

L'ex-contremaître eut un nouvel éclat de rire étrange et saccadé.

— Ah! ah! ah! — s'éôria-i-il ensuite. — Est-ce que je t'avais jamais vu?... — Est-ce que je te connaissais, moi, Ovide Soliveau?

Et il s'avança vers son prétendu cousin, l'attitude menaçante, les yeux pleins d'éclairs.

Ovide un peu inquiet se leva, prêt à battre en retraite. Jacques poursuivit :

— Est-ce que je suis de Dijon? — Est-ce que je me nomme Paul Harmant?... Allons donc ! — Paul Harmant est mort !... 11 est mort à l'hôpital à Genève... — J'étais son camarade d'atelier... Il m'avait confié son livret pour le renvoyer à sa famille... et, comme il fallait sauver ma tète... j'ai pris le nom de Paul Harmant... — Tu n'avais pas deviné cela, idiot que tu es l! 1 — Tu me croyais bêtement ton cousin ! !

La face convulsée de Jacques prenait une expression effrayante.

Ses joues s'étaient brusquement creusées, et de rouges devenaient livides ; des flocons d'écume blanchissaient ses lèvres.

Ovide sentit un frisson passer sur sa chair.

Son inquiétude se changeait en épouvante.

N'avait-il point versé une trop forte dose de liqueur?

Ne se trouvait-il pas en ce moment, non en face d'un halluciné, mais en présence d'un fou dangereux?

Il allait connaître le passé de cet inconnu que quelques instants auparavant il appelait : Mon cousin; — seulement cette connaissance pouvait lui coûter cher.

Pour la troisième fois Jacques se mit à rire, mais son rire devenait sourd et lugubre, comme celui qui s'échappe des cabanons de Bicêtre.

— Est-ce que je n'ai pas bien fait?... — reprit-il en marchant de nouveau vers Ovide qui reculait devant lui. — Est-ce que je n'ai pas agi comme devait agir un particulier très malin?... — Tu comprends!... j'avais incendié l'usine d'Alfortville, où j'étais contremaître; j'avais assassiné l'ingénieur Labroue, mon patron; j'avais volé ses plans de machines

et pris dans sa caisse cent quatre-vingt mille francs... «ne fortune... - C'était gentil!! - Toujours très malin, combinant tout, je revins sur e Heu du sinistre après le vol... - Je me distinguai par mon ardeur... - e me précipitai dans les flammes pour sauver la caisse que je venais de vider- puis, au moment où le pavillon s'écroulait, je sautai par une nêtre donnant sur la campagne... - J'étais libre... - On me croyatt enseveli sous les décombres, victime de mon dévoûment, et Jeanne Fotier de qui j'avais à me venger, était condamnée à ma place... - A paitir de ;ette minute, Jacques Garaud n'existait plus. Je filai en Angleterre sous le nom de Paul Harmant, le mien aujourd'hui, et je m'embarqua, pour New-York... - Sur le Lord-Maire je rencontrai un imbécile, un certain Ovide Soliveau, à qui je persuadai que j'étais son cousin... - Grâce à mes cheveux roux teints en noir, il n'eut pas l'ombre d un soupçon... - Par lui j'appris fort à propos beaucoup de choses .''«"«e^"»» f^î"^ Mortime et sa fille Noémi... - Je suis un malin... j'épousai la fille et je Moriimei e r'pst très fort M — Aujourd'hui je suis non

devins l'associé du père... — ^ est très lori. . j j i,„„„A,e

seulement un millionnaire, mais un honnête homme... - Oui, un honnête homme, parole d'honneur... un très honnête homme ! ! Jacques s'interrompit.

Pourquoi me regardes-tu ainsi, toi? - cria-t-il d'une voix rauque en marchant sur Ovide défaillant de terreur. - Tu ne m'as J^-^fJ^ J"^ " Tu ne me connais pas!! - Jeanne Portier seule avait vu le crime... Seule, elle connaissaitJacques Garaud 1... - Jacques Garaud estmort sous les débris croulants de la fabrique d'AlfortviUe... - Aujourdhui je suis Paul Harmant, l'associé de James Mortimer ! !

En ce moment le misérable porta la main à sa poitrine.

Une souffrance aiguë le mordait au cœur.

Il lui semblait que des flammes intérieures le consumaient.

Une plainte inachevée, une sorte de gémissement lamentable, s échappa

"^'prifd'^n spasme nerveux, il tourna sur lui-même en battant l'air de ses bras, et tomba sans connaissance.

Ovide s'élança vers lui. „ ■ ;

-Mort' - Serait-il mort! - balbutia-t-il avec effroi. - Moi qui compte sur lui pour faire ma fortune ! ! Ça ne serait pas drôle !

Vivement il pressa de sa main droite le côté gauche de la poitrine de Jacques Garaud et se sentit aussitôt rassuré.

Le cœur battait avec violence. .

- Non. . non... il n'est pas mort- dit le Dijonnais avec un sourire de triomphe. -C'est un effet delà liqueurcanadienne... - Quandilreprendra connaissance il ne se souviendra de rien... - Ah! Jacques Garaud, tu as

beau être un malin, je ne suis point une bête, et je me doutais bien que tu n'étais pas Paul Harmant! — Tu as une grosse fortune, cousin, ça m'arrange! — J'en aurai ma part... — Tu me tenais... jeté tiens à mon tour!... — Tout ce que tu m'as raconté est gravé dans ma mémoire et je n'en oublierai pas un mot... — D'ailleurs je vais l'écrire... — Ah! les beaux états de service!.,. — Assassin, voleur et incendiaire!... — Et tu avais le toupet de me faire de la morale ! !...

« Par exemple, elle est trop forte celle-là !

« Cousin, tu me payeras ta morale, et plus cher qu'au marché! !

L'associé de James Mortimer ne reprenait pas connaissance.

— D'après les renseignements de Guchillino, — se dit Ovide, — voici un évanouissement qui doit durer quelques heures, mais qui n'offre rien de dangereux.

« Je vais étendre le cousin sur son lit.

"« Quand il se réveillera nous causerons.

Et, soulevant le corps de Jacques avec une force dont on n'aurait pu le croire capable, il le coucha, le couvrit, lui plaça sous la tête deux oreillers, et se retira dans sa chambre, où il se mit au lit à son tour et ne tarda pas à s'endormir.

Au point du jour il s'éveilla, s'habilla en quelques minutes et retourna dans la chambre de son prétendu cousin.

Celui-ci semblait n'avoir fait aucun mouvement, mais sa respiration bruyante attestait qu'il était plein de vie.

Ovide s'approcha du lit, prit le poignet du dormeur, posa son doigt sur l'artère et en trouva les pulsations régulières.

— Laissons-le s'éveiller tranquillement — se dit-il.

Et, s'asseyant à côté de la table sur laquelle se trouvaient étalés des papiers, il acheva le travail commencé la veille au soir.

Une heure environ s'écoula.

Ovide, tout à coup, tourna la tête.

Il lui semblait qu'il venait d'entendre Jacques Garaud se mouvoir.

En croyant cela, il ne se trompait pas.

Le faux Paul Harmant venait en effet de faire un mouvement léger.

Ovide quitta son siège, et debout auprès du lit attendit le réveil complet.

Ce réveil ne se fit point attendre.

Jacques ouvrit les yeux, puis se dressa brusquement sur son séant en jetant un regard autour de lui.

Ce regard exprimait l'étonnement et l'inquiétude.

A coup sûr l'associé de James Mortimer avait l'esprit enveloppé de brumes épaisses et ne se rendait point compte de sa présence dans cette chambre inconnue.

A deux reprises il passa la main sur son front comme pour en écarter

un voile.

— Où suis-je donc? — demanda-t-il tout à coup.

— A Kingston, à l'hôtel des Treize-étoiles — répondit Ovide.

— Pourquoi suis-je couché tout habillé ?

-— Ah çà ! cousin, tu ne te souviens donc de rien ?

Je me souviens d'une seule chose, c'est que je travaillais, là... près

de toi...

— Parfaitement, — fit Ovide avec un demi-sourire, — puis tout a coup tu t'es levé les yeux hors de la tête, gesticulant comme un possédé, bavardant comme une pie borgne, me disant des injures, la fureur dans les regards, l'écume aux lèvres, le visage violacé... - J'ai cru que tu allais

devenir fou ! !

Jacques se leva d'un bond.

— Qu'est-ce que cela signifie ? - balbutia-t-il en frissonnant.

— Que tu as eu un commencement de congestion au cerveau, tout bêtement .. - Tu travailles trop, cousin... - Tu te fatigues la tête. - Ça finira par te jouer un mauvais tour... - C'est dangereux, les congestions...^ — Par bonheur, ce matin, il n'y paraît plus.

Jacques, sombre et pensif, fit quelques pas dans la chambre.

-.Je me sens brisé, - dit-il; - j'ai le corps et les jambes rompus,

comme si on m'avait roué de coups...

Ah' dame!... c'est naturel... - Tu faisais tant d'exploits !... Les

jambes, les bras et la langue, tout allait... - Puis tout à coup tu es tombé

et je t'ai porté sur ton Ht.

— Pourquoi n'as-tu pas fait demander un médecin ?...

Ovide parut hésiter. '

— Pourquoi ? — répéta-t-il.

— Oui, pourquoi ?

— Par prudence.

— Je ne comprends pas... — Exphque toi.

Tu parlais... tu criais... Ce n'était vraiment pas utile qu'un étranger soit là, ouvrant les oreilles et t'écoutant...

Jacques Garaud devint très pâle.

-—Je parlais ?... Je criais ? — répéta-t-il.

— Oui, cousin...

Et soulevant le corps de Jacques avec une force dont on n'aurait pu le croire capable, il le coucha..

LiV. 33. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction inter.J' 33

— Qu'ai-je dit?...

. — Oh! des bêtises...

— Mais, enfin, quoi? — fit violemment l'associé de Mortimer.

— Tu déraisonnais à propos de plans, de machines, d'un tas de choses qui n'avaient ni queue ni tête... — Tu me faisais peur... Je te croyais devenu fou... Un médecin l'aurait cru comme moi... C'est pour ça que je n'en ai point appelé...

Le faux Paul Harmant prit sa tête dans ses deux mains.

— Qu'ai-je pu dire?... — se demandait-il avec effroi. — D'où venait ce délire soudain? cette folie?...

Et, hors d'état de se répondre, il fit un effort pour chasser les pensées qui l'obsédaient.

— Où en es-tu de ton travail? — reprit-il.

— J'ai dressé les devis... — Tu n'auras qu'à vérifier les prix... — Xous pourrons à midi nous rendre à l'usine.

Jacques baigna longuement son visage dans l'eau fraîche pour rétablir l'équilibre de ses facultés morales.

Il se remit ensuite à ses chiffres.

Nous ne nous occuperons point des affaires qu'il avait à traiter à Kingstoft et qui seraieat s^ns intérêt pour nos lecteurs... — Ces affaires furent promptement terminées, et le lendemain soir Jacques reprenait avec Ovide Soliveau le chemin de fer qui devait les ramener à New-York.

Ovide occupait, dans les dépendances de la fabrique, un petit pavillon ayant une sortie sur la rue, ce qui lui permettait d'aller et de venir à son gré.

Arrivé pendant la nuit il se leva de bonne heure et s'enferma dans la pièce qu'il nommait pompeusement son cabinet de travail et qui contenait, fort en désordre, les papiers relatifs à ses fonctions d'inspecteur des ateliers de la maison James Mortimer and Paul Barmant.

Il s'installa devant son bureau, prit une feuille de papier à lettres, une plume et écrivit ces mots :

€ New- York, 23 juin 1862.

« Monsieur le directeur de l' hôpital général de Genève (Suisse).

« Monsieur,

:< Je viens réclamer de votre obligeance un service important pour moi.

« J'ai appris qu'en l'année 1856 le nommé Paul Harmant, de- Dijon, ouvrier mécanicien, mon parent, était décédé dans l'hôpital dont vous êtes

directeur; mais aucune preuve officielle à l'appui de cette mort ne m'ayant été donnée, le doute est permis.

« Je vous serai très reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me renseigner à ce sujet et, dans le cas où Paul Harmant serait vraiment mort, m'adresser son acte mortuaire dûment légalisé.

(f Gi-joint un billet de cent francs pour payer les frais qu'occasionneront les recherches et la levée de l'acte. — Si ces frais n'atteignent pas le chiffre de vingt dollars, je vous prie de vouloir bien accepter la différence pour la caisse de secours de votre maison.

« Agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

« Ovide Solfveau « Deuxième avenue, n" 55. — New-York. »

Ovide relut la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse et se dirigea vers un bureau de poste où il la jeta dans la boîte.

Au bout d'un mois, presque jour pour jour, il recevait l'acte de décès de Paul Harmant, mort à l'hôpital de Genève, d'une phtisie galopante, le 15 av|il 1856.

— Maintenant, — dit Ovide d'une voix moqueuse, — maintenant Jacques Garaud, mon bon ami, je te tiens! — Il faudra marcher droit.

Un intervalle de neuf ans s'était écoulé depuis les derniers incidents que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

On était en 4870, — l'année terrible.

Le 5 novembre, à onze heures du matin, un convoi funèbre sortait de la cure de Ghevry et se dirigeait vers la petite église du village.

Entête marchait le bon curé Laugier, les paupières rougies, les yeux pleins de larmes; — d'une voix tremblante il chantait les versets du /)e profundis.

Une foule compacte suivait les porteurs d'une bière recouverte d'un drap noir coupé par une croix blanche.

Entre le cercueil et la foule se trouvaient, isolées, deux personnes, un homme de trente-cinq ans environ, et un jeune homme de quatorze ans portant un uniforme de collégien.

L'un était le peintre Etienne Gastel.

L'autre, le fils adoptif de M°" Darier, — Georges Portier, devenu Georges Darier.

Le convoi était celui de la mère adoptive du fils de la condamnée.

Jeanne, les yeux hagards, les mains accrochées aux barreaux de sa cellule, regardait le feu

accomplir son œuvre.

La digne sœur du curé Laugier avait succombé dans sa soixante-neuvième année, après quelques jours de maladie.

Pensionnaire au collège Henri IV, et rappelé à Ghevry au moment de l'investissement de Paris, Georges avait vu mourir l'excellente femme qu il croyait véritablement sa mère, et la fin prématurée de Tun des deux êtres qu'il aimait le plus au monde le frappait douloureusement en plein cœur.

Malgré sa grande jeunesse Georges n'était plus un enfant, — il pensait déjà, — il comprenait quel vide immense venait de se faire à côté* de lui.

Après la guerre effroyable, après la Commune, mille fois plus effroyable encore, l'apaisement arriva.

Etienne Gastel, qui avait fait son devoir de bon Français dans la garde mobile pendant la guerre, reconduisit Georges au collège, et reprit luimême possession de son atelier de la rue de Rennes, que les obus prussiens avaient respecté.

Au bout d'un mois l'artiste reçut une lettre écrite par la vieille gouvernante du presbytère de Ghevry.

Cette lettre lui demandait de venir sans perdre une minute.

Aucune explication d'ailleurs.

En recevant ces quelques lignes Etienne eut un pressentiment funeste.

Il partit à la hâte.

En arrivant à la cure, il reconnut que son pressentiment ne le trompait point. •

Le curé Laugier était dans un état désespéré ; mais il conservait sa connaissance entière.

Au moment où Etienne franchit le seuil de la chambre, un sourire éclaira le visage amaigri du bon prêtre.

Il tendit la main au peintre, qui s'élança vers lui sans pouvoir retenir ses larmes.

— C'est fini, mon cher Etienne —lui dit le vieillard, — mon tour est venu... — Dieu, que j'ai toujours aimé... Dieu, que j'ai servi démon mieux, me rappelle à lui... — Je m'incline devant sa volonté et je la bénis...

Etienne voulut parler.

— Ne nous occupons pas de moi, mon ami, mais de Georges... — interrompit le curé. — Si je vous ai fait appeler en toute hâte, si j'ai voulu vous voir avant de mourir, c'est que j'avais à vous entretenir de choses graves.. — Asseyez-vous et écoutez-moi...

Etienne prit une chaise et vint s'asseoir au chevet du moribond.

— Vous savez — continua le prêtre — que ma sœur a laissé en mourant sa petite fortune à Georges, son fils d'adoption.

— Oui, — fit l'artiste, du geste plutôt que de la voix.

— Par son testament elle m'instituait tuteur de l'enfant Vous le savez aussi?...

— Oui... — répéta le peintre.

— Gomme ma sœur, j'ai écrit mes dispositions dernières, et c'est à vous que je confie la tutelle de Georges à qui je laisse le peu que je possède...

« Nous avons aimé tendrement le fils de Jeanne Portier.

« Je vous demande pour iui toute votre affection... « Me promettez-vous de la lui donner, mon ami, et acceptez-vous le mandat que mon amitié et mon estime vous imposent?

— Je l'accepte, — répondit Etienne avec simplicité. — Je vous jure de bien aimer Georges et de veiller sur lui comme je veillerais sur mon jeune frère, si j'en avais un...

— Merci, mon ami... — Je connaissais votre cœur et j'étais sûr que vous ne repousseriez pas mon vœu suprême... — C'est vous que je nomme mon exécuteur testamentaire... — Dans un instant je vous remettrai mon testament dont le double se trouve déposé dans l'étude du notaire de Boissy-Saint-Léger. — Je vous le remettrai avec une lettre adressée à Georges, lettre que vous conserverez, et qui ne passera de vos mains dans les siennes que quand il aura accompli sa vingt-quatrième année.

« A vingt-cinq ans il sera nécessaire qu'il sache la vérité sur sa naissance, la vérité tout entière.

« J'ai fait agir les protections qui n'avaient pu sauver sa malheureuse mère, pour obtenir que le nom de Fortier, ce nom taché de sang, ne fût point écrit dans l'acte d'adoption; mais je crois que Georges, devenu un homme, ne doit rien ignorer et voici pourquoi : — Si malgré les apparences contraires la justice humaine avait condamné une innocente, ce serait le devoir du fils d'obtenir la liberté de sa mère, dans le cas où elle vivrait encore, et de provoquer sa réhabilitation... — Mais je veux qu'à vingt-cinq ans seulement il apprenne le fatal secret.

« Vous me pronaettez donc, vous me jurez, de ne lui rien révéler, quoi qu'il arrive, avant le premier jour de sa vingt-cinquième année?...

— Je vous le promets!... je vous le jure!...

Le moribond étendit la main vers son secrétaire.

— Ouvrez ce meuble, je vous prie, mon ami, — dit-il à Etienne.

Le jeune peintre se leva et obéit. l

— Dans le tiroir du bas, à droite, se trouvent deux plis cachetés, — reprit le prêtre ; — cherchez-les. . .

Etienne ouvrit le tiroir et y prit deux larges enveloppes dont les cachets de cire portaient de profondes empreintes.

— C'est cela... — dit l'agonisant.

Etienne referma le secrétaire et revint près du lit.

— • L'une de ces enveloppes renferme mon testament — continua l'abbé

Laugier; — l'autre contient la lettre écrite devant être remise à Georges à l'âge de vingt-cinq ans... — Gardez-les toutes les deux, mon cher Etienne, et soyez pour le pauvre enfant un ami dévoué, un sage conseiller. — Georges aura bientôt quinze ans. — Je l'ai étudié... je le connais bien — Ce sera un bon et brave garçon, plein de cœur... — Je l'ai interrogé sur ses projets d'avenir... Il semble qu'une vocation naissante le pousse vers la carrière du barreau. — Dirigez-ie de ce côté si la vocation persiste. — Faites valoir pour le mieux la petite fortune que ma sœur et moi nous lui laissons. — Si modeste que soit cette fortune, elle lui permettra de n'avoir pointa lutter contre les difficultés de la vie, et de s'établir convenablejnent... — Je vous confie l'enfant d'adoption de ma sœur, mon cher Etienne, et j'ai la certitude que vous ferez de lui ce que j'en aurais fait moi-même, un honnête homme...

Etienne serra les mains du prêtre en répétant :

— Je vous jure de veiller sur lui avec toutes les sollicitudes et toutes les tendresses d'un père...

Deux grosses larmes se détachèrent des paupières de l'agonisant et roulèrent sur ses joues.

Il attendit une seconde, pour laisser à son émotion le temps de se calmer, puis il poursuivit :

— Vous ferez vendre tout ce qui se trouve ici, à l'exception de la bibliothèque, que vous conserverez pour Georges...— Je vous recommande aussi de garder précieusement le petit cheval de carton que l'enfant serrait contre sa poitrine quand sa mère tomba épuisée sur le seuil de la cure...

« Cet humble jouet est comme une relique.

« Georges ne se souvient pas d'un passé si triste, heureusement I — Il croit que ce petit cheval lui a été donné par ma sœur, et il y tient beaucoup... — Quand il sera homme et installé chez lui, vous le lui rendrez.

— Tous vos désirs seront accomplis. — Avez-vous autre chose à me recommander?...

— Non... — Je mourrai tranquille maintenant sur l'avenir de Georges; mais je souhaiterais le voir avant de partir pour le dernier voyage... — Voulez-vous aller le chercher à Paris?...

— Si je le veux!!

— Vous savez que le temps presse...

— Ce soir l'enfant sera près de vous.

Etienne s^rra de nouveau la main du prêtre et partit pour Paris.

Depuis onze ans, le jeune homme avait beaucoup travaillé. — Il était devenu un artiste sérieux, un artiste d'une réelle valeur et dont les toiles se vendaient très cher.

Le convoi funèbre sortait de la cure et se dirigeait vers la petite église du village...

LiV. 34. — H. GEFFROY, éditeur. — Reproduction iuterdite.

Au début de ce récit nous l'avons vu arriver à Chevry pour s'y refaire pendant quelques jours des fatigues de Paris, et pour y chercher à tête reposée un sujet de tableau pouvant attirer l'attention sur son nom encore

Ignoré.

