‹ La porteuse de pain (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · URGENT · texte numérisé non relu

URGENT

Il sortit alors, chercha des yeux sur la place, aperçut un commissionnaire auprès du Théâtre-Lyrique, lui fit signe de s'approcher et lui dit : — Voulez-vous gagner quarante sous?

— Ça n'est pas de refus! — Qu'est-ce qu'il faut faire?

— Porter une lettre...

— Où?

— Pas loin d'ici, — à la Préfecture de police... au bureau du Chef de la Sûreté. — Seulement il faut que cette lettre soit remise sur-le-champ..

— Elle le sera... — Y a-t-il une réponse?

— Non...

— Donnez...

— Voilà les deux francs et voici la lettre...

— Grand merci, monsieur... je file...

Le commissionnaire était un vieux routier qui connaissait tous les détours de l'intérieur de la Préfecture.

Il arriva droit k l'antichambre précédant le cabinet de l'important fonctionnaire qui veille sur la sécurité de Paris.

— Qu'est-ce que vous voulez? — lui demanda un garçon de bureau.

— Une lettre pour M. le Chef de la Sûreté... c'est très pressé, à ce qu'il paraît... —Est-il là?

— Il est là. — Je vais lui remettre la lettre tout de suite... — Attendezvous une réponse?

— Non... — ma commission est faite. — Je m'en vais...

Et le commissionnaire tourna sur ses talons, tandis que le garçon de bureau entrait dans le cabinet du chef.

Ovide, rentré au café, attendait, et à travers le vitrage regardait au

hehors.

Il vit au bout d'une demi-heure le commissionnaire se réinstaller à sa

place habituelle.

Certain que la commission était faite, il s'en alla le long des quais, avec une tranquille allure de bon bourgeois flâneur, en fredonnant un air d'opérette.

Le Chef de la Sûreté étudiait un dossier au moment où le garçon de bureau entra pour lui donner la lettre envoyée par Ovide.

Il la prit, déchira l'enveloppe, jeta les yeux sur son contenu, et sa physionomie s'anima.

— Ahl ah! — murmura-t-il ensuite, — voilà une dénonciation sur laquelle je ne comptais pas. — Elle arrive d'ailleurs fort à propos, car les agents, découragés par l'insuccès, ne mettaient plus guère de zèle aux

recherches, — La personne qui écrit ceci paraît être certaine de son fait. — Ce doit être quelque ancienne détenue de Glermont qui vient de reconnaître sa compagne de captivité, et se fait une joie de nous la livrer... — Je profiterai du renseignement, d'où qu'il vienne... il doit être bon...

Le magistrat frappa sur son timbre, et aussitôt le garçon de bureau se présenta.

— Voyez au poste des agents, — lui dit le Chef de la Sûreté. — Brichard et Montel doivent s'y trouver. — Vous me les enverrez sur-le-champ...

Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte se rouvrit et les deux agents désignés parurent et furent accueillis par celte question :

— Où en sont à Paris les recherches faites pour retrouver Jeanne Fortier, l'évadée de Glermont?

— Monsieur le Chef de la Sûreté a-t-il lu notre rapport ce matin ? — répondit Brichard.

— Pas encore... — M'annonçait-il un résultat quelconque?

— Hélas! non... — L'évadée de Glermont reste introuvable...

— Ainsi, pas un indice?

— Pas un... — Montel et moi nous avons une Cvonviction...

— Laquelle?

— G'est que Jeanne Portier n'est point à Paris et se cache quelque

part en province...

— Jeanne Fortier est à Pans, — répliqua le Chef d'une ton sec.

Les deux agents ne se permirent point de répondre négativement, mais ils échangèrent un regard où se lisait rincrédulité la plus complète.

— Vous doutez de la valeur de mon affirmation? — poursuivit le magistrat. — Dans quelques heures, vous aurez la preuve que vous cherchez mal et que c'est moi qui suis bien renseigné.

— La preuve? — répéta Brichard.

— Parfaitement. —Connaissez-vous un établissement de marchand de vin-restaurant, qui porte pour enseigne ces mots : Rendez-vous des boulangers ?

— Oui, monsieur... Cet établissement se trouve rue de Seine.

— Quelle est sa réputation?

— Excellente... — Maison honnête, tranquille, n'ayant point de clientèle suspecte... — G'est là que se réunissent les garçons boulangers, les porteurs et les porteuses du quartier...

— On y donne aujourdhui un banquet en l'honneur d'une porteuse de pain qui s'appelle ou se fait appeler Lise Perrin. . — Prenez note de cela...

— Bien, monsieur...

— G'est à midi que commence ce banquet. — L'évadée de Glermont s'y

trouvera...

• — Jeanne Portier!! — s'écrièrent les deux agents surpris..

— Oui.

— Est-ce que ce serait Lise Perrin?...

— Peut-être. — Quoi qu'il en soit, pendant le repas, un incident se produira qui forcera l'évadée à se trahir...

— Quel incident, monsieur?

— Je l'ignore... je sais seulement qu'il aura lieu... — A vous d'en tirer parti. — Vous trouverez tous deux moyen de vous introduire au Rendezvous des boulangers, ce qui ne doit pas être difficile puisque l'établissement est public... — Là vous observerez, en attendant que l'incident annoncé se produise... — Lorsque vous serez convaincus que Lise Perrin, ou toute autre, est bien Jeanne Portier, vous agirez. — C'est compris?

— Oui, monsieur...

— Vous n'avez pas besoin de mandat d'amener, puisqu'il s'agit, non d'arrêter une criminelle, mais de reprendre une fugitive... —Les pouvoirs dont vous êtes munis suffisent. — Allez et, cette fois, méritez des éloges...

— Nous tâcherons, monsieur...

Les deux agents sortirent du cabinet.

Brichard regarda sa montre.

Les aiguilles indiquaient seulement dix heures.

— Deux heures devant nous, — fit-il, — nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut pour tirer nos plans...

— Point n'est besoin de tirer des plans, — répliqua Montel. — Gomme le patron le disait tout à l'heure, le Rendez-vous des boulangers est un débit de vin-restaurant, par conséquent un établissement public... — Quoiqu'il y ait un banquet aujourd'hui, on ce peut pas refuser de nous y servir à déjeuner. — Nous y déjeunerons donc...

— D'accord. — Mais si on nous met dans une autre salle que celle où aura lieu le banquet, nous serons bien avancés...

— Il n'y a que deux salles communiquant l'une avec l'autre ; je connais la maison...

— Dans ce cas, tout va bien...

— Il faut changer de costume et nous habiller en ouvriers, — je rentre chez moi, fais-en de même...

— Où nous retrouverons-nous?

-r Devant l'Institut...

— A quelle heure?

— A midi moins dix...

— ' Convenu...

Les deux policiers se séparèrent et tirèrent chacun de son c^tè.

Ovide avait fait la counaissance, dans un tripot, d'un personnage ayant habité Buenos-Ayres.

LlV, 133. — H. GEFFROY. édll. — Reproduction Interdite. 133

A dix heures très précises, Etienne Castel se présentait rue des Dames, à la demeure de M"« Amanda.

Le concierge le reconnut.

— J'ai remis votre carte, monsieur, — lui dit-il, — M. Duchemin est en haut... il vous attend... — C'est au quatrième... la porte à gauche...

L'artiste monta vivement.

Arrivé au quatrième il reprit haleine et sonna...

L'ex-employé de la mairie de Joigny vint lui ouvrir.

— Entrez! entrez! monsieur! — fit-il d'un ton joyeux; —vous venez, sans doute, m'annoncer que vous avez découvert la demeure d'Ovide Soliveau?...

Etienne Castel secoua la tête.

— Je viens, au contraire, vous demander si vous avez trouvé la piste de ce drôle? — répliqua-t-il.

— Hélas! non, monsieur... — Depuis trois jours je me suis attaché aux pas de Paul Harmant, mais il n'est sorti de chez lui que pour aller à l'usine de Courbevoie, et de l'usine de Courbevoie que pour rentrer à son hôtel.

— Ainsi, rien I rien il ! — pas une trace ! ! ! — fit Etienne avec découragement.

— Absolument rien, et je crains fort que le Soliveau, s'apercevant qu'il avait été suivi et n'ayant pas la conscience nette, tant s'en faut! n'ait pris peur et quitté Paris...

— Le diable, alors, serait contre nous! — et aucun moyen de s'assurer du plus ou moins de fondement de votre conjecture...

— Tout à l'heure, en vous attendant, je cherchais ce moyen. — Je passe mon temps à discuter avec moi-même des impossibilités... — Cependant, une idée m'est venue...

— Dites-moi bien vite laquelle. — Peut-être est-elle bonne...

— J'avais imaginé d'envoyer à Paul Harmant une dépêche signée du nom d'Ovide Soliveau.

— Que contiendrait cette dépêche?

— Ces mots seulement :

« Ce soir, chez moi ; urgeiit. »

et la signature Ovide... — Après avoir reçu ce télégramme laconiaue, Paul Harmant inquiet ne manquera pas de se rendre à l'appel de son complice... — Je serai aux aguets, je le suivrai, et par lui je découvrirai où demeure ce misérable gredin de Soliveau. — Comment trouvez-vous inoa idée?

— Excellente en soi, mais présentant certaines difficultés et certains dangers...

— Lesquels?

— Si, comme vous le supposiez tout à l'heure, Soliveau a pris la fuite, Paul Harmant, devinant qu'on lui tend un piège, se tiendra sur ses gardes et ne sortira pas de chez lui...

— C'est vrai, seulement il peut ignorer que son complice a quitté Paris.,. Il peut croire qu'il vient d'y revenir. — Dans tous les cas, c'est une chance à tenter.

— C'est vrai... — Mais il y a autre chose.

— Parlez, monsieur...

— Admettons qu'Ovide soit à Paris... — Paul Harmant va chez lui, le trouve et lui dit : fai reçu votre dépêche... Me voici... que me voulez-vous?

— Eh bien?

— Ovide, qui n'aura rien envoyé, verra le traquenard et sera par cela même averti du danger qui le menace...

— Il mettra le faux télégramme sur le compte d'Amanda... — D'ailleurs, que nous importe?... — Pendant qu'ils s'expliqueront, je me tiendrai prêt à agir...

- — Que ferez-vous ?

— J'attendrai que Paul Harmaut soit sorti de chez Soliveau. — Alors je viendrai sonner à sa porte. — Il m'ouvrira, sera certainement étonné de me voir, mais ne se défiera point de moi et me fera entrer, n'ayani aucun prétexte pour refuser de m'accueillir. — Aussitôt en tête à tête, sachant ce que je sais sur son compte, je vous jure que je parviendrai à lui arracher la vérité. — Quand on a peur de la justice, quand on croit toujours sentir sur son épaule la main d'un agent, on devient lâche. — Je l'ai prouvé lamentablement, moi qui ai été lâche devant cet homme autant qu'il le sera devant moi !...

— Mais, dans un premier mouvement de colère, Soliveau peut vous tuer...

— C'est possible, en effet, mais cela ne doit point entrer en ligne de compte! — Il faut que je rachète mon passé en livrant aux juges un homme que nous croyons coupable d'un assassinat... — J'y laisserai ma vie s'il le faut, mais je ne reculerai pas!... — Je tenterai l'impossible, sans imprudence folle d'ailleurs, et je m'arrangerai de façon à tenir Soliveau en respect... — Croyez-moi, monsieur, le moyen que je vous propose n'est pas mauvais, puisqu'il est pratique... — Je crois fermement qu'il réussira...

^ Jacques Garaud ! répéta la porteuse de pain, affolée, éperdue, en .'élançant vers Ovide.

- Je le crois comme vous... - répondit Etienne Castel, - et puisque vous êtes décidé à le mettre à exécution, envisageons-le sous toutes ses faces.

i062 LA PORTEUSE DE PAIN

— Parlez, monsieur, — fit Duchemiq,.

~ Supposons qu'Ovide Soliveau soit à Paris, mais qu'il ne se trouve point chez lui au moment où Paul Harmant, amené par notre dépêche, s'y présentera.

^— J'ai prévu le cas...

— Alors, ce cas échéant, que ferez-vous?

— • Je profiterai de son absence pour m'introduire dans sa demeure, fouiller partout et m'emparer de tous les papiers.

— Malheureux! — s'écria l'artiste. — Mais c'est un crime prévu et puni par la loi que vous méditez là!

— Un tel misérable me paraît hors la loi ! ! — J'ai la conviction qu'on ne peut être coupable en agissant contre lui.

— Les juges ne seraient point de cet avis, soyez-en sûr !

— Tant pis pour les juges ! I — Quoi qu'il en puisse résulter d'ailleurs, je me risquerai.

— Puisque votre résolution est prise irrévocablement, je ne la combattrai pas... — Où comptez-vous adresser la dépêche destinée à Paul Harmant? — Sera-ce à Gourbevoie? — Sera-ce à son hôtel de la rue Murillo?...

— Ceci e-it plus embarrassant. — Ne l'ayant! p#int épié et suivi ce matin comme de coutume, puisque je vous attendais, j'ignore s'il est allé à l'usine, et même s'il est sorti.

— Nous allons le savoir.

— Comment?

— Je vais me rendre en personne me Muriilo, et demander Paul Harmant.

— Vous ne craignez pas? commença Duchemin.

-- Je n'ai absolument rien à craindre... —interrompit Etienne Castel. — Si je trouve notre homme, je serai parfaitement reçu, n'en doutez pas, et je saurai composer mon visage de façon à ce qu'il ne soupçonne point le motif qui m'amène... — Paul Harmant me connaît... Je suis en relations avec lui... — Ma visite semblera toute naturelle...

— Allez donc, monsieur... — Dois-je vous attendre ici?

— Non, venez avec moi. — Il importe de ne nous séparer que lorsque nous serons d'accord sur tous les points... — Vous m'attendrez dans un café du boulevard Malesherbes où vous ferez préparer à déjeuner. — J'irai vous y rejoindre...

— Partons, alors...

— Avez-vous une arme?...'

— Oui, un revolver...

— Prenez-le...

LA PORTEUSE DE PAIN i063

— C'est ce que j'allais faire...

Raoul Duchemin ouvrit un tiroir dans lequel se trouvait un revolver qu'il mit dans sa poche après s'être assuré que les six cartouches étaient

à leur place.

— Chemin faisant, je m'arrêterai chez un quincaillier, — dit-il ensuite.

— Pourquoi faire?

— Je désire acheter une pince afin de forcer au besoin la porte d'Ovide Soliveau... -^ Maintenant, monsieur, je suis à vos ordres...

— Un mot encore... — fit Etienne en tirant de son portefeuille la dépêche qu'il avait reçue du maire de Joigny, et en la tendant au jeune homme. — Lisez ceci...

Raoul prit la dépêche, en parcourut le contenu et devint très rouge.

— Vous voyez que je me suis occupé de vous, — poursuivit l'artiste. ~ J'ai écrit une lettre à qui de droit... — Donc vous n'avez rien à craindre. — De même que si vous étiez pris en flagrant délit d'effraction à la porte d'Ovide Soliveau, on vous arrêterait certainement, mais je ne crois pas m'avancer trop en affirmant que le lendemain je vous ferais

mettre en liberté.

— Je vous remercie, monsieur, de votre puissante protection, et croyez

que je suis reconnaissant.

Les deux hommes quittèrent la maison de la rue des Dames.

La voiture d'Etienne Castel, - un coupé de régie, - stationnait devant

Ils y montèrent.

— Rue Murillo, vivement! — dit l'artiste au cocher. — Vous avez un

bon cheval. . . Brûlez le pavé 1 . . .

La voiture partit à la plus rapide allure.

A l'entrée de la rue Murillo, Duchemin descendit, après s'être mis d'accord avec Etienne Castel au sujet du café-restaurant où il irait attendre, puis la voiture roula de nouveau vers l'hôtel.

L'artiste sonna.

— M. Paul Harmant est-il chez lui? — demanda-t-il au concierge, qui

le reconnut et répondit :

— Non, monsieur... mais mademoiselle recevra certainement monsieur.

Le concierge prit la carte que lui tendait l'artiste, frappa sur un timbre et précéda le visiteur jusqu'au vestibule, où il remit cette carte aux mains du valet de chambre, Théodore.

— Mademoiselle est au salon, - dit ce dernier, - je vais la prévenir. Deux minutées plus tard, Etienne était introduit près de Mary, qui se

leva pour venir à sa rencontre.

La jeune fille était d'une pâleur mortelle. - Son visage amaigri, taché

i064 LA PORTEUSE DE PAIN

de rouge sur chaque pommette, n'offrait plus de vie que dans' les grands yeux brillant du feu de la fièvre.

Etienne Castel, en la voyant, éprouva une pitié profonde.

— La pauvre enfant est innocente des crimes de son père! — pensa-til. — Combien il vaudrait mieux qu'elle mourût tout de suite et qu'elle n'assistât pas à l'écroulement de sa maison...

— Quel bon vent vous amène, cher grand artiste? — demanda Mary avec un sourire qui faisait mal à voir sur ses lèvres blanches. — Venezvous me demander à déjeuner? — Ce serait une heureuse inspiration...

— Je suis seule, et vous me feriez plaisir en me tenant compagnie...

— Je regrette, mademoiselle, de ne pouvoir accepter une si gracieuse invitation...

-=— Pourquoi ne le pouvez-vous pas?

— J'ai déjeuné déjà...

— Tant pis! — Est-ce moi ou mon père que vous veniez voir?...

— C'est M. Harmant... — Je n'aurais pas osé espérer être reçu par vous de si bonne heure...

— Mon père est à l'usine... — Aviez-vous quelque chose de pressé à lui dire?

— Je voulais lui demander l'autorisation de visiter ses ateliers... — Je songe à peindre un intérieur de fabrique...

— Vous allez donc vous rendre à Courbevoie?

— Eh bien! vous y trouverez certainement mon père, non seulement ce matin mais jusqu'à ce soir, car il m'a prévenue qu'il ne rentrerait pas dîner, ayant à préparer de grands travaux qui le retiendront fort tard...

— J'irai lui rendre visite... et j'espère que je ne le dérangerai pas... Vous ne le dérangez jamais... Il est toujours heureux de vous voir,

vous le savez bien. — Travaillez-vous à mon portrait?

— Non, depuis quelques jours... — Mais, soyez sans inquiétude, il sera prêt à l'époque désignée... — Je vais m'y remettre... — J'ai dû interrompre mon travail pour un petit voyage. — Je suis allé en Bourgogne.

— A Dijon...

— Le pays de mon père...

— Oui... et on m'a parlé de lui là-bas... Mary fit un geste de surprise.

— Comment! ! — s'écria-t-elle. — On se souvient encore de lui dans une ville qu'il a quittée depuis si longtemps! I

— Parfaitement, oui, mademoiselle... — M. Harmant est célèbre... — Le bruit de sa haute situation en Amérique, et aujourd'hui en France, ne pouvait manquer d'arriver à ses compatriotes... — Us sont fiers de lui...

Le Dijonnais mit une pièce de cinq francs dans la main i3 la servante...

LlV. i34. — H. GEFFROY. édlt. — ReproduclloD loterdlt*. 134

— Il n'a plus de famille là-bas, je crois...

— Je le crois aussi... Ce qui n'empêche pas qu'on parle beaucoup de M. Harmant, dans les termes les plus flatteurs, ainsi que de son cousin... le seul parent qui lui reste, dit-on... — Vous savez quel est ce cousin?...

— Oui... oui... un original... — le cousin Ovide...

— Ovide? — répéta l'artiste.

— Ovide Soliveau, à qui mon père a vendu son établissement en quittant New-York. — Je suis très heureuse, je vous assure, qu'il ne soit point revenu en France avec nous...

— Pourquoi donc?

— Il me déplaisait souverainement. — Je n'ai jamais du m'habituer à sa façon de parler... à ses manières...

— Bref, il est resté en Amérique?...

— A ma grande satisfaction, oui...

— Et depuis votre départ de New- York, il-n'a fait aucun voyage à Paris ?

— Heureusement, grand Dieu ! — Il me semble que je le trouverais encore plus intolérable ici que là-bas...

Etienne se leva.

— Vous partez déjà ! ! — fit Mary.

— Oui, mademoiselle. — Je vais à Gourbevoie...

— Vous n'oublierez pas la signature de mon contrat?...

— Je n'aurai garde...

. — A bientôt, alors!...

— A bientôt, oui, mademoiselle!...

L'artiste serra la main de la jeune fille et quitta le salon, puis l'hôtel.

— Cette enfant ignore que Soliveau est à Paris, — pensait-il en regagnant sa voiture. — Pour elle il habite toujours New-York, où il exploite l'établissement de son père... — Qu'est-ce que cela signifie? — On se perd au milieu de ces ténèbres!!

Etienne Castel se fit conduire au café où l'attendait Duchemin.

— Paul Harmant est à l'usine, — lui dit-il, — et ne rentrera pas dîner à son hôtel...

— C'est qu'il a disposé de sa soirée... — répliqua l'ex-employé de la mairie de Joigny.

— C'est probable, pour ne pas dire certain...

— S'il allait quitter Courbevoie avant de recevoir la dépêche que je dois lui envoyer...

— N'ayez crainte... — Je l'en empêcherai. — Le déjeuner est-il commandé?

— Ouij monsieur... on vous attendait pour servir...

— Déjeunons vite, alors, car nous n'avons pas de temps à perdre... En moins d'une demi-heure le repas des deux hommes étuit terminé. Etienne solda l'addition et remonta en voiture avec Duchemin.

Il était midi.

— Conduisez-nous au bureau télégraphique le plus proche... — commanda l'artiste au cocher.

Le coupé s'arrêta devant le bureau des postes et des télégraphes du boulevard Malesherbes.

Les deux hommes entrèrent, et la dépêche suivante fut expédiée :

« Paul Harmant. — Constructeur-mécanicien^ Courbevoie. « Attendrai chez moi, ce soir, neuf, heures. — Très urgent.

« Ovide. »

La dépêche expédiée, Etienne Castel et Duchemin regagnèrent leur

véhicule.

— Où allons-nous maintenant? — demanda le cocher.

— Au pont de Neuilly... — répondit le peintre. Le coupé roula de nouveau.

A l'extrémité du pont Raoul descendit, indiqua du geste à son compagnon l'endroit qui lui servait habituellement d'observatoire, et lui dit :

— Je vais attendre là...

— C'est convenu... — répliqua l'artiste. — Je ferai en sorte de ne quitter notre homme qu'au moment de le laisser libre pour aller à son rendez-vous... — Donc, je ne vous reverrai pas ce soir; mais cette nuit, ou demain matin, je vous attendrai chez moi... — Bon courage et point de faiblesse!...

— Oh! soyez sans crainte!...

— Je trouverai moyen devons prévenir si, par le fait de Paul Harmant, il tallait modifier quelque chose à nos plans...

— Espérons qu'il n'en sera rien!...

Etienne se fit conduire à l'usine.

Le millionnaire, arrivé dès le matin, avait donné des ordres à tout son personnel pour les travaux delà journée car, ayant rendez-vous avec Ovide depuis plusieurs jours, il lui faudrait aller chez son banquier pour y prendre la somme destinée à son complice.

Paul Harmant n'avait point encore reçu la dépêche que nous avons vu Soliveau lui adresser en quittant l'avenue de Clichy, et il comptait occuper ainsi sa journée : —Après avoir touché de l'argent chez son banquier, il irait voir Georges Darier afin de lui parler d'une affaire qui devaii venir prochainement devant le tribunal civil et dans laquelle le jeune avocat plaiderait pour lui. — 11 visiterait ensuite diverses personnes et reviendrait à Gourbevoie attendre son pseudo-cousin.

L'emploi de son temps se trouvant réglé d'avance, il s'était entendu avec Lucien Labroue et il allait quitter l'usine lorsqu'on kii apporta un

télégramme.

G'était la dépêche d'Ovide, contremandant le rendez-vous donné. Paul Harmant la lut et fut singulièrement surpris et contrarié.

— Ah çà! quelle mouche le pique? — fit-il avec un froncement de sourcils qui en disait long. — Je voudrais le savoir déjà bien loin! Que signifie ce retard? Qui peut le causer? —Une absurde lubie, sans doute, car rien, dans ces mots, n'est de nature à me faire supposer un incident fâcheux... — Eh bien ! nous remettrons à demain nos adieux. — Il faut cependant que je fasse prévenir Georges Darier... — Je passerai la journée dans mon bureau, et je rentrerai à l'hôtel dîner avec Mary...

Paul Harmant avisa Lucien Labroue du changement survenu dans ses projets, écrivit une longue lettre à Georges Darier, y joignit les dernières pièces de procédure qui lui avaient été signifiées, et envoya son garçon de bureau porter le tout rue Bonaparte.

A onze heures, il fit appeler Lucien.

— Nous déjeunerons ensemble, mon cher enfant, — lui dit-il. Lucien s'inclina en signe d'assentiment et suivit le millionnaire au

restaurant où ce dernier déjeunait quelquefois.

Laissons-les s'attabler et voyons ce qui se passait pendant ce temps rue de Seine, au Rendez-vous des boulangers.

Selon son habitude quotidienne, Jeanne Fortier y avait fait une apparition de grand matin.

Les garçons boulangers et les porteuses de pain qui s'y trouvaient déjà lui parurent avoir une attitude mystérieuse et singulière.

On ne se montrait pas communicatif avec elle ainsi que de coutume. — On chuchotait dans les coins en la regardant.

Ceci l'intrigua si fort qu'elle interpella le Lyonnais, ce brave garçon qui travaillait pour la boulangerie Lebret, et lui demanda :

— Ah çà I qu'est-ce que vous avez donc tous ?— On a l'air de me tenir à l'écart... de se défier de moi... On me regarde d'une drôle de manière...

Le Lyonnais s'avança en se dandinant d'un air embarrassé.

— Je vas vous dire, maman Lison, — répliqua-t-il. — C'est qu'on a

quelque chose à vous annoncer... et quand vous êtes entrée on se disputait à qui ne prendrait pas la parole...

Jeanne songea tout à coup à son passé, — ce passé sinistre qui peutêtre allait se dresser devant elle.

Brusquement elle devint très pâle.

— C'est donc quelque chose de pénible qu'on veut m'apprendra? — balbutia-t-elle d'une voix tremblante.

Ce fut la patronne de la maison qui prit la parole et répondit :

— Quelque chose de pénible... — Non pas! — Bien au contraire, maman Lison. — Il n'y avait pas besoin d'aller par quatre chemins pour arriver à ce qu'on veut vous dire... — Ça va tout seul. — Voilà ce que c'est...

— Oui, oui, c'est ça, parlez I — Expliquez la chose! — crièrent plusieurs voix.

— Vous savez que tout le monde vous aime et vous estime, ici, — poursuivit la patronne. — Les employés de la maison, les clients, mon mari etmoi... tout le monde enfin, vous regardent comme la crème** des braves femmes...

— Je sais que parmi tant de bons cœurs, je n'ai que des amis, — interrompit la porteuse de pain émue jusqu'aux larmes.

— Et des vrais, vous pouvez vous en vanter, maman Lison! I — appuya le Tourangeau, — et si jamais vous aviez- à vous plaindre de n'importe lequel d'entre nous, je vous garantis que les autres lui feraient passer un vilain quart d'heure, à celui-là!! — Mais, motus! la parole est à notre bourgeoise. — Elle s'en sert trop bien pour qu'on la lui prenne.

La patronne continua :

— On a eu grand chagrin, maman Lison, quand on a su l'accident qui vous était arrivé, et je vous garantis que si vous étiez venue à mourir des suites de l'affaire en question, on vous aurait fait un convoi dans le soigné... quelque chose de vraiment coquet... Mais, heureusement, ce n'est pas de convoi qu'il s'agit... — Les braves gens qui viennent ici et qui vous connaissent se sont dit les uns aux autres : — Puisque la chance a permis que notre bonne mère Lison en réchappe, quand elle devait être écharpée, il faut nous réjouir, et lui prouver que nous l'aimons en lui oflPrant un beau bouquet et un banquet par souscription, dont elle aura, comme de juste, la présidence d'honneur... — Voilà...

Jeanne pleurait de joie.

— Oh! mes amis... mes amis... — commença-t-elle. Il lui fat impossible de continuer.

L'émotion lui coupa la voix.

-- Le bouquet viendra en même temps'que le banquet, à midi sonnant!

— poursuivit là patronne. — Et, au nom de tout le monde, je vous certifie que c'est de grand cœur que nous boirons à votre santé!...