Nous savons que l'arrestation de Jeanne Fortier, au moment où on séparait de son enfant la malheureuse femme, lui avait donné le sujet désiré, et qu'il avait immédiatement esquissé les grandes lignes de cette scène émouvante.

De retour à Paris, dans son atelier, il se mit à l'œuvre avec ardeur et, d'après son esquisse, commença un tableau dont l'effet fut bientôt saisissant.

La figure de Jeanne Fortier et celle de Georges étaient frappantes de

ressemblance.

Aucun détail n'avait été oublié par Etienne. — Le petit cheval de bois et de carton se trouvait à côté de l'enfant.

Le tableau exposé eut un réel succès ; mais la signature d'Etienne • Castel n'étant point encore cotée, il ne se présenta pas d'acheteur.

Après l'exposition, la toile revint dans l'atelier où elle fut accrochée dans un coin sombre, couverte d'une toile verte, et Etienne, tout à d'autres travaux, n'y pensa plus.

L'année suivante il obtint une première médaille, et l'année d'après le

prix du Salon.

A partir de ce moment il était classé, et la fortune, un peu rebelle jusque-là, lui sourit.

Etienne, quoiqu'il fût un garçon de vie paisible et de mœurs régulières, aimait par-dessus tout son indépendance.

Il ne songeait point à se marier.

En quittant le curé de Chevry, après l'entrevue à laquelle nos lecteurs viennent d'assister, il se disait :

— Comme ça se trouve! I — Je n'ai pas l'ennui d'avoir une femme, et je vais avoir un enfant, moi qui justement adore les enfants! !

En arrivant à Paris il sauta dans une voiture, se fit conduire au collège Henri IV et demanda le proviseur, de qui il était bien connu en sa double qualité de peintre célèbre et de correspondant de Georges.

Le proviseur le reçut immédiatement.

Etienne lui expliqua le motif de sa visite en lui apprenant l'état désespéré de l'oncle de Georges.

L'ordre fut aussitôt donné d'aller prendre l'écolier et de préparer pour lui une valise contenant des vêtements et un peu de linge.

Georges, cinq minutes plus tard, entrait chez le proviseur, courait k Etienne, l'air effaré, et s'écriait :

2^j^ LA PORTEUSE DE PAIN

-Vous venez me chercher, mon ami, m'a-t-on dit... -Est-ce que

mon cher oncle serait malade?

- Il est malade, en effet, mon enfant... - répondit 1 artiste.

— Très malade?

— Oui, très malade...

— En danger?

— J'en ai peur...

Oeorees éclata en sanglots.

Mon Dieu-! mon D.eu! !- balbutia-t-il. - Ma mère b.enaimé.

est partie la première... - Est-ee que mon onele va me quitter aussi !

— Courage, mon cher Georges, - dit Ét.enne en pressant 1 éeolie contre son cœur. - Courage!! - Nous allons part.r... Ton oncle des.ra te voir.

^•o^s'heurel' plus tard l'homme el l'adolescent arrivaient au presbytère C"Chevrv qu'un nouveau deuil allait bientôt attrister.

Georg's monta rapidement à la chambre du vieux prêtre quil entoura

â<^ ses bras en sandotant. .

L abbé Laugier ne put contenir les larmes d'attendrissement qui

l'étouffaient. , j .

Tous deux restèrent muets pendant quelques secondes. Enfin, l'agonisant parvint le premier à dominer son émotion, et il dit

''""iSrÏÎ'lon cher enfant, comme ta mère, ma pauvre sceur, je vais

^""r^or:;::.. non... - béga,a le fils de Jeanne Fortier avec un u.emblÏënt de tout son corps. - Vous ne mourrez pas... Je ne le veux

"''■■■ A auoi bon cette révolte, cher petit?... - répliqua le prêtre. - Je subb la r ommune. Dieu m'appelle... je vais à lui... - En partant je ne r'etteqi^'une chose, c'est de n'avoir pu te suivre dans la vie jusqu au mole 1 1 devenu tout à fait un homme, tu auras décidé de ton avenir... E Te It que ce jour arrive, notre ami Etienne «--' -»? -^Xil Toi ceux que tu as perdus... - Promets-moi, mon enfant, de lui obéir comme tu obéissais l ta mère bien-aimée, ma bonne Clarisse... comme tu obéissais à moi-même... - Me le promets-tu?...

Georges ne put répondre que par un signe de tête.

Il se jeta dans les bras d'Etienne qui pleurait silencieusement.

îitLS:::: dt:: e^ce et dans ton .ge m.r ce que tu as .té^ans ta première jeunesse: bon, humain, charitable... - L avenir te réserve

de courage, ae g . jio„ enfant, agenouille-toi près de

il est soutenu par sa conscience...

"""rinrms se laissa tomber à genoux au chevet du lit.

Ïvi'eux prêtre trouva dans son corps épuisé assez de force pour s soulever une'dernière fois; il étendH ses deux mains sur a tête du fil d Jeanne Fortier comme U les avait étendues sur la tête de la mère, et .1

prononça ces mots :

- Au nom du Dieu vivant, Georges, je te bénis .

Ce furent ses dernières paroles.

L'effort au'il venait de faire l'avait épuisé.

Il re 'omba en arrière et sa tête pâle, encadrée de longs cheveux blancs

roula sur les oreillers. . ^ , .

Georges saisit ses mains qu'il couvrit de baisers.

Sue au stinutes plus tard l'abbé Laugier, cet homme excellent q». avaS pàss^suT la ter'e en faisant le bien, rendait à Dieu sa belle ame.

«„„n= dp raconter NoémiMortimermouraitàNew-Vork laissant que nous ^«"0"^ ^e onter,^^ ^^^^ ^^ ^^.^ ^^^^ ^^^^.^,^ ^^ ^^ . ,^

'^"Is gS étauTder'nier d^s misérables, ce qui ne l'empêchait ^"'tt^rlXa^ -re'lle Chose pouvait le calmer un peu : C'était la vue c'étaient les caresses de l'enfant qui lui rappelait la mere James Mortimer, frappé au cœur, ne survécut pas longtemps a sa fille

qu'il aimait plus que tout au monde. , , i i» ,a,o de l'une

Miné par le chagrin, il s'éteignit, laissant son gendre à la tête de 1 une des plus belles affaires industrielles des États-Unis.

Ovide Soliveau, possesseur du secret de -«-ï-.^^ ^ .P°;";'"'"' son prétendu cousin - il nous parait presque superfiu d 1 alfum >.

Depuis neuf ans il était resté muet, les procédés de Jacq.es égard ne lui permettant pas de lui mettre le couteau sur la go.ge.

Il puisait comme bon lui semblait dans la caisse toujours ouverte du gendre de James Mortimer.

Devenu de plus en plus joueur, il perdait habituellement d'assez fortes sommes, et le pseudo-Paul Harmant payait sans sourciller.

Étant donné cet état de choses, le prétexte manquait à Ovide pour se faire une arme du secret qu'il avait surpris.

Une circonstance imprévue devait cependant l'amener un jour à se départir de sa réserve.

Nos lecteurs ne peuvent avoir oublié que M. Jules Labroue, le propriétaire de l'usine d'Alforville assassinépar Jacques Garaud, laissait un fils. M*"^ veuve Bertin, à qui ce fils était confié, avait liquidé les affaires de son frère, grâce aux sommes versées par les compagnies d'assurances.

L'honneur du nom était sauf, mais Lucien ne possédait pour tout héritage que les terrains assez vastes sur lesquels se voyaient les ruines de l'usine incendiée.

La tante de Lucien n'avait pas voulu vendre ces terrains, pour deux raisons.

La première, c'est qu'on n'en aurait pu tirer qu'une somme trop peu importante pour constituer une ressource sérieuse.

La seconde, c'est que M°»« Bertin disait : — Qui sait si le cher petit ne sera pas un jour en état de faire reconstruire les ateliers? — Si ce jour arrive, il trouvera l'emplacement tout prêt. L'excellente femme n'avait point d'enfant.

Elle aimait Lucien comme s'il avait été son fils et, songeant à son avenir, elle résolut de lui faire donner une éducation solide.

L'ingénieur Labroue avait témoigné plus d'une fois à sa sœur le désir que Lucien suivît la carrière qu'il suivait lui-même. Elle voulut se conformer à ce désir. <

En conséquence les études de l'enfant reçurent une direction spéciale et, dès qu'il eut atteint sa dixième année. M""' Bertin, abandonnant non sans regret sa petite propriété de Saint-Germain, vint habiter Paris et se fixa aux environs du collège Henri IV où elle plaça Lucien.

Ainsi le hasard mettait côte à côte le fils de la victime et celui de la malheureuse femme condamnéepourle crime qu'elle n'avait point commis, et ces deux enfants devaient bientôt devenir des camarades inséparables. En effet, quoique ayant deux ans de moins que Lucien, Georges plus précoce se trouvait dans la même classe que le neveu de M'"^ Bertin, et suivait les mêmes cours.

11 leur fallut se quitter le jour où Lucien sortit du collège pour entrer à l'École 'des Arts-et-Métiers, mais une séparation momentanée ne pouvait rompre les liens de leur amitié et ne les rompit point en effet.

M'"" Berlin ne possédait qu'une aisance très modeste, suffisante cependant pour elle et pour le fils de son frère.

La pauvre femme ne regrettait qu'une chose, c'est que sa petite fortune, consistant en une rente viagère de cinq mille francs, dût s'éteindre avec elle.

Elle songeait avec épouvante que, si elle venait à mourir subitement, Lucien se trouverait, du jour au lendemain, sans autres ressources que son travail, et elle économisait le plus possible pour mettre de côté quelques milliers de francs qu'elle lui laisserait.

Lucien était studi&ux.

II désirait avec ardeur se faire une position ; aussi M™^ Bertin ne s'inquiétait point outre mesure de l'avenir.

L'excellente femme s'éteignit au moment où son neveu venait d'atteindre sa vingtième année, mais avant de s'éteindre elle raconta au jeune homme la mort tragique de son frère, la ruine résultant de cette mort, et elle lui remit les titres de propriété des terrains d'Alfortville.

En apprenant à Lucien le nom de la femme condamnée pour avoir incendié l'usine et assassiné M. Labroue, M°^' Bertin s'était étendue longuement sur les détails de cette mystérieuse affaire.

Elle ne dissimula point que, malgré la condamnation, elle doutait de la culpabilité de Jeanne Portier.

Elle parla de Jacques Garaud, le contremaître que l'on disait mort dans les flammes, victime de son dévoûment.

Elle n'admettait point, par instinct, ce dévoûment, et la mort ellemême ne lui paraissait nullement prouvée.

Pour elle Jacques Garaud était, ou du moins pouvait être coupable, et Jeanne Fortier innocente et martyre.

Lucien avait écouté ces révélations avec l'attention la plus profonde et l'intérêt le plus douloureux.

Les paroles de sa tante restèrent gravées dans sa mémoire; — il se dit qu'une tâche sainte s'imposerait à lui, celle de porter la lumière au milieu des ténèbres enveloppant la mort de son père.

Besté seul au monde, le jeune homme se remit au travail avec un redoublement d'énergie, et continua les études spéciales dont nous connaissons le but.

Et maintenant que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs la situation des principaux personnages de ce récit, revenons à Jeanne Portier.

Nous savons déjà que la malheureuse, frappée de folie à la suite de la congestion cérébrale causée par sa condamnation, avait été conduite à la Salpêtrière, et nous savons aussi que le médecin chargé de la section des folles avait dit après examen :

— Elle pourra guérir.

La science, en parlant ainsi, ne se trompait point. Un incident que nous allons raconter amena, en des circonstances formidablement dramatiques, la guérison de Jeanne. , C'était pendant le siège de Paris.

Les armées allemandes enserraient la grande ville dans un cercle de

fer et de feu. . ^ , , ^

Voulant faire de la famine leur alliée, les Prussiens resserraient de plus enplus la ligne d'investissement; mais, lassés par la résistance obstinée des Parisiens, ils commencèrent le bombardement et couvrirent d obus la partie de la ville dont ils étaient le plus rapprochés, celle qui se trouve située sur la rive gauche de la Seine. • ^ , o ,->.•' .

Trois obus vinrent éclater dans l'enceinte desbâtiments de la Salpetriere.

L'un de ces trois obus incendia le corps de logis des folles parmi lesquelles se trouvait Jeanne Fortier. .. , i ,„;,

Les flammes léchaient les murailles, crevaient les toits, et les eus d'épouvante, les hurlements farouches des aliénées, rendaient plus efîrovable encore ce spectacle sinistre. ^

j'eanne, les yeux hagards, lesmams accrochées aux barreaux ae sa cellule, regardait le feu accomplir son œuvre.

lin prodigieux travail se faisait dans son cerveau.

L'incendie delà Salpêtrière continuait pour elle l'incendie de l'usine

d'Alfortville. . .

La mémoire 'ni revenait en même temps que renaissait le souvenir , — le voile étendu sur son intelligence se déchirait; -la raison reprenait ses

"^^ 'mie comprit le péril et, au lieu de pousser des cris inarticulés, des clameurs délirantes, elle appela nettement à l'aide. , , ,, , „^ Sauvée comme ses compagnes, elle fut conduite avec les autres dans

une partie éloignée des bâtiments.

Là plongeant sa tête entre ses mains, elle pensa.

Au bout d'une heure le passé, - (un passé déjà vieux de dix ans !) n'avait plus de secrets pour elle.

Le médecin, le jour suivant, vint faire sa visite comme de coutume

En entrant dans la cellule de Jeanne, il trouvala condamnée debout, le re-ard brillant, le visage animé, la physionomie expressive. \u lieu de laisser le médecin venir à elle, ce fut elle qui s avança vers lui.

A plusieurs reprises, depuis la veille, Jeanne avait voulu questionner les filles de service dont elle recevait les soins.

Celles-ci, la croyant toujours folle, ne s'étaient point donné la peine de lui répondre, ni même de l'écouter.

Sa douleur fut effrayante. Une seule chose pouvait le calmer, c'était la vue et les caresses de l'enfant

LlV. 35. - H. GEFFROY, édit. — Reproduction ioterdile.

Jeanne s'apercevait bien qu'elle était prisonnière ; mais quelle était sa

^'^ Uni curiosité ardente s'emparait d'elle à ce sujet. - Elle voulait savoir. En la voyant venir à lui, le médecin l'enveloppa d'un coup d œil rapide. Il comprit que quelque chose d'étrange et d'inattendu se passait en elle. Déjà il ouvrait la bouche pour l'interroger. Jeanne ne lui laissa pas le temps d'articuler un mot. - Vous êtes médecin, n'est-ce pas? - lui demanda-t-elle.

— Oui... — fit-il étonné.

— Je suis donc ici dans un hospice?...

La voix de la prisonnière était ferme et bien posée, sa parole nette et

vibrante.

Le médecin en fut frappé.

Vous êtes dans un hospice, oui... —répondit-iL

Pourquoi ne suis-je pas dans la prison où je dois subir ma peine? — reprit la veuve de Pierre Fortier. . , , • , .

De plus en plus étonné du phénomène qui se présentait à lui, le mé-

decin répliqua : . .

- Vous êtes à la Salpêtrière, et la Salpêtrière est une prison en même

temps qu'un hospice.

Jeanne tressaillit, devint très pâle et s'écria :

- A la Salpêtrière... - Le vide qui s'était fait dans ma mémoire se remplit. - C'est à la Salpêtrière qu'on enferme les condamnées frappées de folie... — J'ai été folle..

Le médecin, avant de répondre, hésita.

Jeanne continua vivement : *.„„«,•

- Oui, i'ai été folle... ^ N'essayez pas de me le cacher a quoi bon^ Est-ce que je pourrais vous croire?... - J'ai été folle, mais je nele' uisplus,ls voiles qui produisaient la nuit dans mon cerveau se It dé hirés tout àcoup... Les ténèbres sont dissipées... je me souviens "on m'a condamnée à'ia réclusion perpétuelle pour avoir --ndié vol , assassiné... - En entendant prononcer ma condamnation Je- ^^^^ ♦•.n inin^tP ip Ic iurc I . ) - jc mc suis évanouie... — Ce qui s est passe rr 0 iuV r J ie l'ignore... I. me semble ,ue i'ai dormi d^ua foTsommeil... - Parlez-moi, je vous en supplie, monsieur le docteur... long sommeil... y^^^„:'A^ «avoir .. - Depuis combien de temps

--Répondez-moi... ] ai besoin ae savon... r, ,

suis-je folle? Depuis combien de temps suis-je à la Salpêtrière?...

— Pour vous répondre d'une façon absolument exacte, il me saffira de consulter votre pancarte... — répliqua le médecin, et il ajouta en sr'adressant à une infirmière :

Donnez-moi la pancarte...

L'infirmière obéit.

Le docteur jeta les yeux sur la fiche administrative, et dit :

— Vous êtes ici depuis le 14 mars 1862.

— Et nous sommes en quelle année?

— En 1871...

Jeanne chancela et faillit tomber à la renverse.

On se rapprocha d'elle pour la soutenir, mais domptant son émotion, triomphant de sa faiblesse, elle se redressa.

— Neuf ans! ! — balbutia-t-elle en portant les mains à son front, — Il y a neuf ans que je suis folle ! ! — Personne ne se souvient de moi ! ! — Personne ne venait me voir ici, n'est-ce pas ?

— Personne... — répondit l'infirmière.

— Et j'avais deux enfants... — poursuivit la malheureuse femme en éclatant en sanglots, — mon fils Georges... ma fille Lucie... - Que sontils devenus ? — Sont-ils vivants encore, seulement?...

— Je ne puis vous l'apprendre, — dit le médecin ; - mais, en faisant écrire aux personnes chez lesquelles vos enfants se trouvaient lors de votre arrestation, vous obtiendrez sans doute des renseignements précis...

— Oui, — s'écrialaprisonnière,— j'écrirai... je veux savoir,.. —Mais

que va-t-on faire de moi ?

— Je vais vous adresser une question d'abord, — répondit le docteur,

— et, quand vous m'aurez répondu, je rédigerai un rapport qui constatera votre guérison... — A coup sûr, en ce moment, vous êtes en état lucide ;

— cette lucidité persistera-t-elle?... l'avenir nousl'apprendra...— Pouvezvous me dire si vous savez de quelle manière la raison vous est revenue ?

— Non, je ne le sais pas, — dit Jeanne, dont le visage s'assombrit. — J'ai vu des flammes courant sur les murs... J'en ai eu peur... — Cela m'a rappelé l'incendie de l'usine d'Alfortville, et j'ai crié à l'aide...

— La commotion morale qui a ramené le souvenir et la raison vient de là... — dit le médecin. - Ce n'est point la première fois qu'un semblable phénomène se produit.

— Alors, vous me croyez guérie?

— Je l'espère et je le crois...

— Répondez donc à ce que je vous demandais tout à l'heure : — Que va-t-on faire de moi?...

— Aussitôt mon rapport adressé à qui de droit, on vous transportera dans une prison où vous subirez votre peine.

Jeanne trouva la religieuse plongée dans un sommeil quasi léthargique...

— Oui, la réclusion perpétuelle 1 ! — fit Jeanne avec amertume. — Et mes enfants sont morts peut-être..., morts sans que j'aie pu les embrasser!... — Ah! je suis frappée cruellement 11

- Courage, pauvre femme!... - répliqua le médecin. - Rien ne prouve que vos enfants soient morts. — 11 est possible que Dieu vous réserve le bonheur de les embrasser encore...

La veuve de Pierre Fortier éclata en sanglots.

.vTi, LA PORTEUSE DE PAIN

Le. docteur lui jeta quelques paroles d'encouragement banal, et se

retira.

Après la première explosion de son désespoir, Jeanne, restée seule, se calma peu à peu, et elle en arriva à raisonner presque de sang-froid.

— J'ai laissé Georges, — se dit-elle, — chez le curé d'un village qui s'appelait, je crois, Ghevry. — Ce curé était un brave homme, un cœur d'or... Il m'avait promis de veiller sur mon fils... il aura tenu parole. — Mon Georges bien-aimé, s'il est vivant encore, a quatorze ans déjà, et Lucie en a onze!.. — Sa nourrice à Joigny se sera prise de pitié pour elle, sans doute... Elle l'aura gardée, élevée... — Oh! mes enfants! mes chers enfants... ce médecin avait raison... Dieu ne se montrera pas sans miséricorde, il m'accordera le bonheur de vous revoir, de vous embrasser...

A cette pensée, Jeanne sentit le calme rentrer en elle, le courage et

la force lui revenir.

Profitant de l'heure où les infirmières entraient dans les cellules pour distribuer des vivres, elle s'adressa à l'une d'elles et lui demanda de quoi

écrire.

— C'est défendu... — répondit l'infirmière.

— Mais je ne suis plus folle... — murmura Jeanne.

— Ça ne me regarde pas... — Les règlements sont formels. — Demain, à la visite, présentez votre requête à l'infirmière en chef ou au médecin de service...— Ils verront s'ils veulent vous autoriser.— Moi, je ne puis rien...

Jeanne courba silencieusement la tète et pleura. Le lendemain, le bienveillant docteur fut remplacé par un de ses collègues qui ne voulut rien prendre sous sa responsabilité. Il en fut de même de l'infirmière en chef.

— Ainsi, — s écria la pauvre mère, que le désespoir affolait, — on me refuse le moyen d'apprendre si mes enfants sont vivants ou morts ! !

Le jour même où la guérison de Jeanne avait été constatée, le médecin rédigea son rapport, et ce rapport fut envoyé par le directeur de la Salpè4 trière à la préfecture de police.

Là on donna des ordres pour que la détenue fût transférée à Saint- Lazare, d'où elle serait conduite à la maison centrale de Glermont pour y subir sa peine.

On lui apprit, le surlendemain, qu'elle allait quitter la Salpêtrière.

Cette nouvelle lui causa un mouvement de joie.

Elle se dit que sans doute, dans la prison où on allait la mener, elle pourrait écrire.

Son espoir devait être déçu. — A Saint-Lazare, par mesure administrative, l'autorisation sollicitée par elle lui fut refusée. .

Les larmes de Jeanne coulèrent de nouveau et plus abondantes encore. .

On était aux mauvais jours du commencement de l'année 1871.

La guerre civile, succédant à la guerre étrangère, amenait les incendies de Paris et l'assassinat des otages.

Ce fut seulement au mois de juin que la détenue fut transférée de Saint-Lazare à Clermont.

Là elle fut placée dans un atelier de couture.

Malgré la rigueur habituelle du règlement il lui fut possible, enfin, de mettre son projet à exécution.

On lui accorda la permission d'écrire.

Elle écrivit doux lettres, adressées l'une au curé de Ghevry, l'autre à la nourrice de sa fille, à Joigny, puis elle attendit la réponse avec une • anxiété ou plutôt une angoisse plus facile à comprendre qu'à décrire.

Trois jours plus tard le directeur de la maison centrale recevait une lettre de monsieur le curé de Chevry, lui annonçant que son prédécesseur était mort et que, personnellement, il ne savait rien des faits auxquels la détenue faisait allusion.

Cette nouvelle communiquée à Jeanne la désespéra, et ce désespoir grandit encore quand le jour suivant la lettre même adressée à la nourrice de Lucie, à Joigny, revint avec cette mention au dos : destinataire inconnue.

— Ainsi, mes enfants sont perdus pour moi, — s'écria la malheureuse mère, — et je ne les reverrai jamais...

Après une crise effrayante elle se répondit :

— Je veux les revoir!... je les reverrai!... — Fallût-il attendre dix ans, je trouverai bien moyen de m'échapper de cette maison et d'aller à leur recherche !... — Dieu me les rendra!...

Ce que disait Jeanne semblait insensé, mais l'ardent désir d'une évasion s'empara de son cerveau et l'obséda sans trêve ni relâche.

S'évader, comment?

Une double muraille d'enceinte entourait la maison centrale.

Entre ces deux murailles hautes de plus de quinze pieds existait un chemin de ronde dans lequel veillaient jour et nuit des sentinelles.

Près de la porte accédant à la cour de la prison se trouvait un poste de vingt hommes.

Les habitudes intérieures étaient d'une extrême sévérité.

A cinq heures en été, à six heures en hiver, les détenues devaient être debout.

Après un quart d'heure de promenade dans le préau, elles gagnaient les ateliers pour n'en sortir qu'à onze heures.

A onze heures, repas au réfectoire suivi d'une courte promenade.

A midi, retour aux ateliers jusqu'au repas du soir.

Après le repas, prière à la chapelle, troisième promenade dans le préau et rentrée aux dortoirs.

Le règlement imposait aux détenues un silence absolu.

En de telles conditions comment parvenir à s'évader, en face de la surveillance incessante des gardiens?...

Jeanne ne se faisait aucune illusion sur les difficultés, ou plutôt sur les impossibilités de l'entreprise ; pourtant elle ne désespérait pas et cherchait toujours; mais les mois passaient, les années succédaient aux années, sans que le moyen cherché se présentât.

Sept ans après son incarcération à la maison centrale, comme sa . conduite était exemplaire, on lui proposa d'entrer à l'infirmerie en qualité d'infirmière.

Ceci constituait une faveur immense.

Les infirmières pouvaient parler.

Elles jouissaient d'une liberté relative au milieu de la prison.

Bon nombre des articles les plus rigoureux du règlement fléchissaient

devant elles.

Enfin chaque infirmière avait droit à une petite rétribution mensuelle.

Jeanne accepta avec une immense joie, qu'elle eut beaucoup de peine à

oacher.

Sa situation nouvelle, - du moins elle l'espérait, - lui fournirait

l'occasion si longtemps et si vainement cherchée.

L'infirmerie était dirigée par des religieuses qui appréciaient le caractère doux et facile, la soumission exemplaire de la détenue.

Au bout d'un an, la veuve de Pierre Fortier devint infirmière en chef.

Elle eut alors pour logement un cabinet attenant à la pharmacie, que régissait une des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul.

Cette sœur occupait elle-même une petite chambre, contiguë à la pharmacie comme celle de Jeanne, mais du côté opposé.

Les besoins du service obligeaient souvent l'infirmière en chef à sortir du bâtiment affecté aux malades pour aller soit à la direction générale, soit à l'économat, soit à la cantine.

Elle circulait librement dans les cours.

Son costume officiel faisait ouvrir devant elle toutes les portes; — Voûtes les portes intérieures, bien entendu.

.^ .-v vS;;»-^^-^ .~

Jeanne chancela et faillit tomber à la renverse.

LiV. 36. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite.

Le bâtiment de rinfirmerie était situé sur le côté droit de la prison, à l'entrée de la cour principale.

Un beau jour la physionomie de Jeanne se modifia d'une façon complète.

Un pli profond se creusa entre ses sourcils sans cesse contractés ; une flamme étrange s'alluma dans ses prunelles, comme si la fièvre, une fièvre continue, brûlait ses veines.

Elle venait de trouver enfin la solution du problème.

L'heure si ardemment souhaitée de l'évasion lui semblait désormais

prochaine.

Depuis qu'elle était à l'infirmerie elle avait remarqué que, chaque dimanche, les religieuses ne se contentant pas d'assister au service divin dans la chapelle de la maison centrale, partaient à six heures du matin pour aller entendre une messe à l'église paroissiale.

Elles rentraient vers huit heures.

La'^œur Philomène, préposée à la pharmacie, une digne femme de cinquante ans environ, ne manquait jamais de rejoindre à l'église les autres religieuses, et revenait un peu avant elles pour être présente à la visite du docteur.

~ Il faut que je sorte à sa place ! — s'était dit Jeanne

Une fois cette idée entrée dans son cerveau, elle s'occupa de la mettre à exécution.

La pauvre femme possédait et gardait comme un trésor le peu d'argent gagné par elle depuis son entrée à Tinfirmerie.

Cet argent devait lui servir à s'éloigner rapidement du pays lorsqu'elle aurait par la ruse conquis sa liberté.

Mais, avant qu'il lui fût possible de mettre le pied hors de la prison, il lui fallait aplanir bien des difficultés, tourner ou franchir bien des

obstacles.

On était au commencement de l'année 1880 ; — le 18 janvier, un

samedi.

Jeanne avait décidé d'agir le lendemain.

Sœur Philomène, ayant l'estomac faible, buvait chaque soir par ordonnance du médecin, avant de se coucher, un verre de vin de Banyuls au quinquina, et mangeait un petit morceau de pain.

La veuve de Pierre Fortièr connaissait ce détail, ne se couchant jamais qu'après avoir pris les ordres de sœur Philomène relativement aux potions et aux médicaments qui devaient être administrés le lendemain, et disposé les feuilles de visite sur lesquelles on transcrivait les prescriptions uu jour.

Bien souvent elle voyait la religieuse préparer son verre de vin de quinquina.

Ce verre jouait un grand rôle dans le plan d'évasion de la détenue.

Attachée depuis trois ans au service de l'infirmerie, Jeanne connaissait toutes les fioles rangées en bon ordre sur les rayons, et n'ignorait point les propriétés du contenu de ces fioles.

Au moment où sœur Philomène se rendait au réfectoire pour le dîner, l'infirmière en chef pénétra dans la pharmacie, alla droit à un rayon sur lequel elle prit une petite fiole dont l'étiquette portait ces mots : Laudanum du Sydenham, et se dirigea vers la chambre de la sœur.

Une tablette supportait la bouteille à demi pleine de vin de quinquina.

Sans hésiter, Jeanne versa dans cette bouteille environ la moitié du

contenu de la fiole.

— Ce sera plus que suffisant pour prolonger son sommeil sans com-^ promettre sa santé... — murmura la prisonnière.

Elle remit chaque chose à sa place et retourna à l'infirmerie, où ses occupations l'appelaient.

Les heures de la soirée, ce jour-là, lui parurent interminables.

Elle se sentait agitée, fiévreuse, dévorée par l'angoisse.

Enfin dix heures sonnèrent.

Jeanne s'occupait, comme de coutume, à préparer les feuilles de visite, et prolongeait à dessein ce travail, afin de s'assurer de visu que la sœur Philomène ne manquerait pas de boire son vin de quinquina, ainsi qu'elle le faisait chaque soir.

A dix heures précises la religieuse entra dans sa chambre.

La détenue, roreiUe aux aguets, entendit le bruit léger produit par le goulot d'une bouteille heurtant un verre.

Presque en môme temps parut sœur Philomène tenant ce verre à la.

main.

- Avez-vous bientôt fini, mon enfant ? - demanda-t-elle.

- J'ai fini, masosur.

- Eh bien ! ma fille, allez vous reposer... - Je vais en faire autant... -Je suis brisée de fatigue... - C'est demain dimanche... - J ira^ .ntendre la messe à l'église paroissiale... - Il faut que je sois prête de

grand matin.

- Bonne nuit, ma sœur!...

- Merci, mon enfant!... - Vous me réveillerez, n'est-ce pas?

<i— Oui, ma sœur... , , j -x o-

La religieuse absorba le contenu de son -verre jusquà la dernière

goutte et regagna sa chambre.

Jeanne l'ayant vue boire se retira, fit une ronde dans la salle des malades et rentra dans le cabinet où elle couchait.

Ce cabinet prenait jour par une petite fenêtre grillée.

Quoiqu'on fût en plein hiver, - et personne ne peut avoir oublié combien fui rigoureux l'hiver de 1880, - Jeanne étouffait.

De grosses gouttes de sueur coulaient sur ses tempes. . Elle ouvrit la fenêtre et appuya sou frout brûlant contre les barreaux

de fer.

La nuit était sombre.

Quelques flocons de neige voltigeaient dans l'espace.

La détenue eut un sourire aux lèvres.

- Voilà un beau temps pour moi... — murmura-t-elle. Un souffle de bise passant sur son corps la fit frissonner.

Elle referma la fenêtre et poursuivit, en traversant la pharmacie et en écoutant si elle entendait quelque mouvement dans la chambrette de sœur Philomène :

- Pourvu que le narcotique produise l'effet attendu et se prolonge

autant qu'il le faudra.

Pendant quelques secondes elle retint sa respiration.

- Je n'entends rien... - dit-elle en se retirant. - Sa lumière est éteinte... elle doit dormir... Le sommeil est venu vite!... -Demain matin dormira-t-elle encore?... -, f n •*

A une question ainsi posée, répondre était impossible ;- il fallait

attendre.

Jeanne se jeta sur son lit sans se déshabiller, et repassa dans son esprit ce qu'elle avait à faire pour arriver à sortir de prison. La nuit s'acheva lentement.

Cinq heures du matin sonnèrent.

Le dimanche, à cinq heures, le gardien de service venait ouvrir la porte de l'infirmerie qu'on fermait chaque soir. Jeanne l'entendit.

Elle fut debout aussitôt, alluma une petite lanterne et, traversant la pharmacie, entra dans la chambre de sœur Philomène.

La religieuse étendue sur son lit, les mains jointes, dormait d'un soa>.meil si profond qu'il ressemblait à la mort. La veuve de Pierre Fortier eut peur.

Sa soif ardente de liberté venait-elle de lui faire commettre un crime involontaire ?

Vivement elle posa la main sur la poitrine de la sœur. Le corps était chaud. — Le cœur battait.

Jeanne respira et, sans perdre une seconde, se rendit à la chambre de la supérieure, prête à partir déjà.

- Ma mère, — lui dit-elle, - sœur Philomène m'envoie à vous... —

Elle achève un pansement et vous prie de ne pas l'attendre... — Elle vous rejoindra tout à l'heure, à l'église...

— Bien, mon enfant; merci, — répondit la supérieure. — Dites-lui que nous partirons sans elle...

— Oui, ma mère...

Jeanne regagna l'infirmôrie et trouva la religieuse plongée plus que jamais dans un sommeil quasi léthargique.

Alors elle se dépouilla d'une partie de ses vêtements et, avec une prodigieuse rapidité, revêtit le costume de&oeurPhilomène.

La sœur étant à peu près de sa taille, les vêtements lui allaient le mieux

du monde.

La coiffe modifiait entièrement l'apparence de son visage et lui donnait

l'air d'une véritable religieuse.

Jeanne n'oublia ni le chapelet à gros grains, ni le livre d'heures, ni le trousseau de clefs, qu'elle pendit à sa ceinture.

Dans un coin se trouvait une longue pelisse de gros drap gris à

capuchon.

La détenue endossa cette pelisse et rabattit le capuchon sur sa coiffe, puis elle glissa dans la poche de sa robe un mouchoir soigneusement noué.

Ce mouchoir contenait son humble fortune.

— Allons ! — se dit-elle alors en faisant un geste de résolution. — A la garde de Dieu !...

Et elle sortit de l'infirmerie.

Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul étaient au nombre de dix à la maison centrale, sous la direction d'une supérieure.

Tous les dimanches matin elles sortaient ensemble, nous le savons, pour aller entendre, la première messe à l'église paroissiale.

Ce matin-là, depuis quelques minutes, neuf d'entre elles étaient réunies dans une salle du rez-de-chaussée placée entre le greffe et la porte donnan sur la cour.

La supérieure arriva.

— Je ne vois pas sœur Philomène, — dit une jeune sœur.

— Nous ne l'attendrons point... — répliqua la supérieure. — Elle achève un pansement et nous rejoindra plus tard.

Puis elle ajouta, en s' adressant au guichetier :

Voulez-vous nous ouvrir, mon ami?...

— A l'instant, madame la supérieure...

La lourde clef tourna dans la serrure massive.

La porte roula sur ses gonds. fl^„^„„

Les religieuses, bravant la neige qui maintenant tombait à flocons épais, traversèrent la cour et arrivèrent au chemin de ronde dont un second guichetier leur ouvrit également la porte. . m,u ■ h. i.

Dix minutes après leur départ, un petit coup fut frappé à 1 hms de la salle du rez-de-chaussée, du côté de la prison.

Le eardien fit jouer un guichet, regarda et vit une religieuse.

- Ah' ah ' - dit-il, - c'est sœur Philomène ; - je suis prévenu. - Passez, ma sœur. - Vous allez avoir un fichu temps !... - Un kilomètre dans la neige, à six heures du matin, c'est dur 1...

La religieuse, dont le capuchon rabattu de la pelisse cachait aux trois quarts le visage, se contenta d'incliner la tête sans répondre, et se dirigea vers la porte, qui s'ouvrit.

Un instant après la porte du chemin de ronde se refermait derrière

elle.

Jeanne était libre...

Cette liberté conquise devait-elle être de longue durée

Nous ne tarderons pas à l'apprendre à nos lecteurs ; mais en ce moment il nous faut remonter de quatre mois dans le passé et retourner a New- York, chez Jacques Garaud, ou plutôt chez Paul Harmant, le grand industriel plusieurs fois millionnaire.

L'ex-contremaître de l'usine d'AlfortviUe atteignait sa cinquanie-

troisième année. . . ,. , •,

Sa fille Mary, qu'il enveloppait d'une tendresse immense, avait d.x-huit

""'c'était une jeune fille blonde, délicieusement jolie; mais la pâleur nacrée de ses joues, le cercle d'azur tracé autour de ses paupières pouvaient faire craindre qu'elle ne portât en son sein le germe de fa maladie de poitrine qui avait tué prématurément sa mère. 1 angélique Noémi, dont elle semblait le portrait vivant.

Cette maladie, cependant, n'avait point encore eu d'action visible sur le corps frêle et gracieux de Mary ; - elle restait à l'état de menace incessante et. pour ne pas croire à cette menace, Paul Harmant fermait les

yeux.

L'ascendant de Mary sur son père était sans bornes.

Il lui suffisait de vouloir pour être obéie.

Or, elle voulait souvent.

Naturellement fantasque et Capricieuse, et de plus très gâtée en .a

qualité de fille unique, il lui passait dans l'esprit mille fantaisies, dont elle réclamait l'immédiate réalisation.

Au moment où nous la présentons à nos lecteurs elle était à table avec son père, en compagnie d'Ovide Soliveau, devenu, depuis la mort de James Mortimer, le commensal de la maison et le parent avoué du grand

industriel.

On achevait de déjeuner.

Mary coupait de fines tranches d'ananas et les accommodait avec du

marasquin.

Tout à coup, interrompant sans façon les deux hommes qui causaient

des affaires de l'usine, elle dit :

— Père, écoute-moi et réponds-moi...

Jacques Garaud se tourna vers sa fille.

- Quoi, chère enfant? — demanda-t-il ; — que veux-tu savoir ?...

— A combien se monte, aujourd'hui, le chiffre de ta fortune?...

En entendant cette question, les deux prétendus cousins échangèrent un regard de surprise.

Mary attendit une seconde, puis reprit avec impatience :

— Pourquoi ne me réponds-tu pas?... — Commence par me répondre, tu t'étonneras ensuite... — Le cousin connaît toutes tes affaires... — Tu n'as pas de secret pour lui... — Donc sa présence n'est pas gênante et ne peut t'empêcher de m'apprendre ce que je désire savoir...

— Mais pourquoi le désires-tu? — hasarda Jacques Garaud.

— Pourquoi? — Parce que...

— Ce n'est point une raison.

— Je la trouve suffisante... — Je veux parce qu'il me plaît de vouloir... — Allons, réponds!...

— Eh bien ! mon enfant, je possède, nous possédons en ce momea. près de cinq cent mille livres de rente.

— Ce qui fait un capital ?

— A peu près dix millions.

— L'usine est-elle comptée là dedans ?...

— Non..,

— Que peut-elle valoir?...

— Un million... — J'aurais acquéreur à ce prix.

— Eh bien ! il faut la vendre.

Le faux Paul Harmant et Ovide Soliveau regardèrent Mary avec stupeur.

— Tu veux que je vende mon usine ! — s'écria Jacques.

— Parfaitement !

— Mais...

Les religieuses, bravant la neige, traversèrent la cour et arrivèrent au chemin de ronde.

LiV. 37. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction Interdlta. "'

— Il n'y a point de mais... — Je te trouve assez riche...

La jeune fille sourit en voyant les visages de ses deux audieurs, que la stupéfaction rendait comiques, et poursuivit:

— Je t'engage même à vendre le plus vite possible...

— Rien ne presse...

— Cela presse, au contraire, beaucoup... — J'ai un projet qui ne peut

se remettre...

— Et ce projet .

— C'est d'aller nous fixer en France.

Les deux hommes sentirent un petit frisson passer sur leur épiderme.

— En France ! ! — répétèrent-ils à la fois.

— Eh oui, sans doute, en France ! ! — le pays' de mon père... Votre pays, cousin Ovide ! — Votre pays et le mien aussi, car je suis Française I — Sans la connaître, j'adore la France... — Je veux la voir... je veux y vivre et je veux y mourir !

— Que parles-tu de mourir, mignonne?... — s'écria Jacques en attirantà lui la tête blonde de Mary et en la pressant contre sa poitrine.

— Oh ! je n'en ai pas envie, tu peux le croire ! ! — fit la jeune fille en riant ; — je n'en ai pas envie, au contraire 1 1 — Ici, je mourrais jeune, car je m'ennuie... — L'Amérique m'est odieuse... — Paris m'attire... Paris, la ville des merveilles !... — 11 me semble qu'à Paris je respirerai plus facilement qu'à New-York... que je n'aurai plus ces oppressions qui m'étouf-

fent...

— Mais, chère enfant, — répliqua Jacques, — rien ne nous empêche d'aller immédiatement en France, à Paris, et d'y passer deux ou trois

mois...

— Oh! non ! non ! pas celai... — fit impétueusement Mary, — je déteste les demi-mesures I... Je veux que tu liquides tes affaires, que tu réalises ta fortune et que nous partions pour la France sans esprit de retour.

Ovide Soliveau intervint.

— Vendre cette usine !... — dit-il d'un ton maussade. — Quitter définitivement l'Amérique !... — Mais c'est absurde !... c'est insensé !...

— Libre à vous, cousin, de penser ainsi I — Vous êtes maître absolu de rester à New-York aussi longtemps que ça vous plaira, et toujours même si ça vous convient... — Je ne tiens pas, oh ! mais pas du tout, à vous emmener !... — Mais, moi, je veux partir !... — Si je ne partais pas, je mourrais...

— Encore ! — murmura le père attristé. — Que se passe-t-il donc dans dans ton esprit ce matin pour avoir des idées si sombres?...

— Je ne sais pas... il ne se passe rien dans mon esprit... l'ennui m'élouffe... il me tue... voilà tout...

Et Mary éclata en sanglots.

Jacques Garaud la prit dans ses bras et une grosse larme du misérable tomba sur les cheveux de la jeune fille.

— Calme-toi, chère enfant... — balbutia-t-il d'une voix brisée. — Calme-toi, je t'en supplie... tes désirs seront accomplis... — Nous irons en France, à Paris... Mais, à Paris, que ferons-nous?...

— Nous vivrons comme ta grande fortune nous permet de vivre... — Nous aurons un hôtel dans le plus beau quartier de la ville... — Nous achèterons une galerie de tableaux, des chevaux, dés voitures. — Nous irons au spectacle, nous recevrons beaucoup de monde...

— Mais bientôt nous serons las tous deux de cette vie d'agitation incessante et stérile.

— Jamais !...

— Il me manquera, à moi, le travail... ractivité...

— Tu veux travailler encore ?

— Oui, toujours...

— A quoi bon, puisque tu es déjà trop riche?...

— Ce n'est pas pour l'argent, mais le travail, vois-tu, c'est ma vie. Mary regarda son père en souriant et dit :

— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je connais un moyen de tout concilier...

— Lequel?

— Qu'est-ce qui t'empêche de vendre ton usine ici, et d'en monter en France une autre toute pareille? — C'est une idée, cela, hein, père? et une fameuse ! ! — Tu es le plus grand mécanicien et l'un des premiers inventeurs des États-Unis...— Le nom de Paul Harmant est célèbre... — Je voudrais te voir prendre dans ton pays natal une position pareille... — Ta renommée te suivra là-bas, et tu seras bientôt en France aussi cé-

• lèbre qu'en Amérique... — C'est une gloire que tu dois envier, et que j'envie pour toi, moi, ta fille! !