— Ah I mais oui! Ah! mais oui! — crièrent avec un ensemble parfait les garçons boulangers et les porteuses de pain.

L'évadée de Clermont se laissa tomber dans les bras que lui tendait la maîtresse de l'établissement, puis ce furent des poignées de main, de» accolades à n'en plus finir.

— Cinquante-quatre à table ! — glapissait le Lyonnais en esquissant un pas de haute fantaisie; — plus que ça de festival! — Et on ne parlera pas politique. — AChaillot la politique et les politiqueurs! — On chantera tout le temps, et au dessert on pincera un rigodon soigné... — Je ne vous dis que ça!...

Jeanne bégayait ;

— Merci... merci mille fois et de toute mon âme... mes bons amis...

— Oh! oui, je viendrai m'asseoir au milieu de vous, je viendrai prendre ma part de ce repas qui me prouve votre amitié... et je suis bien heureuse!... Merci!... merci!...

Le cœur trop plein déborda. — La pauvre femme pour qui la joie, jusqu'à ce jour, avait été un sentiment à peu près inconnu, éclata en sanglots.

— Voyons... voyons, maman Lison, — fit la patronne, — faut pas pleurer comme ça... — On croirait que vous avez du chagrin...

— C'est le trop grand contentement...

— Nous savons bien... — Mais vaut mieux rire!... — d'abord c'est plus gai!... — Avalez-moi une petite goutte de mêlé-cass, et à la besogne...

Jeanne Portier prit le verre qu'on lui tendait et trinqua avec tout le monde.

— Allons, mes bons amis, — dit-elle, — à midi on sera exacte... et on tâchera de se faire belle...

Puis elle sortit, accompagnée par un hurrah général.

— Nous, les enfants, — fit alors la patronne en s'adressant à la servante et aux garçons, —il ne s'agit pas de flâner! — On va réunir toutes les grandes tables au milieu de cette salle... — Il faut cinquante-quatre couverts. — Arrangez-vous pour qu'on ne soit pas trop serré...

— Et les petites tables, bourgeoise? — demanda Marianne. — Qu'estce qu'on en fera?

— Il s'agit de songer au commerce, ma fille, mpme quand on est en fêle... — On en laissera quelque-unes sur les côtés, le long des murs, pour les clients qui pourraient venir. — Allons! allons! haut la patte et dépêcnons-nous! — Nous avons de la besogne jusqu'à midi...

— Vous, Jacques, — ajouta la patronne en s'adressant au sommelier,

— vous allez descendre à la cave... — Il faut cinquante-quatre bouteilles de mâcon ordinaire... une par personne... On la placera en face de chaque couvert... — Une bouteille de bordeaux-médoc pour cinq... ça fait onze bouteilles... — Cinq bouteilles de madère, et du cognac qu'on transvasera dans des carafons, avec des liqueurs douces, anisette et cassis pour les dames... On les mettra dans les carafons aussi, pas les dames, les liqueurs douces... On montera le Champagne au moment...

Chacun se mit à l'œuvre, et bientôt la table se dressa dans la grande salle.

Cette table fut recouverte de draps. blancs en guise de nappes, et, grâce à l'activité générale, le couvert fut bientôt dressé.

Rejoignons Ovide Soliveau.

Tout en fredonnant un air d'opérette, nous l'avons dit, Soliveau, pimpant et rasé de frais, avait suivi les quais pour se rendre au Rendez-vous des boulangers.

Il traversa le Pont-Neuf, gagna l'Institut par le quai Conti, s'engagea dans la rue de Seine, et il allait dépasser la rue des Beaux-Arts lorsqu'une voiture de place, sortant de cette rue, le contraignit à monter sur le trottoir pour la laisser passer.

La voiture fila.

Ovide n'avait pas eu le temps de voir une tête de femme derrière la vitre, un visage de connaissance qui, en l'apercevant, prit brusquement une expression de surprise.

Le Dijonnais continua sa route sans se tourner.

Tout à coup la voiture s'arrêta.

M"« Amanda, — que nos lecteurs ont devinée déjà, — venait de dire au cocher :

— Tournez, et allez au pas.

Le cocher obéit.

L'essayeuse de M"»* Augustine mit la tête à la portière et suivit des yeux l'homme qu'elle avait aperçu.

— Je ne me trompe pas, — murmurait-elle, — c'est bien lui... — Je l'ai reconnu du premier coup d'œil, malgré son déguisement et quoiqu'il ait fait couper ses moustaches et ses favoris... — Le hasard que j'appelais en vain à mon aide depuis si longtemps me le fait rencontrer enfin... Je profiterai de l'occasion!

La porte se rouvrit, les deux agents désignés parurent. LlV. 135. — H. GEFFROY. édit. — Reproduclion interdite.

En monologuant ainsi, M"« Amanda ne perdait point de vue l'ex-baron Arnold de Reiss, qui sans défiance continuait sa route.

Soudainement elle cessa de le voir.

Il venait d'entrer dans un établissement de marchand de vin-restaurateur.

La jeune femme descendit du fiacre.

— Je vous quitte, — dit-elle au cocher en lui mettant dans la main une pièce de cent sous et une carte de M'"«Augustine, — vous allez aller à cette adresse porter les étoffes qui sont dans la voiture.

— Bien, ma petite dame.

— Si on vous demande, ce qui est certain, pourquoi je ne suis pas avec vous, vous répondrez qu'une affaire imprévue me retient dehors, et que je rentrerai le plus tôt possible.

— Suffit.

— Donnez-moi votre numéro...

— Voici.

Le cocher tourna bride de nouveau et s'éloigna.

Amanda, baissant sur sa figure la voilette épaisse de son chapeau, se dirigea vers l'établissement dont Ovide venait de franchir le seuil, qui n'était autre que le Rendez-vous des boulangers.

En passant elle jeta un coup d'œil dans la boutique où se trouvaient un comptoir de marchand de vin et deux ou trois petites tables rondes.

Cette boutique n'était occupée que par le patron assis au comptoir, mais on voyait au tond, par la porte ouverte, une vaste salle au milieu de laquelle se dressait une table de dimensions tout à fait inusitées.

Autour de cette table allaient et venaient des servantes, puis, au fond, près d'un fourneau, l'homme en qui l'essayeuse reconnaissait Ovide Soliveau.

Amanda entra résolument dans la boutique et demanda au marchand de vin :

— Avez-vous un cabinet, monsieur?

— Oui, madame... un cabinet tout frais... en voilà la porte.

Et le patron désignait le cabinet que nous connaissons et qu'un vitrage séparait de la grande salle.

— Veuillez me le donner, — reprit Amanda, — et me faire servir à déjeuner...

— Qu'est-ce que madame mangera?

— N'importe quoi... Ce que vous aurez, une tranche de viande chaude ou froide, avec une demi-bouteille de vin blanc et de l'eau de seltz.

— Tout de suite, madame, donnez-vous la peine d'entrer...

Amanda se glissa dans le cabinet dont elle referma la porte derrière elle.

— D'ici je ne le perdrai pas de vue, — se dit-elle en soulevant un des coins du rideau de mousseline étendu sur le vitrage, — je le verrai sortir... je le suivrai, s'il le faut, jusqu'à ce soir, et je parviendrai à savoir où il demeure et ce que signifie ce nouveau déguisement...

En ce moment le bruit d'une conversation dans la grande salle arriva très distinctement jusqu'à la jeune femme par le vasistas entr'ouvert. Étonnée d'entendre si bien les voix, elle prêta l'oreille.

— Voyons, voyons, il ne faut pas me faire jaboter si Tongtemps que ça, mon petit Bourguignon, — disait la maîtresse du lieu, — j'ai delà besogne ce matin, par-dessus la tête, vous le savez bien... — Qu'est-ce que vous voulez pour déjeuner?

— Comme d'habitude, la maman...

— Ne mangez pas trop, c'est un bon conseil que je vous donne... Sans ça vous n'aurez plus faim pour le repas de tantôt...

— Soyez paisible, la maman... On veillera sur son appétit.

^ Vous avez promis qu'on rirait, — fit la servante Marianne en continuant à mettre le couvert.

— J'ai promis... je tiendrai... vous verrez... je ne vous dis que ça!... — Servez-moi vite... je meurs de faim...

— La soupe est trempée... — dit la patronne.

— Où vais-je me mettre?

— Au fond de la salle... — Vous voyez qu'on a réservé des tables pour les clients. — Allez vous asseoir... je vous sers de suite...

Ovide se dirigea vers une des petites tables placées près de la cloison séparant la grande salle du cabinet.

. Si Amanda avait un instant douté que l'homme qu'elle venait de suivre fût positivement l'ex-baron de Reiss, le son de sa voix lui eût enlevé ses doutes.

L'identité, pour elle, était indiscutable.

On venait de lui servir une omelette et une tranche de jambon.

Ovide, très préoccupé de ce qu'il avait à faire, ne se doutait même pas qu'il y eût quelqu'un dans le cabinet.

Marianne vint mettre son couvert et plaça devant lui une écuelle remplie de soupe aux choux.

— Voilà toujours un commencement, — fit-elle. — Je vais vous apporter au pain, du fromage et du vin...

— Oui, dépêchez-vous, ma brave fille, et je vous montrerai quelque chose...

— Quoi donc?

Paul Harmant s'approcha de nouveau de la porte et sonna à plusieur» reprises.

— Vous verrez...

Amanda, debout auprès du vasistas entr'ouvert, ne perdait pas une seule des paroles échangées.

A travers les rideaux mal joints, elle apercevait Ovide lui tournant le

dos.

Marianne revint et plaça sur la table les objets annoncés.

— Maintenant, — reprit-elle, — qu'est-ce que vous allez me montrer?

— Ah! ahl curieuse!... vous êtes pressée. — Eh bien 1 vous allez voir...

Ovide tira de sa poche deux petites boîtes de maroquin, l'une rouge et l'autre noire.

Il ouvrit celle de maroquin rouge.

Sur une doublure de velours bleu brillait une paire de boucles d'oreilles.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous dites de ça? — demanda-t-il.

— Dame ! je dis que c'est du joli et que ça vaut de l'argent! — Est-ce que c'est un cadeau que vous comptez faire à maman Lison?

— Tout juste.

— Eh bien ! c'est gentil de votre part, et la pauvre chère femme sera bien contente !

— Je le désire et je l'espère.

— Moi, j'en suis sûre... — Dans l'autre boîte qu'est-ce qu'il y a?

— Encore une paire de boucles d'oreilles.

— Vous lui en donnerez deux paires, alors?

— La seconde n'est point pour elle.

— Pour qui donc?

— Pour vous, Marianne...

La servante devint rouge jusqu'aux oreilles.

— Pour moi! — répéta-t-elle.

— Oui, ma fille... et dites-moi si elles sont de votre goût... Ovide ouvrit le second écrin.

Marianne poussa un cri de joie.

— Mais c'est magnifique! — s'écria-t-elle. — Vous vous moquez, bien sûr, en disant que c'est pour moi...

— Je ne me moque pas du tout, et je suis enchanté de vous être agréable. .

— Oh! merci, monsieur Pierre!... merci!... merci! — Vous êtes trop gentil! — Je les mettrai quand j'irai m'habiller pour servir...

— C'est ça, ma fille...

La servante referma la' petite boîte, la glissa dans sa poche et reprit :

— Monsieur Pierre, j'aime bien qu'on chante... Vous nous chanterez des bêtises, hein?

— Tant qu'on voudra....

— Faudra faire chanter tout le monde.

— Tout le monde chantera...

— Même la maman Lison ?

— La maman Lison comme les autres...

— C'est ça qui serait drôle, mais je crois bien que vous n'y parviendrez

pas... — Elle a toujours l'air de partir pour un enterrement... — Imoossible de l'égayer...

— Si vous vouliez, Marianne, ce serait bien facile...

— Comment ça?

— Il ne s'agirait que de la rendre un peu pompette... de lui donner un petit plumet...

— Mais ce n'est pas moi qui verserai à boire...

— Inutile qu'elle boive beaucoup...

— Alors, comment ça dépend-il de moi?... — Qu'est-ce qu'il faudrait faire?

A cette minute précise la patronne appela Marianne.

— Attendez une minute... — fit la servante. — Je vais revenir.

Et Marianne se rendit aux fourneaux où la maîtresse du logis avait un ordre à lui donner.

Au bout de deux ou trois minutes, elle accourut rejoindre Soliveau.

— Vous disiez donc, — reprit-elle curieusement, — qu'il ne faudrait pas qu'elle boive beaucoup, maman Lison, pour être un peu pompette et se mettre en gaieté...

— Je disais cela... — On boira des liqueurs, n'est-ce pas, après le café?...

— Et pendant, et même avant... Ce sera un banquet où rien ne manquera...

— Alors, nous pouvons nous entendre... — Après le café je dirai aue je paye ma bienvenue... Je ferai mon cadeau à maman Lison, et on l'arrosera d'un verre de vraie chartreuse. — Eh bien ! il ne s'agit que de verser dans un des carafons, que vous mettrez de côté, une cuillerée d'une certaine liqueur que j'ai apportée...

— Si ça allait lui faire du mal, à cette pauvre femme!... — s'écria Marianne.

— Du mal! jamais de la vieil — répliqua Soliveau; — ça la rendra gaie, tout simplement, et nous lui ferons chanter ensuite ce que nous voudrons, même des gaudrioles.

— Vous m'assurez que ça ne peut pas l'indisposer? — reprit Marianne avec insistance.

— jb vous le jure, foi de Dijonnais et de bon enfant!

— Eh bien! alors, ça va?

— Quand je me lèverai pour faire un spiche, vous vous apprêterez,

poursuivit Ovide ; —je demanderai de la chartreuse afin d'arroser mon cadeau, et vous remplirez le verre de maman Lison...

— Mais si j'en versais aux autres? — demanda la servante.

— Ah! pas de plaisanterie! tout le monde aurait un plumet...

— Ça serait rigolo...

— Non, car on ne s'entendrait plus... caserait à qui parlerait et chanterait le plus fort.

— Au fait, c'est vrai... — Je tiendrai deux carafons, chacun d'une main et, sans en avoir l'air, je ne verserai qu'à maman Lison de celui qui sera préparé...

— C'est bien ça...

— Où est-elle, votre liqueur?

— Il faudrait me donner un carafon de chartreuse... — je la verserai moi-même, car vous pourriez en mettre trop. — Alors l'effet serait manqué... Au lieu de la gaieté, ce serait le sommeil qui viendrait...

— Je vais chercher ce qu'il vous faut...

Marianne s'approcha d'une table sur laquelle le sommelier transvasait des alcools de diverses couleurs dans de petits flacons numérotés. — Chaque numéro constatait le nombre de petits verres que le récipient pouvait contenir.

— Jacques, — demanda-t-elle, — vos caraions de chartreuse sont-ils prêts?

— Oui, mamzelle Marianne...

— Donnez-m'en un, s'il vous plaît...

— Les voilà, choisissez vous-même. .

La servante en prit un et rejoignit Ovide.

Celui-ci avait d'avance tiré de sa poche le flacon acheté à New-York et dans lequel il restait, nous le savons, les trois quarts du liquide.

Il retira du carafon la valeur d'un petit verre de chartreuse, qu'il remplaça par la même quantité de liqueur canadienne. Il agita pour opérer le mélange, reboucha le carafon et le tendit à Marianne en lui disant :

— Surtout ne le mêlez pas avec les autres !

— Soyez tranquille... — répondit-elle en le mettant da^s sa poche. — Je sais où le placer et je ne me tromperai pas...

Ovide se frotta les mains.

— Ma parole, je crois que nous allons bien rire! — s'écria-t-il joyeusement.

— J'en ris d'avance! — appuya la servante.

Et elle quitta le Dijonnais pour reprendre ie cours de ses travaux. Le misérable acheva tranquillement son déjeuner.

L'ex-employé de la mairie de Joigny vint lui ouvrir... LlV. 136. — H. GEFFROY.édit. — Reproduction iQlardiie. i^O

Pas une des paroles échangées entre lui et Marianne n'avait échappé à M"* Amanda, nous le savons.

Passant tour à tour de la surprise à la stupeur, puis à l'épouvante, elle se demandait quelle était la personne qu'on appelait maman Lison, et à qui Ovide Soliveau voulait faire boire l'infernale liqueur qui avait failli la tuer elle-même à Bois-le-Roi.

Quel crime cet homme avait-il donc encore à commettre? Quels projets sinistres échafaudait-il?

Une sueur froide mouillait les tempes de l'essayeuse de M"" Augustine.

Ce qu'elle venait d'entendre lui causait une oppression singulière, l'anéantissait en quelque sorte.

Tout à coup elle releva la tête, et sa physionomie devint énergique, tandis qu'une flamme passagère s'allumait sous ses paupières.

Par Tentre-bâillement du rideau elle jeta un regard sur Ovide qui venait de quitter sa chaise et allumait une cigarette.

La maîtresse de l'établissement s'approcha de lui.

— Eh bien! avez-vous trouvé du travail? — lui demanda-t-elle.

— Pas encore, mais je me suis présenté hier dans une maison du quartier et on m'a dit de repasser aujourd'hui, — répondit-il. — J'y vais.

— Bonne chance, alors.

— Merci, la bourgeoise!

— Vous savez qu'on se met à table à midi sonnant.

— Oui, oui. — Aucun danger que je m'attarde... —Je serai là d'avance pour prendre un bitter... — II n'est que dix heures, j'ai grandement le temps de faire ma course.

— Allez donc et revenez vite.

Ovide quitta la grande salle, traversa la boutique donnant sur la rue, et sortit du Rendez-vous des boulangers.

Amanda avait suivi de l'œil tous ses mouvements.

Elle le vit s'éloigner, mais ne bougea pas.

Quoique son repas fût achevé, elle attendit quelques minutes dans une immobilité complète.

Marianne vint débarrasser la table sur laquelle Ovide avait déjeuné.

M"« Amanda, approchant alors sa bouche du vasistas entr'ouvert permettant d'entendre tout ce qui se disait dans la salle, et réciproquement, appela d'une voix un peu basse, mais très distincte :

— Mademoiselle Marianne...

La servante regarda tout autour d'elle d'un air ahuri, et demanda :

— Qui me parle?

— Moi.

1084 LA PORTEUSE DE Pi^ IN

— Où ça, vous?

— Dans le cabinet... — Voulez-vous venir un instant?... J'ai quelque chose à vous dire.

— J'y vas...

Amanda ferma le vasistas et laissa retomber le rideau. Marianne parut.

— Vous avez besoin de moi, madame? — fit-elle en entrant.

— Oui, mademoiselle.

— Tout à votre service... — De quoi s'agit-il?..-

— Je vais vous l'apprendre... — il y aura un grand repas chez vous, aujourd'hui...

— Oui, madame, un banquet en l'honneur de Lise Perrin, qu'on appelle généralement dans le quartier maman Lison.

— Quelle est cette maman Lison? ,

— Une brave porteuse de pain qui a failli être écrasée samedi dernier, rue Gît-le-Cœur, par un échafaudage dégringolant du haut d'une maison en construction...

Amanda se sentit frissonner.

Marianne poursuivit :

— Tous les garçons boulangers, tous les porteu'AS et les porteuses de pain du quartier aiment maman Lison... — Ils se sont cotisés pour lui offrir un banquet de réjouissance...

— Et, cette brave femme, vous l'aimez aussi sans doute, vous, mademoiselle Marianne?

— Mais certainement que je l'aime I... — C'est une si digne créature...

— Eh bien! alors, Marianne, vous ne ferez point ce que l'homme avec qui vous causiez tout à l'heure vous a conseillé de faire...

La servante demeura stupéfaite.

— Comment savez-vous? — balbutia-t-elle au bout d'un instant. M"^ Amanda étendit sa main vers le vitrage et dit :

— Le vasistas était ouvert, j'ai tout entendu...

— Alors^ madame a dû comprendre qu'il s'agissait d'une simple plaisanterie... d'une farce inoffensive... — On veut s'amuser un brin et rendre gaie maman Lison qui a toujours l'air de broyer du noir...

-2- Vos intentions ne sont pas mauvaises, je lésais, Marianne, mais vous y renoncerez.

— Pourquoi ça? — Croyez-vous que le Dijonnais ait mis dans le flacon quelque chose qui puisse faire du mal à maman Lison?

— .Je crois qu'il agit dans un but qui n'est pas du tout celui d'égayer la pauvre femme.

— Vous connaissez donc le Dijonnais, madame?

— Je le connais, et je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré au monde que cet homme a de méchants desseins... — En conséquence, je vous supplie de ne le point aider à les exécuter.

— De méchants desseins? — répéta Marianne tremblante.

— Oui. — Marianne, voulez-vous gagner deux cents francs?

— Tout de même.

— Et empêcher qu'on ne commette une action odieuse?

— Oui, madame, je le veux bien, et même je le désire, pas tant pour les deux cents francs que pour empêcher le mal... Moi qui croyais ce monsieur Pierre un si brave homme, et qui ai accepté de lui un cadeau!...

— Ce cadeau, gardez-le...

— Ah! le brigand, qui voulait me faire complice d'une méchanceté contre maman Lison ! — Si je pouvais lui rendre la monnaie de sa pièce en lui jouant un bon tour!...

— Vous le pouvez, Marianne...

— Vrai? — Et comment?

— De la manière la plus simple... — En lui versant, à lui, ce qu'il vous a dit de verser à la porteuse de pain...

~ Tiens!... Mais c'est une idée, ça, madame, et une fameuse 1 Si ça devait faire mal à maman Lison, il en sera le mauvais marchand...

— La dose que j'ai vu verser pouvait être dangereuse pour une femme, mais non pour un homme, — répondit Amanda. — Il boira, et alors, Marianne, vous verrez quelles étaient ses véritables intentions... — L'ivresse viendra... Avec l'ivresse le besoin déparier... un besoin irrésistible... Alors, il avouera tout haut, devant tous, ce qu'il voulait faire et quels motifs le poussaient à agir. . . — Ce Dijonnais est un ennemi de maman Lison. — Pourquoi? Je n'en sais rien, mais le fait est sûrl ! — Il ne faut pas que la pauvre femme tombe dans un piège abominable tendu parlai...

— Et, — repritMarianne, pouvant à peine croire ses oreilles, — il parlera quand il aura bu? — Il dira beaucoup de choses sur lui-même? — Il se confessera publiquement?

— Oui, ma fille.

— Eh bien! madame, je vous garantis que maman Lison ne boira pas une seule goutte delà liqueur qu'il a préparée, et que c'est lui, le brigand, qui avalera la drogue! — Mais qu'est-ce donc que ce coquin-là?

— Un coquin, vous l'avez dit, et vous en aurez bientôt la preuve...

— Je vais avertir la patronne, moi^.

— Gardez-vous en bien, car on le chasserait, et nous ne pourrions cavoir alors de sa propre bouche quel était son véritable but...

— C'est vrai... — Nous le saurons quand il aura bu... — Donc, il faut le laisser boire., et il boira, je vous en fiche mon billet...

— Vous n'oublierez rien de ce qu'il vous a recommandé de faire? — répéta M"® Amanda.

— Non, madame, soyez tranquille... — répéta Marianne. — J'aurai à la main mes deux carafons, et je mettrai dedans le coquin, carrément. .. Vous verrez... — Mais au fait, le verrez-vous?

— Oui.

-7- Et, comment?

— Je serai ici, dans ce cabinet... — Je vous demande au sujet de ce que je viens de vous dire le secret le plus absolu...

— Vous pouvez y compter... — Je me mordrais la langue jusqu'au sang plutôt que de lâcher un mot mal à propos...

Amanda tira de son porte-monnaie deux billets de banque de cent francs chacun, et les tendit à la servante.

— Voilà ce que je vous ai promis... — fit-elle. Mariane repoussa la main de la jeune femme et répliqua :

— Gardez-les, madame, je vous prie ..

— Mais...

— Il n'y a pas de mais qui tienne!... — Inutile d'être payée pour faire une bonne action et pour démasquer un coquin...

— C'est bien, cela, ma fille, c'est très bien. — J'insiste cependant pour que vous preniez cet argent... — Vous pourrez si vous voulez le donner à maman Lison, la porteuse de pain, qui certainement n'est pas riche...

— De votre part, alors, madame?

— Non, de la vôtre...

— Ce ne serait point naturel... — Une pauvre fille ne peut faire de pareils cadeaux. — Je les remettrai à la patronne qui s'en chargera...

— Soit... — Mais vous serez discrète...

— N'ayez crainte...

— Je serai ici à midi, et je demanderai à dîner... — Arrangez-vous de façon à ce que le Dijonnais ne puisse me voir...

— Il ne vous verra pas...

— Et prenez ce que je vous dois, — ajouta l'essayeuse de M"® Augustine en donnant à Marianne une pièce de dix francs.

La servante alla se faire rendre la monnaie au comptoir et prévint le patron que le cabinet était retenu pour midi par la personne qui s'y trouvait en ce moment.

Ensuite elle rapporta la monnaie et, après avoir formulé une dernière recommandation, Amanda quitta l'établissement de la rue de Seine.

C'était une bonne fille que Marianne, un cœur d'or.

Elle aurait volontiers raconté par le menu ce qui s'était passé, afin de mettre à la porte le mauvais drôle qui se préparait à jouer un tour à maman Lison.

Mais, ayant promis de se taire, elle comptait bien tenir sa parole.

Elle voulait savoir, en outre, ce que dirait le Dijonnais après avoir bu le singulier mélange qu'il destinait à la porteuse de pain.

Marianne éprouvait un fort grand embarras relativement aux deux cents francs.

A coup sûr, si elle s'adressait à la patronne, celle-ci la questionnerait

Que répondrait-elle?

Tandis qu'elle songeait à ces choses, la patronne, précisément, l'appela.

IMarianne se hâta d'accourir et fut accueillie par ces mots :

— Ah çà! qu'est-ce que tu fichais dans le cabinet, paresseuse?

— Ma foi, madame, je causais...

— Tu choisissais bien ton moment, quand l'ouvrage presse et qu'on ne sait où donner de la tête!!

— Il s'agissait de maman Lison...

— Ah ! bah !... et à quel propos?

— C'est une dame qui m'avait appelée et qui m'a mis ça dans la main... Et Marianne présentait les billets de banque à la patronne, qui s'écria :

— Ça!... mais c'est deux cents francs, ça!

— Oui, madame...

— Et c'est pour maman Lison?

— Parfaitement, oui, madame...

— Eh bien ! si c'est ainsi, tu avais raison de bavarder... — Tu lui donneras cette jolie somme au dessert, à la brave femme.

— J'aime mieux que ce soit vous qui la lui donniez, patronne...

— Comme tu voudras... je m'en chargerai volontiers... — Maintenant jette un coup d'œilà latable... — Vois si tout est en ordre, tu iras ensuite faire un peu de toilette, et quand tu reviendras j'irai me requinquer à mon tour.

> Marianne s'empressa d'obéir.

M"« Amanda ayant du temps devant elle, peu de temps, il est vrai, pensa qu'il était indispensable d'aller prévenir M"»" Augustine qu'une affaire importante l'empêchait d'occuper sa place habituelle au salon d'essayage.

Elle prit donc une voiture et se rendit rue Saint-Honoré. — Elle aurait

1088 l^A PORTEUSE DE PAIN

bien souhaité prévenir aussi Raoul Duchemin et Etienne Castel, mais, ne sachant pas où ils se trouvaient, ce désir ne pouvait se réaliser. - - Elle y renonça.

Ovide, en sortant du Rendez-vous des boulangers était allé rue Jacob où il avait déposé un mot chez M. Thiercelet, l'homme qui devait lui remettre des lettres de recommandation pour Buenos- Ayres.

Il lui donnait rendez-vous pour le lendemain et l'invitait à déjeuner.

Le Dijonnais s'était rendu compte de tout ce qu'il avait à faire avant son départ, fixé au lundi suivant.

Le vendredi, il déjeunerait avec ledit Thiercelet.

Il irait ensuite à Courbevoie, trouver Paui Harmant, toucherait les cinq cent mille francs promis et dînerait en compagnie du pseudo-cousin.

Le samedi, il terminerait ses acquisitions.

Le dimanche, il ferait porter ses malles à la consigne de la gare du Havre, et le lundi matin il filerait par l'express pour s'embarquer le soir sur un steamer transatlantique.

Ses papiers, bien en règle, reposaient dans son portefeuille.

Ovide n'avait point à songer à l'emploi de son temps pour la soirée du jour même où allait avoir lieu le banquet offert à la porteuse de pain.

— J'irai passer deux ou trois heures n'importe où... — Dans un théâtre ou dans un café-chantant... — se disait-il.

Le dépôt de la lettre effectué chez M. Thiercelet, il flâna dans les environs de la rue Jacob, attendant que le moment fût venu d'aller prendre un bitter au Bendez-vous des boulangers.

Jeanne Fortier, pendant ce temps, se faisait belle, pour employer l'expression dont elle-même s'était servie.

La pauvre femme pleurait de joie en détaillant à Lucie les marques d'estime et d'affection qu'on lui prodiguait et qui la rehaussaient à ses propres yeux.

— Je voudrais que vous soyez là, chère mignonne.... — lui disait-ellei —je serais si heureuse que vous voyiez combien ces braves gens m'aiment...

— Qui ne vous aimerait, maman Lison ? — répondait la jeune fille. — Pour ne point vous aimer, il faudrait n'avoir pas de cœur...

Et elle aidait Jeanne Fortier, — sa mère, — à s'habiller. Midi approchait. — Il fallait du temps pour aller du quai Bourbon à la rue de Seine.

La porteuse de pain embrassa Lucie avec effusion, et partit.

— Brave femme!! —pensa la jeune fille en la regardant descendre l'escalier. — Je la chéris comme si elle était ma mère ! !

Et elle entra dans sa petite chambre qui lui parut plus triste que de coutume.

L'évadée de Clormont se laissa tomber dans les bras que lui tendait la maîtresse

de rétablissement.

LlV. 137. — H. GEFFROY. édlt. — Reproduction interdlle

En quittant Duchemin, Etienne Gastel, nous le savons, s'était fait conduire aux ateliers de Paul Harmant.

Celui-ci venait de rentrer après avoir déjeuné avec Lucien Labroue.

11 était seul dans son cabinet.

Lucien, ayant à surveiller des travaux dans les ateliers d'ajustage, traversait la cour pour s'y rendre lorsqu'il aperçut Etienne se dirigeant vers les bureaux.

11 le reconnut et alla vivement à sa rencontre.

Etienne, de son côté, hâta le pas en souriant. Les deux hommes se serrèrent la main.

— Vous, ici, mon cher artiste ! — lui dit Lucien.

— Comme vous voyez, mon jeune ami...

— Quel motif vous amène?

— Une fantaisie... — J'ai envie de visiter les ateliers... — Je songe à mettre dans un tableau un intérieur a'usine... — M. Harmant est-il ici?

— Nous avons déjeuné ensemble et nous venons de rentrer... — Voulez-vous que je vous conduise à son cabinet?

— Vous me ferez plaisir...

Lucien servit de guide à l'artiste.

— J'ai vu M'i' Mary tout à l'heure... — fit celui-ci tout en marchant.

— La pauvre enfant n'a plus que quelques jours à vivre...

— Ahl monsieur, — répliqua Lucien avec un geste de découragement,

— je suis à bout de forces pour jouer le rôle que vous m'avez imposé dans un but qui m'est inconnu...

— Ce but, je vous le répète, est votre bonheur. — Ayez confiance en lï^oi... — L'attente, désormais, sera courte...

— Mais je souffre le martyre en jouant une comédie qui me semble

sacrilège!...

— Plus vous souffrirez, plus votre bonheur sera grand! — C'est la loi des contrastes... A propos, je vous invite à dîner aujourd'hui avec M. Paul Harmant et moi...

— J'accepte bien volontiers...

Ou était arrivé au bâtiment des bureaux. Lucien frappa à la porte du cabinet du maître.

Entrez... — dit Paul Harmant depuis l'intérieur.

Le jeune homme ouvrit.

— Une, visite inattendue, monsieur... — fît-il. Le millionnaire aperçut Etienne Castel.

— Ah! parbleu, oui! — s'écria-t-il en se levant pour aller lui tendre la

1092 LA PORTEUSE UE PAlM

main. — Très inattendue, mais très bienvenue! ! — Quel motif vous amène h Courbôvoie, cher monsieur Castel?

Malgré la profonde répugnance qu'Etienne éprouvait à l'endroit du grand industriel, il ne put faire autrement que de prendre et de serrer la main tendue vers lui et répondit :

— La curiosité...

— La curiosité! — répéta le millionnaire. — Vraiment?

— Mon Dieu, oui...

L'artiste réédita l'explication que nous venons de l'entendre donner à Lucien, puis il ajouta :

— C'était une idée fixe chez moi, et je me suis présenté ce matin à l'hôtel de la rue Murillo, comptant vous prier de m'amener avec voua à Courbevoie...

LU

— Vous avez vu ma fille? — demanda Paul Harmant.

Oui, — répondit l'artiste, — et M"« Mary m'a affirmé que vous resteriez à l'usine toute la journée.

.- C'est, en effet, mon intention... — J'ai des notes à classer... tout un monde de notes!...

— Je vous dérange, alors?...

— En aucune façon... — Le classement en question peut se remettre, et votre bonne visite "sera pour moi. au milieu de mes travaux, une distraction précieuse...

— Il est convenu, n'est-ce pas, que nous dînerons ensemble? — reprit

Etienne Castel.

— Chez moi. — fit le millionnaire.

— M"« Mary m'a dit que vous ne deviez point rentrer... — Elle ne

vous attend pas...

— J'avais en effet un rendez-vous pour ce soir, mais une dépêche qui

vient de m'arriver le contremande...

— Raison de plus pour accepter mon invitation. — Nous retournerons' à Paris et nous irons dîner au cabaret... — M. Labroue a bien voulu me promettre d'être des nôtres... — Je vous préviens, cher monsieur Harmant, qu'en refusant vous me désobligeriez beaucoup...

— J'accepte donc, et avec le plus grand plaisir... Ma soirée vous appartient.

— l\Ierci...

Lucien avait quitté le cabinet pour aller diriger un travail important.

LA POIlTl'.USE DE PAIN

Il s'étendit sur le chaperon du uiur; retenant son souffle, il demeura aux aguets...

— Permettez-moi de vous montrer le chemin des ateliers. — fit Paul Harmant en prenant son chapeau; — nous visiterons tout. Je ne vous terai grâce d'aucun détail.

— Je vous en saurai un i;ré infini.

Les deux hommes allaient sortir du bureau lorsque le concierge de l'usine se présenta, une dépêche à la main.

— Pour monsieur, — dii-il.

Paul Harmant prit le télégramme.

— Ce doit être notre dépêche, — pensa l'artiste,

— Vous permettez? — fit le millionnaire.

— Certes! — Ne vous occupez pas de moi, je vous en prie. L'ex-Jacques Garaud s'approcha de la fenêtre et déchira l'enveloppe du

télégramme.

Il lut et son front se rembrunit.

Etienne Castei l'observait à la dérobée.

— Que signifie cela? — se demanda l'industriel en pliant la dépêche et en la mettant dans sa poche. — Ce matin il contremandait le rendez-vous donné, et voici maintenant qu'il m'en assigne un autre... — Que se passet-il donc?

— Vous semblez soucieux, — dit l'artiste. — Est-ce un ennui qui vous «rriveî

— C'est un ennui, en effet, car une affaire imprévue et très urgente me force à décliner l'invitation acceptée par moi tout à l'heure avec tant de plaisir... — Je dois être à neuf heures chez un de mes clients.

— Vous y serez, cher monsieur Harmant, et sans rien changer à nos projets, — répliqua le peintre. — Nous dînerons à six heures précises dans le quartier où vous avez affaire, et à huit heures et demie vous nous quitterez sans façon pour aller chez votre client.

— Mais...

— Oh! il n'y a pas de mais qui tienne! — interrompit Etienne Castei en riant; — j'insiste, et je maintiens mon droit! — Vous ne me priverez pas aussi facilement que vous le croyez du plaisir de passer deux heures à table en votre compagnie...

— Allons, je me rends. — Mais à huit heures et demie vous me permettrez de vous quitter...

— C'est convenu. — Dans quel quartier vous appellera votre rendezvous?

— Dans le quartier Saint-Lazare, place de l'Europe.

— Eh bien ! je connais, place du Havre, un restaurant possible... Nous y arriverons à six heures moins cinq minutes. — A six heures nous nous mettrons à table, et vous serez libre en temps opportun...

— C'est dit. — Allons visiter mes ateliers.

Et Paul Harmant se fît le cicérone de l'artiste au milieu du dédale de l'usine.

Etienne Castei pensait tout bas :

— A coup sûr le rendez-vous en question est celui que lui assigne notre dépêche signée : Ovide... — Il ne doit point aller place de l'Europe, mais

LA PORTEUSE DE PAIN 109!î

dans les environs... Peu importe d'ailleurs... — Raoul Duchemin ne nous perdra pas de vue et le suivra en quelque endroit qu'il se rende...

Nous laisserons le millionnaire et l'artiste visiter la fabrique dans tous ses détails, et nous rejoindrons Tex-employé de la mairie de Joigny.

Celui-ci avait attendu pendant une heure, sa jumelle braquée sur la porte de l'usine.

Il avait vu Etienne Castel descendre de voiture, entrer dans la cour, y rencontrer Lucien Labroue et disparaître en sa compagnie.

— Paul Harmant est là, — se dit Raoul Duchemin ; — je vais me procurer une pince et une voiture.

Il traversa le pont et tlâna dans les rues de Courbevoie jusqu'à ce qu'il eût trouvé la boutique d'un quincaillier-taillandier.

Là il fit l'emplette non seulement d'une pince, mais d'une scie à main, d'un tournevis et d'un ciseau à froid.

— Deux précautions valent mieux qu'une, — pensait-il, en faisant envelopper solidement ses acquisitions dans une feuille de papier fort épais.

Ensuite il se dirigea vers la station des voitures, prit un fiacre à l'heure, mit son paquet sur l'une des banquettes et donna l'ordre au cocher de le conduire à l'endroit où il avait établi son observatoire.

Là il s'arma de patience, et tua le temps de son mieux en fumant force cigarettes.

A cinq heures il vit Paul Harmant sortir de l'usine avec Etienne Castel et une troisième personne qui n'était autre que Lucien Labroue.

Tous trois s'installèrent dans le coupé de régie gardé par l'artiste depuis le matin.

Raoul Duchemin dit à son cocher :

— Un coupé de louage va traverser le pont, — je vous le montrerai au passage... — Il faut le suivre et vous arranger pour ne pas le perdre de vue... — Je vous donnerai vingt francs de pourboire...

— On le suivra... — répondit le cocher. — Pour vingt francs je crèverai s'il le faut mon poulet d'Inde. — Ça m'est égal... — il est au bourgeois...

Puis il attendit, le fouet en main.

Le coupé d'Etienne Castel apparut, débouchant du pont.

— Est-ce celui-là? — demanda le cocher à Raoul en se penchant vers la portière.

— Oui, — répliqua le jeune homme.

— Alors, en chasse! — Allons-y gaiement...

A six heures moins un quart les deux voitures s'a'^rètaient place du Havre, à vingt pas de distance l'une de l'autre.

Les trois hommes descendirent du coupé de régie et entrèrent dans le restaurant qui se trouve à côté du passage.

Duchemin quitta son fiacre, paya son cocher, et à son tour franchit le seuil du restaurant.

Il jeta un coup d'œil autour de la salle, n'y vit point ceux qu'il cherchait et appela un garçon.

— Vous avez des cabinets particuliers? — lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur... — Au premier...

— Le restaurant a-t-il une autre issue que celle donnant sur la rue?

— Il a celle-ci, monsieur, sur le passage...

— Et aucune autre?

— Aucune autre, monsieur...

— C'est bien... merci... — Servez-moi à dîner.

Et Raoul s'installa à une table d'où il voyait les deux portes de sortie.

Laissons le jeune homme en observation et retournons, rue de Seiae, au Rendez-vous des boulangers.

Il était midi moins un quart.

Tous les souscripteurs du banquet offert à la porteuse de pain se moatraient ex-acts, et sirotaient des apéritifs en attendant l'héroïne de la fête qui n'était point encore arrivée.

Depuis dix minutes M"® Amanda, revenue chez M™^ Augustine avec la permission de s'absenter, sil le fallait, toute l'après-midi, avait pris possession du cabinet où Marianne s'apprêtait à la servir.

— Vous ferez ce que vous m'avez promis, n'est-ce pas? — demanda l'essayeuse à la servante.

— Je le ferai, madame, et sans hésiter... — Ne craignez rien ! Puis Marianne retourna dans la salle du banquet.

Malgré l'animation verbeuse et bruyante dont il faisait parade au mihea des groupes, Ovide Soliveau se sentait fort inquiet.

Il ne voyait point les personnages sur lesquels il comptait, c'est-àdire les agents de la sûreté, qui cependant ne pouvaient manquer de venir après la dénonciation du matin et qu'il devinerait du premier coup d'œil.

Marianne vint à passer près de lui.

— Eh bien ! ma bonne fille, — lui dit-il, — avons-nous mis nos boucles d'oreilles?...

— Bien sûr que oui! — répondit la servante en les lui montrant, — et même qu'elles me vont joliment!

Ovide se pencha vers elle, comme pour regarder les bijoux en question, et poursuivit à voix basse :

— Vous n'avez rien oublié de ce dont nous sommes convenus?

Marianne se rendit aux fourneaux où la mailresse du logis avait un ordre à lu. donner.

LlV. 138. H. GEFFROY. édlt — Reproduction Int^pJlte. loo

— Non, non, soyez paisible! — Mon carafon est prêt. — Je m'en servirai après le café.

Et Marianne appelée par sa patronne s'esquiva.

En ce moment un sous-officier du train des équipages venait d'entrer dans la salle, accompagné d'un bon paysan d'une soixante d'années.

Soliveau les enveloppa d'un regard perçant, et le nuage qui couvrait son front se dissipa.

— Voilà les agents... — murmura-t-il. — N'importe qui se laisserait prendre à leurs déguisements, mais moi j'ai l'œil américain... — Tout va bien...

Le gredin ne se trompait point.

Les deux nouveaux venus étaient en effet Brichard et Montel, les deux hommes expédiés par le chef de la sûreté.

— Oh! oh !... paraîtrait qu'on est en fête chez vous?... — dit le faux paysan à Marianne. — Ça va-t-il vous empêcher de nous donner à déjeuner, ma fille?

— Mais pas du tout, messieurs... — répliqua la servante. — Venez par ici, je vais vous installer à une table oh on vous servira...

Et elle les conduisit à l'endroit où le ma'.'n Ovide s'était placé, par conséquent tout près du vitrage.

LUI

Les deux agents s'installèrent.

— Vous serez bien là, je pense. — reprit Marianne.

— Parfaitement, — reprit Brichard, le faux paysan

— Êtes-vous pressés?

— Pas le moins du monde, — pourvu que nous puissions prendre le train de Versailles à cinq heures, c'est tout ce qu'il nous faut, — dit le sous-officier du train des équipages.

— Ça va bien, alors. — Vous entendrez rire et chanter tout à votre aise... — Qu'est-ce qu'il faut vous servir?

— Deux absinthes d'abord... Nous verrons après... Marianne fit apporter par un garçon les absinthes demandées. En ce moment une porteuse de pain entra en courant.

— Mes enfants, — cria-t-elle, — v'ià maman Lison qu'arrive... —Je viens de la voir tourner la rue...

— Attention, alors! — dit le Lyonnais. — Le plus ancien de la boulange, ici présent, donnera le bouquet.

Un homme de soixante et quelques années alla prendre un énorme bouquet posé sur une table et vint se placer dans les rangs des convives.

— Quand maman Lison entrera, — fit à son tour le Tourangeau. — Vous savez ce qui est convenu...

— Oui... oui...

— Maintenant, plus un mot...

Le silence s'établit comme par enchantement.

Brichard et Montel braquaient du côté de la porte leurs regards de policiers.

Jeanne Fortier parut.

— Vive Lise Perrin! — cria-t-on de toutes parts, et l'homme au bouquet vint au-devant de la porteuse de pain.

— Maman Lison, — lui dit-il d'une voix émue, — acceptez ce bouquet que vos bons amis sont contents de vous offrir en signe de réjouissance!

Un nouveau cri général de : Vive Lise Perrin! remplit la vaste salle. La porteuse de pain s'essuyait les yeux.

Le faux paysan se pencha vers le pseudo-sous-officier et lui glissa dans Toreille ces mots :

— Pas possible que cette brave femme soit l'évadée de Clermont...

— Attendons pour juger...

— Elle a l'air si honnête...

— Les apparences sont souvent trompeuses, et la preuve c'est que ni toi ni moi ne sommes ce dont nous avons l'air.

On se foulait pour embrasser la porteuse de pain qui, dominée par une émotion bien naturelle, ne savait plus auquel entendre.

Le Lyonnais lui tendit un verre.

Elle le prit d'une main tremblante et, avant de l'approcher de ses lèvres, murmura d'une voix presque indistincte :

— Mes amis... mes chers amis... je bois à votre bonne santé I...

— Le dîner est servi ! — A table! ! — dit la maîtresse du Rendez-vous des boulangers d'un ton de commandement.

Le Tourangeau et le Lyonnais installèrent Jeanne Fortier à la place d'honneur, et le bouquet qui venait de lui être offert occupa le milieu de la table dans un broc de faïence à fleurs.

Le banquet commença.

Ovide Soliveau se trouvait presque à côté de Jeanne, sur le môme rang, et par son entrain il égayait notablement les convives.

Nous ne donnerons point le menu du banquet, comme font les journaux bien renseignés quand il s'agit d'un repas officiel.

11 nous suffira de dire qu'il était copieux, et que pour une modique

LA PORTEUSE DE PAIN HOl

cotisation de six francs par tête la maîtresse de la maison avait superbement fait les choses.

Les deux agents de la sûreté profitaient de ce festin dans une certaine

mesure.

Le déjeuner qu'on leur servait leur semblait succulent.

Amanda, anxieuse, impatiente, attendait avec fièvre le dénouement de cette pièce qui, commencée en vaudeville, devait, selon toute apparence, finir en drame.

Elle seule trouvait le temps très long.

Il était trois heures et demie lorsqu'on mit le café sur la table.

La servante Marianne, prise de tremblements nerveux, guettait le signal que devait lui donner le Dijonnais.

Elle se dirigea vers la petite table sur laquelle s'alignaient les flacons

de liqueurs.

— Vous ne servirez pas la chartreuse, Jacques, — dit-elle au sommelier. — C'est moi qui m'en charge... x

— Suffit, Marianne...

La jeune fille, fouillant dans sa poche, en tira un carafon qu'elle plaça

en tète des autres.

Ovide, qui la suivait de l'œil depuis quelques minutes, remarqua ce

mouvement.

— Allons, — se dit-il m petto, — elle n'oublie rien. — Dans une demiheure, je crois que nous allons rire!

Il se leva.

— Ah! ah! — fit le Tourangeau. — Voilà le Dijonnais qui va nous en chanter une bieh bonne! ! — BVavo, Dijonnais ! — S'il y a un refrain à la chanson, nous le reprendrons en chœur... et de grand cœur!

— Oui! oui! qu'il chante! — qu'il chante! — cria-t-on de tous

côtés.

Soliveau mit la main droiie sur le côté gauche de sa poitrine et fit un

■ salut comique. .

— Je chanterai certainement, camarades, puisqu'on me fait l'honneur de m'y inviter, — répliqua-t-il ensuite; — je chanterai tant qu'on voudra et tout ce qu'on voudra... — mais auparavant je demande la parole...

— On te la donne à l'unanimité!... — fit le Lyonnais; — jabote, ma vieille! nous sommes tout oreilles !...

— Avant de venir au Rendez-vous des boulangers, — commença Soli veau, —je ne connaissais pas maman Lison, mes camarades, mais par vous j'ai appris à la connaître, à l'aimer et à l'estimer... C'est une digne et brave femme. Je suis heureux de lui offrir un petit cadeau, et je serai fier si elle veut bien l'accepter...

— Bravo ! bravo ! ! — Voilà une riche idée. On ne peut pas dire le contraire.

— Vas-y du cadeau, mon vieux Dijonnais, — fît le Tourangeau. — Montre-nous ça...

Ovide quitta sa place et se dirigea vers Jeanne Fortier, qui se leva et se tourna vers lui.

— Madame Perrin, — lui dit le misérable en lui présentant un petit écrin, — faites-moi le grand plaisir d'accepter cela, et le grand honneur de me permettre de vous embrasser.

Jeanne tendit ses deux joues sur lesquelles le complice de Paul Harmant posa deux baisers de Judas.

On applaudit avec enthousiasme ; puis aux applaudissements succédèrent ces mots, répétés autour de la table :

— Voyons le cadeau... voyons le cadeau...

Jeanne Fortier ouvrit la mignonne boîte de maroquin et poussa un cri d'admiration.

L'écrin passa de convive en convive, et son contenu fut admiré comme il convenait :

— Dijonnais, mon garçon, je vous félicite! Vous savez vous conduire avec les dames... — fit la maîtresse de l'établissement. — Pour un joli cadeau, c'est un joli cadeau ! Mais faut arroser ça...

— Tout est prévu... — répondit Ovide, — j'offre une tournée de vraie chartreuse...

— Vive le Dijonnais 1 — cria-t-on.

Marianne, entendant la réplique, était accourue avec deux carafons de liqueur d'un vert d'émeraude.

— A vous d'abord, maman Lison, — fit-elle. Jeanne tendit son verre..

La jeune servante le remplit jusqu'aux bords, puis elle reprit, en s'adressant à Soliveau :

— A vous, maintenant, monsieur le Dijonnais...

Avec une habileté de prestidigitateur, Marianne avait changé de main les flacons, et quand Ovide présenta son verre elle lui versa la chartreuse à laquelle il avait mêlé une dose de liqueur canadienne.

— A votre santé, maman Lison!... — s'écria le gredin. — Nous allons trinquer, s'il vous plaît.

— De tout mon cœur...

Les deux récipients se choquèrent, puis Soliveau et la porteuse de pain les vidèrent d'un seul trait.

AmanJtr, les tempes mouillées de gouttelettes de sueur, les yeux fixés sur Ovide, sur Jeanne Fortier et sur Marianne, par un entre-bâillement du

LA PORTEUSE DE PAliN MO^

rideau, n'avait pas perdu un seul mouvement des trois personnages que nous venons de nommer.

Lorsqu'elle vit Soliveau vider son verre elle eut dans les prunelles la lueur fauve d'un regard de tigresse.

— Tu es perdu, maintenant, bandit! — murmura-t-elle, — j'en jurerais ! — un pressentiment me l'annonce et ne me trompe pas.

La maîtresse du lîendez-vous des houlancjers s'avança vers la porteuse de pain et lui dit :

— Présentement, c'est à mon tour, maman Lison... — Il n'y a pas que les gens de la boulange qui soient vos amis et qui vous portent un grand intérêt; il y a aussi les personnes que vous fournissez, et voici ce que l'une d'elles m'a priée de vous remettre...

Et elle posa sur l'assiette de Jeanne les deux cents francs donnés par Marianne, mais changés par elle en pièces d'or. Un hurrah général accueillit cette largesse. Jeanne embrassa l'hôtelière.

— Nous nous sommes suffisamment attendris. .. — fit alors le Lyonnais. — Le moment est venu de s'égayer... — Il s'agit de chanter. — Chacun dira la sienne... — Je commence...

On se tut aussitôt pour écouter.

Ovide, les yeux fixés sur Jeanne, attendait l'effet de la liqueur canadienne.

Le Lyonnais termina sa chanson au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.

On trinqua de nouveau^

— Au Dijonnais ! — dit le Tourangeau. — C'est le tour du DijonnaisI !

— Oui... oui... oui...

Et sur l'air des lampions, les convives répétèrent en tapant des pieds :

— Au Dijonnais... au Dijonnais...

Ovidô se leva et, sans cesser de regarder la porteuse de pain, il entama une gaudriole empruntée au répertoire de l'Alcazar d'hiver.

Au milieu du deuxième couplet il s'arrêta et passa la main sur sca front.

La mémoire paraissait lui faire brusquement défaut.

— Te voilà en plan, ma vieille?... — fit le Lyonnais avec, un gros rire. «— Bois un coup, tu te souviendras...

Mais Ovide ne cherchait pas les derniers vers du couplet interrompu.

Un nuage venait de s'étendre tout à coup sur sa pensée.

L'effet de la liqueur canadienne commençait à se produire.

Marianne, prise d'une émotion instinctive, le regardait avec une sorte d'effroi.

Les deux agents de la sûreté, les coudes sur la table, dressaient l'oreille.

— Est-ce l'incident annoncé? — se demandaient-ils.

— Ça sera-t-il pour aujourd'hui, Dijonnais? — criait-onde toutes parts — Vas-tu te remettre à chanter?

Ovide promena lentement autour de lui un regard sans expression.

— Chanter... — répéta-t-il d'un ton singulier et d'une voix méconnaissable, — il s'agit bien de chanter!

Une stupeur générale envahit les convives à la vue de l'étrange attitude de Soliveau et de ses yeux démesurément ouverts.

— Ah çàl mais, est-ce qu'il devient fou?... — dit la maîtresse de l'établissement.

— Ce n'est pas moi qui suis fou... — répondit le misérable, — c'est vous, mes braves gens...

Et il accompagna ces paroles d'un long éclat de rire.

— Voyons, voyons, — fit la patronne en s'approchantdu Dijonnais, — remettez-vous, revenez à vous, monsieur Pierre Lebrun...

— Vous voyez bien que vous êtes folle, vous, la grosse ! ! — répliqua le pseudo-baron de Reiss. — Je ne m'appelle pas Pierre Lebrun... Je m'appelle Ovide Soliveau... Je ne suis pas ouvrier boulanger, je suis bourgeois, je vis de mes rentes, grâce à mon cousin millionnaire dont vous avez tous entendu parler... mon cousin Paul Harmant...

En entendant ce nom, Jeanne Fortier tressaillit et devint très pâle. Tout le monde s'était levé.

On faisait cercle autour d'Ovide, on le regardait avec surpriss, on l'écoutait avec inquiétude.

Il poursuivit :

— Paul Harmant... vous savez bien... Le mécanicien fameux... le grand constructeur de Courbevoie... Je vous ai dit que c'était moa cousin:... Eh bien! pas du tout... Nous ne sommes parents ni d'Eve, ni d'Adam... C'est

Marianne repoussa la main de la jeune femme et répliqua : « Gardez-les, madame, je vous prie. » LlV. 439. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction iûlerdile. 139

tout bonnement un voleur, ce notable personnage... un voleur, un incendiaire et un assassin... parole d'honneur! — Nous avons fait connaissance il y a vingt et un ans, entre l'Angleterre et l'Amérique, sur le paquebot le Lord-Maire... — Il se sauvait de France parce qu'il venait de commettre toute une ribambelle de crimes, le gaillard! — Il allait à New-York... Il avait pris un nom de fantaisie... celui de mon cousin Paul Harmant. décédé depuis peu... —Je l'ai pincé au demi-cercle, moi, très malin, et depuis vingt et un ans, pour acheter mon silence, il me laise puiser dans sa caisse... — Inépuisable, sa caisse ! ! plus on y prend, plus il en reste! une tranche du Pérou, quoi! — Oh! il en a, des millions, mon cousin Paul Harmant, qui n'est pas mon cousin, qui ne se nomme pas Paul Harmant, et qui de son vrai nom s'appelle Jacques Garaud!

— Jacques Garaud, — répéta la porteuse de pain, affolée, éperdue, en s'élançant vers Ovide et en lui prenant le bras. — Vous avez dit que Paul Harmant se nommait Jacques Garaud?... Vous avez bien dit cela, n'est-ce

pas'

Les yeux de Soliveau devenaient étincelants. — Les traits de son visag-e se crispaient.

— Oui, je l'ai dit... — répliqua-t-il, — je l'ai dit et je le répète... Jacques Garaud, le voleur, l'incendiaire et l'assassin, Jacques Garaud, qui a tué son patron Jules Labroue à Alforville, il y a vingt et un ans!... Ah! il ne se doutait guère, dans ce temps-là, que je découvrirais tout cela... Mais je soupçonnais quelque chose, et je lui avais versé, comme à toi, Lise Perrin, la liqueur canadienne, qui force les gens à parler, même quand ils n'en ont pas envie!... Aussi, tu vas bavarder, ma vieille... bavarder comme une pie borgne...

__ Moi? — fit Jeanne croyant sentir sa raison s'égarer. — Que veut-il

dire?...

— Il veut dire, — répliqua Marianne, — qu'il avait préparé pour vou» une liqueur diabolique, et que c'est lui qui vient de la boire...