Jacques Garaud écoutait, les sourcils froncés. Mary continua :

- Tu installeras en France une usine magnifique, aussi grande que celle de New-York... - Tu exploiteras ta nouvelle invention des freins

Un instant après, la porte du chemin de ronde se refermait derrière elle. Jeanne était libr«.

inslantanés pour les chemins de fer... - Elle ferafureur...-£lle attirera sur toi l'attention du gouvernement... - Tu seras décoré et cela me rendra bien joyeuse et bien fière ! ! - Voyons, c'est décidé, n'est-ce pas t - Le temps de vendre, ce qui sera vite fait puisque tu as déjà des offres, et nous partons! ! — Dans huit jours au plus tard je serai prête... - Vous viendrez avec nous, cousin Ovide... - Vous aurez encore des dessinateurs, des mécaniciens et une foule d'ouvriers sous vos ordres...

— Nous verrons... nous verrons, petite cousine... — répondit Ovide en ricanant.

Un éclair d'impatience passa dans les prunelles de Mary.

— A votre aise ! ! — répliqua-t-elle d'un ton sec. — Je vois à votre air que vous allez mettre tout en œuvre pour empêcher mon père de faire ce que je désire, et cependant, malgré vous, cela se fera... — Je veux aller en France... L'air de la France est nécessaire à ma vie, et si mon père refusait de m'y conduire, je mourrais !! Vous voyez bien qu'il ne refusera pas... — Nous partirons dans une semaine ! !

Et la jeune fille, énervée par la contradiction, quitta vivement la salle à manger pour laisser couler sans contrainte les larmes qui montaient à ses yeux.

Le faux Paul Harmant resta seul avec Ovide.

— As-tu l'intention d'obéir à ce caprice* insensé ? — demanda ce dernier.

— Et le moyen de n'y pas obéir? — Tu as bien entendu... Elle tomberait malade... Elle mourrait...

— Alors vous partirez dans huit jours ?

— Oui.

Ovide haussa les épaules.

— Oh! père inepte ! ! — s'écria-t-il ; — ta fille peut se vanter de te conduire pai le bout du nez!... Elle te dirait d'aller te noyer que tu irais...

— Mais Mary a raison... — répliqua Jacques. — Pourquoi n'installerais-je pas une usine près de Paris? — Pourquoi ne ferais-je pas profiter mon pays de mes inventions, de ma fortune?... Je suis dans la force de l'âge et ma carrière est loin d'être finie. — Je veux travailler encore, travailler pour ma fille, qui est toute ma joie, toute ma famille...

— Ce que tu dis là est gracieux pour moi ! ! — s'écria Ovide d'un ton bourru.

Jacques Garaud, sans l'écouter, poursuivit :

— Décidément Mary a raison... — J'ai assez fait pour l'Amérique. — A mon pays natal maintenant les résultats de mes veilles et de mes recherches... — Nous irons en France... — Davidson m'a procuré un acquéreur sérieux... — Je vais le trouver, céder l'usine pour le prix qu'on m'en offre, et me préparer au départ...

— J'aurais à te parler, cousin... — dit brusquement Ovide. — Viens dans ton cabinet...

— Remettons les affaires commerciales à demain, je te prie...

— Il ne s'agit point d'affaires commerciales...

— De quoi donc, alors ?

-- D'affaires de famille.

— Eh bien ! parle...

— ?Non, pas ici...

— Pourquoi ?

— Parce que ce que j'ai à te- dire ne doit être entendu de personne... — fit Ovide en baissant la voix. — Dans cette pièce les domestiques entrent à rimproviste et ils ont des oreilles, les domestiques...

Paul Ilarmant jeta sur son prétendu cousin un regard défiant.

— Qu'as-tu donc de si sérieux à me communiquer ? — demanda-t-il.

— Tu vas le savoir mais encore une fois gagnons ton cabinet. — Je ne te retiendrai qu'un instant ..

Le riche industriel fit un geste d'ennui, puis tout à coup se décida.

— Eh bien ! suis-moi.. — dit-il d'un ton bourru.

Les prétendus cousins se rendirent dans le cabinet de travail parfaitement isolé.

Jacques continua :

— N us voilà seuls. — Maintenant parle.

— Donne un tour de clef à la porte.

— C'est fait...

— Alors, causons, — reprit Ovide en s'installant à califourchon sur une chaise et en se servant du dossier comme d'un point d'appui pour ses deux bras. — Tu es bien décidé à quitter l'Amérique?

— J'y suis décidé, oui

— C'est parfait ! — Et qu'est-ce que tu vas faire de moi, cousin ?

— Tu me suivras ..

. — Oh . que nenni 1

— Pourquoi ?

— Parce que je n ai aucune envie de retourner dans un pays où je pourrais avoir des ennuis avec une justice ridiculement chatouilleuse...

— Tu veux parler sans doute du mandat d'amener lancé contre toi jadis?... — Tu n'as rien à craindre... Il y a plus que prescription,.. — On ne peut t'inquiéter.

— Je le sais à merveille, mais je préfère rester en Amérique...

— Eh bien ! rien ne t'empêche d'y rester... — J'imposerai ton engagement à mon acquéreur... — Tu auras de bons appointements et tant pour cent sur les affaires. — Cela te convient-il ?

— Non — répondit Ovide en roulant une cigarette.

— Alors, que veux-tu?

— T'acheter ton usine...

Jacques Garaud regarda en riant son prétendu cousin.

— Diable ! ! — Je te croyais sans le sou en te voyant chaque jour faire

«ppel à ma caisse pour tes dettes de jeu...- Et à fentendre il paraît que. ÎoTn d'être à sec, tu as mis de côté la jolie somme d'un mUhon ! 1... Me.

''T' Wr^L'u^'s^u de CM. -.ai encore perdu hier soir deux cents dollars que tu me donneras tout à l'heure, et cependant ,e t achète

ton usine.

— Je demande le mot de rénigme...

Il n'y a là aucune énigme... - Nous rédigerons un acte de vente... - Tu me signeras une quittance d'un million, et tu me remettras quarante mille dollars comme fonds de roulement.

- Allons, tu plaisantes... - dit avec un rire forcé Jacques Garaud inquiet, mais voulant cacher son inquiétude. ..„..• ^ ,, ^^w

!piaisanter?-Moi?- Jamais!! -Ma proposition t'indiqucleprix

que je mets à mon silence.

Jacques se dressa comme mû par un ressort. ., , t^

- Ton silence ! - s'écria-t-il. - Qu'ai-je besoin de ton silence? - Je n'ai rien à cacher, moi ! — Je ne crains rien...

- En es-tu sûr ?

Certes '

- Cherche bien, cousin, cherche consciencieusement, et tu verras que ton retour en France n'est possible qu'à la condition que je me

L'inquiétude de l'industriel devint de l'angoisse.

Cependant il ne comprenait point encore ce que cachaient les vagues menaces d'Ovide Soliveau,

Que veux-tu dire? - demanda-t-il d'une voix un peu tremblante.

Que Jacques Garaud, s'il était connu, aurait grand tort de retourner dans le pays témoin de ses exploits...

En entendant à l'improviste ce nom de Jacques Garaud, 1 ex-contremaître ne fut pas maître de lui-même, et s'élança sur Ovide...

L Quel nom viens-tu de prononcer? - s'écria-t-il en le saisissant

nar les épaules.

- Le tien, parbleu! - répondit Ovide sans se décontenancer - Allons, cousin de contrebande, bas les masques! ! -Tu t appelles togues Garaud. tu as incendié l'usine d'AlfortviUe et tu as volé et assassiné ton patron, l'ingénieur Labroue... - Après ces gentillesses, tu t es créé une individualité nouvelle en te servant d'un livret tombé entre tes mains et en te glissant dans la peau de Paul Harmant, mort à l'hôpital de Genève

le 15 avril 1856...

Jacques, terrifié, recula, chancelant comme un homme ivre. Qui prétend cela?.. . — demanda-t-il d'une voix étranglét.

— L'ennui m'étouffe... il me tue... voilà tout... et Mary éclata en sanglots... LiV. 38. — H. GEFFROY, éditeur. — Reproduction interdit*. 38

— Moi.

— Sur quoi t'appuies-tu?

— Mais, entre autres choses, sur l'acte de décès du cousin Paul Harmant.

— Mensonge ! 1

— Allons, mon vieux, ne fais pas la bête ! ! Je sais tout I tu entend», absolument TOUT I — Mais, néanmoins, tu pourras aller en France sani inconvénient, pourvu que je garde le silence, car alors personne ne se doutera que tu as commis une ribambelle de crimes et laissé condamner à ta place la malheureuse Jeanne Fortier...

— J'y peux aller quand même ! ! — répliqua d'un ton cynique l'ex-contremaître, reprenant son sang-froid maintenant qu'il voyait le péril en face. — Qu'ai-je à craindre de la justice?... Ainsi que je le disais tout à l'heure, il y a prescription ..

— Turlututu! — répondit Ovide en riant. — Tu te mets le doigt dans rœil jusqu'au coude, mon vieux ! 1 — H y a prescription pour l'incendie, pour le vol, pour l'assassinat, d'accord, mais nullement pour l'usurpation du nom de Paul Harmant 1 1 — Qu'une plainte accompagnée de preuves arrive au parquet, t'accusant de porter un nom qui ne t'appartient pas, et tu verras tout aussitôt la justice s'occuper de toi, de ton présent et de ton passé,..

— Et tu porterais cette plainte ? — demanda Jacques, frémissant.

— Ça dépend. — Oui, si tu n'es pas gentil. — Non, si tu fais ce que j'attends de toi... — Crois-moi, ma vielle... ne regarde pas à payer mon dévoûmjent et ma discrétion. — Voilà pas mal de temps que je sais qui tu es, — ça remonte presque àl'époque de ton mariage... — Est-ce que je t'ai livré? — Est-ce que je t'ai menacé? — Est-ce que je t'ai fait chanter? — Du tout I — Je me suis tenu bien tranquille et j'ai travaillé comme toi sans brouiller les cartes, te laissant te servir des atouts que tu avais dans les mains et acquérir une grosse fortune ; mais ton affaire est plus que faite, la vieillesse approche, la fatigue arrive, le moment est venu de penser à mon avenir, à nia tranquillité... et j'y pense I

Jacques Garaud écoutait d'un air sombre, sans interrompre. Ovide poursuivit :

— Vois-tu, ma vieille, j'ai été assez longtemps un sous-ordre... Je veux devenir patron à mon tour... C'est une idée parfaitement arrêtée... —

.• -A „. Honne moi l'usine et quarante mille dollars de fonds de rouf"" fsLnTedirà qui veut l'entendre que Paul Harmant. jouissant ici "i^ u ive eue, n'est qu'un ioli gredin qui se non>n.e Jacques r ir^l et aorès l'avoir dit, je le prouve ! - C'est ça qui fera plaisir à ta S '- A ; tSÎalun fier to'upet, mon .onhomnie, quand tu refaisais de Tmorale sur le paquebot. entre Southa.pton et New^^^^^^^^^^

;: a7mM qut' minerai d'être heureux ! 1 - Pars pour la France et fas A a!c up d'esbrouffe sous le nom de Paul Harmant, «a menchan- ["a,'Ïou:vu que je reste ici seul maître de l'ancienne maison James Mortimer and C° /

Srra'Si, les ,eu. égarés, les poings serrés, menaçant.

Ft si ie te tuais?-. .—fit-il d'une voix Sifflante, ^vide :i mlTrire, en roulant avec le plus complet sang-fro.d une

"'rçfnet servirait pas . grand'chose... - répliqua-t-il. - Mon testament est déposé chez «n .oHcitor de New-York... - U contient la bio- ;r;hieaverpiécesàl'appui...-Jenese^^^^

qui m es^...^ ^^^^ ^^^^^^^ ^^^^ ^^ ^^^^^ ^^ désespoir - tu me tiens !...

Parbleu ! 1 - Chacun son tour, cousin. - Que décides-tu .

L'ex-contremaître prit brusquement son parti.

Viens avec moi... — dit-il.

— Où me conduiras-tu ? « i.„„„a v,i«ine

Chez Nicolas Davidson, mon banquier. - Dans une heure 1 usine t'appartiendra et tu auras touché quarante mille dollars.

!! Bravo, cousin ! - tu agis en sage... - Maintenant que nous vo d'accord et que nous savons à quoi nous en tenir l'un sur 1 autre, je crois

correspondance.

Jacques ne répondit pas à cette phrase ironique.

Viens... — répéta-t-il.

Et il quitta son cabinet suivi d'Ovide rayonnant. Le soir même, l'usine était la propriété de ce dernier. Huit jours après, Paul Harmant et Mary ^'««'''arquaient pour le Ha^e et avant la fin du mois tous deux étaient installés dans un joli hôtel voisin

""ïTx^rr-de James Mortimer avait de nombreuses relations

d'affaires à Paris avec des banquiers et de grands industriels, dont quelques-uns étaient venus chez lui, à New-York.

Sa fortune connue, son honorabilité indiscutée, lui ouvraient toutes les portes et amenaient chez lui beaucoup de monde

Ce fut un événement dans un certain milieu quand on apprit qu'il se proposait de construire une usine grandiose aux environs de Paris, pour y exploiter les inventions qui l'avaient rendu riche et célèbre en Amérique.

Jacques Garaud s'occupa de chercher un terrain.

Il trouva sur le bord de la Seine, à Courbevoie, dix mille mètres qui lui convenaient à merveille et qu'il acheta sans tarder.

Déjà il s'occupait d'établir, avec un architecte en renom, les plans des constructions futures, quand un procès lui fut intenté à propos d'un droit

de passage.

Pour sortir au plus vite de ce procès qui entravait tout, il fallait un bon avocat, capable de mener rondement les choses.

Jacques s'adressa au banquier détenteur d'une partie de ses capitaux et lui demanda un conseil sur le choix de cet avocat.

Le banquier répondit :

— Pour plaider une affaire de servitude vous n'avez nul besoin d'un avocat célèbre, qui d'ailleurs ne s'en chargerait pas volontiers, mais d'un garçon actif, intelligent, instruit. — Je puis vous recommander un jeune homme dont le zèle et le talent m'ont été plusieurs fois très utiles... — Vous n'aurez qu'à vous louer de lui. — Voulez-vous que je vous donne

son adresse?

— Je vous en prie. — J'irai m'entendre avec lui sur-le-champ.

Le banquier écrivit sur un carré de papier ce nom et cette adresse : « Georges Darier, avocat, rue Bonaparte, r?" 19. »

— Grand merci... — dit Jacques en prenant la feuille. — J'y vais... Une demi-heure plus tard, il arrivait rue Bonaparte.

Georges, l'enfant d'adoption de M""» Clarisse Darier, confié par le curé Laugier au peintre Etienne Gastel, avait fait son chemin et réalisé les espérances que ses aptitudes permettaient de concevoir.

Dans quelques mois, Georges allait atteindre sa vingt-cinquième année.

C'était un beau garçon, bien campé, aux cheveux fauves et aux yeux d'un bleu sombre.

Son visage franc et loyal, d'une beauté régulière, offrait une expression

habituellement sérieuse.

Inscrit depuis deux années au tableau des avocats du barreau de Paris, il avait déjà fait ses preuves.

■Ses collègues et les magistrats professaient à son égard beaucoup de sympathie et beaucoup d'estime.

Tous lui croyaient un grand avenir.

Il habitait un appartement au second étage de la maison portant le numéro 19 de la rue Bonaparte.

Dans son cabinet de travail, meublé en chêne sculpté, deux objets formaient disparate avec le luxe sévère de l'ensemble.

C'était d'abord une petite bibliothèque d'acajou, pleine de livres, souvenir du bon curé Laugier.

C'était ensuite, dans un angle, une colonne en ébène supportant un petit cheval de bois et de carton, recouvert d'un crêpe noir.

Georges conservait cet humble jouet comme une relique, le croyant un cadeau de sa mère Clarisse Darier.

Pour tout domestique le jeune avocat avait une femme de quarantecinq ans, excellente cuisinière. Il prenait habituellement ses repas chez lui quand il ne dînait point chez son ex-tuteur Etienne Castel.

Celui-ci, de son côté, venait assez souvent s'asseoir à la table de

Georges.

Le jeune homme étudiait un dossier volumineux au moment où sa domestique lui apporta la carte de Paul Harmant.

— Faites entrer... — dit-il.

Jacques Garaud franchit le seuil du cabinet.

Georges quitta son siège et fit deux pas au-devant de lui.

Après vingt et un ans écoulés, le misérable, cause de tous les malheurs de Jeanne Fortier, se trouvait en présence du fils de sa victime.

L'incendiaire d'Alfortville, l'assassin de M. Labroue, avait cinquante ans. — Ses cheveux, qu'il ne teignait plus, étaient blancs.

Agé seulement de trois ans et demi à l'époque des événements dramatiques formant en quelque sorte le prologue de ce récit, Georges ne pouvait garder aucun souvenir de la physionomie du contremaître.

Le faux Paul Harmant prit la parole.

— Je vous suis adressé, monsieur, — fit-il, —par mon banquier Edouard Hallberger, un de vos clients...

— Ce qui est un honneur pour moi... — interrompit Georges. Jacques continua :

— Je suis Français; —j'arrive d'Amérique où je dirigeais une usine de premier ordre pour la construction des machines. — La santé de ma fille unique, et aussi son désir de vivre en France, m'ont décidé à liquider à New-York et à revenir au pays natal ; mais je ne puis me passer de travail, d'activité, et quoique ma fortune me permette le repos je vais recommencer en France mes travaux de là-bas... J'ai acheté à Courbevoie de vastes terrains, mais, au moment où j'allais commencer mes constructions, j'ai été arrêté net par des difficultés, des chicanes...

— De quelle nature? — demanda Georges.

L'ex-associé de James Mortimer donna des indications précises, et produisit une copie de l'acte d'acquisition.

Georges lut avec attention cet acte et dit :

— Vous êtes absolument dans votre droit, monsieur... — Si vous faites un procès, vous le gagnerez... je crois pouvoir en répondre...

— Alors, vous vous chargez de mon affaire?.

— De grand cœur... — J'aurai besoin d'un pouvoir...

— Veuillez le préparer...

— Je vais le remplir, il ne vous restera qu'à le signer... — Dictez-moi, s'il vous plaît, vos nom, prénoms, qualités et demeure...

— Paul-Alexandre Harmant, propriétaire, ingénieur mécanicien, demeurant à Paris, rue Murillo, numéro 27.

Le pouvoir rempli, Jacques Garaud le signa de son faux nom.

— Je vais agir immédiatement, — dit l'avocat, — ^X je vous tiendrai au courant. — Vous aurez bientôt une lettre de moi.

— S'il vous convenait de m'apporter vous-même des nouvelles, je serais heureux de vous recevoir...

— Et moi, monsieur, je serai heureux de profiter de votre gracieuse invitation...

Le banquier Hallberger n'avait point vanté outre mesure le talent, la science du droit et l'activité du jeune homme.

Au bout d'un mois les adversaires de Paul Harmant, forcés de reconnaître l'inanité de leurs prétentions, sedésistaient d'un procès qu'ils étaient sûrs de perdre, et les travaux de construction commençaient.

Georges était venu deux fois rue Murillo, le matin, trouver son riche client dans son cabinet, et il avait été reçu de la manière la plus amicale par le père et par la fille.

La vie active que menait Jacques Garaud, surveillant lui-même ses entreprises, le retenait loin de chez lui pendant la plus grande partie de la journée, et Mary restait à l'hôtel, où d'ailleurs elle ne s'ennuyait point, ayant pour amies les filles de tous les banquiers et de tous les industriels que connaissait son père.

Elle les recevait, les visitait, sortait avec elles, ou même seule avec une femme de chambre, jouissant, selon la mode américaine, d'une liberté complète.

LU

L'air de Paris ne semblait cependant point favorable à la jeune fille.

La maladie qui couvait en elle et dont Noémi, sa mère, lui avait transmis le germe faisait des progrès.

Maintenant une tache de carmin tranchait sur lapâleur nacrée des joues de Mary.

Le cercle d'azur tracé autour de ses paupières s'élargissait.

Une petite toux sèche, opiniâtre, s'échappait à chaque instant de sa gorge.

Jacques, effrayé par ces symptômes, avait fait appeler un médecin malgré les résistances de Mary, qui riait des terreurs paternelles.

Après un examen très sérieux le médecin prononça des paroles rassurantes et ordonna un traitement qui devait, selon lui, enrayer le mal.

Mary suivit ce traitement pour faire plaisir à son père, mais n'apporta aucune modification au reste de ses habitudes.

Sans faire profession de coquetterie, la jeune fille aimait la toilette, et comme elle était maîtresse absolue de puisera sa guise dans la caisse amplement garnie de Paul Harmant, elle avait fait choix d'une des meilleures couturières de Paris.

M™® Augustine, — ainsi se nommait la grande faiseuse, — possédait une clientèle très étendue dans le monde aristocratique et dans le monde de la finance.

Quoique ses ateliers de la rue Saint-Honoré fussent vastes. M"*" Augustine, pour arriver à satisfaire ses clientes chaque jour plus nombreuses, était obligée d'adjoindre à son personnel des ouvrières travaillant au dehors et à qui elle confiait de l'ouvrage.

L'une de ces ouvrières libres était sa préférée,

Elle eût désiré vivement l'attirer auprès d'elle, l'avoir à demeure dans sa maison, mais Lucie, — c'était le nom de la jeune fille, — voulait garder son indépendance et ne point quitter sa chambrette, située au plus haut élage de l'une des maisons du quai Bourbon, dans l'île Saint-Louis.

Cet amour de l'indépendance dont nous venons de parler était-il le seul motif de Lucie pour repousser les offres de M"« Augustine?