Ovide n'écoutait pas.

Les yeux injectés de sang, le corps secoué d'un tressaillement convulsif, il poursuivit :

— La liqueur canadienne... la liqueur qui a forcé Jacques Garaud à parler, et qui va te faire avouer, tout haut, devant tout le monde, que tu n'es pas Lise Perrin... que tu es Jeanne Fortier.

— Taisez-vous! ! — Taisez-vous ! ! — cria la porteuse de pain avec une épouvante inouïe...

— Jeanne Fortier, — continua Soliveau, — Jeanne Fortier dont j'ai Youlu tuer la fille... Jeanne Fortier que j'ai tenté vainement d'écraser sous

i'échaufaudage de la rue Gît-le-Gœur, Jeanne Fortier condamnée à la réclusion perpétuelle et évadée de la maison centrale de Clermontl!

Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines.

Un sentiment de répulsion se peignit sur tous les visages, et le cercle formé autour de Jeanne et de Soliveau s'élargit.

Mais déjà la porteuse de pain avait envisagé la question sous son vrai jour.

— Ah! misérable, — dit-elle en relevant la tête. — Misérable! — Tu crois me perdre et tu me sauves!...

— Jeanne Fortier, condamnée pour incendie, pour vol et pour assassinat, c'est toi ! — hurla le Dijonnais. *

— Oui, c'est moi, c'est bien moi, — s'écria Jeanne Fortier, — que dans ton aveuglement tu viens de réhabiliter! — Oui, mes amis, je suis Jeanne Fortier, Jeanne la condamnée, Jeanne l'évadée... — Mais j'avais été condamnée pour les crimes commis par Jacques Garaud, vous en avez entendu l'aveu de la bouche de cet homme!... Mais si je me suis évadée, c'est pour retrouver mes enfants, ma fille, qu'il a voulu assassiner comme moi! — J'ai des témoins de tes paroles, misérable^, et ils sont nombreux! — Grâce à toi, j'obtiendrai ma réhabilitation! — Grâce à toi, je ne laisserai point à mes enfants un nom déshonoré !

La porteuse de pain ajouta, après un silence :

— Vous savez maintenant qui je suis, mes amis... Vous connaissez ma vie, mes malheurs... jugez-moi! — Me condamnez-vous?

Tout le monde courut à Jeanne, toutes les mains se tendirent pour serrer la sienne.

Ovide, lui, venait de tomber sur une chaise et se débattait dans une violente crise nerveuse...

A cette minute précise les agents de la sûreté écartèrent la foule qui se pressait autour de maman Lison, et l'un deux lui dit, en lui mettant la main sur l'épaule :

— Jeanne Fortier, évadée de la prison de Glermont, je vous arrête au nom de la loi!

— Vous m'arrêtez!... — balbutia la malheureuse femme anéantie. , Un murmure de colère gronda autour des agents.

Le Lyonnais s'avança.

— Arrêter maman Lison, la plus brave femme qu'il y ait au monde, — s'écria-t-il, — jamais ! !

— Obéissez à la loi! — Laissez-nous faire notre devoir... — reprit l'agent.

— Jamais! — répéta-t-on de toutes parts.

— Si vous voulez arrêter quelqu'un, empoignez ce gredin, — fit le

La jeune fille n'entendait plus, elle était déjà à dix pas de la loge.

Tourangeau en désignant Ovide, — mais ne touchez pas à maman Lison...

— 11 faut que force reste à la loi...

— Nonl nonl !

— Allons, filez, maman Lison... filez vite! 1 — glissa le Lyonnais dans l'oreille de Jeanne. — Ne vous laissez pas prendre... — Vous avez à tra vailler pour le bonheur de vos enfants...

Un groupe compact se forma aussitôt, entourant la porteuse de pain et

la poussant vers les cuisines, où se trouvait une issue donnant sur la rue voisine.

Les agents, voyant qu'ils ne pouvaient l'emporter contré tous, n'essayèrent point la lutte.

Ovide Soliveau, dont la crise nerveuse grandissait, tomba sur le plancher en se débattant...

— Il paraît bien malade, — fit la servante Marianne en le regardant d'un air de profond dégoût. — Qu'il crève comme un chien... il ne l'aura pas volé I...

— Non... non... — répliqua l'un des agents, — il est essentiel que cet homme vive et qu'il puisse répéter au juge d'instruction les aveux que nous venons d'entendre... — Un médecin... vite un médecin...

— Il y en a un dans la maison... — dit la patronne, — le docteur Richard... — Marianne, courez le chercher...

— Oui, bourgeoise...

La servante sortit en caurant.

Ovide se tortait comme un serpent coupé. — Sa tête donnait de grands coups sur le plancher.

L'écume lui sortait de la bouche.

On l'entourait avec terreur.

Marianne rentra avec le médecin.

Celui-ci s'approcha vivement d'Ovide et, après l'avoir regardé, recula en s'écriant :

— Lui!... lui !...

— Vous connaissez cet homme, monsieur le docteur? — demanda l'un des policiers.

— Oui, monsieur.

— Je suis agent de la sûreté... — Pouvez-vousme dire son vrai nom?

— Ovide Soliveau... — C'est un misérable.

— Va-t-il mourir?

— Non, monsieur... il n'est pas en danger... — Il vient tout simplement de boire une liqueur préparée au Canada et dont les effets me sont bien connus... — J'ai déjà eu l'occasion de me trouver en rapport avec ce triste personnage... — Dans quelques instants la crise qu'il subit prendra fin et vous pourrez l'emmener... — Les soins d'un médecin sont inutiles; par conséquent je n'ai rien à faire ici...

Le docteur salua et se retira.

Au moment où il passait auprès du vitrage du cabinet, Amanda le reconnut,

— C'est le médecin de Bois-le-Roi, — se dit-elle.

Ainsi que venait de l'annoncer le docteur Richard, la crise se calma

rapidement; — les mouvements convalsifs cessèrent de se manifester et cédèrent la place à un engourdissement quasi léthargique.

L'un des agents alla chercher une voiture dans laquelle on porta le corps inerte du gredin, puis le second policier dit à la maîtresse de l'établissement :

— Vous aurez à répondre, madame, des faits qui viennent de se passer chez vous... — On a résisté ouvertement à la loi... On a prêté les mains à une évasion...' C'est grave, c'est très grave..

— Eh! monsieur... que pouvais-je faire? — répliqua la patronne du Rendez-vous des boulangers.

— La justice appréciera.

Des ordres furent donnés au cocher, et le fiacre roula vers la préfecture, emportant Ovide Soliveau et les agents.

Dès qu'ils furent partis, la servante Marianne s'élança vers le cabinet où dînait M"® Amanda.

Ce cabinet était vide.

L'essayeuse de M""" Augustine avait disparu en laissant une pièce de cinq francs sur la table pour payer sa dépense.

Ne s'attendant en aucune façon à l'intervention de la police, la jeune femme s'était effrayée des conséquences que l'arrestation d'Ovide Soliveau pouvait avoir pour elle.

On allait connaître l'adresse de ce misérable.

On ferait une perquisition chez lui.

On y trouverait sans doute des notes la concernant, et le terrible papier acheté par le pseudo-baron de Reiss à la modiste de Joigny.

Elle se dit qu'il fallait avant toutes choses prévenir Etienne Caste) de ce qui se passait; elle sortit du cabinet, puis de l'établissement, prit une voiture et se fit conduire rue d'Assas.

Elle ne trouva que le valet de chambre surveillant deux ouvriers enca^ dreurs en train de placer dens une caisse de bois blanc le tableau que nos lecteurs connaissent et qu'on devait, le lendemain, porter chez Georges Darier avec le petit cheval de carton confié par le jeune homme à son extuteur.

Aux questions de la visiteuse le domestique répondit :

— Monsieur Castel n'est point chez lui, madame... il est sortit dès le matin.

— Savez-vous à quelle heure il rentrera?

— Non, madame... — Monsieur ne m'a rien dit.

— Veuillez prendre note de mon nom et avertir M. Castel que je suis venue, et que ma visite avait un très sérieux motif.

— Bien, madame... — Madame reviendra-t-elle?

— J'ignore si cela me sera possible...

— Le nom de madame?

— Amanda Régamy...

— Je vais l'écrire pour être sûr de ne pas l'oublier... L'essayeuse rejoignit la voiture qui l'attendait et donna au cocher

l'adresse de la rue des Dames.

Elle espérait trouver sinon Raoul Duchemin, du moins un mot de lui qui pût la renseigner. — Espérance vaine!

Raoul n'était point là et n'avait pas écrit.

— A quelle heure est-il parti? — demanda la jeune femme au concierge.

— Vers dix heures et demie...

— Seul?

— Non, avec le monsieur qui avait laissé hier sa carte de visite.

— Et il ne vous a rien dit pour moi?

— Non, mademoiselle, pas un mot...

Amanda monta chez elle, fort perplexe.

•Quel parti prendre?

Aller voir si Raoul se trouvait en faction, soit à Courbevoie, soit en face de l'hôtel de la rue Murillo?

A quoi bon?

Pendant qu'elle serait à sa recherche, il pouvait revenir et ne la point trouver.

Mieux valait s'armer de patience et attendre qu'il rentrât.

C'est à ce parti qu'elle s'arrêta, mais avec des transes mortelles.

Vers sept heures du soir on frappa deux petits coups à la porte.

Amanda courut ouvrir et se trouva en face d'un commissionnaire qui lui apportait une lettre dont elle reconnut aussitôt l'écriture, quoique l'adresse fût tracée non à la plume mais au crayon.

C'était l'écriture de Raoul.

L'essayeuse congédia le commissionnaire, referma sa porte, déchira l'enveloppe et lut avidement les lignes suivantes :

« Mon absence ne doit te causer aucuiie inquiétude. — Je né rentrerai peut-être pas de la îiuit. — Nous tenons Paul Harrnant. — // va nous conduire sans le savoir à la demeure de Soliveau. — Uîie fois chez ce drôle , Je me charge de faire main basse sur les papiers qui nous intéresseîit.

% Raoul, j»

Le concierge de l'usine se présenta, une dépêche à la main.

LlV. 1-40. — H. GEFFROY. fldil. — Reproduction interdite.

Amanda, quelque peu rassurée par cette lettre, sortit pour aller prendre un potage dans une crémene des environs et revint chez elle.

A une heure du matm, brisée de fatigue, brûlée par la fièvre de 1 attente, elle se mit au lit mais ne parvint point à s'endormir.

Retournons au restaurant de la place du Havre et montons dans 1* cabinet où Paul Harmant, Lucien Labroue et Etienne Castel étaient mstal-

lés

A huit heures et demie précises, le millionnaire se leva.

- Mon cher monsieur Castel, - dit-il, - je regrette bien vivement d'être obligé de vous quitter sitôt, mais les affaires sont les affaires...

- Autant, que vous et plus que vous nous le regrettons, cher monsieur Harmant, - répliqua l'artiste. -Nous savions d'avance qu'il faudrait nous séparer de bonne heure... - Nous allons vous rendre votre liberté et nous irons, monsieur Labroue et moi, faire un tour sur les boulevards.

Les trois hommes descendirent ensemble.

Etienne Castel aperçut dans la salle du bas Raoul Duchemin, dont le repas était fini depuis longtemps, et qui paraissait s'absorber dans la lecture d'un journal du soir.

Leurs regards se croisèrent. ., a

Uh éloquent coup d'œil de Raoul répondit au clignement dyeux du peintre, et le jeune homme, mettant sous son bras un paquet enveloppé de papier gris qui se trouvait sur une chaise à côté de lui, se tint prêt à sortir derrière les trois dîneurs.

Paul Harmant serra la main de Lucien, puis celle d'Etienne, et se séparant d'eux se dirigea vers la rue de Rome, qui conduit directement a

la place de l'Europe. ...

A peine avait-il fait vingt pas que Raoul Duchemin sortait à son tour

et prenait chasse.

Etienne et Lucien étaient restés un instant sur le seuil du restaurant,

allumant des cigares.

Mon cher Lucien, - fit l'artiste, - voyez-vous ce jeune homme qm vient de passer près de nous, et qui s'en va du même côté que Paul Harmant?

— Je le vois.

— Eh bien! mon cher enfant, ce jeune homme viendra peut-être m'apprendre demain matin que nous tenons le véritable assassin de votre

— Que dites-vous? —s'écria Lucien stupéfait en entendant ces paroles.

— La vérité la plus littérale.

— Est-ce possible?

— Possible et probable, je vous l'affirme.

— Mais comment?

— Sans vous en parler, dans la crainte de vous laisser concevoir une trompeuse espérance, j'ai agi... - Je suis sur une piste et. je vous le répète, demain je pourrai peut-être vous dire : - Rien ne vous empêche plus d aimer Lucie Portier et de F épouser.

— Oh! monsieur... monsieur... - balbutia Lucien en proie à une indicible émotion en saisissant les mains d'Etienne Gastel et en les serrant dans les siennes. - Pourvu que vous ne vous abusiez pasl...

— Une erreur n'est point à craindre...

— Apprenez-moi donc...

-■ Rien en ce moment, - interrompit l'artiste, - et ne me questionnez plus,je ne répondrais pas... - Rallumez votre cigare qui vient de s'éteindre, et allons boire un bock au café de la Paix...

Les deux hommes gagnèrent le boulevard par la rue Auber Il était onze du soir quand ils se séparèrent, Etienne pour aller rue d Assas attendre Raoul, Lucien pour penser au bonheur que lui avait laissé entrevoir l'ex-tuteur de Georges Darier...

Les deux agents avaient conduit Ovide Soliveau au Dépôt de la Préfecture et l'avaient fait admettre provisoirement à l'infirmerie, dans une salle où il se trouvait seul.

Le sommeil succédant à la crise nerveuse et qui, presque sans exceplion, suivait l'absorption de la liqueur canadienne, durait toujours

— Il n'y a pas heu de s'en préoccuper, - dirent les agents. Puis ils se rendirent au cabinet du chef de la sûreté. Celui-ci les reçut aussitôt.

Ils avaient, l'un et l'autre, l'oreille basse.

Rien qu'à voir leur physionomie piteuse, le chefde la sûreté jugea qu'ils rentraient bredouille. ^ ^

— N'y avait-il donc rien de vrai dans la dénonciation qui m'a été faite au sujet de la nommée Jeanne Portier? - demanda-t-il vivement.

— Tout était vrai, monsieur...

— Alors Jeanne Portier est au Dépôt?...

— Non, monsieur... — Elle est libre...

— Libre! ! — Vous plaisantez, je pense !!

— Nous ne nous permettrions point de plaisanter, monsieur... et d'ailleurs, iln'yapaslieu...

— Alors, expliquez-vous...

— Au moment où nous procédions à l'arrestation de cette femme, les gens très nombreux qui lui offraient le banquet ont pris parti pour elle, se sont jetés entre elle et nous, et ont protégé sa fuite...

— Ce soir, la maison sera fermée par mesure administrative. — Mais expliquez-moi comment se sont passées les choses.

— Voici l'explication, monsieur.

Et l'un des agents raconta par le menu au chef de la sûreté ce que nous avons nous-même mis sous les yeux de nos lecteurs.

Le magistrat écouta ce récit avec une attention profonde.

— Tout cela est bien étrange, — dit-il, — et demande une enquête approfondie. — Se pourrait-il qu'on ait condamné, il y a vingt et un au», Jeanne Portier innocente?

— Ça n'est pas douteux, monsieur, s'il faut s'en rapporter à ce qu'a dit l'homme qui venait de boire à son insu la liqueur américaine destinée par lui à Jeanne Fortier, et dont le docteur appelé pour lui donner des soins connaît les effets.

— Savez-vous l'adresse de ce personnage plus que suspect?

— Non, monsieur.

— Comment, non! — s'écria le chef de la sûreté.— L'auriez-vous laissé partir aussi? — Il fallait vous assurer de lui!

— C'est ce que nous avons fait, monsieur, il est à l'infirmerie du Dépôt.

— A la bonne heure... — Le nom de cet homme..

— Ovide Soliveau.

— Allez le prendre et amenez-le-moi.

— En ce moment c'est impossible, monsieur.

— Pourquoi?

— Sous l'influence de la liqueur absorbée par lui, il dort d'un sommeil ?nssi profond qu'une léthargie. .

— Qu'on me l'amène dès qu'il se réveillera, reprit le chef de la sûreté, — et accompagnez-)e... — Peut-être aurai-je besoin de vous...

— Bien, monsieur... —répondit l'agent.

— Maintenant, occupons-nous de Jeanne Fortier... — Les gens qui lui donnaient ce banquet ont protégé sa fuite?...

— Oui, monsieur...

— Connaissez-vous son domicile?

— Non, monsieur, et c'est sans importance, car il est bien certain que, se sachant découverte, elle ne rentrera pas chez elle...

-— En effet, ce n'est point là que nous la prendrons... — Faites une enquête cependant pour savoir où elle logeait, où elle travaillait, quels endroits elle fréquentait d'habitude, et nous établirons une surveillance... Elle ira sans doute ce soir chercher un gîte dans quelque maison meu- Ijlée... — Je donnerai des ordres pour que des descentes de police aient lieu cette nuit...

— Que devons-nous faire, monsieur, relativement à ce Paul Harmant dont Ovide Soliveau parlait?

— Je m'occuperai de lui dès que j'aurai interrogé l'homme en question... — En ce moment je n'ai rien de plus à vous dire.... — Vous pouvez vous retirer.

Les policiers saluèrent et quittèrent le cabinet.

Le chef de la sûreté alla trouver le commissaire aux délégations, s'entretint avec lui pendant cinq minutes, revint à la Préfecture, donna quelques ordres et monta à l'infirmerie du Dépôt.

Ovide Soliveau dormait encore; cependant son sommeil paraissait un peu moins lourd.

— Je serai dans mon cabinet à huit heures précises, — dit le chef à l'un des gardiens chargés du service de l'infirmerie. — Dès que cet homme ouvrira les yeux, prévenez-moi ou faites-moi prévenir sans perdre un instant...

Puis il quitta la Préfecture pour aller dîner. A huit heures, il était de retour.

— Est-on venu de l'infirmerie? — demanda-t-il au garçon de bureau.

— Non, monsieur, pas encore.,.

Afin d'obéir au chef delà sûreté, le gardien de l'infirmerie s'était installé auprès du lit d'Ovide Soliveau. »

A neuf heures seulement ce gardien crut s'apercevoir que l'homme surveillé par lui faisait un léger mouvement.

Un examen attentif le convainquit bien vite qu'il ne se trompait pas.

Le réveil complet et simultané du corps et de l'intelligence ne se *1t pas attendre.

Soliveau étendit les bras, onvrit les yeux, se dressa sur son séant et jeta un regard autour de lui.

La faible lueur d'un seul bec de gaz éclairait assez mal la petite salle où il se trouvait.

îl vit à côté de son lit le gardien, qui l'examinait avec une attention pleine de curiosité.

Ovide passa la main sur son front.

— Ahçà! oii suis-je donc? — demanda-l-il, presque sans en avoir conscience, et n'étant pas bien sûr de ne point rêver.

Le gardien répondit :

— Vous êtes à l'infirmerie du Dépôt de la Préfecture de police. Soliveau, pris d'une soudaine épouvante, tressaillit de tout son corps

et sauta en bas du lit sur lequel on l'avait étendu sans lui retirer ses vêtements.

— Au Dépôt de la Préfecture ! — répéta-t-il pâle et tremblant.

— Depuis quand?

— Depuis cinq heures du soir, à' peu près. — On vous a apporté ici sans connaissance...

Ovide ne se souvenait absolument de rien. — Brisé, anéanti, il se laissa retomber sur le lit, prit son front entre ses deux mains et fouilla sa mémoire.

L'infirmier se dirigea vers la porte de la petite salle, l'ouvrit, la referma soigneusement à clef derrière lui, et dit au gardien chef :

— L'homme vient de s'éveiller... — Il parle.

— ^^ C'est bien... — Allez prévenir le chef de la sûreté...

— J'y cours...

Et l'infirmier se hâta d'obéir.

Le Dijonnais répéta pour la seconde fois^ presque à voix haute :

— Au Dépôt de la Préfecture I — Et j'étais rue de Seine, — ajouta-t-il,

— au Rendez-vous des boulangers, en train de fêter Jeanne Fortier, à qui Marianne venait de verser un verre de cette chartreuse où j'avais mis une dose de liqueur canadienne...

Soudain Ovide poussa une exclamation de rage. La lumière venait de jaillir dans son esprit.

— Je comprends tout! — murmura-t-il ensuite : — Marianne s'est trompée... — C'est à moi qu'elle a versé la diabolique liqueur ! — Je suis perdu, j'ai parlé, et les agents chargé de l'arrestation de Jeanne m'ont arrêté en même temps qu'elle... — Liqueur maudite, au lieu de me servir tu devais donc me perdre! — Qu'ai-je dit? — Tout ce qu'il ne fallait pas dire, à coup sûr... J'ai dévoilé mon passé, comme Jacques Garaud m'avait dévoilé le sien, comme Amandam'avaitlivrésespensées les plus secrètes!...

— Tonnerre du diable ! Je suis battu par mes propres armes!

Ovide en était là de son monologue quand il entendit la clef tourner dans la serrure. La porte s'ouvrit.

Trois gardes de Paris se trouvait sur le seuil avec un gardien.

— Venez, — dit le gardien à Ovide.

— -Où va-t-on me conduire? — demanda ce dernier. — Que me veut-on?...

— Vous le verrez. — Suivez les gardes. Toute velléité de résistance était impossible.

Le Dijonnais se résigna donc et fit ce qu'on venait de lui ordonner.

Au bout de quelques minutes il entrait dans le cabinet du chef de la sûreté, où l'attendaient un juge d'instruction, son greffier et les deux agents qui avaient assisté au banquet.

Un des gardiens déposa sur le bureau du chef un mouchoir de poche noué aux quatre coins, dans lequel se trouvaient un flacon, un porte-monnaie, une montre et une clef.

— Voilà ce qu'il portait sur lui quand nous l'avons ramassé là-bas... — dit l'un des policiers...

Le juge d'instruction, auquel le chef de la sûreté avait remis des notes, prit la parole :

— Votre nom?— demanda-t-il?

— Pierre Lebrun... — répondit Ovide.

— Vous mentez! — répliqua le magistrat en le regardant les yeux dans les yeux.

Le Dijonnais était rentré en possession de tout son aplomb de malfaiteur émérite.

— Alors, — fit-il d'un ton presque insolent, — si vous avez la prétention de savoir mieux que moi comment je m'appelle, pourquoi me questionnez-vous?

— Vous vous nommez Ovide Soliveau... — reprit le juge

— Si ça vous fait plaisir, mon Dieu, je le veux bien.

— Je vous conseille de quitter cet air gouailleur et de répondre sérieusement.

— On répond comme on peut.

— Où êtes-vous né?

— Vous devez le savoir, puisque vous savez si bien mon nom... Le juge d'instruction eut peine à réprimer un geste d'impatience.

— N'aggravez point votre situation par d'inutiles bravades, — dit-il cependant d'un ton très calme. — Si vous ne répondez pas, votre cousin Paul Harmant répondra pour vous...

— Allons, — pensa Soliveau, — décidément j'ai trop parlé... — Je me suis mis dans l'embarras par ma faute... j'y suis jusqu'au cou... — il ne s'agit. pas de faire le malin...

Il ajouta tout haut :

— Je suis né à Dijon...

Un sous-officier accompagné d'un bon paysan venait d"enlror.

LiV. 141. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction interdlw.

LA PORTEUSE DE PAIiN 1123

Puis ii donna la date de sa naissance et les noms de ses père et

mère.

— Tout ça, c'est très bien... — poursuivit-il. — Mais il doit y avoir un malentendu... — Il y en a même un certainement... — J'ai l'air d'être prisonnier... — Vous m'interrogez comme on interroge un inculpé. ..Je voudrais bien savoir pourquoi...

— On vous l'apprendra tout à l'heure si vous tenez à paraître ne pas le savoir... — Répondez d'abord. — Paul Harmant est votre cousin?

— Oui.

— Vous en être sûr?

— Comment, si j'en suis sûr!!

— Vous mentiez donc, au Rendez-vous des boulangers, en affirmant que votre cousin était mort, et que l'homme qui se faisait appeler aujourd'hui Paul Harmant avait en réalité un autre nom?

Ovide comprenait de plus en plus que, sous l'influence de la liqueur canadienne, il. avait en réalité révélé tous ses secrets.

Néanmoins il résolut de faire bonne contenance et de défendr.e le terrain pied à pied.

— J'étais affreusement ivre, — répondit-il, — et je ne savais ce que je disais... — Peut-on ajouter quelque importance aux divagations d'un homme qui n'a plus sa tête à lui?

— Alors, c'est dans le délire de l'ivresse que vous avez accusé Lise Perrin, la porteuse de pain, d'être Jeanne Fortier, l'évadée de la maison centrale de Glermont?...

Ovide joua de son mieux l'étonnement.

— Qui ça, Jeanne Fortier? — fit-il.

— La femme que vous avez essayé d'assassiner rue Gît-le-Cœur, en faisant tomber sur elle un échafaudage de peintres, et dont, il y a quelques semaines, vous avez tenté de tuer la fille...

Le Dijonnais devint livide.

Cette fois il se sentait perdu...— Bien perdu...

— Qui ose avancer cela?... — bégaya-t-il en essayant, mais en vain, de se raidir contre l'épouvante.

— Ceux devant lesquels vous l'avez dit.

— Encore une fois mes paroles n'avaient aucun sens, aucune portée... Je vous répète que j'étais ivre.

— Ivre de cette liqueur, — fit le chef de la sûreté en montrant le flacon trouvé sur Ovide et dans lequel restait encore une partie du liquide canadien. — De cette liqueur versée par vous pour Jeanne Fortier et que vous avez bue... — Une liqueur américaine dont le docteur Richard, de la rue de Seine, connaît aussi bien que vous les eff'ets surprenants.

il24 LA PORTEUSE DE PAIN

Ovide baissa la tête et garda le silence, ne sachant que répondre-

— Où demeurez-vous? — poursuivit le juge d'instruction.

— En garni...

Le chef de la sûreté prit sur le bureau la clef trouvée dans la poche de Soliveau avec le porte-monnaie et le flacon, et la présenta au juge d'instruction qui, après l'avoir examinée^ demanda :

— Cette clef est sans doute celle de votre chambre?

— Oui, — répondit Ovide.

— Il est étonnant que cette clef, provenant, comme vous le dites, d'un garni, ne porte pas de numéro...

— Le numéro se sera perdu.

— Vous voulez nous tromper encore, mais votre cousin Paul Harmant nous apprendra la vérité...

Un a-ccès de colère nerveuse, irraisonnée, s'emparait du Dijonnais.

— Ah! tenez, — s'écria-t-il les poings serrés, les prunelles étincelantes, -. - toutes vos questions m'ennuient à la fin! ! — Vous me rasez, parole d'honneur ! ! — Je sais bien que quand on se trouve dans vos griffes on n'en sort plus, même quand on est aussi innocent qu'un gosse de huit jours! — Je me suis fais pincer comme un simple idiot, c'est ma faute, et c'est d'autant plus bête que je ne travaillais pas pour mon compte. — Tant pis pour les autres. — Qu'ils se débrouillent. — Je demeure avenue de Clichy, n" 172. — Cette clef ouvre la porte 'du jardin et en même temps celle du pavillon où j'ai mon mobilier. — Maintenant que vous savez cela, ne me demandez pas autre chose. — Foi d'Ovide Soliveau, je ne vous répondrais plus.

— Je vous ai déjà dit qu'en vous obstinant dans votre mutisme, vous aggraviez votre position...

— Turlututu!... Des bêtises! — Voilà des phrases que vous autres vous avez sans cesse à la bouche pour effrayer les nigauds... — Je ne coupe pas là dedans ! — Ce qui est fait est fait, et puis voilà tout...

— Le vrai Paul Harmant est bien mort, n'est-ce pas? — poursuivit le juge d'instruction, — et celui qui porte aujourd'hui ce nom s'appelle en réalité Jacques Garaud?...

Soliveau haussa les épaules.

— Je vous ai dit que je ne répondrais plus, — fit-il, — et je tiendrai parole... — Vos interrogatoires me crispent... — Vous savez où je demeure... — Si vous avez un peu de nez, cela doit vous suffire... —

Deux sergents de ville l'observaient depuis un instant.

J'ai tellement sommeil que je dors tout debout. — Laissez-moi aller me coucher. — Demain il fera jour...

— Qui vous avait commandé et payé le meurtre de Lucie Fortier, et celui de Jeanne Fortier, sa mère?... — continua le magistrat.

Cette fois Ovide resta muet.

— Vous ne voulez pas répondre?

Môme silence.

Le juge d'instruction se leva, sans rien laisser paraître sur.son visage de la colère qui s'emparait de lui.

— Qu'on emmène cet homme, — commanda-t-il, — et qu'on le mette au secret.

— Eh bien! à la bonne heure 1 — dit Ovide en ricanant, — au secret je pourrai dormir tranquille... — C'est ça qui me botte !... — Bonsoir, messieurs! — Allons, les gardes, emmenez-moi! I

Lé chef de la sûreté fit un signe, et les gardes de Paris sortirent avec le prisonnier.

— Cet homme est un bandit de la plus dangereuse espèce ! — s'écria le juge d'instruction.

— Si j'ai bien lu dans sa pensée, — reprit le chef de la sûreté, — nous trouverons chez lui des documents qui nous éclaireront «mieux que ses réponses...

— C'est possible, mais nous a-t-il vraiment donné son adresse?

— Il faut nous en assurer, et si l'adresse est exacte faire une perquisition immédiate.

— Maintenant, monsieur le juge d'instruction, quel parti prenez-vous au sujet de ce Paul Harmant?

— Savez-vous où il demeure ?

— Je sais que c'est un constructeur-mécanicien dont les ateliers sont à Gourbevoie...

— Ateliers importants?

— Je le crois.

— Vous n'avez jamais entendu rien dire contre cet homme?

— Jamais... — Il passe pour un industriel parfaitement honorable... Le juge d'instruction réfléchit pendant quelques secondes, et dit

ensuite :

— Je suis d'avis d'attendre, pour agir au sujet de Paui Harmant, que jGus ayons obteou de Soliveau des aveux complets,. — Ce Soliveau parlait sous l'empire d'une ivresse mal dissipée... — Il avait l'air d'un fou... — Prendre ses paroles et ses accusations trop au sérieux serait agir à la légère... — Faisons d'abord une perquisition chez lu^.. — Si nous y trouvons des choses compromettantes pour Paul Harm^^mt, nous agirons sans retard et vigoureusement... Sinon, nous devrons nous borner à établir une surveillance autour de lui jusqu'à plus ample informé...

Le chef de la sûreté s'inclina, puis demanda :

— Monsieur le juge d'instruction est-il d'avis d'opérer une perquisition cette ïiuit même au domicile que nous a indiqué Soliveau?

Le magistrat regarda sa montre.

— Il est minuit moins un quart... — dit-il. — Nous avons des voitures

en permanence et, à minuit et demi nous pouvons être avenue de

Clichy.

— Eh bien! partons, — fit le juge d'instruction.

— Vous nous suivrez, messieurs,— commanda le chef de la sûreté aux

deux policiers.

Et la troupe des gens de justice gagna la cour de la Préfecture où deux

voitures attendaient.

Les magistrats s'installèrent dans l'une.

Le greffier du juge d'instruction et les deux agents montèrent dans

l'autre.

L'adresse de l'avenue de Clichy fut donnée.

Minuit sonnait au moment où les voitures s'ébranlaient.

Paul Harmant, — nos lecteurs s'en souviennent, — suivi de près par Raoul Duchemin, avait pris la rue de Rome.

Il traversa la place de l'Europe pour gagner la rue Saint-Pétersbourg qui le conduisit directement à la place Clichy.

Ayant une heure devant lui il allait sans se presser, et à plus d'une reprise il se retourna afin de s'assurer qu'il n'était point suivi.

Raoul Duchemin marchait sur le trottoir de l'autre côté de la rue, et ne

le perdait pas de vue.

Arrivé à la place Clichy, le millionnaire consulta le cadran de sa montre

à la lueur d'un bec de gaz.

Les aiguilles indiquaient seulement huit heures trente-cinq minutes.

Paul Harmant s'assit à la terrasse du café qui se trouve à gauche, à l'entrée de l'avenue de Clichy.

Duchemin ayant vu l'industriel s'asseoir et demander du pale-ale, se

dit :

— C'est dans ce quartier que demeure à coup sûr Ovide bohveau... Le constructeur attend l'heure du rendez-vous... - Faisons comme lui...

Il s'attabla au café de droite et se fit servir un bock.

A neuf heures moins cinq minutes Paul Harmant paya sa consommation, se leva et se mit à longer l'avenue.

Raoul recommença naturellement à le suivre.

A neuf heures précises, le père de Mary s'arrêtait devant la petite porte grise que nous connaissons, et mettait en branle une sonnette qui résonna vigoureusement à l'intérieur du jardin.

Duchemin avait fait halte presque en face, dans l'enfoncement dune

porte cochère.

- C'est là... — pensa-t-il. — Nous allons voir si le baron Arnold de

Reiss est chez lui...

Quelques secondes s'écoulèrent.

La porte ne s'ouvrait pas.

Paul Harmatit sonna de nouveau puis, après une nouvelle attente non moins infructueuse que la première, il agita pour la troisième fois la sonnette avec une violence qui trahissait son impatience et son irritation.

La porte resta close. — Il y avait pour cela de bonnes raisons.

— Le gredin est absent... — murmura Duchemin. — Qu'est-ce que celui-ci va faire?

Paul Harmant, immobile et déconcerté, se demandait ce que pouvait signifier l'absence d'Ovide, mais, n'ayant aucune raison de supposer que la dépêche qu'il avait reçue cachait un piège, il résolut d'attendre.

Soliveau, après tout, pouvait être en retard de quelques minutes.

Et le millionnaire se mit à se promener de long en large devant la muraille du jardin.

Raoul le voyait passer et repasser sous les projections lumineuses des becs de gaz, et plus le temps s'écoulait, plus ses gestes d'impatience devenaient fréquents.

— Ah çà! mais, — pensa l'ex-employé de la mairie de Joigny, — est-ce qu'il va faire comme ça les cent pas jusqu'à demain? — L'endroit où je me cache de mon mieux n'est point du tout convenable pour une longue attente... — Paul Harmant peut m'apercevoir d'un moment à l'autre et se douter que je le guette... — Il faudrait trouver autre chose...

Tout en formulant in petto les réflexions qui précèdent, Raoul avait jeté un coup d'œil autour de lui.

Aucune boutique ne pouvait lui offrir d'asile, mais cinq maisons plus loin, du côté où se trouvait Paul Harmant, il aperçut un petit café.

— Voici mon affaire, — se dit Raoul. — Moins on est caché, moins on est suspect. — Je vais m'asseoir à une table de l'extérieur et je pourrai de là tout à mon aise suivre les mouvements de mon homme...

Traversant aussitôt la chaussée, il alla prendre possession d'une chaise branlante et poudreuse à la porte du petit café borgne, demanda un verre de rhum et roula une cigarette.

Le millionnaire continuait avec une agitation et une irritation croissantes, sa promenade monotone.

— Je ne me suis pas trompé cependant en lisant cette dépêche! — fît-il tout à coup presque à haute voix.

Et, s'approchant de l'endroit où Duchemin buvait son verre de rhum et fumait sa cigarette, il relut le télégramme qu'il venait de tirer de la poche de son pardessus.

— Neuf heures... c'est bien neuf heures... les mots sont en toutes lettres... — murmura-t-il.

Ovide se tordait comme un serpent coupé, on l'entourait avec terreur. LlV. 142. — H. GEFFROY. édlt. — Reproduction interdite. l 'i'2

Et froissant la dépêche entre ses doigts fiévreux, il recommença sa faction interminable.

Dix heures sonnèrent.

Paul Harmant s'approcha de nouveau de la porte et sonna à plusieurs reprises ; puis il se remit à arpenter le trottoir d'un pas inégal et furibond.

De tous côtés les boutiques se fermaient.

Duchemin riait sous cape en voyant le constructeur ébaucher d'instant en instant des gestes de crolère.

Les passants devenaient de plus en plus rares.

Les consommateurs du petit café borgne sortaient les uns après les autres.

Une heure encore s'écoula. -- Les horloges des Batignolles sonnèrent onze heures.

Paul Harmant proféra un juron si vigoureusement accentué qu'il arriva jusqu'à l'oreille de Duchemin, et celui-ci le vit bientôt abandonner sa longue et inutile faction, et remonter vers la place Glichy.

— Bon voyage ! — murmura Raoul. — Ton cher ami Soliveau est sans doute en partie fine... — Il me laissera le temps de faire chez lui un»visite domicilière...

Le jeune homme demanda un second verre de rhum, et le garçon, en le servant, lui dit d'un ton familier :

— Dépêchez-vous. — Nous allons fermer.

— Payez-vous, — répondit Raoul en posant sur la table une pièce de monnaie, puis il quitta sa chaise et arpenta l'avenue de Glichy.

En passant devant la porte grise du jardin, il jeta un regard sur la muraille de clôture.

C'est à peine si cette muraille avait deux mètres de hauteur. Une borne de granit se trouvait à côté de la porte.

— Ce sera facile... — se dit Raoul.

Et, comme l'avait fait Paul Harmant, il se mit à se promener de long en large, attendant.

Le café qu'il venait de quitter fermait. — Le coin qu'éclairait son vitrage se trouva bientôt complètement dans l'ombre.

L'avenue était déserte.

Duchemin se rapprocha du mur d'enceinte, et jeta par-dessus le pa-

quel contenant pince, ciseau à froid et tournevis, puis il attendit de nouveau jusqu'à minuit.

— Probablement mon gaillard est en bonne fortune et passera la nuit m ville... — se dit-il alors. — Qu'il rentre ou qu'il ne rentre pas d'ailleurs, il faut agir...

Après s'être assuré par un dernier coup d'œil que personne ne venait de son côté, Raoul sauta sur la borne dont nous avons parlé, saisit l'arête du mur, et d'un bond se trouva à cheval sur le chaperon.

11 ne lui restait qu'à se laisser glisser dans le jardin, ce qu'il fit aussitôt.

Une fois à terre il examina à tâtons la serrure de la porte et essaya de l'ouvrir.

Elle était fermée à double tour.

Donc, pour sortir comme pour entrer, il faudrait recourir à l'escalade.

Tout en se promenant sur la porte, la main de Raoul rencontra des morceaux de fer mobiles.

— Des verrous! — pensa le jeune homme, — bravo! — Grâce à eux on ne pourra pas me surprendre.

Et il les poussa.

— Si Soliveau revenait s'escrimer contre sa porte, pendant que je serai chez lui, comment sortirai-je? — se demanda-t-il ensuite. — Il faut tout prévoir,..

Il fît le tour du jardin.

Derrière le petit pavillon le mur bordait un chantier de marchand de

bois.

On voyait dans l'ombre, au-dessus des arbres, les hautes piles de bûches entassées.

— On pourrait passer par là, — se dit l'ex-employé de la mairie de Joigny, — seulement il faudrait quelque chose pour se hausser.

En même temps il heurta une petite cabane, d'un mètre de hauteur environ, qui servait au précédent locataire à élever des lapins.

— Voilà tout juste ce qu'il me fallait... — poursuivit Duchemin. — Si je suis obligé de battre en retraite, une fois dans le chantier je trouverai bien une issue...

11 retourna chercher le paquet d'outils laissé par lui au pied de la première muraille, le déficela, s'approcha de la porte de la maison, prit la pince et, à la hauteur de la serrure, l'introduisit entre la porte et son cadre de pierre.

Alors il fit une pesée vigoureuse; — on entendit un craquement urd; — la porte céda.

Duchemin renrit ses outils, pénétra dans le pavillon, tira de sa poche

LA PORTEUSE DE PAIiN H33

une boîte d'allumettes-bougies, en enflamma une et commença son exploration intérieure.

Tout d'abord il franchit le seuil d'une pièce où se trouvaient des malles cadenassées et ficelées.

Un bougeoir était posé sur un meuble ; il en alluma la bougie

— Le gredin s'apprêtait à filer, cela saute aux yeux! ! — murmura-t-il en examinant les caisses, dont plusieurs portaient en gros caractères ces mots : ETATS-UNIS — BUENOS- ATRES. — Il n'y avait pas de temps à perdre!! — Pourvu que je n'aie point à visiter tout cela pour y découvrir les paperasses! ! — Commençons par les meubles...

Les clefs se trouvaient aux serrures de tous les tiroirs...

Le premier que Raoul ouvrit ne contenait que des objets sans importance pour lui.

11 en fut de même d'un second, puis d'un troisième.

Le jeune homme passa dans une autre pièce où tout d'abord un secrétaire frappa ses yeux.

— Ou je me trompe fort, — pensa-t-il, — ou ce que je cherche est là dedans...

Le secrétaire était fermé à clef.

Pour la seconde fois Raoul se servit de sa pince, et le panneau du meuble céda plus facilement encore que n'avait cédé la porte du pavillon.

Ce qui s'offrit à sa vue tout d'abord fut une certaine quantité de billets de banque et de rouleaux d'or.

— Fichtre! il était à son aise, le monsieur! — se dit Duchemin. — C'est Paul Harmant qui devait financer!... — Mais ce n'est point cela qu'il me fauti...

Il ouvrit un des tiroirs.

Un portefeuille et deux liasses de papiers attirèrent son attention.

Raoul examina vivement le contenu du portefeuille, et du premier coup d'œil il aperçut les deux traites enrichies par lui de la fausse signature de son oncle.

-— Enfin ! enfin ! ! — murmura-t-il avec un soupir d'allégement.

A ces lettres de change était annexée la reconnaissance écrite par Amanda et remise à M'"^ Delion, la modiste de Joigny.

Il s'empara de cette reconnaissance, heureux de soustraire la jeune femme à l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête.

Un troisième papier, portant le timbre de la République Helvétique, attira son attention.

Il le parcourut et poussa une exclamation de triompha

C'était un acte ie décès.

— Le vrai Paul Harmant est mort à Genève! — s'écria-t-il. — Voilà qui va faire rudement plaisir à mon protecteur Etienne Castel.

Remettant alors ces diverses pièces dans le portefeuille, il le glissa dans sa poche de côté. — Les poches de derrière de son pardessus reçurent les liasses de papiers.

En ce moment le bruit de voitures s'arrêtant à la porte du jardin de Soliveau parvint jusqu'à son oreille.

11 releva la tête et il écouta.

Un murmure de voix se faisait très distinctement entendre au dehors.

Raoul prenant sa bougie revint dans la première pièce et'is'approcha de l'huis entr'ouvert.

Une clef tournait dans la serrure.

— La porte est fermée aux verrous.,. — dit une voix en même temps. Une seconde voix ajouta :

— Il y a de la lumière à l'intérieur du pavillon. Duchemin souffla précipitamment sa bougie.

— Eh bien! escaladez le mur, — commanda une troisième voix. Le jeune homme se sentit pris de frayeur.

— C'est parfaitement ici que l'on veut entrer, — murmura-t-il. — Qui cela peut-il être?... — Ils sont plusieurs... — Toute résistance serait inutile... — Si on me trouve, je suis perdu... Donc, il ne faut pas qu'on me trouve...

S'élançant hors du pavillon il gagna l'endroit où s'adossait à la muraille l'ex-cabane à lapins, bondit sur cette cabane et de là sur le chaperon où il se tint debout, les yeux tournés vers le jardin d'Ovide.

Il vit un homme escalader le mur d'enceinte,, ainsi qu'il l'avait fait luimême une demi-heure auparavant, descendre, tirer les verrous et ouvrir la porte.

Plusieurs personnes apparurent alors, éclairées par les lanternes empruntées par deux hommes aux fiacres stationnant dans la rue.

C'était une descente de police.

Raoul n'eut pas même l'ombre d'un doute à ce sujet.

Il s'étendit alors sur le chaperon du mur, et retenant son souffle, évitant de faire un mouvement qui pût le trahir, il demeura aux aguets.

— Ouvrez la porte du pavillon, — ordonna l'un des personnages qui n'était autre que le chef de la sûreté.

Un des porteurs de lanternes s'avança vers le pavillon pour Dbéir.

— La porte est ouverte et a été forcée, — dit-il. — C'est pour cela que tout à l'heure il y avait ici de la lumière...

Les gens de justice franchirent le seuil. Raoul pensa :

— On va chercher qui a forcé la porte et les meubles. On va me poursuivre... Il faut filer.

Rapidement et sans bruit il se laissa glisser dans le chantier et se mit en quête d'une issue.

La porte donnant sur la rue était fermée.

A cette minute précise, une voix s'éleva dans le jardin d'Ovide.

— Le voleur s'est évadé en gagnant une des maisons voisines... — disait cette voix; — qu'on coure au poste de police, et qu'on établisse une surveillance.

Duchemin, affolé de terreur, n'en écouta pas davantage.

Avisant un mur en face de lui, il le gravit comme un chat, atteignit le chaperon, sauta et, étouffant un cri de douleur, resta étendu sur le sol.

Son pied venait de porter à faux en tombant dans une cour pavée, — il y avait luxation de la cheville.

Duchemin voulut se relever.

Il n'^ réussit point.

Une douleur effroyable paralysait ses mouvements.

— Quelle mauvaise chance! — murmurait-il avec colère. — Vais-je être obligé de rester là jusqu'au jour? — Et qui sait si l'on ne fouillera pas tous les jardins, toutes les cours des environs ?

Le jeune homme jeta un coup d'œil autour de lui. La faible clarté de la lune à son déclin, dans un ciel nuageux, lui montra des voitures rangées sous un hangar.

— )e suis chez un loueur, — se dit-il, — et je vais faire en sorte de tirer parti du hasard qui m'a conduit là. — Si je trouve moyen d'arriver à l'un de ces fiacres, je m'y blottirai et j'attendrai le jour.

Faisant appel alors à tout son courage, il se traîna sur ses mains jusqu'au hangar, malgré l'indicible torture qu'il ressentait, se souleva, ouvrit la portière d'une voiture, se hissa, et brisé, à bout de forces, tomba sans connaissance sur les coussins.

Dans le pavillon d'Ovide les gens de justice cherchaient avec ardeur.

— On n'est pas venu ici pour voler... — dit tout à coup le chef de la sûreté en montrant au juge d'instruction l'or et les billets de banque bien en vue sur la tablette du secrétaire forcé, dont les tiroirs étaient grands ouverts. — En voilà la preuve...

— Qu'y venait-on faire, alors? — demanda le magistrat.

— Prendre des papiers dont une des réponses du misérable Soliveau nous a laissé entrevoir l'existence...

— Cet homme s'est alors moqué de nous, — reprit le juge ; — il avait un complice au Rendez-vous des boulangers, et ce complice, le voyant arrêté, est venu ici enlever tout ce qui pouvait les compromettre...

— Ce doit être Paul Harmant... c'est Paul Harmant à coup sûr... — La pince et les outils que voilà sont neufs... — ils ont été achetés exprès pour l'expédition qui vient d'avoir lieu... — Cet homme était ici quand nous sommes arrivés .. — Il a pris la fuite.

— Oui, mais à cette heure de la nuit il ne pourra sortir des maisons qui entourent celle-ci... — Les gardiens de la paix demandés aux poste de police surveilleront ces maisons... — Au jour on les visitera.

Après cet échange de paroles on se remit en devoir de perquisitionner à l'intérieur.

Les meubles furent explorés l'un après l'autre, les malles ouvertes et fouillées.

Le chef de la sûreté avait lu, comme Duchemin, les adresses fixées sur les malles.

— Il n'était que temps de mettre la main sur cet homme! — s'écria- ^41, — Le gredin allait partir pour l'Amérique...

— Cela sera relaté au procès-verbal...

A trois heures du matin tout avait été visité, et les deux magistrats signaient le procès-verbal de perquisition.

Les gardiens de la paix et les agents surveillaient l'entrée des maisons contiguës au pavillon de Soliveau.

Dès les premières clartés de l'aube on pénétra dans les cours et on commença des recherches minutieuses.

L'évanouissement de Raoul avait duré cinq heures.

Quand le jeune homme reprit connaissance il avait le corps *brisé, engourdi, et sa cheville luxée le faisait horriblement souffrir.

Il se souvint de tout ce qui s'était passé, et glissant sa tête par la portière jeta les yeux autour du fiacre dans lequel il se trouvait.

Le jour était venu.

Au milieu de la cour des palefreniers lavaient sommairement des véhicules qu'on attelait au fur et à mesure pour sortir.

Ces véhicules passaient par une porte s'ouvrant sur une ruelle.

— On va me découvrir... — pensa Duchemin. — De toutes les voitures remisées sous le hangard, il n'en reste que trois. . . — Celle où je me trouve aura son tour de lavage et de sortie comme les autres... — Que faire? — Qui sait si la police ne guette point à toutes les issues? — Je ne/)uis cependant me laisser arrêter; malgré ce que m'a dit M. Etienne Castel; — il

Soliveau, pris d'une soudaine épouvante, tressaillit et sauta en bas du lit.

LlV. 143. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. 143

faut que je le voie, que je lui remette aujourd'hui même l'acte mortuaire du vrai Paul Harmant 1 — Ah ! je ferai preuve de courage et d'énergie ! ~ Je sortirai d'ici I

Et il entr'ouvrit sans bruit la portière du fiacre.

En ce moment deux sergents de ville entrèrent dans la cour.

Raoul se baissa vivement en ramenant à lui la portière...

L'un des sergents de ville, s'adressant aux laveurs de voitures,

demanda :

— Y a-t-il longtemps que votre porte est ouverte? Un palefrenier répondit :

— Depuis quatre heures et demie, et voilà qu'il en est six...

— Vous n'avez rien vu ni entendu, cette nuit ou ce matin, qui ait attiré votre attention?...

— Ma foi, non... — Est-ce qu'il y a quelque chose? — Est-ce qu'on a commis un crime dans notre quartier?

— C'est tout une histoire...

— Racontez-nous-la.

— Ça serait trop long... Mais depuis une heure du matin celui qu'on a cherche a eu le temps de jouer la fille de l'air... - On avait négligé de surveiller la ruelle de ce côté. — Enfin, vous n'avez rien vu î

— Ni vu, ni entendu... Rien de rien...

— Bah ! le gredin nous échappe cette fois-ci, mais on le repincera... — Un peu plus tôt ou un peu plus tard on les repince toujours...

Et les deux sergents de ville sortirent de la cour. L'un des laveurs se dirigea vers le hangar pour prendre une autre voiture.

Il tira à lui le fiacre voisin de celui où se trouvait Raoul.

Les transes du jeune homme sont plus faciles à comprendre qu'à

décrire.

Il se dit que la situation ne pouvait pas se prolonger plus longtemps

ainsi, et pour la seconde fois il ouvrit la portière.

Cinq ou six pas tout au plus le séparaient de la porte donnant sur la

ruelle.

Il voulut poser sur le marchepied son pied malade.

Cela lui fut impossible.

Il y plaça le pied valide et jeta un coup d'œil vers les laveurs et vers

deux cochers Qui attelaient.

Tous les quatre lui tournaient le dos.

Il fit alors provision de courage, et en trois sauts, sux une seule jambe, iî atteignit la porte.

La ii Put obligé de s'appuyer à l'un des montants.

lUO LA PORTEUSE DE PAIN

— Monsieur... monsieur... — s'écria-t-il alors en s'adréssant aux hommes qui se trouvaient dans la cour du loueur.

A son appel ils se retournèrent.

— Qu'est-ce qu'il y a? — demanda l'un d'eux...

— Il y a que je me suis foulé le pied au bout de la ruelle, et que je viens chercher ici une voiture pour me ramener chez moi... — Ça se peut, n'estce pas ?

— Mais très bien, monsieur, très bien... — répondit un des cochers en courant à Raoul. — Appuyez-vous sur mon bras et montez dans mon ^acre...

Il aida le jeune homme à shnstaller sur les coussins, puis il reprit :

— Comment donc que ça vous est arrivé, cet accident-là?

— J'ai fait un faux pas sur le bord du trottoir...

— Ça ne m'étonne point... C'est si traître, ces trottoirs... —Je finis i'atteler et nous partons ; seulement, avant de vous conduire chez vous, je serai forcé de passer à la maison pour prendre mon déjeuner...

— Peu importe, —répliqua Raoul, — pourvu que vous vous dépêchiez...

— Soyez sans crainte... Ce sera l'affaire de cinq minutes. — Où demeurez-vous?

— Rue d'Assas...

— Fichtre! il y a une trotte...

— Je vous prends à l'heure et vous aurez un bon pourboire.

— Alors, voilà qui va bien.

— Avant d'aller rue d'Assas, vous passerez rue des Dames, numéro 28.

— Suffit, monsieur.

Le cocher acheva d'atteler son cheval, monta sur son siège et partit. La ruelle par laquelle on arrivait chez le loueur se greffait sur l'avenue de Clichy.

En passant devant le pavillon d'Ovide Soliveau, Raoul aperçut un groupe compact de curieux questionnant les agents en surveillance autour de la maison.

11 respira plus à l'aise lorsque la voiture eut parcouru un espace d'une cinquantaine de mètres.

Le cocher s'arrêta boulevard des Batignolles pour prendre son déjeuner chez sa femme et fila rue des Dames.

Amanda avait passé une nuit terrible.

A six heures du matin elle était sans nouvelles de Raoul.

Que s'était-il donc passé?

Quei événement, impossible à prévoir, l'avait retenu dehors?

La jeune femme se posait ces ques-tions avec angoisse et ne pouvait y répondre.

Après avoir marché toute la nuit, elle se trouva sur la lisière de la plaine de Longchamp

quand arriva l'aube.

A sept heures elle s'habilla en se disant qu'elle allait se rendre chez Etienne Castel, rue d'Assas.

Tout en s'habillant elle s'approchait d'instant en instant de la fenêtre, et interrogeait la rue pour voir si Raoul n'arrivait pas enfin.

Soudain elle aperçut une voiture venant au grand trot de son cheval.

Elle eut un moment d'espérance.

Cette espérance ne fut point déçue, car 1? voiture fit halte à la porte de la maison et la tête de Raoul apparut à la portière.

iU2 LA PORTEUSE DE PAIN

— Descends vite ! — lui cria le jeune homme. Anianda s'empressa d'obéir.

~ Pourquoi ne montes-tu pas? — demanda-t-elle.

— Pour deux raisons... — D'abord j'ai le pied foulé...

— Ahî mon Dieu!

— Ce ne sera rien... — Ensuite il faut que j'aille rue d'Assas...

— Qu' est-il arrivé?

— J'ai les papiers...

— Les nôtres?

— Oui... et de plus l'acte mortuaire du vrai Paul Harmant... — Ovide Soliveau n'est point rentré chez lui...

— Il est arrêté. — fit Amanda.

— Arrêté ! ! — répéta Duchemin.

-~ Comment le sais-tu?

— Voici...

Et l'essayeuse de M"* Augustine raconta brièvement ce qui s'était passé la veille au Rendez-vous des boulangers.

— Tout est pour le mieux! — s'écria Raoul Duchemin après avoiiécouté la jeune f»mme. — Mais je souffre horriblement de mon pied, — il me faudrait une pantoufle et des ciseaux. — Je couperai ma bottine, car il me serait impossible de la retirer sans cela.

Amanda monta vivement chez elle et reparut bientôt, apportant ce que Duchemin demandait.

Une fois la bottine enlevée iî chaussa la pantoufle, et il éprouva un soulagement immédiat.

— Maintenant, il faut aller à ton atelier, — dit-il àl'essayeuse. — J'irai tantôt te rendre compte de ce qui va se passer chez M. Gastel... — D'avance je suis certain qu'il sera content. — Monte en voiture avec moi... — Je te conduirai rue Saint-Honoré en allant rue d'Assas...

La jeune femme alla compléter sa toilette, mit son chapeau, redescendit, et Duchemin la déposa chez M"^ Augustine.

Etienne Gastel avait passé, lui aussi, une fort mauvaise nuit.

Gomme M"« Amanda il attendait anxieux l'arrivée de Raoul, et ne voyait rien venir.

Vers quatre heures du matin il se coucha, brisé de fatigue, mais il ne put dormir.

Debout à six heures, il passa dans son atelier.

Le long de la muraille était placé le tableau que deux ouvriers encadreurs avaient emballé la veille.

Devant la caisse se trouvait le petit cheval de carton. —L'artiste comptait s'en charger lui-même.

Les commissionnaires devaient venir k huit heures prendre le tableau pour le porter rue Bonaparte.

Etienne arpentait à grands pas son atelier avec une impatience croissante.