Nous ne tarderons guère à le savoir.

Lucie avait vingt-deux ans et demi.

Jamais plus fine, plus jolie tête de grisette parisienne n'avait couronné corps plus charmant, d'un galbe exquis et d'une grâce incomparable.

Il marcha sur Ovide, les yeux égarés, les poings serrés, menai;aat... LiV. 39. — H. GEFFROY, édi.. - ;\eprûdi;aiûa iol^rdile. 39

L'ouvrière était d'un châtain doré, avec des yeux d'un bleu sombre à la fois très malins et très doux.

Un gai sourire s'épanouissait sans cesse sur ses lèvres rouges, découvrant à demi des dents éblouissantes.

Sa voix, sans être fortétendue, étaitfraîche et très juste. —Ses voisins aimaient à l'entendre chanter, en travaillant, les refrains populaires des opérettes en vogue.

La favorite de M'"^ Augustine était aimée et respectée de tous.

Aimée, parce qu'elle était bonne et serviable.

Respectée,' parce que, depuis quatre ans qu'elle habitait la maison, les langues les plus malfaisantes n'avaient pas pu formuler une accusation, ni même émettre un soupçon au sujet de sa conduite.

On ne lui donnait pas un amoureux, mais on lui supposait un fiancé.

— Elle se mariera bientôt, la petite Lucie, — disaient les gens bien informés, ou du moins se prétendant tels.

— Avec qui donc? — demandaient les autres.

— ' Avec son voisin le dessinateur, parbleu!

— Son voisin? Quel voisin? — Lucien Labroue?

— Parfaitement ! — C'est un charmant garçon, rangé, tranquille et travailleur... - Il pioche ses dessins du matin au soir, et souvent bien tard dans la nuit. — il est d'âge à se marier, Lucien Labroue... il est toqué de la petite Lucie, et ça sera un bien joli coufle quand ils seront mari et

femme.

Il nous semble à peu près superflu d'affirmer à nos lecteurs que le Lucien Labroue dont on vient de parler était le fils de l'ingénieur assassiné à Alfortville par Jacques Garaud, dans l'usine en feu.

A la mort de sa tante, M"" Bertin, Lucien, alors âgé de vingt ans, était resté seul avec quelques billets de mille francs. Le jeune homme possédait l'amour du travail.

Suivant le désir exprimé à plusieurs reprises par son frère, M"" Bertin lui avait fait taire des études sérieuses qui devaient le conduire à être un habile mécanicien. — La vocation le guidait d'ailleurs de ce côté.

Les humbles économies de sa tante lui permirentde pousser ces études aussi loin que possible.

Quand elles furent achevées il se mit en quête d'un emploi lucratif où il lui fût possible d'utiliser ses connaissances spéciales.

Malheureusement personne ne s'intéressait à lui, — les protections

influentes lui manquaient, — il trouva toutes les places prises par des jeunes

gens qui ne le valaient pas, mais qu'on appuyait d'une façon vigoureuse.

Il fallait vivre cependant, vivre et p-ayer l'impôt foncier pour les terrains

d' Alfortville, qu'il ne voulait ni vendre ni hypothéquer.

308 La porteuse ue Pain

Il résolut d'entrer dans un atelier où, tout en gagnant le pain quotidien, 11 acquerrait l'habileté matérielle de l'exécution.

Bien vite il n'eût pas de rivaux en ce qui concernait la perfection de l'ajustage, mais il se sentait né pour autre chose que pour limer, marteler et ajuster du fer ou de l'acier.

Tout en étant un modèle d'exactitude à son atelier, Lucien cherchait des travaux au dehors. — Il trouva des dessins à faire, des épures à mettre au net, des lavis à exécuter.

Quand ces travaux furent assez nombreux pour assurer la vie matérielle, le jeune homme quitta l'atelier, où il n'avait plus rien à apprendre et où le contact de gens absolument sans éducation le faisait souffrir.

Il préférait mille fois travailler chez lui.

Le hasard le conduisit dans la maison qu'habitait Lucie et lui fit louer le logement contigu à celui qu'elle occupait.

Assez souvent Lucien rencontrait sa voisine dans l'escalier.

Ils s'étaient salués d'abord en se croisant, puis un sourire avait accompagné le salut, puis ils avaient fait des haltes courtes d'abord, et bientôt plus longues, afin d'échanger quelques paroles.

Enfin l'amour s'était mis de la partie, un amour sérieux, sincère, absolument honnête.

— Chère petite Lucie, je vous aime, — dit Lucien à la fille de Jeanne Fortier; — lorsque j'aurai une position mieux assise, nous nous marierons... — Voudrez-vous attendre que la fortune me sourie?...

Lucie répondit :

— Je vous aime aussi et j'attendrai tant que vous voudrez... Mais pourquoi souhaiter la fortune?... — Vous êtes laborieux et je ne suis point paresseuse. — Nous travaillons l'un et l'autre d'un bon courage... — Il me semble qu'en réunissant nos deux bourses, le bien-être serait à la maison...

Lucien secoua la tête.

— Vous n'êtes point de mon avis ? — demanda la jeune fille.

— Non.

-— Pourquoi

— Pour deux raisons : — La première, c'est que quand nous serons mariés vous aurez bien assez des soins du ménage... — La seconde, c'est que l'homme, d'après moi, doit gagner assez pour faire vivre la femme... et les enfants, lorsqu'ils arrivent...

Depuis un an ils attendaient ; mais si Lucie demeurait patiente le découragement commençait à s'emparer de Lucien.

Ses gains restaient médiocres et ne lui permettaient pas d'entrevoir, dans un avenir plus ou moins prochain, l'aisance à défaut de la fortune.

Après vingt et un ans écoulés le misérable se trouvait en présence du fils de sa victime.

Or, s'il épousait Lucie en de telles conditions, à la première grossesse la misère arriverait.

Les deux fiancés s'étaient mutuellement raconté leur histoire.

Nous connaissons celle de Lucien.

Celle de Lucie était bien courte. — Une nourrice qu'on ne payait plus avait remis à l'Assistance publique la petite fille, âgée d'un an ou de dixhuit mois. — La petite fille avait grandi. — Voilà tout.

Cette enfant, - nos lecteurs l'ont compris déjà, — était la fille de Jeanne Fortier.

Il était dix heures du matin.

Lucie venait d'empaqueter un corsage qu'elle se préparait à reporter aux ateliers de M"»* Augustine.

Elle prit son paquet, sortit de chez elle, referma la porte et alla frap^ per à l'huis du logement de Lucien qui se trouvait, nous le savons, sur

le même carré.

La VOIX du jeune homme répondit :

— Entrez !

Lucie ouvrit la porte et franchit le seuil.

Assis devant une table, Lucien dessinait. - Il se leva vivement pour courir à la rencontre de la visiteuse.

— Soyez la bienvenue, chère Lucie 1 ! — s"écria-t-il.

La fille de Jeanne Fortier, au lieu de lui répondre, lui prit les deux mains et le regarda bien en face.

Comme vous êtes pâle !... - fit-elle ensuite avec émotion et dun ton de reproche. - Vous avez encore passé une partie de la nuit?...

— Mais...

— Il n'y a point de mais... — Est-ce vrai, oui ou non?

— Eh bien, oui, — répliqua Lucien.

— Je vous l'avais défendu.

— Je ne pouvais obéir. - Il me faut ce soir livrer des dessins très

pressés.

— Mais vous vous tuez à ce travail si mal rétribué.

— Que voulez-vous, chère Lucie !... — Il est misérablement payé sans doute, mais enfin il me donne le pain de chaque jour.

— Vous devriez gagner cent fois plus ! !

— Certes I — Mais il faut pour cela que la chance m'arrive ! - Partout où je me présente, on me répond d'une manière invariable : — Nous n'avons besoi7i de personne en ce moment... Attendez... —Et j'attends... j'attends sans cesse. - J'ai bien peur que cette attente se prolonge aussi longtemps que ma vie!!

LUI

Le silence d'un instant qui suivit ces paroles fut rompu par la jeune

fille.

— Lucien, dit-elle d'une voix douce, — j'ai un reproche à vous

adresser...

— A moi, mon amie 'i — demanda Lucien.

— Oui.

— Qu'ai-je donc fait? — Qu'avez-vous à me reprocher?

— Une chose grave.

— Laquelle?

— Vous perdez courage.

Lucien, le front baissé, balbutia :

— Pourquoi croyez-vous cela ?

— Parce que je le vois... — Au lieu de voirs raidir contre la mauvaise chance, vous courbez la tête devant elle, comme vous la courbez en ce moment devant moi... -Notre tendresse mutuelle devrait cependant vous donner de la force et de l'énergie... — Est-ce que vous ne m'aîmez plus?

— Ah! — s'écria Lucien, — c'est mal et c'est cruel de m'adresser une pareille question !.. . — Vous savez bien que je vous aime de toute mon âme et plus que tout au monde !...

— Non, je ne le sais pas... — Si vous m'aimiez vous n'useriez pas vos jours et une partie de vos nuits à des travaux qui vous donnent à peine le strict nécessaire!...

— Mais que voulez-vous donc que je fasse?

— Ce que font ceux qui ne vous valent pas et qui pourtant arrivent !... Imposez votre mérite!... — Ne vous lassez pas de frapper aux portes qui refusent d'ouvrir... — Frappez encore... Elles s'ouvriront.

— Mais, à frapper ainsi aux portes rebelles, les heures de mes journées passeront, il ne me restera plus le temps de gagner ce que vous appelez avec raison la strict nécessaire... le morceau de pain qui permet de

vivre...

— Ne vous ai-je pas dit que j'avais déjà quelques économies... — Elles sont à votre disposition... C'est à mon fiancé... c'est à mon futur mari que

je les offre...

— Je n'accepterai jamais cela! — s'écria le jeune homme.

— Lucien, vous me faites beaucoup de peine... — reprit la fille de Jeanne Fortier. — Vous me refusez la joie de vous venir en aide parce que je suis une femme ! ! c'est cruel. . . Mais enfin vous avez des amis de collège

en position de vous être pécuniairement utiles... — Pourqiloi ne vous adressez-vous pas à eux?

Mendier! ! — fit Lucien avec amertume.

— Quel mot venez-vous de prononcer, mon ami! — Demander les moyens d'attendre du travail,, est-ce solliciter une aumône?— Me connaissez-vous donc assez mal pour me croire capable de vous pousser à une démarche humiliante?

— Eh! ma pauvre Lucie, je les ai vus, ces amis dont vous parlez^.

— Eh bien ?

— Ils m'ont accueilli avec une gracieuseté banale, jusqu'au moment où ils ont compris que j'avais besoin d'eux... Puis sont venus les faux-fuyants et les fins de non-recevoir... — Je me suis éloigné la tête basse et le cœur meurtri.

— Tous ont été ainsi?

— Tous.

— Même ce jeune homme pour qui vous éprouviez une affection particulière et dont vous vantiez les qualités hors ligne?...

— Georges Darier, mon camarade d'enfance, mon inséparable du collège Henri IV...

— L'avez-vous vu, celui-là?

--Non.

— Pourquoi?...

— Je ne sais où il demeure. — Nous ne nous sommes point rencontrés

depuis six ans...

— Habite-t-il Paris?

— Je l'ignore.

— Quelle est sa carrière?...

-- Il faisait son droit... — Il se destinait au barreau...

— S'il est avocat, il doit être facile de le trouver.

— Sans doute... — Mais à quoi bon? — Ne sera-t-il point comme les autres?... —Si je le retrouve, n'emporterai-je pas de notre entrevue une désillusion, une déception nouvelle?...

— Qui sait si son cœur n'est pas resté pour vous ce qu'il était jadis? — Un pressentiment m'avertit que vous avez en lui un ami véritable... Qui sait s'il ressemble aux autres? Pour l'amour de moi, Lucien, cherchez-le.,

— Vous le voulez?

— Je voas en prie!...

— Eh bien ! chère Lucie, votre volonté sera faite... ^^ Bientôt?

— Dès aujourd'hui.

— Et vous ne perdrez plus courage?

Lucien rencoutrait souvent sa voisine dans l'escalier

LlV. 4Ô. — - M. GËFFRÔY, éiK - Reproduction înterdiié.

LA PORTEUSE DE PAIN 31a

- Non.

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure! r* i • r.^

— Voilà une promesse qui me soulage d'un grand poids, - dit la jeune mie avec un sourire. -J'étouffais... maintenant je respire... - J é ai.

iste en entrant chez vous, j'en sors joyeuse... -A bientôt, mon ami - Je v:is à mon magasin, et je compte que vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer quand nous nous reverrons ce soir...

- A ce soir, ma Lucie bien-aimée!...

La jeune fille se pencha vers son fiancé et lui présenta son front.

Lucien appuya ses lèvres sur les cheveux épais et soyeux, puis 1 enfant s'élança dehors en lui envoyant, du bout des doigts un baiser.

M- Augustine, la grande couturière, demeurait rue Saint-Honoré, près

de la rue Castiglione. ,

Lucie qui trottait menu comme une véritable grisette parisienne, et nui ne s'occupait ni des passants ni des boutiques, franchit rapidement la longue distance qui sépare l'île Saint-Louis de la rue Saint-Honore.

La jeune fille, au lieu d'être obligée d'attendre dans l'ateher de réception comme les autres ouvrières rapportant de l'ouvrage du dehors, avait, par une faveur spéciale, ses grandes entrées dans le cabinet de la patronne et dans la pièce où la maîtresse coupeuse travaillait seule.

Elle alla droit au salon d'essayage où M- Augustine se trouvait avec sa première rf^mozW/. et une jeune fille de dix-huit ans environ, blonae et

^° 'cette jeune fille devait être une cliente exceptionnelle, car la grande couturière daignait lui prendre mesure elle-même d'une robe de soirée. M-« Augustine tourna la tête vers la personne qui venait d'entrer Ah' c'est vous, Lucie... - dit-elle en adressant un sourire à la nouvelle venue. - Je suis enchantée de vous voir et vous arrivez fort à propos - Je vais vous confier un travail pressé et qui demande beaucoup de goût... la robe de bal dont je prends mesure à M'i« Harmant... - Je veux que ce soit un chef-d'œuvre...

Lucie jeta un coup d'œil à la jeune fille qu'elle voyait pour la première

fois.

Mary, en même temps, la regardait.

Leurs regards se croisèrent.

Ah! — ditlafiUe deJacques Garaud, — c'est mademoiselle que vous

allez charger de ma robe...

— Oui... — répondit W Augustine. — Lucie est ma meilleure ouvrière... celle dont le goût est le plus sûr... - Ma confiance en elle est très grande et fort bien placée... - Elle vous évitera un déplacement

ennuyeux en allant vous essayer la robe chez vous dès qu'elle sera faite...

Vous n'aurez plus à revenir ici que pour me donner de nouveaux

ordres.

— Alors, mademoiselle Lucie, je vous attends... — dit Mary. — Vous me trouverez toujours le matin à l'hôtel de mon père... — A bientôt, n'estce pas?

— A bientôt, oui, mademoiselle...

Mary, en passant devant l'ouvrière, lui sourit, et sortit du salon d'essayage accompagnée par M™* Augustine, qui voulut la reconduire jusqu'à l'escalier.

Lucie détacha les épingles du paquet apporté par elle, et étala le corsage qu'il contenait sur la table garnie de peluche cramoisie.

— Parfait! 1 parfait ! ! parfait ! ! — s'écria la grande faiseuse en rentrant, après avoir examiné le corsage. — Lucie, ma mignonne, vous êtes un bijou! ! — Il n'y a jamais que des compliments à vous adresser... Voilà pourquoi je veux vous confier la robe de M"« Harmant, qui est difficile à satisfaire... — Aviez-vous déjà vu ici M"« Harmant?

— Non, madame...

-— C'est une Américaine... — Son père, un industriel je ne sais combien de fois millionnaire, a quitté New-York pour venir se fixer à Paris. — Elle a dix-huit ans, miss Mary... Une de mes bonnes clientes, mais originale, fantasque... Pauvre enfant, ce n'est pas sa faute... C'est sa maladie qui veut cela...

— Elle est malade?... — demanda Lucie.

— Elle s'en va de la poitrine, et elle a l'air de ne point s'en douter!... flélas ! ... ça ne se voit que trop. . . — Ces taches rouges sur les pommettes, cette petite toux trahissent le mal... — Jeune, jolie, riche, tout pour être heureuse, et mourir! c'est bien triste, hein?

— Oui, madame, bien triste! !...

— Que voulez-vous, c'est la vie! ! — Ma mignonne, on va tailler cette robe qui sera d'un rose pâle et toute garnie de jais blanc... — Demain matin vous viendrez la chercher en voiture... — Je vous remettrai les garnitures en même temps et je vous donnerai mes instructions...

— Bien, madame... — Mais d'ici à demain?...

— Avez-vous le temps de faire une pelisse d'enfant en cachemire blanc piqué

■ — Oui, madame. — Je veillerai au besoin pour la finir..

— Eh bien! passez à l'atelier de coupe, prenez la pelisse, faites ensuite régler votre livre et allez à la caisse. — Je suis très contente de vous, Lucie... — Voici deux louis de gratification...

— Je vous remercie, madame, - fit la jeune fille avec effusion; — je ne sais comment reconnaître vos bontés pour moi...

— Vous les méritez, mon enfant. - Ah! prenez l'adresse de l'Américaine...

Lucie tira de sa poche un carnet et attendit.

M"" Augustine lui dicta cette adresse qu'elle écrivit aussitôt :

Mademoiselle Mary Harmant, me Murillo, nP 27.

Ceci terminé, la fille de Jeanne Fortier alla successivement à l'atelier de coupe, puis à la caisse, et reprit le chemin de sa chambrette du quai Bourbon, où elle se mit au travail en attendant le retour de son fiancé.

Lucien, après avoir déjeuné dans une crémerie où il prenait habituellement ses modestes repas, était allé reporter ses dessins.

Le mécanicien pour lequel il faisait des plans habitait Issy.

La route était longue, et le jeune homme dut encore attendre qu'on lui donnât d'autre travail.

Une fois libre il résolut de tenir sa promesse à Lucie, et de savoir le plus tôt possible si Georges Darier habitait Paris.

Pour cela il suffisait de jeter les yeux sur le tableau de l'ordre des avocats.

Or, ce tableau se trouve au Palais de Justice.

Il s'y rendit, — s'adressa à un jeune avocat en robe dans la salle des Pas-Perdus et lui demanda un renseignement.

— Inutile de consulter le tableau, monsieur, — répondit le jeune homme. — Georges Darier est un de mes confrères les plus estimés, je le connais et vais vous donner son adresse.

Puis l'obligeant collègue de Georges, tirant de sa poche un agenda, l'ouvrit à la page consacrée aux avocats et lut à haute voix :

— Rue Bonaparte, 19...

— Merci mille fois, monsieur...

Lucien quitta le Palais et regarda l'horloge de la façade. Elle marquait cinq heures.

— Je dois le trouver à cette heure dans son cabinet, et la rue Bonaparte n'est pas loin d'ici... —pensa le fils de Jules Labroue. — Lucie a raison. — J'ai eu tort de perdre de vue si longtemps celui qui s'est toujours

montré pour moi un véritable ami... - Peut-être, en effet, yaut-il mieux que les autres et n'aara-t-il pas changé comme eux...

Et, rendu joyeux par la pensée qu'il allait revoir son camarade d'enfance, il se dirigea vers la rue Bonaparte.

Georges Darier n'avait fait au Palais ce jour-là qu'une courte apparition. .

Après avoir plaidé devant la sixième chambre une affaire correctionnelle très simple, il était rentré chez lui %i piochait le dossier d'une cause importante qui devait venir prochainement à l'audience du tribunal civil.

Le tintement de la sonnette l'interrompit dans son travail, et la vieille servante Madeleine lui vint annoncer la visite d'Etienne Gastel.

Georges courut au-devant du peintre qui avait été son tuteur et qui restait son meilleur ami.

Etienne n'était plus le jeune homme que nous avons vu descendre du chemin de fer, le sac de voyage au dos, pour se rendre au presbytère de Ghevry vingt et une années auparavant.

Il avait de beaucoup dépassé la quarantaine, mais si ses cheveux et sa moustache grisonnaient, il conservait son visage ouvert, son regard franc, ses allures lestes et l'expression gaîment insouciante de sa physionomie.

Toujours mince et bien découplé, il marchait d'un pas ferme et U tête

haute. ., XII,

Vêtu avec une recherche voisine de la coquetterie, il portait à la boutonnière le ruban de la Légion d'honnenr. Georges lui tendit les mains en s'écriant :

— Savez-vous bien que vous devenez rare, mon cher tuteur! — Voilà quinze grands jours que je ne vous ai vu ! ! o i .

— Oui... —répondit l'artiste! -J'avais un tableau à finir... Seulement la distance est courte de la rue Bonaparte à la rue d'Assas, et tu aurais pu

venir me voir...

Je le désirais vivement, mais j'étais moi-même accablé de besogne...

— Tant mieux 1 - Je ne t'en veux pas, et la preuve c'est que, si je ne suis point un dérangement pour toi, je viens te demander à dîner.

— Un dérangement, vous! ! - Ah! cher tuteur, vous n'en croyez rien!'

— Eh bien! alors, dis à Madeleine de mettre mon couvert et de nous confectionner une de ces timbales de nouilles au fromage et au jus, dont

elle a le secret.

Georges sonna en riant.

La vieille servante accourut.

-— Monsieur désire? — demanda-t-elle.

— Mon tuteur dîne avec moi, — commença Georges, — et...

— Et je vais préparer une timbale de nouilles... — interrompit Madeleine; — c'est bien ça, n'est-ce pas, monsieur?

— Oui, Madeleine, c'est bien ça.

— A sept heures précises le dîner sera servi... etje monterai deux oouteilies du vieux vin de Corton que M. Etienne trouve si bon...

— Bravo, Madeleine! !