Il se demandait pourquoi Duchemin n'arrivait pas, et commençait à craindre qu'ayant eu maille à partir avec Ovide Soliveau, il ne lui fût arrivé

malheur.

— Pourquoi M"« Amanda, qui s'est présentée ici hier au soir, n'est-elle point revenue? — se dit-il tout à coup. — Pourquoi n'accourt-elle pas ce matin? — Tout s'effondrerait-il à l'heure où j'ai le pressentiment que la vérité sur le drame d'Alfortville va se découvrir enfin, aussi bien que sur les crimes plus récents commis par Soliveau à l'instigation de Paul Harmant?? — Raoul Duchemin aurait-il échoué? — Ovide l'aurait-il assassiné?

L'artiste, singuUèrement assombri, se laissa tomber sur un des divans de son atelier, et s'absorbait dans une rêverie profonde quand la porte

s'ouvrit.

Le valet de chambre parut. ,

— Que voulez-vous? — demanda l'ex-tuteur de Georges, espérant quo son domestique allait lui annoncer Amanda ou Raoul.

Il se trompait.

La réponse fut celle-ci :

— Monsieur, ce sont les commissionnaires qui viennent chercher le

tableau...

— Qu'ils entrent!...

Unefois les commissionnaires introduits, l'artiste leur désigna la caisse

et leur dit :

— Il faut manier cela avec beaucoup de soins.

— Oh! ça nous connaît, monsieur Castel... — répliqua l'un des hommes. — Vous savez bien... c'est toujours moi qui tais vos transports, et vous n'avez jamais eu à vous plaindre...

— Eh bien, allez...

— Prends la caisse par un bout, camarade, et moi par l'autre... — Nous allons porter ça jusqu'à la civière comme une mariée...

Chacun des commissionnaires saisit une des extrémités de la caisse. Le colis, quoique ses dimensions ne fussent pas très grandes, était lourd.

— A l'adresse que voici, rue Bonaparte. — Vous remettrez cette lettre à M. Georges Darier, chez qui vous allez.

— Ça suffit, monsieur Castel.

Vous reviendrez ensuite vous faire payer votre course par mon

domestique.

— C'est entendu, monsieur Castel...

Les deux hommes se retirèrent.

En se retournant, Etienne regarda de nouveau les débris du c/a^a, ainsi que les papiers et les chiffons échappés de ses flancs.

— Le fameux cheval de Troie n'était pas mieux garni ! — se disait-il en ramassant le tout. — Qu'est-ce qu'on avait fourré là dedans ?

En disant ce qui précède; l'artiste explorait ce fouillis.

— Gela ne peut venir de chez le fabricant... — poursuivit-il. — C'est Georges étant gamin qui aura bourré de cette façon le ventre de son

jouet...

Tout à coup Etienne s'arrêta, les yeux démesurément ouverts, fixés sur une feuille qu'il venait de défriper.

Il devint très pâle.

Un nom, que certes il ne s'attendait guère à rencontrer là, venait d'attirer violemment son attention.

— Jacques Gar«w^.^.. — balbutia-t-il. — Une lettre de Jacques Garaud écrite à Jeanne Fortier.

Il ajouta, lesmains et les lèvres tremblantes :

— Mon Dieu!... si c'était... si c'était...

Et il lut, presque tout haut, d'une voix que l'émotion rendait indistincte :

* Chère Jeanne bien-aimée,

« Hier je vous laissais entrevoir dans un prochain avenir la fortune et le bonheur pour vous et pour vos enfants... — Je puis maintenant vous les promettre d'une façon immédiate et positive.

« Demain je serai riche, ou du moins les moyens de commencer une grande fortune seront dans mes mains. — Je posséderai une invention qui donnera des bénéfices incalculables, et j'aurai près de deux cent mille francs pour l'exploiter.

« Point de fausse honte, Jeanne! ! — Songez à vos enfants qui deviendront les miens, et cette pensée vous donnera du courage.

« Je vous attendrai ce soir, à onze heures, avec le petit Georges, au pont de Charenton, et je vous conduirai dans une retraite sûre, d'où nous partirons demain pour l'étranger où nous serons riches et heureux.

« Quittez sans un regret cette maison dont le maître vous chasse ; — venez à celui qui vous aime et ne vous fera jamais défaut.

Ii48 LA PORTEUSE DE PAIN

« Si vous ne veniez pas, Jeanne, je ne sais à quelle extrémité le désespoir me pousserait.

« Mais vous viendrez.

« Jacques Garaub.

c 7 septembre 1861. »

— Tonnerre! — s'écria l'artiste après avoir achevé. — Mais c'est la lettre que Jeanne Fortier croyait anéantie, brûlée! — C'est cette preuve de son innocence dont elle parlait toujours, qu'elle invoquait sans cesse!

— Et cette preuve était si près d'elle !

« Pauvre femme!... une fatalité pesait sur elle et l'écrasait!

« Le sens de cette lettre est indiscutable...

« Jacques Garaud parle d'une somme de près de deux cent mille francs, et c'est cent quatre-vingt-dix mille francs qui ont été volés à Jules Labroue!...

« Il parle d'une invention dont les bénéfices seront incalculables... — C'est l'invention faite parle père de Lucien!...

« Ah! Dieu qui m'a permis de trouver cela en ce moment est le Dieu de justice, est le Dieu de bonté ! — En apprenant qu'il est le fils de Jeanne Fortier, Georges apprendra en même temps gu'il peut réhabiliter sa mère, et désormais rien n'empêchera Lucien de donner son nom à la jeune fille qu'il aime et qui est digne de lui!...

Etienne s'interrompit brusquement.

— Oui... — reprit-il au bout de quelques secondes. — Mais si Jacques Garaud n'existe plus... Si Paul Harmant n'est pas l'homme que je crois... Si Ovide Soliveau a tué Duchemin... — Non! non!... cela ne doit pas être.

— Dieu ne permettrait point cela! — Jeanne Fortier est innocente, en voici la preuve dans cette lettre de Jacques Garaud. — Ah! si j'avais trois lignes de l'écriture de Paul Harmant. . . — La comparaison serait décisive. . .

En ce moment on sonna à la porte de l'appartement, puis, aussitôt après, on frappa à celle de l'atelier.

— Entrez! — dit Etienne.

La porte s'ouvrit.

Raoul Duchemin, s'appuyantde l'épaule à la muraille, était debout sur le seuil-

— V ous voilà donc enfin ! — s'écria l'artiste en courant au jeune homme et en le prenant par la main pour l'entraîner dans son atelier.

Raoul, forcé de marcher plus vite qu'il ne le pouvait, laissa échapper un cri de douleur.

— Qu'avez-vous? — demanda Etienne surpris et inquiet.

— Je suis blessé... — répondit le jeune homme.

— Blessé? — Où? — Gomment?

— Une foulure à la cheville.

— Ce ne sera rien... Les nouvelles?

— Sont bonnes.

— Ovide Soliveau?

— Arrêté...

— Arrêté! ! — répéta l'artiste. — Est-ce possible??

— Oui, grâce à l'habileté d'Amanda... — Je vous raconterai cela par le menu tout à l'heure... Allons au plus pressé... — Mais d'abord permettez-moi de m'asseoir... — Je ne puis plus me tenir debout...

L'artiste avança vivement un fauteuil, sur lequel Raoul se laissa tomber avec un soupir de soulagement.

Parlez I parlez vite ! — reprit-il ensuite. — Savez-vous quelque

chose de Paul Harmant?...

— Paul Harmant est mort...

— Le père de Mary, mort! !... — fit Etienne avec stupeur.

— Ce n'est point du père de Mary que je parle, — répliqua Duchemin, — c'est de l'homme dont ce misérable a pris le nom... — Le vrai Paul Harmant est mort il y a vingt-cinq ans, à Genève, dans un hôpital, et le constructeur de Courbevoie, le millionnaire honoré de tout le monde, s'est emparé de son individualité pour cacher la sienne..

Etienne tremblait d'émotion.

-" Vous avez la preuve de cela?... — fil-il.

— Oui.

— Quelle preuve?

— La meilleure, la plus incontestable de toutes... — Voyez...

Et Duchemin tendit à l'artiste l'acte mortuaire relevé jadis sur le registre de l'état civil de Genève, par les soins d'Ovide Soliveau. L'ex-tuteur de Georges le lut avidement.

— Impossible de conserver un doute!! — murmura-t-il ensuite. — Mon instinct m'avait bien servi... — Je devinais, ra vérité !...

Et, — poursuivit Raoul en tirant de sapoche les deux liasses prises par lui dans le secrétaire d'Ovide, — voici d'autres papiers que je n'ai pas eu le temps d'examiner... — ils ont peut-être leur importance...

— Eh! qu'importent ces papiers? —répliqua l'artiste dont le vi^ge rayonnait de joie. — J'ai celui qu'il me faut et je ne me soucie point du reste... Ah ! Jacques Garaud, je te tiens donc!

n frappa sur un timbre.

Le valet de chambre parut aussitôt.

— Vous avez sans doute une voiture en bas? — demanda Etienne Caste! à Raoul.

L'artiste reprit en s'adressant à son domestique :

— Prenez la voiture de M. Duchemin. — Allez à Gourbevoie, k l'usine Paul Harraant. — Faites savoir à M. Lucien Labroue que vous venez le chercher de ma part, toute affaire cessante, et ramenez-ie immédiatement ici. — S'il vous questionnait, vous lui diriez que j'ai des choses de la plus haute importance à lui apprendre.

— Bien, monsieur.

Et le val^t de chambre sortit de l'atelier.

— Ah! mon cher Raoul, — s'écria Etienne en serrant la main de l'ancien employé de la mairie de Joi^ny, — vous venez de racheter amplement par une bonne action la faute que vous aviez commise dans un moment de folie. — J'ai maintenant à accomplir de grandes choses dont vous serez témoin...

Raoul pleurait de joie.

— Mais, — poursuivit l'artiste, — nous ne devons point oublier le nécessaire; — nous allons déjeuner, car lorsque arrivera Lucien Labroue il nous faudra sortir... — Je vous laisse seul un instant pour donner des ordres à ma cuisinière qui suppléera mon valet de chambre. — En déjeunant vous me raconterez tout ce que vous savez...

Etienne quitta son hôte et reparut au bout de dix minutes, habillé, prêt à sortir.

En même temps la cuisinière venait annoncer que le déjeuner était servi.

Raoul s'appuya sjir le bras de l'artiste; — tous deux passèrent à la salle à manger et se mirent à table.

— Présentement, causons, — fit Etienne. — Je vous écouterai avec un intérêt dont vous ne doutez pas !

Duchemin narra dans les moindres détails les incidents de la nuit précédente et sa visite au pavillon de l'avenue de Glichy.

— Ovide étant arrêté, — s'écria l'artiste après avoir écouté ce récit,

— et le scélérat ayant prononcé le nom de son complice en présence des agents, on va sans doute faire surveiller la maison de Paul Harmant... - Peu m'importe... — J'arriverai près de lui avant qu'il ne soit arrêté, car aveg un millionnaire jusqu'à présent très estimé on y mettra des formes...

— Quant à Jeanne Fortier, nous nous occuperons d'elle dès que j'en aurai fini avec Jacques Garaud... — Si d'ici là elle était reprise, je me fais fort d'obtenir sa mise en liberté provisoire...

En ce moment le valet de chambre entra dans la salle à manger.

Il ramenait Lucien Labroue.

Glier artiste, — dit ce dernier, — vous le voyez, j'accours très

ému... — Vous avez, paraît-il, des choses importantes à m'apprendre...

— De la plus haute importance, — appuya Etienne Castel.

— Parlez vite! !

— Je connais l'assassin de votre père.

Lucien devint très pâle.

Ses lèvres s'agitèrent, mais il ne put articuler un seul mot.

— Je le connais, — poursuivit Etienne, — et c'est grâce à monsieur (il désignait Raoul Duchemin) — que ce misérable est démasqué.

-Le fils de Jules Labroue redevint instantanément maître de lui-même.

— Le nom de l'assassin? — fit-il.

— Vous le saurez quand il en sera temps, et ce sera bientôt, — répondit Etienne. —Monsieur Duchemin, vous sentez-vous le courage de nous accompagner en vous appuyant sur Lucien et sur moi?

— Oui, certes, monsieur...

— Eh bien! venez...

— Où allons-nous? — demanda Lucien.

— Chez votre ami Georges Darier.

Etienne prit son chapeau, et les trois hommes gagnèrent la voiture qui les conduisit rue Bonaparte.

Lucie Fortier avait attendu toute la soirée maman Lison, avec patience d'abord, mais, quand sonnèrent dix heures du soir sans que la porteuse de pain fût rentrée, la jeune fille commença à se sentir prise d'inquiétude.

Pourquoi la pauvre femme, si régulière dans ses habitudes, ne revenait-elle point au logis k cette heure tardive ?

Que lui était-il donc arrivé?

— • Maman Lison m'avait annoncé que la petite fête ne durerait que jusqu'à six heures du soir... — se disait Lucie. — Depuis longtemps elle devrait être ici .. — Son absence ne peut s'expliquer que par quelque chose de fâcheux... un accident... un malheur peut-être...

Et peu à peu l'inquiétude de Lucie devenait de l'angoisse.

Minuit sonna.

La porteuse de pain n'avait point reparu.

Lucie, — très souffrante déjà, nous le savons, et de plus brisée de fatigue, — se mit au lit, mais il lui fut d'abord impossible de fermer les

yeux.

Sans cesse elle se soulevait sur son oreiller, prêtant l'oreille a« vieiftdre bruit qui se produisait dans la maison.

Le temps passait avec une lenteur effroyable.

Enfin, vers quatre heures du matin, la fatigue l'emporta sur l'angoisse, Lucie laissa retomber sa tête et s'endormit d'un lourd sommeil.

Il était huit heures quand elle se réveilla.

Ses idées lui revinrent aussitôt d'une façon très nette. — Elle se souvint de ses craintes, de son épouvante au sujet de Lise Perrin.

Elle sauta à bas de son lit, s'habilla rapidement et alla frapper à la porte de Jeanne.

Aucune réponse ne pouvait lui être faite, la chambre étant vide.

La jeune fille, dont ce silence redoublait les terreurs, descendit chez la concierge.

— Madame Dominique, — lui demanda-t-elle, — avez-vous vu ce matin maman Lison?

— Mais non, raam'zelle, et ça m'étonne beaucoup... — Je l'ai attendue hier au soir jusqu'à minuit... Ce matin le pain n'est point arrivé, et voilà qu'il est tout près de neuf heures. — Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque chose, à la pauvre femme? un nouveau malheur?

— Ohl ne dites pas cela... vous me faite frissonner I — s'écria Lucie. — Je suis assaillie déjà de noirs pressentiments! — Je vais sortir et aller rue Dauphine à la boulangerie Lebret. — Là, bien certainement, on m'apprendra quelque chose...

— Sortir, mam'zelle? — Malade et faible comme vous l'êtes! c'est bien imprudent!

— Ohl madame Dominique, l'incertitude est la chose du monde qui peut me faire l-e plus de mail — Je pars tout de suite. — Si maman Lison revenait pendant mon absence, dites-lui que je suis allée prendre de ses nouvelles rue Dauphine, et que je vais rentrer...

~ Oui, mam'zelle Lucie, mais croyez-moi, ne jouez pas avec votre santé.— C'est notre seule fortune, la santé, à nous autres qui n'avons point de rentes.

La jeune fille n'entendait plus la digne concierge. — Elle était déjà à dix pas de la loge.

— J'irai d'ahord au Rendez-vous des boulangers, — se dit-elle en sortant de la maison du quai Bourbon.

Et elle s'acheminait vers la rue de Seine.

En arrivant en face de la boutique du marchand de vin restaurant doat nous connaissons l'enseigne, elle s'arrêta, frappée de stupeur. Cette boutique était fermée.

Plusieurs commères, groupées sur le trattoir, causaient.

— Hein ! croyez-vous que ça en soye un, de malheur! — disait l'une d'elles. — Faut-il avoir la guigne!! — De si braves gens, la crème des

Raoul saisit l'arrête du mur, et d'un bond se trouva à cheval sur le chaperon

LlV. 145. — H. GEFFRO Y, édlt. — Reproduction nterdile. 145

honnêtes gens, quoi!... voir leur établissement — (un établissement qui marchait si bien ! !) — fermé par l'autorité, et cela pour une chose dont ils ne devraient pas être responsables, n'en étant point fautifs...

— C'est à cause de la porteuse de pain, parbleu, que les gens de \k boulange ont défendue... — fit une autre commère

Ces quatre mots : La porteuse de pain, glacèrent Lucie d'épouvante Cependant, maîtrisant de son mieux son émotion, faisant appel à tout sor^ courage, elle s'approcha du groupe.

— Excusez-moi, madame, — fit-elle en s'adressant à la femme qui venait de parler. — J'ai bien compris vos paroles, n'est-ce pas? — La boutique du Re7idez-vous des boulangers est fermée par autorité de justice?

— Oui, mam'selle.

— Et à cause d'une porteuse de pain?

— Oui, mam'selle.

— Savez-vous le nom de cette porteuse de pain?... ~— On l'appelle dans le quartier maman Lison.

Lucie devint livide et sentit tout le sang de ses veines affluer h. son cœur et l'étouffer.

— Mais, pourquoi?... — Pourquoi?... — balbutia-t-elle d'une voix ù peine distincte.

— Ah! pourquoi?... — Voilà... — On ne sait pas au juste... On dit beaucoup de choses... — On parle d'un crime...

— Un crime!... — répéta Lucie haletante.

— Oui... Un homme a été arrêté, qui se disait garçon boulanger et qui ne l'était pas, et qui a voulu empoisonner maman Lison, et alors les garçons boulangers qui lui donnaient un banquet ont cogné sur les agents, et maman Lisoiî a pris la poudre d'escampette... — Alors, sur le rapport des agents, la maison a été fermée, et les braves gens qui tenaient le Rendez-vous des boulangers ont été appelés ce matin chez le juge d'instruotion... un endroit où il ne fait pas bon... même quand on n'a rien à se reprocher.

— Mon Dieu!... — mon Dieu! ! — bégaya Lucie avec désespoir Et elle s'enfuit.

Elle marchait au hasard, chancelant, la tête vide, ne sachant que faire, ne sachant que croire, entendant toujours résonner à son oreille ces mots--

— Un homme a été arrêté qui a voulu empoisoîîner maman Lison...

La porteuse de pain avait donc coura un danger nouveau:..

Ensuite, on avait voulu l'arrêter, elle aussi.

Pourquoi?

Les garçons boulangers qui la fêtaient s'étaient jetés résolument entr» elle et les agents.

Donc ils ne la croyaient point coupable.

Qu'est-ce que tout cela signifiait? — Où chercher le mot de cette indéchiffrable énigme?

Lucie pensa que peut-être elle trouverait des renseignements plus précis à la boulangerie Lebret.

Elle y courut.

La servante était seule dans la boutique.

— Pourriez-vous me dire si vous avez vu maman Lison? — hii demanda Lucie.

Ce fut en levant les bras au ciel que la servante répliqua :

— Ah! ne me parlez pas de ça, mam'selle... — On a voulu Tarrê.ter hier, au Rendez-vous des boulangers...

— Mais, pourquoi?

— Je ne sais pas, moi ! — On prétend qu'elle était recherchée par la police.

— Recherchée par la police!! — répéta Lucie affolée. ~ Maman Lison recherchée par la police!!...

— C'est le bruit qui court... Tout un chacun en parle dans le quartier.

— Mais qu'avait-elle fait?...

— Quant à ça, j'en ignore, mais le Lyonnais qui l'a défendue a été emmené, ce matin, pour répondre au juge d'instruction, et le Rendez-vous des boulangers, où la chose a eu lieu, est fermé...

Lucie pouvait à peine se soutenir, tant l'émotion terrible qu'elle venait d'éprouver la brisait.

Elle fit appel à tout son courage et sortit après avoir remercié la fille de boutique.

— Rien... — murmura-t-elle en s'éloignant, — je n'ai rien appris!... — Où demander maman Lison?... où la retrouver?... — Il est impossible qu'elle soit véritablement recherchée par la police... Elle n'a jamais rien •fait de mal... Cette fille n'a pas compris!... — Et je suis seule à me débattre au milieu de cet effrayant mystère 1... Et je ne puis travailler au salut de la pauvre femme que j'aime... — Lucien m'a abandonnée... il aurait été un appui pour moi... — Lui aussi il aimait maman Lison... il l'aurait conseillée, défendue! — Ah! Dieu m'a rudement frappée! — Bô qui prendre conseil?..

Les doigts se crispèrent de plus en plus autour du cou de la malheureuse.

Tout à coup Lucie s'arrêta.

Elle venait de penser à l'ami de Lucien, à l'avocat chez qui maman Lison était allée pour lui parler d'elle, à Georges Darier enfin.

A peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se dirigea vers la rue Bonaparte, dont elle ne se trouvait pas très éloignée.

En moins de vingt minutes elle arriva près de la maison qu'habitait le jeune homme et dont elle savait le numéro.

Elle en ffanchit le seuil.

~ Monsieur l'avocat Georges Darier? — demanda-t-elle au concierge.

— Au deuxième étage.

— Est-il chez lui?

— Pour sûr, je ne l'ai pas vu sortir.

Malgré sa faiblesse et sa fatigue, Lucie gravit rapidement les deux étages.

En face de la porte de Georges elle se sentit prise d'une émotion étrange ; il lui sembla que son cœur cessait de battre.

Au bout de quelques secondes l'énergie lui revint.

La vieille Madeleine vint lui ouvrir et l'accueillit par cette question :

— Que désirez-vous, mademoiselle?...

— Monsieur l'avocat Darier.

— C'est ici...

— Potirrais-je le voir?

—•Je le pense, mademoiselle... — Donnez-vous la peine d'entrer. — Monsieur est dans son cabinet... Je vais le prévenir...

Et Madeleine conduisit la jeune fille au salon où se trouvait encore, sous son emballage, le tableau qu'Etienne Castel venait d'envoyer.

Puis la vieille servante se rendit dans le cabinet de son maître.

Celui-ci étudiait les pièces du procès qu'il devait plaider le len(?emain pour Paul Harmant.

La lettre que le grand industriel lui avait écrite était toiç^. ouverte devant lui, sur son bureau.

A l'entrée de Madeleine il leva la tête et demanda :

— Qu'ya-t-il?

— Monsieur, c'est une jeune personne qui désire vous parler...

— Amenez-la ici...

La servante introduisit Lucie et se retira.

Georges constata du premier coup d'œil le bouleversement du doux visage de sa visiteuse.

— Veuillez vous asseoir, mademoiselle, — dit-il en avançant à la jeune fille un fauteuil sur lequel elle se laissa tomber.

— Ah! monsieur... — s'écria- t-elle ensuite en éclatant en sanglots. — Conseillez-moi... protégez-moi... sauvez-la! 1

Surpris par cette explosion de désespoir, Georges ne sut d'abord comment entamer l'entretien, mais il reprit vite son sang-froid et dit :

— De quoi s'agit-il, mademoiselle?... Quel chagrin, quelle douleur, vous frappent si violemment?

— Monsieur, — répliqua Lucie, —j'avais auprès de moi une brave et digne femme que j'aimais comme si elle eût été ma mère... — J'ai été malade,

bien malade, elle m'a témoigné toute la tendresse, elle m'a prodigué tous les soins qu'une mère donnerait à sa fille... - Elle a failli être tuée, il y a quelques jours... — Hier, elle est allée à un banquet offert par les gens de son état pour fêter sa préservation quasi miraculeuse... — Elle devait rentrer dans la soirée... - La soirée et la nuit se sont écoulées... - Elle n'est point revenue...

« Très inquiète, très tourmentée, redoutant un malheur, je me suis rendue ce matin à la maison où avait eu lieu le banquet.

« Cette maison était fermée par ordre de la justice, et le hasard m'apprit qu'on avait donné cet ordre parce que la femme que je cherchais, après avoir subi hier une tentative d'empoisonnement, s'était dérobée par. la fuite à une arrestation dont j'ignore la cause, arrestation rendue impossible par la résistance des compagnons boulangers qui lui offraient le banquet. ,

« Depuis ce moment elle n^est pas retournée dans la maison ou elle

travaillait, et je ne sais à qui m'adresser pour retrouver sa trace.

« Me voyant seule au monde je viens à vous, monsieur, vous demander votre aide et vos conseils. - Soutenez-moi, monsieur, guidez-moi, car sans vous, je le sens bien, c'est à jamais que maman Lison est perdue pour

moi!

En entendant ces derniers mots, Georges bondit. : -Maman Lison! - s'êcria-t-il. - Lise Perrinl... - Cette brave femme qui est venue me consulter il y a quelques jours en me rapportant des papiers trouvés par elle ! - C'est de Lise Perrin qu'il s'agit?

- Oui, monsieur.

Vous vous nommez Lucie, n'est-ce pas, mademoiselle?

- Oui, monsieur, — répéta la jeune fille. Soudain Georges poussa une sourde exclamation.

Il venait de se souvenir des menaces adressées en sa présence par Paul Harmant à la porteuse de pain.

Qn'y a-t-il donc, monsieur? - balbutia la jeune fille éperdue. - Vous semblez redouter un malheur! Tout est à craindre, n'est-ce pas?

- Non, mon enfant, non, - répondit l'avocat en prenant affectueusement les mains de sa visiteuse. - Calmez-vous et causons. - Donc, vous venez me demander un conseil... un appui...

- Oui monsieur... - Ce conseil et cet appui, mêles accorderez-vous?

- Certes! - C'est mon devoir et c'est ma volonté !...- Mais d'abord,

un mot...

- Dites, monsieur...

- Vous avez parlé d'une tentative d'empoisonnement commise sur

celle que vous appelez maman Lison?

— Oui, monsieur...

— Quel est l'auteur de cette tentative?-

— Un homme.

— Qu'est devenu cet homme?...

— 11 a été arrêté, à ce qu'il paraît... et c'est ensuite — si ce qui m'a été raconté est vrai, — qu'on a voulu arrêter aussi maman Lison et qu'elle a été protégée par ceux qui lui donnaient un banquet...

— Quel était le motif ou le prétexte de cette arrestation?...

— Je l'ignore. — On prétend que la pauvre femme était recherchée par la police.

^ — Paul Harmant l'avait dénoncée, — se dit Georges, — et la malheureuse, prise dans une souricière, a dû être arrêtée en fuyant...

— Eh bien ! monsieur? — fit Lucie les mains jointes.

— Eh bien! mademoiselle, j'ai encore une question ou deux à vom adresser, — répliqua Georges.

— Je suis prête à y répondre...

— Celle que vous appelez maman Lison ne vous a-t-elle jamais dit qui elle était?

Lucie regarda le jeune avocat d'un air étonné.

— Je ne comprends pas, monsieur, — fit-elle ensuite.

— Elle ne vous a point appris son véritable nom...

— Si, monsieur.

— Et, ce nom?

— Lise Perrin.

— Celui-là en cachait un autre...

— Un autre? — répéta Lucie.

— Oui, mademoiselle... —C'est du côté de la Préfecture de police que vos recherches doivent vous conduire... c'est là seulement que vous avez chance de trouver votre vieille amie...

— Vous m'effrayez, monsieur!! — s'écria la jeune fille. —Maman Lison a-t-elle donc vraiment commis un crime?...

— Je l'ignore, mais Lise Perrin a été condamnée, il y a vingt et un ans, sous un autre nom, à la détentioH perpétuelle... — Elle s'est évadée de la maison centrale de Clermont... — Elle se nomme en réalité Jeanne fortier...

Lucie chancela.

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LlV. 446. — H. GEFFROY, édit. — Reproducllon Inlordite.

— Oui, monsieur...

— Quel est l'auteur de cette tentative?-

— Un homme.

— Qu'est devenu cet homme?...

— Il a été arrêté, à ce qu'il paraît... et c'est ensuite — si ce qui m'a été raconté est vrai, — qu'on a voulu arrêter aussi maman Lison et qu'elle a été protégée par ceux qui lui donnaient un banquet...

— Quel était le motif ou le prétexte de cette arrestation?...

— Je l'ignore. — On prétend que la pauvre femme était recherchée par la police.

^ — Paul Harmant l'avait dénoncée, — se dit Georges, — et la malheureuse, prise dans une souricière, a dû être arrêtée en fuyant...

— Eh bien ! monsieur? — fit Lucie les mains jointes.

— Eh bien ! mademoiselle, j'ai encore une question ou deux à voui adresser, — répliqua Georges.

— Je suis prête à y répondre...

— Celle que vous appelez maman Liso?i ne vous a-t-elle jamais dit qui elle était?

Lucie regarda le jeune avocat d'un air étonné.

— Je ne comprends pas, monsieur, — fit-elle ensuite.

— Elle ne vous a point appris son véritable nom...

— Si, monsieur.

— Et, ce nom?

— Lise Perrin.

— Celui-là en cachait un autre...

— Un autre? — répéta Lucie.

— Oui, mademoiselle... —C'est du côté de la Préfecture de police que vos recherches doivent vous conduire... c'est là seulement que vous avez chance de trouver votre vieille amie...

— Vous m'effrayez, monsieur!! — s'écria la jeune fille. —Maman Lison a-t-elle donc vraiment commis un crime?...

— Je l'ignore, mais Lise Perrin a été condamnée, il y a vingt et un ans, sous un autre nom, à la détentioa perpétuelle... — Elle s'est évadée de la maison centrale de Clermont... — Elle se nomme en réalité Jeanne fortier...

Lueie chancela.

Le sergent de ville demanda : « Y a-t-il longt«iiips que votre porte est ouverte?... »

LlV. 146. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction Inierdile. 146

— Jeanne Fortier... — bégaya-t-elle d'une voix étranglée... — Voue avez dit Jeanne Fortier?...

— Oui, mademoiselle.

Lucie poussa un cri de désespoir.

— Ma mèrel ! — fit-elle ensuite en se tordant les mains. — C'était ma mère... ma mère injustement condamnée, Lucien me l'a dit... ma mère expiant le crime d'un autre!! —Ah! voilà donc pourquoi je j'aimais tant... Voilà pourquoi elle m'entourait de soins si touchants, elle me prodiguait les trésors d'une inépuisable tendresse I ! —Ma mère... ma pauvre mère... ma mère chérie II... Et ils l'ont arrêtée de nouveau, et ils l'ont emprisonnée... je ne la verrai plus! ! Mais c'est horrible, cela, monsieur!!

— 11 doit y avoir un moyen de prouver son innocence... de la sauver...

— Monsieur, vous êtes avocat, et vous avez du cœur, je le vois bien, car vos yeux sont remplis de larmes... Monsieur, je vous implore... Faites un miracle... Rendez-moi ma mère...

En ce moment la porte du cabinet s'ouvrit.

Etienne Castel, Lucien Labroue et Raoul Duchemin parurent.

— Mon tuteur!... — s'écria Georges étonné.

— [.ucien!... —balbutia la jeune fiWe en reculant avec effroi.

Le iils de Jules Labroue courut à elle, la prit dans ses bras et la pressa contre sa poitrine en murmurant à son oreille ces mots :

— Espérez, Lucie!... Espérez! !...

— C'est Dieu qui vous a conduite dans cette maison, mademoiselle!...

— dit à son tour Etienne Castel en s'approchant de la jeune fille.

— Elle venait m'annoncerla disparition de Lise Perrin... —fit Georges

— Nous la retrouverons, soyez tranquille... — reprit l'artiste. Lucie se dirigeait vers la porte.

— Restez, mademoiselle, je vous en prie!... — continua l'ex-tuteur de Georges. — Vous devez être témoin de ce qui va se passer ici...

— Ce qui va se passer ici? - répéta le jeune avocat très surpris. — Expliquez-vous, mon cher tuteur...

— Mon enfant, — dit Etienne Castel d'une voix émue, - c'est aujourd'hui que s'accomplit ta vingt-cinquième année... - C'est aujourd'hui que je dois remplir le dernier vœu de l'homme excellent qui veilla sur ton enfance et qui me confia ta tutelle...

Etienne prit dans sa poche son portefeuille, l'ouvrit, en tira une lettre scellée d'un large cachet noir et la tendit à Georges en ajoutant :

— Cher enfant, lis cette lettre... Lis tout haut... et vous, Lucie Fortier.

écoutez...

Georges prit la lettre d'une main tremblante. - Il semblait ne pas oser

en briser le cachet.

— Lis! — répéta l'artiste.

Le jeune homme déchira l'enveloppe et lut :

« Mon bien-aimé Georges,

« Au mois de septembre 1861, une pauvre femme, tenant par la main an petit enfant, se présentait chez moi, à la cure de Chevry

« Cette pauvre femme était poursuivie, traquée, en butte à la triple accusation d assassinat, de vol et d'incendie.

« Elle se nommait Jeanne Portier... »

-Mon Dieu!... Mon Dieu!... - s'écria Lucie éclatant en sanglots. .l.tTH r '^'''"'^"^' - fit Georges profondément troublé par les sanglots de Lucie, - vous êtes cruel pour cette pauvre enfant... Voyez ses larmes... Vous auriez dû m'éviter de lire cette lettre devant elle

- C'est justement parce que je sais qui elle est, - réphqua l'artiste - que j ai tenu à ce que cette lecture eût lieu en sa présence - C'esl parce que je l'aime... c'est parce qu'elle m'inspire autant de pitié que de sympathie, qu en ce moment je fai^ couler ses larmes... - Continue ie t en prie... ' ^

Georges poursuivit :

.. Jeanne Portier m'a juré, sur la tête de son petit enfant, qu'elle était innocente... h.'^^hc

« La vérité se lisait dans son regard, vibrait dans le son de sa voix éclairait son visage...

« Ce qu'elle me jurait, je l'ai cru... je le crois encore... «

— Oh! le brave cœur! — balbutia Lucie.

— La grande âme ! ^ appuya Lucien Labroue.

— Continue... — dit Etienne pour la seconde fois. Georges poursuivit :

. .lî'l' q-^^PO-'^is-je faire contre tant de preuves qui semblaient indiscutables? - R,en, hélas! - La justice des hommes dut suivre son cours.

« Jeanne Fortier déclarée coupable sur les trois chefs d'accusation fut condamnée à la détention perpétuelle... «

Lucie cacha son visage dans ses mains.

^^- Pauvre mère I- bégayait-elle. -Innocente et condamnée... Pauvre

Georges lisait toujours :

« Malgré les preuves écrasantes et malgré la condamnation prononcée par le jury, ma conviction ne changeait pas...

« Pour moi, Jeanne Fortier n'était point une coupable, mais une martyre, victime de la plus déplorable erreur judiciaire.

« Je voulus réparer, autant que cela était en mon pouvoir, l'injustice des hommes, et je conseillai à ma sœur d'adopter l'enfant de Jeanne...

« Elle le fit, et, par l'adoption, lui donna le nom de Georges Darier. »

Une triple exclamation, poussée en même temps par Georges, par Lucie et par Lucien Labroue, suivit ces paroles.

— Moi... moi... — fit Georges éperdue. — Je suis le fils de Jeanne Fortier!... et Lucie... Lucie... est ma sœur!

En même temps il tendait les bras à la jeune tille.

— Mon frère I... mon frère!... — s'écria Lucie en se jetant sur le cœur de Georges qui la tint étroitement embrassée.

Les trois spectateurs de cette scène émouvante pleuraient sans en avoir conscience, mais que leurs larmes étaient douces!! Georges dénoua brusquement l'étreinte qui retenait Lucie.

— Nous sommes les enfants de Jeanne Fortier, ma sœur! — dit-il. — Les enfants d'une condamnée I... — Notre mère est innocente, mais aux yeux des hommes elle n'en a pas moins assassiné le père de Lucien, pour le voler 1 — Elle est martyre et nous ne pouvons pas demander sa réhabilitation!! Ah! c'est horrible!!... — Dieu ne nous viendra-t-il point en aide?

— Ne doutez pas de Dieu, mon ami! — s'écria Lucien en prenant la main du jeune avocat. — Vous serez mon frère! — Les preuves de l'innocence de Jeanne Fortier, votre mère, ces preuves que vous demandez au ciel, nous vous les apportons...

— Les preuves... les preuves... — balbutia Lucie, pouvant à peine croire ce qu'elle entendait.

— Oi!i sont-elles? — demanda Georges impétueusement.

— En voici une, d'abord, — fit Etienne en présentant à son ex-pupille la lettre de Jacques Garaud. — Lis, mon enfant...

Georges dévora cette lettre.

— Oui... oui... — s'écria-t-il ensuite. — C'est la preuve du crime! — .Ah! ma mère! ma mère... Dieu a donc eu pitié à la fin! — Mais cette preuve décisive, on la croyait perdue... Où donc se trouvait-elle?

— Dans les flancs du petit cheval de carton que tu portais lorsque ta mère ettoi vous vous êtes présentés à la cure de Chevry... — répondit Etienne Castel.

En entendant ces paroles, il sembla au jeune avocat qu'un voile se déchirait soudainement devant ses yeux.

Tous les souvenirs de son enfance, depuis si longtemps évanouis, se ravivèrent et firent à la fois irruption dans son cerveau...

• — Ah I — dit-il en pressant son front entre ses deux mains, — la lumière éteinte se rallume... Je me souviens... — Ce cheval, je jouais avec lui dans la cour d'une grande usine, que plus tard, par une nuit noire, j'ai vue dévorée par l'incendie... — Ce cheval avait au flanc une blessure, un trou béant, et je mettais dans ce trou, pour le combler, tout ce qui me tombait sous la main... — J'ai ramassé la lettre que voilà, et je m'en suis servi avec d'autres papiers et des chiffons, pour garnir le vide... — Et ma mère la cherchait en vain ! ! — Et faute de cette preuve elle a été condamnée!! — Hélas! elle arrive trop tard... — Jacques Garaud ne pourra plus avouer qu'il a tracé ces lignes... il est mort...

— Jacques Garaud est vivant... — répliqua l'artiste.

— Vivant?...

— Oui, et aujourd'hui riche, heureux, estimé, il se cache sous un nom que vous connaissez tous... celui de Paul Harmant...

— Paul Harmant! ! — répétèrent à la fois Lucie et Lucien avec épouvante.

— Oui, Paul Harmant, qui a voulu faire assassiner Lucie... Paul Harmant qui a dénoncé Jeanne Fortier, après avoir échoué dans une tentative de meurtre dirigée contre elle...

— Ahl le misérable! le misérable! — Mais êtes-vous certain de ce que vous avancez? — demanda Georges.

— Certain, oui! — Le vrai Paul Harmant est mort il y a vingt-cinq ans dans un hôpital, à Genève...

— Vous en avez la preuve?...

— Voici son extrait mortuaire... — Le Paul Harmant'd'aujourd'hui, le grand industriel, l'ex-associé de James Mortimer, n'est autre que Jacques Garaud J

— Jacques Garaud!! — répéta Georges. ~ Qui le prouve?

— Tout ce qu'il a fait contre les tiens, — répondit Etienne Gastel, — et toi-même tu dois avoir ici les moyens de t'en assurer.

— Comment?

— Tu possèdes certainement dans tes dossiers quelque échantillon de récriture du constructeur de Gourbevoie.

— Oui... oui... ^~ fit vivement le jeune avocat, — cette lettre...

Et II prit sur son bureau la lettre du millionnaire qu'il avait reçue la veille.

Etienne la saisit, y jeta les yeux et poussa un cri de triomphe.

— La même écriture ! — dit-il ensuite. — Vous voyez que le doute est impossible I! Vous voyez que Paul Harmantest bien Jacques Garaud, l'assassin de Jules Labroue, père de notre ami! !

Lucien, épouvanté, murmura :

— Et cet homme, sachant qui j'étais, voulait me faire épouser sa fille! — Pourquoi?

— Pour vous lier les mains ! Pour vous forcer au silence le jour où quelque circonstance imprévue viendrait vous révéler son passé.

— Le misérable ! Et je ne puis le livrer à la justice !

— Pourquoi?

— La prescription le couvre...

— Allons donc!... — répliqua violemment Etienne Castel. — La prescription existe pour les crimes d'Alfortville, c'est vrai ; mais les tentatives d'assassinat commises sur Lucie et sur Jeanne le font tomber sous le coup de la loi!

— Songeons à ma mère... — reprit Georges. — Qu'est devenue ma mère?

— Nous la retrouverons, je te l'ai déjà dit... — Nous pourrons tous lui ouvrir nos bras et nos cœurs... l'aimer et l'honorer...

— En ce qui concerne Paul Harmant, que décidez-vous?

— Êtes-vous prêts à n'agir que d'après mes conseils?

— Oui... oui... — répondirent Georges et Lucien. --Vous aussi, monsieur Raoul?

— Certes, monsieur, vous n'en doutez pas ! — répliqua Duchemin,

— Eh bien, alors, venez donc!

Nos cinq personnages quittèrent l'appartement de la rue Bonaparte et gagnèrent les deux voitures qui stationnaient à la porte.

Georges et Lucie, sa sœur, occupèrent une de ces voitures. Etienne, Lucien et Raoul montèrent dans l'autre.

— Où allons-nous? — demanda le cocher qui tenait la tête. L'artiste répondit en donnant l'adresse de la rue Murillo, puis il

ajouta :

— Vous m'arrêterez en route devant un bureau de tabac...

Les voitures s'ébranlèrent et firent halte au bout de quelques minutes à la Borte d'un débit de tabac, où l'artiste acheta une feuille double de papier timbré.

La veille au soir, ou plutôt ce même jour, Paul Harmant avait regagné son logis à une heure du matin, très étonné, très préoccupé, très inquiet de l'inexactitude de Soliveau, lui donnant un rendez-vous et ne s'y trouvant pas.

Il n'était parvenu à s'endormir que fort avant dans la nuit, et les plus noirs cauchemars avaient peuplé son sommeil, lui montrant Ovide arrêté, marchant, les menottes aux poignets, entre deux gendarmes...

Lui-même s'était vu assis sur les bancs de la cour d'assises, et toutes ses victimes passaient devant lui, menaçantes, lui jetant l'une après l'autre les épithètes de voleur, d'incendiaire et d'assassin...

Quand, au point du jour, il sortit de cet eifroyable cauchemar, il se sentait brisé au physique et au moral.

Levé à la hâte et rapidement habillé, il eut d'abord beaucoup de peine à chasser le souvenir des visions de la nuit.

Cependant peu à peu il les oublia pour ne plus se souvenir que d'Ovide.

Le Dijonnais allait, sans le moindre doute, lui écrire ou lui envoyer une dépêche explicative.

Trop préoccupé pour s'occuper d'afifaires et de surveillance de travaux, il résolut cependant de se rendre à Courbevoie afin de savoir si Ovide avait donné signe de vie.

Vers neuf heures, il sortit, passa chez son banquier, se fit remettre la somme promise à son complice, et donna l'ordre de le conduire à l'usine.

Aucune lettre, aucune dépèche, ne l'y avaient précédé.

H attendit.

A onze heures, rien n'était arrivé...

, Le misérable, littéralement affolé d'angoisse, revint à Paris.

Mary se trouvait encore plus souff'rante ce jour-là que de coutume.

La veille, elle avait craché le sang.

Une fièvre lente brûlait ses veines et l'accablait.

Son père, en rentrant à l'hôtel, fut douloureusement frappé de ce changement subit.

Il éprouva au cœur une souffrance aiguë et, même au milieu de ses préoccupations, cette pensée noire envahit son âme : — Les médecins l'avaient-ils trompé?... — Mary pouvait-elle mourir si jeune?

Les larmes lui montèrent aux yeux... — Pour ne pas les laisser couler il dut se faire violence.

A déjeuner il se plaignit d'une migraine, afin d'avoir un prétexte pour ne point manger.

La caisse, basculant, vint s'abattre avec bruit sur le parquet, renversant et broyant le petit

cheval de carton.

LlV. 147. H. GKKFUOY. éJit. — r<eprociiiclion inlentita.

LA PORTEUSE DE PAIN ll'ï*

Mary, de son côté, ne faisait preuve d'aucun appétit et l'abattement se peignait sur son visage.

Chère mignonne, — lui demanda le millionnaire, — tu soutires?

— Un peu, père... Mais ce ne sera rien.

— Je te trouve aujourd'hui l'air bien sombre. J'ai mal dormi, cette nuit

-— Tu avais la fièvre?

— Je le crois... — Des rêves effrayants ont troublé mon sommeil.

— Comme les miens... — pensa le millionnaire Il ajouta tout haut :

— J'espère bien que tu ne vas pas t'attrister pour des songes... — r-

serait folie...

— Ahl c'est qu'ils étaient terribles, ces songes!...

— De quelle nature?

— Oh! d'une nature absurde; mais dans les rêves, tu le sais bien, les plus absurdes prennent un terrible cachet de réalité...

— Que voyais-tu donc?

— Toi.

..— Que m' arrivait-il?

— Tu étais en prison... on t'accusait d'un crime...

Jacques Garaud tressaillit violemment, mais il eut assez d'empire sur

lui-même pour cacher son trouble.

— D'un crime? - répéta-t-il avec un éclat de rire forcé. - Tu conviendras, mignonne, que c'est invraisemblable 1 - Quel était ce

arime?...

Un meurtre... — Tout à coup le tableau changea...

Comme dans une féerie, alors! !

-Au lieu d'une prison, - continua Mary, -je vis une grande salle où il y avait beaucoup de monde. - Tu étais là... - En face de toi se irouvaientdesjugesetun groupe depersonnesqu'ilmesemblaitconnaitre...

-L'une de ces personnes ressemblait à mon fiancé Lucien... - Lne autre avait les traits de la principale figure du tableau dÉtienne Castel représentant une arrestation... - Tous gesticulaient et parlaient en te désignant... - Leurs voix bourdonnaient à mes oreilles, mais je ne pouvais'distinguer nettement les paroles prononcées par eux...

« Brusquement je te vis pâlir et chanceler, puis tout disparut sous un

nuage sombre... ,.,

•-- Le rêve était fini?... - demanda le grand industriel d une voix qu il essayait de rendre moqueuse, mais qui n'était que rauque et tremblante.

— Pas encore... — répondit Mary. — La lumière revint, une lumière aussi terne, aussi triste que l'aube d'un jour pluvieux... — Au milieu d'une flaque de sang je vis un corps étendu... — Père, tu vas comprendre mon épouvante et mon horreur... Ce corps n'avait plus de tète...

Paul Harmant se leva, comme mû par un ressort, porta les deux mains à son cou et recula tout effaré.

— Oh! tais-toi!... tais-toi!... — fit-il avec un cri de colère. — Pourquoi viens-tu me raconter ces divagations effroyables?

— Père, tu as voulu connaître mon rêve... Tu m'as questionnée... J'ai répondu... — Ah! quelle nuit j'ai passée!...

— Tais-toi! tais-toi I... — répéta le misérable. — Tais-toi! je le veux... je l'ordonne!

— Je n'ajouterai pas un mot... mais, à l'impression produite sur toi par ce songe insensé, juge de ce que j'ai dû souffrir...

Paul Harmant courba la tête.

En écoutant, haletant, éperdu, le récit de sa fille, il y trouvait une étrange, une incompréhensible coïncidence avec le rêve qu'il avait fait luimême, et la fièvre qui brûlait les veines de Mary s'allumait dans les siennes.

Il s'approcha de la jeune malade et l'embrassa longuement.

— Tu sors? — lui demanda-t-elle.

— Non... — Je vais dans mon cabinet de travail...

— Ohl tant mieux, père...

— Pourquoi tant mieux?

— Tu ne peux te figurer combien j'aurais peur aujourd'hui, si je restais seule à l'hôtel...

Paul Harmant ne répondit pas et quitta la salle à manger.

Après avoir refermé sur lui la porte du cabinet de travail il se laissa tomber sur un fauteuil, et le visage bouleversé, le regard vague, H se plongea dans une rêverie profonde et sombre.

En quittant le Rendez-vous des boulangers, tandis que tous ceux qui l'aimaient protégeaient sa fuite, Jeanne à moitié folle avait marché, ou plutôt couru, droit devant elle, au hasard.

Jacques Garaud se laissa tomber à genoux devant elle, et balbutia en lui tendant les malas.

Elle ne pensait pas.

Il lui semblait qu'une sorte de brouillard remplissait son cer-

veau.

Les cris d'Ovide Soliveau, ses divagations, ses menaces, les paroles des agents, les murmures des compagnons irrités, bruissaient encore h ses oreilles.

Elle regagna les quais et les suivit dans la direction de Passy.

En arrivant, épuisée de fatigue, hors d'haleine, à l'esplanade des Invalides, la porteuse de pain se laissa tomber sur un banc et promena autour d'elle un long regard craintif.

La pauvre Jeanne tremblait de voir apparaître soudain à ses côtés les deux hommes qui avaient prononcé son nom et voulu l'arrêter.

Au bout de quelques secondes, voyant qu'elle n'était point poursuivie, fille se sentit plus calme, il lui redevint possible de réfléchir.

Sa première pensée fut pour Lucie, pour sa fille.

Ne pourrait-elle donc plus la revoir?

Dieu ne lui aurait-il permis de retrouver un de ses deux enfants, que pour lui donner l'immense douleur d'en être séparée de nouveau.

La porteuse de pain eut un mouvement de. découragement absolu, de désespoir sans bornes.

— Tout est fini pour moi I — se dit-elle. — On sait que je suis à Paris... On saura bien vite où je travaillais... On connaîtra ma demeure... — Les policiers vont se mettre à ma recherche, et si je ne veux pas rentrer dans une maison centrale, je ne dois poin( retourner au quai Bourbon... — Je vais être obligée de me cacher de nouveau, de fuir encore, de m'éloigner de mon enfant... Ma vie sera toujours maudite !

Jeanne avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine. Elle là releva brusquement.

— Mais Jacques Garaud est vivant, cet homme l'a dit... — murmurat-elle tout à coup. — Jacques Garaud se dissimule sous le nom de Paul Harmant... — Cet homme ne mentait pas... — A cette heure il est certainement arrêté... — 11 parlera... il nommera son complice... — Alors on saura que j'ai, été condamnée injustement, et je pourrai rester libre... revoir ma fille... ma Lucie bien-aimée... — Oui, mais si Jacques Garaud, averti à temps, trouvait moyen d'échapper à la justice par la fuite!... — Si ce misérable, qui a voulu me tuer il y a quelques jours, et qui voulait aujourd'hui m'enivrer pour me contraindre à me dénoncer moi-même, n'était pas arrêté, ou s'il rétractait ce qu'il a dit, où trouverais-je des preuves, moi?... J'aurais beau crier : — C'est Jacques Garaud! . — Il répondrait : Je suis Paul Earmant!... — Et ce n'est pas moi, moi l'évadée de Clermont, qu'on croirait! - C'est lui, l'homme important, lui, le millionnaire!... — Mon Dieu, prenez pitié de moi!... — Conseillez-moi!.., — Guidez-moi!...

Et Jeanne se mit à pleurer.

Deux sergents de ville l'observaient de loin depuis un instant.

Son attitude brisée, ses gestes de désespoir^ les intriguèrent.

Ils s'approchèrent d'elle doucement, sans attirer son attentions et l'un d'eux lui posa la main sur l'épaule.

Jeanne tressaillit, leva les yeux, reconnut l'uniforme des gardiens de la paix et se mit à trembler.

Qu'avez-vous, ma brave femme? Êtes-vous malade?— demanda

celui qui venait de lui causer une si grande frayeur.

A la manière dont ces mots tôirent prononcés, Jeanne devina qu'on ne savait qui elle était et qu'on ne lui voulait point de mal, mais elle comprit en même temps qu'il fallait répondre sans hésiter, sous peine d'attirer des soupçons sur elle.

Aussi s'empressa-t-elle de répliquer :

— J'ai un chagrin, monsieur... un grand chagrin.

— Eh bien I ma brave femme, il faut rentrer chez vous.

— Oui, monsieur.

Marchez, faites du mouvement... Gela vous distraira... Gela vous fera

du bien...

— Oui, monsieur.

Jeanne quitta le banc sur lequel elle était assise et se remit à marcher.

Le pont des Invalides était devant elle.

Elle le prit, se trouva dans les Ghamps-Élysées qu'elle remonta jusqu'à 1 Arc de Triomphe, suivit machinalement l'avenue du Bois-de-Boulogne et sengagea dans le bois.

La nuit venait.

La porteuse de pain se laissa tomber sur le gazon, sous les arbres, et donna de nouveau un libre cours à ses pleurs.

Gette fuite lui remettait en mémoire ce qui s'était passé vingt et une années auparavant, quand, tenant par la main son petit Georges, elle s'éloignait, à travers les ténèbres, de l'usine d'Alfortville en feu.

Elle revit les gendarmes qui l'arrêtaient dans le jardin du presbytère de Ghevry. — Elle revit la cour d'assises, — la Salpêtrière, — la maison centrale, et sa seconde fuite sous la neige.

Prise de vertige alors, Jeanne s'évanouit.

Lorsqu'elle se ranima, la nuit était profonde.

Elle se leva.

— Dans ce bois il doit y avoir des gardes... — se dit-elle. — On pourrait me demander d'où je viens, où je vais... Il faut en sortir...

Elle prit un sentier qui la conduisit à une allée bordée de grands arbres.

Sans savoir où aboutissait cette allée, elle la suivit; mais d'autres avenues se greffaient sur celle-là et, après avoir marché toute la nuit, elle se

trouvait sur la lisière de la plaine de Longchamp quand arriva l'aube du jour.

Alors elle côtoya la Seine dans la direction du pont de Neuilly.

Ses forces l'abandonnaient; — elle ressentait les premières atteintes de là faim.

Outre les deux cents francs en or remis par la p3.ironne du Rendez-vous des boulangers, Jeanne avait dans sa poche une dizaine de francs en menue monnaie.

Quand elle arriva au pont de Neuilly, les boutiques s'ouvraient.

Elle entra chez un marchand de vin, se fit servir un peu de viande froide et de pain, mangea lentement et resta longtemps assise, jetant un regard sombre à l'eau qui coulait devant elle.

La porteuse de pain, absorbée dans sa pensée, ne vit point Paul Harmant se rendant à son usine, pas plus qu'elle ne le vit retourner à Paris.

Elle ne pouvait détourner ses yeux de cette eau transparente qui passait sans cesse avec un petit murmure doux et monotone et semblait Rappeler.

L'idée de la mort se présentait à elle, de la mort mettant fin aux longues douleurs, aux tortures sans cesse renaissantes de son existence.

— Mourir... — murmura-t-elle tout à coup. — N'ya-t-il donc plus que cela pour moi, à cette heure?... — Quoi, j'abandonnerais l'enfant retrouvée déjàl... — J'oublierais que j'en ai un autre à retrouver encore!... — Je me réfugierais dans l'éternel sommeil, laissant Jacques Garaud impuni, libre d'aimer sa fille et de lui donner pour mari i'homme dont il a tué le pèrel!... — Non! non!l... ce serait lâche !! — Gela ne sera pas!!

Et Jeanne se leva, ravivée, transfigurée.

— Suis-je loin de Gourbevoie? — demanda-t-elle à la servante du, marchand de vin.

— Non, madame... — Gourbevoie est de l'autre côté du pont...

— Conaissez-vous l'usine de M. Paul Harmant?...

— Si je la connais ! ! — Je crois bien !... — On la voit d'ici... — Tenez, c'est sur la berge... presque en face»..

Et la servante indiquait du doigt les vastes bâtiments de la fabrique, le^ hautes cheminées de briques que couronnait un panache de fumée. Jeanne remercia, sortit, traversa le pont et gagna l'usine. La petite porte placée près de la grande était close. Elle sonna.

Une femme vint ouvrir et demanda :

— Que voulez-vous, madame?

— Je voudrais parler à M. Paul Harmant...

Au milieu d'une (laque de siing, je vis un corps éleadu... Ce corps a'avait plus de tôte. LiV. 148. F- ROY, édiV --» Reproduction Interdit». 148

— Vous ar-rivez trop tard... M. Paul Ilarmantest venu ce malin, mais il est reparti tout à l'heure...

— Pour où?

— Pour Paris... — Si vous avez besoin de le voir, allez rue iMurillo... — Tout le monde vous indiquera son hôtel...

— J'y vais...

Jeanne se dirigea vers Paris.

Elle avait pris une résolution terrible.

Une heure après, elle sonnait à la porte de l'hôtel du millionnaire.

Depuis le moment où nous l'avons vu s'enfermer dans son cabinet de travail, le père de Mary n'avait point quitté l'altitude prise par lui en y

entrant.

Son esprit allait tour à tour avec épouvante du passé au présent, et du

présent à l'avenir...

La pensée de l'avenir surtout l'obsédait.