La servante se retira et le peintre reprit :

— Maintenant que j'ai terminé mes travaux pressés, mes tableaux de commande, je veux retoucher une toile peinte il y a vingt et un ans, et dont j'avais fait l'ébauche chez mon vieil ami, ton excellent oncle, le curé de

Chevry.

Le tableau qui se trouve au fond de l'atelier et que recouvre une

loile grise?

— Pourquoi le cachiez-vous ?

— Je ne le cachais pas, je ne le montrais pas, voilà tout... —C'est une œuvre de jeunesse et, par conséquent, bien incomplète dans certaines parties; mais maintenant je vais le recaler, et le verra qui voudra... - A ce propos, j'ai besoin que tu me rendes un service...

— Disposez de moi...

— Tu as conservé religieusement, je le sais, un souvenir de ton enfance,

un petit cheval de bois et de carton... i — Qui me vient de ma bonne mère... — acheva Georges Darier. -

Elle me l'avait donné quand j'étais tout petit; il y a si longtemps que je ne m'en souviens pas, et je le garde comme une précieuse relique... — H est là, sur un fût de colonne et sous un crêpe de deuil...

— J'ai besoin que tu me prêtes cette relique...

— - Vous en avez besoin? — s'écria Georges.

- Oui.

— - Pour quoi faire? '

— Pour mon tableau.

Le jeune avocat fit un geste de stupeur.

- - Que représente-t-il donc, ce tableau? — demanda-t-ii.

- Une scène touchante et dramatique... — Des gendarmes viennent arracher d'une maison où elle s'était réfugiée une pauvre femme accusée de quelque crime... - Le groupe est saisissant et les personnages nombreux... — Outre la femme arrêtée, les gendarmes, le maire, le garde champêtre, j'ai placé sur cette toile ta mère, ton oncle, moi-même faisant un croquis de cette scène, et enfin toi, mon cher Georges.

, Moi ! — répéta le fils de Jeanne Fortier.

— Oui, toi, qui semblés implorer les gens de justice et leur demander de faire grâce à la malheureuse.

— Et cela est arrivé?

320 LA PORTEUSE DE PAllN

— Oui !

— Et j'étais là?

— Parfaitement!

En racontant ce qui précède, Etienne Castel avait les yeux fixés sur îe visage de Georges, étudiant Teffet produit par ses paroles et cherchant si ce récit rapide ne raviverait pas un vague souvenir du passé.

Georges écouta sans tressaillir.

— C'est singulier... — dit-il... — On prétend que les impressions gravées dans la mémoire d'un enfant sont ineffaçables... — Il n'en est point ainsi pour moi... — Tout a disparu... — Quel âge avais-je donc à cette époque?

— Trois ans et demi...

— Il y a donc vingt et un ans de cela...

— Oui.

— Je ne me souviens de rien de cet âge...

— Cherche bien...

— J'ai beau chercher... — C'est la nuit... l'obscurité complète...

— Eh bien ! — reprit Etienne Castel, — tu avais près de toi, dans le jardin où la scène se passait, le petit cheval donné par ta mère, et comme je veux soigner tous les détails, comme celui-là d'ailleurs est caractérisque et pittoresque, j'ai besoin du joujou- en question pour le peindre d'après nature, car je n'ai fait que l'indiquer de souvenir...

Je vous le ferai porter, mon ami, ou je vous le porterai moi-même...

— Je te remercie d'avance...

D'après ce que vous v^nez de me dire, — continua Georges, — les

portraits de ma mère, de mon oncle, le vôtre, se trouvent sur cette toile/

— Et le tien, oui.

— Avez-vous le projet de vendre le tableau en question?

— Pourquoi diable me demandes-tu cela?

— Parce que je n'ai encore chez moi rien de vous, et que je vous achèterais ce tableau qui serait pour moi plus et mieux qu'une œuvre

d'art...

— Tu veux m' acheter de la peinture? — fit Etienne en mordillant ses

longues moustaches.

— Pourquoi non?

— Tu es donc bien riche I ! — Tu sais que je vends très cher Georges répondit en souriant :

— Je sais cela... Mais je sais également que vous me traiterez en ami..

— Iluml hum!... — Il aura de la valeur, ce tableau... . — Comme toutes vos œuvres...

— Huml! huml! Plus que les autres...

— Parfait I parfait! s'écria la grande faiseuse après avoir examiné le corsage.

LiV. 41. — H. GEFFROY, édll. — Reproduction ialerdlta. 41

— Eh bien! cher tuteur, estimez-le, et si je ne puis vous le payer tout entier d'un seul coup, vous m'accorderez un peu de crédit pour le reste...

— Cela te ruinera!...

— Si cela fait un trou, je le boucherai vite à force de travail... Etienne Castel haussa les épaules.

— Tu es vraiment bêta, mon pauvre enfant ! ! — dit-il avec un groi rire. — N'as-tu donc pas compris que ce tableau est à toi, et que si je le retouche c'est uniquement pour te l'offrir?

— Ahl cher tuteur!...

— C'est une surprise que je voulais te faire... — Mais va te promener! pas moyen!... Eh bien! la voilà faite, ma surprise... — Le jour où j'aurai fini, le tableau sera chez toi... — Prépare-lui donc une belle place dans ton salon...

— Et, quand aurez-vous fini?...

— C'est difficile à dire. — Il n'y pas mal à faire et je ne travaille point à cela seulement... — Mettons quatre ou cinq mois...

— Mais d'ici là, au moins, pourrai-je le voir?...

— Toutes les fois qu'il te plaira de me rendre visite à mon atelier...

— Dès demain, alors...

— Dès demain, si tu veux...

Georges prit les mains d'Etienne Castel et les serra avec effusion.

— Ah! que vous êtes bon, cher tuteur! ! — dit-il en même temps. — Je vous remercie par avance et de toute mon âme!... — Mais, dites-moi, cette femme arrêtée par les gendarmes chez mon oncle, à la cure de Chevry et qui, je le vois, occupe la première place dans votre tableau, qu'avait-elle fait?

— On l'accusait du triple crime de vol, d'incendie et d'assassinat... — répondit l'artiste.

— Oh ! la malheureuse! ! — Elle a passé en justice, sans doute?

— A-t-elle été condamnée?

— A la réclusion perpétuelle, oui.

— C'est qu'alors elle était coupable...

— Sans doute, puisque les juges ont trouvé des preuves suffisantes pour la condamner...

— Savez-vous son nom?...

- Je l'ai su autrefois, mais je l'ai oublié-

L'entretien en était là, quand un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

— Si c'est un client qui vient te consulter, j'irai fumer une cigarette dans ta chambre... — dit Etienne.

— Attendez un instant; nous allons voir... Madeleine entra.

— Qui est-ce? — lui demanda Georges.

— Un monsieur qui demande à parler à monsieur..,

— Pour affaires?...

— Non, pour voir monsieur tout simplement...

— Vous a-t-il donné sa carte?

— Il n'en avait pas sur lui...

— Au moins, il vous a dit son nom?

— Pour ça, oui... — Il s'appelle Lucien Labroue... Georges poussa une exclamation de surprise et de joie.

— Lucien Labroue... — répéta le peintre étonné.

— Oui... un ancien camarade de collège... un ami que 'je n'ai pas vu depuis cinq ans... — Est-ce que vous le connaissez, mon cher tuteur?...

— Je crois du moins connaître son nom...

— Vous me permettez de le recevoir en votre présence?...

— Non seulement je te le permets bien volontiers, mais je t'en prie...

— Madeleine, faites entrer...

La vieille servante sortit, et une seconde plus tard Lucien Labroue parut 8ur le seuil du cabinet.

Georges lui tendit les bras en s'écriant :

— Lucien!... mon cher Lucien!!...

Les deux jeunes gens, très émus, se donnèrent une accolade fraternelle.

— Ah! que c'est bien à toi d'être venu! — dit Georges, — et que je suis heureux de te voir ! !

— Pas plus que moi de t'embrasser... — répliqua Lucien; puis il s'inclina devant l'artiste.

— Mon tuteur et mon ami... — fit le jeune avocat, — M. Etienne Castel.

— Un peintre hors ligne dont je connais et dont j'admire le talent si fin et si distingué... — répliqua Lucien en s'inclinant de nouveau.

— Vous me prenez par mon faible, monsieur... — dit le peintre en souriant. — Les artistes aiment la louange, et je ne fais point exception à la règle générale.

— Tu habites à Paris? — demanda Georges à son ami.

— Soyez la bien venue, chère Lucie I s'écria-t-U.

— Oui, depuis deux ans.

— Une vocation irrésistible te poussait vers la mécanique... — Tu es à la tête d'un établissement?

— Hélas! non...

— Comment, non?... — Avec ton mérite!

— Ce que tu veux bien me faire l'honneur d'appeler mon mérite ne m'a

jusqu'à ce jour conduit à rien... — Je végète... — J'en suis réduit pour vivre à faire des copies de machines, des lavis, des épures...

— Je tombe de mon haut! !

— Les choses sont ainsi, et ce n'est point le courage qui me manque cependant!!

— As-tu fait des démarches pour te caser?...

— De nombreuses démarches, toutes infructueuses, et en désespoir de cause je viens te trouver.

— C'est ce qu'il aurait fallu faire tout d'abord... — Un garçon comme toi doit ouvrir ses ailes, prendre son vol et non végéter ! ! Tu avais une tante?...

— Oui, la sœur de mon père, une bonne et sainte femme qui est rtiorte peu de temps après le jour oil je t'ai vu pour la dernière fois.

— Ne t'a-t-elle rien laissé?

— Quelques milliers de francs qui m'ont permis de compléter mes

études.

— Eh bien, mon cher Lucien, je ne regrette qu'une chose, c'est que tu aies tant tardé à t'adresser à moi... — Dès demain je m'occuperai de toi, et d'une façon sérieuse...

— As-tu par hasard quelque chose en vue î

— Oui.

— Quoi donc?

— Que penserais-tu de la situation de directeur des travaux dans une grande usine pour la construction des machines et mécaniques appropriées aux chemins de fer?

— Cela dépasserait toutes mes espérances.

— Eh bien, j'ai l'espoir d'obtenir pour toi cet emploi...

— En France?

— Tout près de Paris. — Voici comment : — Un ingénieur-mécanicien français, qui a réalisé une grande fortune à New-York, vient de revenir dans la mère patrie avec l'intention d'y créer des ateliers semblables à ceux qu'il possédait aux États-Unis.

« Cet ingénieur est mon client.

« Je viens d'avoir la chance de lui rendre un très important service; j'ai donc le droit incontestable de lui demander une faveur qui deviendra pour lui une excellente affaire.

« En ce moment, il dirige la construction d'immenses ateliers sur les bords de la Seine, à Gourbevoie, et bientôt il doit faire appel à l'élite des dessinateurs, des mécaniciens-ajusteurs, etc., etc., afin de pouvoir commencer les travaux qui, après avoir illustré son nom en Amérique, l'illustreront en France...

« Je t'assure que ton engagement bien en règle sera le premier signé par le grand inventeur qui se nomme Paul Harmant. ..

— Paul Harmant... — répéta Lucien. — Serait-ce l'associé de James Mortimer, de New-York?...

— Lui-même... — Je vois que son nom t'était connu...

— Qui ne connaît ce nom?... C'est à Paul Harmant que l'industrie doit les machines à coudre silencieuses, et la machine à guillocher perfectionnée dont mon père, qui lui aussi était un inventeur, avait eu autrefois l'idée, m'a raconté ma tante...

— Eh bien, tu deviendras le bras droit d'un homme de talent... — dit Georges.

— Ah! mon ami, situ obtiens cela, quelle reconnaissance ne te de vrai-je pas?...

— Je crois que tu peux regarder la chose comme faite! mais pas un mot à qui que ce soit de notre entretien et de ma promesse... — Les demandes vont affluer... Je tiens fort à ce que la mienne soit la première en date... Laisse-moi donc agir et compte sur moi. — Tu sais que tu dînes avec nous...

— Mais... — commença Lucien.

— Oh! point d'excuses ! — in terrompit Georges ; — je te préviens que je n'en accepterais aucune, même celle d'un travail pressé... — Tu rattraperas demain le temps perdu ! ! -- Je t'ai, je te garde... — Résigne-toi.

— J'accepte donc mon ami... et avec bien de la joie !

— A la bonne heure ! — Quelle charmante soirée nous allons passer !

Georges frappa sur un timbre.

La' vieille servante parut.

— Un couvert de plus, Madeleine, — lui dit le jeune avocat. — Renforcez votre menu, et au corton, cher à mon tuteur, joignez deux bouteilles de Champagne...

Madeleine sortit et l'entretien se renoua.

— Vous disiez il n'y a qu'un instant, monsieur, que votre père était un inventeur, n'est-ce pas? — demanda Etienne Castel à Lucien.

— Oui, monsieur...

— Seriez- vous le fils de M. Jules Labrouedont l'usine fut incendiée il y a vingt-deux ans?

— Oui, monsieur, et mon malheureux père mourut assassiné au milieu de l'incendie.

— Ton père assassiné!! — fit Georges avec étonnement. — Tu ne m'avais jamais raconté ce drame terrible...

— C'est ce que j'ignorais moi-même, mon cher Georges... — Pendant

mon enfance et ma première jeunesse on m'avait tout caché pour m'éviter une trop écrasante émotion... — Je n'ai appris l'eftrayante vérité qu'à l'époque de la mort de ma tante...

Lucien ajouta en s'adressant à Etienne :

— Vous connaissiez mon père, monsieur?

— Je ne l'avais jamais vu, mais j'entendis parler, comme tout le monde, de la tragédie d'Alfortville, et le nom fort estimé de Jules Labroue resta gravé dans ma mémoire.

L'artiste se disait tout bas :

— Étrange caprice de la destinée qui fait du fils de la victime le plus intime ami du fils de l'assassin 1 1

Le criminel a-t-il été puni? — demanda Georges.

— Une femme déclarée coupable du meurtre et de l'incendie a été condamnée à la réclusion perpétuelle... — répondit Lucien.

— Une femme ? — s'écria Georges.

— Oui... — Elle avait pris la fuite après l'accomplissement des crimes d'Alfortville... —Elle a été arrêtée dans la presbytère d'un village situé à quelques lieues de Paris.

Georges jeta sur Etienne Castel un coup d'œil interrogateur.

— Tu ne te trompes pas, mon ami, - ■ répondit l'artiste à ce coup d'œil. — La femme dont "parle M. Labroue est bien celle dont je t'ai parlé tout à l'heure, qui figure au premier plan du tableau que je te destine...

— Ainsi, — demanda vivement Lucien, — vous avez vu cette femme ?

— Je l'ai vue et je lui ai parlé.

— Où donc?

~ Au presbytère du village de Chevry, chez le digne abbé Laugier,

l'oncle de Georges.

LYl

— Et, — reprit Lucien, — quelle femme était-ce?

— Une belle et forte créature dont le visage paraissait sympathique à tout le monde... — répondit Etienne. — Elle semblait cruellement souffrir.

— Elle niait son crime, n'est-ce pas?

— Avec énergie. — Elle se prétendait innocente, et victime de fausses apparences.

— Elle le mentait peut-être pas.

Georges et Etienne regardèrent Lucien avec curiosité.

— On l'a condamnée... — fit Etienne.

Il se rendit au Palais de Justice, s'adressa à un jeune avocat en robe dans la salle des Pas-Perdus. LiV. 42. — H GEFFROY, édit — Reproduction interdite. 4-

— Eh! monsieur, qu'est-ce que cela prouve? — A chaque page des fastes de la justice humaine on trouve des erreurs judiciaires.

■ — Tout se réunissait pour Taccabler... — Les preuves de culpabilité abondaient.

— Et si les preuves étaient menteuses?... — Avez-vous suivi le procès, monsieur?

— Oui, de la façon la plus attentive... — Je voulais savoir si cette femme nous ayait dit vrai?

— Et votre conviction après les débats?

— Fut que l'accusée pouvait être coupable.

— Qn elle pouvait être!! — répéta Lucien en soulignant ces deux mots par l'intonation. — Donc vous n'oseriez point affirmer la culpabilité, et si vous aviez fait partie du jury vous vous seriez prononcé pour la négative.

— C'est possible... — dit Etienne après un instant de réflexion. — C'est même probable.

Lucien continua :

— J'ai lu le procès, moi, monsieur... — Ma tante avait conservé les journaux de l'époque où il était relaté tout au long... Je suis convaincu que l'accusée était innocente... — Ma tante d'ailleurs, avant de mourir, m'a donné l'assurance qu'elle n'avait jamais cru Jeanne Fortier coupable, quoique les apparences fussent contre elle.

Ah! — murmura Georges, — cette malheureuse femme se nommait Jeanne Fortier?

Oui, — répondit Lucien ; puis, s'adressant à Etienne Castel : — Vous souvenez-vous, monsieur, de ce qu'elle alléguait pour sa défense?

— Parfaitement... — Un misérable, contre-maître à l'usine d'Alfortville, la poursuivait de son amour et convoitait la fortune de votre père, se proposant de quitter la France avec l'argent volé, et d'emmener Jeanne, devenue sa maîtresse... — Cet homme, qui se nommait Jacques Garaud, lui avait écrit, — disait-elle, — une lettre oii se trouvait la preuve indiscutable du crime médité et accompli par lui... Mais cette lettre, elle ne put la produire.

— C'est vrai... — dit Lucien, — et pourtant soyez certain que la lettre existait... — Le contre-maître Garaud était bien le voleur, l'incendiaire, l'assassin...

— Vous oubliez que cette homme est mort victime de son dévoûment! !

— Rien n'est moins sûr... — Je ne crois point à cette mort, et ma tante n'y croyait pas non plus.

— Il faut pourtant se rendre à l'évidence.

— Dans le cas présent, je la conteste. La conviction de ma tante est' devenue la mienne... — Je me suis promis de faire un jour tout ce um

dépendrait de moi pour arracher son masque au véritable assassin de mon père, et pour obtenir la réhabilitation de la pauvre créature injustement

comdamnée?...

— Démasquer l'assassin... —répliqua l'artiste. — A quoi cela vous servirait-il? — Vingt et un ans se sont écoulés depuis le crime commis... — 11 y a prescription... La loi est impuissante...

— Que m'importe? — Si la justice humaine ne peut me venir en aide, je me vengerai sans elle... — Je ferai justice moi-même...

— Savez-vous, — demanda Etienne, — si Jeanne Fortier existe

encore?...

— Je l'ignore, mais je le saurai...

— Si tu le désires, je m'en inquiéterai... — dit Georges. — Ma situation au Palais, mes rapports fréquents avec des magistrats^ de tous les degrés me mettent à même d'être renseigné plus facilement que toi...

— En le faisant tu m'obligeras beaucoup...

— C'est donc convenu...

— Mais, — reprit Lucien, — nous avons bien assez parlé de moi et de ce qui m'intéresse... — Occupons-nous de toi... — Es-tu satisfait?

— Autant qu'on le puisse être... — Je n'ai rien à envier... — Mon excellent tuteur est resté mon meilleur ami... — Les clients savent le chemin de mon cabinet. — Je travaille... je réussis... - Que pourrais-je souhaiter de plus?...

— Mais, une femme...

Georges se mit à rire.

— Une femme ! I — répéta-t-il. — J'ai encore le temps d'y songer. — Je crois du reste que je ferai comme mon tuteur... je resterai garçon... — Jusqu'à présent, le célibat est ma vocation... — Est-ce aussi la tienne?...

Lucien rougit jusqu'aux blanc des yeux.

— Non... — répliqua-t-il, — mais il faut que j'aie une position avant de penser au mariage...

Georges avait vu la rougeur de son ami. 11 répliqua :

— Ce qui ne t'empêche pas d'y penser dès à présent.

— Je l'avoue...

— Et peut-être même as-tu pris des engagements ?

— J'en conviens... et ce sont justement les engagements pris qui me font dire qu'avant de me marier il faut que je me trouve sur un terrain solide... — Lucie, la jeune fille qui sera ma femme est aussi pauvre que moi. — C'est une orpheline sans famille, élevée par charité, mais une âme •pure, un cœur d'or, uneangélique bonté... —Déplus, elle est travailleuse

comme une abeille...

— Et t:^ Taimes?...

— De tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces. — Sans elle il ne saurait exister de bonheur pour moi.

— Eh bien, il faut espérer que ta position se fera vite et que tu pourras être heureux... — Je m'invite d'avance à ta noce!

En ce moment, Madeleine vint annoncer que le dîner était servi.

Les trois hommes passèrent à la salle à manger.

Le repas fut gai et se prolongea longtemps.

Ce fut seulement à onze heures que Lucien quitta son camarade de collège et le peintre Etienne Castel, devenu lui aussi son ami pendant cette soirée.

— Travaille et compte sur nous, — lui dit Georges en lui donnant une dernière poignée de main.

Et le jeune homme descendit, le cœur gonflé d'espérance. Si Lucien se sentait joyeux, Lucie était fort triste. Toute la soirée, la fille de Jeanne Portier avait attendu avec une impatience, puis avec une anxiété grandissante, le retour de son fiancé.

— Lui serait-il arrivé quelque chose de fâcheux? — se demanda-t-elle. Et un frisson d'angoisse passait sur sa chair.

Enfin, à onze heures et demie, elle entenditla lourde porte donnant sur la rue se refermer.

Elle prêta l'oreille.

Des pas résonnèrent dans Tescalier.

Ces pas se rapprochaient rapidement de l'étage qu'elle habitait. D'une main agitée elle entr'ouvrit la porte de sa chambrette.

— Est-ce vous, monsieur Lucien? — demanda-t-elle tout bas. Sa voix tremblante était à peine distincte.

— Oui, ma chère Lucie, — répondit le jeune homme. L'enfant sentit son effroi se dissiper.

— J'étais bien tourmentée, savez-vousîl — dit-elle. — J'avais peuri !

— Peur? — Pourquoi donc?

— Jamais vous n'êtes rentré si tard ! ! — Je me figurais des choses terribles... une chute, un accident... — il me semblait qu'il avait dû vous arriver malheur...