L'avenir n'était-il pas indiqué par le rêve de sa fille, ce rêve étrange et effroyable qui lui rappelait le sien?... ce rêve dont chaque détail produisait sur lui l'effet d'un glas funèbre... ce rêve qui le conduisait à la dernière étape de sa vie en luimonliaut un cadavre sans tête...

Un coup frappé discrètement à la porte le tira de ses préoccupatioas

sinistres.

Il se dressa et cria d'entrer.

Le valet de chambre parut.

— Qu'y a-t-il, Théodore? — lui demanda l'industriel d'une voix altérée

par la fièvre.

— C'est une femme d'un certain âge qui désire voir monsieur... — Llle vient, dit-elle, de Courbevoie, où elle espérait rencontrer monsieur...

— Que me veut cette femme?

— Elle ne peut, paraît-il, l'apprendre qu'à monsieur...

— A-t-elle dit son nom?

— Elle a dit simplement qu'elle venait de la part de M. Ovide...

En entendant ce nom, Paul Harmant eut quelque peine à cacher son

trouble.

— Pourquoi m'envoie-t-il quelqu'un? - se demanda-t-il avec épouvante - A-t-il donc une complice, lui qui prétendait agir tou.ours seul? - Qus lui est-il arrivé?...- Pourquoi n'est-il pas venu luimême?...

Le valet de chambre attendait U réponse de son maître.

Paul Harmant lai dit après un instant die réflexion :

— Faites entrer cette femme...

Théodore sortit.

Le millionnaire, tournant le dos à la porte, s'occupait à mettre hors de vue divers papiers placés sur son bureau.

Le valet de chambre introduisit la visiteuse et se retira en refermant la porte derrière elle.

Paul Harmant se retourna pour voir quelle personne Ovide Soliveau lui envoyait.

Soudain il poussa un cri sourd, et, pâle, terrifié, les yeux hagards, il recula jusque dans un angle de la pièce.

Il avait devant lui maman Lison, la porteuse de pain, maman Lison qu'Ovide prétendait avoir écrasée sous l'échafaudage de la rue Gît-ld- Cœur !

Jeanne Fortier, debout et menaçante, étendit vers lui la main.

— Ah I — dit-elle d'une voix basse et lente, — votre terreur vous accuse!... — Elle me prouve que c'est par votre ordre qu'on a voulu m'assassiner! !

L' ex-contremaître d'Alfortville crut sentir en ce moment la folie envahir son cerveau.

Il comprit que s'il ne faisait pas tête à l'orage il était perdu et, marchant vers Jeanne, il s'écria :

— Vous malheureuse! vous ici! !

— Oui, moi! — Ah! vous ne vous attendiez guère à me voir, n'est-ce pas?...

— Je l'avoue! — je ne pouvais vous croire autant d'audace! — Que venez-vous faire dans ma maison?

— Vous osez le demander! ! — En me voyant n'avez-vous pas compris qu'enfin j'ai soulevé le masque qui vous cache depuis si longtemps!!

Le faux Paul Harmant haussa les épaules.

— Cette femme est folle ! ! — murmura-t-il.

— Folle! — répéta Jeanne. — Oui, j'ai été folle pendant dix années, mais Dieu a daigné me rendre la raison pour me permettre d'arriver au but de ma vie!! — Ce que je viens faire ici? — Je viens vous demander compte de ce que j'ai souffert depuis vingt et un ans, Jacques Garaud ! 1

Le millionnaire feignit l'étonnement.

— Jacques Garaud?... — répéta-t-il. — Quel est ce nom?

— C'est le vôtre! I

— Le monde entier sait que je m'appelle Paul Harmant...

— J'apprendrai au monde entier que vous vous appelez Jacques Garaud!...

— Je vous répète que vous êtes folle, Lise Perrin...

— Je ne suis point Lise Perrin... Je suis Jeanne Portier, et vous le savez bien!... — Assez de comédie 1 — Vous m'avez reconnue chez l'avocat Georges Darier!... — Je suis Jeanne Portier, votre victime!... — Jeanne Portier, condamnée à votre place!...

— Un mot de plus et je sonne pour vous faire chasser d'ici !...

— Sonne donc, misérable!... — Si tu sonnes, on viendra, et je dirai à tes valets qui je suis et qui tu es !...

— Taisez-vous I

— Je ne me tairai pas!... — Dénoncée par toi et ton complice, on me cherche, on me traque!... — Je suis venue ici, chez toi, pour que la police puisse nous arrêter ensemble! — Une fois pris, il te faudra bien avouer que tu es l'unique auteur du triple crime d'Alfortville, et que depuis tu as voulu faire tuer ma fille, ma Lucie, et me faire assassiner moi-même!

Jacques Garaud allait répondre.

Il n'en eut pas le temps.

La porte s'ouvrit brusquement et Mary, livide et chancelante, parut sur le seuil.

— Que se passe-t-il donc, mon père? — demanda-t-elle d'une voix éteinte. — Il m'a semblé qu'on parlait bien haut...

Le millionnaire s'élança vers Mary avec un geste de désespoir,

— Mon enfant chérie, — lui répondit-il en essayant de la repousser hors du cabinet, — va-t'en... éloigne-toi... cette femme est folle... — Elle insulte... elle s'emporte... elle menace...

— Eh bien ! mon père, il faut appeler... il faut qu'on vienne et qu'on la chasse de notre maison...

— J'attends... — dit Jeanne.

Mary s'approcha d'elle et lui adressa ces mots :

— Qui êtes-vous?

— Demandez cela à votre père...

— Que voulez-vous?

— Qu'on arrête cet homme avec moi, et que justice soit faite !

— Tu vois bien qu'elle est folle ! — s'écria Paul Harmant.

H82 LA PORTEUSE DE PAirS

— Vous voyez bien que vous n'osez pas appeler 1 — répliqua Jeanne. — L'un de nous deux a peur, et ce n'est pas moil...

— Sonnez donc, mon pèrel... sonnez donc ! — reprit la jeune fille. Le millionnaire restait muet et immobile.

Mary le regardait avec stupeur.

— Mais pourquoi donc ne sonnez-vous pas? — demanda-t-elle. L'évadée de Glermont poussa un éclat de rire sinistre.

— Je vous l'ai dit, — fit-elle ensuite, — parce qu'il a peur.

— Eh bien ! je sonnerai, moi ! !

Et la fille de Paul Harmant se dirigea vers la cheminée, aussi vite que le lui permit sa faiblesse.

— Mary... Mary... — balbutia le miâérable en l'arrêtant du geste, — non... non... N'appelle pas... ne sonne pas...

L'enfant se retourna vers son père.

— Pourquoi donc? — répéta-t-elle.

— C'est moi qui vais répondre, -— dit Jeanne Portier. — Il ne veut pas qu'on sache que Paul Harmant est Jacques Garaud, le voleur, l'incendiaire et l'assassin !

— Silence, malheureuse !... silence ! — bégaya l'industriel chancelant.

Mais Jeanne continua :

— Après vingt et un ans de ténèbres et d'impunité, il sait que la lumière va briller enfin, que la justice aura son tour et il tremble...

— Ah! taisez-vous I... Pitié pour ma fille.

— Avez-vous eu pitié de moi, vous ? — Avez-vous eu pitié de mes enfants?... — Ne croient-ils pas, grâce à vous, que leur mère est une misérable, une infâme?... — Je veux, moi, que votre fille, abusée si longtemps, apprenne aujourd'hui quel homme vous êtes... — Je veux qu'elle' sache qu^après avoir livré ma fille au couteau de votre complice, vous avez voulu la tuer vous-même par le désespoir...

— Ah! tais-toi!... tais-toi! — cria Paul Harmant en s'élançant vers Jeanne, — tais-toi, ou sinon...

Mais déjà Mary s'était jetée entre lui et la visiteuse.

— Je veux que cette femme parle ! — dit-elle. — La violence ne prouve rien!... si elle ment, vous lui répondrez...

Dompté parle regard de sa fille, et la tête d'ailleurs absolument perdue, le millionnaire se laissa tomber sur un fauteuil. L*évadée de Glermont poursuivit :

— Il y a vingt et un ans, cet homme a volé, incendié, assassiné, et joignantà tant de crimes un crime plus tâche encore peut-être, a fait croire

à sa mort héroïque et m'a laissé condamner à sa place ; puis, couvert du sang de la victime dont il emportait les dépouilles, il a pris un faux nom et il a épousé votre mère ! . . .

— Tais-toi! mais tais-toi donc! --- bégaya l'industriel.

— Parlez ! je le veux! — dit Mary pour la seconde fois.

— En Amérique il fit une immense fortune, — continua la porteuse de pain, — et il revint vivre en France, tandis que j'agonisais lenlemont en prison. — Je voulais avant de mourir revoir mes enfants, séparés de moi, perdus pour moi à la suite du grand désastre qui m'avait accablée. — J-e m'évadai et je me mis à leur recherche. — Lui aussi les cherchait, le misérable, et le hasard le mit d'abord en face du fils de l'homme assassiné par lui jadis... Lucien Labroue, qu'il voulait vous donner pour mari...

La jeune fille poussa un gémissement sourd et regarda son père qui détournait la tête.

— Lucien Labroue aimait ma fille, — poursuivit Jeanne, — et pour lui arracher du cœur cet amour, votre père eut l'audace infâme de lui dire : — Celle que vûiis aimez est la fille de la misérable créature qui a tué votre père !

— C'est horrible 1 f — balbutia Mary en cachant son visage dans ses mains.

— Oui, bien horrible, n'est-ce pas ? ... — Voilà ce qu'a fait cet homme. . . Voilà pourquoi il tremble devant moi ; voilà pourquoi il vous a empêchée, tout à l'heure, de sonner vos gens 1 — Allons, Jacques Garaud, lève-toi et dis à ta fille que je n'ai pas menti, que tues bien le voleur, l'incendiaire, l'assassin d'AlfortvillelI

Le misérable se leva, en efi^et, mais cefut pour bondir sur Jeanne, dans un accès de rage folle, et la prendre à la gorge. La porteuse de pain poussa un cri d'angoisse. Mary, épouvantée, s'enfuit.

Jeanne se débattait en essayant d'appeler à l'aide.

— Tu es ici chez moi ! ! — fit le miUionnaire en la brûlant de son souffle de bête fauve. — Personne ne t'a entendue! 1 — Personne ne t'entendra I! — Je me nomme Paul Harmant et non Jacques Garaud! — La preuve du contraire n'existe pas... — Tu m'as attaqué, tu m'as menacé, je me défends!... — Tu vas mourir!...

Et ses doigts se crispèrent de plus en plus autour du cou de la malheureuse, la serrant comme un étau.

H la poussa vers la porte d'un cabinet sans issue servant de débarras. Elle respirait à peine.

Sous la pression de son corps, la porte mal fermée s'ouvrit.

Les mains de Jacques se desserrèrent, et la porteuse de pain s'abattit, inanimée, sur le parquet de la pièce étroite et sombre.

Au moment où l'infâme refermait la porte, il entendit un bruit derrière lui.

Haletant, effaré, il se retourna et aperçut Etienne Castel et Raoul Duchemin qui venaient d'entrer.

— Nous vous dérangeons peut-être, cher monsieur Harmant, — dit l'artiste. — Pardonnez-nous de venir vous surprendre... — J'ai prié votre valet de chambre de ne pas nous annoncer...

— Monsieur Castel... —balbutia le millionnaire, en proie à un trouble inexprimable et restant immobile en face de la porte derrière laquelle se trouvait Jeanne inanimée, — soyez-le bien venu...

— Mais qu'avez-vous donc, cher monsieur Harmant? — reprit le peintre. — Vous voilà pâle comme un mort!... — Vos mains tremblent..,

— Etes-vous souffrant?

' — Oui... un malaise subit... — répondit Jacques Garaud en s'efforçant de se remettre et en se demandant ce que signifiait la visite d'Etienne Castel et du jeune homme inconnu qui l'accompagnait.

— Voulez-vous que j'appelle?...

— Non... non... c'est inutile... Ce malaise n'est point grave... Mais à quoi dois-je le plaisir de vous voir, ce matin, en compagnie de...

Jacques Garaud s'interrompit.

— De M. Raoul Duchemin, que je vous présente, — acheva l'artiste.

— Je vous dirai cela tout à l'heure... Remettez-vous d'abord... Nous avons à causer d'affaires...

— D'affaires?... — répéta le faux Paul Harmant.

— Oui... d'affaires très sérieuses... — Depuis que je vous ai quitté hier au soir, une tâche fort lourde m'est incombée, et je viens vous prier de vouloir bien m'aider à la remplir...

Vous vous noninicz Jacques Garaud, et vous êtes un scélérat très complet ! dit rartisle.

LiV. 149. H. OliFI'UOY, Ldileur. — Ueproduclion ink'raite. LlV. l-t9.

LA POUTliUSE DE PAIN 1187

Ces paroles rassurèrent le faux Paul Harmant. Etienne Gastel pouvait'avoir en effet besoin de lui. Il avança des sièges aux visiteurs.

— Veuillez vous asseoir, messieurs... — dit-il. — Et vous, mon cher artiste, pardonnez-moi la froideur de mon accueil... — Vous en avez compris le motif... — Depuis ce matin je suis en effet très souffrant...

— État nerveux résultant de lalourdeur de l'atmosphère. . . — fit Etienne Castel. — Le temps est à l'orage... Gela passera...

— Je me sens déjà beaucoup mieux... — Veuillez donc m'apprendre le motif de votre visite...

En disant ce qui précède, le millionnaire jetait à la dérobée un coup d'œii ve^s le cabinet dans lequel il avait poussé Jeanne.

— Je vais vous l'apprendre.. . — ni Etienne.

— Parlez, je vous en prie !...

— N'avez-vous pas été, pendant deux années consécutives, élève de l'École des arts et métiers de Gtiâlons? — commença l'artiste.

— Oui, sans doute...

— Vous y avez fait de brillantes études, paraît-il, et vous en êtes sorti avec un numéro exceptionnel...

— G'est exact...

— En sortant de l'école vous avez voyagé beaucoup.

— Beaucoup, en effet. J'ai parcouru l'Allemagne, la Hollande, la Belgique et l'Italie...

— N'êtes-vous pas allé en Suisse?

— En Suisse également... — répondit Jacques Garaud, en jetant un coup d'œil inquiet et soupçonneux sur le visage de son interlocuteur.

Ge visag-e était calme et souriant.

Le millionnaire n'y vit rien de suspect; — néanmoins il se tint sur ses gardes.

— En Suisse, — continua l'artiste, — vous êtes resté longtemps?...

— Quinze ou seize mois,jecroi3... — Je ne me souviens pas au juste... U y a si longtemps de cela...

— Je comprends à merveille que la mémoire vous fasse défaut ; mais peut-être, en l'interrogeant, trouverez-vous le moyen de me renseigner sur une personne morte aujourd'hui...

— Quelle est cette personne?.,..

— En Suisse, dans les ateliers fréquentés par vous, n'avez-vous pas connu un mécanicien fort habile, du nom de Jacques Garaud?...

Tout en prononçant les mots qui précèdent, Etienne Gastel rivait ses yeux sur les yeux du millionnaire.

Il ne les vit point s'abaisser.

— Jacques Garaud... — répéta le père de Mary d'un ton parfaitement caime. — Ce nom ne m'est point inconnu...

— Ah!

— Mais je ne saurais dire oii je l'ai entendu prononcer...

— Faites appel à vos souvenirs...

— Ah! oui... maintenant je me rappelle... — Ge Jacques Garaud n'étaitil point un contremaître attaché à l'usine de Jules Labroue, à Alfortville, et qui périt victime de son dévouement lorsque Jules Labroue fut assassiné dans son usine en feu?... — Vous-même m'avez raconté cette histoire...

— En effet, c'est bien cela... — Avez-vous connu cet homme?

— Du tout...

— Vous en êtes sûr?..,

— Parfaitement sûr ! . . .

Le faux Paul Harmant se trouvait sur des charbons ardents. Que signifiait cet interrogatoire?

Pourquoi le peintre venait-il ainsi le mettre sur la sellette au sujet de Jacques Garaud?

Étien ne reprit la parole :

— A New-York, où vous êtes allé en quittant la France, et où vous avez su conquérir une si haute position grâce à vos aptitudes et à votre talent, n'avez-vous point entendu parler de cet homme?

La défiance du faux Paul Harmant grandissait.

— Gomment aurais-je entendu parler de lui puisqu'il était mort? — répliqua-t-il.

— G'est que justement nombre de gens supposent qu'il était bien vivant.

— Faites-vous partie de ceux-là?...

— Peut-être!... — Les gens en question prétendent, — je crois vous l'avoir dit, quand vous avez examiné dans -mon atelier certain tableau

Lorsque les agents eurent emmené Jacques Garaud, on trouva Marie étendue sur son lit

et morte...

représentant l'arrestation de la femme condamnée comme l'assassin de Jules Labroue, — q,ue Jacques Garaud s'est arrangé de fagon à ce qu'on le crût mort dans l'incendie...

— C'est absurde !l

— Pourquoi donc?

— Dans quel but cet homme aurait-il fait celât

— Dans le but d'éloigner de lui tout soupçon et de jouir en paix des cent quatre-vingt-dix mille francs et de l'invention volés par lui à Jules Labroue qu'il venait de tuer.

Jacques Garaud sourit.

— Cette légende ne se tient point debout I — dit-il. — Ce n'est pas lui qui a assassiné Jules Labroue, puisqu'une femme a été convaincue de ce crime et condamnée à la réclusion perpétuelle...

— Cette femme se prétendait innocente... — Elle affirmait avoir eu en sa possession une preuve de la culpabilité du contremaître,

— Quelle preuve?

— Une lettre écrite par Jacques Garaud lui-même...

— Si cette lettre avait existé, elle l'aurait produite...

— Elle n'a pu la produire, mais la lettre existait...

— C'est une fable!

— C'est une vérité, je l'affirme...

— Gomment le savez-vous, cher monsieur?

— Je le sais par la meilleure de toutes les raisons. — La lettre est retrouvée...

Malgré son empire sur lui-même, Jacques Garaud ne put réprimer un tressaillement.

— Il paraît que cela vous intéresse... — fit Etienne.

— Fort peu, je vous assure, mais cela m'intrigue... —Ce que vous dites est si étrange!! — Une lettre retrouvée après vingt et un ans, convenez que c'est curieux!! —Où était-elle, cette lettre? — Dans un vieux meuble? — Dans une bouteille ?

— Dans un petit cheval de carton...

Le faux Paul Harmant devint pâle et se mordit les lèvres, Décidément, il avait peur.

Etienne Castel poursuivit :

— Ce cheval de carton était un jouet donné au petit Georges, b fils de Jeanne Fortier, par Jacques Garaud lui-même...

— C'est tout un roman, cela!... et un roman si invraisemblable que je vous demande la permission de n'y pas croire...

— Vous n'y croyez pas?

— Ma foi non...

— Voici.cette lettre... — fit Etienne en la tirant de sa poche. — Voulez-vous que je vous îa lise ?..3

Jacques Garaud se leva brusquement.

— Mais que m'importe tout cela, à moi, monsieur Castel? — demandat-il d'une voix rauque.

— Vous allez le savoir, — répondit le peintre en plaçant sur le bureau la feuille double de papier timbré.

Le millionnaire le regardait avec une surprise qui n'était point feinte.

— (Qu'est-ce que cela? — fit-il.

— Vous le voyez... — C'est du papier timbré...

— Oui, je vois, mais je ne comprends pas...

— Vous comprendrez dans un instant... — Nous avons à débattre avant tout une question pécuniaire...

— Ure question pécuniaire? — répéta le père de Mary.

— Oui... — Cent quatre-vingt-dix mille francs placés dans une maison pendant vingt et un ans, sans qu'on ait touché pendant ce temps à l'intérêt légal et aux intérêts des intérêts, combien cela fait-il?

Le faux Paul Harmant ne répondit pas.

— Cela triple le capital, et au delà... — dit Raoul Duchemin.

— Mettons un compte rond, — reprit Etienne Castel. — Monsieur, — ajouta-t-il en s'adressant au millionnaire, — je viens vous prier de me remettre pour le compte de M. Lucien Labroue la somme de 500,000 francs, représentant le capital, les intérêts, et les intérêts des intérêts de la somme volée par vous à son père en 1861.

— Je me nomme Paul Harmant, monsieur, — s'écria le misérable, fou de terreur, — et vous m'insultez I

— Vous vous nommez Jacques Garaud et vous êtes un scélérat très complet ! 1 — dit l'artiste.

— C'est un mensonge odieux, une calomnie infâme ! !

— Voici l'acte mortuaire de Paul Harmant, élève de l'École des arts et métiers de Châlons, décédé à l'hôpital de Genève !... — Allons, Jacques Garaud, l'heure est venue de rendre vos comptes à ceux que vous avez dépouillés... — Vous les rendrez plus tard à la justice... — Payez cinq cent mille francs d'abord...

— Et pas une arme pour me défendre ! f — bégaya le millionnaire avec rage... — Allons, je suis perdu... — et j'entraine avec moi, dans l'abîme, ma fille innocente...

— Cela dépend de vous, — répliqua l'artiste, — payez d'abord... ensuite nous verrons...

Jacques Garaud, se reprenant à espérer, répondit :

— Je n'ai pas d'argent ici...

— Pardon... — Vous êtes allé toucher ce matin chez votre banquier une somme de cinq cent mille francs que vous destiniez à votre complice, Ovide Soliveau, arrêté hier au soir... — Croyez-moi... Exécutez-vous de bonne grâce...

Le faux Paul Harmant ouvrit le tiroir-caisse de son bureau, et en tira cinq liasses de billets de banque.

— Il y a là cinq cent mille francs... — dit-il.

— C'est bien, — fit Etienne en mettant les liasses dans ses poches...

— Maintenant prenez une plume et écrivez ce que je vais vous dicter... L'artiste dicta :

« Moi, Jacques Garaud, en présence de MM. Etienne Gastel et Raoul Duchemin, je m'accuse...

Jacques, la sueur au front, s'arrêta.

— C'est une confession écrite que vous voulez de moi... — fit-il,

avec cette confession vous pourriez perdre ma fille... Je n'écrirai pas...

Mary apparut tout à coup.

Elle marchait d'un pas lent, du pas d'une somnambule endormie du sommeil magnétique, et s'avança jusqu'auprès du bureau.

— Vous écrirez, mon père... — dit-elle d'une voix qui semblait sortir de la tombe.

Jacques Garaud se laissa tomber à genoux devant elle et balbutia, en lui tendant les mains :

— Ma fille... mon enfant chérie... il veulent ton déshonneur etle mien...

— Vous écrirez ce qu'on va vous dicter, mon père, — continua Mary.

— Relevez-vous donc et reprenez la plume...

Le faux Paul Harmant n'avait plus de force pour une résistance quelconque.

Il fit ce que lui disait sa fille qui resta debout et immobile, la main appuyée sur le bureau.

L'artiste poursuivit en ces termes sa dictée :

« Je m'accuse d'avoir, le 6 septembre 1861, écrit à Jeanne Fortier la lettre signée de mon nom qu'on trouvera ci-jointe.

« Je m'accuse d'avoir, le même jour, volé une somme dépassant cent quatre-vingt-dix mille francs à M. Jules Labroue, industriel à Alfortville...

Jacques s'arrêta de nouveau...

C'était ti'op de joie pour la pauvre l'ciume, aprc» taul d'uu^uiauà et de duulcur. Elle perdit brusquement coDuaissance.

LiV. 150. — H. GEFFROY, éditeur — Reproduction interdite,

LA PORTEUSE DE PAIN " hq:]

— Non... non... — balbutia-t-il avec un mouvement de révolte.

— Serivez, mon père, — répéta Mary, — si vous ne voulez pas que je prenne la plume et que j'écrive à votre plaee...

Le misérable courba la tête et continua la lâche interrompue. Etienne Gastel reprit :

<( Je m'accuse d'avoir volé non seulement l'argent mais les plans de Jules Labroue, mon patron, d'avoir incendié sa maison et de l'avoir assassiné.

« Je m'accuse d'avoir pris et porté en Amérique le faux nom de Paul Harmanl.

«Je m'accuse d'avoir voulu faire assassiner Lucie Fortierpar un complice à mes gages, Ovide Soliveau, et d'avoir payé le même Ovide Soliveau, pour assassiner Jeanne Fortier, reconnue par moi sous le nom de Lise Perrin, la porteuse de pain. »

L'artiste en était là de sa dictée et la plume de Jacques Garaud courait tremblante sur le papier.

Soudain une porte s'ouvrit; — Jeanne Fortier livide, le cou marbré de taches rouges qui semblaient saignantes, sortit du cabinet oii Jacques Garaud avait cru enfermer son cadavre et dit :

— - Que cet homme s'accuse aussi d'avoir voulu, tout à l'heure, m'étrangler de ses mains !

En voyant paraître Jeanne, Etienne et Raoul avaient poussé un cri de surprise, Mary un cri d'épouvante.

Jacques, lui, paraissait changé en statue. — De grosses gouttes de sueur mouillaient ses cheveux et son visage.

Mary lui souleva la main et la replaça sur le papier.

— Ecrivez, mon père, — commanda-t-elle.

Jacques Garaud traça deux lignes encore.

— Maintenant, signez.

Le misérable signa.

Mary prit la feuille, et la tendant à Jeanne Fortier qui la saisit, loi dit :

— Voilà votre réhabilitation, madame.

Puis se tournant vers son père, elle ajouta :

~ Que Dieu vous pardonne... — Heureusement, moi, je vais mourir...

Et elle s'éloigna d'un pas lent, comme elle était venue. Une minute à peu près s'écoula.

H96 LA POnTEUSE DE PAIN

On n'entendait que le souffle haletant du millionnaire, affaissé sur son bureau, la tête dans les mains.

Tout à coup le bruit causé par la marche de plusieurs personnes retentit dans le grand salon qui précédait le cabinet de travail, et Lucie, Georges Darier et Lucien Labroue apparurent en même temps que le juge d'instruction, le chet de la sûreté et les agents conduisant Ovide Soliveau.

Ma mère... ma mère... — s'écria Lucie en se jetant dans les bras de

Jeanne qui la serra sur son cœur à l'étouffer en bégayant : — Ma fille !

Le chef de la sûreté posa la main sur l'épaule de l'ex-contremaître d'Alfortville, et lui dit :

— Au nom de la loi, Jacques Garaud, je vous arrête...

Ça n'est pas drôle, hein, ma vieille branche I... — fît Soliveau d'un

ton gouailleur. — Qu'est-ce que tu veux ? tu avais eu trop longtemps la chance... fallait payer ça... V'ià la déveine qui est venue...

— Jeanne Fortier, — dit le juge d'instruction, — je suis autorisé par le procureur de la République à vous laisser en liberté provisoire... liberté qui sera bientôt définitive... — Remettez-moi le papier que vient dp vous donnerla tille de cet homme... — Vous, monsieur Castel, remettez-moi l'acte mortuaire de Paul Harmant et la lettre écrite en 1864 par Jacques Garaud à Jeanne Fortier...

— Voilà ces pièces, monsieur...

— Votre réhabilitation ne se fera pas attendre, madame... — ajouta le magistrat en s' adressant à la porteuse de pain...

— Oh ! merci ! monsieur, merci ! ! J'ai tant souffert !

— Et, — ajouta Etienne Castel en amenant Georges à la pauvre femme, — voici l'avo^cat qui plaidera pour vous... non seulement avec tout son talent, mais avec tout son cœur, je vous le jure...

Jeanne regarda Georges avec joie. — Elle allait lui tendre la main.

— Mais va donc, mon frère ! va donc ! — cria Lucie à Georges. — Nous allons être deux à l'aimer...

— Ton frère ! lui!... — balbutia Jeanne. — Oh! mon fils... mon fils!...

Et elle serra contre son cœur Georges, qui venait de se jeter dans ses Dras.

Mais c'était trop de joie pour la pauvre femme après tant d'angoisses ^-. de douleurs. — Elle perdit brusquement connaissance et serait tombée à la renverse si ses enfants ne l'avaient soutenue.

Le misérable ne put survivre à la uiort de sa fille, il trouva moyen de sétrangler dans sa .

prison.

^uand elle reprit ses sens, Lucien, agenouillé devant elle à côté de Lucie, l'appelait aussi : Ma mère!

Une demi-heure plus tard, lorsque les. agents eurent emmené Jacques Garaud et son digne complice, on trouva Mary étendue sur son lit et morte. — Sa main déjà froide pressait encore contre ses lèvres son mouchoir ensanglanté par la crise suprême.

Avant de se coucher pour mourir, elle avait écrit ses lignes :

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