— Eh bien, ma chère petite Lucie, il vous semblait mal... —Il ne m'est arrivé que des choses heureuses... — Voulez-vous me permettre d'entrer un instant chez vous pour vous raconter cela?...

— Oui, je vous le permets. — Entrez, — je finirai mon;travaii en vous écoutant.

-— Vous travaillez bien tard dans la nuit et je vous avais priée de ne point le faire.

— Si je vous ai désobéi, c'est votre faute. - Il fallait bien moccuper en vous attendant. - Voyons, asseyez-vous et causons... .

Lucien prit un siège et s'assit à côté de la jeune fille.

— Vous avez vu votre ancien ami, M. Georges Darier?-demanda-t-

elle.

— Oui.

— Gomment vous a-t-il reçu?

- En homme dont le cœur n'est point oublieux. -J'ai retrouvé en lui

mon camarade de collège.

- Il vous a retenu à dîner?...

- Oui. — Je sors de chez lui.

— Vous a-t-il promis de vous trouver un emploi ?

— Il me l'a promis et il tiendra certainement sa promesse...

— Bientôt?

^Dansun mois, sansdoute, je serai placé comme directeur des travaux chez un industriel immensément riche, qui fait construire une grande usine auprès de Paris, et qui ne peut rien refuser à mon ami Georges Darier...

Lucie frappa ses deux petites mains l'une contre l'autre.

— Ah ! - s'écria-t-elle, - que je suis heureuse ! 1 - Allons, vous n avez pas perdu votre temps, et je ne vous en veux plus du tout d'être rentre à près de minuit. - Maintenant nous avons l'un et l'autre besoin de repos, et d'ailleurs il ne faut pas faire jaser les voisins. - Séparons-nous...

Lucien se leva.

La jeune fille lui tendit son front.

— Bonsoir et bonne nuit, mon ami, — lui dit-elle:

Lucien appuya ses lèvres sur le front satiné qu'on lui présentait. -Bonsoir et bonne nuit, mon amie. . . - répondit-il - Endormez-vous

en pensant à moi.

— Je vous le promets...

— A demain !

Ils se séparèrent avec la pensée que, si l'avenir tenait ses promesses,

bientôt ils ne se sépareraient plus...

LA PORTEUSE DE PAIN 33o

Georges Darier était, nous l'avons dit, un garçon plein de cœur.

La situation de Lucien, pour lequel il éprouvait une affection sincère, l'avait profondément touché.

Connaissant la valeur de son ancien camarade de collège, son intelligence, sa droiture, il se disait que le laisser végéter dans une médiocrité voisine de la misère serait un crime.

■ Le récit de la mort tragique de Jules Labroue avait encore augmenté ^on désir d'être utile au fils de l'ingénieur assassiné.

Aussi le lendemain, de bonne heure, il prit le chemin de la rue Murillo, afin de solliciter Paul Harmant en faveur de son protégé.

Sur la plus haute marche du perron de l'hôtel il trouva le valet de chambre du millionnaire et lui demanda :

— M. Harmant peut-il me recevoir?

— J'ai le regret d'apprendre à monsieur Darier que M. Harmant est en voyage... — répondit le domestique.

— Son absence doit-elle être longue ? — reprit Georges très contrarié.

— Je l'ignore, mais M"« Mary doit être renseignée à ce sujet... — Elle recevra certainement monsieur Darier et pourra lui apprendre ce qu'il désire savoir...— Dois-je annoncer monsieur Darier à mademoiselle?

Georges avait assez fréquenté l'hôtel pour remarquer que la jeune fille possédait sur son père un grand ascendant.

Il se dit aussitôt qu'il serait extrêmement habile de mettre Mary dans ses intérêts, car, si elle prenait en main la cause de Lucien Labroue, le succès de sa requête deviendrait assuré.

Aussi s'empressa-t-il de répondre :

— Si vous croyez que je ne dérangerai point M"^ Harmant, veuillez lui remettre ma carte...

— Je prie monsieur Darier de me suivre au salon, et je vais prévenir mademoiselle.

Le valet de chambre introduisit le jeune homme dans un petit salon du rez-de-chaussée contigu aux grands appartements de réception, le laissa seul et fit remettre la carte à M"' Harmant par la femme de chambre.

Aussitôt après avoir lu le nom du visiteur, Mary, dont la toilette était achevée depuis longtemps, descendit.

— Bonjour, monsieur l'avocat, — fit-elle de l'air le plus gracieux qn tendant la main à Georges Darier ; — votre visite n'était pas pour moi, j'en

suis parfaitement sûre; mais je vous sais gré d'avoir pensé à mé dire un petit bonjour... - Asseyez-vous et causons.

— Comment allez-vous, mademoiselle?...

— A merveille... je ne me suis jamais aussi bien portée... Un subit et violent accès de toux lui coupa la parole.

— Maudite toux ! ! — murmura-t-elle d'une voix à peine distincte quand la crise fut finie. - Elle est d'une opiniâtreté désolante et singulièrement

énervante!

En même temps, elle essuyait son front mouillé de sueur.

— Vous soignez-vous au moins de façon à la faire disparaître? — demanda Georges, qui savait fort bien de quel mal incurable la jeune fille

était atteinte

Je ne fais que cela!! -répliqua Mary. - Les médecins m'excèdent à force de médicaments !... Un peu d'irritation de la gorge, cela doit être facile à combattre cependant ! - Bah ! ce ne sera rien. - Ne parlons plus de moi... — Vous veniez voir mon père?

— Oui, mademoiselle...

— Il est absent pour trois semaines, ce qui veut dire qu'il ne sera de retour à Paris qu'au commencement du mois prochain. - Le but de son voyage est de faire des achats dans les forges... - H ira jusqu'en Belgique, àMons etàCharleroipour les charbons... - A Courbevoie les travaux marchent le mieux du monde, à ce qu'il paraît... - Mon père compte que l'usine pourra fonctionner un mois après son retour... — Bref, je suis seule et il y a des moments, je l'avoue, où cette solitude me paraît lourde. . . - Voyons, qu'aviez-vous à dire à mon père? - Je suis en correspondance régulière avec lui et, s'il est question d'une chose pressée, je peux lui parler de votre visite et lui en expliquer le motif.

Il sera temps de lui donner cette explication à son retour, mademoiselle; mais je suis heureux de l'occasion qui se présente d'en causer avec vous... - Je vous demanderai de m'appuyer de toutes vos forces...

— Je le ferai bien volontiers... — De quoi s'agit-il?

De placer dans l'usine de M. Harmant un jeune homme, élève de l'École des arts et métiers, dessinateur et mécanicien distingué...

— Ce jeune homme est de vos amis? ^

- Un ami de collège, oui. - Il a été cruellement frappé par la fin tragique de son père, auquel on a volé toute sa fortune, et par la mort d'une tante qui l'aimait tendrement, mais qui, ne possédant rien, n'a pu rien lui laisser — Il n'a pour vivre que son travail.

- Ce que vous demandez, monsieur Darier, est un acte d'humanité, et je m'y associerai de grand cœur... - Votre ami peut compter sur moi .. - Je ne négligerai rien pour le faire agréer... - Je réponds presque du

Le repas des trois amis l'ut gai et se prolongea longtemps. LlV. 43. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite.

succès. — Mon père doit arriver le 2 du mois prochain. — Que votre protégé, qui sera le mien, vienne le 3, et nous agirons...

— Vous êtes bonne, mademoiselle, et je vous remercie de tout mon cœur...

— Ne me remerciez pas... — répondit Mary après une quinte de toux plus violente que la première. — Rien n'est fait encore... — Cependant je crois que vous pouvez emporter d'ici beaucoup d'espoir... — Dans ma prochaine lettre je dirai à mon père que je vous ai vu et que je vous ai promis quelque chose en son nom...

Georges s'était levé.

Il tendit la main à M"« Harmant.

— Vous me défendez de vous remercier, et j'obéis... — dit-il. — Mais je m'en vais le cœur gonflé de gratitude...

Mary lui serra cordialement la main et le reconduisit jusqu'au vestibule. Le jeune avocat retourna rue Bonaparte et écrivit un mot à Lucien pour lui faire connaître le résultat de sa démarche.

Le fils de Jules Labroue n'avait plus qu'à attendre.

Nous avons laissé Jeanne Portier, sous les habits d'une religieuse, dans la neige, en face de la porte principale de la maison centrale de Clermont, au moment où la pauvre femme consommait so® évasion avec tant d'audace et de sang-froid.

Le gardien, convaincu qu'il venait de laisser passer la sœur Philomène allant à l'église paroissiale rejoindre ses compagnes, avait fait jouer derrière elle les lourdes clefs dans les serrures massives, et était venu reprendre sa place auprès du poêle de fonte où ronflait un feu de houille.

Jeanne fit quelques pas sur la route qui conduisait à la ville.

Tout à coup elle s'arrêta en chancelant et porta la main à son cœur.

L'émotion qu'elle venait de ressentir en se voyant libre l'anéantissait.

Son corps entier tremblait, tandis que de grosses larmes de joie coulaient sur ses joues.

Cette émotion violente fut d'ailleurs de courte durée.

La veuve de Pierre Fortier se dit qu'il n'y avait pasun instant à perdre; que dans quelques minutes on pourrait s'apercevoir de sa fuite et mettre >es gendarmes à ses trousses.

Or, elle voulait à tout prix rester libre.

Elle voulait à tout prix retrouver ses enfants.

Puisant du courage dans cette pensée, elle se dirigea rapidement vers la ville et disparut au milieu d'un dédale de rues étroites et sombres dont

LA PORTEUSE DE PAliN

les boutiques, à de rares exceptions près, étaient encore fermées à cette

heure matinale.

Depuis longtemps déjà Jeanne s'était tracé la ligne de conduite qu'elle devait suivre. — Elle avait décidé ce qu'elle ferait si elle parvenait à

s'évader.

Après avoir marché très vite pendant un quart d'heure, elle ralentit le

pas et chercha du regard autour d'elle.

Une femme tenant une boîte au lait à la main se dirigeait de son côté.

— La gare du chemin de fer, madame, s'il vous plaît? — lui demanda la fugitive au moment où elle se croisait avec elle.

— Tout droit devant vous, ma sœur... -Vous y serez dans trois

minutes...

— Merci, ma bonne dame...

— 11 n'y a pas de quoi, ma sœur...

Jeanne reprit sa marche rapide.

Vers le milieu de la rue qu'elle suivait, une boutique qu'on venait d'ouvrir attira son attention.

C'était un magasin de lingerie, de mercerie et de vêtements confectionnés. Deux becs de gaz l'éclairalent à l'intérieur.

Jeanne en franchit le seuil.

La patronne, femme d'un certain âge, rangeait des étoffes sur les

eomptoirs.

— Que désirez-vous, ma sœur?... — demanda-t-elle.

— Je voudrais avoir, — répondit la veuve de Pierre Fortier, — un Yêtement complet très chaud, — c'est pour une pauvre femme que je vais visiter... Elle est à peu près de ma taille...

— Je vais vous faire voir quelque chose qui vous conviendra, j'en suis

sûre, ma sœur...

Et la marchande tira d'un rayon placé derrière elle une pile d'objets de confection qu'elle déposa sur le comptoir de chêne ciré.

__ Voici, — reprit-elle, — une jupe en gros molleton gris de fer. — On me peut rien trouver de plus chaud...

— La couleur est bonne, — je prends cette jupe...

— Vous voulez un vêtement genre caraco, n'est-ce pas, ma sœur?

— Oui, c'est cela...

— En voici un en étoffe semblable...

— Mettez-le avec la jupe... —Un bonnet de linge maintenant... En quelques secondes Jeanne fut servie.

Elle prit en outre un grand fichu de laine, se fit envelopper le tout dans an morceau de serge et paya.

— On voit que vous êtes pressée, ma sœur, — dit la marchande en ren-

Georges lui tendit les bras en s'écriant : — Lucien! mon cher Lucien 1

dant la monnaie. — Vous partez peut-être par le chemin de fer qui va sur Paris... — Il ne passera qu'à sept heures quarante-trois minutes...

Puis elle ajouta, après avoir consulté un œil-de-bœuf placé au-dessus de la caisse :

— Vous avez encore un quart d'heure.

LA PORTEUSE DE Pk^

JeaTine pensa que la prudence la plus élémentaire lui commandait de donner le change à la marchande.

Aussi répondit-elle :

Je suis pressée, c'est vrai, parce que j'ai peur d'arriver en retard à l'office, mais je ne quitte pas la ville..,

Et, prenant son paquet et sa monnaie, elle partit.

- Un quart d'heure... - pensait-elle. - Et le jour commence à poindre... — J'aurais voulu pourtant changer de costume... - Mais où?...

Elle marchait toujours.

Soudain elle vit une porte ouverte, — une allée sombre.

Elle y courut.

Au fond de l'allée se trouvait un escalier dont on devinait vaguement

les premières marches au milieu des ténèbres.

Dans la partie supérieure de la maison un silence profond régnait.

La fugitive enleva vivement la coiife qu'elle portait et la roula. - Elle ôta la pelisse qui couvrait ses épaules, dégrafa le corsage du vêtement de religieuse, détacha le jupon, puis en un clin d'œil revêtit la jupe et le caraco qu'eUe venait d'acheter, et se coiffa du bonnet de linge, en ayant soin de ramener ses cheveux sur ses tempes.

Après avoir passé autour de son cou le fichu de laine, elle fit un paquet du costume de sœur de charité, le noua dans le morceau de serge verte, puis, le mettant sous son bras, quitta l'allée et se dirigea vers le chemin

de fer.

Son accoutrement lui donnait l'apparence d'une ouvrière campagnarde.

Comme elle allait atteindre la gare, elle entendit un coup de cloche.

Son cœur se serra.

Était-ce le départ du train ? " ^

Elle se mit à courir et entra dans la salle d'attente.

Pour Paris? - demanda-t-elle essoufflée à un employé, qui répondit en désignant un guichet :

— Là... — Dépêchez-vous... — Le train va partir. Jeanne bondit au guichet.

— Pour Paris... — répéta-t-elle.

— Quelle classe?

— Troisième...

— Voilà... — C'est quatre francs quarante-cinq centimes.

La fugitive posa une pièce de cinq francs sur la tablette, prit le ticket

LA PORTEUSE DE PAIN c{43

et s'engouffra comme une trombe dans la salle conduisant au quai d'embarquement.

— Votre monnaie!... — cria l'employé. — Vous oubliez votre monnaie !...

Jeanne n'entendait pas.

Elle était déjà montée dans le train dont on refermait les portières, et se trouvait dans un compartiment de troisième classe où l'avaient précédée deux femmes, une jeune fille et sa mère.

Là, elle se blottit dans un angle, jetant-un coup d'œil inquiet sur le paquet placé à côté d'elle.

Ce coup d'œil la rassura.

L'enveloppe de serge ne laissait rien voir qui pût la trahir.

La vapeur siffla. — Le train se mit en marche.

Jeanne réfléchissait.

Son paquet, d'un moment à l'autre, deviendrait non seulement embarrassant, mais compromettant.

Il fallait s'en défaire.

Comment s'y prendre?...

Un instant la fugitive avait eu la pensée de l'abandonner dans le couloir où elle avait changé de costume, mais c'eût été mettre trop vite sur la trace de son déguisement.

On aurait trouvé les effets de religieuse, on les aurait portés chez le commissaire de police, et le télégraphe aurait joué dans toutes les directions.

Jeanne avait réfléchi à tout cela et à bien d'autres choses encore. — Elle échafaudait un nouveau plan, comprenant à merveille que dans un temps très court son évasion serait signalée.

Elle ne se trompait pas.

A la maison centrale les infirmières, étonnées de ne point la voir présider comme de coutume au nettoyage des salles, crurent qu'elle ne s'était point réveillée.

L'une d'elles se rendit à sa chambre.

Ne l'y trouvant pas, on supposa qu'une circonstance quelconque avait nécessité sa présence à l'économat, et on attendit.

La supérieure venait de rentrer avec les autres religieuses, et fort surprise de n'avoir pas vu sœur Philomène les rejoindre à l'église, elle donna l'ordre de s'informer des causes de cette absence.

On s'aperçut alors de ce qui s'était passé.

Sœur Philomène dormait encore d'un sommeil quasi léthargique qu'il fut impossible d'interrompre.

- Dans sa chambre, à la place de son costume disparu, se trouvaient les

vêtements de Jeanne. T^t,., x

Le guichetier, questionné, répondit qu'il avait ouvertàsœurPhilomène.

L'évasion fut immédiatement constatée, et le directeur aussitôt prévenu alla très effaré s'entendre avec qui de droit pour que la fugitive fût poursuivie et réintégrée à la maison centrale.

Une heure après, tout Clermont savait qu'une condamnée à la détention perpétuelle avait pris la clef des champs, déguisée en religieuse.

La femme à la boîte au lait, interrogée par Jeanne relativement à l'endroit où se trouvait la gare, et la marchande qui avait vendu des vêtements furent instruites des premières et coururent, animées d'un beau zèle,

faire leur déposition.

Des renseignements obtenus résultait la preuve que Jeanne, ayant quitté son travestissement de sœur de charité, était partie par le chemin de fer.

Or, depuis le moment de son évasion, unseultrain avait passé; le train de huit heures moins un quart.

Donc la fugitive filait sur Paris.

En conséquence, tout en laissant les gendarmes battre la ville et explorer les campagnes des environs, on télégraphia à Paris de ne laisser passer qu'à bon escient les personnes munies d'un ticket de Clermont à Pans.

Il était neuf heures moins un quart lorsque cette dépêche parvint à la

préfecture de police. .

Le train de Clermont arrivait à Paris à neuf heures et demie.

Un inspecteur de la sûreté, accompagné de deux agents, prit une voiture, et le cocher, stimulé par la promesse d'un fort pourboire, partit à la plus rapide allure pour la gare du Nord. , • ^ ^,

Au moment où les pohciers arrivaient sur le quai, le train de Clermont

était signalé.

Trois minutes après il entrait en gare. • i , j

Sur l'ordre de l'inspecteur, toutes les personnes munies d un ticket de Clermont à Paris fufent priées d'entrer dans une salle particulière.

11 y avait onze personnes, dont trois femmes.

Mais Jeanne devait échapper aux agents.

Parmi les trois femmes, celle qui leur était signalée ne se trouvait point - Les voyageuses justifièrent facilement de leur identité et ajoutèrent qu à la gare de Clermont elles n'avaient vu aucune femme ayant les allures d une

^""^Î'inspecteur s'empressa de télégraphier que ses recherches à la gare

du Nord avaient été infructueuses.

Voici ce qui s'était passé : j i • a

En arrivante Creil, les deux voyageuses qui se trouvaient dans le même

Elle fit un paquet du costume de sœur de chanté et se dirigea vers le chemin de fer.

LlV, 44. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite 44

compartiment que la fugitive avaient quitté le train, et Jeanne était restée seule.

Cinq minutes après on passa sous un tunnel.

Jeanne profita de l'obscurité pour jeter par la portière le paquet qu' renfermait les vêtements de sœur Philomène.

Ceci fait, chaque fois que le train ralentissait sa marche pour faire halte à une station, elle prêtait l'oreille.

Elle entendit les employés du chemin de fer nommer Saint-Denis.

Ouvrant aussitôt la portière, elle descendit.

Le receveur des billets, debout auprès de la porte de sortie, prit le ticket sans seulement le regarder, et Jeanne passa.

Piemonter dans un autre train, même avec un billet délivré à Saint- Denis, lui semblait peu prudent.

Elle se mit en route à pied, et moins d'une heure après elle entrait dans Paris.

La grande ville, ensevelie sous la neige, était singulièrement morne ei triste, quoique ce jour fût un dimanche.

Dans les rues peu de piétons.

Des escouade» de travailleurs relevaient la neige sur les bas côtés de» trottoirs et frayaient un chemin boueux.

Jeanne, respirant à pleins poumons l'air de la liberté, ne sentait pas U froid, et d'ailleurs elle ne s'en inquiétait guère, mais elle avait faim.

Elle franchit le seuil du premier établissement de bouillon qui s'offrii à elle, et là, tout en se réconfortant, elles'etforça de mettre de l'ordre dans ses idées, car depuis le moment de son évasion une sorte d'ivresse s'était emparée de son cerveau.

Une seule pensée s'imposait nettement à elle et se formulait ainsi :

— Je ne dois prendre aucun repos avant de savoir ce que sont devenu* mes enfants... — Aujourd'hui même j'irai à Ghevry...

Après avoir achevé son frugal repas, Jeanne monta dans un omnibus qm la conduisit à Vincennes.

Là, elle s'informa.

Les trains partaient d'heure en heure pour Brie-Comte-Robert; d'oô elle devait aller à Chevry à pied.

Elle prit le train de une heure cinq minutes.

— Pourvu qu'on ne me reconnaisse pas!... — se disait-elle avec effroi.

La pauvre femme avait tort de craindre.

Depuis vingt et un ans elle était bien changée, non qu'elle eût perdu de sa force, mais ses cheveux épais blanchissaient, et des rides profondes $i^ lonnaient son visage...

Elle avait tant souffert!,., elle avait tant pleuré ! — elle avait été folle neuf ans, et enfin elle atteignait sa quarante-huitième année. Il n'en fallait pas tant pour être méconnaissable.

Une chose cependant constituait un danger pour Jeanne.

Elle allait être obligée de questionner pour obtenir des renseignements, et ces questions pouvaient éveiller des soupçons au sujet de sa personnalité.

11 ne fallait pas songer à s'adresser à quelqu'un d'officiel.

Les gens à qui elle avait écrit depuis la maison centrale ne manqueraient point de deviner qui elle était.

Ils la feraient immédiatement arrêter.

Ce serait de nouveau la prison, et cette fois sans espoir, sans aucune chance d'évasion, car la surveillance ne s'endormirait pas un instant.

Jeanne, réfléchissant à tout cela, se promettait d'agir avec une extrême prudence.

En arrivant à Brie-Comte-Robert elle vit une voiture qui stationnait à la porte de la gare.

Sur les panneaux de cette voiture se lisaient divers noms de localités, entre autres celui de Chevry.

Plusieurs personnes escaladaient le marchepied et s'installaient sur les

banquettes.

— Est-ce que cet omnibus conduit à Chevry? — damanda-t-elle au conducteur.

Celui-ci, un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de figure joviale,

répondit :

— Oui, ma petite mère... — Avez-vous une correspondance?

— Non, monsieur... — Je ne savais pas qu'il en fallait une...

— Eh bien ! montez tout de même... — il y a de la place... ^

— Aurez- vous la complaisance de m'avertir quand nous arriverons à la cure?...

— Yous pouvez y compter... — Nous passerons devant.

Jeanne s'assit.

La voiture partit à une allure très lente, dans des chemins qu'une épaisse couche de neige rendait impraticables.

On atteignit Chevry.

En passant devant le presbytère, le conducteur arrêta son cheval et tira le cordon ouvrant la portière placée à l'arrière de l'omnibus.

A mesure que l'évadée de Clermont s'approchait de Chevry, elle avait senti son émotion grandir et son cœur battre à coups pressés dans sa poitrine haletante.

C'est qu'en même temps que Chevry lui rappelait le passé terrible, il remettait sous ses yeux son cher enfant laissé aux mains du vieux prêtre qui lui avait ouvert sa maison.

Jeanne, en descendant de l'omnibus, reconnut la grille du premier coup d'œil.

Elle se souvint du jour où, épuisée de fatigue, mourant de faim, portant Georges dans ses bras, elle avait sonné à cette grille, puis était tombée à demi évanouie dans la poussière du chemin.

Elle traversa la chaussée et, comme elle l'avait fait vingt et une années auparavant, elle sonna.

Une vieille servante grelottante, emmitouflée jusqu'aux yeux, vint lui ©uvrir.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? — demanda-t-elle.

— Je voudrais voir M. le curé de Chevry? — répondit Jeanne.

— M. le curé dit les vêpres. — Si vous voulez le voir, il faut aller à l'église.

— Ne pourrais-je l'attendre ici? — murmura la fugitive timidement. La servante campagnarde était défiante et peureuse.

— xA.ttendez dans la rue si vous voulez... — répliqua-t-elle. — M. le curé défend que je fasse entrer à la cure quand il n'est pas là...

— C'est bien, madame, je vous remercie. La vieille se retira en refermant la grille.

Jeanne ne pouvait, sans attirer l'attention sur elle, attendre le retour du curé en se promenant dans la neige.

Elle se dirigea vers l'église, dont le clocher pointu se détachait sur le ciel gris.

Une petite porte latérale donnait accès dans la maison de Dieu.

L'évadée de Clermont poussa cette porte, se glissa derrière un pilier, prit une chaise, s'agenouilla, et sa prière ardente monta vers le ciel...

Elle remerciait le Tout-Puissant d'avoir protégé son évasion, elle implorait de lui la suprême joie de retrouver ses enfants.

Les vêpres s'achevaient.

Peu à peu les fidèles se retirèrent sans que personne eût remarqué la présence d'une étrangère.

Le curé était entré dans la sacristie avec les bedeaux, les chantres et les enfants de chœur.

Jeanne les avait suivis du regard Bientôt ils reparurent un à un et se retirèrent.

Le curé sortit le dernier. -G' était un homme d'environ cinquante ans. Il s'agenouilla devant le maître-autel, fit une courte prière, puis, se relevant, se signa et se dirigea du côté de la porte de sortie. Jeanne, quittant alors sa chaise, s'avança vers lui.

— Pardon, monsieur le curé... - balbutia-t-elle d'une voix que l émotion rendait tremblante.

Le prêtre la regarda.

^ Que voulez-vous, ma fille ? — lui demanda-t-il.

— Je voudrais vous parler.

— Vous n'êtes pas de la paroisse, ce me semble?...

-Non. monsieur le curé... - Je viens de Paris exprès pour vous voir. — Je suis allée d'abord à la cure et on m'a envoyée ici...

Eh bien ! je suis prêt à vous entendre... - Suivez-moiàla sacristie...

Jeanne obéit, et un instant après reprit l'entretien en ces termes :

J'ai été chargée par une personne de vous demander quelques renseignements... .

— Des renseignements! - répéta le prêtre. — A quel sujet....

— Au sujet de monsieur votre prédécesseur, qui desservait la paroisse

en 1861... r. ^9 n 1 •

— Vous voulez parler du vénérable abbé Laugier, mon enfant?... Celui

que j'ai remplacé... - U est mort pendant l'année de la guerre et je suis ici depuis 1871...

— Vous le connaissiez?

— Fort peu. - J'avais eu cependant l'honneur de le voir deux ou trois

fois vers la fin de sa vie...

— N'avait-il pas une sœur?

— Une sœur morte quelque temps avant lui, oui.

— Cette sœur n'élevait-elle point un enfant près d'elle?

— Oui... son fils, m'a-t-on dit...

— Le mien M — pensa Jeanne frémissante. — Le mienîl Elle ajouta tout haut, en s'efforçant de cacher son anxiété :

. Savez-vous ce qu'est devenu cet enfant? - C'est pour l'apprendre que je suis venue à Clievry, et que je me permets de vous interroger. .

Le curé secoua la tête. ,

Je ne peux à ce sujet vous donner que des renseignements bien vagues... - répondit-il. - Quand j'ai pris possession de la cure, j'ai entendu raconter que le fils de la sœur du bon abbé Laugier était venu assister aux funérailles de son oncle, et qu'il était reparti pour Pans aussi- \ôt après avec un ami du défumt... - Je ne sais pas autre chose...

— Pouvez-vous m'apprendre au moins le nom de cet ami de votre prédécesseur?

— Je ne l'ai jamais su...

— Le maire du pays le connaissait peut-être ?

— Il a vingt-sept ans, le maire. . . — Il était au collège à cette époque.. .

— Mais l'ancien maire... celui de 1861?...

— Est mort depuis longtemps... Deux autres lui ont succédé depuis...

— La servante de M. le curé Laugier?

— Avait précédé dans la tombe le curé et sa sœur.

— Cette sœur était veuve, n'est-ce pas?

— Oui.

— Comment s'appelait son mari?

— Si je l'ai su, ce que je ne crois pas, je l'ai oublié...

— Elle est morte à Chevry?

— Je le crois...

— Alors son nom doit être inscrit sur les registres de l'église, sur ceux de la mairie et aussi sur une tombe...

— Il l'était certainement, mais tout a été détruit pendant la guerre. — On s'est battu ici à plusieurs reprises... la mairie et les trois quarts des maisons du village ont été brûlées, les registres de l'église mis au pillage et les pierres tombales brisées par les obus...

— Ainsi, — murmura Jeanne avec désespoir, — je ne saurai rien ! !... Toutes les questions de la fugitive avaient fini par éveiller quelque éton-

nement, puis un peu de défiance dans l'esprit du curé.

La violente émotion de Jeanne devenait de minute en minute plus visible.

— Quel intérêt puissant, quel intérêt personnel vous pousse donc à connaître ces choses? — demanda le prêtre en soulignant pour ainsi dire par l'intonation le mot personnel.

Jeanne tressaillit.

Elle était trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle devenait suspecte.

Interroger de nouveau c'était se comprommettre, livrer sa piste, au cas oii la police, pensant qu'elle tenterait des démarches pour retrouver son fils, viendrait se renseigner à Chevry.

— Je ne puis agir ouvertement... — pensa-t-elle. — J'ai déjà trop parlé...

Puis, s'adressant au prêtre, qui la regardait d'un œil scrutateur, elle ajouta :

— Je vous l'ai dit, monsieur l'abbé, ce n'est point pour moi que je questionnais. — L'amie qui m'envoie m'avait suppliée d'insister, afin d'ob-

tenir un indice, si faible qu'il fût, au sujet de l'enfant... - Je voulais savoir le nom de la sœur du curé Laugier, afin de savoir celui de son fils...

Quelqu'un a aoncun grand intérêt à retrouver ce fils? —De quelle

nature est cet intérêt ? i • *

L'accent aveo lequel ces paroles furent prononcées prouva clairement à Jeanne que la défiance de son interlocuteur grandissait.

Je l'ignore, - répliqua-t-elle avec embarras ; — on m'a chargée d'une mission, je m'en suis acquittée, voilà tout...

- Et moi je ne sais que ce que je vous ai dit... - Voyez dans le village... Peut-être trouverez-vous quelqu'un qui vous renseignera mieux que jnoi. - Je demande à Dieu de vous accompagner, mon enfant...

Le prêtre sortit de la sacristie, puis de l'église, quittant Jeanne éperdue. La pauvre femme se laissa tomber à deux genoux sur les dalles, en face

^"^ !!! Mon Dieu!... mon Dieu!... - balbutia-t-elle en joignant les main, et en les élevant vers la voûte. - J'ai beau chercher, je ne saurai rien. Tout semble me repousser!... Ce prêtre, un homme de chante cependant se défiait de moi en voyant mon angoisse, en écoutant mes questions, dont je ne puis expliquer le vrai motif. ^

c< Que j'aille en interroger d'autres comme je l'ai interroge, une défiance pareille s'éveillera, et ceux auxquels je m'adresserai, n'ayant pas au fond de l'âme la mansuétude du prêtre, exprimeront à haute voix des soupçons dont un seul suffira pour me perdre...

« Que faire donc? . .

« Dieu tout-puissant, Dieu de bonté, Dieu de justice, soutenez-moi, je vousensupplie, conseillez-moi, guidez moi!... , . ^ • ,

ce Les ténèbres m'enveloppent... - Montrez-moi le chemin à suivre c< Un homme a emmené à Paris un enfant qu'on disait le neveu de l'abbé Laugier. - Cet enfant doit être le mien. - La sœur du cure de Chevry m'avait promis de veiller sur lui, de lui servir de mère... - LUe aura tenu sa promesse... - Mais, à Paris, où le retrouver?

« Aller droit aux gens qui pourraient me répondre, c'est me livrer aux gendarmes. . . c'est leur crier : Je sins Jeanne Portier, r évadée de Clermont . Lne.-mo/.' - Je n'avais pas pensé à tout cela! Je voulais être libre et, maintenant qne j'ai conquis ma liberté, je ne puis m'en servir... Je SUIS contrainte de me cacher dans l'ombre... Comme il y a vingt et un ans.

Jeanne se m

it en route respirant à pleins poumons l'air de la liberté.

LlV. 45. — H. GEFFROY, édlt. — ReproducUoa Interdite

&n me cherche, on me traque!... Je suis un gibier de police et de prison!! Ah ! c'est horrible ! t Mieux aurait valu rester folle ! !

Jeanne serra dans ses mains son front brûlant, et pendant quelques secondes sanglota.

— Eh bien, — reprit-elle tout à coup en relevant la tête, — je ne me reconnais point vaincue !... — Du fond -des ténèbres où la fatalité veut que je me plonge, je chercherai sans trêve et sans relâche, et Dieu aura pitié de moi... Il me permettra d'arriver au but...

« Mon fils doit être à Paris... C'est à Paris que je viendrai me mettre sur sa piste, quand j'aurai tâché de savoir ce que ma fille est devenue!...

Jeanne se mit alors à prier mentalement, et la orière lui rendit force et courage.

Elle sortit de l'église.

Le crépuscule arrivait, sombre et glacial.

L'évadée de Clermont reprit à pied, au milieu de la neige, le chemin de la gare de Brie-Comte-Robert.

A neuf heures du soir elle était de retour à Paris.

Elle ne quitta point le quartier de la Bastille, voulant dès le lendemain prendre le train qui la conduirait à Joigny, où nous savons que sa fille Lucie avait été mise en nourrice.

Elle fit un léger repas et alla coucher dans un petit hôtel des environs, se donnant pour une femme de la campagne.

On se contenta de lui faire payer la chambre d'avance, sans exiger d'elle le moindre papier. — On ne lui demanda même pas son nom.

Le lendemain, à la première heure, elle se rendait à la gare de Lyon, où elle montait dans un train partant pour la Bourgogne.

En arrivant à Joigny, elle alla droit à la maison de la veuve Frémy, la nourrice à laquelle, vingt-deux années auparavant, elle avait confié sa fille.

Elle savait fort bien qu'elle ne trouverait point cette femme, puisque la lettre écrite de la maison centrale de Clermont était revenue avec cette mention : Destinataire inconnue, mais elle espérait recueillir dans la petite ville quelques indications utiles.

On comprendra sans peine le découragement immense qui s"empara de son âme quand elle vit que la chaumière de la nourrice n'existait plus.

Sur son emplacement et sur les terrains avoisinants s'élevait une vaste maison de produit.

Jeanne franchit néanmoins le seuil de cette maison, s'adressa à une ^mme faisant l'office de concierge et lui dit :

— Un renseignement, madame, s'il vous plaît...

— Lequel?

— Combien y a-t-il de temps que ce bâtiment est construit?

— Six ans.

— Êtes-vous de Joigny même?

Je n'en suis pas, mais je l'habite depuis plus de douze ans...

— Dans ce quartier?

— Oui. , . ., , N'auriez-vous pas connu une certaine veuve Frémy qui prenait des

enfants en nourrice?

— La veuve Frémy... Je me souviens d'elle. - C'est sur sa bicoque qu'on a bâti la maison où nous sommes. - Voilà belle lurette qu'elle est trépassée... Ça date du moment de la guerre.

— N'avait-elle pas un fils?

-■ - Si... un grand chenapan de garçon... - C'est lui qui a vendu 1 héritage.

— Ilabite-t-il toujours Joigny?

— Oui... au cimetière...

— Il est mort ? — s'écria Jeanne.

- Ah' dame ! oui... et personne ne s'est avisé de le regretter. Il avait croqué lestement les quelques milliers de francs de la masure et du terrain et sans sou ni maille, repoussé de partout comme un ivrogne quil était, n'ayant plus que des dettes, il s'est noyé dans l'Yonne.

Voyant la consternation peinte sur le visage de Jeanne, la concierge

ajouta :

— Est-ce que vous êtes de sa famille?

Non madame, mais j'aurais voulu savoir de lui ce qu'était devenue une petite fille confiée à sa mère, et que les parents n'ont pas pu reprendre, ayant été obligés de quitter la France...

- Ah ! il y en a pas mal, des parents comme ça, qui laissent leur enfant en nourrice... - Y a-t-il longtemps de cela?

— Vingt et un ans...

- Je n'habitais pas Joigny à cette époque, - répliqua la concierge. ^- Quand j'ai connu la veuve Frémy, elle ne prenait plus de nourrissons depuis longtemps déjà, et je n'ai jamais vu près d'elle que son sacripant de

^^'!!''vousneluiavez point entendu raconter qu'on lui avait laissé un

enfant?... . , , „,

Non. mais si les parents, en eifet. ne sont point venus réclamer leur

moutard, vous pouvez savoir ce qu'il est devenu...

— Comment? — s'écria Jeanne avec élan.

- La mère Frémy, n'étant plus payée et voulant se débarrasser de enfant, aura dû avertir l'autorité, qui se sera chargée de le mettre quelque

Une ferame tenant une boîte au lait se dirigeait de son côté.

part... — Adressez-vous à la mairie ou à la sous-préfecture... On pourra vous renseigner...

— La mairie! la sous-préfecture ! l'autorité! — pensa la malheureuse mère avec désespoir. — Ici comme à Chevry, je ne puis rien faire sans qu'on sache qui je suis, sans qu'on me demande à quel titre je réclame l'enfant disparu!

La concierge regardait Jeanne curieusement.

— On croirait que vous ne m'avez pas compris... — fit-elle.

Pardon, madame, je vous ai bien comprise et je vais suivre votre

conseil... — Merci de votre complaisance, et pardonnez-moi le dérangement que je vous ai causé...

Vous ne m'en avez point causé du tout. — La mairie est dans la ville

haute... près de la sous-préfecture...— Il faut que vous traversiez le pont...

Jeanne sortit.

On pense bien qu'elle ne songeait à se rendre ni à la mairie, ni à la sous-préfecture, mais elle voulait interroger les voisins, supposant que quelqu'un pourrait savoir quelque chose.

Elle alla donc de porte en porte, questionnant.

Partout les réponses furent identiques.

On ne se souvenait pas... — On ignorait de quoi elle voulait parler.

Découragée, désespérée, elle se dit que tout était fini pour elle.

Ne sachant pas où chercher sa fille, comment la retrouver jamais?

Georges était à Paris, lui ; — du moins elle avait tout lieu de le croire ; — elle allait donc fouiller la grande ville, et, si Dieu daignait lui venir en aide, le succès couronnerait ses efforts...

Elle prit un train passant de nuit à Joigny; — le lendemain avant le jour elle arrivait à Paris, anéantie, brisée, mais prête à commencer son œuvre, sans se laisser arrêter par les obstacles innombrables.

Pendant la route, après avoir mûrement réfléchi, elle s'était tracé une ligne de conduite.

— Une fois à Paris, — s'était-elle dit, — que ferai-je? — Je ne puis me loger dans une maison meublée où on me demanderait des papiers... — Mes voyages à Chevry et à Joigny m'ont coûté peu de chose... — Il me reste assez d'argent pour louer une mansarde sous les toits et la meubler d'un lit de fer et dune chaise... — Je donnerai comme locataire le nom que je voudrai, et alors je chercherai du travail...

« Du travail 1 — répéta Jeanne. — Lequel?

« La couture?

« A coudre, les femmes gagnent si peu, et c'est un métier qui réclame une assiduité de toutes les heures... Je ne pourrais rien faire pour chercher mon enfant...

« Enfin, Dieu m'inspirera... — Le principal est d'avoir un chez moi, afin que la police ne me reprenne pas...

Il faisait nuit encore.

La fugitive ne pouvait à cette heure trop matinale se mettre en quête d'un logement.

Elle entra rue Saint- Antoine dans une crémerie dont on venait d'ôter les volets, et se fit servir à manger.

Quand elle eut achevé son maigre repas, la température était devenue plus douce, la neige fondait dans les rues et Paris reprenait sa physionomie vivante.

Le soleil lui-même laissait glisser, entre deux nuages, un pâle rayon.

Jeanne sortit de la crémerie, et sans perdre un instant commença ses démarches.

Le quartier de la Bastille ne paraissant pas à la fugitive devoir hii fournir un logement à très bas prix, elle remonta vers le Marais, ne trouva rien à sa convenance, descendit du côté des quais, traversa le Pont-Neuf, s'engagea dans la rue Dauphine, consultant partout les écriteaux de location, tourna dans la rue Mazarine, et allant au hasard gagna la rue de Seine.

Là un nouvel écriteau frappa ses regards. — Il portait cette inscription :

« Petite chcmihre et cabinet à louer présentement. »

En regardant la maison plus que simpl^e, Jeanne se dit :

— Gela ne doit pas être cher.

Elle passa sous une voûte, pénétra dans une cour so^mbre, s'appreoha de la loge où la concierge surveillait la confection d'une soupe aux choux, et demanda :

— Vous avez une chambre, madame?

— Oui, madame, une chambre et un cabinet au sixième étage.

— Combien?

— Cent quarante francs.

-^ Peut-on voir?

— Très bien... Le local est libre. — Je vais vous conduire...

Et, prenant une clef, la concierg-e accompagna Jeanne aux mansardes.

— Ça me convient, — dit la fugitive après avoir visité. — J'arrive de la campagne pour rester à Paris, et il est inutile que j'aille dépenser de l'argent à l'auberge... — Je voudrais entrer aujourd'hui... — J'aurai vite fait de meubler cette chambre...

— A votre aise, madame... — Je vous préviens seulement que c'est l'habitude de payer un terme d'avance.

— Je vais vous payer tout de suite.

— Eh bien! c'est ça. — J'ai l'autorisation du propriétaire de signer pour lui. — Je vous remettrai votre quittance!..

ggQ LA PORTEUSE DE PAIN

Les deux femmes redesceûdirent. * , t-

Jeanne versa trente-cinq francs et reçut une quittance au nom de Lise

Perrin, donnée par elle. ..,-*.„

Acettesomme elleajouta, comme déniera Dieu, unepièce decmqfrancs, ce aui lui concilia séance tenante la bienveillance de la concierge

- Dépêchez-vous donc d'acheter ce qu'il vous faut... - lui dit cette dernière, — je vous aiderai à emménager...

- Où trouverai-je un marchand de meubles d'occasion?...

Tout près d'ici, rue Jacob, la quatrième maison à gauche... Vous direz que vous venez de la part de la concierge du numéro 24, on vous

arrangera bien...

La fugitive se rendit à l'adresse indiquée, et moyennant une somme modeste elle fit l'acquisition des objets absolument indispensables pour

s'installer. , • ^ u ^u^

Le fripier promit qu'avant une heure ses emplettes seraient chez elle. En retournant à sa future demeure Jeanne acheta dans un bazar un

peu de linge et des vêtements à bon marché, puis elle revint attendre le

marchand de meubles.

Il fut exact. o A ^rn,

Avant quatre heures le chétif mobilier était en place, et un feu de coke brûlait dans le petit poêle un peu rouillé. , ■ ^

Jeanne remercia Dieu et lui demanda de la protéger, de la soutenir, de

^^ ^cllmée'par la prière et voulant savoir sur quelles ressources elle pouvait compter, elle vida sa bourse et la vit presque épuisée...

Si je ne veux pas mourir de faim à bref délai, - se dit-elle, - il

faut trouver vite du travail...

Brisée de fatigue par les émotions subies et aussi par les voyages successifs qu'elle venait d'accomplir, Jeanne avait hâte de goûter quelques heures de repos complet.

Elle descendit afin de prendre un peu de nourriture et de rentrer

ensuite pour se mettre au lit.

A cinquante pas de sa maison elle aperçut une boutiaue de marchand

de vins portant cette enseigne :

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